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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Wuthering Ent d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il me faut d’abord commencer par « mon » sentiment d’intrigue, quand j’ai débuté ma lecture de ce livre d’Isabelle Mutin, qui fut « mon » auteure de découverte, en 2020, devenue depuis une de mes auteures de référence et de prédilection, sans allégeance superflue ou flagorneuse, mais en toute sincérité.

J’avais en tête « Les Hauts de Hurlevent » d’Émily Brontë, car la version en langue britannique de cet opus se nomme « Wuthering heights », et j’avais aussi en mémoire le nom d’une plante éponyme dont les feuilles se replient au moindre effleurement.

Mais je pense qu’il n’est pas essentiel de chercher à percer la part de mystère qui s’attache au titre du roman, car il est préférable de s’y laisser pénétrer et conduire, avec ses ressorts oniriques, poétiques, surréels.

J’ai lu le livre, avec avidité, par deux fois successives, mais je le relirai encore, et je suis persuadé lui trouver des charmes, des saveurs et senteurs qui m’auraient échappé la première fois, car ce livre est pétri d’élégances, de suavités et d’originalités.

Tenter une chronique se repère comme une gageure, et j’ai l’impression, en m’y attelant, de tenter un exercice aussi inutile qu’inconsidéré, tellement je vous invite d’abord à le lire par vous-même et à vous en émouvoir !

Je ne vais qu’effleurer, à touches pointillistes, la force de ce roman novateur et construit avec talent et habileté, qui touche et attire.

Camille grimpe une colline, seule, et y rencontre un grand homme, qui dort, avec un corbeau noir sur l’épaule.

La petite fille semble plus intriguée qu’apeurée, et quand l’homme lui propose qu’elle devienne son amie, en jouant à se déguiser en fonction de leurs rêves et inspirations, sans autre recours que la pensée et la force de l’esprit, tout part en enchantement.

Lors d’un vernissage, un tableau attire et semble inviter à replonger en la relation intimiste, et que l’on ne peut pas vraiment rationaliser, de Camille et de l’homme.

Quand Camille reprend l’ascension de la colline, mais qu’elle ne repère plus son ami, elle souffre de cette absence et se sent fortement endolorie.

Dans un café, que j’apprécierai découvrir, de Dijon, une jeune demoiselle souhaite boire une « amentia » (liqueur odorante selon le descriptif de l’auteure), et elle la partage avec un homme aux allures chevaleresques et surannées, qui la rapproche aussi de songes passés (mais sont-ce vraiment des songes…) en ses ascensions de colline, ou en observation passée d’un tableau ; quand la demoiselle chavirera et tombera en pamoison, la différence entre le réel potentiellement vécu et l’appel aux rêves enfouis sera bien ténue…

La partie du roman appelée « La rose noire » m’a enchanté car elle m’a rappelé de manière insistante ma lecture d’adolescent marquante avec « L’écume des jours » de Boris Vian, où son héroïne, Chloé, dépérit si l’on ne lui affecte pas des fleurs qui lui sont nécessaires pour conserver ses instincts de vie.

Ici Camille sait que les choses en seront finies pour elle, le jour où la rose noire qui s’est infiltrée en son être ne fleurira plus.

Mais même si ses temps sont comptés, la force émotive et la poésie ciselée et délicate restent présentes pour apaiser les cœurs et donner relief à tous les instants que l’on doit déployer en profits.

Et l’on poursuit la lecture, bercé par Camille qui « accroche des confidences à un garçon comme on accrocherait des étoiles », par la compréhension de la véritable signification de la chouette de la cathédrale de Dijon, et par la mise en abyme de ce que l’on a de plus cher en pensées et souvenirs pour clôturer son passage, ici-bas, avec un vrai sentiment de plénitude.

Ce livre peut se lire au travers de plusieurs miroirs et s’interprète aussi avec de nombreuses intensités ; pour ce qui me concerne, il m’invite à continuer à rêver, à parler – comme je le fais – à haute voix, à mes chers disparus, par la force des esprits, et à conquérir des territoires différents, que je ne pourrais peut-être jamais approcher en mon réel parfois atrophié, mais que je pourrais toucher, en promenades, par la magie éphémère, mais si puissante, des mots et des images de ce livre et d’Isabelle.

Chère Isabelle, relisez « Songe pour une nuit d’été » du Grand William, vous vous approchez de son univers et je suis certain qu’il vous promènerait avec plaisir en son théâtre du Globe…

Éric

Blog Débredinages

Wuthering Ent

Isabelle Mutin

Les édictions Mutine

12€

L’Albertmondialiste et je délocalise mes zhumours ! d’Albert Meslay

Albert Meslay a reçu, en 1994, des mains de Raymond Devos, le Devos du public, récompense pour son one man show, à la veine ciselée.

Raymond Devos venait de le découvrir sur scène et déclara « Albert Meslay, je ne vous connaissais pas, j’ai honte ! ».

A la lecture du livre de cet artiste, et sans aucunement oser la moindre comparaison avec le Grand Raymond Devos, je ressens la même honte, car je n’avais jamais entendu parler de lui, et pourtant je me targuais de cerner plutôt correctement la donne comique…

Passionné depuis des lustres par les écrits et spectacles de Desproges, que je revois ou relis, à satiété – lui qui, surtout au dernier moment, a décidé de faire passer ce message « Pierre Desproges est mort, étonnant non ? », allant jusqu’à se moquer de l’indicible injustice d’une maladie le foudroyant avant ses cinquante ans – j’ai retrouvé dans les écrits qu’Albert Meslay déploie sur scène la force de cette écriture si travaillée.

Elle s’attache aux effets comiques dévastateurs qu’elle produit, avec une précision de mots reliés pour appuyer des messages sans concession.

Elle recense une utilisation magnifiée de la langue pour ne pas la laisser seulement tomber dans des calembours ou des calembredaines, mais bien pour se moquer de tout, avec élégance, avec intelligence, avec poésie, pour nous permettre d’analyser, de réfléchir, de prendre du recul, en nos réalités rudes, si souvent inconséquentes…

Je ne vais pas me livrer à une litanie de citations, et pourtant la qualité des ressorts comiques de l’artiste passe d’abord par la livraison de ses transmissions de scène, toujours ficelées, bien amenées, qu’il met en exergue, en puisant avec l’art du mime ou du déguisement, et qui racontent nos errements et travers.

Je vous transmets quelques échantillons porteurs de sa veine percutante, décapante et bienfaisante !

L’artiste aime parler de tout et même de ce qu’il connaît mal, car « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé qu’aux experts… ». Par les temps qui courent où stationnent en plateaux de télévision un nombre manifeste de personnalités qui auraient la vérité et qui, sur la pandémie, ses raisons et ses combats, oscillent fréquemment avec leurs contradictions remettant en cause leurs dires passés, ce message de notre artiste se repère plus que salutaire…

Pour lutter contre le chômage, si l’on manquait d’emplois fictifs, on pourrait créer des « emplois inutiles », et si ces derniers s’avéraient aussi insuffisants, on donnerait place aux « emplois nuisibles », comme par exemple « coach de trader »… Quand on écoute les transmissions de l’OFCE qui évoque que nombre d’emplois se structure pour contrôler ceux qui travaillent vraiment, nous sommes bien proches des analyses pertinentes et pas si radicales de l’artiste…

Le rappel sur le fait indiscutable que « l’on est bien plus longtemps mort que vivant » assure que nous progressons en permanence sur notre « espérance de mort ».

