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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Éloge de l’énergie vagabonde de Sylvain Tesson

Il faut être Sylvain Tesson pour imaginer un tel périple.

J’aime cet homme qui décide de partir à pied, à cheval, à vélo, en observant, au fil de sa marche, du pas d’équidé ou en pédalant, ce qui l’entoure, fixé par un unique but qu’il s’est défini, appuyé par ses lectures littéraires érudites, ses réflexions aiguisées.

Il partira de ce qui reste de la mer d’Aral pour joindre la mer Méditerranée à Ceyhan, en Turquie, en suivant l’oléoduc (à l’époque de son voyage encore en construction) qui traverse l’Oustiourt, les steppes Kazakhes, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kurdistan.

Cette réalisation économique majeure vise à permettre l’alimentation en énergie fossilisée de tout le bloc occidental, en évitant les zones de tension, en encerclant volontairement la Russie, en assurant la frénésie de la circulation pétrolière par des tubes souterrains prônant une sécurité maximale, réfractaire à toute velléité conflictuelle, guerrière ou de captation nationalisée par des intérêts des États.

Sylvain Tesson va effectuer ce voyage au long cours avec sa bicyclette, endurant des climats extrêmes, parcourant des zones désertiques, rencontrant des ingénieurs ouverts sur leurs métiers mais sans vrais scrupules sur les enjeux de développement de leurs entreprises, qui prennent le vrai pouvoir économique dans les pays dont ils exploitent les richesses, sans aucune analyse conséquentielle sur l’environnement.

L’auteur verra, une nouvelle fois, que la mer d’Aral n’existe plus, pompée de manière scandaleuse par le plan pluriannuel ex-soviétique sur la culture du coton, qui draina les deux rivières principales qui alimentaient la mer intérieure pour les détourner de leur cours, pour irriguer les plantations.

Il ne reste plus qu’un filet de mer, elle est devenue avec son assèchement et ses carcasses de bateaux échoués le symbole de la destruction de la nature, de l’impossibilité de la reconstituer, sans peu d’état d’âme humain.

Les steppes Kazakhes renvoient vers les anciennes hordes mongoles, vers les campagnes à cheval, vers les rencontres avec des hommes d’apparences rustres, toujours prêts cependant à accueillir l’étranger pour boire le thé.

La mer Caspienne devient une mer noire, au sens littéral du terme, car les derricks permanents, les exploitations pétrolières de Bakou en font un résidu de dépôt pétrolier qui pénètre les sens, identifie l’air respiré à l’énergie produite pour que marche l’économie mondiale, à plein régime, sans aucune retenue.

L’Azerbaïdjan n’est pas encore, une nouvelle fois, en guerre avec l’Arménie, pour les possessions territoriales revendiquées de part et d’autre pour le Haut-Karabagh, mais le pays glisse sur la pente des afflux de richesses. On y recense à foison la prolifération de grosses berlines, casinos et palaces waltdisneyiens, sans considération des inégalités de redistribution, sans perception du côté factice ou fallacieux de ce développement effréné, sans analyse sur le fait que les majors pétrolières prennent le pas sur la conduite du pays, menacent sa souveraineté, ouvrant la porte à toutes les corruptions les plus viles.

Quand on traverse la Géorgie, comme l’auteur, on passe de l’islam à la chrétienté, de l’ouverture vers la reconquête imaginée de feu l’Empire Ottoman à l’arrimage attendu vers l’Europe.

Il reste que l’oléoduc produit les mêmes effets : concentration économique aux mains des entreprises pétrolières, identification des ressources du pays sur l’exclusivité de cette présence énergétique.

Sylvain Tesson passera en Kurdistan, comprendra, en discutant avec son peuple, son attachement viscéral pour une souveraineté attendue, alors qu’il est bridé par trois états qui annihilent son existence.

Il percevra leur détachement apparent face à la présence de l’oléoduc, alors qu’il menace fortement leurs libertés, car qui contrôle l’énergie contrôle la vie économique du pays, le travail de sa population.

L’arrivée en Turquie avec la présence de tankers qui attendent avec effervescence de remplir leurs cuves offre le final d’un voyage inédit, maîtrisé.

Il a permis à l’auteur de se livrer à cette philosophie ouverte : si le principe de la thermodynamique permet de transformer de la chaleur en énergie, pourquoi ne pas imaginer qu’il s’applique aussi à l’espèce humaine, qui pourrait en marchant, en pédalant, concentrer son effort de création de chaleur corporelle pour alimenter l’énergie de l’esprit, son élévation culturelle.

Je me plais à dire que si je marche en ville ou en forêt, j’alimente ainsi ma capacité à méditer, réfléchir, à m’ouvrir à l’autre.

Un livre passionnant, très précis, associant recueil de géographie économique, d’ethnologie comparée, de promenades offertes aux rencontres, en suivant le tracé d’une des plus imposantes réalisations capitalistiques, l’oléoduc du pétrole, qui part de feu la mer d’Aral à la Méditerranée, en évitant soigneusement tout le Moyen-Orient troublé, toutes les zones de contestations potentielles citoyennes.

On ne ressort pas de cette lecture sans pessimisme sur la nature humaine…

Éric

Blog Débredinages

Éloge de l’énergie vagabonde

Sylvain Tesson

Livre intégré dans la collection Bouquins, sous le titre L’énergie vagabonde, édité chez Robert Laffont

L’axe du loup de Sylvain Tesson

Amie Lectrice et ami Lecteur, je vais vous livrer une confidence.

Sylvain Tesson me fascine plus que fortement.

J’aime son écriture très stylisée mêlant érudition, précision des termes qui élève, j’apprécie infiniment sa force installée de conteur de voyages, de vagabondages, qui le place sur les traces installées des explorateurs narrant leurs découvertes, des ethnologues avisés.

Mon fils aîné connaissant ma propension à lire tout ce que Sylvain Tesson publie, m’a offert un recueil de textes compilés par l’auteur, paru dans la collection Bouquins, enrichis d’inédits, de croquis et impressions sur le vif de l’écrivain, qu’il confie chaque soir avant son bivouac, sur des carnets de feuilles de riz qui pèsent moins lourd dans son sac à dos.

Je reviendrai vers vous, fréquemment, amie Lectrice et ami lecteur, en ce blog, pour vous raconter mes retours de lecture qui vont foisonner allègrement avec mes promenades au sein des récits de Sylvain Tesson, que j’avais déjà lus pour certains, pour d’autres que j’ai découverts.

Je n’avais jamais lu L’Axe du loup.

Comme souvent chez Sylvain Tesson, le désir d’une longue errance à pied, cheval ou bicyclette – car il n’imagine pas traverser les contrées en des rythmes programmés par l’énergie fossilisée – vient de lectures qui l’ont transporté.

Pour ce livre passionnant, Sylvain Tesson a puisé ses énergies au travers du livre de Slavomir Rawicz, A marche forcée, qui raconte le périple incroyable d’évadés du goulag stalinien, leur épopée pour retrouver la liberté.

Mais conquérir la liberté en partant de Sibérie – en tentant de traverser l’immensité de l’Union Soviétique de l’époque, sans se faire repérer, en marchant de nuit, en affrontant les dangers du climat rude, des montagnes, des forêts occupées légitimement par les animaux sauvages, notamment les ours et loups, pour atteindre l’Inde, en un périple de 6000 km – constitue plus qu’une gageure, un pari fou, une impossibilité manifeste.

Le livre a souvent été contesté pour ses jugées approximations, exagérations, facilités à sortir de ce qui apparaîtrait comme le rationnel incarné, mais Sylvain Tesson, sans jugement, avec conviction, considère que l’âme de l’homme, quand elle est guidée par le refus des oppressions, par l’affirmation absolue de se sauver pour vivre libre – car sans liberté la vie ne vaut pas la peine d’être vécue (Jean Moulin) – peut produire des richesses insoupçonnables.

Il considère Rawicz comme quelqu’un qui a porté le flambeau de la liberté contre tous les obscurantismes.

