Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

La marche de Radetzky de Joseph Roth

 

Mon Ami, auteur-écrivain, réalisateur de documentaire, Timothée Demeillers, m’avait précisé, lors de notre première rencontre, qui m’avait permis de l’interviewer pour un blog collectif, hébergé par L’Express, Les 8 plumes, en automne 2014, auquel j’appartenais, que ses inspirations et ses références littéraires prenaient pour partie racine dans l’œuvre de Joseph Roth.

Je ne connaissais de cet écrivain, né en Galicie, aux confins de l’Empire Austro-Hongrois, aujourd’hui en Ukraine, que les autodafés que les Nazis avaient sinistrement orchestrés, en lui reprochant sa volonté de se déclamer « citoyen du Monde », lui qui avait vécu la première guerre mondiale dans les unités non combattantes et de presse, mais qui avait clairement vu la désagrégation de l’Europe dans les tranchées, qui plaidait avec force pour une analyse originale du patriotisme intégrée dans un concert pacifié des relations entre Nations.

J’ai lu avec une vraie passion l’un de ses livres-phare qui pourrait être repéré en y plongeant comme un roman historicisé un brin précieux, mais qui s’avère manier une langue châtiée, aux détours aristocratiques certes, mais qui se structure avec une force narrative marquée, avec des personnages qui iront au bout de leurs limites et engagements, qui préféreront en permanence conserver leurs rites et pessimismes plutôt que de conquérir d’autres voies qui mettraient à mal les conservatismes qui ont fondé leurs vies.

Le livre se lit avec le plaisir des boudoirs de lecture d’antan, où l’on allait dans le jardin d’hiver se cultiver dans les grands textes en portant à ses lèvres un thé noir ou un alcool de prune (je n’ai jamais connu ces réalités, mais je me vois très bien m’y implanter…), sans « avoir la nostalgie des soirées de gala, riviera » narguées, avec délice, par Alain Souchon dans « Y’a d’la rumba dans l’air »…

Le livre court une période qui va de la campagne d’Italie du mitan du XIXème siècle jusqu’au début de la première guerre mondiale.

Le sous-lieutenant von Trotta sauve la vie de l’empereur d’Autriche, lors de la bataille de Solferino, où les troupes austro-hongroises affrontent celles de Napoléon III et de ses alliés sardes.

Il a eu la vivacité d’esprit de plonger sur l’empereur, pour lui éviter une salve, et il fut blessé pour cet acte de bravoure.

La famille Trotta se voit anoblie et devient von Trotta et peut bénéficier de terres alors qu’elle était de paysannerie Slovène, en remerciement de ce haut service rendu.

Mais von Trotta grand-père, en le roman, qui reste attaché à la modestie, à la simplicité de ses racines, et surtout à un sens élevé de l’honneur – caractérisé chez les Habsbourg comme une qualité sublimée, qui fait que l’on peut tout perdre et tout accepter, à condition que le niveau de déférence aux préceptes de la couronne ne soit jamais éteint – ne peut accepter que des livres illustrés d’histoire présentent son acte de façon déformée, soit en lui donnant une fougue intentionnelle romantique qu’il n’a jamais intégrée, soit en plaçant l’empereur comme maître de la situation, avec un sous-lieutenant qui ne pouvait prendre le pas sur le talent stratégique de celui qui reste encore en contact avec le Divin, par absolutisme de la monarchie Viennoise…

On retrouve la manière de Paul Morand, qui est de moins en moins lu de nos jours, et qui souffrirait même le sulfureux, dans nos réalités actuelles, où l’on aime juger homme et artiste, pèle-mêle, sans différencier l’œuvre avec sa portée et la personne autrice, dans les narrations de Joseph Roth.

On assiste à de longues digressions dans le roman, qui tentent, avec succès, de rappeler les emphases, les obligations, les organisations de la Vienne Habsbourg, où même avec des caisses vides, on ne fera jamais les impasses sur les bals, les repas de gala, les dorures, les splendeurs, car sans ces références là, sans le luxe, sans la coloration des rites enfouis et magnifiés, la vie ne serait plus et l’Empire disparaîtrait.

Et l’Empire ne peut imaginer qu’un roturier au combat puisse avoir eu l’initiative de sauver son souverain, car le souverain est élu divin, et par cette consécration ne peut être qu’inaliénable, inaltérable.

Et si l’on récrit l’histoire, ce n’est pas lui faire offense, c’est simplement que ce qui doit être, doit se perpétuer, et qu’il ne peut en être autrement.

Von Trotta, fils, deviendra préfet, et il élève son fils dans le respect de principes bien actés : la politesse, la déférence, le pli traditionnel aux ordres qui a permis aux von Trotta d’être en bonne place dans les élévations des privilèges, et en une sorte de soumission doucement acceptée.

Tous les dimanches on déjeune, après avoir écouté la marche martiale de Radetzky, orchestrée par, non pas une fanfare – qui serait presqu’une injure populaire – mais par un orchestre rythmé par le maître de chapelle, qui donne à la musique aux tonalités militaires la fierté des appartenances et une assurance de goût, de tonicité élégante, de délicatesse romantique.

Et on déjeune toujours la même chose, en rites investis, récurrents, qu’il ne faut surtout pas déranger.

Von Trotta, petit-fils, sera militaire et ira dans la cavalerie ; il ne peut en être autrement, le destin est scellé, et le fils répond toujours aux questions de son père, par un « oui Papa » sans trouble, sans équivoque, sans protestation, sans volonté de prendre la parole ou de conquérir une démarche émancipée.

Quand Von Trotta petit-fils aura une amante, dans la ville, qui mourra subitement, ce dernier rendra hommage à son mari, sans s’épancher, par devoir de pieux, et le mari remettra à von Trotta petit-fils les lettres que sa femme et lui-même avaient échangées, sans commentaire, sans tension, car la logique veut que l’on ne s’émeuve pas et que le flux des us et coutumes se perpétue…

Von Trotta petit-fils est un piètre cavalier et s’ennuie à l’armée ; il n’a qu’un ami, un médecin militaire, qui lui-même aime une femme qui le trompe et ne le supporte plus.

Les deux amis passent leur temps, en dehors de la caserne, dans les estaminets de la ville de garnison ; et quand le médecin trompé répondra en duel à une offense d’un militaire qui clame son infortune sur tous les toits, von Trotta petit-fils se dit qu’il devrait prendre la place de son ami, tout en sachant qu’il n’en fera rien, car pourquoi se placer en courage quand l’on peut vivre avec les tranquillités détachées d’une vie organisée sans illusion et sans perspectives…

Il décide néanmoins, ce qui fut sa seule affirmation de destinée, en sollicitant l’accord de son père qui ne lui répondit point précisément mais qui ne la blâma point, de quitter la cavalerie et de rejoindre une ville de garnison aux confins de l’Empire, un peu sur les traces natales de Joseph Roth…

Il n’y fait rien de particulier, mais il y rencontre un aristocrate amoureux des fêtes et des tables emplies, qui sait que l’Empire se désagrège, qui ne s’en émeut pas, mais qui ne fera rien, ni pour modifier le cours des choses, ni pour limiter ses excès et trains de vie, et surtout il croise lors de l’ouverture d’un casino, un autre militaire, qui l’initie à la boisson dissolue et qu’il couvre financièrement de ses dettes de jeu, jusqu’à ne plus pouvoir être en maîtrise de ses possibilités personnelles…

Il aura le bonheur d’amours passagères avec une aristocrate qui le prend sous son aile et sous d’autres auspices aussi…

Elle l’amène à Vienne et il abuse des permissions.

Et il ne comprend pas pourquoi elle rejoint son Mari qu’elle n’aime pourtant pas, et il ne cerne pas pourquoi les maîtres de l’Empire lui répètent qu’une femme est à son Mari et qu’il n’est pas envisageable qu’elle puisse le quitter…, et que les frivolités ne constituent que l’acceptation immergée de réalités de vie, l’émergement restant structuré pour la droiture et les rites familiaux.