Cette formule me revient depuis ma lecture, en boucle, alors que nos experts économiques répètent en permanence que le système des retraites doit se fondre avec l’augmentation de l’espérance de vie, qui elle-même doit intégrer l’espérance de vie en bonne santé. J’attends l’analyse de l’artiste sur le développement de l’espérance de mort en mort de plénitude…

Et j’aime beaucoup ses messages incrustés en ferveur dans son livre qui donnent du relief incessant et de la saveur à notre rire direct, comme la reprise du travail du bourreau, lors de la Terreur, qui récupère « après une petite coupure »…, qui termine sa rude journée, après « ces heures de bourreau »…, ou avec la nécessité de « revaloriser la France riche qui se lève tard, car les rentiers sont sympas… ».

Albert Meslay va encore plus loin, plus en profondeur dans les méandres de nos absurdités, en précisant que son métier demandait, comme d’autres,  des efforts d’adaptation conjoncturelle : il a donc décidé de délocaliser ses sketchs ou d’acheter des sketchs tout faits, avec cette vanne inuit qui rappelle que « la baisse de la pratique religieuse en milieu polaire vient du recul de la calotte glaciaire » ou cette plaisanterie aborigène qui mentionne que « certains végétariens trichent en mangeant des plantes carnivores… ».

Et j’ai apprécié fortement le très Desprogien message sur Picasso, me remémorant ses sublimes almanachs où Guernica était annoté en permanence, avec des tas de décalages variés et imaginatifs, pour l’éclosion de nos hilarités : « Picasso n’a jamais réussi à reproduire exactement ce qu’il voyait. C’est même à se demander s’il ne le faisait pas exprès ! ».

Et je me passe en refrain lancinant de plaisir comique, ce message très proche de Devos, d’un « comique dissident du Vatican » qui déclame « que si Dieu n’existe pas, c’est que les fidèles se trompent, mais quand on est fidèle et que l’on se trompe, on n’est plus fidèle… ».

Les instantanés sur les sobres anonymes, car pourquoi il n’y aurait que des alcooliques anonymes…, ce ne serait pas juste…, ou sur la citation empruntée à Gandhi potentiellement sur le fait que « la condition bovine l’émeut » enchantent et mettent en verve pour la journée, car une journée sans rire est toujours une journée perdue…

La mise en perspective d’un nouveau spectacle où la synthèse du Moyen-Age de l’époque de Jeanne d’Arc évoque les dérives de la « société de consumation », où les trajets pour le Nouveau Monde racontent les dettes récurrentes de Christophe Colomb – car comme on le sait tous, on cite toujours « Christophe Colomb, à découvert… », qui de plus avait des problèmes de prostate, qui s’est « découvert incontinent » – m’assure la volonté d’aller voir sur scène et de revoir plus que certainement, Albert Meslay, et du coup de réussir ce nouveau dépucelage comique personnel et placer aux rebuts ma honte de ne pas l’avoir connu auparavant…

Éric

Blog Débredinages

L’albertmondialiste et je délocalise mes zhumours !

Albert Meslay

de l’académie Alphonse Allais

Préface de Guillaume Meurice

Cherche Midi Éditions

Edition établie par Jean-Paul Liégeois – 17.80€

Psychiko de Paul Nirvanas

Paul Nirvanas, alias Pétros Apostolidis, est né en 1866, décédé en 1937 ; il a été journaliste, poète, médecin  militaire puis romancier, en Grèce.

Ce livre, publié par Mirobole, fut le premier roman noir ou polar Grec.

Je l’ai lu en une journée, puis je l’ai relu le lendemain, et je le relis régulièrement, et il m’a littéralement enchanté car il intègre tous les chemins de traverse que j’affectionne : décalage, humour, incommunicabilité, sens du récit et protagonistes variés œuvrant entre lâchetés, compromissions et plus ou moins forte empathie par fréquences.

Nikos Molochantis dispose d’un peu de bien parental, il vit dans les hôtels de référence et passe son temps avec quelques amis plutôt fortunés entre bars, restaurants et lieux d’acoquinement…

Il lit la presse à satiété et il s’intéresse notamment aux faits divers, d’autant plus aisément qu’il sait que la police a souvent du mal à clarifier certaines affaires comme à trouver les coupables.

Bien avant les réseaux sociaux et la télé-réalité, notre héros qui ne pouvait imaginer ce qui allait suivre des décennies plus tard, meurt d’envie, si je puis prendre cette expression en un polar, de découvrir la célébrité.

Pour ce faire il souhaite passer pour l’assassin d’une femme, retrouvée morte dans un quartier d’Athènes et dont nul ne semble connaître son identité et encore moins l’origine du drame qui l’a emportée…

Nikos demande au majordome de l’hôtel, Michalis, de lui acheter tous les journaux concernant l’affaire, de façon à ce que soit bien marqué son attrait morbide pour cette sinistre histoire, il aime l’interpeller pour que lui soit répétée que l’affaire n’est en aucun cas en voie d’éclaircissement et qu’elle semble même abandonnée…

Il n’imagine pas que son ami Stephanos, avec lequel il organise un pacte, visant à lui déléguer sa fortune et ainsi mieux vivre la période potentielle de détention s’il se déclare assassin, ne puisse témoigner en sa faveur, en cas d’ennui mortifère en geôle pour rappeler qu’il n’a qu’inventé sa participation à l’assassinat…

Phrosso aime Nikos, et la sœur de Stephanos repère bien que des choses se trament mais ne peut en percevoir les  teneurs…

Nikos erre régulièrement les soirs sur les lieux du crime et finit enfin par être appréhendé…

A partir de là, le livre devient un roman multiformes, avec une composition très drôle, très rythmée et la présence de personnages étourdissants :

  • Des compagnons de cellule que Nikos n’envisageaient pas si peu délicats et qui s’intéressent d’abord à l’argent qu’il a sur lui et ensuite à profiter de sa naïveté imperturbable…
  • La présence de demoiselles visiteuses de prison, chargées de fleurs et de friandises et qui retracent le crime putatif de Nikos comme la preuve la plus aboutie d’un amour extatique et définitif, au grand plaisir des gardiens de prison qui reçoivent de généreux pourboires et cajolent Nikos…
  • La fougue de Lina Aréani, jeune fille excentrique, qui possède une Garçonnière toute en velours et qui devient, au moins pour un temps, porte parole du comité de soutien à Nikos

Nikos trouve même que son séjour en prison devient chaleureux et refuse de parler ou de livrer certains détails sur ce pseudo-assassinat, mais il devient bien marri quand Stephanos ne donne plus aucun signe de vie et qu’il rembarre vertement la pauvre Phrosso, seule âme pure qui est prête à l’appuyer avec désintéressement.