Il a décidé de suivre ses pas, de refaire le chemin des évadés du goulag, en marchant comme eux, en pénétrant les mêmes dangereuses et inaccessibles contrées qu’eux, en leur rendant à chaque pas honneur, mais en homme libre, fortement grâce à eux !

Sylvain Tesson va affronter bien des tourments et des épreuves, mais va aussi faire des rencontres insoupçonnées, en cette marche qui lui prendra plusieurs mois.

Il commence son périple dans le lit de la Lena, en Sibérie, où il débusque des cerfs.

Il suit leurs pistes, inspiré par sa fascination pour cet animal, « vierge de tout meurtre, qui sait user de ses bois sans violence et qui n’a pas la placidité de l’ovin face à la mort ».

Il essaie d’éviter les ours et les moustiques, comprend l’utilité de clochettes qu’on lui a offertes, qui prévient sa venue, qui a pour objectif d’effrayer un brin le plantigrade pour proscrire une rencontre directe.

Il suit le lac Baïkal, qui deviendra plus tard une de ses destinations majeures et référentes, pour s’y isoler en cabane pendant six mois.

Quand le lac constitue un plat calme, il marche en bord d’eau, quand il est jouxté par des falaises, il part en escalade.

Il traverse le pays Bouriate, saigné par les sauvages répressions antireligieuses staliniennes des années 30, qui vit la population émigrer notamment en Mongolie.

Il déguste les spécialités, que l’on retrouve aussi en pays baltes, avec poissons fumés, cornichons sucrés, brassées de myrtilles et groseilles.

Il arrive en Mongolie, n’imagine pas son vagabondage – entièrement réalisé à pied depuis la Sibérie – se poursuivre sans recours à un cheval, l’animal sacré du pays, couvert de steppes et de déserts denses.

Il achète un cheval qu’il nomme Slavomir.

Il parcourt à son pas les étendues du pays où il est toujours reçu avec égards par les paysans aux yourtes, vivant au rythme de son cheval qui doit dénicher suffisamment d’arbustes, petits herbages, bien rares en ces latitudes, pour poursuivre son chemin.

On lui raconte des évasions, des récits d’évadés du goulag,  il met ainsi des témoignages probants sur le récit de Rawicz.

Ce dernier raconte qu’il a traversé le Gobi, mais y survivre, surtout en étant déjà décharné, apparaît compliqué.

il reste que d’autres itinéraires s’avèrent moins arides, disposent de puits, mais ils offrent les visages à découvert de ceux qui fuient et ne veulent pas être repris, surtout en ayant accompli déjà un tel périple.

Sylvain Tesson devise avec les Mongols sur la destinée prodigieuse du baron Von Ungern-Sternberg qui a voulu délivrer les terres des steppes avec une armée composite, contre les soviets, comme Lawrence voulait délivrer l’Arabie du joug turc.

Sylvain Tesson est rejoint par son ami Thomas Goisque, photographe émérite, ils entament tous deux la traversée du Gobi, qui était parfois parsemé selon Rawicz de palmiers avec oued, mais que Sylvain Tesson repère sans autre signifiance que sable et arbustes, bien maigres pour son cheval.

Mais la mémoire de l’homme acculé, qui cherche à tous prix à se sauver des enfers peut aussi avoir vécu des mirages désertiques, porteurs d’eau et donc d’espoirs.

Sylvain Tesson atteint le Tibet, ses montagnes qui touchent le ciel, il ne peut que s’affliger des campagnes de propagande chinoise destructrice de civilisations.

Il fait un bout de chemin avec des pèlerins, il admire leur abnégation, leur capacité à pratiquer leur foi en endurant autant d’ascétisme.

Puis Sylvain rejoint l’Inde et se pose questions sur la notion d’impossible.

Après tant de mois de marches sur les traces des évadés de l’enfer, il déclame « qu’aucune idéologie ne réussira à cadenasser quiconque, qu’aucun dogue affidé à ces idéologues n’empêchera les hommes de partir regagner leur liberté ».

Il nous est impératif, en ces périodes résurgentes des obscurantismes de toutes sortes, de suivre ces traces-là de Sylvain Tesson .

Éric

Blog Débredinages

L’axe du loup

Sylvain Tesson

Livre intégré dans le formidable recueil Bouquins : Sylvain Tesson, l’énergie vagabonde

Trente Grammes de Gabrielle Massat

Attention talent majeur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais déjà été fortement impressionné par l’opus de Gabrielle Massat, Le goût du rouge à lèvres de ma mère, écrit comme un disciple surfant (en toutes les acceptions du mot…) sur les vagues inspiratrices de Don Wislow, qui m’avait transporté.

J’ai rencontré l’auteure à Quais du Polar début juillet, sur Lyon (cf photo ci-dessous), et Gabrielle concilie simplicité relationnelle, facilité appréciée de discussion, humeur attachante.

Je me suis permis de lui dire, sans trahir les débats du jury du prix des lecteurs, auquel je faisais partie, que son livre avait été très référencé, qu’il s’était placé dans les retours de lecture les plus marquants.

J’ai pu aussi savourer ses élans d’écriture, qu’elle a narrés avec brio lors d’un débat avec des lecteurs, en présence de l’auteure Hannelore Cayre, avec la timidité de celle qui s’octroie, sans le repérer encore, une place dans le panthéon des écrivains de roman noir, qui s’affiche avec modestie et plaisir de dialogue avec celles et ceux qui constituent son public.

J’ai lu avec une vraie passion, son nouvel opus Trente Grammes.

Ce livre tient en haleine, distribue des personnages entiers, directs, sans concession, même s’ils sont pétris de fêlures, intègre une profusion d’épisodes très visuels, filmiques au milieu des trafiquants d’art, de leurs sbires de basses manœuvres très violentes ou de talents géniaux de faussaires.

Yannick est parti tôt de chez lui, battu par son père, sans soutien suffisant de sa mère et de son frère, perçu comme sans talent pour le dessin ou le graphisme par le paternel, professeur d’arts plastiques.

Le jour où il s’est fait mordre par un chien féroce, alors qu’il arpentait un secteur pour produire une œuvre collective de street-art, il s’est fait tabasser par le père, qui ne se sentait pas concerné par sa blessure canine, qui trouvait surtout bien médiocre la fresque urbaine…

Yannick avait dix-huit ans, il a rencontré Phoenix, devenu son amant, issu des anciennes terres soviétiques asiatiques.

Yannick est devenu le conseiller premier de Fedor, un Russe prêt à tout pour s’enrichir, qui a quitté son pays quand sa femme et son fils ont été exécutés crapuleusement en représailles de ses agissements locaux douteux.

Fedor s’est reconverti dans le trafic de faux tableaux, en organisant une société d’apparence totalement légale, qui réunit amateurs réels et connaisseurs patentés de l’art, comme Yannick, faussaires de talents , capables de s’immiscer dans les moindres reliefs de vie et de gestes de tous les peintres pour reproduire leurs œuvres à s’y méprendre face aux originaux, hommes de mains qui peuvent éliminer de sang froid tous les agitateurs, tous ceux qui compromettraient le succès du « commerce ».

Quand une œuvre de Francis Bacon originale, de provenance inconnue, qui a certainement emprunté des circuits contestables, se retrouve chez une ancienne responsable de réseaux de prostitution nigérians, que sa transaction financière menée par la société de Fedor, par Yannick en direct, est découverte par la police, la valeur patrimoniale de plusieurs millions d’euros de l’œuvre pourrait être compromise…

La société a fauté, elle doit être punie, Yannick doit notamment en payer le prix.

On lui fait avaler de force une dose létale de Doliprane.

Il s’en sort de justesse par l’intervention de Phoenix, mais doit subir une transplantation de foie difficile, aux effets collatéraux suffocants pour sa santé, d’autant plus qu’il ne peut plus se nourrir correctement.

Il préfère s’échapper par les drogues, ce qui accentue sa détérioration visible, sa pâleur jaunâtre récurrente.

