Mictlán

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre ne vous laissera vraiment pas indifférent, car il décrit les choses avec un réalisme froid, direct, et ne s’embarrasse nullement de pathos ou de modérations…

Il met en perspectives ce qui existe, s’organise, se met en place, sans aucune morale, avec une violence abjecte permanente, car seule la loi du plus fort domine les fonctionnements, aucune échappatoire n’est possible pour celui qui s’y est enferré…

Nous ne savons pas en quel pays nous nous trouvons, mais l’hypothèse d’un pays d’Amérique Centrale ou Latine, où les conquêtes et positionnements sociaux s’intègrent toujours avec le poids des castes, des hiérarchies, avec une violence assumée si habituelle, semble prendre naissance…

Le livre se lit d’une traite, ne permet pas de respirer, on le vit en apnée récurrente, d’autant plus qu’il est écrit avec une ponctuation rare, qui juxtapose des phrases très longues, parfois de plusieurs pages, pour que la lectrice ou le lecteur ne puisse pas se reprendre, pour qu’il s’époumone, en découvrant les descriptifs du narrateur, lui-même conducteur d’un camion très particulier, qui ne peut imaginer s’arrêter un seul instant, en son trajet indéfini, d’une longueur dense…

Le Gros conduit un camion, en binôme avec Le Vieux.

Ce camion renferme des cadavres de personnes mortes, de mort violente, très violente même…

Comme il n’est pas possible que ces personnes puissent être inhumées sans enquête judiciaro-policière, qu’il n’est pas envisageable, non plus, pour les édiles, d’imaginer que des procès s’ouvrent, rien ne vaut le déplacement de ces cadavres dans un camion qui les transportera bien loin, pour qu’ils ne soient pas retrouvés, que le sens de leur disparition conserve son énigme irrésolue…

Gros et Vieux sont payés pour cette « mission », même si Vieux aimerait bien retrouver le cadavre de sa fille, qu’il sait décédée, qu’il a mal aimée cependant – ce qui le mine -, en s’infiltrant dans le coffre de cargaison, et qu’ils ne peuvent, tous deux, s’arrêter, que pour faire le plein d’essence ou pour acheter quelques nourritures.

Mais ces arrêts doivent être rares, limités, très rapides, car le chargement ne doit, en aucun cas, éveiller des soupçons, sinon les commanditaires de Vieux et Gros seraient menacés et les conducteurs alternatifs du camion qui travaillent douze heure de suite, chacun, pendant que l’autre tente de dormir, seraient aussi, bien mal en point, et leur vie plus que fébrile et raccourcie…

Tout au long de l’enchaînement des cent cinquante pages, ce livre prenant, dur, rude, difficile, qui laisse sans répit, sans aucun espoir, où s’amoncellent des violences et tueries, vous vivrez, sous très haute tension, et vous serez le témoin exclusif de :

  • Règlements de compte entre gangs ou castes différenciés, qui observent avec attention le trajet du camion, qui veulent s’en accaparer le chargement pour le moins compliqué, insolite et morbide. Gros et Vieux n’ont qu’une chose à laquelle penser et se référencer : tout faire pour reprendre leur chemin et continuer leur route, coûte que coûte.
  • Rencontres avec un archéologue, particulièrement heureux d’être pris en stop, mais bien désarçonné par les situations de tensions et combats qu’il doit affronter avec Gros et Vieux, qui lui laissent poursuivre son ascension à pied, seul, car il ne lui est plus possible de pénétrer de tels dangers permanents, car le camion est source de convoitise, avec combats en armes fréquents.
  • Coups de téléphone avec les commanditaires, toujours vindicatifs et arrogants, mais que Vieux et Gros savent neutraliser, car la réussite de la survie des édiles répond d’abord du succès de leur propre mission affectée.
  • Finalisations, alors que tous les espaces de passage, entre station-service et contrôles routiers, auront été lieux et moments de sauvageries, de montées vers les sphères des sommets, pour tenter de se mettre en communication avec les forces des esprits, avec le légendaire Mictlan, où les morts et défunts peuvent enfin espérer l’oubli, une sorte de paix…
  • Discussions entre Gros et Vieux qui se scrutent, s’invectivent et s’assomment parfois, mais qui restent compagnons solidaires des infortunes vécues et à subir.
  • Violences qui se succèdent, car aucune règle sociale n’existe en ces territoires où seules résonnent et raisonnent les réalités des profiteurs, des manipulateurs, des capteurs des ressources, où le flingue permet la survie, où il faut tuer avant d’être soi-même tué, où aucune analyse morale ou humaniste ne se fait pressentir, où seul l’horizon de la mort apparaît, avec la volonté de retarder son atteinte et sa jonction, au moins pour quelques instants fugaces où l’on se permet de tenter fébrilement d’exister…

Ce livre est souvent insoutenable, provocant, mais il décrit le quotidien de tellement de zones à risques, sans foi ni loi, de notre Terre, qu’il répond surtout d’une dynamique salvatrice, car à force de témoigner et de décrire les horreurs endurées et vécues, peut-être que l’on chercherait à chasser les fomenteurs de troubles, à tenter de créer une nouvelle harmonie positive, tolérante, à l’écoute de l’autre, sans que la terreur et l’effroi soient les dominantes systématisées.

Je n’ai rien contre le fait de décrire les choses vues et lourdes avec des phrases, en enchaînement et sans point, ce qui magnifie la tension et exacerbe les violences qui se succèdent dans l’opus, mais il est nécessaire de lire ce livre d’une traite, de le lire avec une vraie acuité, car sinon le fil se casse et l’atmosphère de pesanteur indéfectible, d’impossibilité de réchapper à la force méchante acérée, deviendrait moins directe, suggérée ou réflexive.

Éric

Blog Débredinages

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