Von Trotta père le délivrera de dettes impossibles et tentera, sans lui parler, sans lui marquer d’affection, de tendresse, sans morale, sans contestation, de « le recadrer un brin » comme on dit de nos jours, mais le déclin est inéluctable, et le roman se termine sur le début de la première guerre mondiale, où les soldats des Habsbourg ne savent pas pourquoi ils se battent, ne savent pas pourquoi ils se retrouvent en régiments, et ne savent pas vraiment comment combattre, puisqu’ils étaient depuis des lustres des militaires non combattants, apparaissant seulement en tenue de circonstances et en cavalcades de festivités…

On ne peut comprendre la folie douce des Habsbourg où l’esprit d’élégance, de retenue policée, d’affirmation des glorifications, de magnification des fêtes et luxes, sans lire ce livre admirable, qui ne juge pas les hommes et les femmes, les coutumes et les rites, et se contente de les décrire, de les décrypter, de placer des protagonistes qui n’ont jamais la maîtrise de leurs destins, qui feront ce qu’on leur demande de faire, qui vivront sans soumission systématisée, mais sans aucun ressort innovant ou personnalisé, ce qui adviendra…

« Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient, jusqu’aux confins de l’empire des tsars », il ne faut pas l’oublier, même si les malédictions de la famille von Trotta portent en germe le requiem de la monarchie austro-hongroise et sa chute inéluctable, impossible à maîtriser, quasiment acceptée…

Un grand roman fort et remarquablement maîtrisé littérairement.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Joseph Roth

La marche de Radetzky

Traduit de l’allemand (exceptionnelle traduction) par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot, et présenté par Stéphane Pesnel.

 Collection de poche Grands Romans Points Seuil

Photo de Joseph Roth, copyright wikipedia.

Joyeux anniversaire Elizabeth !

 

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce jour est un anniversaire.

Malgré les réalités rudes vécues, où je vous souhaite d’abord de vous préserver et de prendre soin de vous, je désire saluer une de mes actrices favorites, une de mes muses depuis mon début de jeunesse (je sais, cela fait loin…), que je sacralise, Elizabeth Bourgine, à laquelle je déclame aujourd’hui mes vœux de bel et joyeux anniversaire, en ce 20 mars.

Joyeux anniversaire Elizabeth !

Ma première rencontre avec Elizabeth – que je n’ai jamais eu le plaisir de « voir en vrai », mais que je vais quand même appeler par son prénom, qui s’écrit avec un « z », la vraie orthographe originelle, comme pour la Reine d’Angleterre, et en référence avec la puissance du prénom hébraïque « elisheba » qui signifie que « Dieu est mon serment » – est venue lors de mon visionnage au cinéma de « Vive la Sociale », en 1984, un film de Gérard Mordillat, cinéaste et écrivain que j’apprécie fortement, qui a su appréhender une œuvre atypique avec des personnages toujours portés par la volonté de vivre leurs passions, qui luttent face aux jugements de valeurs pour promouvoir leurs engagements et leurs créativités.

Elizabeth rayonnait dans ce film choral, avec un drame en latence, où elle dégageait une force et une empathie bienveillante, un sens délicat d’élégance permanente, qui invitait au partage, au débat, à la communion.

J’ai tout de suite considéré que le talent d’Elizabeth serait précieux et rare, et j’en faisais « serment à Dieu », même si l’agnostique que je suis n’en est pas à une contradiction près…

Elizabeth obtint de manière plus que méritée le prix Romy Schneider, accordé au meilleur espoir du cinéma français, en 1985.

Et puis elle tourna en vedette inspirée dans le merveilleux film de Pierre Granier-Deferre, « Cours privé », que je revois régulièrement (j’ai encore une cassette vidéo Secam) et qui sait toujours autant m’émouvoir.

Elizabeth y est étincelante, en associant sa capacité à résister aux méchancetés, aux calomnies éhontées, liées aux diffusions de photographies qui semblent clairement la représenter en une sexualité à multiples partenaires forcément jaugée et jugée par les « décideurs des morales », sa maîtrise à rester stoïque et pédagogue face à ses élèves pour lesquels elle recherche les meilleurs appuis et soutiens pour leurs apprentissages, et sa volonté d’assumer ses libertés et ses recherches sensorielles, donnant ainsi un message net au féminisme, en une période, en 1986, où l’on dénigrait facilement une femme repérée à la vertu contestable alors qu’un homme ne serait jamais jugé débauché…

En ce film elle est à la fois magnifique par sa prestance, par sa beauté rayonnante et flamboyante, mais surtout par sa grandeur d’âme qui élève, dynamise et porte des valeurs de demande de respect, de concorde et de tolérance, pour faire fi des pesanteurs, des représentants des bien-pensances, et pour que le corps soit toujours un élan des esprits et de conquête indépendante.

Je la reverrais avec le même cinéaste pour « Noyade interdite », toujours amplifiée par sa séduction douce, sa délicatesse absolue et son élégance indicible, positive, prenante, pétrie d’humeur et d’humour, très anglaise…

Elle tournera avec Claude Sautet qui savait reconnaître les fougues artistiques des actrices qui se plaçaient toujours entre « fugue et raison », et j’aime cette belle formule qui caractérise Elizabeth.

Puis Elisabeth s’est tournée vers le théâtre et la télévision, et à chaque fois je guette sa présence, ses apparitions, aucunement par nostalgie, car Elizabeth ne sera jamais une actrice de mes années derrière moi, car elle représente à la fois la flamme de ma jeunesse et la volonté de marquer mes actualités, toujours avec ténacité, sourire, positivité, douceur, écoute et élégance.

Car quoi de plus agréable que le charme de l’élégance, qui pour moi est quantifié, sérié, magnifié par Elizabeth.

Pêle-mêle je l’ai retrouvée dans « Maigret et le fantôme », dans le splendide « Barrage sur l’Orénoque » où je l’imaginais reprendre un rôle titre de Jules Verne avec son roman majeur et pourtant méconnu « la Superbe Orénoque », et pourquoi pas avec Elizabeth en possible aimée de Jean de Kermor, Nantais comme Verne, à la recherche de son père colonel…

Je l’ai ré-admirée dans le rôle d’Isabelle dans la série « Sauveur Giordano », où elle côtoie Pierre Arditi qui semble irrésistiblement en attirance par cette élégance toujours suave et détachée, espiègle, indépendante et toujours portée vers le support aux autres.

Et depuis 2012, elle incarne avec charme étincelant, élégance toujours renforcée avec des couleurs chatoyantes et des robes et foulards entrelacés avec tact, soin et vivacité tonique, le rôle de Catherine, la patronne d’un bar-restaurant dans « Meurtres au paradis », dans l’île de Saint-Marie.

Elle est la Maman de Sara Martins la première co-enquêtrice des premières saisons.

Elizabeth reste un personnage incontournable, qui apparaît à des moments clés, qui devient même Maire de l’île, qui réconforte, appuie, sensibilise, se structure comme la personne de confidences des cœurs en tension ou détresse. 

Et elle sait aussi déclamer des tendresses et même des petits messages judicieusement coquins, toujours avec douceur et élégance, toujours aussi avec inspiration.

Je n’ai pas eu le plaisir de la voir au théâtre, même si je sais qu’elle a jouée avec Francis Huster dans Le Cid, après ses études de théâtre sur Rennes, mais si Elizabeth remonte prochainement sur les planches, je serai son spectateur avide et assidu, pour toutes les représentations.

Elizabeth, ne voyez pas en cette modeste chronique, en ce tout aussi humble blog, autre chose que ma reconnaissance pour votre prestance toujours incarnée, qui, comme je le répète à foison depuis le début de cette ode, associe aussi mes remerciements pour votre élégance récurrente, car vous représentez la quintessence qui sait allier le raffinement, la délicatesse, la force de l’indépendance, l’écoute et la préférence à accepter l’analyse des complexités plutôt que les raccourcis ou des jugements péremptoires.

Chère Elizabeth, vous revoir avec la nouvelle saison de « Meurtres au paradis », depuis lundi passé, aide à passer nos réalités compliquées du moment, et malgré les tensions et ces situations exceptionnelles, je vous souhaite un très bel et joyeux anniversaire !

Et j’espère bien avoir le plaisir, un jour, de vous saluer, et de m’incliner pour ce que vous incarnez : l’élégance, par « serment de Dieu »…

 

Eric

Blog Débredinages

Bug de Tracy Letts, mise en scène par Emmanuel Daumas, avec Audrey Fleurot !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ces moments de réalités rudes vécues, prenez d’abord soin de vous, et je vous adresse mes confraternités solidaires.

