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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Aventures et récits de la conquête des pôles, de Clément Alzonne

Amie-Lectrice et Ami-Lecteur, j’aime flâner, le premier dimanche du mois, en fin de matinée, place Jean Macé, à Lyon, pour saluer les bouquinistes, en leurs étals, et souvent pour dénicher des pépites.

Récemment j’ai mis la main sur un exemplaire d’une collection que je dévorais adolescent, celle des contes et légendes, éditée par Fernand Nathan, et qui m’inspirait, me donnait envie d’affronter des aventures, pour découvrir des terres arides, à la rencontre de peuples, pour s’enrichir de nos différences, pour créer du lien, en vertu de la solidarité confraternelle qui m’a toujours humblement animé.

Je n’avais jamais lu l’opus de cette collection, consacré aux conquêtes polaires, alors que j’ai beaucoup lu sur ce sujet, me suis souvent documenté, et me suis rendu, en 2015, à Oslo, notamment pour visiter le musée Fram (nom du navire de Nansen), renfermant le bateau d’Amundsen ayant atteint l’Antarctique, victorieusement, en 1911.

Ce livre se situe en 1975, ne prend pas en compte les découvertes scientifiques des dernières décennies, notamment le combat de Jean-Louis Étienne pour sacraliser le pôle Sud, en faire une terre d’élévation des connaissances, de respect des écosystèmes, mais il est très riche, se lit avec une passion avide, m’a fait replonger dans mes lectures de Jules Verne ou des récits de découvreurs, dans leurs quêtes de la rencontre avec l’autre, sans aucun présupposé de domination ou de type colonial.

En ce livre, vous aurez le plaisir de croiser, pêle-mêle :

  • La force de Barentz, dont une mer porte le glorieux nom, qui hiberna en les glaces, dans des conditions dantesques, à la fin du XVIème siècle, et qui voulait le premier rejoindre la Chine, par les mers hyperboréennes.
  • La volonté réfrénée au dernier moment de Châteaubriand pour s’engager d’Amérique en direction du Grand Nord, qui aurait vu l’écrivain accomplir un rêve polaire.
  • La conviction marquée de Dumont d’Urville de suivre les voies de ces illustres prédécesseurs pour s’enfoncer encore plus en Antarctique, poser le drapeau Français sur ce qui constitue aujourd’hui La Terre Adélie (prénom de sa femme), qui permet à la France de pouvoir être partie prenante des enjeux majeurs de ces territoires austraux.
  • La reconnaissance des Britanniques pour le Français, Bellot, parti à la recherche de Franklin, grand explorateur Anglais, qui donna sa vie pour accomplir, en désintéressement, sa volonté de retrouver ceux, qui comme lui, avaient tenté de mieux cartographier le monde. Il est un des rares nationaux à être honoré à Londres, avec un obélisque à son effigie.
  • Le terrible naufrage de La Jeannette, avec ses hommes qui luttèrent jusqu’au bout pour sauver leurs camarades, atteindre l’espoir, après avoir tenté de conquérir les impossibles, pour mieux discerner les grands espaces inviolés, sans se les approprier, mais en les observant à satiété, en respect absolu.
  • L’atteinte par le Docteur Pavy du record français en latitude.
  • La concrétisation par Nansen d’une expédition magnifique permettant de rejoindre l’Amérique du Pacifique Nord, par le passage dans les mers Arctiques, ce que personne n’avait pu atteindre auparavant, marquant ainsi un exploit retentissant.
  • Les difficultés récurrentes et tragiques à tenter d’atteindre le pôle Nord par le biais de ballons et dirigeables, louables expéditions, qui se voulaient rapides et efficaces, mais souvent désastreuses en leurs concrétisations, car la force des éléments s’est avérée souvent beaucoup plus délicate que les préparatifs minutieux envisagés.
  • La fougue de camaraderie des compagnons de Charcot, partis à sa recherche, qui ne désespèrent jamais, car la solidarité ne se veut pas une vertu incarnée virtuelle, mais un axiome plaidé permanent.
  • La volonté magnifiée d’Adrien de Gerlache pour explorer de nouvelles contrées et avancer, toujours avancer, plus loin, pour tenir le pôle magnétique.
  • Le combat permanent de Peary pour confirmer qu’il fut le premier à atteindre le pôle Nord, alors que Cook, par désinvolture, bassesse et imposture, tentera de lui confisquer cette aventure absolue, socle d’une vie.
  • Les expéditions de Sir Ernest Shackleton, toujours soucieux du confort de ses hommes de combat, toujours investi et impliqué pour repousser des limites, sans créer d’inconséquences humaines, qui forma Scott, qui saura se prendre en main, ensuite, pour ses propres destinées.
  • Les tentatives avortées et reconstituées d’Amundsen, navigateur et explorateur accompli, qui a vaincu le premier le pôle Sud, pour joindre le pôle Nord, par voie aérienne.
  • La détresse de l’équipe Italienne de Nobile pour atteindre en dirigeable le pôle Nord, qui se terminera tragiquement, sauf pour son chef, à qui l’on reprochera une sorte de fuite funeste, qui décida de quitter l’Italie fasciste, ne supportant pas qu’on le traite de pleutre, qui vit la disparition d’Amundsen, aussi, qui voulait lui porter secours.
  • La conquête ensuite, périlleuse et semée d’embuches, par voie aérienne, du pôle Sud.
  • L’odyssée du Tchelyouskine, vécue en mondiovisions, au mitan des années trente, qui se termina bien, y compris pour les chiens de traineau, alors que le silence de perdition semblait signifier des contraintes insurmontables et terrifiantes.
  • Scott qui atteint le pôle Sud, après Amundsen, mais qui n’en revint pas, qui continua, à la manière d’un lord anglais impénétrable à utiliser des chevaux sur la glace, alors que les chiens étaient bien mieux adaptés, qui lutta pour rejoindre son point d’orgue de refuge, mais qui n’y parvint pas…

Ce livre, écrit avec des illustrations bien senties, est décliné pour la jeunesse, certes, mais il saura contenter tous les aventuriers impénitents qui savent bien ce qu’ils doivent aux découvreurs, à leur volonté farouche de repousser les limites, pour mieux identifier les espaces et élargir le champ des connaissances.

Je vous le recommande fortement, moi qui suis toujours resté avec mes âmes d’enfance !

Éric

Blog Débredinages

Aventures et récits de la conquête des pôles

Clément Alzonne

Illustrations de Jean-Marie Desbeaux

Fernand Nathan Éditeur

8 euros, chez le bouquiniste des aventures, place Jean Macé à Lyon 7ème, chaque premier dimanche du mois.

L’homme battu d’Olivia Koudrine

Comme toujours, Olivia Koudrine sait parler de nos réalités sociétales enfouies, elle sait les faire vivre, avec un style acéré, pour approfondir les contraintes récurrentes de nos vécus rudes et compliqués, en extirpant les sujets qui fissurent ou créent des tensions, pour donner corps et cœur aux débats salvateurs, pour suggérer des portes de sortie utiles.

En nos actualités, les violences faites aux femmes s’affichent, avec le sentiment nauséeux et détestable, que des hommes, dont les profils ont pourtant fait l’objet de plaintes,  n’ont jamais été mis hors d’état de nuire,  qu’ils ont pu perpétuer leurs forfaitures d’intolérables possessions et emprises.

Plus rarement est évoquée la domination castratrice développée par des femmes, qui vivent avec un homme auquel elles appliqueront des scènes de jalousie permanentes, à tous propos, des violences directes physiques avec l’aide d’objets de la vie quotidienne, qui  les placeront délibérément dans la soumission, n’accepteront jamais leurs contradictions, les emploieront en quasi esclavagisme, en les empêchant de pouvoir s’émanciper, même un court instant.

Jérôme, professeur de musique, a aimé, fortement, viscéralement, Suzelle, une Martiniquaise, rencontrée à Romorantin.

Plaçant son milieu des  îles en première priorité de jugement de vie, Suzelle n’a pas donné suite à une relation commune avec Jérôme, mais elle ne l’a jamais oublié et ne l’a jamais quitté, et ensemble ils se sont écrits régulièrement.

Jérôme a rencontré Delphine, ils sont allés à la Martinique,  où la conception et la naissance de leur fille, Justine, ont plus été un faisceau de fibres de hasard qu’une effusion des sens amoureux.

