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Amérique Andine

Frida Kahlo de Vianney Aubert

Frida Kahlo m’a toujours fasciné, par la constance de ses engagements, par son courage à toute épreuve, par ses talents magnifiés et inspirés artistiques et pour sa liberté absolue, dédiée au combat des femmes pour la reconnaissance affirmée de leurs droits à égalité avec les hommes, à l’indépendance financière, à l’autonomie de vie pour que cessent les préjugés et ragots inconséquents patriarcaux.

Rien dans sa vie ne se place en indifférence, en opportunisme ; tout est maîtrisé, organisé, pensé, assumé, pour la plénitude de son art pictural, mais aussi pour vivre, malgré les douleurs physiques souvent insupportables, avec des moments émotifs, chaleureux, de partage, pour construire un destin imbriqué avec des chemins déterminés et des décisions prises en connaissance de cause.

J’ai vu plusieurs expositions qui lui ont été consacrées, les dernières sur Hambourg, en 2006 et sur Lyon, en 2018, et les petits formats et autoportraits qu’elle affectionne se structurent toujours avec plusieurs degrés : avec un renvoi de son image en instantané du moment vécu, mais aussi et surtout avec une juxtaposition de messages souvent épurés peints dans les différents recoins du tableau qui constituent des indices ou des métaphores pour cerner ses déceptions, tensions et convictions.

Le livre qui lui est consacré dans la collection « femmes d’exception » retrace sa vie, concentré de blessures rudes et compliquées, de combats acharnés, de volontés percutantes pour que sa flamme inspirante soit toujours conquérante, inventive et en prise permanente avec les réalités sociales de son pays, le Mexique, pour lequel elle sera toujours à la fois fervente patriote, indépendantiste affirmée et soucieuse des transmissions des civilisations magistrales qui s’y sont succédées.

Il ne serait pas convenable, en cette modeste chronique, de tenter de résumer la vie d’une personne aussi exceptionnelle, que j’aurais tant aimé rencontrer, ne serait-ce qu’un court instant, mais je me permets, humblement, sous forme de petites séquences transmises, de vous parler de ce qui me touche et m’émeut à chaque fois que je lis un ouvrage la concernant ou quand je parcours les expositions qui lui sont consacrées.

Frida, je vais l’appeler par son prénom, a connu la polio dans l’enfance, et sa jambe droite restera atrophiée ; elle sera l’objet de sarcasmes de la part de ses camarades de classe pour sa claudication et elle fera toujours en sorte de placer sa « mauvaise jambe » de telle façon, sur les photographies, que son handicap n’apparaisse pas visible. Et elle vivra avec son handicap, en cherchant à l’oublier, « parce que l’on ne peut faire autrement », comme elle aime à le rappeler, sans fatalisme, car il vaut mieux s’assumer en ses limites que d’attendre un appui extérieur hypothétique.

Frida est reconnue par son père comme la plus intelligente de ses enfants et, avec une sollicitude plutôt rare pour l’époque pour que sa fille devienne indépendante et ne vive pas dans l’attente d’un mariage à venir, lui permet de suivre les cours de la prestigieuse Ecole Nationale Préparatoire de Mexico, où elle est quasiment la seule jeune femme, ce qui ne lui pose pas de problèmes, car elle aime se frotter et se comparer aux garçons et rivaliser avec eux, ce qu’elle fait avec talent évident, aussi bien en ses réflexions et productions, que dans ses propos incisifs et directs.

Elle fera la rencontre de Diego Rivera quand ce dernier travaillera sur une fresque sur l’histoire de son pays, en un des bâtiments universitaires, et elle l’observera sur ses échafaudages, non pas par admiration du maître, ce que ce dernier flatté imaginerait aisément, mais pour affermir son expérience et sa connaissance technique artistique et par goût du débat et du partage.

Elle vit un amour passionnel avec un jeune condisciple, tout en lui expliquant qu’elle ne serait jamais la femme d’un seul homme, puisque de toutes façons tous les hommes Mexicains ne représentent jamais la monogamie fidèle et que la réciprocité doit s’affecter pour l’égalité des droits, et ils partagent leur liberté libre Rimbaldienne jusqu’au drame du 17 septembre 1925 où elle est la victime d’un très grave accident de tramway, qui marquera son corps meurtri à vie, avec opérations répétées, besoin de port de corsets créateurs de contraintes et douleurs vives récurrentes, faisant d’elle une mutilée, condamnée à la souffrance, qu’elle ne peut qu’évacuer que par une force de pensée magnifiée.

Elle peint son premier autoportrait pendant sa longue convalescence, communiquant par la fenêtre de sa chambre à son double imaginaire, mais aussi inspirant d’élévations ; elle décide qu’elle s’exprimera par la peinture.

Elle rencontre de nouveau Diego Rivera et ils vivront une relation amoureuse, tumultueuse, difficile, souvent violente dans les sentiments exprimés, mais contrairement à ce qui est souvent relaté faussement, Diego Rivera ne repérera jamais Frida comme une assistante de génie, comme quelqu’un qui puiserait dans ses mannes artistiques pour déployer son œuvre, mais bien comme une artiste unique, avec sa ligne et son autorité.