Je sais bien que les spectacles théâtraux ne se placeront plus en actualité première avant un temps indéterminé…

J’ai eu le privilège, par un cadeau de mon fils aîné, pour mon récent anniversaire, de me rendre jeudi passé – pour ce qui a constitué une des toutes dernières représentations avant la fermeture obligée des établissements culturels – au théâtre des Célestins, théâtre de Lyon, pour vivre intensément la pièce « Bug », mise en scène par Emmanuel Daumas, avec la flamboyante et fascinante Audrey Fleurot.

Il n’est pas aisé de tenter de résumer la pièce et peut-être que de s’y livrer serait à la fois réducteur et un brin inconséquent, mais je vais essayer, quand même, de mettre en relief certains éléments…

Disons qu’Agnès danse lascivement pour les hommes dans un bar de nuit ; son ex-mari Jerry vient de sortir de prison, elle en est ébranlée et effrayée. Elle se confie à Ronnie, son amie condisciple du bar, qui la sait aussi seule, sans protection, en proie aux doutes majeurs.

Elle lui présente Peter, qui se veut naturellement positif, doux, appréciable, qui ne repère pas Agnès comme une conquête possible ou une seule beauté incandescente potentielle promise pour une nuitée amoureuse, mais comme une partenaire de discussion.

Peter se positionne en protecteur d’Agnès, il est prévenant, à l’écoute, il est pétri de délicatesse, il la protège quand Jerry débarque et qu’il se considère comme maître des lieux, attendu, et qu’il n’hésite pas, avec violence, à menacer Agnès, à lui reprocher son manque d’égards quand il fut détenu…

Agnès et Peter font l’amour et Peter se lie, finit par évoquer son passé de militaire lors de la Guerre du Golfe, d’où il est sorti dévasté, traumatisé, en proie à des tensions intérieures permanentes et douloureuses ; Agnès l’écoute, le calme, lui donne de l’attention.

Entre deux êtres broyés par des circonstances de vie, avec la disparition d’un enfant de dix ans dans des réalités troubles pour Agnès, et la complexité de réapprentissage de la vie civile pour Peter en sa qualité de vétéran de guerre, l’union d’une volonté commune de redémarrage de vie et de reconquête semblerait apparaître et se dessiner.

Mais l’on sent que Peter est en proie à des démons intérieurs, pour lesquels il ne peut lutter malgré ses introspections ; il repère des insectes, comme des sortes de punaises de lit qui démangent, rongent, lui créent des plaies à sang, mais qu’il semble le seul à voir, à discerner, même si ces blessures se voient bien réelles pourtant ; Agnès réfute, argumente que la paranoïa encercle Peter, qu’il lui faut se confier, prendre le pas sur les tensions enfouies…

Mais dès que l’inquiétant Docteur Sweet retrouve Peter, sous des abords avenants et posés cependant, les tensions se chevauchent et les montées en crainte, en détresse, s’élèvent sans pouvoir s’amenuiser, et tout est possible, de la théorie des complots à l’infamie potentielle de celles et ceux qui paraissaient amies et amis, jusqu’à la nécessité de combattre pour tenter de redevenir soi-même, de ne pas hésiter à être violent pour la perspective de sa propre survie, de réfuter, même par le déni, que la prolifération des insectes ne puisse être qu’un leurre, une chimère, une émanation psychologique irrationnelle…

La pièce écrite par Tracy Letts, traduite en français par un texte de Clément Ribes, s’organise comme un kaléidoscope inspiré : elle passe de la danse érotisée des bars nocturnes pour hommes aux discussions de copines de travail, entre Agnès et Ronnie, à la fois lucides sur leurs conditions professionnelles et leurs limites et s’exprimant avec une oralité mêlant le parler « cagoles » et la proximité de femmes au vécu complexe qui ne vivent plus qu’au jour le jour et tentent de chercher des liens affectifs sereins ou des moments d’amour positif.

Puis la pièce s’intègre avec des flashs de vie de couple qui peuvent s’installer entre Agnès et Peter, en évitant les fréquences et menaces de Jerry, et elle se transforme et s’achève en intensité noire et lugubre, en fin de débat à tonalité hallucinatoire, quand Peter s’infiltre sans échappatoire aux délires les plus vifs et aux issues sans concession, en violence affirmée, rejoint par une Agnès qui ne sait plus comment sortir des impasses, qui ne voit que la fuite en avant avec Peter comme axe de vie ou de fin…

La mise en scène d’Emmanuel Daumas se concentre en une pièce d’appartement, sacralisée par le grand lit d’Agnès, avec en contrepoint une petite cuisine camouflée par un rideau et un accès à l’extérieur par une porte. Ce lieu de vie intimiste et plutôt positif deviendra lieu de drame et de tensions exacerbées.

Le metteur en scène donne corps à ses protagonistes pour qu’ils jouent pleinement leurs caractéristiques : suffisance et violence pour Jerry, malgré des fêlures évidentes accumulées ; douleurs de vie et volonté de dépassement pour s’en sortir de Ronnie ; intensité, déceptions rassemblées et recherche d’espérance pour Agnès ; détresse lourde et besoin de communiquer malgré la certitude de ne pas y arriver pour Peter ; et décalages, manipulations et esprit à la fois calculateur et bienveillant-inquiétant pour le Docteur Sweet.

Si toute l’équipe fonctionne avec force et maîtrise, ce n’est pas faire injure aux composantes de la troupe pour dire que la pièce est centrée sur la relation entre Peter et Agnès, et qu’elle magnifie les exceptionnalités d’Audrey Fleurot.

Servi par Thibaut Evrard, remarquable dans sa prise de crescendo schizophrénique et dans ses errements auxquels il ne peut faire face, qui lui vaudront des blessures volontaires, qu’il s’inflige, incessantes, Audrey Fleurot impressionne et se livre à une performance théâtrale de haute volée :

  • elle vit plus qu’intensément la déchirure puis la folie qui sombre de son personnage, elle y donne toute son énergie, sa passion, son âme ; son jeu s’installe comme un feu dévorant, sans jamais dépasser le paroxysme qui pourrait donner tentation à l’excès de trop…
  • elle exerce une telle fougue pour toute l’étendue de la pièce qu’elle ne peut terminer qu’épuisée, marquée même par le sang de la violence en son physique de salut du public, mais surtout elle déclame ainsi que toute personne peut se transformer et perdre le sens des réels et des limites quand elle souffre d’absence d’écoute, d’élévation et quand les espoirs n’existent plus ; et peut-on imaginer une reconquête d’espérance après la disparition indicible d’un enfant…
  • elle magnifie son personnage avec la profondeur de sa chevelure rousse qui fait partie d’elle, non comme un instrument théâtral, mais comme une marque de fabrique pour donner force à la vie, à la conquête, à la libération, et par son combat volontaire pour tenter de sortir des déchirures et des drames, surtout quand l’appartement semble cerné par des invasions d’insectes et des menaces de destruction…
  • elle m’a ému, m’a bouleversé et je considère qu’elle peut parfaitement être affectée de ce qui avait été dit sur Gérard Philipe, en son temps : « Gérard Philipe ne joue pas, il vit ». Audrey Fleurot ne joue pas, elle vit, et elle vit intensément.

Je m’incline pour son talent et sa grâce.

Quand nos complexités s’arrêteront, il vous faudra courir voir cette pièce, parabole non volontaire de nos vécus du moment, entre paranoïa généralisée, excès des sens et nécessité de reconstruction pour une nouvelle donne positive et affective.

Amitiés vives.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Bug

Une pièce de Tracy Letts

Texte français de Clément Ribes

Mise en scène d’Emmanuel Daumas

Avec Audrey Fleurot, Thibaut Evrard, Anne Suarez, Igor Skreblin, Emmanuel Daumas.

Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon, le 12 mars dernier et en retour à venir sur Lyon, Paris et Tarbes, notamment.

 

 

 

 

L’ennemi d’Erich Maria Remarque

 

Quelle belle idée que Le Livre de Poche a eue pour publier six nouvelles du Grand Écrivain, Erich Maria Remarque, plutôt oubliées, malheureusement, et parues après l’exil de l’auteur aux Etats-Unis !