D’ailleurs Delphine aime rappeler que Jérôme venait d’être plaqué par une Martiniquaise, lorsqu’ils se sont rencontrés et qu’il n’a jamais vraiment désiré cet enfant et qu’il avait plaidé pour l’avortement…

Et la vie de Jérôme a basculé !

Son épouse, professeur de mathématiques, a décidé qu’il ne devait plus fréquenter ses réseaux et amis de Romorantin, que Delphine détestait, qu’il ne devait plus vivre dans la maison familiale locale qui lui rappelait trop les liens familiaux de Jérôme.

Delphine a décidé qu’il devait vendre la propriété et acheter un appartement à Paris.

Delphine a fait en sorte que l’appartement lui appartienne, en bien propre et exclusif, même s’il a été acquis, principalement, par l’apport direct de la vente de la maison de Jérôme.

Elle lui rappelle, en permanence, qu’il n’est pas un vrai prof, car il n’enseigne pas une matière noble, elle lui demande de faire des cours particuliers pour augmenter le pouvoir d’achat du ménage, sans pour autant établir un compte-joint, elle lui rappelle, en récurrence, de payer toutes les factures…

Et chaque conversation déployée, qui pourrait manifester une indépendance de vue de Jérôme, est vilipendée par Delphine, qui le rabaisse, qui lui demande de ne pas s’exprimer, de se taire et d’admettre qu’il a tort, ou qu’il ne communique une différence d’opinion que pour recevoir un châtiment corporel, par masochisme accepté…

Jérôme n’a jamais été apprécié, et encore moins aimé, par sa fille, Justine, car elle assimile son père à une personne sans envergure, sans capacité de s’assumer, qui n’intervient jamais pour prendre sa défense, ou s’il le fait, et qu’il reçoit les foudres de Delphine, il finira par se réfugier dans la contrition ou l’apathie.

Elle a fini par le détester, l’ignorer et ne jamais se positionner, même quand sa mère est injuste, blessante ou violente, avec lui, ce qui se déroule quotidiennement.

Jérôme décède, jeune, des suites de maladie pénible, et sa fille retrouve des lettres qu’il avait souhaité lui laisser, qui raconte sa vie douloureuse et désemparée, qui n’a pris forme, en flots positifs, qu’avec les correspondances avec Suzelle.

Justine effectue une introspection, va découvrir la réalité du fonctionnement de sa mère, qu’elle avait toujours placée sous cloche, en évitant les analyses.

Elle va affronter les évènements de vie familiale, à reculons, ce qui la rapprochera un peu de son père, sans pour cela entériner une reconnaissance d’absence de culpabilité de sa part, car il a aussi forgé son destin à réfuter d’en avoir un, maîtrisé par lui, qui aurait été en cohérence avec ses aspirations, enthousiasmes et envies.

Justine va voir d’abord que les amis de son père avaient été mis de côté, délibérément considérés comme inconséquents par sa mère ; elle ne les a même pas invités après les obsèques, et tout ce qui rappelle la famille de son époux l’offusque.

Justine va vouloir renouer avec eux, elle comprendra, à la fois, que son père a eu aussi une aventure locale qui fut marquante, et que rude lui fut cette obligation de séparation sensorielle et géographique.

Justine n’a jamais beaucoup supporté les amies et amis des réseaux de sa mère, qui se veut défenseure de la veuve et de l’orphelin, alors qu’elle aime les richesses et les futilités, qui se veut ardente laïque, mais qui accepte toutes les dérogations possibles quand on parle de l’Islam, car bien évidemment si on critique la religion musulmane et ses dogmes, on fait le lit du racisme, qui se veut militante effrénée des causes montantes éco-responsables et d’ouverture à toutes les différences, mais qui réfute tout débat en son cercle familial, qui assume la tyrannie quotidienne dans ses actes ménagers.

Justine finit par abhorrer ces personnes là et elle veut régler des comptes, en disant haut et fort ce qu’elle voulait dire de manière tellement enfouie, et elle se lâche auprès des sbires de sa mère.

Elle se fait sortir de chez sa mère, se reconstruit dans une co-location, elle qui a du mal à s’alimenter et vomit constamment, en conservant ses positions de personne libre et dégagée, qui réfute les faux semblants, n’hésite pas à démonter des poncifs, qu’il s’agisse d’art contemporain ou de comportement jaugé et jugé pas assez solidaire.

Justine accumule les aventures de plaisir, accepte la compagnie d’un homme dandy qui lui fait des cadeaux, quand elle se dévoile à lui, tout en lui rappelant qu’il ne pourra rien avoir d’autre, elle profite de la vie, en se donnant dans son travail d’organisatrice d’évènementiels, et notamment de préparation de mariages, tout en réfutant de tout accepter par empathie commerciale.

Elle veut vivre, ne rien rater du temps présent, et elle ne veut surtout pas devenir une nouvelle castratrice comme sa mère ou une soumise apitoyée comme son père.

Elle ne sait pas si elle recroisera sa mère lors d’un futur mariage familial, mais elle apprécie qu’un fils de bonne famille, qui a toujours le béguin pour elle, puisse faire ce jour-là son « coming out ».

J’aime le travail littéraire d’Olivia, profond, pénétrant, suggestif de questionnements porteurs.

Olivia intègre toutes les passions féministes, mais elle ne veut pas se faire débordée. Elle ne veut pas vivre dans un monde d’Amazones. Elle se mobilise pour un monde ouvert, pluriel et tolérant, qui doit permettre que les hommes victimes de femmes castratrices, et cela existe, puissent s’en libérer, comme les femmes violentées doivent quitter les chaînes de leurs bourreaux.

Olivia sait que tous les hommes ne sont pas des pervers et des calculateurs, et que faire la cour ou se montrer romantique  ne correspond pas à des valeurs à oublier, qui seraient le prélude à la manipulation, car elles représentent, au contraire, le charme de la communication des sentiments.

Olivia s’affiche comme critique acerbe,  et on la remercie pour cette présence d’esprit bienfaisante, de toutes les facilités des points de vue dominants qui voudraient empêcher tout débat différencié : l’éco-responsabilité, qui devrait interdire toute consommation électrique ou tout plaisir de prendre un bain un peu long…, l’acceptation des différences, qui devrait empêcher que l’on parle des atteintes à la dignité dans l’expression du culte, quand des écrits seraient interdits ou des dogmes deviendraient supérieurs aux enseignements scientifiques…, la relation au travail, qui vilipenderait les créativités personnelles, alors que tout management ne s’affecte pas comme militaire…

Olivia sait ouvrir des portes pour une nouvelle communion ouverte et réfléchie : l’expression d’un féminisme qui n’assimile pas l’homme à une personne malveillante, par essence, dont les pulsions seraient supérieures au raisonnement, la communication d’une confraternité tolérante qui n’accepte pas que l’on dissèque la laïcité, que l’on réfute la notion d’effort, que l’on accorde plus de droits à certains qu’à d’autres, que l’on limite les responsabilités de certains, du fait de leurs origines ou de leur quartier de naissance, et sa réflexion portée fait du bien, elle nous donne de l’essor pour aller de l’avant en une société, qui se doit d’être toujours conquérante et émancipée, pour laquelle la liberté libre Rimbaldienne ne sera jamais mise sous chape d’acier.

Merci Olivia, et reçois toutes mes affections et mes amitiés vives !

Éric

Blog Débredinages

L’homme battu

Olivia Koudrine

Le Cherche Midi Éditions

18€

Dictionnaire amoureux de la géopolitique d’Hubert Védrine

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il ne m’est pas habituel d’être laudateur par rapport à une personnalité politique.

J’ai une affection particulière pour Hubert Védrine, cependant, conseiller inlassable, jamais allégeant, de François Mitterrand, avec lequel le lie une relation solide, puisée dans les liens déjà féconds avec le père d’Hubert, Jean, en des périodes compliquées en la seconde guerre mondiale, où Jean et François ont montré leur courage, mais aussi une volonté de réconciliation de la France fracturée. Jean et François ont établi des liens avec Vichy pour préserver les essentiels, sans accepter les compromissions et lâchetés.

Hubert Védrine a passé quatorze ans en tant que conseiller spécial de François Mitterrand, il était d’avis écoutés sur les sujets internationaux, notamment européens.

Il a aussi marqué de son empreinte cinq années de Ministère au quai d’Orsay, en période de cohabitation, ce qui signifiait qu’il devait, à la fois, avoir des facilités de relation avec le Président Chirac, car les affaires étrangères sont d’abord du ressort présidentiel, et travailler avec ténacité pour une harmonie des liens avec le Premier Ministre de l’époque, Lionel Jospin.