Il cherche à s’évader mais n’y parvient pas car on le change de cellule avant son procès où il risque la peine capitale.

Je vous laisse découvrir le final à suspense et à tiroirs et qui place ce livre comme un étalon de la littérature policière, tout en s’élevant en originalité manifeste.

Je félicite le traducteur pour sa capacité mordante permettant de vivre intensément la verve de l’auteur et pour sa postface, très intéressante, sur la vie de l’auteur et sur ses influences  entre Oscar Wilde, Freud (le héros du roman se place totalement comme un cas clinique sur la psyché humaine de Freud) et Poe.

Une vraie pépite que vous ne lâcherez pas et que je vous recommande.

Le bonheur est dans la lecture de ce livre, cours y vite !

Éric

Blog Débredinages

Psychiko

Paul Nirvanas

Traduit du grec par Loïc Marcou

Mirobole Éditions

19.50€

Finis Terrae d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous l’avais déjà narré il y a quelques mois, je suis tombé éperdument sous le charme de l’écriture d’Isabelle Mutin, et je n’utilise pas ce genre de dithyrambe en permanence, vous le savez bien.

La lecture de « Celsius » et de « L’écho de ton silence » m’avaient transporté, car Isabelle sait, à la fois, raconter une histoire, la rendre passionnelle et captivante, mais elle pénètre aussi au plus profond de nos âmes, tensions et fêlures, lors des douleurs vécues quand nos proches dépérissent…, quand nous avons du mal à cerner nos essentiels, que l’on se tiraille entre la construction de nos projets et la réalité incertaine de nos quotidiens…, et surtout elle sait évoquer, au travers des pratiques d’un psychiatre à la fois étonnant, original et inquiétant, les complexités de nos nécessaires introspections et les soubresauts ou déchirures qu’elles peuvent décliner…

Isabelle sait conter le miroir des âmes, elle magnifie son style pour suggérer nos intimités ou déployer nos fougues charnelles ; elle reste impliquée en un champ littéraire positif, malgré la succession récurrente des bouleversements haletants ou désespérés que nos vies parsèment…

J’avais apprécié dans « DeSirium Tremens » sa capacité à parler des choses enfouies, des forces de l’amour passionnel, des nécessités d’aller rechercher au plus profond de soi-même les sensations les plus inassouvies.

Mais elle n’oublie jamais de rappeler que rien ne se passe comme prévu, ou alors rarement, et que nos vies doivent d’abord s’assumer, en respect de ce que nous sommes, en cohérence avec nos envies et différences, pour éviter de se faire broyer par les manipulations, les aphorismes, les faux-semblant et les jugements de valeur.

J’ai retrouvé dans son livre « Finis Terrae »,  qu’Isabelle m’a dédicacé, lors de notre première rencontre, en « vrai », sur Dijon, le mois passé, en un salon d’éditions, toutes les saveurs et forces de mes lectures précédentes, et je vais – très humblement – en espérant ne pas dénaturer la puissance stylisée de l’auteure, vous préciser pourquoi ce livre vous est « invitant », comme on dit joliment au Québec, et pourquoi vous devez instamment suivre mes pas, pour vous y plonger assurément !

L’auteure recommande de lire les nouvelles, qui s’enchevêtrent en son recueil, en cohérence avec la chronologie qu’elle organise.

Cet avertissement est important, car on retrouvera, en récurrence, des « petits cailloux de Petit Poucet » qui s’intègrent dans le livre, aux détours des nouvelles, qui permettent à la fois de retrouver des personnages détaillés auparavant ou de prolonger l’action délivrée antérieurement.

« Le cri du vent » parle avec justesse, aplomb et profondeur, de la violence faite à une Maman par son conjoint, de la volonté de cette dernière à tenter d’échapper aux enfers, en profitant chaque fin d’après-midi d’un moment de délicatesse, avec ses deux enfants, en bord de mer Bretonne, puisque comme le nom du recueil l’indique, toutes les nouvelles donnent essor aux paysages fantastiques et déchiquetés de l’Iroise et de ses îles attenantes.

Quand le mari et père commettra l’irréparable, il sera difficile pour la fille survivante de se reconstruire et de penser à vivre, tout simplement, en essayant d’imaginer un amour possible…

Quand elle y parviendra, avec hauteur et volonté, les démons indicibles des douleurs accumulées ressurgiront…

« Athénaïs » est une nouvelle remarquable pour toute personne (je peux témoigner…) qui a été victime, au moins une fois, de la manipulation par la flagornerie, ou de l’excès de flatterie. 

On est subjugué par une personne dotée de force artistique ou de talents, et cette même personne s’intéresse à nous et nous comble ainsi de bonheurs…

On a envie d’en être aimé et l’on ferait tout pour elle.

Quand on se rend compte qu’à un moment elle nous délaisse, nous critique férocement, quand ce que nous faisons pourrait remettre en question le fait que l’on ne parle plus d’elle d’abord et exclusivement, la violence se place directe et latente, et les conséquences psychologiques subies sont ravageuses.

L’auteure décrit les fondements de ces relations toxiques et sublime son écriture pour que l’on puisse rester digne face à ce type d’adversités insupportables.

« Le cimetière des fourmis » m’a rappelé « Les Oiseaux » d’Hitchcock et une  mauvaise aventure personnelle lors d’une invasion de punaises de lit…

Orphée et Eurydice, aux prénoms bien évidemment non hasardeux, vivent ensemble, mais ne se côtoient pas vraiment.

Lorsque des fourmis s’agglutineront en permanence dans leur demeure, tout leur quotidien sera bouleversé : ils prendront même le temps de rester en bord de mer, eux qui n’y venaient jamais, pour tenter d’échapper à la douce folie qui peut les menacer…

Quand les inquiétants insectes finiront par germer dans leurs esprits, plus rien ne fonctionnera dans leur vie, hormis l’impression qu’ils sont guettés et qu’ils ne peuvent plus échapper à l’infernale présence de leurs envahisseurs…

« Soren Malsor » est un artiste, en cette nouvelle éponyme, peintre de l’île d’Ouessant – qu’Isabelle décrit, à satiété, avec une telle finesse impressionniste, qu’avec ses mots on ressent le vent et les embruns – qui reçoit une jeune femme qui vient de perdre son compagnon,  angoissé chronique et alcoolique obligé pour tenter de calmer ses anxiétés.

Elle désire que le peintre fasse un portrait de son aimé.

Ce dernier donne son accord mais il peindra le compagnon perdu uniquement par ce qu’en raconte la jeune femme, sans photographie et sans repérages.

La force artistique ne réside t-elle pas d’abord dans la profondeur du contact intimiste avec les gens de valeur et de partage, car comme le disait Monet : « je ne peins pas avec mes mains, mais avec mes yeux et mon cœur ».