Je suis passionné depuis longtemps par les auteurs de l’entre deux guerres, et j’ai quasiment tout lu ou relu les concernant.

J’ai lu Henri Barbusse avec Le Feu, certainement le livre le plus remarquable sur les conditions de vie et réalités vécues des Poilus et qui constituera un manifeste pacifiste ; j’ai lu Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois, qui magnifient des engagements solidaires et qui évoque sans pathos les douleurs indicibles de ceux qui savent qu’ils sont et resteront sacrifiés, et j’ai lu aussi l’œuvre intégrale d’Erich Maria Remarque, que l’on connaît surtout pour A l’ouest rien de nouveau, qui parle avec force émotive des réalités quotidiennes de la Grande Guerre et de l’assurance intégrée de désespérance pour tous ses combattants.

Erich Maria Remarque a tout compris et vite.

Il a senti rapidement qu’après l’acceptation par les Vainqueurs de 1918 – malgré des efforts méritoires de Woodrow Wilson pour éviter ce qui sera appelé Diktat – d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne et ses deux millions de morts pour la Grande Guerre, les bruits de botte sonneraient la charge du totalitarisme et la volonté de revanche militarisée.

Il a démontré par un livre admirable, L’Obélisque Noir, que l’hyper inflation que connaissait l’Allemagne des années 1920, rendait impossible aux populations de se procurer nourriture ou de pouvoir vivre ; cette hyper inflation avait tellement marqué les esprits et les consciences qu’elle a donné libre cours à laisser conduire le pays aux édiles les plus vils, qui considéraient qu’il fallait détruire tous les nobles idéaux pour assurer la suprématie raciale germanique et la laver des affronts cumulés depuis 1918 et des disettes endurées.

Erich Maria Remarque a vécu une idylle avec Marlene Dietrich, qui, comme lui, s’est exilée, et a renié sa patrie qu’elle ne pouvait reconnaître avec l’avènement Nazi.

Et Erich Maria Remarque a partagé toute sa majeure vie avec Paulette Goddard, qui avait vécu avec Charlie Chaplin, immortalisée qu’elle est avec son rôle magistral dans Les Temps Modernes.

Erich et Paulette reposent ensemble, au joli cimetière de Porto Ronco, petite ville perchée au dessus du Lac Majeur, près de Locarno, en Suisse Italienne, et je les ai salués, en 2012, en pèlerinage, car ce couple fut admirable de réflexions et pensées pour la concorde et la tolérance et méritait bien ces rhododendrons qu’ils affectionnaient.

Le recueil publié à la manière d’un inédit se repère passionnant, car il rappelle les thématiques d’Erich Maria Remarque : condamnation des décisions iniques qui sacrifient des générations, absurdité assénée de la guerre ce qui lui vaudra des autodafés récurrents, déploiement de personnages combatifs et lucides qui représentent les humanités que l’on doit pas oublier et qui se sont agrégées par les philosophies progressistes, et présence de l’humour pour que la flamme du refus du fatalisme ou de l’abandon soit maintenue vivace.

Je ne vais pas résumer les six nouvelles, mais je me permets, de façon impressionniste, de vous en livrer quelques reliefs saisissants, pour vous inviter à suivre mes humbles traces et pour vous inciter à les lire par vous-même :

  • La première nouvelle, L’ennemi, parle des tentatives de fraternisation, qui ont vraiment eu lieu dans les tranchées de face à face, où les soldats réclamaient, par eux-mêmes, des temps vivants (et non des temps morts, car la mort était la réalité récurrente et permanente des combats), pour échanger quelques cadeaux, et ainsi préciser que la guerre entre frères de nations n’avait pas de sens. Mais bien évidemment les commandements ne pouvaient tolérer ce type de bienveillance assimilé à de la trahison et au refus de devoir, et ne pouvaient que le sanctionner.
  • La femme de Josef est pour moi la nouvelle la plus aboutie et la plus émotionnelle, car elle parle d’une femme qui retrouve son Mari traumatisé par ce qu’il a enduré au combat, et qui reste pétrifié, sans réaction, comme hypnotisé et lobotomisé ; par sa patience, son amour et son acuité, sa femme, qui dépasse les simplismes des diagnostics, lui permet de refaire surface, en devenant la psychologue qui découvre la nécessité de l’exutoire.
  • Le retour à Douaumont plaide pour un mépris absolu de celles et ceux qui voulaient s’enrichir pour développer le tourisme de la glorification des héros Poilus, alors que le respect du silence et l’inclinaison devant des morts enfouis, et non encore découverts sur Verdun, devaient prendre le pas. A Verdun, on doit parler de Martyrs et pas de Héros.
  • L’étrange destinée de Johann Bartok parle des Poilus considérés comme disparus et qui, oubliés par les affres de la Grande Guerre et ses turbulences, y compris dans les Dardanelles, a fait que certains appelés étaient envoyés en mission, sans pouvoir communiquer avec leurs familles ; quand ces derniers reviennent chez eux, alors que tout le monde les pensait morts, la guerre terminée, ils peuvent constater qu’ils furent oubliés et que leurs familles se sont recomposées sans eux…
  • L’histoire d’amour d’Annette constitue un point d’orgue chez cet auteur qui sait si bien styliser les sentiments : Annette serait la promise d’un homme, pour lequel elle ne ressent aucune passion, alors que ce dernier n’imagine pas vivre sans elle ; quand le jeune homme tombera, en – ce que certains ose encore appeler – le champ d’honneur, Annette ne pourra plus vivre sans son image et sans une forme de sacralisation idéalisée de ce qu’il fût…
  • Silence reprend de manière plus terrifiante les enjeux sans scrupule évoqués par Le retour à Douaumont, où, la guerre finie, on décidera de créer un marché où la gloriole de la victoire, le sacrifice des héros et la pseudo-compassion commercialisée pour les anciens combattants deviendront une vraie économie prospère… Erich Maria Remarque est dégoûté et préfère le mépris du silence qu’un mépris communiqué, qui ne toutes façons ne serait pas compris…

Ce recueil synthétise toute la force de l’auteur : rester convaincu que toute guerre est détestable, qu’elle repose sur la déshumanisation et la fatuité de ceux qui la lancent ou l’organisent, et il plaide pour une relation citoyenne positive, fraternelle, démilitarisée, sans référence à la Nation qui fait toujours germer des risques de nationalisme.

Erich Maria Remarque reprendrait avec conviction la magnifique chanson de Georges Brassens « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Car nous sommes toutes et tous des citoyens du Monde, avec la volonté de vivre le plus décemment possible, en écoutant et en s’élevant avec les autres, sans les amoindrir et sans proférer violence.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’ennemi

Erich Maria Remarque

Le Livre de Poche

Photo d’Erich Maria Remarque, mesbelleslectures.com en copyright

La ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens : magistral et toujours actuel

 

Ode à Annette !

 

Annette Lellouche, auteure, est Mon Amie, Ma Très Chère Amie !

Nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, en octobre 2012, au détour d’une chronique que j’avais publiée sur un ancien blog collectif dénommé « Les 8 Plumes », et évoquant la correspondance épistolaire entre François Mitterrand et Marguerite Duras, puisqu’ils furent membres du même groupe d’action de résistance et que François Mitterrand, chargé par le gouvernement provisoire du suivi de la situation des prisonniers, fut celui qui retrouva René Antelme, le compagnon de Marguerite, agonisant en camp de travail et de déportation.

Lors de cette chronique publiée, Annette posta, comme on dit aujourd’hui, un commentaire, et elle me précisa qu’elle avait écrit un livre sur le harcèlement et les tensions agressives vécues lors de jalousies inconséquentes, lié à une douloureuse expérience en atelier d’écriture.

Ce livre Retourne de là où tu viens me fut envoyé par Annette, et je l’ai lu plusieurs fois avec avidité, et j’y ai découvert une écriture percutante, inspirée, toujours optimiste, pétrie de convictions, de partages, de générosité, de concorde, de tolérance et d’élégance, malgré les injustices, inconséquences et pesanteurs.