Il y est parvenu, dans une période compliquée de délitement de l’ex-Yougoslavie, de conflits post guerre froide et de nouvelle donne des rapports de force mondiaux.

Surtout il a établi des liens serrés avec Joschka Fischer, le Ministre Allemand des Affaires Etrangères, et ils ont même participé, ensemble, à une retraite monacale, pour mieux cerner le sens des choses et la position réfléchie qui doivent toujours guider l’action diplomatique.

Ce dictionnaire, qu’Hubert Védrine ne désire pas que l’on appelle tel, car il préfère le terme de bréviaire ou de tentative d’essai, est réalisé à son image : précis, organisé, argumenté, perspicace, n’hésitant pas à dire des choses avec conviction et force, pour marteler des réfutations par rapport à des modes installées, pédagogique, ouvert au champ des connaissances.

Je suis ressorti de ce livre, offert par un de mes très chers fils, qui connaît parfaitement ce qui m’attire, et je l’en remercie, avec une envie forte de l’utiliser dans mes débats sur les actualités du monde, en mes cours d’enseignant, en mes débats personnels, car il sait lancer les idées sur des atouts fiables. Il sait aussi placer les enjeux là où ils doivent se structurer prioritairement, pour un monde plus solidaire, plus à l’écoute des différences, mais aussi réaliste, sans jugement de valeur ou tentative de croisade, même sous des prétextes humanistes.

Je me permets de vous livrer quelques sujets, que j’ai glanés, qui me permettent d’aller plus loin dans les raisonnements et analyses, en ces moments rudes et troublés :

  • Il faut parler des Afriques et non de la seule locution habituelle de Françafrique, car les indépendances des anciennes colonies datent de soixante ans, que ces pays s’organisent et s’administrent eux-mêmes, que l’on ne peut en permanence considérer que leurs contraintes viennent du poids du passé, sans pour cela nier son impact de confiscation des biens économiques.

Mais aujourd’hui en Afrique, la Chine établit de nouvelles têtes de pont, et il est important, en ce concert nouveau, de rechercher aussi des partenariats forts, dans l’intérêt des pays locaux pour éviter que leurs intellectuels n’émigrent, dans la volonté de tisser des liens notamment avec des espaces francophones, puisque notre langue véhicule aussi des forces culturelles motrices et que les oublier serait aussi une perte identitaire.

  • Nouer des alliances signifie une volonté de se connaître et de coopérer, ce qui ne veut pas dire s’ingérer dans des traités en perdant une indépendance de vue, mais il est important de savoir ce que l’autre pense, et si la relation permet d’aboutir à une unité de vue, même sur un seul sujet, il est bien de l’officialiser comme acte d’avenir, qui rapproche, car il vaut mieux rapprocher que d’éloigner.
  • De nombreux noms de diplomates ornent ce livre, et force essentielle est donnée à ceux qui ont œuvré pour permettre d’établir des ponts, éviter de bâtir des murs, car les fervents partisans du droit d’ingérence ont souvent de belles idées humanistes mais pensent qu’ils peuvent construire sur des perceptions idéalisées, qui, si elles ne sont pas appropriées par les peuples, conduisent aux désastres, comme en Libye actuelle…
  • Hubert Védrine réfute la notion de repentance, car elle est évoquée par les esprits humanistes qui considèrent que seules les démocraties occidentales ont commis un péché originel, qu’il soit esclavagiste ou colonial.

L’auteur ne fait pas dans le déni, sait ce que l’histoire a démontré dans le commerce triangulaire, comme dans la conquête de territoires, mais il invite à l’introspection de tous les pays du monde, notamment des pays arabes qui ont toujours placé en esclavage les populations noires,  il demande que les réflexions soient justes et dépassionnées, pour que les responsabilités soient retirées avec tous les protagonistes et évitent les facilités.

Penser aujourd’hui que le pouvoir algérien actuel peut évoquer ses contraintes de légitimité sur le seul fait de l’absence de demande de pardon de la France ne correspond pas au réel. Et si l’on veut construire des apaisements, il faut, comme dans la réconciliation franco-allemande accepter de s’agenouiller face aux inacceptables (Sétif comme Oradour), et de réfuter la vérité unique (le FLN a aussi effectué des attentats odieux et s’est comporté comme une organisation autocratique et violente, comme l’armée française a pratiqué la torture assumée).

  • Hubert Védrine emploie le beau terme d’écologisation, qui doit structurer les premières discussions diplomatiques, car l’eau doit être un bien universel partagé. La nécessité d’éviter les déforestations doit demeurer un enjeu planétaire intégré, pour éviter les menaces de conflits comme actuellement entre l’Ethiopie et l’Egypte, sur le contrôle du Nil par barrages menaçant les cultures et développant des tensions majeures.
  • Le livre fait la part belle aux explorateurs scientifiques, il leur rend hommage, car ils ont ouvert le livre de connaissances, ont élargi les horizons, ont redéfini les cartes du Monde, ce qui permet d’abord à l’homme de se mouvoir et de rencontrer l’autre, axe majeur de la diplomatie.
  • Surtout il rend hommage aux réalistes, à ceux qui avancent avec la volonté de dialoguer, de discuter de manière apaisée, qui veulent construire des objectifs cohérents, qui savent que l’on ne peut pas faire de diplomatie avec arrogance et irrespect, ce qui ne veut pas dire perdre la face ou tomber dans la perception de faiblesse.

Mais montrer les crocs assure le conflit, alors que la main tendue sera prise ou pas, mais elle ouvre une espérance.

  • Il plaide pour des accords (les accords et traités importants, dans l’histoire du Monde, sont remarquablement expliqués) qui permettent de reconnaître l’état des discussions, à un instant « t », pour les reprendre et les compléter ensuite, pour considérer que la diplomatie permet déjà d’être d’accord sur des désaccords, ce qui représente le premier pas d’une relation constructive.

Un livre important, source de connaissances aiguisées, constitutif d’investissement pour celui qui le consultera, pour solidifier son argumentaire, et donc à ce titre il devient indispensable !

Éric

Blog Débredinages

Dictionnaire amoureux de la géopolitique

Hubert Védrine

Plon Fayard

Soutien inconditionnel à Bobi Wine et au NUP, et sus à la dictature de Museveni en Ouganda !

Lisez l’article de « The Continent », journal de Johannesburg, sur l’enfer vécu par les Ougandais, pays détenu depuis plus de trente-quatre ans par Museveni…

Cet homme s’est octroyé en janvier un sixième mandat, et aujourd’hui, confronté à la contestation qui enfle, les enlèvements et disparitions se multiplient, comme au temps du sinistre Amin Dada.

Des personnes à l’hôpital avec des jambes en morceaux, avec tibia et péroné qui saillissent sous la peau, sont des réalités vécues récurrentes.

Tortures habituelles, pour la seule possession de la carte de la Plateforme de l’Unité Nationale, organisation d’opposition (NUP) déclarée contre l’édile Ougandais.

Tous les membres du NUP contestent les résultats des élections de janvier dernier.

Les prisons de la police commencent à s’enfler, comme les centres militaires de détention, et les partisans du NUP sont régulièrement enlevés et disparaissent…

Le leader du NUP, Robert Kyagulanyi Ssentamu, dit Bobi Wine, de son nom de chanteur, aurait été vaincu aux élections, mais le trucage des résultats se repère quasiment avéré.

Pour contenir les contestations, le pouvoir se livre à une répression brutale.

Amin Dada avait, de 1971 à 1979, installé, sur l’une des collines de la capitale, Kampala, une agence de renseignements responsable de la torture, de l’emprisonnement et de l’assassinat de milliers d’Ougandais.

Isaac Sankara, ancien chef du service juridique de la direction dite antiterroriste, en exil aujourd’hui, reconnait que des personnes sont enlevées, torturées, qu’elles supplient qu’on les soigne, et comme on leur refuse toute aide, elles meurent…

Museveni est devenu un dictateur déterminé, qui n’a aucune peur de commettre des massacres, et c’est pour cela que l’opposition n’appelle pas à manifester, pour éviter encore plus de bains de sang.

Museveni considère que les enlèvements ne constituent que des rumeurs, mais en même temps il demande à l’opposition de reconnaître « ses erreurs » (sic) pour « renouer à une vie normale »…

L’instabilité règne, elle n’épargne personne.

