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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Carole et Clark de Vincent Duluc

Amie Lectrice, Ami Lecteur, si vous êtes, comme moi, un aficionado des films Hollywoodiens au charme un brin suranné, vous apprécierez la lecture de ce livre de Vincent Duluc, par ailleurs, émérite journaliste sportif, qui écrit en permanence des articles enlevés, ciselés, soignés en écriture, sur mon équipe de cœur, l’Olympique Lyonnais, dans le journal L’Équipe, puisque je vis en cette Ville, depuis près de quarante ans.

Carole Lombard est décédée, très jeune, alors que sa carrière était reconnue, mais qu’elle pouvait encore aller plus loin.

Elle a été victime d’un terrible accident d’avion, alors qu’elle revenait d’un meeting, haranguant les foules, en plaçant sa notoriété, pour que l’Amérique entre en guerre, se positionne en appui des démocraties occidentales, surtout après le terrible impact de Pearl Harbor.

Elle était proche du parti démocrate, très en soutien de la politique de Roosevelt.

Elle vivait avec Clark Gable qu’elle avait épousée, après plusieurs déboires sentimentaux personnels.

Elle était devenue celle qui vivait avec le grand Clark, ce coureur de jupons invétéré, aux relations dissolues, souvent ravagé par les méandres de l’alcool lancinant.

Elle avait conquis celui que toutes les femmes rêvaient d’embrasser, d’attendrir, que les actrices d’Hollywood voulaient pour elles. Clark était resté avec Carole, avec elle seule, dans un respect mutuel de leurs indépendances, dans la volonté de construire un projet commun, tout en acceptant de se critiquer et de prendre des marques avec des différences, par fréquences.

Carole avait pris l’avion pour rejoindre plus vite Clark, qu’elle imaginait, peut-être, dans les bras d’une autre, après ce meeting patriotique où sa prise de parole fut tellement saisissante, en ce début 1942, qu’elle a pu récolter de fortes donations pour l’effort de guerre et pour l’appui aux soldats.

Clark a tellement été ravagé par ce coup du destin, lui, l’homme à femmes, lui l’amant aux aventures systématisées et volages, que, jamais plus, il ne retrouvera un amour d’une telle intensité, qu’il organisera un mausolée où reposeront pour l’éternité, unis à jamais, Carole et Clark.

Clark se sentait plus proche des Républicains, de leur conservatisme à la fois éloigné des émancipations des ségrégations et des acceptations libérales sollicitées notamment par les féministes, mais au contact de Carole, il deviendra plus ouvert, plus à l’écoute, acceptant des messages différents, parce que c’était elle, parce que cela venait d’elle…

Ce livre est écrit magnifiquement car :

  • Il sait parler des amours, des passions, des extases, il montre que la relation charnelle de Carole et de Clark était à la fois résolue et irrésolue, car ils se sont aimés, ils s’aimaient, mais ils s’épiaient et se défiaient en permanence, tout en conservant la saveur d’une union concrète, marquante et fiable.
  • Il sait évoquer les excès, de l’alcool pour Clark, des jalousies même masquées et des secrets enfouis et rudes familiaux (notamment avec le rôle intrigant joué par sa mère, disparue aussi lors du même accident d’avion) pour Carole.
  • Il décrit des films merveilleux (« Autant en emporte le vent »), mais aussi des niaiseries sur lesquels les acteurs et actrices Hollywoodiens devaient retour à leurs producteurs, elles et eux qui étaient starifiés, grassement payés, mais peu considérés, peu admis aux débats, souvent livrés aux obéissances et à la servilité de ce que l’on créait pour elles et eux.
  • Il montre le racisme ambiant, la phallocratie récurrente, le poids des combines (si un acteur commet une faute, on fera tout, y compris le pire, pour la laver et qu’elle ne s’ébruite pas) dans des studios fascinants mais qui enferment.
  • Il vous donnera envie de retrouver Carole dans ses films, notamment dans « Nothing sacred », traduit stupidement en français par « La Joyeuse suicidée », et de revoir Clark, dans son dernier film « The Misfits » (« Les Désaxés ») , où Marylin Monroe avait l’impression de croiser son père spirituel, elle aussi, comme lui, pour son dernier film…
  • Et ce livre vous montrera comment les studios Hollywoodiens créaient de toutes pièces les lumières et les adorations, les amours et les crises, souvent pour développer des sensations incessantes chez les spectateurs, mais aussi en régentant les vies d’actrices et d’acteurs fascinés, souvent malheureux…

Un livre brillant, avec un style très expressif, qui montre que Vincent Duluc sait être , à la fois, un journaliste captivant et un auteur qualitatif.

Éric

Blog Débredinages

Carole & Clark

Vincent Duluc

Stock Roman

18.50€

Voulez-vous Danser ? – Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, quand Annette publie un nouvel opus qui nous invite à danser, nous ne pouvons faire autrement que de partir en quadrilles avec elle, surtout en ces moments rudes vécus, où les liens sociaux sont réduits aux acquêts.

Mon amitié profonde et indéfectible pour Annette ne peut être considérée comme un manque d’objectivité dans mon analyse sur son travail, car nos relations ont toujours été tournées vers les exigences, les sensibilités, les honnêtetés de nous dire les choses, sans faux-semblant, valorisées par le plaisir de nos discussions, de nos élans, de nos volontés de croisements culturels.

Cet opus, très délicatement introduit par son amie Christine, qui entremêle souvenirs communs et appréciation de plaisirs partagés, se lit avec un vrai bonheur, car il est écrit en une langue recherchée, stylisée, et il affecte tous les domaines littéraires, de la nouvelle à la poésie, du conte onirique à la déclamation de moments d’humeur.

Je viens de le lire par deux fois consécutives, pour en humer les saveurs, je vous incite à suivre mes pas, à vous placer dans le sillage de personnages qui, d’indépendance de récits, se recroisent en des aventures communes, pour prolonger leurs tensions et désirs, pour ainsi offrir au lecteur une vraie tonicité plurielle qui juxtapose tous les moments qu’il a vécus, au détour des mots, des réflexions, des passions que sait puiser Annette, en récurrence.

Si par instants directs et précis, le livre d’Annette rappelle que sa mise en écriture n’allait pas de soi, qu’il lui fallait combattre et s’aguerrir, qu’elle a souvent vécu des espaces sensoriels qui la mettaient en contrainte sur sa confiance en elle, le lecteur sait qu’elle va toujours de l’avant, qu’elle sait nous tenir en haleine, qu’elle aime raconter des histoires, qu’elle définit l’émotion avec un talent inspiré.

Coralie souffre d’incommunicabilité, de manque de respect, elle doute, elle flageole, elle se positionne même sur des tentations noires, mais une voix amie lui permettra de se reconquérir, de se dire qu’elle peut affronter les tempêtes et marquer ses essentiels de son empreinte, faisant fi des jugements de valeur toujours mièvres et stériles.

