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Amérique Centrale

Frida Kahlo de Vianney Aubert

Frida Kahlo m’a toujours fasciné, par la constance de ses engagements, par son courage à toute épreuve, par ses talents magnifiés et inspirés artistiques et pour sa liberté absolue, dédiée au combat des femmes pour la reconnaissance affirmée de leurs droits à égalité avec les hommes, à l’indépendance financière, à l’autonomie de vie pour que cessent les préjugés et ragots inconséquents patriarcaux.

Rien dans sa vie ne se place en indifférence, en opportunisme ; tout est maîtrisé, organisé, pensé, assumé, pour la plénitude de son art pictural, mais aussi pour vivre, malgré les douleurs physiques souvent insupportables, avec des moments émotifs, chaleureux, de partage, pour construire un destin imbriqué avec des chemins déterminés et des décisions prises en connaissance de cause.

J’ai vu plusieurs expositions qui lui ont été consacrées, les dernières sur Hambourg, en 2006 et sur Lyon, en 2018, et les petits formats et autoportraits qu’elle affectionne se structurent toujours avec plusieurs degrés : avec un renvoi de son image en instantané du moment vécu, mais aussi et surtout avec une juxtaposition de messages souvent épurés peints dans les différents recoins du tableau qui constituent des indices ou des métaphores pour cerner ses déceptions, tensions et convictions.

Le livre qui lui est consacré dans la collection « femmes d’exception » retrace sa vie, concentré de blessures rudes et compliquées, de combats acharnés, de volontés percutantes pour que sa flamme inspirante soit toujours conquérante, inventive et en prise permanente avec les réalités sociales de son pays, le Mexique, pour lequel elle sera toujours à la fois fervente patriote, indépendantiste affirmée et soucieuse des transmissions des civilisations magistrales qui s’y sont succédées.

Il ne serait pas convenable, en cette modeste chronique, de tenter de résumer la vie d’une personne aussi exceptionnelle, que j’aurais tant aimé rencontrer, ne serait-ce qu’un court instant, mais je me permets, humblement, sous forme de petites séquences transmises, de vous parler de ce qui me touche et m’émeut à chaque fois que je lis un ouvrage la concernant ou quand je parcours les expositions qui lui sont consacrées.

Frida, je vais l’appeler par son prénom, a connu la polio dans l’enfance, et sa jambe droite restera atrophiée ; elle sera l’objet de sarcasmes de la part de ses camarades de classe pour sa claudication et elle fera toujours en sorte de placer sa « mauvaise jambe » de telle façon, sur les photographies, que son handicap n’apparaisse pas visible. Et elle vivra avec son handicap, en cherchant à l’oublier, « parce que l’on ne peut faire autrement », comme elle aime à le rappeler, sans fatalisme, car il vaut mieux s’assumer en ses limites que d’attendre un appui extérieur hypothétique.

Frida est reconnue par son père comme la plus intelligente de ses enfants et, avec une sollicitude plutôt rare pour l’époque pour que sa fille devienne indépendante et ne vive pas dans l’attente d’un mariage à venir, lui permet de suivre les cours de la prestigieuse Ecole Nationale Préparatoire de Mexico, où elle est quasiment la seule jeune femme, ce qui ne lui pose pas de problèmes, car elle aime se frotter et se comparer aux garçons et rivaliser avec eux, ce qu’elle fait avec talent évident, aussi bien en ses réflexions et productions, que dans ses propos incisifs et directs.

Elle fera la rencontre de Diego Rivera quand ce dernier travaillera sur une fresque sur l’histoire de son pays, en un des bâtiments universitaires, et elle l’observera sur ses échafaudages, non pas par admiration du maître, ce que ce dernier flatté imaginerait aisément, mais pour affermir son expérience et sa connaissance technique artistique et par goût du débat et du partage.

Elle vit un amour passionnel avec un jeune condisciple, tout en lui expliquant qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, puisque de toutes façons tous les hommes Mexicains ne représentent jamais la monogamie fidèle et que la réciprocité doit s’affecter pour l’égalité des droits, et ils partagent leur liberté libre Rimbaldienne jusqu’au drame du 17 septembre 1925 où elle est la victime d’un très grave accident de tramway, qui marquera son corps meurtri à vie, avec opérations répétées, besoin de port de corsets créateurs de contraintes et douleurs vives récurrentes, faisant d’elle une mutilée, condamnée à la souffrance, qu’elle ne peut qu’évacuer que par une force de pensée magnifiée.