Nous nous sommes vus à Saint-Raphaël où vit Annette – ville qui m’est familière avec mon pied-à-terre sur Fréjus où je séjourne plusieurs semaines par an – en un restaurant joliment dénommé « La Renaissance », et nous nous sommes tout de suite compris, nous avons entamé une relation amicale jamais démentie, qui s’est affirmée, raffermie même, et qui se perpétue, pour notre plus grand bonheur réciproque.

Tout récemment, en ce même lieu de restauration, « La Renaissance », en bord de mer de Saint-Raphaël, en appréciant une choucroute de la mer copieuse et raffinée, nous nous sommes retrouvés, alors que nous ne nous étions pas revus, en vrai, depuis quelques temps, trop longtemps, et nous avons prolongé notre partage commun.

Cette chronique, ode à Annette, forcément personnelle, m’est nécessaire pour saluer les talents inspirés de Mon Amie et pour lui déclamer pourquoi j’apprécie son travail, qui depuis plus de huit ans, constitue maintenant une belle œuvre, entièrement réalisée et investie en sa deuxième vie, depuis sa retraite.

J’apprécie Annette car ses personnages et protagonistes restent toujours debout et entiers ; et même s’ils sont parsemés de doutes, contraintes, difficultés, douleurs ou fêlures, ils avancent et cherchent à imprimer leurs marques, avec volonté et détermination.

Précisément Elsa que l’on découvre dans Un soir d’été en Sardaigne et que l’on retrouve dans A l’assaut du bonheur symbolise ces caractéristiques : une femme qui aime et ne peut imaginer un amour sans plénitude, mais qui aura sans cesse du mal à choisir entre sa vie de mère et ses habitudes assez installées qui l’insupportent souvent et le doux frisson du défendu qui pourrait pourtant lui apporter une nouvelle donne ou un équilibre plus proche de ses attentes et sensibilités.

J’apprécie Annette car elle se plonge avec délices et fougues dans de très nombreux genres, entre les romans et histoires pour enfants avec la saga des Gracieuse et Panache où l’amitié d’une mésange et d’un écureuil enchante et rappelle le plaisir du conte oral, entre un roman pour la jeunesse sur une histoire familiale complexe et pleine de force à la fois, dénommé Gustave, en référence à un arbre d’importance majeure qui se positionne comme l’acteur essentiel du déroulement du livre, entre un roman autobiographique La Miraculée, où l’auteure raconte, sans pathos, ses douleurs indicibles après un rude accident et sa volonté de reconquête sans cesse élevée et avancée, pour repartir avec de nouvelles perspectives et envies, et entre un roman noir ou policier comme La Clé de l’embrouille, où il est possible que toutes les choses les plus imprévisibles et obscures s’associent en un magasin libre-service internet ou une maison de standing pour couple pour lequel apparemment tout serait idéalisé et réussi…

J’apprécie Annette car elle est fidèle en amitié et elle sait transmettre les mots qui portent conseil et font du bien, quand nos vécus ne se placent pas sous les meilleurs auspices ; elle donnera ses avis et accompagnements, sans jamais aucun jugement, et elle ne sera jamais calculatrice ou en attente de retour, mais elle sait analyser, observer, trancher, écouter et prendre le pouls des essentiels pour que le chemin du renouveau et du rebondissement soit plus clair à arpenter.

J’apprécie Annette car elle a toujours une idée qui germe, une inspiration qui sommeille, développe sa route pour se structurer ou pas, aussi bien dans l’écriture que dans la peinture, car Annette peint aussi, avec une force émotive particulière pour ses peintures animalières ou florales, et elle parle autant que moi, ce qui fait que quand nous discutons ensemble, on ne se reprochera jamais d’être bavards, alors que l’on sait que cette critique nous revient en permanence…

J’apprécie Annette car elle associe élégance et force, tonicité et tendresse, capacité inventive et regard sur les choses qui folâtre pour rester dans un imaginaire intact, intuition et détachement, assurance et fragilité.

J’apprécie l’Auteure passionnée, Annette Lellouche, que je vous invite à lire et à découvrir.

Annette, ton amitié m’est précieuse,

je t’embrasse et te remercie.

 

Eric

Blog Débredinages

Photo avec Annette et Eric, en amitiés vives, au restaurant La Renaissance de Saint-Raphaël.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Frida Kahlo de Vianney Aubert

Frida Kahlo m’a toujours fasciné, par la constance de ses engagements, par son courage à toute épreuve, par ses talents magnifiés et inspirés artistiques et pour sa liberté absolue, dédiée au combat des femmes pour la reconnaissance affirmée de leurs droits à égalité avec les hommes, à l’indépendance financière, à l’autonomie de vie pour que cessent les préjugés et ragots inconséquents patriarcaux.

Rien dans sa vie ne se place en indifférence, en opportunisme ; tout est maîtrisé, organisé, pensé, assumé, pour la plénitude de son art pictural, mais aussi pour vivre, malgré les douleurs physiques souvent insupportables, avec des moments émotifs, chaleureux, de partage, pour construire un destin imbriqué avec des chemins déterminés et des décisions prises en connaissance de cause.

J’ai vu plusieurs expositions qui lui ont été consacrées, les dernières sur Hambourg, en 2006 et sur Lyon, en 2018, et les petits formats et autoportraits qu’elle affectionne se structurent toujours avec plusieurs degrés : avec un renvoi de son image en instantané du moment vécu, mais aussi et surtout avec une juxtaposition de messages souvent épurés peints dans les différents recoins du tableau qui constituent des indices ou des métaphores pour cerner ses déceptions, tensions et convictions.

Le livre qui lui est consacré dans la collection « femmes d’exception » retrace sa vie, concentré de blessures rudes et compliquées, de combats acharnés, de volontés percutantes pour que sa flamme inspirante soit toujours conquérante, inventive et en prise permanente avec les réalités sociales de son pays, le Mexique, pour lequel elle sera toujours à la fois fervente patriote, indépendantiste affirmée et soucieuse des transmissions des civilisations magistrales qui s’y sont succédées.

Il ne serait pas convenable, en cette modeste chronique, de tenter de résumer la vie d’une personne aussi exceptionnelle, que j’aurais tant aimé rencontrer, ne serait-ce qu’un court instant, mais je me permets, humblement, sous forme de petites séquences transmises, de vous parler de ce qui me touche et m’émeut à chaque fois que je lis un ouvrage la concernant ou quand je parcours les expositions qui lui sont consacrées.

Frida, je vais l’appeler par son prénom, a connu la polio dans l’enfance, et sa jambe droite restera atrophiée ; elle sera l’objet de sarcasmes de la part de ses camarades de classe pour sa claudication et elle fera toujours en sorte de placer sa « mauvaise jambe » de telle façon, sur les photographies, que son handicap n’apparaisse pas visible. Et elle vivra avec son handicap, en cherchant à l’oublier, « parce que l’on ne peut faire autrement », comme elle aime à le rappeler, sans fatalisme, car il vaut mieux s’assumer en ses limites que d’attendre un appui extérieur hypothétique.

Frida est reconnue par son père comme la plus intelligente de ses enfants et, avec une sollicitude plutôt rare pour l’époque pour que sa fille devienne indépendante et ne vive pas dans l’attente d’un mariage à venir, lui permet de suivre les cours de la prestigieuse Ecole Nationale Préparatoire de Mexico, où elle est quasiment la seule jeune femme, ce qui ne lui pose pas de problèmes, car elle aime se frotter et se comparer aux garçons et rivaliser avec eux, ce qu’elle fait avec talent évident, aussi bien en ses réflexions et productions, que dans ses propos incisifs et directs.

Elle fera la rencontre de Diego Rivera quand ce dernier travaillera sur une fresque sur l’histoire de son pays, en un des bâtiments universitaires, et elle l’observera sur ses échafaudages, non pas par admiration du maître, ce que ce dernier flatté imaginerait aisément, mais pour affermir son expérience et sa connaissance technique artistique et par goût du débat et du partage.

Elle vit un amour passionnel avec un jeune condisciple, tout en lui expliquant qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, puisque de toutes façons tous les hommes Mexicains ne représentent jamais la monogamie fidèle et que la réciprocité doit s’affecter pour l’égalité des droits, et ils partagent leur liberté libre Rimbaldienne jusqu’au drame du 17 septembre 1925 où elle est la victime d’un très grave accident de tramway, qui marquera son corps meurtri à vie, avec opérations répétées, besoin de port de corsets créateurs de contraintes et douleurs vives récurrentes, faisant d’elle une mutilée, condamnée à la souffrance, qu’elle ne peut qu’évacuer que par une force de pensée magnifiée.