Elena est chauffeure de taxi, et, quand elle rencontre Victor, auteur en mal d’inspiration, et qu’ils décident de changer leurs vie, quand Elena doit s’arrêter pour une opération, ils se rendent compte que leur rencontre n’aura rien de fugace ou de surprenant, car ils partagent la conviction de créer, de faire vivre leurs intensités.

Jeanne a du mal à s’intégrer aux réalités numériques, mais elle a rencontré un jeune homme, un vendeur, qui sait l’appuyer et la conseiller. Quand il ne répondra plus aux sollicitations, Jeanne se sentira désemparée, mais il n’est pas possible que son ange gardien d’élévation technique ait pu l’oublier…

Très belle touche amicale et sensible que cette rencontre entre une Mamie et une jeune fille, en proie aux douleurs intérieures de spleens ravageurs, et qui, par le contact charnel avec des pommes de couleurs différentes, vendues par la Mamie marchande, dont elle sait conter les différences et les atouts, redonnera espoir à la jeune fille, pour que sa vie se pare de chatoiements et d’espoirs. Toute l’intensité de cette nouvelle, son écriture déployée, me ravissent et m’ont empli de larmes, de force et de nécessité d’optimisme résolu, envers et contre tout.

Eliette et Robert vivent pour les voyages et les découvertes de nouveaux horizons, ils ont la tête bien pleine de nombreuses aventures, aux quatre coins du monde, mais quand Robert vivra un accident, il faudra tout faire pour que les promesses d’autres endroits à conquérir puissent se perpétuer, malgré les handicaps de vie. Car la passion doit rester intacte et réfuter les messages permanents sur la prudence et l’attention, qui empêchent d’éclore les énergies.

Francine connaît par cœur toutes les réponses à des questions géographiques, elle veut gagner le concours qui permettra à sa petite voisine de partir en séjour. Quand elle regarde, avec plaisir, son émission de voyages, elle s’imagine triompher et vivre le départ de sa voisine, à qui elle offrirait le séjour, par procuration, pour s’emplir des émotions qu’elle conserve ardemment en son âme.

Julie a consulté une fois un voyant, prénommé Carmen, et elle ne l’a pas cru, car la vie ne lui fut pas simple avec des parents disparus quand elle était toute jeune, des grands-parents peu aimants qui lui reprochent même d’être là… et une proximité avec les hommes qu’elle jure dangereuse. Mais la vie réserve des surprises et peut parfois émettre des sons porteurs, pour sortir des néants et angoisses.

Josiane vit une longue maladie, mais elle va sa battre, réfuter tous les fatalismes, s’attacher intensément à cueillir chaque instant pour marquer ses volontés et ses forces, car tout discours misérabiliste ou pétri de rudesse sur les moments à venir ne fait qu’atteindre la dignité et assure la déconstruction.

Quand lors d’une croisière, l’on retrouve dans un livre de Françoise Sagan un billet de cent dollars, l’on ne sait s’il faut en rechercher le propriétaire ou placer cette mise au casino, mais en tous cas, comme Françoise Sagan brûlait la vie, les deux protagonistes de cette nouvelle élégante, racée et amoureuse, feront tout pour conserver le plaisir de moments partagés, à satiété.

Juliette est abandonnée de ses enfants et, même si elle observe avec frénésie les enfants qui vont à l’école, il lui est difficile de se sentir si seule, alors qu’elle a simplement voulu dire ce qu’elle ressentait en chaque moment partagé de vie, sans faux-semblant. Cette honnêteté, ce ton direct, lui ont été reprochés plus que vivement. Un enfant qui l’observe, timide et maladroit, saura lui redonner sens à la force d’espérer… Cette nouvelle là est écrite avec une harmonie absolue, nous remémore toutes et tous des détresses vécues, mêlées de nouvelles donnes pour avancer quand même, par-delà les douleurs…

Et cet opus riche et foisonnant sait faire valser et danser toutes les protagonistes, qui prolongent leurs vies des nouvelles qui les ont mises en scène, pour procurer un bal où les envies, les tensions de chacune s’agglomèrent, pour créer une force tenace et propice, pour toujours conquérir de nouveaux espaces.

En cette période pénible où les liens sociétaux demeurent complexes, où les décideurs hésitent et tombent souvent dans le moralisme agaçant, où les perspectives positives demeurent ténues, il vous faut lire ce très beau livre d’Annette, quintessence de la poésie la plus esthétique (Annette est aussi peintre) et de l’écriture réflexive, qui nous invite à franchir des ponts, à réfuter les murs qui se dressent, pour assumer nos envies, explorer nos profondeurs, créer notre chemin, en respect de nos identités intérieures.

Merci Annette pour ta bienveillance, ta fougue et ta qualité d’écriture incisive.

Je t’embrasse.

Éric

Blog Débredinages

Voulez-vous Danser

Annette Lellouche

A5 Éditions

http://a5editions.fr

15€

Le goût du rouge à lèvres de ma mère, de Gabrielle Massat

Amie lectrice et Ami lecteur, j’avoue avoir été très intrigué par le titre de ce livre, qui m’apparaissait bien contemporain, au sens le plus néfaste du terme, là où les titres de livre deviennent une vraie source de banalité ou de poncifs…

Le livre s’avère particulièrement captivant, il mérite toute votre considération.

Il faut donc toujours se targuer d’éviter les jugements de valeur…

Il prend trace sur les modèles des romans noirs américains, notamment des meilleurs opus de Don Wislow, où les carnages et férocités n’hésitent pas à se convoquer en bandes organisées, où les réalités sociétales rudes et difficiles surgissent entre violences et compromissions impitoyables.

Cyrus Colfer a vu sa mère gésir dans une mare de sang, alors qu’il avait quinze ans.

Cette mère lui était affective, même si son métier de mère maquerelle, en lien avec le milieu de tous les trafics Californiens de drogue et de prostitution, ne correspondait pas exactement aux vertus éducatives traditionnelles attendues…

Elle a élevé son fils en lui apprenant à ne jamais devenir une balance ou un indic de flics, à accepter les violences les plus excessives pour défendre les pré-carrés de la famille du milieu, en lui démontrant qu’il ne pouvait jamais se fier à quiconque ne serait pas assermenté par ce même milieu.

On lui a souvent cassé la figure pour lui apprendre à vivre…

Cyrus avait quinze ans quand il trouvé sa mère assassinée de multiples coups de couteau, au moment où sa rétine lui posait contrainte, où il devenait aveugle sans rémission.

Il a été adressé à une famille d’accueil peu appréciée, mais il a su se construire en se battant, malgré son infirmité de perte de vue – que seul un éclair puissant, qui apparaît par instants, le rattache à la lumière – avec une pratique de boxe investie et remarquée, en vendant de la drogue qu’il achète en gros, qu’il refourgue en paquets individuels.