La narration d’Isabelle peut paraître surréelle ; elle est surtout intelligente, car la vraie poésie s’appuie sur la relation, la discussion, le respect des différences, sur la volonté de construire le beau avec la force de la rencontre.

Alors oui, on peut faire un portrait réussi sans forcément avoir la personne en face de soi !

« Mea Culpa » raconte l’histoire, que l’on a tous vécue, d’une personne qui laisse des messages sur notre portable se trompant de correspondant, et que l’on regrette de ne pas avoir rappelée pour lui préciser sa méprise.

La fin de l’aventure sera tragique en cette nouvelle, mais parfois l’irrationnel sème sur nos pas et nous empêche d’avancer, et la délivrance de ce charme souvent négatif n’est pas évidente…

« La dame aux éphélides » constitue une nouvelle magnifique, car elle est écrite en tonalités délicieuses et harmonieuses, où l’on retrouve la force des estampes japonaises, la tendresse des vers du Rimbaud bohème et l’assurance que l’on peut tout voir, si l’on accepte d’être ému et attiré par les songes, les captations des élans de paysages profonds et sauvages.

Un livre très réussi, que je vous recommande, que je vais offrir à mes amies et amis, car je veux qu’elles et ils puissent partager ces moments de lecture porteurs et marquants !

Bravo, Isabelle, pour votre talent de conteuse, de poétesse, et pour la saveur enivrante de votre écriture !

Non, je ne suis pas laudateur circonstanciel, je suis contemplatif et vous remercie sincèrement !

Éric

Blog Débredinages

Finis Terrae

Isabelle Mutin

Les Éditions Mutine

18€

Coups de gueule contre la « cancel culture », la « mémoire transposée » et les pourfendeurs de l’humour Charlie !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, cet humble blog s’attache à vous faire retour de mes lectures diverses et de mes « enlivrements », si vous me permettez cette osée création de mot qui sent, un brin, le barbarisme, mais qui résume les saveurs de mes promenades littéraires, qui ne se veulent jamais fades, étiolées ou aseptisées…

Ce jour j’ai décidé de faire une exception et de vous livrer, de manière crue et directe, mes convictions, sur les nouveaux aphorismes inquiétants du moment.

Le regretté Guy Bedos disait qu’à force que l’on parle des sourds comme des mal-entendants et des aveugles comme des mal voyants, on allait bientôt désigner « les cons » sous le vocable de mal-comprenants…

Aujourd’hui trois tendances m’effraient, m’insupportent, me font pousser ces coups de gueule  : la propension à la « cancel culture » ou « culture de l’effacement », la mémoire reconstituée à l’aune de nos perceptions et connaissances d’aujourd’hui, et la vile lâcheté vécue face à la nécessaire irrévérence qui doit continuer à réfuter toute forme de sacralisation, même si Desproges nous rappelle que « rire de tout ne se fera jamais avec n’importe qui »…

Premier coup de gueule contre « La cancel culture » ou « culture de l’effacement », qui s’intègre aujourd’hui aussi bien en entreprise que sur le plan sociétal.

Quand une personne déclare quelque chose qui n’appartient pas à la repérée « bien pensance », on se doit de l’invectiver, de la placer au pilori des opinions, mais surtout on doit tout faire pour qu’elle n’existe plus ou que son existence soit mise à mal, si possible rapidement oubliée.

Quand on s’appelle J.K. Rowling et que l’on émet une critique sur la communication « non genrée » ou que l’on s’appelle Salman Rushdie, pour lequel une fatwa a été émise, depuis plus de trente ans, réclamant sa mort pour la publication des Versets Sataniques, qui a soutenu l’auteure Écossaise soumise à une vindicte scandaleuse l’assimilant à une homophobe, allant jusqu’à permettre à certains membres de maisons d’édition – qui ont pourtant bien profité de sa notoriété et de ses ventes de la saga Harry Potter – de décider de ne plus travailler avec elle ou de marquer leurs réserves relationnelles, les choses semblent plus aisées pour combattre et réfuter ce qui advient en trombes, car ils ont possibilité de demander assistance à des juristes et avocats, d’user de leur œuvre pour assumer leurs propos et rétablir les balances des équilibres.

Mais un ouvrier qui sera dénoncé pour des propos mal cernés ou compris sur son lieu de travail, un salarié qui aura émis une différence de vue lors de sa pause à la machine à café, se verra vilipendé, mis à bas, et se trouvera rapidement exilé, oublié, placé sur la touche, avec la volonté qu’il comprenne de lui-même qu’il doit partir, démissionner, ne plus faire partie du groupe qui s’est auto-défini et a cadré ses propres limites.

L’on peut considérer, sans contrainte (et je suis de ceux là, sans proclamer détenir la vérité, car je crois à la vérité plurielle, au sens du débat construit), que l’existence de Dieu nous est doutée et que les religions ne constituent pas forcément une voie de paix (de l’Inquisition aux attentats islamistes, la pacification demeure bien aléatoire…), sans pour cela être taxé d’irrévérencieux, d’intolérant ou de calomniateur.

L’on peut déclarer, sans difficulté (et là aussi, je suis de ceux là) que la nécessaire concorde citoyenne, l’entraide et la solidarité face aux personnes qui arrivent sur nos territoires en migration (jamais choisie par plaisir, car tout déracinement se vit comme un déchirement), nécessite appui, compassion et accueil, sans pour cela être regardé comme un anti-patriote qui se positionnerait pour un repli communautariste, au moyen que celles et ceux qui demandent à venir sur notre sol seraient des mercenaires du repli sur soi et de l’obscurantisme…

Se placer en ces débats et assumer ces propos, que l’on peut légitimement critiquer, signifie à brève échéance que l’on sera ostracisé, renvoyé, par des messages assassins, au bûcher des obligations de penser la vérité unique, avec l’assurance que vous serez déclaré comme effacé et disparu des codes et réseaux sociaux, car ne faisant plus partie de la sphère élue et reconnue.

Ce système est utilisé aussi, sans vergogne, en des entreprises ou organisations, sciemment, en management, pour ne plus faire référence à d’anciens collaborateurs ou d’anciens engagés au sein de leurs structures, car leurs comportements, leurs agissements, leurs méthodes de travail ou de réflexion ne conviennent plus ou ne conviendraient plus.

Cette reconnaissance, qui  institue la malveillance, repose sur  la donnée rapportée que tout membre repéré doit devenir oublié, effacé, disparu.

Ce qu’il a fait, ce qu’il n’a pas fait, ce qu’il a mal fait n’a pas d’importance, puisqu’il n’existe plus !

Ce système reprend totalement la vieille lune totalitaire soviétique qui faisait que des personnes bannies par le régime n’apparaissaient plus sur d’anciennes photographies, considérées comme n’ayant jamais existées.

Deuxième coup de gueule contre la reconstitution de la mémoire.

La mémoire nécessite de replonger dans l’Histoire, de la décrire et de l’analyser, non à l’aune de nos connaissances actuelles, mais au regard de celles existantes à l’époque.