Quand on sait que Museveni s’est placé comme personne reconnue internationalement pour avoir aidé à renverser Amin Dada, pour avoir aussi appuyé Paul Kagamé à reprendre le pouvoir au Rwanda, en se targuant de solliciter les repentances incessantes de la France pour sa perception de soutien aux forces hutus, pour n’avoir pas agi suffisamment pour éviter encore plus de furie génocidaire, alors qu’elle était seule sur place pour tenter de stopper les belligérances, la nausée nous prend vraiment.

Alors, que comme Kagamé, Museveni instaure des chapes de plomb depuis des années, sans aucune « repentance », on se dit que l’écoute médiatique oublie le réel et notamment tous les disparus actuels de Kampala, dont personne ne parle.

Oui à une enquête internationale sur les responsabilités au Rwanda, mais avec tous les protagonistes, et pas avec seulement ceux décriés par Kagamé et ses sbires (donc le seul contingent militaire et les politiques français de l’époque), qui disposent de réseaux d’influence majeurs.

Et oui pour une enquête internationale, en Ouganda, sur les vilenies du grand ami de Kagamé…

Eric

Blog Débredinages

Pour aider le NUP et la population Ougandaise, faîtes un don :

https://www.babyloan.org/fr/aider-l-ouganda

Medjnoûn et Leïla de Jâmi

Amie Lectrice et Ami Lecteur, cette chronique, que j’espère sensible et même sensuelle par instants, se veut d’abord une dédicace à l’un de mes apprenants (je préfère ce terme là à celui d’élève, car le vocable « élève » signifie souvent une perception de supériorité pédagogique que je n’intègre pas en ma pratique professionnelle), Hakime, futur boulanger émérite, que j’ai le plaisir de rencontrer en direct et à distance (la distance ayant été le mode de discussion le plus habituel, en nos réalités rudes qui durent), aussi bien en cours de français, d’histoire-géographie que d’anglais, depuis septembre dernier.

Il y a un mois, lors de retrouvailles en présentiel au Lycée des métiers de bouche de Dardilly, en nord Lyonnais, qui n’ont pas été longues, puisqu’elles n’ont duré que l’espace d’une semaine, tous les apprenants m’ont fêté mon anniversaire, ce qui m’a rempli d’émotions comblées, car ce fut une vraie surprise.

Hakime m’a remis en cadeaux personnalisés de l’encens dédié aux sites cultuels des mosquées, du charbon (souvent utilisé pour éviter le mauvais œil, comme disait ma chère grand-mère, Marcelle), une sculpture de guerrier Massaï (qui ne quitte plus mon bureau, qui m’accompagne lors de mes « écritures ») et l’offrande d’un livre que je ne connaissais pas, que j’ai lu et relu, à satiété depuis lors, qui m’a porté et transporté sur les méandres des plus grandes douceurs, mais aussi de la plus funeste tragédie.

Cette chronique lui est bien évidemment dédicacée, et je lui adresse mes remerciements et mes confraternités les plus vives !

Il s’agit d’un poème persan, traduit en français par un orientaliste distingué qui comprenait à la fois le sanskrit, l’avestan (vieux persan) et l’arabe, qui a pu pénétrer profondément dans les racines de ce poème épique, pour en retirer toutes les saveurs, toutes les harmonies.

Ce texte a été écrit à la fin du XVème siècle, il dégage pourtant une étonnante modernité, et en ce sens il a été inspirateur reconnu par Aragon pour son « Fou d’Elsa ».

Medjnoûn était appelé par le nom de Kéïs, il faisait l’admiration de ses parents pour sa douceur et sa beauté.

Se promenant en un territoire houris, en proie aux conflits fréquents avec sa tribu, il rencontre un groupe de femmes, se sent attiré par Karimèh, qui sait lui prodiguer des mots délicats, en réponse à sa volonté de l’aborder, mais en rentrant chez lui, les siens lui rappellent que la perfidie peut venir de celles et ceux avec lesquels les liens s’avèrent distendus ou impossibles, par le poids des passés.

Mais la sève de l’amour pénètre profondément le jeune homme.

Kéïs est en proie à la détresse, et ses amis pour le réconforter, l’informent qu’une jeune femme du nom de Leïla dépasse de sa beauté toutes celles qu’il a pu rencontrer, y compris en territoire houris.

Kéïs se rend immédiatement au domicile de Leïla, où il est très bien accueilli par les serviteurs de la jeune femme, et il est subjugué par sa beauté, ne sachant lui parler, laissant son regard et son sourire s’exprimer, repérant chez Leïla à la fois un côté taciturne et fronceur, avec un attendrissement repérable pour lui-même et sa visite.

Kéïs ne peut se déplacer en permanence chez Leïla, car cette constance serait perçue comme inconvenante, mais il ne peut avancer dans sa vie, car il ne cesse de penser à elle ; quelques jours plus tard il se décide à la revoir, mais ne peut satisfaire son avidité, car elle n’est pas seule et il ne se veut pas importun.

Il décide néanmoins de retenter le trajet avec sa chamelle préférée, mais qui ne souhaite pas obtempérer car elle allaite son petit ; il la force néanmoins à avancer, mais finit par la laisser repartir seule, en une belle allégorie de la protection de la chamelle pour son petit et de son amour direct et pur, qui emporte tout pour sa belle Leïla.

Kéïs arrive, tout ensablé, devant la demeure de Leila ; il se méprend sur l’air un brin sauvage et sur le recul de celle qu’il contemple avec extase, mais après s’être retrouvés un instant, seuls, ils comprennent mutuellement que leurs passions s’aiguisent, que leur amour se repère partagé et étincelant.

Ils forment un serment d’amour pour réfuter de ne pouvoir vivre pleinement leur passion et pour se jurer une fidélité assouvie et éternelle.

A partir de ce serment, le poème touchant, délicat, enivrant, soyeux, sensuel, prend une tournure tragique, proche des grandes scènes antiques :

  • Les amis et le père de Kéïs lui demandent de renoncer à cet amour impossible, car Leïla vient d’une tribu ennemie et honnie, ses sentiments ne pourraient être que manipulateurs…
  • Kéïs préfère quitter la tribu et les honneurs de son rang pour vivre, même seul et isolé, la pureté de son amour, respecter les sentiments de son âme, son serment sera sa ligne de conduite.
  • Des personnes s’entremettent auprès de Leïla pour lui préciser que Kéïs lui serait infidèle, car promise à une autre, par la demande de son père, et éplorée, la jeune femme envoie une lettre à celui à qui elle avait fait serment de son amour absolu.
  • Kéïs informé de ce qui a été dit faussement, fait vœu d’aller en pèlerinage immédiat en les lieux saints, si Leïla accepte de le recevoir, de reconnaître qu’il ne s’est jamais démis de son serment. Cette dernière le voit, mais sait qu’elle ne retrouvera pas, avant longtemps, celui qu’elle aime, car il part en pèlerinage, sous le nom de Medjnoûn.
  • Repérant le lien possible entre sa fille et Kéis, le père de Leïla se montre intraitable et réfute que sa fille puisse aimer un représentant de la tribu ennemie.
  • Kéïs demande asile à une veuve sur son chemin, mais cette dernière est obligée de lui demander de partir car le père de Leïla l’a menacée si elle lui apportait appui.
  • Le père de Leïla aurait acquis la certitude que Medjnoûn aurait déshonoré sa fille, il demande des comptes au khalife. En la même période, soucieux du bonheur de son fils, le père de Medjnoûn demande au père de Leïla d’unir les deux enfants et les deux tribus, ce que le père de Leïla récuse catégoriquement, et même sauvagement.
  • Medjnoûn erre comme un ermite dans le désert, marche comme un forcené, et ne se nourrit pas, car quand il attrape une gazelle, il la sert dans ses bras, la comparant à son amour impossible, il la délivre comme si elle représentait la liberté d’aimer qui lui manque terriblement, et il vit un manque d’eau l’amenant à l’épuisement.

Medjnoûn refuse toutes les aides des personnes qu’il croise et il raconte sa détresse, mais les personnes qu’il rencontre veulent l’aider, car émues par sa solitude et son histoire, elles interviennent auprès du khalife qui ne peut plus ostraciser le jeune homme, considérant que le père de Leïla a certainement été affublé par ses excès.

Il reste que le père de Leïla est bien décidé à marier sa fille, mais avec l’homme de son choix, que cette dernière ne peut qu’entériner la décision, mais elle déclarera à celui qui sera son promis qu’elle ne cèdera jamais sa virginité, car elle appartient seule à celui à qui elle a dédié son serment.