Il a un ami, Lee, prêt à tout pour l’aider et l’appuyer, qui possède un métier, qui a une femme, qui attend de devenir père, que Cyrus n’hésite pas à appeler pour lui demander de lui prêter mains fortes dans toutes les combines possibles, alors que Lee voudrait qu’il arrête de développer ce type de penchant…

Quand un homme qui recherchait Cyrus est retrouvé mort dans des conditions étranges, en ayant perdu littéralement tout son sang dans des conditions atroces après injection létale d’une sorte de mort aux rats, Cyrus décide de revenir sur la côte ouest Américaine, de tenter de rechercher le meurtrier de sa mère, de comprendre ce qui a bien se passer quinze ans auparavant.

Cyrus compte sur son fidèle chien, accompagnateur, joueur, dévoreur de plantes à l’occasion, pour que son handicap soit moins contraignant, car son chien mémorise aisément les trajets, sait facilement guider Cyrus, qui, avec sa canne, peut se targuer, aussi, d’une autonomie rare et fiabilisée.

Sur place Cyrus retrouve l’employeur ou le responsable direct de sa mère, et un homme qui le reconnaît comme son fils, qui a gardé une statuette que Cyrus avait sculptée, qui représente le gratin de l’organisation, le summum de la mafia locale, sans jamais avoir été inquiété, car toutes ses entreprises sont enchevêtrées dans un terreau de prête-noms ou de filiales indescriptibles…

Ces derniers lui font comprendre sans ménagement qu’il ne pourra jamais, du fait de son handicap, reprendre une quelconque position, mais que l’on peut lui accorder une sorte de rente, s’il sait se tenir, c’est-à-dire s’il sait oublier ses recherches, s’il ne se mêle pas d’enquêtes sur le passé, surtout s’il se tait.

Cyrus finit par rencontrer deux inspecteurs de police, l’un qui donne tout son argent à une église évangélique pour tenter de sauver son âme, qu’il considère menacée – car il n’a pas su aider une femme en contrainte, morte sauvagement, alors qu’il était chargé de sa protection -, l’autre qui reprend du service à la criminelle, alors qu’elle en avait été écartée.

Il accepte de travailler avec eux, sans pour cela perdre son indépendance ou se transformer en balance, car il sait que sans l’aide de la police il ne remontera jamais sur la piste des assassins de sa mère, et sans ses liens directs avec le milieu, il ne pourra jamais obtenir d’informations sérieuses ou de première main.

Mais ce jeu n’est pas aisé, et la frontière est bien ténue entre la capacité à être démasqué, et donc mis en torture ou à mort, par les sbires du milieu, et celle de ne pas tenir son rang avec les inspecteurs qui pourraient le coffrer, le placer en détention, pour tous ses trafics passés et actuels.

Cyrus saura-t-il convaincre la tenancière du bar, lieu de présence des prostituées qui attendent les commandes de clients, avant que des taxis les emmènent sur leurs lieux de travail, pour lui demander de rencontrer des personnes clefs de l’organisation?

Ces mêmes individus accepteront – ils de discuter, de converser avec Cyrus ou le considèreront-ils comme un intrus, un donneur de contraintes, un paria, qu’il conviendrait de mettre au pas ou de neutraliser ?

Le frère de Cyrus, Kurt, qui n’a jamais cherché à avoir de nouvelles de Cyrus, pourra-t-il l’aider dans sa quête de la compréhension et de la vérité, pourra-t-il devenir un allié ?

La compagne de celui qui l’appelle « son fils », et qui veut protéger Cyrus, avenante et peu farouche, deviendra-t-elle une amante de passage, une avocate d’appui, puisque tel est son métier, ou une personne insaisissable qui navigue dans des eaux troubles et peu identifiées, qu’elle seule peut maîtriser ?

Être aveugle deviendra-t-il un enjeu complémentaire de tension, qui oblige à encore plus d’abnégation et de combat, ou sera-ce l’assurance d’une forme d’empathie ou de compassion, y compris parmi les plus violents et durs de l’organisation criminelle monopolistique sur la drogue et la prostitution ?

Cyrus, à qui sa mère avait défendu de fumer, qui essaie en permanence de lutter pour arrêter, mais qui n’arrête pas de fumer et d’y trouver du plaisir, qui possède en image le rouge à lèvres carmin de sa Maman, toujours repérée comme la quintessence de la beauté incommensurable, saura-t-il accepter, avec objectivité, que les pistes qu’il pénètre, que les chausse trappes qui s’amoncellent, que les chemins de traverses qui s’agglutinent devant lui, doivent être utilisés et intégrés comme des étapes nécessaires, ou au contraire comme des obligations insupportables qui ne font qu’aggraver sa détresse amplifiée par un handicap qu’il peut exécrer, en criant aux injustices récurrentes ?

Ce livre est écrit par une auteure Française, mais pourrait tout aussi bien être écrit par une romancière de polars Américaine ; il est enlevé, car l’on ne connaît qu’à la toute fin la réalité des faits et la vérité sur le meurtre d’Amy, la mère de Cyrus ; il est bien écrit, car il intègre à la fois le descriptif sans concession des organisations criminelles et le fonctionnement des enquêteurs, la vie sociétale Californienne qui associe des confraternités, comme pour les relations entre Lee et Cyrus, et une profonde détestation des relations humaines qui se pervertissent par la circulation de l’argent sale à flot, l’acceptation des luxures les plus pernicieuses et pédophiles, la présence d’une violence crue et régulière qui sert de régulation aux difficultés, sans que cela semble poser la moindre contestation…

Ce livre ne laisse pas indifférent, il oblige à méditer sur le sens du partage et de l’entraide, sur la nécessité de lutter contre toutes les vilenies, qu’elles soient issues des gangs, des institutions, des relations interpersonnelles, en réfutant les engagements coupables et déshonorants, en refusant de détruire son âme au bénéfice du pouvoir et de l’argent.

Car comme le disait Michel Foucault, « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous », surtout si cette destruction apporte à ses auteurs plus de pouvoir, de représentation.

Car qui obtient plus de déférence et de référence, en s’étant comporté sans vergogne, sans respect, sans attitude compassée, sans écoute, ne mérite aucune considération, et s’assure le mépris du silence permanent…

Éric

Blog Débredinages

Le goût du rouge à lèvres de ma mère

Gabrielle Massat

Le masque Éditions

20 €

Le sourire du scorpion de Patrice Gain

Pourquoi une famille unie, avec mari, femme et deux enfants – une fille, plutôt brillante scolairement et intrépide sportive accomplie, et un fils que les études n’enchantent guère, peu prolixe et taciturne souvent –  qui vit de manière nomade volontaire, avec un camion qui ne les quitte pas, et s’évertue à dénicher des contrats saisonniers  – qui assurent les subsistances pour leurs vies affectionnées d’ermites et de promeneurs vagabonds – décide, avec l’appui et sous l’inspiration d’un ami, d’affronter les rapides qui serpentent dans les canyons du Monténégro ?

La mère n’était pas d’accord et rappelle fréquemment que cette expédition ne lui convient pas, car elle l’oblige à vivre en crainte des dangers, sans aucun rudiment de confort.

Les jeunes s’y sont faits, mais n’ont pas non plus exprimé de désir effectif pour cette aventure.

Le père, lui, est heureux, et, avec son ami Goran, ils se sentent combatifs, plus forts, plus entreprenants.