Le décor est planté, la lecture s’insère avec une succession de chausse trappes, de perceptions contradictoires, de manipulations, de violences saisissantes, permettant de consacrer un roman noir qualitatif, porteur, excellement écrit, en un style ciselé, décapant, qui raconte ce qui est, sans pathos, car le réel est souvent plus terrifiant que le fictif.

Vous trouverez, incorporé dans ce fort roman, pèle mêle, les ingrédients suivants :

  • Une faussaire qui a toujours été attachée à Yannick, car, tous deux sont des romantiques et des amoureux de l’art, qui est capable de se mettre dans la peau, dans les émois de Bacon, pour rendre un faux encore plus crédible qu’un vrai.
  • Un responsable de société qui peut apparaître doux avec ses enfants, débordant d’affection et de reconnaissance pour des responsables d’hôpitaux, ayant sauvé ses jumeaux prématurés, mais qui n’hésite pas à combiner, dénoncer, pactiser, pour éliminer tous ceux qui auraient eu le malheur de ne pas respecter sa ligne définie.
  • Une policière, Sonia, amante énergique et passionnelle par fulgurances de Yannick, qui ne mélangerait pas son métier et ses libertinages, qui veut venger la mort d’un de ses collègues, qui considèrera toujours Yannick comme un être sensible égaré dans l’univers de la férocité.
  • Le frère de Yannick, qui réussit à percer timidement dans l’art, grâce aux réseaux torturés de Fedor, des entregents de Yannick, qui aime follement sa fille, mais qui s’assume peu dans toutes ses contraintes de vie rudes, qui erre.
  • Un amour absolu, intense, complexe, dur, tendu, entre Phoenix le tueur sous contrat et Yannick l’idéaliste, qui ne peut plus se sortir de ses guêpiers illégaux, qui lui ont procuré aisance et plaisir, mais aussi angoisse et fin de vie potentiellement rapide…

Ce livre se lit avec la saveur d’un grand vin, comme un Côte Rôtie, avec délicatesse et finesse car il décrit l’univers de l’art moderne avec minutie et précision, y compris dans des interrelations souterraines obscures et malsaines, en y affectant des personnages heureux de vivre leurs passions au milieu des déboires et tensions illégales.

Il se parcourt avec l’assurance de suspense très maîtrisé, où l’on ne sait jamais si le pire arrivera ou si l’espoir peut encore se placer en suspension, comme un malt des Highlands dont la teneur âpre reste en bouche, maintient la réflexion ouverte.

Bravo à Gabrielle Massat pour son talent qui n’est plus prometteur, car il est évident et fiable !

Éric

Blog Débredinages

Trente Grammes

Gabrielle Massat

Éditions du masque

20€

Photographie personnelle de Gabrielle Massat à Quais du Polar 2021, à Lyon

Robert Liris, Chercheur de Mystères : Entretiens avec Claude Arz

Amie Lectrice et Ami Lecteur, cette humble chronique nécessite d’abord un préambule.

Robert Liris fut mon émérite professeur, en histoire-géographie, pour mes classes de 4ème et 3ème, entre 1976 et 1978, au collège Jules Ferry de Vichy.

Sans que cela puisse être assimilé à une quelconque allégeance laudatrice circonstancielle, je revendique avec forte sincérité qu’il m’a profondément marqué !

Son enseignement était toujours vivant, appuyé sur des assises documentaires, suscitant le débat, la prise de parole, ce qui était rare et précieux, au milieu de transferts de savoirs plus classiques et académiques chez ses collègues…

Il m’a éveillé, aussi émerveillé, lorsqu’il narrait les rites et cérémoniels de civilisations que je découvrais, en l’écoutant, et je me transportais avidement, grâce à lui, chez les Mayas, Aztèques et Incas.

Il m’a transmis l’envie irrépressible de pouvoir, un jour, me rendre en l’île de Pâques, pour contempler les moais, toucher leurs puissances et profondeurs.

Lorsqu’en juillet 2008, avec mes trois fils et mon épouse, j’ai eu le bonheur de me rendre sur place, pour six jours intenses, dont les ressorts me reviennent en permanence, j’ai eu une pensée majeure pour Robert Liris,  sa capacité initiatrice de transmission des essentiels.

Quand j’étais collégien, j’avais lu, apprécié la musicalité d’un recueil de poèmes qu’il avait composé, en 1977, L’écrit écartelé, opus que je possède toujours, même si j’en ai plus intégré la pénétration sensorielle, aujourd’hui, qu’en ma lecture adolescente.

Robert Liris est toujours resté pudique ; quand je le félicitais pour son livre à cette époque, il n’avait pas engagé de débat, je m’étais donc porté auprès de mon professeur de dessin (à l’époque on ne disait pas encore « arts plastiques » en collège), Daniel Boiteau, qui était son collègue et ami, pour saluer leur créativité !

Ce qui est amusant, c’est que ce professeur de dessin me trouvait toujours « original et décalé », que je trouvais ce message parfaitement en phase avec ma personnalité qui se forgeait…

Robert Liris et Daniel Boiteau avaient été aussi à l’initiative d’un déplacement au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, en 1978, que je découvrais pour la première fois, car la vie culturelle de ma ville natale et de résidence s’arrêtait au boulevardier…, et j’avais été fasciné par le phrasé de Gérard Guillaumat, passeur de mots et de réflexions.

Je suis revenu chez moi, avec une impression réelle d’avoir été fortement déniaisé et, habitant sur Lyon, je fréquente le TNP avec avidité, en me remémorant toujours cette première fois.

J’ai perdu de vue mon très cher professeur pendant mes années de fonction publique territoriale puis de pédagogie pour adultes en conversion professionnelle, mais je le savais très impliqué par le site et le musée de Glozel, qui s’est toujours aussi attaché à moi, puisque son découvreur, son inventeur, Émile Fradin, était un ami de mon grand-père paternel, Laurent, et d’un de ses proches, que j’avais eu aussi en enseignant en français et en histoire-géographie, au même collège vichyssois, en 5ème, Monsieur Gogo.

Lors d’une dédicace du livre de Robert Liris, Vichy Vertigo, mon Papa s’était rendu en la librairie, lui avait demandé un petit mot, pour moi, et j’avais été très honoré que mon Professeur se rappelât de moi et m’accordât son affection.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce livre consacré à ma ville natale, avec la volonté de ne jamais renier ce qui s’y était passé, mais en reconnaissant aussi qu’elle n’avait pas choisi son destin qui l’a marqué funestement…

Elle s’écoulait surtout dans la contemplation pacifique des ors d’art déco qu’elle recèle, dans l’accueil de personnalités de l’Europe intellectuelle qui épousaient les cures pour raffermir leurs débats comme leurs sensibilités.

Et il est important que le label Unesco, de patrimoine mondial, ait été décerné récemment avec Vichy, avec d’autres villes thermales en Europe, pour rappeler cet apport de richesse et de profusion de créations.

Franz Kakfa, que je salue chaque fois que je me trouve à Prague, en son cimetière boisé, avec sa tombe de simple pierre, fait partie des personnes illustres qui ont puisé dans les villes thermales, pour apaiser des souffrances, des sources émotionnelles et affermir des capacités de raconteurs d’histoires ou d’élévations.

J’avais été particulièrement passionné par le descriptif analytique de Robert Liris sur le monument aux morts de la ville de Vichy, avec son guerrier chevaleresque, son épée au sol symbolisant la nécessité de penser d’abord le Monde avec l’éloignement des conflits, comme si l’on se posait en pause, mais avec la possibilité aussi de reprendre le combat, si des alertes impérieuses survenaient, en atteinte aux valeurs humanistes.

J’avais pu renouer, alors, avec mon Professeur, pour nous joindre en direct, et j’en suis très heureux.

Robert signe Robert-Louis.

Cela fait le lien, puisque je préfère les concordances aux hasards, que je trouve souvent explicatifs instantanés bien insuffisants, avec ma passion pour Robert-Louis Stevenson, qui avait francisé le Lewis en Louis, qui ne m’a jamais quittée.