Leïla écrit à Medjnoûn pour lui évoquer son infortune, le maintien de son serment.

Medjnoûn, qui a reçu la missive par un messager, lui répond de manière plutôt empruntée et colérique, considérant son union, même son consommée…, comme une rupture de leur serment initial.

Quand le mari de Leïla mourra de son destin assez funeste qu’il n’a pas vraiment non plus recherché, Medjnoûn aura de la pitié pour lui, ne se considèrera pas comme en capacité de reprendre son destin en main, si l’on peut dire.

Nos deux héros ne pourront embrasser une réalité positive qui leur tend les bras, car leurs vécus si douloureux et éprouvants les ont anéantis.

Le chagrin et la détresse ont vaincu leurs sens et leurs capacités cérébrales, Medjnoûn s’enfonce dans une aliénation encore plus fortement qu’il s’enfonce dans le désert le plus aride et le plus éloigné de toute forme de contact, Leïla s’asservit dans les pleurs et la désolation.

Ce poème déchirant se clôture comme toute tragédie par l’impossibilité de l’amour triomphant des désespoirs, mais il est écrit de manière magnifiée,  il porte en son recueil les forces des conquêtes libertaires : le respect de ses promesses sentimentales, la volonté de garder intacte un esprit de refus des évidences et des castes, la préférence donnée à l’indépendance de jugement, à la fidélité amoureuse, plutôt qu’à la rente de situation et à l’acceptabilité des inconvenances.

Et en cette dimension, ce poème est admirable et sait nous amener à réfléchir sur le refus des soumissions, sur la non-acceptation des jugements de valeur, sur la réfutation des dogmes, car si l’autre apparaît différent et décalé, il mérite la considération de ce qu’il a fait, et même mal fait, plutôt que le dénigrement et l’oubli.

Merci Hakime pour votre offrande !

Éric

Blog Débredinages

Medjnoûn et Leïla

Par Jâmi (Abd al-Rahman ibn Ahmad Nur al-Din Jâmi)

Traduit du persan par Antoine Léonard de Chézy

Éditions Libretto

Chronique dédiée à Hakime Jami (qui a certainement un lien avec l’auteur du poème, j’en suis persuadé), que je remercie fortement !

Lettre à Vichy, documentaire de Laetitia Carton – Remerciements à la réalisatrice et à Robert Liris !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, la vie est faite parfois de rebondissements, de moments fugaces qui virevoltent pour retrouver les saveurs des essentiels.

J’ai eu un plaisir absolu à suivre les cours de mon professeur d’histoire-géographie, Robert Liris, entre 1976 et 1978, en classes de quatrième et troisième, au collège Jules Ferry de Vichy, et, sans allégeance aucune, il m’a aidé à me déniaiser, à me construire, à ouvrir mes champs de connaissance.

Je me rappellerai notamment un moment fort, où nous nous étions rendus, avec les camarades de plusieurs collèges, un samedi, avec son collègue ami et complice, Daniel Boiteau, professeur de dessin (on ne disait pas « arts plastiques » à l’époque…), au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, pour vivre une représentation et une conférence sur la pensée de Sartre.

Si je ne suis jamais devenu Sartrien, sachant que cet homme s’est aussi beaucoup trompé et s’est accommodé de beaucoup de simplifications…, j’ai toujours en mémoire cette journée marquante, où j’assistais pour la première fois à un contact direct avec des comédiens et analystes, dans un vrai théâtre de débats.

Je me suis toujours dit que mon installation sur Lyon, et mon abonnement récurrent au TNP, venaient de cette journée d’ouverture culturelle.

Et je me rappelle aussi la passion de Robert Liris pour l’île de Pâques, intensité que je partageais, qui ne m’a jamais quittée, et qui a fait que quand j’ai pu enfin me rendre sur l’île, avec mes trois fils et mon épouse, en 2008, pendant six jours étincelants et forts, j’avais une pensée pour « mon prof » à chaque moment saisi et savouré.

Nous avons renoué contact après la parution de son dernier opus « Vichy Vertigo », qu’il dédicaçait dans une librairie de Vichy ; mon Cher Papa avait lu un article dans La Montagne indiquant cet évènement et il m’avait offert le livre, avec le message de mon ancien « prof », que je me suis permis de « chroniquer » humblement dans ce blog, en été 2019.

Ce livre est passionnant et raconte Vichy et ses fougues, Vichy et ses songes, Vichy et ses fractures, Vichy et sa magnificence, Vichy et ses lâchetés, Vichy et sa volonté internationale pacifiée.

J’avais été frappé par son analyse très percutante sur le monument aux morts de la Ville, sur ses symboliques, revêtant fortement son histoire, ses doutes, ses insuffisances, ses inspirations.

Récemment, Robert Liris m’a informé de la réalisation d’un documentaire de Laetitia Carton, appelé « Lettre à Vichy », réalisatrice que je ne connaissais pas, je le confesse, et depuis lors, dont j’ai su apprécier le talent, avec notamment « Le Grand Bal », film et documentaire, que je trouve poétique et enlevé.

Ce documentaire, que j’espère bien que vous pourrez revoir bientôt, Amie Lectrice et Ami Lecteur, est passé sur France 3, fin janvier dernier et en « replay », tout le mois de février, et j’ai retrouvé, dans ce film réussi et porteur, les mêmes souvenirs, les mêmes graines complexes qui m’ont été projetés personnellement.

Comme Laetitia Carton, je suis né à Vichy, dix ans avant elle, en la clinique La Pergola, à l’époque située quai d’Allier, à deux pas des parcs de promenade que fréquentait assidûment Pétain pendant la période du Régime qui prit le nom de ma Cité natale.

Moi aussi, j’ai quitté Vichy, après mon bac, et il ne m’était pas simple, lors de mes études universitaires, sur Lyon, de dire que j’y étais né.

Je me souviens même qu’une fois, pour co-voiturer (le terme n’était pas encore employé), j’avais écrit un petit mot à la fac pour dire que je me rendais le week-end sur Vichy ; on m’avait inscrit le message suivant, en réponse : « ach so, nostalgie ! » , cela se voulait drôle, mais ce m’était apparu surtout crétin et stupide, cela m’avait affecté, en tant que natif de Vichy, Européen, passionné de l’Histoire de l’Allemagne, comme de sa langue si riche.

Laetitia Carton, elle, avait du mal à prononcer le nom de sa ville natale, comme si elle décelait « une pointe de honte ».

Elle parle avec concrétisation, en son documentaire, de « syndrome Vichy » vis-à-vis de la période 40-44, de l’installation du gouvernement de l’État Français, de Pétain, de Laval.

Il est difficile de parler d’un passé pesant, surtout en cette période vécue, de la « cancel culture », où toute communication sur des sujets importants qui pourraient donner lieu à des débats équilibrés, où l’on devrait analyser l’histoire avec recul, tombe rapidement dans les sphères vindicatives, dans les facilités à vous accuser, à vous placer dans des chapelles, alors qu’il est plus que nécessaire de cerner avec cohérence ce qui a sous-tendu l’impréparation de la France sur le plan militaire en 39, ce que représente le poids douloureux de la Grande Guerre et l’impossibilité d’imaginer revivre des détresses aussi atroces (explicatives notamment de l’acceptation de la remilitarisation par le Reich de la Rhénanie), de comprendre, sans accepter les vilenies des lois antisémites et de la création milicienne, ce que fut Vichy, ce qui s’y passa ou s’y décida.

Comme on préfère l’anathème et le classement péremptoire de la « cancel culture », on ne peut plus parler de Vichy sans être taxé de « collabo dangereux » ou de parler de la ville de Vichy, de ses charmes, de sa construction art déco, de l’influence de son thermalisme, des rencontres des savants et esprits les plus raffinés en cette ville dédiée aussi au luxe et à la volupté, sans être repéré comme un nostalgique de 40/44.

Laetitia Carton a débuté son documentaire en 2010, sans financement particulier, et elle a pu le poursuivre, en l’été 2020, car France 3 Auvergne Rhône-Alpes a décidé de le produire.

Ce documentaire est, pour elle, une tentative de réconciliation avec Vichy, et je partage à la fois sa volonté et son constat.

La réalisatrice précise qu’elle a toujours senti qu’un vrai travail de mémoire n’était pas fait ou ne pouvait se faire.