Quand le père sera porté disparu en les rapides, la vie de la famille deviendra tortueuse, rude, pétrie de doutes, de tensions récurrentes, de peines infinies…

La famille retrouve une bergerie des Causses, que le père voulait remettre en ordre.

Goran, qui a tenté de rechercher en vain, le père, se sent pris, par obligation et affection, par la nécessité de reprendre les rênes de ce chantier, même si la fille lui reproche son initiative fatale au paternel, que l’ambiance relationnelle s’analyse difficilement entre les membres de la famille, qu’elle s’étend de l’indifférence au délétère.

La mère finira par se rapprocher de Goran et tenter, ainsi, de revivre un nouvel amour, aidée par une psychologue passant dans le secteur des Causses, qui, de médecine chinoise à thérapies orientalistes avec huiles essentielles, l’accompagne pour reprendre sens à une existence bouleversée.

Le fils s’escrime à un apprentissage en menuiserie, semble avoir trouvé sa voie, avec une entreprise qui va lui permettre de réaliser son chef d’œuvre de compagnonnage, de se définir en un métier de charpentier-menuisier.

La fille arrive au lycée, et cela se passe vraiment bien, mais elle a besoin d’airs, entre escalade, varappe, et possibilités encore plus émérites de sports extrêmes qui l’attirent, sa mère l’épuise et Goran ne peut plus lui être approché…

Goran renferme un secret inavouable et indicible, encore plus complexe à exprimer quand un collègue de travail du fils est certain de l’avoir reconnu comme ancien tortionnaire, sans état d’âme, lors des combats et massacres en ex-Yougoslavie.

Il pourrait même y avoir une cassette vidéo qui démontrerait les engagements coupables, assimilables à des crimes contre l’humanité, en premier acteur.

Tom, le fils, va-t-il vaincre ses difficultés à assumer une vie solitaire quasi monacale, pour pouvoir se construire et s’assumer ?

Tom va-t-il devenir le centre névralgique d’une famille qui part en déliquescence, alors que Luna, notamment, la fille, se sent plus attirée par les lointains espaces que par sa capacité à tenir ses objectifs scolaires et professionnels, pour lesquels pourtant elle excelle ?

La mère pourra-t-elle se remettre de deux abandons, celui de son mari disparu, puis celui de Goran qui s’échappe, par fuite, pour tenter d’oublier ses infamies ?

La mère peut-elle comprendre que celui avec lequel elle a refait sa vie a été un monstre invétéré ?

Est-ce que Goran n’aurait pas eu un rôle dans la disparition du père ?

Est-ce que les montagnes du Causse, la présence du vent qui y est incessante, la force de la nature qui y est environnante, le bruit des cris des animaux qui ne cesse, ne revêtent pas, à la fois, une proximité réconfortante, un appui pour un avenir de meilleure sérénité, ou se confondent avec la détresse du lugubre, l’attente des inavouables ?

Est-ce que Luna pourra trouver la paix tout en dynamisant toutes ses compétences acérées pour des expéditions sportives toujours les plus audacieuses ?

Ce livre, rédigé avec concision, élégance de style, nous happe pleinement, nous prend sévèrement à la gorge.

On vit, en direct, comme dans un film à suspense, les tensions, détresses, moments de retrouvailles intenses émotionnels, des protagonistes.

On se dit que les choses vont certainement s’améliorer et trouver de meilleurs auspices.

Mais l’auteur montre les faits, les déchirures, les déchéances, ne cherche ni à blâmer, ni à condamner, ni à devenir laudateur.

Il nous invite à penser et réfléchir, pour ne jamais être les victimes de choix que nous n’aurions pas faits ou que d’autres auraient voulu faire pour nous…

Un livre écrit avec tonicité, vigueur, qui ouvre aux champs de la connaissance psychanalytique, sous fond de réalités des retours des horreurs des Balkans, il y a vingt-cinq ans, pour ne jamais oublier.

Éric

Blog Débredinages

Le sourire du scorpion

Patrice Gain

Le mot et le reste

19 €

Richesse oblige d’Hannelore Cayre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous trouverez cette humble chronique, très enthousiaste, car je ne vous cache pas que j’ai refermé ce livre avec la satisfaction d’avoir vécu des moments marquants, qui élèvent « le champ des connaissances », comme disait Malraux, et pour avoir lu un roman noir excellemment mis en œuvre, avec un cocktail très structuré de références historiques maîtrisées, de réalités sociétales contemporaines, avec un humour récurrent dans les lignes, acéré notamment là où il n’est pas souvent appuyé, en adresse précise aux personnes porteuses de handicap…

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », avait dit Desproges, l’auteure suit ses traces assidument, avec talent.

Blanche de Rigny s’est toujours questionnée sur les origines de son nom, elle qui a vécu, en une île Bretonne, où les personnes  s’appelaient toujours avec les références sonnantes attendues des patronymes.

Elle a été élevée par sa grande tante, car son père n’a pu l’aimer comme il l’aurait voulu, son épouse étant décédée en couche, puisqu’un accouchement nécessitait un transport sur la mer toujours tempétueuse et incertaine, qu’il ne voyait sa fille que comme la responsable du départ de son aimée…

Blanche s’est rapidement prise en main, avec des excès,  des volontés réactives face à son enfermement insulaire, elle a fugué, et elle a aussi , un jour, fait les quatre cents coups en beuverie, et en voiture…

Elle est sortie handicapée lourde d’un accident terrifiant où le véhicule de ses amis de boissons est tombé dans un ravin…

Elle est obligée, en permanence, de vivre avec béquilles et protections jambières, avec des douleurs atroces.

En centre de soins, elle a rencontré Hildegarde, courageuse jeune femme élancée, victime du syndrome de Marfan, avec des clous plantés dans la tête, qui lui a redonné tonicité et  force, qui est devenue son amie ; c’est elle qui lui a permis de travailler dans un service de reprographie des données judiciaires et policières et ainsi de pouvoir s’assumer, d’autant plus qu’elle peut récupérer des données de junkies et les transmettre à des dealers, en puisant une somme pour cette communication discrète, bien utile pour les futures transactions du trafic de drogue, lui permettant, aussi, une meilleure aisance sociale personnelle…

Blanche a eu une fille, Juliette, dont elle ne se souvient plus du père, très en passage, qui égaie sa vie et lui donne les influx nécessaires pour l’aiguiser, car elle se sent forcément mise en contraintes, avec une mobilité plus que réduite.

L’auteure insère dans son roman noir un pan de notre histoire, souvent peu relaté, celle des conscriptions militaire qui s’effectuaient par tirage au sort, qui entraînaient que certains étaient affectés en mobilisation pour une durée qui n’était pas inférieure à trois ans et d’autres qui pouvaient en réchapper. 

Ce système inique suscitait aussi des propositions commerciales de « compensations » qui, au mépris de tout sens humaniste, permettait à des familles fortunées, dont le fils avait infortunément tiré un mauvais numéro, d’être remplacé, moyennant finances, par une personne dont la famille avait besoin d’argent ou était nécessiteuse, ou par un homme qui voyait, en cette transaction redoutable,  la seule possibilité d’échapper à sa condition miséreuse.

