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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

La file indienne d’Antonio Ortuño

Cette lecture s’avère très difficile, ravageuse, sombre, rugueuse, pénible, mais elle s’attache comme une réalité indispensable, pour connaître et comprendre les corruptions et violences du Mexique actuel, pour cerner aussi la détresse misérable des Centraméricains qui veulent émigrer aux Etats-Unis et qui doivent emprunter les routes du Mexique livrées aux gangs de passeurs, aussi cruels que vénaux.

Irma, que l’on appelle « Maître », puisqu’elle a un statut d’avocate, est affectée à la Commission nationale de migration au Mexique ; elle s’implique sans faille en son métier, veut faire respecter les droits de ceux qui traversent son pays et qui sont fréquemment parqués dans des zones de transit ou dans des bâtiments de rétention ou d’attente ; elle est appelée pour la ville de Santa Rita où un incendie volontaire sauvage a anéanti des migrants qui y résidaient, avec une réalité encore plus sordide quand on sait que tout a été fait pour les empêcher de sortir, par des cadenas les condamnant à être brûlés vifs…

La Commission locale a émis un avis de presse précisant que la justice était saisie et que tout serait fait pour retrouver les coupables, en une rédaction assez soporifique, récitée d’une voix blanche et marquant un intérêt modeste pour rechercher les coupables ou prévenir des massacres futurs.

Irma doit repérer si cet acte a été accompli par des gangs de passeurs, par des groupes racistes invétérés, par des collusions avec des personnes corrompues prêtes à tout pour s’enrichir, surtout quand elles livrent des informations sur des migrants à des passeurs, qui utilisent la plus indéfectible des violences, pour s’assurer le contrôle de territoires du pays, en extorquant des fonds à celles et ceux qui essaient de rejoindre un hypothétique mieux-être chez l’oncle Sam…

Irma est venue avec sa fille, avec laquelle elle vit seule, n’ayant plus de lien avec le père de la petite, qu’elle considère comme inintéressant et assez raté, autre qu’un coup de téléphone par instants qu’elle accepte de transférer à son enfant ; elles devaient partir en voyage à Disneyland, en Californie, promenade prise en charge par ce père lointain et amant déconsidéré qui ne se prive pas non plus de jauger Irma comme une femme insupportée, mais la réalité vécue sur Santa Rita a obligé à remettre le projet…

Ce livre consacre pour moi plusieurs forces narratives et représente une synthèse de réalités d’une rare cruauté que vit le Mexique au quotidien, où l’humanité ne représente plus rien, surtout quand l’on se place en une qualité de migrant, et que l’on se sent ballotté entre services officiels et passeurs affiliés à des groupes mafieux ; l’on y repère que :

  • Tous les prétendants Centraméricains, et notamment du Salvador, devront emprunter des chemins que l’on peut qualifier au sens strict, de chemins de croix, où la mort se positionne comme une réalité plus certaine que l’espérance ; ils sont pourtant accueillis par des centres de migration et de transit, mais échapper aux gangs organisés représente une gageure…
  • Les centres de migration où ils pourraient recevoir appui et aide, et un minimum de repos ou d’hospitalité, peuvent être des lieux où déferlent des groupes cruels, qui cherchent par des actions insupportables à marquer leurs territoires de passeurs et/ou à chasser les migrants…

Irma n’apprécie guère le délégué de la commission et ressent assez vite sa non volonté de protéger les migrants ou d’enquêter sur les violences et meurtres, et elle se réfugie auprès de Vidal, qu’elle considère comme un appui, plus ouvert, plus indépendant mais qui peut aussi revêtir un masque renfermant des secrets…

Irma, qui prend son café chaque matin en le même endroit, repère vite que le patron local part de la froideur invétérée à la flagornerie insupportée avec elle, et elle analyse vite son double jeu, prometteur de pression.

Elle se doit de protéger sa fille qui peut être menacée par sa volonté d’indépendance et de justice nécessaire pour les victimes.

Elle veut, tout en gardant sa part de recul, que Yein, survivante de l’incendie volontaire qui a décimé ses compagnons d’infortune et qui a perdu celui qu’elle aimait, lui fasse confiance, qu’elle accepte de témoigner, mais parviendra-t-elle à la protéger, et surtout est-ce possible, pour elle, de ne pas répondre à l’horreur par une haine absolue ?

Elle accepte de rencontrer, contre les avis de sa hiérarchie, un journaliste, Luna, qui place plus l’analyse des vécus des migrants comme la capacité à rehausser sa carrière et sa reconnaissance que par une compassion pour leurs réalités, pour qu’il puisse cependant enquêter de son côté et lui apporter des informations.