Oui Voltaire a investi dans le commerce triangulaire et n’a pas réfuté toutes les clauses du sinistre Code Noir.

Mais Voltaire a fait avancer les libertés de penser et a pris position pour l’absence de discrimination religieuse, contre les arbitraires de la loi et des justices aux ordres établis.

De Candide,  avec la condamnation des fanatismes,  à L’ Affaire Calas, il s’est érigé comme modèle de courage et de vertu face aux féodalités et aux soumissions.

Alors déboulonner Voltaire serait à la fois crétin, inconséquent et injuste.

Oui Victor Hugo, comme Jules Verne, peuvent employer des phrases et mots dans leurs œuvres signifiant que le Noir ou le « Nègre » (comme il était nommé souvent au XIXème siècle…) pourrait se grandir en fréquentant la civilisation Européenne, et l’on peut totalement y repérer une sorte de « paternalo-colonialisme »…

Mais il reste qu’Hugo a milité pour l’éducation obligatoire pour lutter conte la misère, qu’il a tout fait pour que l’abolition de la peine de mort s’intègre dans les idéaux républicains (il est mort en 1885, et la peine de mort a été abolie en France, en 1981…) et de Claude Gueux aux Derniers Jours d’un condamné, tous les humanistes puiseront des ressorts permanents.

Jules Verne est devenu conseiller municipal socialiste d’Amiens et a toujours fait en sorte que la formation et la culture soient ouvertes au plus grand nombre, et pas à une caste

Alors déboulonner Jules Verne et Victor Hugo signifieraient que les écrivains attentifs au mieux-être et au meilleur partage du monde ne recevraient que l’opprobre de phrases pensées en des contextes datés. Ce serait injuste et inimaginable.

Oui à la présence d’avertissements au lecteur, l’engageant à exercer son libre arbitre et son esprit critique, face à des réalités ou des propos qui peuvent choquer.

Oui à l’annotation dans les villes qui ont pris corps avec le commerce triangulaire de mentions lorsque des noms de rue illustrent des armateurs de ces périodes.

Non à la reconstitution d’une mémoire unique, cadrée selon des préceptes d’aujourd’hui et niant les parcours des femmes et des hommes dans leurs diversités, avec leurs forces et leurs limites.

Je ne me suis jamais senti devenir raciste en lisant Tintin au pays du Congo, pourtant clairement colonialiste et je n’ai jamais demandé que ne soient plus étudiés les écrits de Sartre, qui pourtant a souvent fait des choix plus que discutables, qui a pris des positions bien contestables, mais qui mérite considération, pour son œuvre.

De la nouvelle dénomination d’un roman d’Agatha Christie, où « dix petits nègres » doivent disparaître, à l’impossibilité de faire rééditer les pamphlets de Céline (en une édition critique et scientifique, bien évidemment) jusqu’à la récente demande de déboulonnage d’un pan entier de notre Histoire en travestissant la philosophie des Lumières, en la résumant à un compagnonnage accepté du code Noir, l’on dénature notre passé.

Et l’on se complet en une rhétorique assumée de vérité unique.

On ne fait pas progresser le débat contre les intolérances et contre les absences de concorde avec une opinion dogmatique et qui tranche, enlève, déboulonne et met à bas.

On renforce, au contraire, toutes les incompréhensions et on fige les nivellements par le bas.

Troisième coup de gueule contre les demandeurs de sacré qui veulent corseter l’humour.

Je fus, je suis et je serai toujours profondément, résolument, Charlie !

J’aime rire de tout et je pourfends toute demande qui voudrait créer un délit de blasphème.

Comme vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai des choses qui me font, cependant, plus rire que d’autres, mais je n’interdirai personne de rire à des choses qui ne me feraient pas rire.

Et je préfère le débat sur un avis différencié sur un rire, sur sa qualité, sur son talent, plutôt que de frustrer ou d’interdire une forme de rire.

Quand Reiser, en ma jeunesse, faisait un dessin, où la sainte vierge déclarait qu’elle avait été violée par les rois mages (« ils étaient trois, dont un noir », rajoutait la bulle), cela provoquait, mais cela s’appelait du rire irrévérencieux, sans sacré.

Quand Desproges dans un de ses sketchs, évoquant Himmler, « de retour de villégiature en Hollande, et se rendant en un camp de concentration, qui proclamait que l’on ne pouvait pas être à la fois au four et au moulin… », il n’était ni négationniste, ni antisémite, ni n’avait envie de scandaliser, il voulait faire rire, en considérant que son public averti allait prendre sa vanne au vingtième degré.

Donc à la différence des « culs serrés » qui se constituent de plus en plus, surtout en ces moments rudes où les attentats de janvier 2015 sont  jugés, et qui d’Edwy Plénel à Virginie Despentes (qui pourtant avec Baise Moi était bien loin du sacré…) en passant par le dogmatique penseur pétri de certitudes empesées Mélenchon, je soutiens les humoristes qui réfutent tout sacré, qui prônent la caricature pour montrer nos faiblesses et lâchetés quotidiennes.

J’appuie aussi toute forme d’irrévérence, car des bouffons du Roi aux Conteurs chansonniers, c’est toujours avec le rire et l’humour que l’on a développé la politesse du débat, car le décalage fait mal là où les sujets sont souvent rassis, rapiécés, pétris de non-dits, en empêchant  toute élévation.

Merci Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour votre tolérance permanente, votre ouverture et votre fidélité.

Merci d’avoir écouté mes trois coups de gueule !

Et je le répète : je n’ai pas la vérité, la vérité est et doit rester plurielle !

Éric

Blog Débredinages

Illustration, Hergé copyright

L’étoile dans la poussière de Sylvain Dubois

Amie lectrice et Ami lecteur, j’ai déjà eu l’occasion de vous déclamer tout le bien que j’attache aux Éditions Mutine, sises à Cessey-sur-Tille, en Côte d’or, en Bourgogne.

J’avais lu, avec avidité et passion, Equipe de nuit, de mon amie auteure sociétale émérite, Anne-Catherine Blanc, et j’ai eu le vif plaisir de découvrir la plume inspirée, incisive, percutante, d’Isabelle Mutin, avec trois lectures successives,  qui m’ont amené aux nécessaires réflexions introspectives pour réfuter les petites lâchetés qui nous environnent, assumer nos différences, reconnaître nos fêlures et suivre le cap de nos engagements porteurs.

Très récemment, dans le cadre d’un salon d’éditeurs sur Dijon, j’ai eu le bonheur de rencontrer et de saluer Isabelle.

J’en ai aussi profité pour effectuer mon petit marché littéraire, en promenade de stands.

J’ai pu ainsi faire la connaissance de Sylvain Dubois, publié lui-aussi par les éditions Mutine, pour son premier roman.

Et j’ai lu le travail de Sylvain, en quelques heures qui me furent prenantes et enlevées, et je le remercie.

Doc Swindler ou Jack fut médecin.

Il arpentait Milwaukee pour diagnostiquer ses patients et leur procurer des soins avec attention.