Nous nous trouvons à quelques encablures de la guerre avec la Prusse, en 1870, et Auguste de Rigny, idéaliste, socialiste, utopiste, prêt en permanence à des déclamations dans des clubs ou cafés, vient de tirer un mauvais numéro…

Si son élévation humaniste ne l’entraîne pas vers le remplacement de sa condition de possible soldat, il ne retient pas son père –  capitaliste et réactionnaire, qui veut l’avoir sous la main et lui faire abandonner ses idées révolutionnaires – du désir de lui dénicher une personne de bonne taille (un 5 pieds 8 pouces sera très apprécié par l’armée…) et de dentition convenable, pour qu’il parte au régiment, à sa place …

Auguste se morfond, malgré sa volonté assouvie d’études, vilipendé par un frère sans scrupules, qui lui, ne cherche qu’à s’enrichir et à maintenir les castes sociales ; Auguste vit chez sa tante, d’éducation libérale et libertine, mais qui reste très attachée à son rang et à ses privilèges et qui trouve que le jeune homme ne connaît pas son bonheur de vivre libre et riche…

L’auteure cisèle son roman en nous happant en permanence, en faisant s’entrecroiser la Grande Histoire avec Auguste et ses états d’âme,  en cette fin de Second Empire, où les conflits sociaux et extérieurs s’amoncellent , avec les réalités des négociations abjectes où l’on monnaye son remplacement militaire comme si l’on discutait aux marchés aux bestiaux, et l’Histoire de Blanche, qui a repéré que son nom avait un lien direct avec Auguste et son remplaçant, que les différentes branches de la famille de Rigny se rapportaient à elle, qu’elle pouvait essayer de s’y glisser, pour se donner, dans toutes les acceptions du terme, une meilleure fortune…

Je vous laisse imaginer si :

  • Blanche arrivera à conquérir son destin, pour ainsi assurer une forme de revanche personnelle, familiale et sociale sur vécu tragique, de la mort de sa Maman à sa naissance, à son accident qui l’a meurtrie,  l’a affectée en infirmité douloureuse…
  • Auguste conservera ses élans humanistes pour au moins suivre la destinée de son remplaçant et de celle qu’il a aimée si fortement…
  • Blanche et Hildegarde confirmeront leurs amitiés indéfectibles, avec l’éducation associée de Juliette, pour qu’elle vive un destin moins ombrageux et difficile.
  • L’Administration repèrera ou pas si l’on peut croiser des fichiers de personnes répondant de délits pour extraire des informations et les utiliser, pour les monnayer…

Ce livre est écrit avec une force de propos, avec un suspense manié avec soins, qui nous porte jusqu’aux conclusions, sans pré-repères, avec l’envie de nous permettre de nous plonger dans les vilenies des conscriptions fallacieuses, dans les méandres des nobles familles qui renferment tellement de secrets inavoués qu’elles en oublient, souvent, les convenances et le respect dû à tous leurs membres, pour souvent placer en retrait celles et ceux qui ne mériteraient pas leur part de destinée…

Un livre que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande !

Éric

Blog Débredinages

Richesse oblige

Hannelore Cayre

Éditions Métailié

18€

Mictlan de Sébastien Rutés

Mictlán

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre ne vous laissera vraiment pas indifférent, car il décrit les choses avec un réalisme froid, direct, et ne s’embarrasse nullement de pathos ou de modérations…

Il met en perspectives ce qui existe, s’organise, se met en place, sans aucune morale, avec une violence abjecte permanente, car seule la loi du plus fort domine les fonctionnements, aucune échappatoire n’est possible pour celui qui s’y est enferré…

Nous ne savons pas en quel pays nous nous trouvons, mais l’hypothèse d’un pays d’Amérique Centrale ou Latine, où les conquêtes et positionnements sociaux s’intègrent toujours avec le poids des castes, des hiérarchies, avec une violence assumée si habituelle, semble prendre naissance…

Le livre se lit d’une traite, ne permet pas de respirer, on le vit en apnée récurrente, d’autant plus qu’il est écrit avec une ponctuation rare, qui juxtapose des phrases très longues, parfois de plusieurs pages, pour que la lectrice ou le lecteur ne puisse pas se reprendre, pour qu’il s’époumone, en découvrant les descriptifs du narrateur, lui-même conducteur d’un camion très particulier, qui ne peut imaginer s’arrêter un seul instant, en son trajet indéfini, d’une longueur dense…

Le Gros conduit un camion, en binôme avec Le Vieux.

Ce camion renferme des cadavres de personnes mortes, de mort violente, très violente même…

Comme il n’est pas possible que ces personnes puissent être inhumées sans enquête judiciaro-policière, qu’il n’est pas envisageable, non plus, pour les édiles, d’imaginer que des procès s’ouvrent, rien ne vaut le déplacement de ces cadavres dans un camion qui les transportera bien loin, pour qu’ils ne soient pas retrouvés, que le sens de leur disparition conserve son énigme irrésolue…

Gros et Vieux sont payés pour cette « mission », même si Vieux aimerait bien retrouver le cadavre de sa fille, qu’il sait décédée, qu’il a mal aimée cependant – ce qui le mine -, en s’infiltrant dans le coffre de cargaison, et qu’ils ne peuvent, tous deux, s’arrêter, que pour faire le plein d’essence ou pour acheter quelques nourritures.

Mais ces arrêts doivent être rares, limités, très rapides, car le chargement ne doit, en aucun cas, éveiller des soupçons, sinon les commanditaires de Vieux et Gros seraient menacés et les conducteurs alternatifs du camion qui travaillent douze heure de suite, chacun, pendant que l’autre tente de dormir, seraient aussi, bien mal en point, et leur vie plus que fébrile et raccourcie…

Tout au long de l’enchaînement des cent cinquante pages, ce livre prenant, dur, rude, difficile, qui laisse sans répit, sans aucun espoir, où s’amoncellent des violences et tueries, vous vivrez, sous très haute tension, et vous serez le témoin exclusif de :