Je sais que je partirai sur ses traces aux Samoa, où il a écrit ses derniers romans que je place au niveau supérieur de la littérature inspirée, qui l’ont fait reconnaître comme le premier anticolonialiste, le premier défenseur des peuples premiers contre l’Impérialisme Britannique.

J’ai déjà suivi ses pas en Écosse, où en 2013, je discutais longuement avec son biographe, en sa maison, en parcourant sa vie fulgurante, ses idéaux de liberté et libertaires, sa plume acérée pour que l’Histoire intègre toutes les petites histoires et surtout les contes populaires qui forgent les croyances, les explications de bien des traits collectifs.

On peut être un intellectuel averti et exigeant et apprécier se préoccuper de la vie des gens simples, pour approfondit la connaissance de ce qui est et ce qui se dit, tenter toujours d’ouvrir des portes, de dégager de nouvelles constructions, pour un mieux-être sociétal.

Robert-Louis Liris et Robert-Louis Stevenson se donnent donc la main, tous deux, avec ses mêmes idéaux, me sont des inspirations récurrentes, porteuses et généreuses.

Robert m’avait précisé, fin juillet, que paraissait un livre d’entretiens sur son parcours multiformes, qu’il voulait me l’offrir.

Notre service public postal, qui oublie souvent depuis quelques temps sa mission de transmission de courrier, pour privilégier son institution bancaire rattachée, a eu du mal à faire le lien entre Bellerive sur Allier et Lyon…

Robert a dû s’y prendre à deux fois, avec deux envois (le premier ne m’est jamais parvenu…), pour que je puisse le lire, à satiété.

Je le remercie pour sa délicatesse et son offrande, et je remercie, aussi, Pierrette, son épouse, qui s’est mobilisée pour que la transmission s’opère.

J’ai pu lire deux fois ce livre, depuis mardi dernier.

Sa lecture m’a transporté, car cet opus s’attache, au travers de questionnements précis et mobilisateurs, à recenser les engagements, réflexions, concrétisations d’expériences que Robert a pu accumuler, développer, structurer pour consacrer une vie entièrement tournée aux acuités des regards, des observations, en essayant de comprendre et cerner, sans pour autant déterminer et trouver, car comme le disait si bien René Char « j’aime la règle qui fixe le geste créatif, mais je déteste cette même règle, si elle se veut intangible, définitive, seule rationnelle… ».

Claude Arz, dont le nom fait aussi bien référence à la nature, à l’eau, à l’ours – animal plantigrade si proche des humanités – et à la médecine (cf Arzt en allemand veut dire « docteur »), sait mettre en perspectives les recherches et passions de Robert qui conduisent à se rendre sur des lieux emplis de forces, comme un impressionniste au milieu du paysage dont il va rendre la saveur, qui décrivent aussi sa réflexion doctrinale de psychohistorien.

Une partie importante du livre est consacrée à Glozel.

Émile Fradin a découvert, en 1924, dans son champ, lors d’un labourage de printemps, nombre d’objets énigmatiques (pièces, vases, idoles…).

Il alerte la communauté scientifique et reçoit l’appui du docteur Morlet.

Toute une panoplie de personnalités importantes font le voyage à Glozel, dont la signification rapportée par Robert s’accorde avec lieu secret et fermé.

Certaines pièces transcrites donnent, en certains esprits, la perception que l’on pourrait avoir découvert une civilisation qui aurait créé la première écriture.

Ce tintamarre dépasse Émile Fradin mais la communauté des scientifiques établis et bien-pensants l’attaque vilement et s’insurge, criant à la manipulation, à l’escroquerie…

J’ai rencontré deux fois, Émile Fradin, et je sais qu’il est un honnête homme.

Si certaines pièces de ce musée inclassable et insolite, que vous devez découvrir lors d’une promenade en Montagne Bourbonnaise où j’ai mes racines familiales, vous paraitront surprenantes, car certains silex semblent bien avoir été rapportés, vous ne pouvez pas considérer ce lieu comme une supercherie archéologique.

Robert et Claude, en leurs discussions, ne cherchent pas à convaincre, mais à relater et transmettre.

Ce lieu est empli de mystères, et justement ces mystères lui attribuent une force unique, qu’elle soit tellurique ou intercédée ; il doit être rappelé que tout ne s’explique pas.

Ce lieu a certainement reçu des adorations de plusieurs couches de civilisations et générations pour solliciter l’appui pour les cultures ou les élevages.

Il renferme des songes et il convient de les respecter, de ne pas les outrager, en mémoire de l’inventeur du site, qui a bien été sali.

Quand on se rend à l’ahu Tongariki (un ahu est un endroit, sorte de monticule d’édification, où sont placés les moais représentant des ancêtres, dos à l’Océan) sur site, et que l’on demande aux Pascuans comment ils ont été placés, alors que le volcan recensant les matériaux de conception se trouve assez éloigné, l’on nous répond qu’ils ont été sculptés horizontalement, qu’on les a déplacés avec des cordages avant de les élever sur l’ahu au moyen d’appui de pierres disposées les unes sur les autres, mais l’on nous dit aussi que les sculptures se sont levées d’elles-mêmes pour prendre leur place définie…

Je me plais à considérer que la réponse n’est pas tranchée et que le mystère demeure.

Quand Thor Heyerdahl avait lancé l’idée de liens entre civilisations Incas et Pascuanes, les rationnels scientifiques avec les analyses ADN ont déclaré que les Pascuans étaient des Polynésiens et en aucun cas des Andins.

Mais j’ai vu, avec les miens, le site magnifié de Sacsayhuaman à Cusco, au Pérou, avec ses murs fantastiques de pierres encastrées sans ciment ou mortier, et ils ressemblent trait pour trait à certains ahus Pascuans.

Ne peut-on pas considérer que la vérité serait plurielle et que le mystère force sa conservation ?

J’ai beaucoup aimé dans le livre, le message de Robert sur le faux positif, ou le beau du musée chez Émile Fradin.

Il est de nature humaine d’embellir, de ne pas tout dire, de recenser ce qui est en l’adaptant, pour « se vendre », comme on dit aujourd’hui.

Si les collections de Glozel comportent des objets avec des soupçons, mais que ces objets dénotent en eux la beauté contemplée créative, est-ce nécessaire de se placer en procès d’intention, en se plaçant en petit procureur procédurier, ou tout simplement se laisser glisser par les mystères insondables aux interprétations multiples et magiques ?

Il n’y a pas d’un côté les sachants, et de l’autre côté les parjures ou illusionnistes !

Glozel consacre le syncrétisme de différents moments d’histoire avec le recueil d’objets en énigmes, découverts par un honnête homme qui aurait voulu plus de réflexion et moins de péremptoire.

Que Robert l’ait accompagné avec ferveur et attention ne m’étonne pas et je le loue infiniment.

Robert s’attache à commenter ses promenades à La table des bergers, proche de La Bourboule, mais d’accès réservé aux initiés, où sont présentées des sculptures rupestres, pour certaines anthropoïdes, assez proches de celles que l’on peut admirer à la Vallée des merveilles (moment partagé marquant familial sur site, en 2001 et 2002, pour ce qui me concerne).

Robert et Claude ont analysé, photographié, scruté minutieusement les inscriptions, dessins, représentations marquées se superposant parfois, ont établi que l’on pouvait discerner une sorte de culte chamanique, mais aussi un lieu de dévotion, de sollicitations pour intercéder, de points de repères.

Les sachants de la conservation des affaires culturelles (je les connais bien, j’ai été directeur des affaires culturelles de deux grandes villes entre 1994 et 2000…) n’ont pas daigné s’intéresser à cet endroit, qui continuera à perpétuer ses mystères…

On se permettra simplement de fortement remercier Claude et Robert, et leurs amis, pour avoir rendu références et regards à cet endroit où je voudrais également me rendre, pour en sentir la présence solennelle, son message offert aux forces des esprits.

