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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Amérique Centrale

La file indienne d’Antonio Ortuño

Cette lecture s’avère très difficile, ravageuse, sombre, rugueuse, pénible, mais elle s’attache comme une réalité indispensable, pour connaître et comprendre les corruptions et violences du Mexique actuel, pour cerner aussi la détresse misérable des Centraméricains qui veulent émigrer aux Etats-Unis et qui doivent emprunter les routes du Mexique livrées aux gangs de passeurs, aussi cruels que vénaux.

Irma, que l’on appelle « Maître », puisqu’elle a un statut d’avocate, est affectée à la Commission nationale de migration au Mexique ; elle s’implique sans faille en son métier, veut faire respecter les droits de ceux qui traversent son pays et qui sont fréquemment parqués dans des zones de transit ou dans des bâtiments de rétention ou d’attente ; elle est appelée pour la ville de Santa Rita où un incendie volontaire sauvage a anéanti des migrants qui y résidaient, avec une réalité encore plus sordide quand on sait que tout a été fait pour les empêcher de sortir, par des cadenas les condamnant à être brûlés vifs…

La Commission locale a émis un avis de presse précisant que la justice était saisie et que tout serait fait pour retrouver les coupables, en une rédaction assez soporifique, récitée d’une voix blanche et marquant un intérêt modeste pour rechercher les coupables ou prévenir des massacres futurs.

Irma doit repérer si cet acte a été accompli par des gangs de passeurs, par des groupes racistes invétérés, par des collusions avec des personnes corrompues prêtes à tout pour s’enrichir, surtout quand elles livrent des informations sur des migrants à des passeurs, qui utilisent la plus indéfectible des violences, pour s’assurer le contrôle de territoires du pays, en extorquant des fonds à celles et ceux qui essaient de rejoindre un hypothétique mieux-être chez l’oncle Sam…

Irma est venue avec sa fille, avec laquelle elle vit seule, n’ayant plus de lien avec le père de la petite, qu’elle considère comme inintéressant et assez raté, autre qu’un coup de téléphone par instants qu’elle accepte de transférer à son enfant ; elles devaient partir en voyage à Disneyland, en Californie, promenade prise en charge par ce père lointain et amant déconsidéré qui ne se prive pas non plus de jauger Irma comme une femme insupportée, mais la réalité vécue sur Santa Rita a obligé à remettre le projet…

Ce livre consacre pour moi plusieurs forces narratives et représente une synthèse de réalités d’une rare cruauté que vit le Mexique au quotidien, où l’humanité ne représente plus rien, surtout quand l’on se place en une qualité de migrant, et que l’on se sent ballotté entre services officiels et passeurs affiliés à des groupes mafieux ; l’on y repère que :

  • Tous les prétendants Centraméricains, et notamment du Salvador, devront emprunter des chemins que l’on peut qualifier au sens strict, de chemins de croix, où la mort se positionne comme une réalité plus certaine que l’espérance ; ils sont pourtant accueillis par des centres de migration et de transit, mais échapper aux gangs organisés représente une gageure…
  • Les centres de migration où ils pourraient recevoir appui et aide, et un minimum de repos ou d’hospitalité, peuvent être des lieux où déferlent des groupes cruels, qui cherchent par des actions insupportables à marquer leurs territoires de passeurs et/ou à chasser les migrants…

Irma n’apprécie guère le délégué de la commission et ressent assez vite sa non volonté de protéger les migrants ou d’enquêter sur les violences et meurtres, et elle se réfugie auprès de Vidal, qu’elle considère comme un appui, plus ouvert, plus indépendant mais qui peut aussi revêtir un masque renfermant des secrets…

Irma, qui prend son café chaque matin en le même endroit, repère vite que le patron local part de la froideur invétérée à la flagornerie insupportée avec elle, et elle analyse vite son double jeu, prometteur de pression.

Elle se doit de protéger sa fille qui peut être menacée par sa volonté d’indépendance et de justice nécessaire pour les victimes.

Elle veut, tout en gardant sa part de recul, que Yein, survivante de l’incendie volontaire qui a décimé ses compagnons d’infortune et qui a perdu celui qu’elle aimait, lui fasse confiance, qu’elle accepte de témoigner, mais parviendra-t-elle à la protéger, et surtout est-ce possible, pour elle, de ne pas répondre à l’horreur par une haine absolue ?