Elle peint son premier autoportrait pendant sa longue convalescence, communiquant par la fenêtre de sa chambre à son double imaginaire, mais aussi inspirant d’élévations ; elle décide qu’elle s’exprimera par la peinture.

Elle rencontre de nouveau Diego Rivera et ils vivront une relation amoureuse, tumultueuse, difficile, souvent violente dans les sentiments exprimés, mais contrairement à ce qui est souvent relaté faussement, Diego Rivera ne repérera jamais Frida comme une assistante de génie, comme quelqu’un qui puiserait dans ses mannes artistiques pour déployer son œuvre, mais bien comme une artiste unique, avec sa ligne et son autorité.

Diego ne se considérera jamais comme un guide ou un maître à imiter, dans lequel on pourrait se plonger, mais bien comme un ami artiste qui laisse Frida créer ses propres sillons, qu’il détermine rapidement comme majeurs, différents, originaux, et porteurs de sens pour l’histoire de l’art moderne.

Oui Diego sera volage et injuste, souvent rude et sans scrupule, mais il aima Frida, et Frida aima Diego, même si elle disait plus souffrir de lui que des contraintes de son corps déchiré.

Lors des demandes Américaines pour les fresques muralistes que Rivera sait réaliser avec passion et talent de conteur d’histoire, Frida rencontre un médecin, Leo Eloesser, chirurgien, qui sera son médecin et son homme de confiance, durant toute sa vie, et auquel elle ne cachera rien, de ses déceptions, douleurs, attentes ou doutes.

Les journalistes des USA viennent souvent interviewer Rivera mais ils remarquent très vite que Frida n’est pas seulement la femme ou la compagne de Diego, et qu’elle n’est pas là (même si elle s’en occupe avec brio) pour gérer l’assistance et l’accompagnement des affaires du maître, mais qu’elle peint aussi, avec une sensibilité exacerbée et une fougue émotionnelle à nulle autre pareille.

Elle ne pourra avoir d’enfant, après plusieurs fausses couches consécutives à son bassin déformé des suites de son terrible accident ; elle se ne renferme pas sur cette nouvelle épreuve, prend cette réalité comme une donnée de vie, et fréquente les milieux artistiques Américains, avec une objectivité toujours dégagée, en réfutant les compromis ou invitations qui ne la laisseraient pas libre, sans jamais se permettre une once agressive, car on peut avoir des convictions et les exprimer posément et clairement, sans arrogance. Elle se crée aussi sa voie et elle affirme ainsi, en montrant ses œuvres, sa reconnaissance artistique.

Quand Diego aura une liaison avec sa sœur Cristina, avec laquelle l’unissait une relation fusionnelle, la déchirure deviendra récurrente et, même si elle vivait dans une maison atelier avec Diego, où chacun occupait une partie des locaux, en totale indépendance, rien ne sera plus comme avant, et elle prend ses distances et quitte la maison atelier.

En 1938, à 32 ans, elle expose ses toiles pour la première fois, au Mexique et aux Etats-Unis, elle affirme son indépendance financière, elle divorce de Diego, et vit sa vie avec des aventures sentimentales qui ne seront jamais des moments d’instants, mais bien des partages amoureux forts, qui resteront gravés et pour lesquels elle conservera des correspondances enjouées.

Elle assume aussi sa liberté en ayant des relations homosexuelles.

On retiendra une relation forte et épanouie avec le photographe Nickolas Muray, qui a saisi de manière unique les espaces, respirations, émotions de Frida, par ses clichés au travail ou dans sa vie, et une autre avec Chavela Vargas, son amie, dont l’intimité lui apportera une force positive et une envie de joie, par delà les douleurs indicibles du corps ravagé.

Elle aura une liaison avec Trotski qui est venu au Mexique trouver refuge, grâce à Diego et Frida, pour appuyer aussi sa démarche de nouvelle internationale, même si Frida reste plus communiste orthodoxe que Diego qui a pris ses distances nettes avec le stalinisme.

Mais il ne s’agit pas pour Frida de résumer son engagement sociétal sur des bases d’appareil ; elle considère la société injuste et croit que le communisme va changer la donne pour un meilleur partage et la force du parti communiste doit être tournée vers ce changement impérieux.