Elle peint son premier autoportrait pendant sa longue convalescence, communiquant par la fenêtre de sa chambre à son double imaginaire, mais aussi inspirant d’élévations ; elle décide qu’elle s’exprimera par la peinture.

Elle rencontre de nouveau Diego Rivera et ils vivront une relation amoureuse, tumultueuse, difficile, souvent violente dans les sentiments exprimés, mais contrairement à ce qui est souvent relaté faussement, Diego Rivera ne repérera jamais Frida comme une assistante de génie, comme quelqu’un qui puiserait dans ses mannes artistiques pour déployer son œuvre, mais bien comme une artiste unique, avec sa ligne et son autorité.

Diego ne se considérera jamais comme un guide ou un maître à imiter, dans lequel on pourrait se plonger, mais bien comme un ami artiste qui laisse Frida créer ses propres sillons, qu’il détermine rapidement comme majeurs, différents, originaux, et porteurs de sens pour l’histoire de l’art moderne.

Oui Diego sera volage et injuste, souvent rude et sans scrupule, mais il aima Frida, et Frida aima Diego, même si elle disait plus souffrir de lui que des contraintes de son corps déchiré.

Lors des demandes Américaines pour les fresques muralistes que Rivera sait réaliser avec passion et talent de conteur d’histoire, Frida rencontre un médecin, Leo Eloesser, chirurgien, qui sera son médecin et son homme de confiance, durant toute sa vie, et auquel elle ne cachera rien, de ses déceptions, douleurs, attentes ou doutes.

Les journalistes des USA viennent souvent interviewer Rivera mais ils remarquent très vite que Frida n’est pas seulement la femme ou la compagne de Diego, et qu’elle n’est pas là (même si elle s’en occupe avec brio) pour gérer l’assistance et l’accompagnement des affaires du maître, mais qu’elle peint aussi, avec une sensibilité exacerbée et une fougue émotionnelle à nulle autre pareille.

Elle ne pourra avoir d’enfant, après plusieurs fausses couches consécutives à son bassin déformé des suites de son terrible accident ; elle se ne renferme pas sur cette nouvelle épreuve, prend cette réalité comme une donnée de vie, et fréquente les milieux artistiques Américains, avec une objectivité toujours dégagée, en réfutant les compromis ou invitations qui ne la laisseraient pas libre, sans jamais se permettre une once agressive, car on peut avoir des convictions et les exprimer posément et clairement, sans arrogance. Elle se crée aussi sa voie et elle affirme ainsi, en montrant ses œuvres, sa reconnaissance artistique.

Quand Diego aura une liaison avec sa sœur Cristina, avec laquelle l’unissait une relation fusionnelle, la déchirure deviendra récurrente et, même si elle vivait dans une maison atelier avec Diego, où chacun occupait une partie des locaux, en totale indépendance, rien ne sera plus comme avant, et elle prend ses distances et quitte la maison atelier.

En 1938, à 32 ans, elle expose ses toiles pour la première fois, au Mexique et aux Etats-Unis, elle affirme son indépendance financière, elle divorce de Diego, et vit sa vie avec des aventures sentimentales qui ne seront jamais des moments d’instants, mais bien des partages amoureux forts, qui resteront gravés et pour lesquels elle conservera des correspondances enjouées.

Elle assume aussi sa liberté en ayant des relations homosexuelles.

On retiendra une relation forte et épanouie avec le photographe Nickolas Muray, qui a saisi de manière unique les espaces, respirations, émotions de Frida, par ses clichés au travail ou dans sa vie, et une autre avec Chavela Vargas, son amie, dont l’intimité lui apportera une force positive et une envie de joie, par delà les douleurs indicibles du corps ravagé.

Elle aura une liaison avec Trotski qui est venu au Mexique trouver refuge, grâce à Diego et Frida, pour appuyer aussi sa démarche de nouvelle internationale, même si Frida reste plus communiste orthodoxe que Diego qui a pris ses distances nettes avec le stalinisme.

Mais il ne s’agit pas pour Frida de résumer son engagement sociétal sur des bases d’appareil ; elle considère la société injuste et croit que le communisme va changer la donne pour un meilleur partage et la force du parti communiste doit être tournée vers ce changement impérieux.

Elle préfère être engagée et utile, en son intérieur de parti, que de communiquer sur des querelles idéologiques mondiales qu’elles résument comme des ego d’hommes avec une virilité mal placée.

Elle rencontrera Breton, qui la considérera toujours comme surréaliste, mais son intellectualisation la barbera et elle n’appréciera pas son séjour en France, où elle se sent cloisonnée et jaugée, par des personnes imbues d’elles-mêmes et suffisantes ; elle préférera, de loin, revenir vite au Mexique, épouser la cause des populations opprimées, défendre les femmes et continuer son chemin artistique, sans influence, sans chapelle, en indépendance totale et en insoumission.

Les années quarante seront des périodes où elle exposera et produira beaucoup, où elle souffrira en intensité, en devant passer plusieurs fois sur le billard des opérations médicales chirurgicales, où elle se remariera avec Diego, car elle l’aime et qu’il l’aime, envers et contre tout, et où elle passera un temps long et permanent pour que son pays soit reconnu avec la force des civilisations qu’il a connues, pour une affirmation de son indépendance face à l’Oncle Sam au tempérament de colonisateur.

En 1953 elle vit une consécration avec l’organisation d’une rétrospective de ses œuvres au Mexique, souvent entrelacées d’autoportraits et de messages à codes et à thèmes sur la douleur de la chair, sur l’amour trahi, sur la domination masculine, sur les jugements de valeur, sur la perte du contrôle de son corps, sur la présence de la douleur physique lancinante, et elle poursuivra le combat pour la cause sociale avec le parti, pour lequel elle défilera jusqu’au dernier souffle, pour 47 ans, quasiment jour pour jour de vie passionnée, impétueuse, intense, et de combat artistique, pour que son œuvre soit l’emblème universel de la lutte des femmes.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Frida Kahlo

Collection Femmes d’exception

Editions RBA

9,99€

Vianney Aubert, pour la rédaction traduite et l’adaptation de cette belle collection catalane Barcelonaise.

 Frida Kahlo, copyright

Autoportrait avec singe en haut, avec références féministes.

Autoportrait avec singe, ci-dessus, en 1945, en pleines douleurs physiques indicibles vécues.

Autoportrait avec petit chien, ci-dessus, en portant les robes Mexicaines qu’elle affectionnait tant, en référence à l’art de couture populaire de son pays.

Séville 82 – Le match du siècle – par Pierre-Louis Basse

 

Récemment, Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai assisté, à l’Institut Lumière de Lyon, à la présentation d’un film documentaire porté par Hervé Mathoux, le journaliste sportif de Canal plus qui anime les soirées dominicales de championnat de France, depuis plus d’une décennie, dénommé joliment « Ce n’est pas grave d’aimer le foot… » et analysant, avec forte précision et détails, les réalités sociologiques, ethnologiques et sociales de ce jeu, que j’ai toujours apprécié, et qui – malgré ses tentations permanentes à la marchandisation sans limite – continue à me procurer sensations et plaisirs.

En me rendant à la librairie ambulante de l’Institut, mis en place dans le cadre du festival entre filmographies et sports, organisé sous cinq jours, entre la fin janvier et le début février, j’ai pu repérer un opus, paru il y a déjà quinze ans, et dont le titre ne pouvait que m’émouvoir…

Il se voulait un rappel narré et conté sur ce fameux match du 8 juillet 1982…

J’avais dix-huit ans, je n’étais pas beau comme un enfant (je n’ai pas pu résister à cette référence à Dalida)…, et je travaillais au Crédit Agricole de Saint-Yorre (oui la ville de la Source d’eau minérale, bien connue…) entre ma première année d’université validée et la deuxième à venir, et je me trouvais, en ma maison familiale, près de Vichy, lors de cette retransmission quasi homérique.