  • Règlements de compte entre gangs ou castes différenciés, qui observent avec attention le trajet du camion, qui veulent s’en accaparer le chargement pour le moins compliqué, insolite et morbide. Gros et Vieux n’ont qu’une chose à laquelle penser et se référencer : tout faire pour reprendre leur chemin et continuer leur route, coûte que coûte.
  • Rencontres avec un archéologue, particulièrement heureux d’être pris en stop, mais bien désarçonné par les situations de tensions et combats qu’il doit affronter avec Gros et Vieux, qui lui laissent poursuivre son ascension à pied, seul, car il ne lui est plus possible de pénétrer de tels dangers permanents, car le camion est source de convoitise, avec combats en armes fréquents.
  • Coups de téléphone avec les commanditaires, toujours vindicatifs et arrogants, mais que Vieux et Gros savent neutraliser, car la réussite de la survie des édiles répond d’abord du succès de leur propre mission affectée.
  • Finalisations, alors que tous les espaces de passage, entre station-service et contrôles routiers, auront été lieux et moments de sauvageries, de montées vers les sphères des sommets, pour tenter de se mettre en communication avec les forces des esprits, avec le légendaire Mictlan, où les morts et défunts peuvent enfin espérer l’oubli, une sorte de paix…
  • Discussions entre Gros et Vieux qui se scrutent, s’invectivent et s’assomment parfois, mais qui restent compagnons solidaires des infortunes vécues et à subir.
  • Violences qui se succèdent, car aucune règle sociale n’existe en ces territoires où seules résonnent et raisonnent les réalités des profiteurs, des manipulateurs, des capteurs des ressources, où le flingue permet la survie, où il faut tuer avant d’être soi-même tué, où aucune analyse morale ou humaniste ne se fait pressentir, où seul l’horizon de la mort apparaît, avec la volonté de retarder son atteinte et sa jonction, au moins pour quelques instants fugaces où l’on se permet de tenter fébrilement d’exister…

Ce livre est souvent insoutenable, provocant, mais il décrit le quotidien de tellement de zones à risques, sans foi ni loi, de notre Terre, qu’il répond surtout d’une dynamique salvatrice, car à force de témoigner et de décrire les horreurs endurées et vécues, peut-être que l’on chercherait à chasser les fomenteurs de troubles, à tenter de créer une nouvelle harmonie positive, tolérante, à l’écoute de l’autre, sans que la terreur et l’effroi soient les dominantes systématisées.

Je n’ai rien contre le fait de décrire les choses vues et lourdes avec des phrases, en enchaînement et sans point, ce qui magnifie la tension et exacerbe les violences qui se succèdent dans l’opus, mais il est nécessaire de lire ce livre d’une traite, de le lire avec une vraie acuité, car sinon le fil se casse et l’atmosphère de pesanteur indéfectible, d’impossibilité de réchapper à la force méchante acérée, deviendrait moins directe, suggérée ou réflexive.

Éric

Blog Débredinages

Mictlan

Sébastien Rutés

Nrf Gallimard

17€

Tuer le fils de Benoît Séverac

TUER LE FILS de Benoît Séverac

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il ne m’était pas arrivé, depuis assez longtemps, de refermer un roman noir, avec une telle belle impression de découverte d’un auteur, que je place dorénavant dans le panthéon du genre, sans aucune hésitation.

Matthieu, avec « deux t », comme pour Saint-Matthieu, surtout pour sa Passion incarnée par Bach, vient de sortir de maison d’arrêt, où il a passé quinze années, pour un meurtre gratuit d’un homosexuel.

Il n’était pas homophobe, il avait perdu sa mère, jeune, en un accident de la route, son père ne l’a jamais aimé, l’a souvent brutalisé, ne lui a jamais accordé de considération.

Comme son paternel avait des idées bien arrêtées, directement radicales, contre les immigrés, contre les homosexuels, contre toutes les personnes qui lui faisaient différence, Matthieu s’est simplement dit que s’il tuait une personne honnie par son père, peut-être que ce dernier lui accorderait un peu d’attention…

Mais Matthieu fut vite arrêté, son père déclara que « même un crime, il ne pouvait le faire proprement… ». Le père n’est jamais venu le voir en cellule.

Pendant sa détention, Matthieu candidate pour un atelier d’écriture, animé par un écrivain qui fut en vue, mais qui ne l’est plus vraiment.

Il s’avère que la plume de Matthieu est repérée alerte, forte, marquante, même s’il écrit souvent, exclusivement, en pensant à ce père qui l’a tellement déconstruit, même si Matthieu a aimé les très rares fois où il le prenait sur sa moto ou l’emmenait voir un concert de Johnny.

L’écrivain l’encourage à poursuivre, il recueille même, alors que l’intendance carcérale le réfute, des textes que produit Matthieu, pour qu’il lui puisse lui donner, de principe, conseils ou avertissements.

Matthieu sort de prison, va voir son père, et quarante-huit heures après cette visite, son père est retrouvé mort, avec la perception des enquêteurs qu’elle n’est pas naturelle, car elle semble maquillée en suicide, par pendaison, avec comme arme du crime, vraisemblable, un cendrier…

Matthieu semble repéré comme le coupable idéal, évident.

L’inspecteur Cérisol, chargé de l’enquête, est un flic endurci, d’expérience, apprécié, aimant son métier.

Il sait qu’il ne faut négliger aucune piste, que toute analyse doit être ouverte et pas exclusivement à charge, centrée sur un seul faisceau d’indices, fusse-t-il très crédible…

Il passe un temps infini au travail, mais n’oublie pas son épouse aimée, Sylvia, aveugle depuis bon nombre d’années, kinésithérapeute et sportive de haut-niveau.

Sylvia connaît son homme par cœur, elle analyse vite ses doutes ou contraintes.

Cérisol s’accorde quelques rares moments de grâce, en dégustant avec délice et frénésie de multiples confitures, sorte de péché personnel qui lui donne ressort et énergie.

Il regrette simplement, par fréquences, de ne pas avoir eu d’enfant, mais Sylvie ne le désirait plus, son handicap ayant créé comme une forme de repoussoir…

En ce roman noir, ciselé et palpitant, vous rencontrerez pêle-mêle :

  • Un collègue de l’inspecteur, Nicodemo, Portugais d’origine, catholique pratiquant, qui apprécie assez peu que l’on se moque du religieux, de ses rites, mais qui finit par trouver lassant son fil de vie organisé, seulement, pour des retrouvailles de familles, que lui seul structure, au fur et à mesure des célébrations allant de la première communion, à la confirmation, jusqu’à la communion solennelle…
  • Un jeune collègue de l’inspecteur, Grospierres, diplômé d’un doctorat, au phrasé élégant et un rien suranné, qui vit son métier avec la volonté de tenter de le dépoussiérer, de rendre la justice, qui peut agacer et mettre en désordre des pratiques huilées, dont les rapports, avec Cérisol, fluctuent, d’un plaisir de travail partagé commun à l’affrontement usant de méthodes différentes.
  • Des membres d’association de réparations de vieilles motos, qui se retrouvent surtout pour consacrer leurs opinions extrémistes, où la nostalgie du troisième Reich semble à peine camouflée.
  • Un écrivain, responsable d’atelier d’écriture en maison d’arrêt, consécrateur de la nouvelle orientation de Matthieu, dont les réflexions et communications semblent tellement scénarisées ou préparées, qu’il n’apparaît ni d’honnêteté insoupçonnée, ni de cohérence relationnelle absolue…
  • Un hôpital où l’on veut soigner un inspecteur qui vient de faire une crise de diabète redoutable, alors que ce dernier ne voudra jamais laisser une enquête fondamentale se dérouler sans son intervention, sans sa gouverne…
  • La présence récurrente de chansons françaises, sorties tout droit du Front Populaire, aux paroles volontaristes et tendres, et du parcours gustatif affirmé de senteurs de confitures, toujours poétisées et inspirées.