Elle préfère être engagée et utile, en son intérieur de parti, que de communiquer sur des querelles idéologiques mondiales qu’elles résument comme des ego d’hommes avec une virilité mal placée.

Elle rencontrera Breton, qui la considérera toujours comme surréaliste, mais son intellectualisation la barbera et elle n’appréciera pas son séjour en France, où elle se sent cloisonnée et jaugée, par des personnes imbues d’elles-mêmes et suffisantes ; elle préférera, de loin, revenir vite au Mexique, épouser la cause des populations opprimées, défendre les femmes et continuer son chemin artistique, sans influence, sans chapelle, en indépendance totale et en insoumission.

Les années quarante seront des périodes où elle exposera et produira beaucoup, où elle souffrira en intensité, en devant passer plusieurs fois sur le billard des opérations médicales chirurgicales, où elle se remariera avec Diego, car elle l’aime et qu’il l’aime, envers et contre tout, et où elle passera un temps long et permanent pour que son pays soit reconnu avec la force des civilisations qu’il a connues, pour une affirmation de son indépendance face à l’Oncle Sam au tempérament de colonisateur.

En 1953 elle vit une consécration avec l’organisation d’une rétrospective de ses œuvres au Mexique, souvent entrelacées d’autoportraits et de messages à codes et à thèmes sur la douleur de la chair, sur l’amour trahi, sur la domination masculine, sur les jugements de valeur, sur la perte du contrôle de son corps, sur la présence de la douleur physique lancinante, et elle poursuivra le combat pour la cause sociale avec le parti, pour lequel elle défilera jusqu’au dernier souffle, pour 47 ans, quasiment jour pour jour de vie passionnée, impétueuse, intense, et de combat artistique, pour que son œuvre soit l’emblème universel de la lutte des femmes.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Frida Kahlo

Collection Femmes d’exception

Editions RBA

9,99€

Vianney Aubert, pour la rédaction traduite et l’adaptation de cette belle collection catalane Barcelonaise.

 Frida Kahlo, copyright

Autoportrait avec singe en haut, avec références féministes.

Autoportrait avec singe, ci-dessus, en 1945, en pleines douleurs physiques indicibles vécues.

Autoportrait avec petit chien, ci-dessus, en portant les robes Mexicaines qu’elle affectionnait tant, en référence à l’art de couture populaire de son pays.

La Llorona, film de Jayro Bustamante, Guatemala

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais faire une très légère entorse en mes habitudes, en cet humble blog, en ne vous parlant pas littérature, pour cette chronique, mais en souhaitant cependant instamment que vous suiviez mes pas, pour aller voir le film prenant, émouvant, porteur et marquant de Jayro Bustamante, La Llorona.

Selon une légende indienne autochtone d’Amérique Centrale et Latine, la Llorona est une pleureuse, au sens poétique et métaphorique du terme, qui se reconnaît comme une force de mémoire vive, qui rappelle les martyrs ou douleurs vécus, et fait resurgir celles et ceux qui sont partis sans retour, ont disparu, qui manquent terriblement, car leur deuil n’a pu être fait avec la tendresse attendue, et sur lesquels l’on se doit de veiller, par respect des âmes errantes…

La pleureuse peut aussi s’associer à une sorte de spectre qui recherche surtout les traces des enfants disparus ou décédés…

En le film, elle pleure celles et ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas ixil dans les années 80 au Guatemala.

Le général, responsable du massacre, reconnu coupable par les tribunaux, mais acquitté par une Cour Constitutionnelle corrompue, aux ordres des anciens militaires, est aussi hanté par une Llorona, en sa demeure coloniale immense, qui pourrait prendre les traits d’Alma, la nouvelle domestique indienne.

Il convient de revenir quelques instants sur l’histoire tragique du pays, et notamment sur les meurtres de masse perpétrés dans les années 80, sous l’égide du dictateur Rios Montt.

Les territoires ancestraux des indiens mayas ixil étaient convoités par les sociétés pétrolières du fait de la richesse de leurs sols en hydrocarbures.

Les militaires au pouvoir ont rapidement cerné la manne financière dont ils pouvaient s’accaparer et ils n’eurent aucune vergogne à chasser de leurs terres ces indiens, toujours repérés comme sauvages ou sans assimilation avec la civilisation soit disant porteuse du progrès…

Les indiens se sont forcément opposés à ces mesures infamantes, vexatoires et de confiscation.