Elle accepte de rencontrer, contre les avis de sa hiérarchie, un journaliste, Luna, qui place plus l’analyse des vécus des migrants comme la capacité à rehausser sa carrière et sa reconnaissance que par une compassion pour leurs réalités, pour qu’il puisse cependant enquêter de son côté et lui apporter des informations.

Ce livre, écrit dans un style sobre, direct, tonique, ne cache rien, ne referme rien, il décrit la violence et la cruauté infligées aux migrants comme la corruption assumée des autorités ou le racisme de bas étage, précisément et effectivement, qui font que l’on peut décider de prendre comme esclave domestique ou sexuelle une personne rencontrée dans la rue, migrante, et qui fait la manche, sans vergogne…

Il est traduit de manière magistrale, par ma très chère amie Marta Martinez Valls, dont j’imagine l’émotion exacerbée qui l’a envahie pour livrer les entrailles intolérables de ce livre important.

On en ressort à la fois lessivé par l’absolue indigence des autorités à effectuer un travail crédible et humaniste, déchiré par le sort réservé aux migrants aventureux, dont le parcours se terminera souvent avant la frontière des USA, dans des conditions effroyables, et aussi résolu à nous placer du côté de celles et ceux qui se tiennent debout, qui n’abdiquent pas et magnifiés notamment par le personnage de Yein, déchirée et tenace, volontariste et fataliste, sans concession et sans remords.

Un livre fort et absolument indispensable, une des références de la nouvelle littérature Américano Latine.

Un choc émotionnel et une pépite littéraire, à la fois !

Et je vous laisse découvrir le secret du titre du livre, beaucoup moins positif et joyeux que la chanson éponyme intégrée dans le Peter Pan des studios Disney…

 

Éric

Blog Débredinages

La file indienne

Antonio Ortuño

Traduit superbement de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls

Christian Bourgois Éditeur

18€

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Le bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya

le bal des viperes

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ne croyez aucunement qu’en ces périodes plus que rudes et troublées, je me positionne pour vous suggérer une méthode pour exercer vos potentiels talents pour l’accomplissement d’un crime parfait… Et pourtant, en terminant ce roman décapant, tonitruant et totalement ébouriffant, vous pourriez prendre quelques notes utiles, si vous envisagiez une telle idée…

Je me place avec ce que je viens de dire juste en amont, dans la veine de Desproges, qui clamait que « l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » et vous n’êtes pas n’importe qui…, puisque vous me faîtes le bonheur de me lire, en cet humble blog.

Eduardo Sosa vit chez sa sœur et cherche un sens à sa vie, sans travail, sans repère, sans perspective d’aucune sorte…

Arrive une Chevrolet jaune, qui stationne sur un parking, près d’une épicerie de son quartier, dont la tenancière « La Nina Beatriz » répète que cette satanée voiture est arrivée, sur site, depuis deux semaines, et qu’elle renferme un ivrogne, qui y vit nuit et jour, ce qui peut décourager la clientèle…

Eduardo tente une approche en osant une discussion avec le propriétaire des lieux, assez acariâtre, dénommé Don Jacinto, et qui ne veut pas être importuné…

Eduardo insiste et Don Jacinto répond par une toute petite socialisation, mixée surtout avec beaucoup d’alcool, et, en perception d’une possible violence envers lui, Eduardo, en légitime défense vraiment toute contestable, lui tranche la gorge, séance tenante…

Il rejoint la Chevrolet, qui renferme des serpents, apprivoisés par Don Jacinto ; Eduardo tombe en pâmoison, persuadé d’être la proie de ces reptiles venimeux, mais il se réveille, le lendemain, presque radieux, et il prend la route avec les vipères…

Et à partir de cet instant, ce roman absolument différent et sans concession, qui porte en lui- métaphoriquement mais aussi directement, les contestations des réalités politiques et sociales vécues en de nombreux pays d’Amérique Centrale, en proie à la corruption récurrente et au non partage indigent des richesses, suit un rythme endiablé, bourré d’humour noir et vous ne lâcherez pas…

Eduardo nomme les vipères, ses quatre vipères d’emprunt : Beti, « la potelée », Loli, « délicate et timide », Valentina, « la sensuelle » et Carmela, « la mystérieuse » qui deviennent ses filles de promenade, d’action, de débauche même ou d’aventure frénétique, violente, potentiellement sans retour.