Le suspense vous tient en haleine en permanence, et l’écriture, bordée de références culturelles et historico-sociétales, se place, avec bonheur, entre découverte des fragments du manuscrit de Matthieu et avancée de l’enquête, avec rebondissements vifs.

Suivez mes pas, prenez ce plaisir de lecture réflexif et captivant !

Éric

Blog Débredinages

Tuer le fils

Benoît Séverac

La manufacture de livres

18.90€

La soustraction des possibles de Joseph Incarnoda

Attention, Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre écrit sans concession, de manière très directe, rude et corrosive, ne vous laissera nullement indifférent, ses messages vous seront inscrits en mémoire pour un bon moment, car il parle d’un passé proche, impudique, où l’argent roi devenait le centre de tout, et il rappelle aussi que ce conditionnement peut ressurgir en permanence, si tenté qu’il se soit évaporé depuis lors…

Aldo Bianchi est un professeur de tennis, bien mis de sa personne, et il sait qu’il plait à certaines de ses élèves, en manque affectif, notamment à celles qui s’ennuient d’une vie pourtant aisée et sans contrainte, mais où le piment, le relief, la capacité d’émotion, la différence attendue, apparaissent peu fréquentes, remplacée par une réalité terne, ankylosée, sclérosée, par la monotonie des habitudes, par la nécessité de toujours paraître, en perfection, au milieu du cœur de jet-set.

Odile s’est laissée séduire par Aldo, elle a même fait en sorte qu’il s’éprenne d’elle, ensemble ils passent du bon temps, Odile se sent revivre, se sent reféminisée, à la fois sur le plan intime et dans sa projection future.

Elle aime Aldo, mais elle ne sait si la réciprocité est assurée, alors elle l’invite dans des restaurants qualitatifs, lui offre des cadeaux de marque, en évitant qu’il prenne ses attentions comme une acceptation d’une situation de gigolo.

Odile délaisse son mari, qui semble accepter que sa femme recherche l’amour, ailleurs, même s’il regrette que toute sa fortune soit aussi utilisée pour ce type de caprices, lui qui travaille sans relâche dans des affaires que l’on ne cerne pas, mais qui apparaissent clairement avec des oublis de sens moral, même si en cette Suisse Genevoise, la fin et la faim d’argent justifient les moyens et le fait d’avoir des moyens, de forts moyens même…

En cette période de fin des années quatre-vingts, en Helvétie du monde des affaires, le mari d’Odile mise sur les OGM, susceptibles de rapporter beaucoup…

Svetlana travaille en une Banque d’importance, référencée sur Zürich, elle est le bras droit du Directeur, mais elle attend beaucoup plus de sa carrière, elle est prête à donner de sa personne, jusqu’à la limite de la convenance, pour faire fructifier son désir de possession financière, pour assurer la sécurité de sa fille, elle qui a vécu la pauvreté en République Tchèque et n’imagine pas, une seule fois, revenir en arrière, en cette condition honnie…

Christophe Noir, un banquier sans scrupule, apte à toutes les bassesses, pourvu que les stratégies rapportent, n’imagine pas ne pas conquérir Svetlana, elle qu’il considère comme l’incarnation absolue de la femme désirable, à posséder, puisqu’il vit de sa puissance, que le corps d’une femme n’est repéré que par sa chair à assouvir…

Aldo remarque Svetlana, en une soirée, lui qu’Odile a affecté pour des missions de confiance, entre France et Suisse, en transport d’argent très secret, qu’il camoufle comme s’il était VRP, et il se sent plus que fortement attiré par la Belle, et la réciprocité semblerait assez envisageable, avec une perception qu’un début d’amour pourrait même se tisser…

Ensemble ils décident de s’unir pour tenter d’obtenir le jackpot, qui leur assurera un avenir financier très fiable, la promesse d’un bonheur permanent, puisqu’ils croient que le « bonheur c’est d’avoir… », mais les personnes rencontrées, dans leurs organisations et missions respectives, n’hésitent pas à combiner avec la violence ou le crime, et ils sembleraient l’oublier, et il conviendrait qu’ils se rappellent de ne pas tenter de se bruler les ailes, par trop forte avidité…

Ce livre, bien mené, avec une narration décapante qui, si elle se place à la fin des années quatre-vingt, à la future chute de l’URSS prévisible et déjà en prémices, en pleine période du capitalisme triomphant, de la richesse présentée et positionnée sans aucune retenue, en totale impudeur, structure des renvois réguliers en nos temps présents, avec un humour cinglant et vif.

Vous aurez ainsi la possibilité de côtoyer :

  • Un ancien immigré Chilien, qui a connu les geôles de Pinochet, qui se verrait, cependant, bien devenir nouveau riche, surtout pour assurer son addiction au jeu…
  • Des sbires de la mafia Albanaise, prêteurs usuriers et proxénètes ayant maté des filles, en leur faisant vivre des sévices effroyables, mais qu’elles ont fini par endurer et même capter, si l’on peut dire, qui maintenant sont prêtes à faire tout ce qu’on leur demande, avec l’espoir d’une petite reconnaissance, d’une once de liberté et de finances coulant à flot…
  • Un Papy Corse, en fin de vie, mais toujours partant pour un nouveau coup, pour faire fructifier son magot, pour le respect de la famille et de son aura, pour l’assurance d’une vie confortable pour sa petite fille. Sa sœur suit ses consignes, agit, et elle est toute aussi capable de profiter d’un moment apprécié, en un bouchon sur Lyon, que d’organiser un règlement de compte sanglant, pour punir celles et ceux qui auraient voulu se risquer à la détrousser ou à empiéter sur son domaine. On l’appelle Mimi, elle sait repérer les failles de celles et ceux avec lesquels elle travaille, elle voit vite que Svetlana et Aldo tombent dans le sentimentalisme affectif, qu’ils s’aiment, ce qui semblerait compromettant pour le maintien d’affaires solides et ce qui pourrait, aussi, les entraîner en une chute précipitée…
  • Un détective privé qui, sollicité par Odile, traîne ses pieds pour prendre des photos d’amants qui oublient leurs promesses, qui se demande comment l’on peut encore se vautrer de sentimentalisme, alors que l’argent ne sait plus comment être dépensé, en ces familles du bord du lac Léman, totalement grandiloquentes, heureuses et factices de leurs trains de vie, totalement inconséquentes en la platitude de leurs discours ou de leurs projets…
  • Un couple de Zurichois, sans enfant, qui semblerait accepter l’ouverture, la critique et la tolérance, mais qui sait garder des secrets, surtout assurer ses arrières, en acceptant toutes les compromissions et les désaveux de la soi—disant amitié économique…

Vous apprécierez aussi les légèretés et poésies de l’auteur, qui revient régulièrement à l’analyse des romans et textes narratifs de Ramuz, par récurrences dans le livre ; Ramuz, que Céline reconnaissait comme un véritable auteur (ce qui était très rare chez lui), ce qui me donne envie d’aller plus loin et de lire ou relire son œuvre.