Ce livre, écrit dans un style sobre, direct, tonique, ne cache rien, ne referme rien, il décrit la violence et la cruauté infligées aux migrants comme la corruption assumée des autorités ou le racisme de bas étage, précisément et effectivement, qui font que l’on peut décider de prendre comme esclave domestique ou sexuelle une personne rencontrée dans la rue, migrante, et qui fait la manche, sans vergogne…

Il est traduit de manière magistrale, par ma très chère amie Marta Martinez Valls, dont j’imagine l’émotion exacerbée qui l’a envahie pour livrer les entrailles intolérables de ce livre important.

On en ressort à la fois lessivé par l’absolue indigence des autorités à effectuer un travail crédible et humaniste, déchiré par le sort réservé aux migrants aventureux, dont le parcours se terminera souvent avant la frontière des USA, dans des conditions effroyables, et aussi résolu à nous placer du côté de celles et ceux qui se tiennent debout, qui n’abdiquent pas et magnifiés notamment par le personnage de Yein, déchirée et tenace, volontariste et fataliste, sans concession et sans remords.

Un livre fort et absolument indispensable, une des références de la nouvelle littérature Américano Latine.

Un choc émotionnel et une pépite littéraire, à la fois !

Et je vous laisse découvrir le secret du titre du livre, beaucoup moins positif et joyeux que la chanson éponyme intégrée dans le Peter Pan des studios Disney…

 

Éric

Blog Débredinages

La file indienne

Antonio Ortuño

Traduit superbement de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls

Christian Bourgois Éditeur

18€

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jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu de Vladimir Lortchenkov

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voilà un livre qui ne vous laissera aucunement indifférent et qui sait associer décalages, humour détonateur, rétif à toute forme de convention, et qui s’attache aussi à poser les fondations d’une nouvelle réalité sociétale, espérée plus ouverte, plus solidaire, plus partageuse, plus fraternelle.

Nous sommes en 2004, en Moldavie, au moment où le pays s’attache à remplir les conditions pour devenir un jour prochain membre de l’Union Européenne, et qui reçoit régulièrement les visites de certains sbires de la commission de Bruxelles ou des édiles du Fonds Monétaire International pour vérifier s’il se comporte en les critères programmés ou prévus…

Ben Laden est activement recherché par tous les services secrets du monde entier et en un endroit assez improbable du centre de Chisinau, la capitale du pays, un dénommé Oussama semblerait bien répondre au profil de l’ordonnateur des sinistres attentats du 11 septembre…, alors qu’il travaille dans un restaurant de chawarma, sandwich orientaliste où la découpe des concombres, ingrédient essentiel en sa composition, demeure impérieuse. Et justement cet Oussama est préposé à cette mission fondamentale, ce qui ne peut que sacraliser une correspondance avec le fondateur d’Al Qaïda…

Le responsable des services secrets de Moldavie, Tanase, épris d’amour pour une Natalya à laquelle il dédie des poèmes surannés et sans relief et qui ne comprend pas avoir été quitté, ne cernant pas que la jeune femme recherche exclusivement des plans sur contrat très déterminée et sans engagement, reçoit, alors qu’il interroge de manière assez vive, un journaliste, la communication paraissant assurée que le lieutenant Petrescu, lui-même issu de la police secrète, serait l’instigateur ou le commanditaire d’un réseau terroriste en Moldavie, affilié à Ben Laden…

S’enchevêtrent ensuite, en ce roman loufoque et savoureux, des situations grotesques et carnavalesques, mais concrétisant aussi les excès et inconséquences du pays, en ses dérives sécuritaires ou dans son fonctionnement de surveillance :

·         Tanase va déléguer un de ses collaborateurs pour marquer de près Petrescu. L’agent désigné va se transformer en sans domicile fixe, va vivre avec tous les clochards de la cité, qui par tradition peuvent être invités à festoyer à chaque mariage organisé dans la ville. Pour se donner un temps certain pour vivre pleinement ces moments de liesse pour boire et manger, il sera transmis chaque jour à Tanase un rapport totalement imaginaire à écriture de plusieurs mains, qui montre que l’on peut ne pas avoir de métier ou d’appui social  sans pour autant ne pas savoir taquiner la plume ou ne pas savoir faire place à la fiction débridée…

·         Un jeune stagiaire va être affecté pour mettre fin aux jours d’un chef séparatiste de Transnistrie, sans cerner qu’il sera lui-même la victime d’une machination manipulatrice et sera ensuite « nettoyé » pour ne pas laisser de trace sur sa prétendue action, mais qui s’en sortira, en naviguant cependant entre réalité et songe, adopté par un ancien SS resté sur site, post deuxième guerre mondiale…

·         Oussama appréciera que l’ensemble des immigrés des pays Arabes lui affectent une dévotion à Chisinau, mais la transformation de ce moment de décalage ponctuel avec l’affirmation d’une secte pour laquelle la recherche d’argent constitue l’élan essentiel, contribuera à le lasser…

·         Natalya croisera la route de Petrescu qui compte bien en profiter, même si les écoutes des ébats font pâlir de jalousie Tanase, qui en viendra même à des pensées suicidaires…