François Mitterrand vivait lui-même le match en un restaurant de Budapest, et il a été déclaré qu’il mordillait sa serviette fréquemment ce soir-là…

Ce match fut épique.

D’abord parce que la France était opposée à ce qui s’appelait alors la République Fédérale Allemande et qu’elle n’avait que rarement damné le pion aux solides et entreprenants joueurs de la Mannschaft.

Ensuite parce que la France jouait une demi-finale de coupe du Monde, ce qui ne lui était plus arrivé, depuis 1958 (je n’étais pas né, je le précise…) et qu’elle s’y trouvait, à la fois par un brin de chance et des talents reconnus.

A cette époque, on jouait d’abord une poule de quatre équipes, puis en terminant premier ou deuxième du groupe, on rejouait en une poule de trois équipes, avant de passer aux éliminations directes, seulement en demi-finale…

En ayant été battu, lors du match d’entrée dans le tournoi par l’Angleterre, en gagnant contre le Koweit, où le cheick manager avait voulu demander à son équipe de ne plus être sur le terrain lors d’un but validé, alors qu’un membre du public avait simulé le sifflet de l’arbitre, rendant l’action litigieuse et les acteurs empruntés, et en faisant match nul contre la Tchécoslovaquie en étant à deux doigts de se faire éliminés en fin de rencontre, les débuts furent poussifs et la qualification compliquée…

Puis notre équipe a poursuivi sa route, en ayant rencontré et battu, au deuxième tour, l’Autriche et l’Irlande du Nord, qui auraient pu être remplacées par la RFA justement et l’Espagne organisatrice, mais l’Espagne malgré un arbitrage plus que favorable n’avait pas d’équipe suffisamment vaillante, et la RFA avait clairement validé sa qualification au détriment de l’Algérie, en une rencontre, au premier tour, contre l’Autriche, scandaleuse et arrangée, puisque le score organisé permettait aux deux équipes d’aller plus loin dans la compétition… Oui, je sais, ce fut ridicule, mais à cette époque les derniers matchs de poule n’avaient pas lieu aux mêmes horaires…

Puis ce match de légende s’est organisé avec un scénario renversant : une équipe de France menée en première mi-temps, puis qui revient au score par un maître penalty de Platini et qui connaît une seconde mi-temps exceptionnelle et magistrale, où elle devait l’emporter, avant de mener de deux buts dans la prolongation, puis d’être reprise au score à égalité, avant des tirs au but où elle mène, avant de céder et de perdre avec des regrets immenses et éternels…

Ce match est surtout connu pour cet épisode quasi dantesque avec l’agression du gardien de la RFA Harald Schumacher, qui vient au contact plus que fougueux, en sa surface de réparation, contre Patrick Battiston, qui filait au but, et dont le tir touche le poteau alors qu’il vient d’être percuté par la gardien, et qui s’effondre, tombe dans le coma, la mâchoire fracassée, qui est placé en une civière inanimé, avec Platini qui lui donne la main, totalement inquiet et hagard, pendant que le gardien Allemand ne viendra jamais prendre de nouvelles de son adversaire qu’il a blessé sérieusement, sans que l’arbitre de la rencontre ne daigne sanctionner le gardien d’un carton, ni siffler un penalty indiscutable pour une telle faute.

Il ne s’agissait plus seulement de football mais de défense quasiment des patries, de nécessité de faire triompher la justice face à l’inconséquente violence, de montrer que les talents inspirés de joueurs Français véloces et habiles pouvaient répondre de la rudesse, de la tactique et de l’endurance des Teutons, et surtout de permettre qu’une nouvelle fois David finisse par battre Goliath, pour que l’intelligence du beau jeu porte le flambeau du football face à la seule puissance physique.

Le livre est à la fois un condensé de mémoires vécues, car nous nous rappelons tous où nous étions ce soir là, et d’émotions répétées des séquences cultes de ce match génial, et dont on parle avec des trémolos dans la voix, maintenant, près de quarante ans après, alors que nous avions la vraie détresse et gueule de bois (alors que je ne buvais aucune goutte d’alcool à cette époque) à la fin de la rencontre, et pour des journées lourdes plus tard, en ce mois de juillet.

Je vous livre quelques instantanés que le journaliste sportif Pierre-Louis Basse, devenu excellent auteur depuis plusieurs ouvrages, décortique et décante, pour notre rappel mémoriel, et même commémoriel, parfois :

  • L’infinie douleur que je vécus quand Horst Hrubesch marque le tir au but vainqueur et que l’on ne comprend pas comment, alors que la finale nous était promise de si près, nous pouvons être éliminés, ce qui nous oblige pèle-mêle à copieusement injurier les attitudes arrogantes d’un gardien de but dressé à mordre, à contester rudement des décisions arbitrales assez incompréhensibles et néfastes à la sécurité physique des joueurs, à rudoyer les joueurs bleus en incapacité de tenir un résultat, à préférer l’euphorie du tout devant plutôt que de s’en tenir à un catenacio à l’Italienne, en finale, malgré un début de Mondial souffreteux…
  • La montée en exergue de ce match qui donnait une impression de revisiter l’histoire avec des Germains qui veulent occuper le terrain et des Français désireux de se faire la malle et de se libérer de leurs filets… Oui, je sais, la comparaison paraît audacieuse et même déplacée, mais il y avait de cela, de la rivalité nationale, sans pour autant oublier que le jeu n’est pas et ne doit jamais être la guerre…
  • L’assurance que l’Allemagne, emmenée pourtant par un Paul Breitner plutôt acquis aux idées sociales, de concorde et généreuses, se transformait en un « kommando » de tricheurs, après le match arrangé et cette sinistre entente entre Frères Germains Autrichiens et Allemands du premier tour, et la volonté déclarée, avant match, de donner de la semelle pour faire mal et blesser des joueurs Français plus en verve de technicité mais plus fragiles et friables.
  • La détresse de Didier Six, attaquant de Stuttgart, rare Français de l’époque jouant à l’étranger, et qui voulait tirer le dernier penalty, avant que Platini lui rappelle sèchement que c’était lui qui officierait, et qui, penaud et agacé, s’avancera trop vite pour tirer le sien, la caméra l’oubliant, pour un ratage absolu et un pseudo-tir, sans conviction, qui lui vaudra de lâches et viles communications de « Collabo » quelques semaines plus tard, en France…
  • Le plaisir d’un milieu à quatre épatant et tonitruant avec un Bernard Genghini marquant deux coups francs de maître dans la compétition, un Jean Tigana, poumon de l’équipe, volontaire, décidé, impliqué, sérieux et émotif, un Michel Platini exceptionnel de maîtrise et d’inspiration et un Alain Giresse, flamboyant et se déplaçant, « comme un avion sans ailes » du Charlélie Couture de l’époque à la voix rauque, cassée, mais douce comme un poème sensoriel (copyright de la chanson, en fin de chronique).
  • L’impression aussi de vivre une ode non pas au sport, mais à la contemplation filmique, en ce mois de juillet 82 qui fut aussi celui du départ, trop tôt et trop vite, de Werner Fassbinder dont les réalisations m’avaient subjuguées, avec son refus des approximations, sa contestation des certitudes et sa socialisation narrative pour préférer toujours l’analyse de la complexité au jugement de valeur.
  • Le but magnifique, en reprise de volée, à la manière d’un avant-centre, de Marius Trésor, libero, qui ouvre les bras comme un enfant et court vers le paradis (revoyez le film des prolongations et la 92ème minute).
  • Le but tout aussi magnifique de Giresse, qui nous fait sortit du réel pour tendre vers la douce folie, où l’on aimerait rester, et où l’équipe de France restera perchée en oubliant les minutes qui restent à jouer (revoyez la 98ème minute)…
  • L’envie de se plonger en la pelouse du stade Sanchez Pizjuan de Séville, et de refaire les mêmes gestes que ceux de Platini à la fin du match, enlevant son maillot, le regard ailleurs et l’impression de vivre un désastre, de Bossis ratant son pénalty et les mains au sol, sachant que l’inéluctable injuste va arriver, et de Schumacher, avec son regard suffisant, conscient de sa faute mais montrant sa certitude de l’impunité…
  • Tenter de comprendre pourquoi l’arbitre Néerlandais, Monsieur Corver, se sentira obligé d’écrire à Patrick Battiston pour lui dire qu’il « aime la France » alors qu’il découvrait (donnons lui la perception de ne pas être coupable par conviction) la réalité de la faute du gardien et l’inconséquence de sa non décision en match ; on lui reprochera surtout son attitude décontractée avec les joueurs Allemands, ce que nous avons pris pour une réalité nette et fiable de partialité, et donc d’injustice, face à nos Bleus.