J’irai sur les traces de mon cher Professeur en retournant à Issoire, en me rendant aussi à Mazerier pour comparer les représentations étonnantes de peintures d’un Christ ouvert et rédempteur et d’un autre, beaucoup moins accueillant et séparateur des âmes, en fonction de leur possible appartenance cultuelle différenciée…

J’ai beaucoup aimé aussi les propos consacrés à Pierrette, qui accompagne en majesté amoureuse, Robert, depuis quelques décennies, sur son don de barreuse de feu.

Le petit-fils et fils de Montagnards Bourbonnais, que je suis, sait que l’on dispose du don de l’eau, car la connaissance du sourcier se transmet à qui est capable de se l’approprier en harmonie, que l’on peut être aussi reconnu rebouteux, pour guérir les voies difficiles des anxiétés et souffrances.

Pas de charlatanisme dans ces réalités, elles ne concurrencent pas la médecine, mais elles apaisent et contribuent à affermir les confiances intérieures.

Ma Mémé Marcelle avait fait venir un rebouteux, un jour où j’avais une forte fièvre dans l’enfance; il m’a placé ses fortes mains sur moi, j’y ai bien senti un courant circulatoire bienfaisant et la fièvre est tombée…

Je consulte mon médecin traitant et ai confiance en lui, mais je ne vais pas dénigrer la force inspirante de celui qui par touchers arrive à apaiser, à tranquilliser.

Que Pierrette continue de diffuser son don aux personnes capables d’en cerner les essences et forces !

Robert explique fortement pourquoi il s’est engagé et s’est formé dans la psychohistoire, avec Lloyd deMause comme maître inspiré.

Mon cher Professeur s’est rendu aux Etats-Unis pour étudier, approfondir ses connaissances, détenir les éléments lui permettant d’accentuer son champ des perceptions.

Il ne s’agit pas ou plus d’analyser les faits historiques, de repérer comment l’on peut expliquer leur déroulement, mais de savoir pourquoi ils ont eu lieu, de repérer pourquoi les choses se sont mises en œuvre, en utilisant le recours à l’objet historique, à sa profondeur répétée ou enfouie aux cours des accumulations vécues.

Et l’on peut aussi se référer à des éléments plus ou moins conscients, à des caractéristiques qui nous sous-tendent et qui sont prêtes à éclater, alors qu’elles sont endormies (les messages sur la foule prête à déferler avec une force sauvage, en notre pays par fréquences, constitue une belle illustration).

Robert prend des exemples, Claude les illustre avec des textes rassemblés, écrits par Robert, de forte portée à la fois pédagogique et avertie en réflexions rassemblées, stylisées avec verve.

Si tout ne peut s’entendre ou s’expliquer avec les seuls objets d’histoire, ils peuvent donner des pistes, inciter aux anticipations, apporter des identifications, contribuer aux débats.

Robert enthousiasme avec son amour de la poésie.

Il m’avait fait découvrir Saint-John Perse et je l’en remercie, dès mes années de collège.

Et je me remémore une de nos discussions, hors salle de cours, sur Le Songe d’une nuit d’été, du Grand William, dont la force évocatrice et l’inspiration créative nous subjuguait mutuellement.

Je ne connais pas Sylvia Plath, mais encore une fois, je suivrai les pas de Robert en allant la découvrir.

Et j’ai pu repérer, en ma lecture, une nouvelle image personnelle qui colle avec celle de Robert.

Il a pu relire Herman Hesse à Lugano, en s’attachant à retrouver les lieux de création des œuvres pour y puiser encore plus d’authenticité et de signifiants messages.

J’ai fait la même chose, à quelques encablures, à Porto Ronco, en bord de Lac Majeur, en retrouvant Erich Maria Remarque, qui n’est pas l’auteur d’un seul livre, qui a connu plusieurs vies, dont je relis en permanence le formidable Obélisque noir.

Il a vécu là-bas avec Paulette Goddard, l’héroïne flamboyante des Temps Modernes de Chaplin.

Ils reposent en le petit cimetière et j’ai eu fort plaisir à relire son œuvre, avec les miens, en contemplant le lac.

Je ne connais absolument pas le peintre Slobo mais je vais lire les livres que Robert lui a consacrés, pour tenter de corriger, mon insuffisance.

Ce livre se lit avec saveurs, car il associe :

  • L’érudition du pédagogue qui donne des clefs pour que nos compréhensions soient ouvertes, nos certitudes enfouies soient un peu remises en cause,
  • La force émotive de celui qui a travaillé profondément pour que l’on reconnaisse que tout ne s’explique pas par le seul fait indubitable retracé, car nous sommes travaillés par des éléments, des objets d’histoire, qui donnent sens et posent questions
  •  La verve, la fougue d’un poète, d’un écouteur et transmetteur de talent, qui, je le sais, ne se prendra jamais au sérieux, ce qui reflète la qualité essentielle de l’homme cultivé et de curiosité.

Merci Claude pour ce travail.

Merci Robert, et je t’adresse mes plus chères et ardentes affections !

Éric

Blog Débredinages

Robert Liris, Chercheur de Mystères

Entretiens avec Claude Arz

Les éditions de l’œil du sphinx

18€

Un capitaine de quinze ans, de Jules Verne

En cette période estivale de la mi-juillet, où je fus en vacances appréciées, je me suis replongé dans l’un de mes auteurs fétiches, Jules Verne.

Je n’avais plus souvenance de la lecture d’Un capitaine de quinze ans.

Comme à chaque fois, avec cet auteur heureusement reconnu en Pléiade depuis neuf ans, s’associent analyses géographiques et scientifiques très argumentées, reprenant les étendues des connaissances les plus contemporaines et exégètes, drames humains, contemplation désolée des avidités et des lâchetés, suspense de roman noir, étendue flamboyante de personnages attachants, repoussants, inquiétants, pétris de turpitudes comme de courages, aux destins inspirés.

Le capitaine Hull n’est pas satisfait de sa campagne baleinière en terres australes.

Il reprend le chemin de la Californie, en partance de Nouvelle-Zélande, très déçu de n’avoir pu engranger des réserves d’huiles suffisantes pour le commerce de son armateur…

Aucune considération écologique de préservation des cétacés, en ce XIXème siècle, où tous les regards étaient portés sur les potentiels héros qui harponnaient les « monstres marins » pour s’en emparer et récupérer toutes leurs richesses.

La femme de son armateur, Mrs Weldon, et son fils Jack se trouvaient à Auckland, puisque le propriétaire de bateaux baleiniers y avait des affaires en commerce régulier.

Mais Mr Weldon était reparti seul en Californie, car le petit Jack, de santé fragile, avait dû être alité et veillé pendant de nombreuses semaines et ne pouvait pas embarquer.

Quand Mrs Weldon sut qu’un des bateaux de son mari se trouvait en Nouvelle-Zélande, elle considéra qu’il pouvait aisément les transporter, son fils et elle-même, pour les ramener à demeure.

Le capitaine Hull ne pouvait refuser, il réorganisa le baleinier pour que Mrs Weldon et son fils puissent avoir une cabine adaptée pour le long voyage.

La femme et son fils étaient accompagnés d’une nourrice Nan et d’un cousin entomologiste distingué, Benedict, totalement décalé, car seule sa passion lui importe, quels que soient les dangers confrontés ou encourus.

Le cuisinier du baleinier avait démissionné, le capitaine Hull avait engagé, en remplacement pour la cambuse, un taciturne marin, dont les compétences n’avaient pu totalement être reconnues ou éprouvées, appelé Negoro.

Ces éléments présentés, le roman fleuve de Jules Verne s’écoule avec nombre d’incidents, tensions, catastrophes, avec, cependant, toujours l’espoir en tête, la volonté d’aboutir comme conquête permanente.