L’armée a donc décidé d’utiliser des moyens terrifiants pour « neutraliser » les récalcitrants, en associant les indiens mayas ixil à des communistes investis, désireux de renverser le pouvoir issu des bases conservatrices, et s’en emparer pour s’allier avec les Sandinistes du Nicaragua ou avec les Castristes de Cuba…

Et du coup l’armée, recevant le soutien quasi officiel de la CIA – qui n’a jamais cherché à vérifier la crédibilité de ces raccourcis inconséquents et insupportables – avec la validation toute aussi repérée de l’Administration Reagan, va méthodiquement massacrer les populations qui ne livreraient pas ceux qu’elle appelle des insurgés et des factieux, en prônant et encourageant le viol des femmes indiennes, livrées à la prostitution dans les casernes, et en n’hésitant pas à tuer les enfants devant les yeux des familles, si les informations livrées, concernant les soit-disant rebelles indiens, ne convenaient pas…

Cette atroce réalité s’est délivrée sous les yeux de la communauté internationale, sans réaction majeure, et il fallut le courage et la pugnacité de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992, pour rappeler les droits des peuples premiers, leur importance dans la vie du pays sur l’étendue de son histoire et en sa réalité contemporaine, la nécessité de concorde et de communion, pour que les choses puissent évoluer, avec la primauté de reconnaître officiellement le génocide organisé (volonté sciemment manifestée de détruire un peuple, selon les termes en vigueur par les Nations-Unies).

En 2013, le général en charge du pays dans les années 80, a été condamné par la justice de son pays, grâce à la ténacité des familles des victimes, au courage de procureurs indépendants aux pressions et menaces, comme de défenseurs des droits de l’homme, alors que le Guatemala a toujours fait preuve d’impunité pour les crimes assumés commis contre des mayas toujours marginalisés.

Le film se place à la fois comme une reconstitution historique du procès du sinistre Montt, mais surtout comme une parabole inspirée sur la nécessité de justice pour qu’un peuple composite puisse retrouver son unité et la paix.

Oui, la fille du dictateur continue à soigner son père malade et à lui donner ses marques d’affection, mais elle se pose de sérieuses questions sur les crimes et tragédies qui lui sont reprochés et qu’elle a du mal à imaginer comme chimériques…

Surtout elle est marquée, en son âme, par les récits déchirants des femmes violées, souillées et humiliées et qu’elle ne pourra jamais considérer comme des femmes de mauvaise vie, comme les soldats les ont cantonnées dans leurs bas messages, depuis des lustres.

Elle est aussi plus qu’intriguée par la disparition de son mari, que son père n’aimait pas, et que l’on aurait tendance à assez vite considérer comme potentiel factieux, quand elle demande de ses nouvelles…

La femme du dictateur reste très conservatrice et assurée de sa supériorité, elle garde la tête haute et froide, en se plaçant dans le déni total sur les crimes évoqués, mais comme son mari est à la fois volage et ne la regarde plus, sa jalousie et son humiliation peuvent, peut-être, faire varier son regard.

Et la nouvelle domestique, Alma, qui a réussi à être très appréciée de la petite-fille du dictateur, qui parle peu, mais dont le regard vif et perçant sait percuter et cingler, représente les forces de celles et ceux qui ont disparu, qui doivent marquer de leur présence incessante les devoirs de mémoire enfouis des militaires, qui ont commis l’irréparable et voudraient faire fi de leurs responsabilités.

Avec une chanson magnifiée lors du générique de fin, la présence de regards acérés des indiens déployant les photos de leurs disparus et se plaçant en un silence de plomb sous les fenêtres du général dictateur, avec la présence de Rigoberta Menchu dans une scène du début du film excessivement émouvante du récit d’une femme livrée à toutes les infamies, le film déploie une intensité exceptionnelle et il fait œuvre de réussite cinématographiée, de plans et séquences oniriques, cernant les tragiques.

Et le film conserve la puissance d’un espoir possible, à la condition du rappel que le tiers de la population maye ixil fut décimé et qu’on lui doit justice.

Ce film est majeur car il permet de rappeler que le génocide fonctionne toujours sur le principe de meurtres en masse, que l’on s’évertuera toujours ensuite à nier, pour faire mourir les victimes une deuxième fois, ce que la pleureuse n’acceptera jamais..