·         Et les manifestations dans le pays, où les étudiants demandent le maintien de la gratuité des transports, ne semblent pas effleurer une volonté d’analyse prioritaire chez les décideurs

Pour qui, comme moi, a apprécié avec ferveur, le livre phare de l’auteur « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » paru chez Mirobole en 2014, vous retrouverez, en cet opus, écrit en amont, la capacité palpitante de Vladimir Lortchenkov, pour parler des réalités rudes, en les malaxant avec un humour salvateur et décapant

L’auteur ne cherche pas à dénoncer ou à dénigrer, ni à juger ou à moraliser, il se permet simplement d’évoquer des services de surveillance tellement tatillons qu’ils finissent par considérer suspect toute personne de proximité, de préciser que l’irrationnel se place souvent en règle dans un pays qui cherche son identité post fin du soviétisme, et de plaider pour la concorde et l’amour libre, pour qu’au moins les protagonistes et personnages aient le loisir de prendre le plaisir qui leur est dû, parmi un vécu compliqué et un avenir assez incertain

Je n’ai pas encore eu le loisir de côtoyer Vladimir, mais je sais que la rencontre se fera et que j’aurai plaisir à bavarder avec lui, et pourquoi pas en dégustant un chawarma

Un livre drôle et qui donne à réfléchir et qui augurait déjà d’un réel talent pour rendre compte des insuffisances sociétales, et pas que Moldaves, en juxtaposant « absurdie » et fantaisie

L’intégration de longs moments sur le déluge et l’arche de Noé, que je ne vais pas ici raconter, dans le roman, aiguise encore plus notre appétit de lecteur et notre friandise de gaudriole, avide de se moquer de toutes les sacralisations

A ta santé, Vladimir, et amitiés vives et le bonjour à la librairie « Le Port de Tête » au Mont-Royal Est, de ma part, si tu t’y promènes.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu

Vladimir Lortchenkov

Traduit toujours fidèlement du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache

Agullo Éditions, avec mes amitiés aussi à Nadège pour son travail plus qu’appréciable pour la littérature différente !

21.50€

La Fabrication de l’aube de Jean-François Beauchemin

Attention chef d’œuvre !

De promenade en la Belle Province, pour rejoindre aussi l’un de mes fils, implanté rue Saint-Urbain, sur Montréal, en cet automne de 2016, je me suis rendu en la splendide et « invitante » librairie « Le Port de Tête », avenue du Mont-Royal Est, que je vous recommande, pour retirer des rayons, sur les conseils avisés d’un libraire-lecteur, ce qui ne se fait plus vraiment et je le regrette amèrement, ce roman magnifiant, écrit avec une écriture ciselée et étincelante, pour lequel je vais, amie lectrice et ami lecteur, tenter de vous narrer l’accomplissement.

Je tiens ici-même à saluer aussi, mon ami, Yves, dont le blog toujours excellent « lyvres » constitue une mine impressionnante d’informations et d’analyses aiguisées, pour m’avoir ouvert les portes de cet auteur, en m’offrant l’année passée son roman « Le Jour des corneilles » qui m’a familiarisé avec la langue Québécoise et m’a incité à l’apprendre, puis tenter de la cultiver.

Jean-François a pensé que son parcours sur terre se terminait à l’âge de 44 ans ; sa conscience lui permet de parler avec les personnels soignants, mais il ressent ses forces s’étioler et la souffrance tenace le tenaille, et il se permet simplement de demander de percevoir le ciel, au moins pour une dernière fois…

Jean-François ne placera pas de nom sur la maladie ou la lourde contrainte qui l’a ravagé mais il émerge d’une inconscience lourde et longue et finit par cerner qu’il reste encore parmi les vivants, en souriant au médecin qui l’accueille par ses mots banals mais tellement charmants : « bienvenue de retour avec nous et parmi nous, Monsieur Beauchemin ».

Jean-François, épigone direct de notre auteur, qui ne voulait aucunement se livrer à une autobiographie de vécu rude, mais simplement qui désirait, après cette réalité, « conter l’amour », se décide, à cet instant précis où il sait que sa vie se poursuit malgré l’angoisse qu’elle ne se termine sans s’être installée vraiment, d’écrire pour donner corps et cœur à celles et ceux qu’il aime et qui l’ont entouré, avant et après cet évènement qui aurait pu le ramener en direction du grand voyage…

Il salue une mère aimante, partie quelques années avant la douleur ressentie, cause de la longue hospitalisation de Jean-François, et qui l’a ouvert à la culture, qui a effectué des études sur le tard, après avoir élevé ses enfants, avide qu’elle était de découvertes et qui s’est envolée après avoir déclamé aux médecins qu’elle avait vraiment beaucoup eu de plaisir à partager des moments intenses avec ses enfants.