Elle a fait, comme moi, un travail avec l’Allemagne, où elle a vécu et étudié, où elle a vu de jeunes allemands faire une vraie œuvre de mémoire sur leur identité, leur histoire.

Et comme le dit Robert Liris, souvent, Vichy cristallise un ressentiment, une réalité, une époque, des idées, qui ne la concernent pas seulement, qui ne se réduisent pas à elle, en sa Cité.

Il est bien que l’équipe municipale actuelle ne soit pas dans le déni.

On parle d’un projet du musée sur les 2000 ans d’histoire de Vichy, mais comme Robert Liris, comme Laetitia Carton, je ne suis pas certain que la période 40-44 n’y soit que trop diluée et compactée, ce qui serait dommageable, vraiment.

Laetitia Carton pense qu’il faut créer un mémorial national, à Vichy, sur cette parenthèse de 40-44 qui a été mise sous le tapis par la France, notamment par les quatre Présidents successifs de la Vème République, qui ont vécu cette période, et qui redoutaient les re-déchirements entre Français, qui considéraient qu’il fallait fermer la page, ce qui peut-être était la solution temporelle, mais plus aujourd’hui.

Laetita Carton considère qu’un « mémorial est une expérience », qu’elle aime beaucoup celui de Berlin, « qui prend aux tripes », et je la suis intégralement, pour connaître et aimer cette ville si déchirée et tellement vivante.

Sylvain Forge, auteur de polar, né à Vichy, évoque dans le documentaire « Lettre à Vichy » la ville de Nantes, qui a créé un mémorial sur l’abolition de l’esclavage.

Vichy pourrait s’inspirer des mêmes références et analyses.

Pour ma part, humblement, j’y souscris totalement, à la condition que la création de ce lieu soit organisé par des historiens ouverts sur la géopolitique (temporalité, diplomatie, sens des mesures, combat sur les essentiels, selon la formidable expression d’Hubert Védrine, en son dictionnaire paru récemment, sur lequel, je reviendrai, en ce blog) et ne soit pas capté par les penseurs et dicteurs de la « repentance », qui m’agacent fortement, car on peut allier mémoire et histoire, sans se livrer aux flagellations ni au fait de nier le passé.

Que je sache, je n’ai jamais entendu un pays Arabe faire de repentir sur des siècles d’esclavage pratiqués, en Afrique, bien avant le commerce triangulaire. La repentance ne se vit que dans les démocraties occidentales, comme si tous les maux des siècles enfouis ne venaient que de ces pays là.

Entre les deux périodes de tournage, le regard de Laetitia Carton sur Vichy s’est métamorphosé, s’est appuyé sur des analyses approfondies, s’est ouvert.

Elle l’explique par le travail réalisé, avec intensité : des recherches documentaires, des lectures (Paxton, Rousso, Audrey Mallet), sa rencontre avec Robert Liris, son ex-professeur d’histoire (on partage ensemble cet enjeu), avec Christophe Pommeray, élu d’opposition qui combattait les amalgames entre Vichy et Pétain, avec raison, et qui œuvrait pour que toute la lumière soit faite. Il y a aussi les visites proposées par l’office de tourisme, complètes et fiables, que je vous recommande.

Laetitia aime sa ville, d’une beauté effective et rare. Je partage aussi cette définition et j’aime me promener en bord d’Allier.

Pour elle, Vichy était une inconnue totale. Elle maîtrisait mal son âge d’or entre Napoléon III et les années trente, si bien décrit par Robert Liris.

Cette découverte de Vichy, capitale culturelle, des arts et des débats, l’enchante, et il est bien de le rappeler, car l’architecture de la Ville s’est construite sur cette réalité fascinante.

Et le nombre étonnant d’hôtels, de lieux culturels et de cinémas a fait que Laval, de Châteldon, situé à trente kilomètres, avec sa source étincelante connue depuis Louis XIV, propose Vichy, pour installer Pétain et le nouveau Régime, avec des arguments économiques et de conforts assurés.

On oublie souvent cette communication qui explique le choix de la ville, qui ne l’a jamais sollicité.

Laetitia Carton attend que l’analyse historique se place sur une réflexion sur l’inconscient collectif que représente Vichy, et de tout ce que cette perception a de secrètement enfoui.

Dans son documentaire, la réalisatrice parle de ses découvertes, avec son travail investi aux archives municipales, sur la vie quotidienne, le ravitaillement, le recensement des Juifs à Vichy…

J’ai bien aimé, dans le documentaire, le message du Maire actuel de la Ville, Frédéric Aguilera, qui s’exprime sur cette période 40-44.  « Le devoir de mémoire c’est d’assumer… la France a entamé ce processus. Mais, ce qui est le plus symbolique aujourd’hui, c’est qu’aucun Président de la République, n’est venu, depuis la Seconde guerre mondiale, faire un discours mémoriel. On nous dit “vous êtes dans le déni”. On n’est pas dans le déni, mais on ne veut pas assumer seul. »

Je ne retire rien de ses propos, je les partage intégralement, et les considère comme pédagogiques et porteurs.

Merci Laetitia, merci Robert !

Éric

Blog Débredinages

Lettre à Vichy, documentaire de Laetitia Carton, diffusé sur France 3 Auvergne Rhône-Alpes le lundi 25 janvier à 22 h 50. Durée 52 mn et que j’espère bien revoir.

Robert Liris – Dernier livre « Vichy Vertigo » – Sydney Laurent Éditions

Carole et Clark de Vincent Duluc

Amie Lectrice, Ami Lecteur, si vous êtes, comme moi, un aficionado des films Hollywoodiens au charme un brin suranné, vous apprécierez la lecture de ce livre de Vincent Duluc, par ailleurs, émérite journaliste sportif, qui écrit en permanence des articles enlevés, ciselés, soignés en écriture, sur mon équipe de cœur, l’Olympique Lyonnais, dans le journal L’Équipe, puisque je vis en cette Ville, depuis près de quarante ans.

Carole Lombard est décédée, très jeune, alors que sa carrière était reconnue, mais qu’elle pouvait encore aller plus loin.

Elle a été victime d’un terrible accident d’avion, alors qu’elle revenait d’un meeting, haranguant les foules, en plaçant sa notoriété, pour que l’Amérique entre en guerre, se positionne en appui des démocraties occidentales, surtout après le terrible impact de Pearl Harbor.

Elle était proche du parti démocrate, très en soutien de la politique de Roosevelt.

Elle vivait avec Clark Gable qu’elle avait épousée, après plusieurs déboires sentimentaux personnels.

Elle était devenue celle qui vivait avec le grand Clark, ce coureur de jupons invétéré, aux relations dissolues, souvent ravagé par les méandres de l’alcool lancinant.

Elle avait conquis celui que toutes les femmes rêvaient d’embrasser, d’attendrir, que les actrices d’Hollywood voulaient pour elles. Clark était resté avec Carole, avec elle seule, dans un respect mutuel de leurs indépendances, dans la volonté de construire un projet commun, tout en acceptant de se critiquer et de prendre des marques avec des différences, par fréquences.

Carole avait pris l’avion pour rejoindre plus vite Clark, qu’elle imaginait, peut-être, dans les bras d’une autre, après ce meeting patriotique où sa prise de parole fut tellement saisissante, en ce début 1942, qu’elle a pu récolter de fortes donations pour l’effort de guerre et pour l’appui aux soldats.

Clark a tellement été ravagé par ce coup du destin, lui, l’homme à femmes, lui l’amant aux aventures systématisées et volages, que, jamais plus, il ne retrouvera un amour d’une telle intensité, qu’il organisera un mausolée où reposeront pour l’éternité, unis à jamais, Carole et Clark.

