le bal des viperes

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ne croyez aucunement qu’en ces périodes plus que rudes et troublées, je me positionne pour vous suggérer une méthode pour exercer vos potentiels talents pour l’accomplissement d’un crime parfait… Et pourtant, en terminant ce roman décapant, tonitruant et totalement ébouriffant, vous pourriez prendre quelques notes utiles, si vous envisagiez une telle idée…

Je me place avec ce que je viens de dire juste en amont, dans la veine de Desproges, qui clamait que « l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » et vous n’êtes pas n’importe qui…, puisque vous me faîtes le bonheur de me lire, en cet humble blog.

Eduardo Sosa vit chez sa sœur et cherche un sens à sa vie, sans travail, sans repère, sans perspective d’aucune sorte…

Arrive une Chevrolet jaune, qui stationne sur un parking, près d’une épicerie de son quartier, dont la tenancière « La Nina Beatriz » répète que cette satanée voiture est arrivée, sur site, depuis deux semaines, et qu’elle renferme un ivrogne, qui y vit nuit et jour, ce qui peut décourager la clientèle…

Eduardo tente une approche en osant une discussion avec le propriétaire des lieux, assez acariâtre, dénommé Don Jacinto, et qui ne veut pas être importuné…

Eduardo insiste et Don Jacinto répond par une toute petite socialisation, mixée surtout avec beaucoup d’alcool, et, en perception d’une possible violence envers lui, Eduardo, en légitime défense vraiment toute contestable, lui tranche la gorge, séance tenante…

Il rejoint la Chevrolet, qui renferme des serpents, apprivoisés par Don Jacinto ; Eduardo tombe en pâmoison, persuadé d’être la proie de ces reptiles venimeux, mais il se réveille, le lendemain, presque radieux, et il prend la route avec les vipères…

Et à partir de cet instant, ce roman absolument différent et sans concession, qui porte en lui- métaphoriquement mais aussi directement, les contestations des réalités politiques et sociales vécues en de nombreux pays d’Amérique Centrale, en proie à la corruption récurrente et au non partage indigent des richesses, suit un rythme endiablé, bourré d’humour noir et vous ne lâcherez pas…

Eduardo nomme les vipères, ses quatre vipères d’emprunt : Beti, « la potelée », Loli, « délicate et timide », Valentina, « la sensuelle » et Carmela, « la mystérieuse » qui deviennent ses filles de promenade, d’action, de débauche même ou d’aventure frénétique, violente, potentiellement sans retour.

Les vipères informent Eduardo (qui peut communiquer avec elles) que Don Jacinto avait dû quitter le domicile conjugal, sa liaison avec sa secrétaire ayant été découverte, sa maîtresse ayant été , en plus, tuée par son mari infortuné ; il est parti, depuis, en errance, sans que sa femme et sa fille ne daignent le plaindre…

Les vipères se lient rapidement, et avec ferveur, avec Eduardo, et elles organisent, avec lui, une « petite virée », où des clients de supermarché deviennent étouffés ou sont pris de convulsions sous leurs morsures, mais Eduardo ne peut arrêter le mouvement, il a trop soif et il a une petite faim aussi, et il faut bien qu’il trouve à boire, comme à manger…

D’abord hésitant, il consent à conserver les vipères avec lui, en leur recommandant plus de discrétion… Et ensemble, ils décident, pèle-mêle, d’aller chez la femme de Don Jacinto, où son absence de compassion au regard de la fuite en avant de son mari, entraîne sa mise à mort immédiate, corrélée par la même punition pour sa servante, car depuis Bonnie and Clyde, version Gainsbourg, il « faut toujours faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Portée par une énergie quasiment orgiaque, Eduardo rend visite à Raul, le mari de la secrétaire, avec laquelle Don Jacinto avait eu sa liaison ; mais il est vite « recadré » et finit par s’enfuir ; penaud, il évoque sa mésaventure à « ses filles » qui décident d’aller le venger et prennent en chasse asphyxiante Raul et des amis de passage, en son appartement…  Carnage qui se termine aussi avec le décès de Valentina, victime d’un coup de feu de calibre élevé…

La promenade se poursuit en les quartiers riches, pour laisser sur le carreau quelques personnalités en vue, politiciens ou banquiers, et, « la virée » permet aussi à Eduardo de se placer définitivement en la personnalité de Don Jacinto, que tous les témoins des meurtres imaginent en « serial killer » coupable clair , puisque tout concorde, lui qui vivait en une Chevrolet Jaune…

Eduardo apparaît, par Jacinto interposé, en vedettariat, avec une médiatisation des crimes en série, qui semble aussi donner sens, si ce n’est à sa vie, en tout cas, à son actualité, lui qui se sent enfin écouté, attendu, presque reconnu, en faisant peur, alors qu’il n’était abonné qu’à la mièvrerie ou l’insuffisance…

La police est sur les dents, mais le commissaire adjoint Handal en a plus qu’assez des bâtons que l’on met en ses roues, le politique voulant toujours orienter le déroulement de l’enquête, en fonction de critères ne voulant surtout pas mettre en tension l’organisation sociétale préexistante…

La journaliste Rita Mena suit l’affaire de près et Eduardo, dont la vanité opère, pense qu’il est bien de la contacter, pour que son action soit encore plus diffusée, pour laisser des chausse-trappes et tout bonnement pour que son importance extériorisée soit achevée.

Je vous laisse pénétrer l’univers à la fois méchant à souhait, terrifiant, mais aussi tellement proche du réel vécu (certaines sociétés Américano Centrales développent plus de morts par arme à feu que de morts par accident routier…) et écrit avec une plume trempée dans le sang et la noirceur, mais, où un brin de fantastique, de décalage et d’humeur, façonné à chaque instant, contribue à faire de cet opus un régal de lecture comme de réflexion.

Réflexion fondamentale sur la nécessité de ne jamais oublier ceux qui penchent vers la déshérence, car leur vengeance possible peut s’affecter, sans foi ni loi, et en un tourbillon insaisissable autant qu’insatiable…

Et merci à Delphine et Yves pour m’avoir offert cette découverte indépassable de lecture.

Éric, blog Débredinages

Le bal des vipères

Horacio Castellanos Moya

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Robert Amutio, je m’incline devant son talent !

Livre de poche 10/18