Eric

Blog Débredinages

Chronique dédiée à mon ami Michel, avec lequel j’ai partagé ce moment fort, mardi passé !

La bande originale de Pascual Reyes est exceptionnelle et reprend, en version lancinante, étouffante et d’une poésie incarnée tragique, cette chanson traditionnelle Mexicaine, proposée ci-dessous, via youtube en copyright.

 

Date de sortie du film  : 22 janvier 2020 (France)

Réalisateur : Jayro Bustamante

Bande originale : Pascual Reyes

Scénario : Jayro Bustamante

Producteur : Gustavo Matheu

 

 

La file indienne d’Antonio Ortuño

Cette lecture s’avère très difficile, ravageuse, sombre, rugueuse, pénible, mais elle s’attache comme une réalité indispensable, pour connaître et comprendre les corruptions et violences du Mexique actuel, pour cerner aussi la détresse misérable des Centraméricains qui veulent émigrer aux Etats-Unis et qui doivent emprunter les routes du Mexique livrées aux gangs de passeurs, aussi cruels que vénaux.

Irma, que l’on appelle « Maître », puisqu’elle a un statut d’avocate, est affectée à la Commission nationale de migration au Mexique ; elle s’implique sans faille en son métier, veut faire respecter les droits de ceux qui traversent son pays et qui sont fréquemment parqués dans des zones de transit ou dans des bâtiments de rétention ou d’attente ; elle est appelée pour la ville de Santa Rita où un incendie volontaire sauvage a anéanti des migrants qui y résidaient, avec une réalité encore plus sordide quand on sait que tout a été fait pour les empêcher de sortir, par des cadenas les condamnant à être brûlés vifs…

La Commission locale a émis un avis de presse précisant que la justice était saisie et que tout serait fait pour retrouver les coupables, en une rédaction assez soporifique, récitée d’une voix blanche et marquant un intérêt modeste pour rechercher les coupables ou prévenir des massacres futurs.

Irma doit repérer si cet acte a été accompli par des gangs de passeurs, par des groupes racistes invétérés, par des collusions avec des personnes corrompues prêtes à tout pour s’enrichir, surtout quand elles livrent des informations sur des migrants à des passeurs, qui utilisent la plus indéfectible des violences, pour s’assurer le contrôle de territoires du pays, en extorquant des fonds à celles et ceux qui essaient de rejoindre un hypothétique mieux-être chez l’oncle Sam…

Irma est venue avec sa fille, avec laquelle elle vit seule, n’ayant plus de lien avec le père de la petite, qu’elle considère comme inintéressant et assez raté, autre qu’un coup de téléphone par instants qu’elle accepte de transférer à son enfant ; elles devaient partir en voyage à Disneyland, en Californie, promenade prise en charge par ce père lointain et amant déconsidéré qui ne se prive pas non plus de jauger Irma comme une femme insupportée, mais la réalité vécue sur Santa Rita a obligé à remettre le projet…

Ce livre consacre pour moi plusieurs forces narratives et représente une synthèse de réalités d’une rare cruauté que vit le Mexique au quotidien, où l’humanité ne représente plus rien, surtout quand l’on se place en une qualité de migrant, et que l’on se sent ballotté entre services officiels et passeurs affiliés à des groupes mafieux ; l’on y repère que :

  • Tous les prétendants Centraméricains, et notamment du Salvador, devront emprunter des chemins que l’on peut qualifier au sens strict, de chemins de croix, où la mort se positionne comme une réalité plus certaine que l’espérance ; ils sont pourtant accueillis par des centres de migration et de transit, mais échapper aux gangs organisés représente une gageure…
  • Les centres de migration où ils pourraient recevoir appui et aide, et un minimum de repos ou d’hospitalité, peuvent être des lieux où déferlent des groupes cruels, qui cherchent par des actions insupportables à marquer leurs territoires de passeurs et/ou à chasser les migrants…

Irma n’apprécie guère le délégué de la commission et ressent assez vite sa non volonté de protéger les migrants ou d’enquêter sur les violences et meurtres, et elle se réfugie auprès de Vidal, qu’elle considère comme un appui, plus ouvert, plus indépendant mais qui peut aussi revêtir un masque renfermant des secrets…

Irma, qui prend son café chaque matin en le même endroit, repère vite que le patron local part de la froideur invétérée à la flagornerie insupportée avec elle, et elle analyse vite son double jeu, prometteur de pression.