Il rend grâce, comme on dit au Québec sans mièvrerie, mais au sens pur, à son père qui n’a jamais été homme de proximité ou de relation aisée, mais qui s’adonnait au chant choral et à l’écoute de musique d’orgue, marquant par cette originalité une envie de ressourcement et d’apaisement introspectif.

Il remercie ses frères aux parcours variés, qui de leurs socles culturels ou artistiques à la volonté d’entraide en des lieux complexes de la planète, pour appuyer de leur solidarité celles et ceux en souffrance, font remémorer à l’auteur combien ils lui furent importants pour sa construction et son « enfoncement » dans le royaume de la vraie littérature. L’un de ses frères ne le voyait absolument pas devenir écrivain ; cette analyse se place comme la plus belle récompense de l’auteur qui mesure le chemin parcouru pour pouvoir installer ses mots et crédibiliser sa pensée, aussi par défi pour ce frère aimé et positif, le ramenant sans jugement vers le rationnel.

Il s’incline pour sa sœur, présente pour lui en permanence, et avec laquelle les liens furent toujours très étroits, allant même jusqu’à simuler une forme de féminité de l’auteur, en son enfance, pour mieux s’accaparer en la compréhension de celle qui fut aussi une compagne de jeu et de forte élévation.

Il évoque surtout Manon, son épouse, sa compagne, celle qu’il imaginait près de lui en la période des songes, entre vie et au-delà, celle qui le cerne mieux que tout autre, celle qui l’environne et l’affectionne, celle qui sait quelles réalités surenchérissent en ses fêlures et flamboiements, celle qu’il aime et qui l’aime, tout simplement.

Les plus belles pages, si je peux me livrer à ce palmarès un peu saugrenu et aussi un brin inutile, consacrent les liens qui l’unissent avec ses chiens et notamment avec Clara, qui ne comprend pas pourquoi son maître a été absent si longtemps et qui, quand il revient enfin à la maison, ne lui fait aucunement la fête, mais lui donne un regard signifiant : « pourquoi m’as-tu oubliée, ou où étais tu, bordel ! ».

Le regard de sa chienne était éperdu de douleur et l’auteur sait que chaque fois qu’il quitte sa maison inscrite dans la forêt, sans Clara (sa chienne justement), cette dernière ne peut qu’imaginer un adieu définitif et désespérant…

Alors, il fallait à Jean-François « se fabriquer une nouvelle aube », pour repartir de plus belle en une vie généreuse et tolérante, où l’on n’oubliera jamais de dire à celles et ceux que l’on aime, combien elles et ils demeurent indispensables, et où il soutiendra toujours le regard de sa chienne pour lui adresser un salut fraternel et direct, lui disant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Sans raconter ma vie, je sais que la relation avec quelqu’un que j’aime par-dessus tout peut s’éteindre à tout moment… Ce récit de vie et d’amour, de force et de gaieté, par-delà la noirceur et l’accablement ou la possibilité de mourir, donne de l’influx, de la constance et du courage, en se disant qu’il convient toujours de penser de dire à celles et ceux que l’on aime, que l’on se forge à leurs côtés avec douceur souvent, contrainte parfois et ténacité, et qu’il sera toujours bien temps de penser aux moments forts partagés comme aux affections données quand la porte se refermera, et que seule la force des esprits nous mettra en communication avec elles et eux.

Un livre exceptionnel, écrit sans fioriture, en écriture directe et alerte, poétique et suave, sacralisant ainsi ce que doit être la littérature : savoir conter sans finasserie et parler de l’essentiel en donnant de la saveur aux mots, pour les retourner par l’amour, à celles et ceux qui font ce que nous sommes.

Cette humble chronique est dédiée à ma Maman, partie trop tôt, il y a cinq ans, jour pour jour et qui aurait plus qu’aimé que je lui offre ce livre.

Éric

Blog Débredinages

La Fabrication de l’aube

Jean-François Beauchemin

Nomades Éditions

Littérature du Québec

6.30 Dollars Canadiens, à la librairie « Le Port de Tête », 262 avenue du Mont-Royal Est, à Montréal.

 

La guerre de cent ans de Cazenove, Richez et Peral

Allier humour, pédagogie, sens de la dérision, avec une vive plongée dans les références historiques, telles sont les fortes gageures sur lesquelles nos auteurs se livrent dans cet opus particulièrement instructif, subtilement corrosif et délicieusement décalé, mais aussi dynamiquement renseigné sur les vécus de cette guerre continuelle, durant près de cent vingt ans, fratricide entre Anglais et Français.