Mais un jour il a tout largué.

Il a décidé de vivre une vie différente,  en suivant les camps des chercheurs d’or, des orpailleurs, en Californie, en leur vendant des fioles destinées à atténuer tous leurs maux physiques, qu’ils soient gastriques, capillaires, musculaires…

Il sait bien que ces fioles de couleur ne forment qu’une supercherie, mais il aime bonimenter, malgré quelques rebuffades, parfois, d’anciens clients, qui n’hésitent pas à l’affronter en combat direct.

L’argent qu’il gagne sert à lui donner du plaisir avec les filles de joie des institutions où il se rend en vieil habitué…

Il va et vient, de camp en camp, avec sa carriole et son vieux cheval, Cushy, fringant dans le passé et étalon reconnu, mais bien usé maintenant, qui espère qu’on le ménagera.

Jack, sur son chemin, croise un chariot à terre ; il sait qu’il a été victime d’une attaque d’Indiens, en ces territoires qui sont leurs et appropriés.

Une jeune fille, visiblement marquée par ce que sa famille a subi, qui en a réchappé par miracle, semble interdite, frappée de stupeur. Elle ne peut prononcer un mot !

Jack ne sait ce qu’il fera d’elle, mais à la fois par protection et forme d’élan solidaire, il la prend en charge ; elle partagera, dans la carriole, le chemin déterminé.

Ces réalités plantées, l’auteur réussit à mener une histoire acérée, avec des personnages aiguisés.

Il décrit des univers difficiles, rudes, rustres, sans concession et sans pitié, où pourtant résonne un possible espoir.

Vous rencontrerez Charlotte, tenancière autoritaire, sans fort scrupule, qui donne cependant un attachement à la jeune sans famille, en lui affectant Joséphine, fataliste sur son sort de prostituée, pétrie de douceurs, qui saura l’apaiser et lui ouvrir des portes insoupçonnées…

Vous croiserez à plusieurs moments, fugaces ou intenses, du roman, Lola Montez, dont la beauté et l’intrépidité, ont subjugué toutes les cours d’Europe, et notamment celle de Bavière, au XIXème siècle, qui semble veiller comme une bonne fée sur l’avenir de la jeune fille, Rebecca dite Becky, puisqu’elle peut s’exprimer (c’est ainsi que l’on finit par connaître son prénom) en notant des messages sur un petit carnet, idée de Jack, amplifiée par Lola, qui l’avertit de se méfier des hommes comme de rester indépendante.

Vous assisterez à des moments de supplice qui attiraient du Monde, qui visiblement égayaient les journées, sans vergogne, avec des immigrés Chinois que l’on pend par les cheveux, que l’on fouette pour tester leur volonté immuable de souffrir en silence, car » on ne méprise pas son bourreau, on l’ignore », comme l’a si bien dit Primo Levi.

Vous intégrerez aussi que les voleurs pris sur le vif n’attendent pas que l’on les transporte en justice : la loi du talion, avec les châtiments corporels, fait office de punition reconnue.  Et quand un Mexicain, qui revient sur ses terres pour venger les siens, finira par être arrêté, il sait que sa fin de vie sera un concentré d’atrocités.

Vous saluerez des chercheurs d’or qui serpentent la rivière, sans relâche, pour des résultats bien médiocres, mais qui ne peuvent revenir sur leurs engagements, car « l’honneur prime sur la reconnaissance des erreurs », comme disait Mark Twain, réalité souvent reconnue toujours et partout.

Vous découvrirez aussi que des exilés Français de l’Empire de Napoléon III ont suivi les traces de cette ruée vers la richesse du métal jaune.

Ce livre se lit avec la narration directe oscillante de Jack, Becky, Joséphine, du cheval Cushy, qui constitue un personnage majeur du roman.

J’ai apprécié fortement cette virevolte, qui n’est marquée par aucune ponctuation, ce qui renforce la profondeur et l’avancée du récit,  ce qui structure des réflexions, des états d’âme, des variétés d’analyse, qui  donnent vigueur au roman, car il n’y a d’enrichissement que par les différences !

Suivez mes pas en cette promenade impitoyable, en l’Amérique des chercheurs d’or, où des villes se créent pour repérer les éventuels filons, où les hommes se donnent à la tâche sans répit, où ils soulagent leurs plaies dans la débauche du lucre et de l’alcool, où les tenancières savent que leur commerce de chair nécessite en permanence la soumission des employées, où les rencontres avec les Indiens ne côtoieront que violence et mort…

Par delà la cruauté vécue, il est possible de tendre vers la reconquête, par la présence de douceurs humaines chez Joséphine ou Becky, ou par la succession de paysages et environnements propices à la contemplation.

Merci Sylvain pour ce premier roman réussi, fort, marquant et réflexif, prometteur d’autres inspirations à venir !

Éric

Blog Débredinages

 

L’étoile dans la poussière

Sylvain Dubois

Les Éditions Mutine

18€

Photos de Sylvain Dubois et d’Isabelle Mutin au salon des éditeurs de Dijon, copyright personnel

Saint-Yves de Robert-Louis Stevenson

 

Ce roman fut inachevé par mon maître conteur ; il est décédé en 1894, à seulement 44 ans, aux Samoa, sans avoir pu le terminer. Il sera clôturé par Arthur Quiller-Couch, critique littéraire et écrivain lui-même, reconnu surtout pour ses grandes capacités de rameur nautique (il n’y a rien de plus sérieux que l’aviron en Grande-Bretagne, surtout pour un intellectuel) et pour ses rôles de mentor de Daphné du Maurier et d’ami, à l’identique de Stevenson, de J.M Barrie, le créateur de Peter Pan.

Stevenson voulait revenir au roman d’aventures avec ses tensions amoureuses, ses péripéties, ses situations souvent rocambolesques, son suspense, son humour, et avec ses narrations historiques jalonnées de nombreuses précisions factuelles.

Il y parvient, avec brio, et ce livre vaut autant le détour que la relecture d’œuvres affirmées comme l’Ile au Trésor ou Dr Jekyll et Mr Hyde, beaucoup plus admirés et célébrés.

On suit les réalités trépidantes, virevoltantes de Saint-Yves, prisonnier de guerre, en Ecosse, de l’armée de Napoléon, juste avant sa première abdication.

Saint-Yves se morfond dans sa cellule, mais il a droit, car il s’exprime aisément en anglais et force des allures de gentilhomme, à des promenades de quasi-liberté en chemin de ronde, à recevoir des visites de personnes, gens de piété, pétris de sollicitudes, qui viennent le saluer, comme certains autres prisonniers, pour quérir un peu de réconfort.

La rencontre, dans ce contexte des visiteuses et visiteurs de prison, avec Flora, ne le laisse nullement indifférent, il en tombe amoureux platonique, vivant ainsi plus facilement sa réclusion forcée, imaginant un espoir de se sentir aussi attiré par celle qui l’a émerveillé.