Elle se doit de protéger sa fille qui peut être menacée par sa volonté d’indépendance et de justice nécessaire pour les victimes.

Elle veut, tout en gardant sa part de recul, que Yein, survivante de l’incendie volontaire qui a décimé ses compagnons d’infortune et qui a perdu celui qu’elle aimait, lui fasse confiance, qu’elle accepte de témoigner, mais parviendra-t-elle à la protéger, et surtout est-ce possible, pour elle, de ne pas répondre à l’horreur par une haine absolue ?

Elle accepte de rencontrer, contre les avis de sa hiérarchie, un journaliste, Luna, qui place plus l’analyse des vécus des migrants comme la capacité à rehausser sa carrière et sa reconnaissance que par une compassion pour leurs réalités, pour qu’il puisse cependant enquêter de son côté et lui apporter des informations.

Ce livre, écrit dans un style sobre, direct, tonique, ne cache rien, ne referme rien, il décrit la violence et la cruauté infligées aux migrants comme la corruption assumée des autorités ou le racisme de bas étage, précisément et effectivement, qui font que l’on peut décider de prendre comme esclave domestique ou sexuelle une personne rencontrée dans la rue, migrante, et qui fait la manche, sans vergogne…

Il est traduit de manière magistrale, par ma très chère amie Marta Martinez Valls, dont j’imagine l’émotion exacerbée qui l’a envahie pour livrer les entrailles intolérables de ce livre important.

On en ressort à la fois lessivé par l’absolue indigence des autorités à effectuer un travail crédible et humaniste, déchiré par le sort réservé aux migrants aventureux, dont le parcours se terminera souvent avant la frontière des USA, dans des conditions effroyables, et aussi résolu à nous placer du côté de celles et ceux qui se tiennent debout, qui n’abdiquent pas et magnifiés notamment par le personnage de Yein, déchirée et tenace, volontariste et fataliste, sans concession et sans remords.

Un livre fort et absolument indispensable, une des références de la nouvelle littérature Américano Latine.

Un choc émotionnel et une pépite littéraire, à la fois !

Et je vous laisse découvrir le secret du titre du livre, beaucoup moins positif et joyeux que la chanson éponyme intégrée dans le Peter Pan des studios Disney…

 

Éric

Blog Débredinages

La file indienne

Antonio Ortuño

Traduit superbement de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls

Christian Bourgois Éditeur

18€

Le bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya

le bal des viperes

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ne croyez aucunement qu’en ces périodes plus que rudes et troublées, je me positionne pour vous suggérer une méthode pour exercer vos potentiels talents pour l’accomplissement d’un crime parfait… Et pourtant, en terminant ce roman décapant, tonitruant et totalement ébouriffant, vous pourriez prendre quelques notes utiles, si vous envisagiez une telle idée…

Je me place avec ce que je viens de dire juste en amont, dans la veine de Desproges, qui clamait que « l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » et vous n’êtes pas n’importe qui…, puisque vous me faîtes le bonheur de me lire, en cet humble blog.

Eduardo Sosa vit chez sa sœur et cherche un sens à sa vie, sans travail, sans repère, sans perspective d’aucune sorte…

Arrive une Chevrolet jaune, qui stationne sur un parking, près d’une épicerie de son quartier, dont la tenancière « La Nina Beatriz » répète que cette satanée voiture est arrivée, sur site, depuis deux semaines, et qu’elle renferme un ivrogne, qui y vit nuit et jour, ce qui peut décourager la clientèle…

Eduardo tente une approche en osant une discussion avec le propriétaire des lieux, assez acariâtre, dénommé Don Jacinto, et qui ne veut pas être importuné…

Eduardo insiste et Don Jacinto répond par une toute petite socialisation, mixée surtout avec beaucoup d’alcool, et, en perception d’une possible violence envers lui, Eduardo, en légitime défense vraiment toute contestable, lui tranche la gorge, séance tenante…

Il rejoint la Chevrolet, qui renferme des serpents, apprivoisés par Don Jacinto ; Eduardo tombe en pâmoison, persuadé d’être la proie de ces reptiles venimeux, mais il se réveille, le lendemain, presque radieux, et il prend la route avec les vipères…

Et à partir de cet instant, ce roman absolument différent et sans concession, qui porte en lui- métaphoriquement mais aussi directement, les contestations des réalités politiques et sociales vécues en de nombreux pays d’Amérique Centrale, en proie à la corruption récurrente et au non partage indigent des richesses, suit un rythme endiablé, bourré d’humour noir et vous ne lâcherez pas…

Eduardo nomme les vipères, ses quatre vipères d’emprunt : Beti, « la potelée », Loli, « délicate et timide », Valentina, « la sensuelle » et Carmela, « la mystérieuse » qui deviennent ses filles de promenade, d’action, de débauche même ou d’aventure frénétique, violente, potentiellement sans retour.