Vous pourrez ainsi, en lisant cet album inspirant, vous remémorer le concept de la loi salique, qui écarte définitivement toute femme –  même en priorité de droit d’ainesse – pour régner sur le trône de France, redécouvrir la fatuité du barrage que les Français avaient établi pour éviter une invasion Anglaise, avant de voir leur flotte détruite de manière irrémédiable par un incendie causé par des flèches enflammées, revivre la réalité de la bataille de Poitiers où le roi Jean II le Bon a été fait prisonnier et qui sera libéré moyennant une rançon qui videra les caisses du royaume, revisiter la destinée de Jeanne d’Arc qui a placé Charles VII en légitimité, avant qu’elle ne soit abandonnée par son souverain, vous rappeler les batailles gagnées en permanence par Duguesclin et méditer sur l’avancée funeste de la peste, qui décime les populations, déjà plus que ravagées par cette guerre dont elle ne connaîtra jamais la fin…

Un dossier pédagogique de grande qualité accompagne l’album, au sein duquel l’on peut puiser avec intérêt, pour recouvrer les dates et périodes majeures de cette période si troublée, qui permit cependant la reconnaissance d’une monnaie nationale et d’une certaine forme d’identité ou de souveraineté du pays, qui commence à se structurer et s’organiser.

Merci aux auteurs très en verve, pour leurs jeux de mots et de paroles, et pour placer de l’humanité humoristique en l’évocation de ces terribles réalités rudes.

Bon vent pour la poursuite des aventures et des collaborations de nos auteurs, pour cette même période peut-être, pour de nouvelles anecdotes, avec leurs mises en perspectives motivantes, ou pour d’autres analyses historiques sur d’autres époques, avec de mêmes élans dynamiques, éducatifs et salvateurs, comme seules les communications en bande dessinée savent l’organiser.

Amitiés vives à toute l’équipe de réalisation de l’album.

Éric

Blog Débredinages

La guerre de cent ans

Scénario : Cazenove et Richez

Dessins : Peral

Couleurs : Alexandre Amouriq et Mirabelle

Bamboo Éditions

La Grande Ceinture de René Fallet

Ce texte de 1956, écrit dans le village de Thionne, dans l’Allier, où l’auteur puisait en ses ressources familiales et s’adonnait à sa passion de la pêche à la truite ou aux promenades à vélo le long des boucles de la Besbre ou de la Sioule, endroits que je connais bien, puisque j’y suis né et y ai passé toute mon enfance…, se place intimement en les traces de Cendrars et Céline, puisque rédigé sur un ton direct, sans concession, sans remords, en mettant « les tripes sur la table » et en considérant que le vécu sociétal, tel qu’il se positionnait ou se positionne, ne pouvait ou ne peut laisser place à un espoir de changement ou à une quelconque solidarité possible…

Pessimisme, peut-être, mais en tous cas le livre s’inscrit dans la littérature du réel et pas dans le naturalisme.

Juju, adepte de la dive bouteille, mais surtout ravagé par l’alcool qu’il écluse sans compter, juste pour se dire qu’il se sent encore un peu vivant et debout, partage sa maisonnée avec sa sœur Renée – qui offre des charmes pour un peu de nourriture à l’épicier du secteur, et avec sa mère Bijou qui trime sans compter en faisant des ménages en ville et qui y laisse sa santé – dans un lieu dénommé « La Décharge » où s’entassent bidonville, bicoques délabrées et désespérance de toutes les infortunes et pauvretés qui ne peuvent imaginer une évolution de destinée…

Juju prend son seul plaisir en buvant des coups à n’en plus finir avec son ami dit L’Artisse, ancien de la Samaritaine, qui a perdu une jambe au front en 14, et qui s’adonne au plaisir de quelques créations en éructant quelques bonnes citations qu’il a conservées en tête, et en allant cajoler Frédérique, qui souffre d’une pneumonie – qui la cloue au lit – et qui ne rêve que de rejoindre sa Corse natale, pour vivre des produits de la mer, en ce doux et beau pays, où le temps est toujours apaisant, et qu’elle a quitté, avec déchirure, quand son frère Ange a été tué par les gendarmes, personnes qu’elle déteste « indépassablement »…

« La Décharge » n’est absolument pas appréciée par les autorités et elles l’évitent systématiquement, en lui octroyant l’assurance que tous les maux de la terre s’y rejoignent avec force oisiveté, désobéissance, vie dissolue noyée dans la promiscuité, la crasse et l’alcool, et bien entendu, la reconnaissant comme responsable de toutes les perversions et atteintes à l’ordre ou la légalité.

Lorsqu’un repris de justice gangster proxénète, séducteur de jolies femmes qu’il expédie ensuite pour prostitution au Venezuela, finit par exécuter deux policiers motards à ses basques, « La Décharge » considère que la Révolution peut apparaître… et elle prend fait et cause pour celui qui a descendu deux cognes et qui mériterait un respect certain, en ayant pris la fuite et en n’ayant pas peur d’affronter tous les périls…

Quand il atterrit chez L’Artisse, il met en joue le résident des lieux et Juju qui l’accompagnait pour le pinard plus que quotidien ; les deux amis repèrent vite que le gangster n’a pas vraiment l’âme sociale…, mais ils lui proposent l’hospitalité, de le cacher et de l’aider, ce que Barbier, puisque tel est le nom du malfrat, a du mal à analyser, n’étant en aucun cas habitué à faire preuve de compassion, et encore moins à en espérer recevoir…