Clark se sentait plus proche des Républicains, de leur conservatisme à la fois éloigné des émancipations des ségrégations et des acceptations libérales sollicitées notamment par les féministes, mais au contact de Carole, il deviendra plus ouvert, plus à l’écoute, acceptant des messages différents, parce que c’était elle, parce que cela venait d’elle…

Ce livre est écrit magnifiquement car :

  • Il sait parler des amours, des passions, des extases, il montre que la relation charnelle de Carole et de Clark était à la fois résolue et irrésolue, car ils se sont aimés, ils s’aimaient, mais ils s’épiaient et se défiaient en permanence, tout en conservant la saveur d’une union concrète, marquante et fiable.
  • Il sait évoquer les excès, de l’alcool pour Clark, des jalousies même masquées et des secrets enfouis et rudes familiaux (notamment avec le rôle intrigant joué par sa mère, disparue aussi lors du même accident d’avion) pour Carole.
  • Il décrit des films merveilleux (« Autant en emporte le vent »), mais aussi des niaiseries sur lesquels les acteurs et actrices Hollywoodiens devaient retour à leurs producteurs, elles et eux qui étaient starifiés, grassement payés, mais peu considérés, peu admis aux débats, souvent livrés aux obéissances et à la servilité de ce que l’on créait pour elles et eux.
  • Il montre le racisme ambiant, la phallocratie récurrente, le poids des combines (si un acteur commet une faute, on fera tout, y compris le pire, pour la laver et qu’elle ne s’ébruite pas) dans des studios fascinants mais qui enferment.
  • Il vous donnera envie de retrouver Carole dans ses films, notamment dans « Nothing sacred », traduit stupidement en français par « La Joyeuse suicidée », et de revoir Clark, dans son dernier film « The Misfits » (« Les Désaxés ») , où Marylin Monroe avait l’impression de croiser son père spirituel, elle aussi, comme lui, pour son dernier film…
  • Et ce livre vous montrera comment les studios Hollywoodiens créaient de toutes pièces les lumières et les adorations, les amours et les crises, souvent pour développer des sensations incessantes chez les spectateurs, mais aussi en régentant les vies d’actrices et d’acteurs fascinés, souvent malheureux…

Un livre brillant, avec un style très expressif, qui montre que Vincent Duluc sait être , à la fois, un journaliste captivant et un auteur qualitatif.

Éric

Blog Débredinages

Carole & Clark

Vincent Duluc

Stock Roman

18.50€

Voulez-vous Danser ? – Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, quand Annette publie un nouvel opus qui nous invite à danser, nous ne pouvons faire autrement que de partir en quadrilles avec elle, surtout en ces moments rudes vécus, où les liens sociaux sont réduits aux acquêts.

Mon amitié profonde et indéfectible pour Annette ne peut être considérée comme un manque d’objectivité dans mon analyse sur son travail, car nos relations ont toujours été tournées vers les exigences, les sensibilités, les honnêtetés de nous dire les choses, sans faux-semblant, valorisées par le plaisir de nos discussions, de nos élans, de nos volontés de croisements culturels.

Cet opus, très délicatement introduit par son amie Christine, qui entremêle souvenirs communs et appréciation de plaisirs partagés, se lit avec un vrai bonheur, car il est écrit en une langue recherchée, stylisée, et il affecte tous les domaines littéraires, de la nouvelle à la poésie, du conte onirique à la déclamation de moments d’humeur.

Je viens de le lire par deux fois consécutives, pour en humer les saveurs, je vous incite à suivre mes pas, à vous placer dans le sillage de personnages qui, d’indépendance de récits, se recroisent en des aventures communes, pour prolonger leurs tensions et désirs, pour ainsi offrir au lecteur une vraie tonicité plurielle qui juxtapose tous les moments qu’il a vécus, au détour des mots, des réflexions, des passions que sait puiser Annette, en récurrence.

Si par instants directs et précis, le livre d’Annette rappelle que sa mise en écriture n’allait pas de soi, qu’il lui fallait combattre et s’aguerrir, qu’elle a souvent vécu des espaces sensoriels qui la mettaient en contrainte sur sa confiance en elle, le lecteur sait qu’elle va toujours de l’avant, qu’elle sait nous tenir en haleine, qu’elle aime raconter des histoires, qu’elle définit l’émotion avec un talent inspiré.

Coralie souffre d’incommunicabilité, de manque de respect, elle doute, elle flageole, elle se positionne même sur des tentations noires, mais une voix amie lui permettra de se reconquérir, de se dire qu’elle peut affronter les tempêtes et marquer ses essentiels de son empreinte, faisant fi des jugements de valeur toujours mièvres et stériles.

Elena est chauffeure de taxi, et, quand elle rencontre Victor, auteur en mal d’inspiration, et qu’ils décident de changer leurs vie, quand Elena doit s’arrêter pour une opération, ils se rendent compte que leur rencontre n’aura rien de fugace ou de surprenant, car ils partagent la conviction de créer, de faire vivre leurs intensités.

Jeanne a du mal à s’intégrer aux réalités numériques, mais elle a rencontré un jeune homme, un vendeur, qui sait l’appuyer et la conseiller. Quand il ne répondra plus aux sollicitations, Jeanne se sentira désemparée, mais il n’est pas possible que son ange gardien d’élévation technique ait pu l’oublier…

Très belle touche amicale et sensible que cette rencontre entre une Mamie et une jeune fille, en proie aux douleurs intérieures de spleens ravageurs, et qui, par le contact charnel avec des pommes de couleurs différentes, vendues par la Mamie marchande, dont elle sait conter les différences et les atouts, redonnera espoir à la jeune fille, pour que sa vie se pare de chatoiements et d’espoirs. Toute l’intensité de cette nouvelle, son écriture déployée, me ravissent et m’ont empli de larmes, de force et de nécessité d’optimisme résolu, envers et contre tout.

Eliette et Robert vivent pour les voyages et les découvertes de nouveaux horizons, ils ont la tête bien pleine de nombreuses aventures, aux quatre coins du monde, mais quand Robert vivra un accident, il faudra tout faire pour que les promesses d’autres endroits à conquérir puissent se perpétuer, malgré les handicaps de vie. Car la passion doit rester intacte et réfuter les messages permanents sur la prudence et l’attention, qui empêchent d’éclore les énergies.

Francine connaît par cœur toutes les réponses à des questions géographiques, elle veut gagner le concours qui permettra à sa petite voisine de partir en séjour. Quand elle regarde, avec plaisir, son émission de voyages, elle s’imagine triompher et vivre le départ de sa voisine, à qui elle offrirait le séjour, par procuration, pour s’emplir des émotions qu’elle conserve ardemment en son âme.

Julie a consulté une fois un voyant, prénommé Carmen, et elle ne l’a pas cru, car la vie ne lui fut pas simple avec des parents disparus quand elle était toute jeune, des grands-parents peu aimants qui lui reprochent même d’être là… et une proximité avec les hommes qu’elle jure dangereuse. Mais la vie réserve des surprises et peut parfois émettre des sons porteurs, pour sortir des néants et angoisses.

Josiane vit une longue maladie, mais elle va sa battre, réfuter tous les fatalismes, s’attacher intensément à cueillir chaque instant pour marquer ses volontés et ses forces, car tout discours misérabiliste ou pétri de rudesse sur les moments à venir ne fait qu’atteindre la dignité et assure la déconstruction.

Quand lors d’une croisière, l’on retrouve dans un livre de Françoise Sagan un billet de cent dollars, l’on ne sait s’il faut en rechercher le propriétaire ou placer cette mise au casino, mais en tous cas, comme Françoise Sagan brûlait la vie, les deux protagonistes de cette nouvelle élégante, racée et amoureuse, feront tout pour conserver le plaisir de moments partagés, à satiété.

Juliette est abandonnée de ses enfants et, même si elle observe avec frénésie les enfants qui vont à l’école, il lui est difficile de se sentir si seule, alors qu’elle a simplement voulu dire ce qu’elle ressentait en chaque moment partagé de vie, sans faux-semblant. Cette honnêteté, ce ton direct, lui ont été reprochés plus que vivement. Un enfant qui l’observe, timide et maladroit, saura lui redonner sens à la force d’espérer… Cette nouvelle là est écrite avec une harmonie absolue, nous remémore toutes et tous des détresses vécues, mêlées de nouvelles donnes pour avancer quand même, par-delà les douleurs…

Et cet opus riche et foisonnant sait faire valser et danser toutes les protagonistes, qui prolongent leurs vies des nouvelles qui les ont mises en scène, pour procurer un bal où les envies, les tensions de chacune s’agglomèrent, pour créer une force tenace et propice, pour toujours conquérir de nouveaux espaces.

En cette période pénible où les liens sociétaux demeurent complexes, où les décideurs hésitent et tombent souvent dans le moralisme agaçant, où les perspectives positives demeurent ténues, il vous faut lire ce très beau livre d’Annette, quintessence de la poésie la plus esthétique (Annette est aussi peintre) et de l’écriture réflexive, qui nous invite à franchir des ponts, à réfuter les murs qui se dressent, pour assumer nos envies, explorer nos profondeurs, créer notre chemin, en respect de nos identités intérieures.

Merci Annette pour ta bienveillance, ta fougue et ta qualité d’écriture incisive.