Les vipères informent Eduardo (qui peut communiquer avec elles) que Don Jacinto avait dû quitter le domicile conjugal, sa liaison avec sa secrétaire ayant été découverte, sa maîtresse ayant été , en plus, tuée par son mari infortuné ; il est parti, depuis, en errance, sans que sa femme et sa fille ne daignent le plaindre…

Les vipères se lient rapidement, et avec ferveur, avec Eduardo, et elles organisent, avec lui, une « petite virée », où des clients de supermarché deviennent étouffés ou sont pris de convulsions sous leurs morsures, mais Eduardo ne peut arrêter le mouvement, il a trop soif et il a une petite faim aussi, et il faut bien qu’il trouve à boire, comme à manger…

D’abord hésitant, il consent à conserver les vipères avec lui, en leur recommandant plus de discrétion… Et ensemble, ils décident, pèle-mêle, d’aller chez la femme de Don Jacinto, où son absence de compassion au regard de la fuite en avant de son mari, entraîne sa mise à mort immédiate, corrélée par la même punition pour sa servante, car depuis Bonnie and Clyde, version Gainsbourg, il « faut toujours faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Portée par une énergie quasiment orgiaque, Eduardo rend visite à Raul, le mari de la secrétaire, avec laquelle Don Jacinto avait eu sa liaison ; mais il est vite « recadré » et finit par s’enfuir ; penaud, il évoque sa mésaventure à « ses filles » qui décident d’aller le venger et prennent en chasse asphyxiante Raul et des amis de passage, en son appartement…  Carnage qui se termine aussi avec le décès de Valentina, victime d’un coup de feu de calibre élevé…

La promenade se poursuit en les quartiers riches, pour laisser sur le carreau quelques personnalités en vue, politiciens ou banquiers, et, « la virée » permet aussi à Eduardo de se placer définitivement en la personnalité de Don Jacinto, que tous les témoins des meurtres imaginent en « serial killer » coupable clair , puisque tout concorde, lui qui vivait en une Chevrolet Jaune…

Eduardo apparaît, par Jacinto interposé, en vedettariat, avec une médiatisation des crimes en série, qui semble aussi donner sens, si ce n’est à sa vie, en tout cas, à son actualité, lui qui se sent enfin écouté, attendu, presque reconnu, en faisant peur, alors qu’il n’était abonné qu’à la mièvrerie ou l’insuffisance…

La police est sur les dents, mais le commissaire adjoint Handal en a plus qu’assez des bâtons que l’on met en ses roues, le politique voulant toujours orienter le déroulement de l’enquête, en fonction de critères ne voulant surtout pas mettre en tension l’organisation sociétale préexistante…

La journaliste Rita Mena suit l’affaire de près et Eduardo, dont la vanité opère, pense qu’il est bien de la contacter, pour que son action soit encore plus diffusée, pour laisser des chausse-trappes et tout bonnement pour que son importance extériorisée soit achevée.

Je vous laisse pénétrer l’univers à la fois méchant à souhait, terrifiant, mais aussi tellement proche du réel vécu (certaines sociétés Américano Centrales développent plus de morts par arme à feu que de morts par accident routier…) et écrit avec une plume trempée dans le sang et la noirceur, mais, où un brin de fantastique, de décalage et d’humeur, façonné à chaque instant, contribue à faire de cet opus un régal de lecture comme de réflexion.

Réflexion fondamentale sur la nécessité de ne jamais oublier ceux qui penchent vers la déshérence, car leur vengeance possible peut s’affecter, sans foi ni loi, et en un tourbillon insaisissable autant qu’insatiable…

Et merci à Delphine et Yves pour m’avoir offert cette découverte indépassable de lecture.

Éric, blog Débredinages

Le bal des vipères

Horacio Castellanos Moya

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Robert Amutio, je m’incline devant son talent !

Livre de poche 10/18

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