Je ne vais pas narrer toutes les aventures délivrées en ce roman, car ce serait faire injure à la densité du livre, au plaisir de votre découverte, Amie Lectrice et Ami Lecteur, mais je me permets de vous donner, en touches impressionnistes, quelques données susceptibles d’attirer fortement votre attention ou vous inviter à suivre mes pas, en lecture :

  • La traversée sera semée d’embuches avec une rencontre avec une femelle baleine et son baleineau, que les harponneurs voudront prendre en charge bien imprudemment, en oubliant que la protection maternelle défie tous les dangers…
  • Le sauvetage de naufragés et de leur chien, qui semble déjà connaître bien négativement le cuisinier de remplacement dans le bateau, puisqu’il montre des crocs sévères à son attention et que ce dernier ne semble pas surpris…
  • Le sabotage de la direction du bateau qui, après le passage devant les côtes de l’île de Pâques, aux mystères toujours enfouis, que Jules Verne décrit avec finesse, prend une direction toute autre que celle des côtes américaines, alors que le cap fixé visait bien à se rapprocher du pacifique andin.
  • L’arrivée en échouage sur un endroit où l’on semble repérer une faune bien différente de celles du Pérou ou du Chili…
  • La traque et le kidnapping par des esclavagistes sans vergogne et sans conscience, qui obligent les membres de l’équipage à une marche infernale et dantesque.
  • La capacité de résilience et de survie, magnifiée par la réflexion et le talent d’adaptation du jeune Dick, qui a pris en main la navigation, qui prend aussi le capitanat malgré son jeune âge et son manque d’expérience, et par la force d’un géant généreux, très agile, qui faisait partie des naufragés, qui donnerait sa vie pour remercier ses sauveteurs.

Le livre se lit d’une traite, malgré son épaisseur et la somme qu’il représente, car il unifie les trois traits caractéristiques de l’œuvre de Verne : le sens de la narration et sa mise en exergue par des chapitres à suspense novelliste et journalistique, la concrétisation de personnages hauts en couleur, aventuriers et héros que rien ne semble effrayer, la description minutieuse des terres et espaces traversés, en leurs faunes, réalités géologiques, imagées, voyageuses.

Un livre prenant et captivant, qui permet d’oublier certaines possibles exagérations, mais l’imaginaire est souvent plus porteur que le mièvre réel, n’est-ce pas ?

Éric

Blog Débredinages

Un capitaine de quinze ans

Jules Verne

Le livre de poche, en texte intégral, avec illustrations de l’édition originale Hetzel (dessins de H. Meyer et gravures de Ch Barbant)

7.90€

Le sbire de Birmanie – OSS 117, par Jean Bruce

Amie Lecteur et Amie Lectrice, il m’arrive, par fréquences, de lire aussi des livres, sans volonté de portée littéraire, sans visée fortement intellectualisante.

Depuis que Jean Dujardin a incarné, en version contemporaine, à l’écran, Hubert Bonisseur de la Bath, alias OSS 117, les éditions Archipoche ont eu la délicieuse idée de refaire paraître les romans de Jean Bruce, à la vie très courte (1921/1963), mais qui a produit quatre-vingts romans, en pleine période d’après-guerre, en des moments clefs des espionnages de guerre froide.

Les livres de Jean Bruce forment des condensés d’action, d’humour, de charme, mais ils prennent toujours place en des endroits de la planète où les services secrets se livrent à des tensions serrées pour s’accaparer la découverte de techniques influentes ou d’une invention scientifique porteuse.

Les retrouver en une nouvelle collection, alors que seuls les bouquinistes nous le permettaient auparavant, constitue un plaisir enrichi.

J’ai lu avec un vrai bonheur l’opus dénommé « Le sbire de Birmanie », sachant que tous les titres des livres de la saga de Jean Bruce se positionnent avec malice, avec jeux de mots ou décalages comme le prélude à une lecture appréciée, pétrie de drôleries et d’ironies.

Hubert Bonisseur de la Bath est affecté par la CIA, son employeur, puisque OSS est une couverture des services extérieurs américains, pour se rendre en Birmanie.

Dans les locaux de l’ambassade de Chine, se trouverait un dossier bien nommé « Puppet », recensant des contenus majeurs, importants, sur le plan international, militaire, stratégique et scientifique.

Pour pouvoir percer le secret du coffre-fort où le dossier est placé, il est nécessaire d’avoir le concours d’un spécialiste du braquage.

En une prison Californienne, sévit pour de nombreuses années, Papadakis, un as de l’ouverture des coffres, avec plusieurs succès à son actif, mais qui dispose d’un talon d’Achille, avec sa propension à vouloir séduire et conquérir les belles femmes.

Cette faiblesse l’a conduit directement en maison d’arrêt lors de son dernier casse, puisque croisant dans son forfait une douce princesse, il a pensé qu’elle succomberait à son charme, alors qu’elle donnait le change, en alertant les services de police…

Huber passe un accord avec Papadakis : il perce le coffre de l’ambassade et s’il réussit, il aura des papiers pour recommencer une nouvelle vie. Mais il ne doit se livrer à aucune incartade et doit respecter les plans définis.

Hubert se transporte donc en Birmanie, il y vivra des moments parsemés d’embûches :

  • On trouvera dans ses valises la panoplie complète du gangster ou du terroriste, ce qui ne l’aidera pas à composer avec la police locale…
  • Les services secrets anglais sont aussi sur le coup, feront tout pour soudoyer Papadakis qui semble bien vénal, qui ne supporte pas qu’OSS 117 lui donne des directives et se positionne en patron.
  • L’ambassade Chinoise semble inviolable, très surveillée, il n’est pas aisé de discerner des stratagèmes pour pouvoir s’y rendre et intervenir sans être repérés.
  • Les services de l’ambassade Chinoise redoublent de zèle pour manifester la plus grande allégeance au Grand Timonier, à cette période où Mao est capable de compter ses fidèles d’un jour, qu’il dénigrera et fera enfermer le lendemain…

Mais la Belle Lily Lau qui n’est pas insensible aux charmes d’Hubert, qui subjugue au moins deux représentants de l’ambassade Chinoise, prêts à tout pour la séduire et la contenter, dispose de compétences pour naviguer et pour manipuler.

Elle veut œuvrer, aux fins de permettre à l’Occident qu’elle sert, pour mieux cerner les enjeux hégémoniques de son pays qu’elle ne reconnaît plus sans liberté.

Papadakis n’imagine pas quitter la Birmanie sans Lily, ce qui pourrait compliquer l’opération…

Le livre se lit avec délice, comme on profite d’un bon cocktail.

Il rappelle que la Birmanie, ancienne colonie anglaise, se trouvait en proie à des agitations permanentes, entre conquérants chinois qui voulaient prendre la main sur ses affaires, et anciennes puissances européennes qui ne voulaient pas perdre leurs zones d’influence.

Ces réalités ont divisé les Birmans, et l’on sait le régime autoritaire et sanguinaire qui a succédé et qui se perpétue douloureusement depuis février dernier.

Humour mordant, décalage permanent, raffinement exquis, bagarres, obligations de compromissions, le livre synthétise tous ces ingrédients, vous plonge dans les ambiances de guerre froide, où tous les coups étaient permis, même entre alliés, en respectant cependant des codes de gentlemen et d’élégance…

Merci à mes Fils pour leur offrande estivale !

Éric

Blog Débredinages

Le sbire de Birmanie – OSS 117

Jean Bruce

Archipoche Éditions

Hakim de Diniz Galhos

J’ai l’habitude, sans allégeance décalée, mais avec sincérité affirmée, quand je lis un opus chez Asphalte Éditions, de faire de vraies découvertes authentiques, en inspirations, en narrations d’histoires, comme en styles.

J’ai rencontré Diniz Galhos, à Quais du Polar, le 2 juillet dernier, à Lyon, et nous avons échangé quelques mots confraternels sur la nécessité de faire vivre les écritures et cultures, en ces moments rudes et complexes qui ne cessent de durer, et nous avons échangé sur le superbe et investi catalogue d’Asphalte.

J’ai lu Hakim et ce fut pour moi une vraie révélation !