Il reçoit, comme un coup du sort à multiples détentes, la visite d’un notaire qui lui précise qu’il hérite de la fortune d’un oncle, exilé en Angleterre, plutôt royaliste légitimiste, et qui n’a pas de descendance hormis deux neveux : l’un qu’il a entretenu en permanence et qu’il juge vil et sans aménité, l’autre qu’il ne connaît pas (Saint-Yves lui-même), dont les engagements lui sont contestés, mais qui sait qu’il fut juste lorsqu’il eut à combattre ou décider des suites d’affaires publiques.

Le notaire propose à Saint-Yves de profiter d’une tentative d’évasion, qui se forge, de la prison forteresse, pour venir récupérer son dû, avant le décès de son oncle, ce que notre héros a du mal à cerner car la bâtisse semble infranchissable et qu’il ne sait pas si son départ l’empêchera de pouvoir conquérir celle qu’il aime…

Sans vous résumer les intrigues, ce qui ne serait pas élégant de ma part, mais en vous brossant des moments fugaces,  pour vous suggérer de suivre mes pas en ma lecture, vous pourrez notamment :

  • vérifier que l’amour peut être plus fort que les traditions et pesanteurs, car Flora se sent en confiance, en élans de vie pleine d’imprévus et de fantaisie, en ses discussions avec Saint-Yves ; ce dernier associera toujours poésie et sensibilité pour que sa flamme soit reconnue comme honnête et inébranlable.
  • vous promener sur les traces des chemins des bouviers, dans les campagnes Écossaises, parsemés d’embuches et d’amitiés, de respect de la nature et de refus de toute forme de privilège, engagement récurrent de Stevenson, homme de liberté et vilipendeur de toute forme d’arbitraire.
  • vous retrouver dans la chambre d’un noble et tenter de comprendre que les héritages passés identifiaient des patriarches qui avaient droit exclusif sur l’avenir de leurs propriétés et qui pouvaient aiguiser ou contrarier toutes les réputations…
  • vous faufiler pour éviter les forces de police, souvent mal informées, qui semblent persuadées que Saint-Yves a commis un meurtre en prison – alors qu’il s’est battu en duel pour l’honneur de sa promise – ou assurées qu’il a donné un coup de gourdin sur le chemin des bouviers à un agresseur de ses amis de voyage obligé par volonté de le mettre à mal, alors que la légitime défense peut se comprendre…
  • vous balader en calèche, en diligence, en montgolfière, en bateau de remorquage, en navire, et vivre intensément toutes sortes de moments ébouriffants, où le sort apparaît contraire, où les menaces s’amplifient, où la possibilité de trouver une issue demeure quasi nulle.
  • transmettre des messages réguliers sur la nécessité de travailler pour le bien public, en désintéressement, pour la justice et l’intérêt général, pour la force des convictions des libertés au détriment de toutes les turpitudes et habitudes insupportables installées.

Stevenson se veut républicain et plaide pour un état de droit, avec justice indépendante ; il fustige les dogmes assis et même « rassis » de la Grand-Bretagne Victorienne qui ne s’affiche que pour les soutiens des bien nantis.

Sa volonté qu’un grognard se fasse la belle et échappe aux armées et polices de Sa Majesté, allant même jusqu’à l’amener à composer avec les diplomates Américains, s’affiche comme une vraie parabole francophile de l’auteur, sur sa préférence pour un pays sans couronne, respectueux et enrichi des diversités de tous ses habitants, sans forme de privilège d’aucune sorte. Il idéalise la France, certes, mais il nous invite aussi à l’introspection de nos valeurs.

Ce livre constitue un vrai bijou littéraire, au charme suranné d’une narration stylisée, parfois un brin ampoulée, mais qui permet de transcrire un récit poétique et charmeur, propre à toutes les narrations des récits d’aventures ou de romans picaresques.

Stevenson suit les pas de ses illustres inspirateurs, et parfois même il dépasse et transcende son maître Dickens, et il rejoint aisément les plus belles épopées de Jules Verne.

Mettez le cap pour un récit vigoureux, au rythme enlevé, et vous ne pourrez pas sortir du roman sans connaître son épilogue, emporté que vous serez par un flot continu de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Saint-Yves

Robert-Louis Stevenson, avec un appendice d’Arthur Quiller-Couch

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Laurent Bury, avec une mention particulière pour son travail émérite, qui retrace fortement les langages de nombre de provinces et qui suit le phrasé incomparable poétisé du héros.

Tome III des œuvres complètes de Stevenson

Bibliothèque de la Pléiade

Veillées des îles – derniers romans

Nrf Gallimard

L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je dois vous livrer une confidence assez peu reluisante.

J’enseigne, notamment – vous le savez – l’anglais, mais je n’avais encore jamais lu ce livre de référence avant qu’il ne me soit offert, en 2015, par ma très chère amie, auteure, Laurence Labbé, livre culte même de la littérature Américaine, au même titre que « L’attrape-cœur »  de J.D. Salinger.

En offrant à Laurence, le livre passionnant et tellement différent Shangrila, de Malcolm Knox, édité chez Asphalte, elle m’a immédiatement précisé que la lecture du livre lui donnait des réminiscences de La Conjuration des imbéciles, et comme je lui narrais que je n’avais jamais encore lu le livre, elle décida de me l’offrir, et ce fut l’une de mes lectures fortes et je le relis depuis très souvent.

Quel plus beau cadeau d’amitié que l’incitation à la découverte d’un livre phare relié par un enchevêtrement de nos lectures passées croisées !

Et ce livre m’a plongé en un univers fascinant entre douce folie, humour corrosif et dévastateur et surtout ode permanente à la différence comme à la nécessaire critique de toute réalité insupportée ou de tout poncif, pour en dénoncer les constructions.

L’auteur, né en 1937, s’est donné la mort à 32 ans, se considérant comme écrivain incompris, n’ayant pu être édité.  Sa Maman, dès 1969, ne voulant pas que sa mémoire puisse s’assimiler à celle d’un écrivain raté (perception rude que John Kennedy Toole avait douloureusement intégrée jusqu’à ne plus la supporter…) s’est démenée et a arpenté les universités jusqu’à la publication du roman, avec  l’appui de l’écrivain Walker Percy, et le livre obtint le prix Pulitzer, en 1981, à titre posthume.

Ignatius J. Reilly (héros au nom déjà détonnant et pas qu’en Anglais-Américain) arbore une casquette de chasseur avec une visière verte, car il craint les rhumes de cerveau, enfile un volumineux pantalon en tweed, porte une chemise de flanelle à carreaux et un cache-nez, tout cela coiffé par un regard « bleu et jaune ».

« La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure ».

Avec une écriture de ce calibre, je suis aux anges !

Le livre va vous emmener en des directions insoupçonnées, délicieuses, décalées, difficiles, tendues, « barrées » et démonstratives des excès et des insuffisances de nos relations sociétales habituelles, qu’il ne faut pas localiser qu’aux États-Unis et en Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, en particulier, où se déroule toute l’action du roman.