Barbier a de l’argent, ce qui va améliorer l’ordinaire de L’Artisse et Juju, pour manger, dormir et se vêtir, même s’ils ne se positionneront jamais pour en profiter, considérant leur action de soutien comme désintéressée et participative d’un coup de pied aux institutions ; Juju ira même rendre visite à la « coquine » de Barbier, pour qu’elle l’aide à mettre les voiles, pour partir en exil au Venezuela, au nez et à la barbe des autorités et des gendarmes, selon le projet défini…

Mais Barbier vit dans le luxe, et l’exposition de ces richesses en un lieu où tout n’est que détresse et désolation triste, crée de la confusion, surtout quand on a envie aussi, comme Juju, de partir en Corse, où il ne fait que beau, avec Frédérique, pour qu’elle puisse recouvrer la santé…

Les personnages décrits ne se placent jamais dans le caricatural ou le sarcastique, ils vivent comme ils peuvent, avec leurs limites, leurs caractères entiers et souvent dévastés, leur peur de l’avenir et la nécessité de la combler par l’alcool, et, malgré leurs tensions permanentes, ils savent encore reconnaître les moments de chaleur partagée comme l’envie d’avancer et de regarder les autres en dignité.

René Fallet rend hommage au peuple des bidonvilles qui grouillait en cette France des années 50 où l’Abbé Pierre avait alerté face à la misère, surtout en période de gelures et de grands froids, et il n’espère pas des temps meilleurs ou radieux, il se contente de témoigner un regard direct et pétri d’humanité. Quand on voit les bidonvilles citadins des migrants, on se dit que ce regard-là se place déjà comme une fonction essentielle…

Les autorités en prennent pour leur grade et les policiers complices des ordres établis s’affichent comme des collaborateurs méprisés, dont la mort ne soucie personne et dont on se réjouirait même…

René Fallet, comme Cendrars ou Céline, ne juge pas, il décrit, il ne promet pas de lendemains qui chanteraient, il n’y croit pas, il ne s’engage pas, il se positionne pour que l’on n’oublie pas le populaire crasseux, qui mérite la même considération que la richesse bien habillée…

Le livre est écrit en une tonalité crue, souvent jargonneuse populeuse, avec « la petite musique » de celui qui sait parler aux prolos et aux métayers.

Et si René Fallet, qui aurait eu 90 ans cette année, était encore parmi nous, il aurait certainement envoyé des roses de chez Georges Delbard, les plus belles (si, si, sans chauvinisme de ma part…), qui viennent de Commentry ou de Malicorne dans l’Allier,et ils les auraient offertes et dédiées à Lucette Almansor-Destouches, la veuve inénarrable de Céline, fidèle à l’œuvre de son artiste de mari, si magistral, si rocambolesque, si excessif, si décrié… qui va fêter ses 105 ans, à Meudon, ce jeudi 20 juillet.

Bel anniversaire, Très Chère Lucette, et toutes mes affections et tous mes profonds respects, surtout.

Éric

Blog Débredinages

 

René Fallet

La Grande ceinture

Collection Folio

Photo ci-dessous de Céline, Lucette et Bébert, babelio copyright

Photo en haut, de René Fallet, Hôtels de l’Allier, copyright

Les Châteaux de la Loire de Cazenove et Larbier

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je me remémore, avec avidité, ma rencontre passionnelle et passionnante avec Christophe Cazenove et Philippe Larbier, en novembre 2015 (cf photos ci-dessus), pour un festival BD sur Rive de Gier (entre Lyon et Saint-Etienne, pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas cette vallée qui fut pourtant tellement industrieuse), respectivement émérites scénariste et dessinateur des Petits Mythos, collection qui allie pédagogie, réflexion et humour incisif et décalé, attributs d’un vrai plaisir pour les jeunes ou leurs parents qui n’ont jamais trop grandi (et je me place aisément dans ce doux sillage…).

Les deux acolytes restent accessibles et humbles, cela n’empêche pas, sans me positionner comme un de leurs thuriféraires, que je loue fortement leur talent, leur faculté immédiate et réactive pour le sens du gag et leur capacité à réinventer des histoires prenant corps et cœur sur des lectures érudites.

J’avais eu plaisir à les interviewer, en modestie, et je garde de cette rencontre un souvenir enjoué et flatteur.

Je les ai retrouvés avec un nouvel opus consacré aux Châteaux de la Loire.

L’album s’inscrit avec la volonté de parler de l’histoire de la construction, souvent ancrée avec plusieurs édifices successifs, des Châteaux, et de mêler réalité historique et humeur pour délivrer ce qui s’est déroulé d’important, en ces lieux, qui marquent de leur empreinte tout ce « val » dit de douceur et qui connut cependant moult soubresauts…

Philippe dessine des personnages toujours acérés, en son style caractéristique alliant sens du comique et caricature, qui n’oublie jamais la reconnaissance fiable de celle ou celui dont il parle, et il nous démontre ici, aussi, un sens aigu de la rigueur architecturale, en marquant de son crayon ou de son feutre une précision aiguisée pour tous les Châteaux dont l’album narre l’histoire comme les évolutions.