Le livre possède deux intérêts : l’un de nous faire remémorer un moment de grâce et de douleur mêlées, et l’autre de nous faire réfléchir sur la réalité du sport-jeu, où celui qui gagne n’est pas forcément le plus talentueux, où celui qui gagne ne l’emporte pas sur des critères forcément justes, et où la nécessité de trouver un vainqueur ne doit pas faire oublier les valeurs de partage et de combativité, dans le respect de l’adversité, sans querelle nationaliste de bas étage, qui peut faire rejaillir en tribunes les plus bas instincts de l’espèce humaine.

Comme Pierre-Louis Basse, je me place comme supporter impétueux et engagé, mais en considérant que si le sport fait vibrer et dynamiser des moments majeurs, l’on doit toujours se rappeler qu’il ne représente que du sport, ni plus, ni moins.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Séville 82 – Le match du siècle

Pierre-Louis Basse

Collection de poche La petite vermillon

Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions

La Llorona, film de Jayro Bustamante, Guatemala

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais faire une très légère entorse en mes habitudes, en cet humble blog, en ne vous parlant pas littérature, pour cette chronique, mais en souhaitant cependant instamment que vous suiviez mes pas, pour aller voir le film prenant, émouvant, porteur et marquant de Jayro Bustamante, La Llorona.

Selon une légende indienne autochtone d’Amérique Centrale et Latine, la Llorona est une pleureuse, au sens poétique et métaphorique du terme, qui se reconnaît comme une force de mémoire vive, qui rappelle les martyrs ou douleurs vécus, et fait resurgir celles et ceux qui sont partis sans retour, ont disparu, qui manquent terriblement, car leur deuil n’a pu être fait avec la tendresse attendue, et sur lesquels l’on se doit de veiller, par respect des âmes errantes…

La pleureuse peut aussi s’associer à une sorte de spectre qui recherche surtout les traces des enfants disparus ou décédés…

En le film, elle pleure celles et ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas ixil dans les années 80 au Guatemala.

Le général, responsable du massacre, reconnu coupable par les tribunaux, mais acquitté par une Cour Constitutionnelle corrompue, aux ordres des anciens militaires, est aussi hanté par une Llorona, en sa demeure coloniale immense, qui pourrait prendre les traits d’Alma, la nouvelle domestique indienne.

Il convient de revenir quelques instants sur l’histoire tragique du pays, et notamment sur les meurtres de masse perpétrés dans les années 80, sous l’égide du dictateur Rios Montt.

Les territoires ancestraux des indiens mayas ixil étaient convoités par les sociétés pétrolières du fait de la richesse de leurs sols en hydrocarbures.

Les militaires au pouvoir ont rapidement cerné la manne financière dont ils pouvaient s’accaparer et ils n’eurent aucune vergogne à chasser de leurs terres ces indiens, toujours repérés comme sauvages ou sans assimilation avec la civilisation soit disant porteuse du progrès…

Les indiens se sont forcément opposés à ces mesures infamantes, vexatoires et de confiscation.

L’armée a donc décidé d’utiliser des moyens terrifiants pour « neutraliser » les récalcitrants, en associant les indiens mayas ixil à des communistes investis, désireux de renverser le pouvoir issu des bases conservatrices, et s’en emparer pour s’allier avec les Sandinistes du Nicaragua ou avec les Castristes de Cuba…

Et du coup l’armée, recevant le soutien quasi officiel de la CIA – qui n’a jamais cherché à vérifier la crédibilité de ces raccourcis inconséquents et insupportables – avec la validation toute aussi repérée de l’Administration Reagan, va méthodiquement massacrer les populations qui ne livreraient pas ceux qu’elle appelle des insurgés et des factieux, en prônant et encourageant le viol des femmes indiennes, livrées à la prostitution dans les casernes, et en n’hésitant pas à tuer les enfants devant les yeux des familles, si les informations livrées, concernant les soit-disant rebelles indiens, ne convenaient pas…

Cette atroce réalité s’est délivrée sous les yeux de la communauté internationale, sans réaction majeure, et il fallut le courage et la pugnacité de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992, pour rappeler les droits des peuples premiers, leur importance dans la vie du pays sur l’étendue de son histoire et en sa réalité contemporaine, la nécessité de concorde et de communion, pour que les choses puissent évoluer, avec la primauté de reconnaître officiellement le génocide organisé (volonté sciemment manifestée de détruire un peuple, selon les termes en vigueur par les Nations-Unies).

En 2013, le général en charge du pays dans les années 80, a été condamné par la justice de son pays, grâce à la ténacité des familles des victimes, au courage de procureurs indépendants aux pressions et menaces, comme de défenseurs des droits de l’homme, alors que le Guatemala a toujours fait preuve d’impunité pour les crimes assumés commis contre des mayas toujours marginalisés.

Le film se place à la fois comme une reconstitution historique du procès du sinistre Montt, mais surtout comme une parabole inspirée sur la nécessité de justice pour qu’un peuple composite puisse retrouver son unité et la paix.

Oui, la fille du dictateur continue à soigner son père malade et à lui donner ses marques d’affection, mais elle se pose de sérieuses questions sur les crimes et tragédies qui lui sont reprochés et qu’elle a du mal à imaginer comme chimériques…

Surtout elle est marquée, en son âme, par les récits déchirants des femmes violées, souillées et humiliées et qu’elle ne pourra jamais considérer comme des femmes de mauvaise vie, comme les soldats les ont cantonnées dans leurs bas messages, depuis des lustres.

Elle est aussi plus qu’intriguée par la disparition de son mari, que son père n’aimait pas, et que l’on aurait tendance à assez vite considérer comme potentiel factieux, quand elle demande de ses nouvelles…

La femme du dictateur reste très conservatrice et assurée de sa supériorité, elle garde la tête haute et froide, en se plaçant dans le déni total sur les crimes évoqués, mais comme son mari est à la fois volage et ne la regarde plus, sa jalousie et son humiliation peuvent, peut-être, faire varier son regard.

Et la nouvelle domestique, Alma, qui a réussi à être très appréciée de la petite-fille du dictateur, qui parle peu, mais dont le regard vif et perçant sait percuter et cingler, représente les forces de celles et ceux qui ont disparu, qui doivent marquer de leur présence incessante les devoirs de mémoire enfouis des militaires, qui ont commis l’irréparable et voudraient faire fi de leurs responsabilités.

Avec une chanson magnifiée lors du générique de fin, la présence de regards acérés des indiens déployant les photos de leurs disparus et se plaçant en un silence de plomb sous les fenêtres du général dictateur, avec la présence de Rigoberta Menchu dans une scène du début du film excessivement émouvante du récit d’une femme livrée à toutes les infamies, le film déploie une intensité exceptionnelle et il fait œuvre de réussite cinématographiée, de plans et séquences oniriques, cernant les tragiques.

Et le film conserve la puissance d’un espoir possible, à la condition du rappel que le tiers de la population maye ixil fut décimé et qu’on lui doit justice.

Ce film est majeur car il permet de rappeler que le génocide fonctionne toujours sur le principe de meurtres en masse, que l’on s’évertuera toujours ensuite à nier, pour faire mourir les victimes une deuxième fois, ce que la pleureuse n’acceptera jamais..

Eric

Blog Débredinages

Chronique dédiée à mon ami Michel, avec lequel j’ai partagé ce moment fort, mardi passé !

La bande originale de Pascual Reyes est exceptionnelle et reprend, en version lancinante, étouffante et d’une poésie incarnée tragique, cette chanson traditionnelle Mexicaine, proposée ci-dessous, via youtube en copyright.

 

Date de sortie du film  : 22 janvier 2020 (France)

Réalisateur : Jayro Bustamante

Bande originale : Pascual Reyes

Scénario : Jayro Bustamante

Producteur : Gustavo Matheu

 

 

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