Je t’embrasse.

Éric

Blog Débredinages

Voulez-vous Danser

Annette Lellouche

A5 Éditions

http://a5editions.fr

15€

Le goût du rouge à lèvres de ma mère, de Gabrielle Massat

Amie lectrice et Ami lecteur, j’avoue avoir été très intrigué par le titre de ce livre, qui m’apparaissait bien contemporain, au sens le plus néfaste du terme, là où les titres de livre deviennent une vraie source de banalité ou de poncifs…

Le livre s’avère particulièrement captivant, il mérite toute votre considération.

Il faut donc toujours se targuer d’éviter les jugements de valeur…

Il prend trace sur les modèles des romans noirs américains, notamment des meilleurs opus de Don Wislow, où les carnages et férocités n’hésitent pas à se convoquer en bandes organisées, où les réalités sociétales rudes et difficiles surgissent entre violences et compromissions impitoyables.

Cyrus Colfer a vu sa mère gésir dans une mare de sang, alors qu’il avait quinze ans.

Cette mère lui était affective, même si son métier de mère maquerelle, en lien avec le milieu de tous les trafics Californiens de drogue et de prostitution, ne correspondait pas exactement aux vertus éducatives traditionnelles attendues…

Elle a élevé son fils en lui apprenant à ne jamais devenir une balance ou un indic de flics, à accepter les violences les plus excessives pour défendre les pré-carrés de la famille du milieu, en lui démontrant qu’il ne pouvait jamais se fier à quiconque ne serait pas assermenté par ce même milieu.

On lui a souvent cassé la figure pour lui apprendre à vivre…

Cyrus avait quinze ans quand il trouvé sa mère assassinée de multiples coups de couteau, au moment où sa rétine lui posait contrainte, où il devenait aveugle sans rémission.

Il a été adressé à une famille d’accueil peu appréciée, mais il a su se construire en se battant, malgré son infirmité de perte de vue – que seul un éclair puissant, qui apparaît par instants, le rattache à la lumière – avec une pratique de boxe investie et remarquée, en vendant de la drogue qu’il achète en gros, qu’il refourgue en paquets individuels.

Il a un ami, Lee, prêt à tout pour l’aider et l’appuyer, qui possède un métier, qui a une femme, qui attend de devenir père, que Cyrus n’hésite pas à appeler pour lui demander de lui prêter mains fortes dans toutes les combines possibles, alors que Lee voudrait qu’il arrête de développer ce type de penchant…

Quand un homme qui recherchait Cyrus est retrouvé mort dans des conditions étranges, en ayant perdu littéralement tout son sang dans des conditions atroces après injection létale d’une sorte de mort aux rats, Cyrus décide de revenir sur la côte ouest Américaine, de tenter de rechercher le meurtrier de sa mère, de comprendre ce qui a bien se passer quinze ans auparavant.

Cyrus compte sur son fidèle chien, accompagnateur, joueur, dévoreur de plantes à l’occasion, pour que son handicap soit moins contraignant, car son chien mémorise aisément les trajets, sait facilement guider Cyrus, qui, avec sa canne, peut se targuer, aussi, d’une autonomie rare et fiabilisée.

Sur place Cyrus retrouve l’employeur ou le responsable direct de sa mère, et un homme qui le reconnaît comme son fils, qui a gardé une statuette que Cyrus avait sculptée, qui représente le gratin de l’organisation, le summum de la mafia locale, sans jamais avoir été inquiété, car toutes ses entreprises sont enchevêtrées dans un terreau de prête-noms ou de filiales indescriptibles…

Ces derniers lui font comprendre sans ménagement qu’il ne pourra jamais, du fait de son handicap, reprendre une quelconque position, mais que l’on peut lui accorder une sorte de rente, s’il sait se tenir, c’est-à-dire s’il sait oublier ses recherches, s’il ne se mêle pas d’enquêtes sur le passé, surtout s’il se tait.

Cyrus finit par rencontrer deux inspecteurs de police, l’un qui donne tout son argent à une église évangélique pour tenter de sauver son âme, qu’il considère menacée – car il n’a pas su aider une femme en contrainte, morte sauvagement, alors qu’il était chargé de sa protection -, l’autre qui reprend du service à la criminelle, alors qu’elle en avait été écartée.

Il accepte de travailler avec eux, sans pour cela perdre son indépendance ou se transformer en balance, car il sait que sans l’aide de la police il ne remontera jamais sur la piste des assassins de sa mère, et sans ses liens directs avec le milieu, il ne pourra jamais obtenir d’informations sérieuses ou de première main.

Mais ce jeu n’est pas aisé, et la frontière est bien ténue entre la capacité à être démasqué, et donc mis en torture ou à mort, par les sbires du milieu, et celle de ne pas tenir son rang avec les inspecteurs qui pourraient le coffrer, le placer en détention, pour tous ses trafics passés et actuels.

Cyrus saura-t-il convaincre la tenancière du bar, lieu de présence des prostituées qui attendent les commandes de clients, avant que des taxis les emmènent sur leurs lieux de travail, pour lui demander de rencontrer des personnes clefs de l’organisation?

Ces mêmes individus accepteront – ils de discuter, de converser avec Cyrus ou le considèreront-ils comme un intrus, un donneur de contraintes, un paria, qu’il conviendrait de mettre au pas ou de neutraliser ?

Le frère de Cyrus, Kurt, qui n’a jamais cherché à avoir de nouvelles de Cyrus, pourra-t-il l’aider dans sa quête de la compréhension et de la vérité, pourra-t-il devenir un allié ?

La compagne de celui qui l’appelle « son fils », et qui veut protéger Cyrus, avenante et peu farouche, deviendra-t-elle une amante de passage, une avocate d’appui, puisque tel est son métier, ou une personne insaisissable qui navigue dans des eaux troubles et peu identifiées, qu’elle seule peut maîtriser ?

Être aveugle deviendra-t-il un enjeu complémentaire de tension, qui oblige à encore plus d’abnégation et de combat, ou sera-ce l’assurance d’une forme d’empathie ou de compassion, y compris parmi les plus violents et durs de l’organisation criminelle monopolistique sur la drogue et la prostitution ?

Cyrus, à qui sa mère avait défendu de fumer, qui essaie en permanence de lutter pour arrêter, mais qui n’arrête pas de fumer et d’y trouver du plaisir, qui possède en image le rouge à lèvres carmin de sa Maman, toujours repérée comme la quintessence de la beauté incommensurable, saura-t-il accepter, avec objectivité, que les pistes qu’il pénètre, que les chausse trappes qui s’amoncellent, que les chemins de traverses qui s’agglutinent devant lui, doivent être utilisés et intégrés comme des étapes nécessaires, ou au contraire comme des obligations insupportables qui ne font qu’aggraver sa détresse amplifiée par un handicap qu’il peut exécrer, en criant aux injustices récurrentes ?

Ce livre est écrit par une auteure Française, mais pourrait tout aussi bien être écrit par une romancière de polars Américaine ; il est enlevé, car l’on ne connaît qu’à la toute fin la réalité des faits et la vérité sur le meurtre d’Amy, la mère de Cyrus ; il est bien écrit, car il intègre à la fois le descriptif sans concession des organisations criminelles et le fonctionnement des enquêteurs, la vie sociétale Californienne qui associe des confraternités, comme pour les relations entre Lee et Cyrus, et une profonde détestation des relations humaines qui se pervertissent par la circulation de l’argent sale à flot, l’acceptation des luxures les plus pernicieuses et pédophiles, la présence d’une violence crue et régulière qui sert de régulation aux difficultés, sans que cela semble poser la moindre contestation…

Ce livre ne laisse pas indifférent, il oblige à méditer sur le sens du partage et de l’entraide, sur la nécessité de lutter contre toutes les vilenies, qu’elles soient issues des gangs, des institutions, des relations interpersonnelles, en réfutant les engagements coupables et déshonorants, en refusant de détruire son âme au bénéfice du pouvoir et de l’argent.

Car comme le disait Michel Foucault, « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous », surtout si cette destruction apporte à ses auteurs plus de pouvoir, de représentation.

Car qui obtient plus de déférence et de référence, en s’étant comporté sans vergogne, sans respect, sans attitude compassée, sans écoute, ne mérite aucune considération, et s’assure le mépris du silence permanent…

Éric

Blog Débredinages

Le goût du rouge à lèvres de ma mère

Gabrielle Massat

Le masque Éditions

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