Les vipères informent Eduardo (qui peut communiquer avec elles) que Don Jacinto avait dû quitter le domicile conjugal, sa liaison avec sa secrétaire ayant été découverte, sa maîtresse ayant été , en plus, tuée par son mari infortuné ; il est parti, depuis, en errance, sans que sa femme et sa fille ne daignent le plaindre…

Les vipères se lient rapidement, et avec ferveur, avec Eduardo, et elles organisent, avec lui, une « petite virée », où des clients de supermarché deviennent étouffés ou sont pris de convulsions sous leurs morsures, mais Eduardo ne peut arrêter le mouvement, il a trop soif et il a une petite faim aussi, et il faut bien qu’il trouve à boire, comme à manger…

D’abord hésitant, il consent à conserver les vipères avec lui, en leur recommandant plus de discrétion… Et ensemble, ils décident, pèle-mêle, d’aller chez la femme de Don Jacinto, où son absence de compassion au regard de la fuite en avant de son mari, entraîne sa mise à mort immédiate, corrélée par la même punition pour sa servante, car depuis Bonnie and Clyde, version Gainsbourg, il « faut toujours faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Portée par une énergie quasiment orgiaque, Eduardo rend visite à Raul, le mari de la secrétaire, avec laquelle Don Jacinto avait eu sa liaison ; mais il est vite « recadré » et finit par s’enfuir ; penaud, il évoque sa mésaventure à « ses filles » qui décident d’aller le venger et prennent en chasse asphyxiante Raul et des amis de passage, en son appartement…  Carnage qui se termine aussi avec le décès de Valentina, victime d’un coup de feu de calibre élevé…

La promenade se poursuit en les quartiers riches, pour laisser sur le carreau quelques personnalités en vue, politiciens ou banquiers, et, « la virée » permet aussi à Eduardo de se placer définitivement en la personnalité de Don Jacinto, que tous les témoins des meurtres imaginent en « serial killer » coupable clair , puisque tout concorde, lui qui vivait en une Chevrolet Jaune…

Eduardo apparaît, par Jacinto interposé, en vedettariat, avec une médiatisation des crimes en série, qui semble aussi donner sens, si ce n’est à sa vie, en tout cas, à son actualité, lui qui se sent enfin écouté, attendu, presque reconnu, en faisant peur, alors qu’il n’était abonné qu’à la mièvrerie ou l’insuffisance…

La police est sur les dents, mais le commissaire adjoint Handal en a plus qu’assez des bâtons que l’on met en ses roues, le politique voulant toujours orienter le déroulement de l’enquête, en fonction de critères ne voulant surtout pas mettre en tension l’organisation sociétale préexistante…

La journaliste Rita Mena suit l’affaire de près et Eduardo, dont la vanité opère, pense qu’il est bien de la contacter, pour que son action soit encore plus diffusée, pour laisser des chausse-trappes et tout bonnement pour que son importance extériorisée soit achevée.

Je vous laisse pénétrer l’univers à la fois méchant à souhait, terrifiant, mais aussi tellement proche du réel vécu (certaines sociétés Américano Centrales développent plus de morts par arme à feu que de morts par accident routier…) et écrit avec une plume trempée dans le sang et la noirceur, mais, où un brin de fantastique, de décalage et d’humeur, façonné à chaque instant, contribue à faire de cet opus un régal de lecture comme de réflexion.

Réflexion fondamentale sur la nécessité de ne jamais oublier ceux qui penchent vers la déshérence, car leur vengeance possible peut s’affecter, sans foi ni loi, et en un tourbillon insaisissable autant qu’insatiable…

Et merci à Delphine et Yves pour m’avoir offert cette découverte indépassable de lecture.

Éric, blog Débredinages

Le bal des vipères

Horacio Castellanos Moya

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Robert Amutio, je m’incline devant son talent !

Livre de poche 10/18

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