Le livre ne se repère pas d’un abord aisé, car il se lit en quasi apnée, avec peu de ponctuations, une langue qui colle au plus près de l’oralité du populaire parisien de certains quartiers souvent mal commentés, en s’attachant à ce que les mots écrits et décrits reprennent exactement les intonations des discussions réelles entre personnages, ou de la peau intérieure du héros.

Diniz Galhos reprend en version contemporaine la « petite musique » de Céline qui voulait réinventer le langage, pour le porter en sa plus marquante brutalité populaire, pour qu’elle soit vivante et vécue, pour qu’elle porte et émeuve, en délivrant « toutes ses tripes sur la table ».

Après Rabelais et le parler roturier enfin dévoilé et porté littérairement, après Villon et les transmissions les plus difficiles rendues poétisées, après Proust et ses fantaisies pensées et retracées avec les plus beaux atours linguistiques, après Flaubert et son gueuloir pour saisir la sonorité des mots et phrases, après Céline et la réinvention de l’écrit qui prend appui sur le parler oral populaire, notre auteur se place dans leurs sillages et construit quelque chose de neuf, de profond, de pénétrant.

Il donne ainsi un relief percutant à ses propos, à ses analyses, à la vie complexe entrelacée, par les agissements de son héros, entre poncifs et craintes, réalités rudes bien connues et peurs enfouies, violence possible et nécessité cependant de tenter de construire son propre libre-arbitre ou son échappatoire.

Hakim laisse femme et enfants rejoindre la famille au « bled », comme on dit, parce qu’il veut vraiment terminer une BD qu’il possède en tête, en esprit et en concrétisation.

D’ailleurs, par fréquences, le livre s’ouvrira sur des morceaux de BD intégrés dans le roman, à la façon Manga, pour contribuer à perpétuer encore plus la réalité filmique de la narration du livre, en épisodes successifs, très condensés, très accélérés.

Il prend le métro, imagine qu’un sac laissé par un voyageur peut renfermer des éléments de bombe, et peut-être, faire exploser la rame.

Quand il décide d’informer le conducteur, lors d’un arrêt en station, il finit par prendre la fuite, perd dans son élan ses papiers, imagine que la Ville de Paris, entière, se trouve à ses trousses, car il a le parfait profil du terroriste, par son physique, par son incapacité à garder sa tempérance, ce qui signifierait qu’il a bien quelque chose de louche à cacher, par le fait qu’il a pris la poudre d’escampette, par la perte – que d’aucuns jugeraient volontaires à l’instar d’autres situations d’attentats – de ses papiers…

Il erre, se camoufle, fait attention au moindre bruit de sirènes, n’utilise plus son portable qui finit par perdre toute autonomie, étudie un chemin de repli, repère qu’il ne peut retourner chez lui, car il sera forcément surveillé ou arrêté.

Il appelle un ancien ami de jeunesse, bien habitué aux combines et coups bas, passe la nuit chez lui entre drogues et alcools, perception par son ami que, comme il serait recherché, il va aussi le mettre en difficultés en ses propres trafics, pour finir sa course folle chez une personne âgée en difficulté numérique, qui lui rappellera que le pire n’est jamais certain, que la relation à l’autre peut s’adonner parfois à de la positivité.

Ce livre ne cède à aucun compromis, se veut directement radical :

  • Quand il parle des Musulmans et de la crainte inspirée par la pratique religieuse, qui puise en les racines tolérantes éducatives et d’enrichissement par la différence, mais qui demande une vision de la pratique laïque moins doctrinale, en reconnaissant que la relation au prophète doit d’abord rester un socle impérieux de sacré.
  • Quand il évoque les facilités et habitudes d’assimiler l’Arabe en sa globalité avec un potentiel fabricant d’attentat, avec les pratiques et us policiers qui se fixent plus sur des ressentis que des preuves.
  • Quand il montre la déchéance possible d’un homme qui travaille, un créateur, bon père et agréable mari, dont la vie pourrait être démontée et larvée par une incompréhension, alors qu’il ne souhaitait que montrer son courage pour éviter un attentat, en enlevant un sac suspect dans une voiture de métro… Hakim se veut normal, et, sortant de l’anormalité, il devient anormal, donc forcément coupable ou repérable comme coupable…

Ce livre est écrit dans une vraie langue, originale, très incisive :

  • Car le rapport à l’oralité, se magnifiant par rapport à notre grammaire classique, puise dans la populaire et lui procure des lettres de références majeures.
  • Car il oblige le lecteur à partager le phrasé et la communication des vécus quotidiens d’Hakim comme de ses rencontres, pour ainsi faire corps avec l’action, intensément pénétrée à fleur de peau, comme dans les états d’âme des protagonistes.
  • Car s’il semble déconstruire notre langue, il reconstruit une communication, nous permet d’être encore plus proches des environnements décrits.

Je ne partage pas forcément la vision du religieux chez Hakim ou la perception du reggae chez son ami d’enfance, mais là n’est pas l’important, et s’arrêter à ces considérations ne serait pas convenable face au travail investi de l’auteur, que je loue avec ferveur.

Hakim se trouve être un livre rare, original, porteur, surtout novateur de langue, créateur de nouvelles donnes d’écritures, il constitue donc une vraie perle de découverte littéraire, que je vous invite instamment à intégrer.

Bravo l’Artiste !

Éric

Blog Débredinages

Hakim

Diniz Galhos

Asphalte Éditions

18€

Photo personnelle, avec l’auteur, à Quais du Polar, le 2 juillet 2021

Goat Mountain de David Vann

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je m’étais un brin éclipsé, pendant quelques semaines, pour tenter de profiter de vacances, malgré nos réalités rudes qui durent.

J’ai pu savourer une promenade en Estonie et Finlande, propice à des lectures passionnelles, que je vous narrerai régulièrement, ici-même, en cet humble blog.

Ma première chronique, que je n’oserai qualifier, de « reprise », concerne un auteur que j’ai eu le vrai fort plaisir de rencontrer, « en vrai », comme on dit, grâce à Quais du Polar, à Lyon, le 2 juillet dernier.

En 2011, j’ai vécu un vrai choc littéraire en lisant Sukkwan Island, paru dans la remarquable collection au catalogue étoffé de Gallmeister, et j’ai découvert, David Vann, avec son écriture vive, sans concession, dépouillée au maximum, avec de nombreuses phrases sans verbe, qui raconte la nature sauvage impitoyable des grands espaces, notamment celle de l’Alaska où l’auteur a vécu, la présence complexe des hommes en ces contrées abruptes, tellement exigeantes où la solidarité, la capacité à l’entraide butent souvent sur la nécessité de survie individuelle, de combat pour obtenir sa maigre part que l’on n’entend pas partager.

Les drames réels et ceux en suspens dans ce livre m’ont marqué, et j’ai voué instantanément une forte reconnaissance comme un intérêt majeur pour l’auteur.

Entre deux averses, ce 2 juillet, j’ai pu discuter avec lui, directement, et il m’a indiqué que son livre écrit préféré était Goat Mountain, que l’on ne traduira jamais par « Montagne de chèvre »…

J’ai lu le livre et il m’a transporté.

On se retrouve dans les anciennes montagnes sacrées des Cherokees, sachant que David Vann porte du sang mêlé peau-rouge, en son sein.

Un père, chasseur, accompagné de son propre père et d’un ami, décident d’amener leur fils et petit-fils pour une initiation à la chasse, celle sauvage permanente, qui décide de scruter, d’observer, de flairer, de s’attacher aux pas, de cerfs, avec la volonté non de les traquer, mais de les contempler, puis d’aiguiser une ruse, pour les viser, conserver les trophées des bois et apprécier leur viande savoureuse.

Je ne suis pas chasseur et ne suis pas un aficionado des virilités de partage de ce genre d’équipées, mais David Vann décrit la réalité crue, masculine, excessivement intense dans la détermination, mais également contemplative et écologique dans l’intégration enfouie des protagonistes dans la nature, de ce qu’il a pu cerner, certainement vivre, aussi, en son adolescence.