Ignatius vit toujours avec sa Mère qu’il attend souvent et il n’imagine pas, lui qui est déjà assez âgé et fortement diplômé (son Père décédé, et sa Mère surtout, se sont bien « saignés » pour lui permettre d’étudier), de se mettre à travailler, car cela ne lui correspond pas.

Il ne supporte pas l’autorité et répond, lorsqu’il est interpellé, par des phrases excessives, interminables mais tenaces où il cite fréquemment le vice du monde civilisé « avec ses antéchrists, ses onanistes, ses pornographes,.., dûment protégés par la prévarication et le trafic d’influence ».

Lorsque sa Mère émet la volonté d’évoquer à son fils une nécessité de rechercher un travail, Ignatius rappelle le cauchemar vécu lorsqu’il utilise un moyen de transport et ses contraintes d’estomacs, l’anneau pylorique du héros du roman devenant lui-même une référence inscrite du récit. D’ailleurs si vous utilisez un moteur de recherche et placez « anneau pylorique » en réflexion, vous arriverez automatiquement à la vie d’Ignatius Reilly…

Il mange souvent et beaucoup, avec exigence de qualité, et ne se prive pas de rabrouer sa Mère si elle n’applique pas les consignes d’achat des produits attendus.

Ignatius s’exprime toujours avec un vocabulaire riche, pédant même et il apprécie peu les conglomérats de communication de sa Mère ou de ses semblables qui arborent un langage entre argot et création libre, que le traducteur du livre, à qui je rends hommage, a remarquablement retracé avec un style direct, désarmant, mais d’une profondeur populaire attendrissante.

On va donc jouer au « bouligne » et non au « bowling » et je suis maintenant persuadé que «The  big Lebowski » est un hommage, clin d’œil, au roman de John Kennedy Toole.

Ignatius aime écrire sur des cahiers « Big Chief » des textes inspirés où il se rappelle les époques où « le monde Occidental avait joui de l’ordre  et où l’on se dédiait à l’âme et pas au commerce » et se trouve souvent « assez bon » et il perpétue le message « qu’aller au travail serait affronter l’ultime perversion ».

Il célèbre Roswitha, une nonne médiévale de Gandersheim qu’il est seul à connaître et à vénérer, ce qui le place en permanence en retrait de vie sociale, qu’il recherche peu du reste…

Il va souvent au cinéma et met en émoi la salle car il critique vertement ce qu’il visionne à haute voix et parfois avec violence.

Il souhaite créer une  sorte de club d’élévation intellectuelle et croit fermement à ses idéaux, mélange de révérence pour l’ordre et de refus de toute autorité qui ne soit fondée sur une conscience culturelle.

Le livre vous amènera à l’intérieur d’un bar glauque et louche appelé « Les Folles Nuits (tout un programme) » où l’on sert de la bière ou de l’alcool fort peu habituel, accoudé sur un zinc ou une table dont la saleté représente le seul semblant de confort, si j’ose dire. On y rencontre Darlene, gentille pauvrette, embauchée par une tenancière mercenaire calculatrice, Miss Lana Lee, qui essaie de proposer un numéro, pour le spectacle cabaret affligeant habituel, avec un cacatoès mais qui est surtout là pour forcer les maigres clients à boire des boissons frelatées…

On repère aussi un agent de police, Mancuso, souffre douleur de son commissariat d’attache et que l’on envoie enquêter dans les toilettes publiques, notamment, pour lui rappeler l’obéissance à l’autorité, qui se morfond, qui perd sa santé, mais qui tient plus que tout à conserver son uniforme.

La mère d’Ignatius transporte son grand fils dans une Plymouth 46 ; elle le conduit avec le talent inspiré de notre très chère bonne sœur dans la série des « Gendarmes De Funèssiens… ».

Elle commet un accident  de la route responsable et elle doit une forte somme d’argent, Ignatius lui interdit d’imaginer qu’il puisse participer aux dépenses courantes en travaillant, il lui propose au contraire des tas d’économie sur son fonctionnement de vie…

Mais Mme Reilly siffle la fin de la récréation et somme son fils de répondre enfin à une annonce pour participer à la vie du ménage.

Ignatius Reilly débarque un matin devant le siège des « Pantalons Levy » où le chef de bureau Gonzales tente de régner sur un environnement incertain et sur une production aléatoire et où une assistante Miss Trixie s’évertue à effectuer des taches sans intérêt en attendant une retraite qui ne vient pas car la femme du Patron exige qu’elle demeure employée « quoiqu’il arrive… ».

Ignatius est embauché, impressionnant fortement Gonzales « avec ses yeux incroyablement jaune et bleu avec leur fine résille de veines rosâtres, avec sa moustache enduite de vaseline et sa chemise blanche étroite que divisait une large cravate à fleurs… ».

L’auteur enfonce les codes des critères de recrutement habituels avec un sens de la satire féroce et décapant.

Ignatius,  lors d’un semblant d’entretien,  rappelle que « son anneau pylorique est soumis à des vicissitudes qui risquent de la contraindre à garder le lit souventes fois » ; il conteste le salaire alloué, mais/et…  le chef de bureau le recrute avec les honneurs…

On lui demande de classer des documents avec méthode et il opte pour le décisif et déterminé « classement vertical » et en réponse à une demande de correctifs de fabrication d’un partenaire commercial,  il n’hésite pas à écrire une lettre injurieuse rappelant que les Pantalons Levy récuseront « des réclamations fastidieuses » et que si une insistance survenait « le brûlure de notre fouet se sentira sur les pitoyables épaules » de l’associé…

Puis Ignatius, dont on rappelle que la « valeur travail »  ne sera jamais pour lui qu’une absence de valeur, est prié de quitter les Pantalons Levy en ayant contribué à une émeute chez les salariés de confection qu’il souhaitait transformer en nouveaux croisés.

Il atterrit chez Paradise Vendors SA,  marchands de hot-dog, où après avoir consommé force sandwiches, on lui demande, en échange, d’en vendre avec une carriole ambulante, costumé aux attraits de la société.

Vous vous délecterez des lettres qu’envoie Miss Myrna Minkoff, l’ancienne condisciple d’Ignatius à l’Université, à Ignatius lui-même ; elle reste persuadée que la vie recluse de son camarade provient d’une insuffisante de pratique et de découverte sexuelles alors qu’Ignatius place sa réelle chasteté comme une vertu cardinale, à laquelle il s’échappe parfois solitairement cependant…

Savourez ce roman admirable par sa tonalité, sa différence et sa capacité salvatrice à se moquer de tout, avec délicatesse et sans jugement, et où tout le monde en prend pour son grade, de la bourgeoisie aux prolétaires, de celui qui n’a pas fait d’étude à celui qui est sur-diplômé.

Chronique dédiée, avec mes remerciements, à Laurence Labbé qui a écrit récemment un livre admirable, inspiré pour partie de La Conjuration des imbéciles, Les allées du pardon, que vous devez lire impérativement !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Conjuration des imbéciles

John Kennedy Toole

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso, mention spéciale pour lui !

Éditions de poche 10/18

 

 

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