Et vous refermerez cet opus en vous disant que si l’argent ne fait pas le bonheur, « cela aide à faire les commissions », comme disait le philosophe Coluche, mais s’il convenait d’être trop gourmand, une alerte doit transparaître, nous éveiller, pour rappeler que bien mal acquis ne profite jamais et que l’argent roi fait souvent perdre la raison et parfois tous les essentiels…

Éric

Blog Débredinages

La soustraction des possibles

Joseph Incardona

Éditions Finitude

23.50€

Artana ! Artana ! de Didier Daeninckx

Amie Lectrice et Ami Lecteur, le titre du livre de mon auteur vénéré pourrait vous apparaître bien étrange…

Il identifie le cri de ralliement des veilleurs, qui alertent les revendeurs de la venue de la police ou de quelqu’un de « suspect », pour éviter qu’ils soient pris sur le fait de leurs trafics…

Didier Daeninckx a écrit ce livre, alors qu’il a dû quitter sa banlieue Parisienne natale, et lieu de vie de plus de cinquante ans, car il a été la victime d’un incendie criminel et de menaces, lui qui a toujours défendu les Cités, qui a toujours aimé ses métissages, qui a toujours plaidé pour la concorde, qui a toujours milité, avec engagements, pour la reconnaissance de ses créativités, pour la sortir de ses isolements.

Il n’était pas question, pour lui, de céder aux chantages, mais il avait aussi la sécurité de son couple à assurer, et, comme la banlieue se transformait, par endroits, en mafia organisée, il décida de prendre la plume, de dénoncer les lâchetés des édiles qui préfèrent combiner avec les malfaisants plutôt que de les écarter, qui se transforment en corrompus pour défendre leurs pouvoirs et pré-carrés en laissant les bas trafics continuer à perdurer…

Et pourtant les trafics s’associent à des violences infinies qui terrassent dans l’abandon des pans entiers de quartiers qui n’en peuvent plus de dépendre des acteurs du monde des stupéfiants, de l’argent facile, du crime organisé…

Érik Ketezer est vétérinaire en Normandie et s’est installé dans les anciens quartiers bourgeois et de « cottage » de la famille Renault.

Sa clinique fonctionne bien, il est apprécié, dispose d’une clientèle fidèle qui connaît ses compétences, sa faculté à trouver rapidement le geste inspiré, pour remettre sur pied tous les animaux de compagnie appréciée.

Il connaît bien la banlieue parisienne où il a vécu une bonne partie de sa vie.

Il est appelé par la sœur et la mère de son ancienne petite amie, qui croupit dans un asile d’aliénés, qui semble totalement sous emprise, dans l’impossibilité de sortir d’une dépression emmurée.

Le frère de la famille vient d’être trouvé mort en Thaïlande et Érik est sollicité pour accomplir les démarches de rapatriement du corps.

Érik accepte la demande formulée, va rencontrer, sur place, des personnels consulaires et des relations de travail et d’affaires du frère décédé, qui était un passionné de plongée et qui avait organisé, sur site, une entreprise d’accompagnement de touristes pour des lieux magiques à explorer.

L’histoire, narrée efficacement, ciselée à la manière des veines habituelles de roman noir chez l’auteur, vous offrira :

  • La connaissance de la Thaïlande où s’interpénètrent populations locales, plus ou moins appâtées par les gains promis par les occidentaux de passage, organisant des projets suspects et souvent clandestins.
  • Le repérage que de nombreux responsables politiques des Cités croisent relation avec des personnes peu scrupuleuses, en Thaïlande, sous fond de sexe, de lucre, d’alcool à flot au prix invraisemblable, comme si la débauche planifiée sur place et l’envie de sortir de la condition habituelle livraient à tous les excès, en échange du silence absolu en chape d’acier, de l’acceptation, de retour en France, de ne rien dire qui pourrait remettre en question des états de fait, pourtant bien inquiétants au sein des trafics de drogue et de l’élimination criminelle de ceux qui dérangent.
  • Le lien direct entre trafiquants et édiles municipaux. Ces derniers ont reçu l’appui des réseaux, pour être élus ou conserver leur pouvoir, y compris avec des campagnes sans scrupules et des acceptations d’intégration de personnes peu recommandables dans les services publics, sans respect des règles habituelles de recrutement. Les trafiquants peuvent compter, en échange, sur le silence des responsables sur leurs organisations et sur le blanchiment de leurs finances…
  • La préférence donnée à la violence, à l’intimidation, à la mise en œuvre de foyers de tension, pour mettre à bas, empêcher toute forme de contestation, de débat différent, et surtout pour que ne puissent être dévoilées les arnaques et compromissions.
  • La destruction permanente des fondements des Cités, du désintéressement initial de leurs représentants, par la baisse drastique des subventions pour remédier aux contraintes de logements vétustes, pour améliorer des groupes scolaires en lambeaux, pour appuyer, par subventions, des initiatives, car l’on préfère utiliser les subsides pour des opérations de communication, pour des relations extérieures, au détriment de la justesse et de la justice, en enrichissant les mercantiles de tous acabits.

Quand Érik comprendra pourquoi son ancienne petite amie avait déféqué sur la tombe d’un ancien édile municipal, geste qui l’entraînera en cet asile d’aliénés, il ne pourra que se précipiter pour lui dire qu’il a enfin compris le sens de son acte, que son frère décédé avait aussi cerné…

Cette décision directe et cet acte impitoyable symbolisaient déjà le cri de détresse contre des personnalités malsaines, manipulatrices, qui ont inscrit la première pierre d’une banlieue – autrefois ouverte et multiple, tolérante et conquérante, malgré les misères – instituée comme le sentier permanent des trafics et mafias, avec des subordinations directes entre personnalités politiques et monde des stupéfiants et de la violence.

On retrouve les mêmes germes insupportables des villes Italiennes de Calabre, de Campanie et de Sicile, où gangrènent, depuis des lustres, des sociétés secrètes, qui donnent un peu d’argent à ceux qui en manqueraient, pour qu’ils leur lèchent la main et deviennent serviles.

Quand la délinquance pénètre le service public, quand le ramassage des ordures et le dysfonctionnement des ascenseurs des tours passe après l’avidité des clans, quand les réseaux islamistes s’interpénètrent pour placer des personnes à elles aux postes clefs municipaux, interdisant toute ouverture d’’esprit, plaçant dans les bibliothèques tous les ouvrages de la mouvance nouvelle rouge brune, l’on ressort révolté, et la lecture de Daeninckx, toujours bienfaisante, démontre que le combat pour un renouveau commence dès à présent.

Lisez ce livre direct, sans concession, écrit comme un coup de poing de face, qui vise à réveiller les consciences, à dire ce qui est, avec la volonté qu’il ne se perpétue pas, et qui plaide pour que des forces progressistes reviennent prendre le destin de ces quartiers, pour que les personnes délaissées ou abandonnées reçoivent enfin une nouvelle attention salvatrice !

Éric

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Artana ! Artana !

Didier Daeninckx

Nrf Gallimard

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