Il colle au réel, quel qu’il soit, sans pathos ni jugement, pour relater, précisément, en mettant ses tripes sur la table, comme disait Céline, et même celles des cerfs abattus…

Le jeune, âgé du tout début de sa dizaine d’années, sait déjà manier le fusil à la quasi-perfection, se sent tout ébaubi d’avoir à réussir son rite de passage, en tuant, seul, son premier cerf.

Mais lorsque les trois hommes et l’enfant arrivent sur les terres de chasse dont ils sont les pionniers et les propriétaires depuis des lustres, ils aperçoivent un braconnier.

Dans le viseur de la lunette accordée au fusil se son père que celui-ci lui présente comme une sorte de pédagogie de première expérience, l’enfant repère le braconnier, et, que ce soit par accident ou par volonté de faire justice avec la loi du talion pour sa famille, avec l’irrépressible tension d’affronter les tabous, il tire, et le braconnier est abattu.

De ce drame, David Vann crée un roman magistral, poignant, prenant, transportant.

  • Est-ce que la famille et l’ami vont décider d’appeler la police ou de camoufler le cadavre ?

De ce débat intérieur, les hommes se déchirent, et entre périodes où le corps est suspendu à un croc, comme le cerf que l’on dépèce pour s’en partager les morceaux, aux moments où l’on veut se débarrasser du corps en le jetant par les ravins ou rivières, alternent des communications bestiales et de rappel humaniste.

  • Est-ce que le jeune est considéré comme ayant « réussi » son rite initiatique par cet évènement inconséquent, ou considère-t-on qu’il convient de poursuivre la chasse, puisque telle était la réalité de la venue sur ces terres ?

Le jeune va tout faire pour montrer qu’il est devenu un vrai homme en traquant, souvent seul, le plus beau de tous les cerfs, mais il ne réalise pas qu’il a commis un meurtre, il identifie souvent l’homme tué avec le cerf que l’on suit à la trace, avec la possibilité ou non de le vaincre. Le braconnier a perdu, la prochaine fois il (ou un autre) pourrait gagner…

  • Est-ce que la transmission des valeurs peut se faire sans dommage et sans éclat ?

Le grand-père est fier de ce qu’il a bâti, de l’achat des terres qu’il a amassées, mais il dénigre son fils qu’il juge insuffisant et sans relief, il déteste son petit-fils qui les a mis dans un pétrin insupportable, il pense à tout, même à s’en débarrasser…

L’ami semble de loin le plus humaniste, et plusieurs fois il veut aller appeler les secours ou les autorités, mais il vit par procuration, avec la famille rapportée comme seule alliée, et du coup il part en soumission, en cuisinant, puisque c’est toujours lui qui s’en est chargé…

Le père aime son fils et se rend compte qu’il l’a vu grandir trop vite, mais il ne lui pardonne pas d’avoir raté son rite de passage, d’avoir cassé les entrains d’une famille, pourtant sans liens porteurs et très autocratique.

David Vann dessine un roman pour lequel l’assurance de la rédemption, la capacité à reconnaître ses torts, n’apparaîtra jamais ; il laisse ses personnages à leurs déchirements, à leurs violences, à leurs excès, reconnaît qu’ils ne sont que ce qu’il décrit, sans vouloir les absoudre ou les condamner.

Un livre majeur, excessivement rude, mais salvateur, car si rien ne dit que le pire arrive, il est évident que faire le bien ou chercher la voie positive ne se contemple pas en permanence, surtout en les terres arides des Cherokees massacrés, sans aucun regret ou aucun remords…

Éric

Blog Débredinages

Goat Mountain

David Vann

Gallmeister Éditions

Totem, nature writing

8.40€

Photo personnelle de David Vann à Quais du Polar, le 2 juillet 2021

Commentaires de David Vann après notre discussion passionnante sur son œuvre

Prisonniers du paradis d’Arto Paasilinna

Arto nous a quittés en 2018, et il me manque plus que fortement !

Je relis son œuvre par fréquences habituelles !

Il est un des rares auteurs à écrire de manière décalée, avec un humour ravageur, caustique et dévastateur, en nous invitant à réfléchir sur nos réalités de vie, nos travers et insuffisances, en trouvant des solutions originales, souvent inédites…

Cet opus ne déroge pas à la règle.

Le narrateur, journaliste Finlandais, prend un avion à Tokyo pour se rendre en Australie.

Il suit le même parcours qu’une équipe médicale Suédoise et Finlandaise, travaillant pour les Nations-Unies, et chargée d’une mission sur la maîtrise de la fécondité, en secteur asiatique en difficultés.

Cette même structure travaille aussi avec des forestiers et des bûcherons, pour aider les populations pour lesquelles un appui de contrôle des naissances serait bienvenu, et y ajouter des compétences de défrichage, de mises en valeur des espèces arboricoles.

Mais un accident aérien fait amerrir ces passagers, en urgence, en plein Océan Pacifique, sur une île isolée, ignorée de toutes et tous, simplement proche à vol d’oiseau de la Papouasie ou de l’Indonésie.

Sans possibilité de contact, sans repérage possible par les voies navigables ou aériennes, les naufragés semblent résignés à leur sort, conscients qu’on les considèrera disparus, donc officiellement sans vie.

Mais l’ensemble des passagers, à l’exception du décès regretté de trois personnes lors du crash inévitable en mer, même si calculé par les responsables de pilotage, se trouve sain et sauf, pénètre sur l’île.

Passés les premiers temps où les contraintes pour se nourrir, boire, pour s’organiser, créent de légitimes paniques, les passagers finissent par créer une sorte de société idéalisée et vraiment féconde :

  • Elle vit en autogestion, avec des missions déléguées pour chacune et chacun, en fonction de ses compétences, de ses attraits, envies et capacités.
  • Elle se structure avec des représentants élus qui visent à n’intervenir qu’uniquement en cas de conflit rude ouvert ou quand des insulaires obligés pratiquent l’individualisme coupable, en confisquant de la nourriture ou en ne travaillant que pour leur unique et propre compte.
  • Elle permet un épanouissement individuel en régulant les contraintes, les moments de travail et ceux de récupération, en permettant de profiter, en permanence, d’un cadre enchanteur, de type lagon et végétation luxuriante.
  • Des stérilets ayant été récupérés de l’avion éventré, il est possible de s’adonner à l’amour libre sans se préoccuper de contraintes  potentielles à venir…, sachant qu’aucune hospitalisation n’est possible, malgré la présence de personnels médicaux compétents.
  • Des équipes se forment, collaborent entre elles, créent de manière collégiale inspirée, la vie devient un moment de plaisir, de fougue, d’apaisement, de ressourcement.

Quand il sera décidé de créer sur les collines les plus élevées, en défrichant des espaces immenses, les lettres SOS (« Save our souls, Sauvez nos âmes »), pour qu’en les illuminant par des feux, elles puissent être repérées de nuit par les satellites, de nombreux résidents insulaires obligés se disent que retrouver leur vie d’avant professionnelle et familiale serait une forte folie, que rien ne vaut la perpétuation de leur condition connue depuis le naufrage…

Ce livre délicieusement ironique, souvent mordant à souhait, nous rappelle que nos conditions de travail restent souvent trop standardisées avec des consignes à respecter, une hiérarchie qui nous contrôle, une possibilité de marquer ses convictions, bien trop rare, et qu’une vie insulaire, assez autarcique, en retour à la nature, permet toute forme d’ingéniosité et un amour libre et ouvert.

L’auteur ne juge pas et ne définit rien, il nous rappelle simplement qu’il nous convient de prendre notre destin en main, de choisir notre forme permanente d’émancipation.

Un livre que je savoure comme un verre de Condrieu, en terrasse, en ce moment, où je cherche le soleil, désespérément…

Éric

Blog Débredinages

Prisonniers du paradis

Arto Paasilinna

Traduit du finnois par Antoine Chalvin

Folio Éditions, catégorie F7

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