Christophe s’attache à puiser dans la Grande Histoire pour évoquer « les petites histoires » qui traversent la présence des occupants ou qui s’associent aux destinées des pierres et pièces de cachet des édifices ; il sait, avec maîtrise, concilier rappel informatif et éducatif et humour percutant.

Vous vous rappellerez que François Ier désirait placer ses pas sous le sceau de la salamandre, animal « censé éteindre les mauvais feux et attiser les bons » et que Chambord regorge de ces représentations, mais vous comprendrez aisément qu’il est plus compliqué d’en faire un festin, même si le cuisinier royal désire surprendre son altesse…

Vous repérerez que l’escalier à vis, toujours à Chambord, où l’on  peut monter et descendre sans croiser qui que ce soit, aurait pu aussi, peut-être, être construit pour masquer un libertinage…

Le temps record de la construction du château de Langeais inspire un gag rappelant l’agilité de Lucky Luke, qui tire (comme chacun sait) plus vite que son ombre et qui renvoie aux ouvriers de chantier de l’édifice qui pourraient presque réaliser les perspectives de Louis XI avant qu’il ne les ai réfléchies ou pensées.

Vous apprécierez découvrir que le château d’Ussé, dont Perrault s’est inspiré pour la Belle au bois dormant, s’est affecté de la construction d’un bastion, réalisé par Vauban, dont l’une des filles avait épousé le propriétaire de l’édifice ; Christophe et Philippe imaginent avec crédibilité que la réalisation ne fut peut-être pas du goût de la jeune femme…

Vous apprendrez que le château de Blois intègre plusieurs styles architecturaux  et le guide des lieux semble prendre les traits d’un de nos grands acteurs, vigneron de son état aussi, en Touraine…

J’aime beaucoup le gag sur l’ajout d’étages sur la galerie du pont de Chenonceau, qui aurait entraîné l’obligation pour les bateliers navigants de rebrousser chemin, car ne pouvant plus passer sous les arches, et le clin d’œil injurieux avec la présence de Totor le Minotaure rassemble la tendresse affective de nos deux auteurs pour leurs productions et parcours communs.

Je place aussi un élan particulier pour la reconnaissance à Chinon par Jeanne d’Arc, du dauphin, futur Charles VII, qui remet quelques idées en place, salvatrices, sur le mythe fondateur sacralisé de notre « héroïne ».

Quant à Léonard de Vinci, sa venue à Amboise pour profiter d’une douce retraite… ne s’est pas forcément déroulée comme ses vœux l’imaginaient, car si François Ier lui avait assuré soutien et appui, il souhaitait bien évidemment l’intégrer dans sa volonté de magnificence pour installer la France dans la renaissance des arts plutôt que de lui laisser libre cours au farniente.

Un cahier pédagogique de bonne facture est glissé dans l’opus pour donner envie de promenades et découvertes et pour prolonger la lecture par un élan touristique, avec une envie réelle de replonger dans l’histoire des Châteaux, qui allie l’analyse de leur construction pas à pas et pierre à pierre avec notre déroulé de vécu, depuis la Renaissance.

Salut fraternel, et toujours admiratif, à Christophe et Philippe, et à bientôt, « les gars » et amitiés vives !

Éric

Blog Débredinages

Les châteaux de la Loire de Christophe Cazenove et Philippe Larbier

Scénario : Cazenove

Dessins : Larbier

Couleurs : Alexandre Amouriq et Mirabelle – Bamboo Editions

Photos personnelles ; et merci à mes fils pour ce cadeau de fête des pères plus que sympathique.

 

 

 

 

 

 

Berezina de Sylvain Tesson

 

Quand je lis Sylvain Tesson, admirable conteur et écrivain voyageur insatiable, je suis certain de recouvrer deux de mes humbles fragilités : le plaisir de savourer la dive bouteille, en discutant sans délai et carcan avec des amis comme la volonté de tenter de puiser dans la grande histoire pour essayer de mieux apprivoiser ou de mieux s’approprier nos réalités ambiantes du moment.

Deux cents ans pile après, Sylvain Tesson, avec quatre acolytes, amis Russes et Français, décide de refaire, en side-car, le trajet de la campagne de Russie ; entre le 3 et le 15 décembre 2012, sur les traces posthumes de la Grande Armée, sans vénération, mais avec respect, sans grandiloquence, mais avec inclinaison, notre auteur tente de percevoir des signes, des indices, permettant de cerner ce que fut le vécu violent et déchirant des grognards, prêts à tout pour suivre leur Empereur mais qui savaient qu’en plein hiver et sans repaires, ils allaient affronter une mort certaine, pour une gloire à la fois porteuse, mais aussi si funeste…

« Pourquoi ne pas faire offrande de quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon, à leurs fantômes et à leurs sacrifices ? » déclame Sylvain Tesson, qui, toujours affecté par une humeur mordante, considère que des hommes ont péri ou traversé une « effroyable boucherie », pour tenter de « voir scintiller les bulbes de Moscou »…

Le premier jour de trajet devait relier Moscou à Borodino, lieu intense de tensions entre Napoléon et Koutouzov, le maréchal du tsar, plutôt inspiré, car il considéra que la géographie ferait le travail et que la Grande Armée se perdrait dans « l’immensité des territoires »…

Et c’est en ce sens qu’il choisit de préférer la « dérobade » à l’ « affrontement » ; mais comme le tsar voulait un vrai combat, les charges ont fini par sonner la terreur, et Borodino conserva longtemps le record crétin de « la bataille la plus meurtrière depuis l’invention de la poudre »…, avant que la Grande Guerre ne remette un chapitre encore plus insupportable sous l’angle du nombre de morts et disparus, en ces successions d’assauts inconséquents…

Plus surprenant apparaît sur le site de Borodino un monument avec comme inscription « ici nous avons combattu l’Europe », ce qui n’est pas exact puisque l’Angleterre soutenait le tsar mais qui permettait hier, comme aujourd’hui, avec Poutine, de considérer que l’isolement Russe s’assortit d’une forme de vraie et forte grandeur.

Les équipages de side-car de marque Oural, à la fois robustes et imprévisibles, roulant sur la neige, et croisant des camions incessants, arrivent à Smolensk où une halte est faite en un ancien hôtel d’apparatchik, proche des fortifications et remparts de la cité ; Sylvain Tesson se remémore les récits du sergent Bourgogne qui écrivit, ici, des témoignages confirmés  de cannibalisme aux babines pleines de sang, alors que six mois auparavant « les grognards faisaient trembler l’Europe »…

Et toute proche de Smolensk, l’on traverse une rivière, nommée Berezina, au nom si direct, si prophétique de douleurs, tensions et de détresses…

En direction de Vilnius, l’Empereur avait décidé, précisément, à Smorgoni de rentrer directement aux Tuileries, pour « en imposer plus en Europe » ; cette réalité confiée à Caulaincourt pourrait apparaître comme une situation assez lâche en laissant ses hommes à la vindicte, au froid et à l’épuisement, mais l’on se remémore la phrase célèbre et misogyne de l’Empereur pour qui « les Français sont comme les femmes, car il ne faut jamais les laisser en de trop longues absences… » et, on le sait, un militaire consacré aux destinées du pays a mieux à faire que de périr avec les siens…

Vilnius vit encore sur le souvenir de la débâcle des pauvres hères, en haillons, de l’armée de zombies et comme ils étaient parfois couverts de peaux de bête, les bourgeois de la cité décidèrent de fermer les portes de la ville, sachant que les grognards qui avaient survécu aux massacres des combats, au froid et à la faim se voyaient maintenant attaquer par la vermine ; la mort n’oublie personne décidément…

Le plus surprenant, en cette tragédie humaine, fut de savoir que les hommes avaient tous pas mal d’argent sur eux, récupéré lors des conquêtes et pillages de l’aller, mais que plus un seul ne possédait de fusil…

En passant par la Pologne, on perçoit aujourd’hui un buste de Napoléon qui y avait créé un duché indépendant de la Russie et qui avait aussi apporté le code civil aux Varsoviens.

La grande armée avait à développer un bref passage en Prusse pour tenter de rallier Paris pour ceux qui restaient…, que Napoléon, en éclaireur, redoutait, même s’il ne percevait pas de rupture à son idéal, et qu’il a toujours mésestimé la campagne de Russie, persuadé que sa grandeur de vue ne pouvait souffrir d’une défaite.

Le périple de Sylvain Tesson prend fin, aux travers des Ardennes, pour rejoindre les Invalides et le tombeau de l’Empereur.

Sylvain Tesson a toujours été rebelle en tout et s’est toujours lancé des défis, en suivant Jules Verne autour de la mer Noire, en s’exilant au bord du Lac Baïkal, et ici en suivant les traces tragiques de l’épopée de la grande armée ; il sait conter, il sait dompter le flot de la grande histoire pour y puiser les affluents de la plus petite, mais qui donne son sens à l’épique, et il n’oubliera jamais de prendre le temps nécessaire d’apprécier une ou plusieurs bières et de poursuivre par une vodka d’herbe de bison…

Un récit tonique et érudit sur un pan d’histoire, où se mêle aussi une belle aventure amicale et enivrée, comme il s’entend…

Éric

Blog Débredinages

Sylvain Tesson

Berezina

Collection Folio

7.5€

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maiba de Russell Soaba

 

Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

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