Diego ne se considérera jamais comme un guide ou un maître à imiter, dans lequel on pourrait se plonger, mais bien comme un ami artiste qui laisse Frida créer ses propres sillons, qu’il détermine rapidement comme majeurs, différents, originaux, et porteurs de sens pour l’histoire de l’art moderne.

Oui Diego sera volage et injuste, souvent rude et sans scrupule, mais il aima Frida, et Frida aima Diego, même si elle disait plus souffrir de lui que des contraintes de son corps déchiré.

Lors des demandes Américaines pour les fresques muralistes que Rivera sait réaliser avec passion et talent de conteur d’histoire, Frida rencontre un médecin, Leo Eloesser, chirurgien, qui sera son médecin et son homme de confiance, durant toute sa vie, et auquel elle ne cachera rien, de ses déceptions, douleurs, attentes ou doutes.

Les journalistes des USA viennent souvent interviewer Rivera mais ils remarquent très vite que Frida n’est pas seulement la femme ou la compagne de Diego, et qu’elle n’est pas là (même si elle s’en occupe avec brio) pour gérer l’assistance et l’accompagnement des affaires du maître, mais qu’elle peint aussi, avec une sensibilité exacerbée et une fougue émotionnelle à nulle autre pareille.

Elle ne pourra avoir d’enfant, après plusieurs fausses couches consécutives à son bassin déformé des suites de son terrible accident ; elle se ne renferme pas sur cette nouvelle épreuve, prend cette réalité comme une donnée de vie, et fréquente les milieux artistiques Américains, avec une objectivité toujours dégagée, en réfutant les compromis ou invitations qui ne la laisseraient pas libre, sans jamais se permettre une once agressive, car on peut avoir des convictions et les exprimer posément et clairement, sans arrogance. Elle se crée aussi sa voie et elle affirme ainsi, en montrant ses œuvres, sa reconnaissance artistique.

Quand Diego aura une liaison avec sa sœur Cristina, avec laquelle l’unissait une relation fusionnelle, la déchirure deviendra récurrente et, même si elle vivait dans une maison atelier avec Diego, où chacun occupait une partie des locaux, en totale indépendance, rien ne sera plus comme avant, et elle prend ses distances et quitte la maison atelier.

En 1938, à 32 ans, elle expose ses toiles pour la première fois, au Mexique et aux Etats-Unis, elle affirme son indépendance financière, elle divorce de Diego, et vit sa vie avec des aventures sentimentales qui ne seront jamais des moments d’instants, mais bien des partages amoureux forts, qui resteront gravés et pour lesquels elle conservera des correspondances enjouées.

Elle assume aussi sa liberté en ayant des relations homosexuelles.

On retiendra une relation forte et épanouie avec le photographe Nickolas Muray, qui a saisi de manière unique les espaces, respirations, émotions de Frida, par ses clichés au travail ou dans sa vie, et une autre avec Chavela Vargas, son amie, dont l’intimité lui apportera une force positive et une envie de joie, par delà les douleurs indicibles du corps ravagé.

Elle aura une liaison avec Trotski qui est venu au Mexique trouver refuge, grâce à Diego et Frida, pour appuyer aussi sa démarche de nouvelle internationale, même si Frida reste plus communiste orthodoxe que Diego qui a pris ses distances nettes avec le stalinisme.

Mais il ne s’agit pas pour Frida de résumer son engagement sociétal sur des bases d’appareil ; elle considère la société injuste et croit que le communisme va changer la donne pour un meilleur partage et la force du parti communiste doit être tournée vers ce changement impérieux.

Elle préfère être engagée et utile, en son intérieur de parti, que de communiquer sur des querelles idéologiques mondiales qu’elles résument comme des ego d’hommes avec une virilité mal placée.

Elle rencontrera Breton, qui la considérera toujours comme surréaliste, mais son intellectualisation la barbera et elle n’appréciera pas son séjour en France, où elle se sent cloisonnée et jaugée, par des personnes imbues d’elles-mêmes et suffisantes ; elle préférera, de loin, revenir vite au Mexique, épouser la cause des populations opprimées, défendre les femmes et continuer son chemin artistique, sans influence, sans chapelle, en indépendance totale et en insoumission.

Les années quarante seront des périodes où elle exposera et produira beaucoup, où elle souffrira en intensité, en devant passer plusieurs fois sur le billard des opérations médicales chirurgicales, où elle se remariera avec Diego, car elle l’aime et qu’il l’aime, envers et contre tout, et où elle passera un temps long et permanent pour que son pays soit reconnu avec la force des civilisations qu’il a connues, pour une affirmation de son indépendance face à l’Oncle Sam au tempérament de colonisateur.

En 1953 elle vit une consécration avec l’organisation d’une rétrospective de ses œuvres au Mexique, souvent entrelacées d’autoportraits et de messages à codes et à thèmes sur la douleur de la chair, sur l’amour trahi, sur la domination masculine, sur les jugements de valeur, sur la perte du contrôle de son corps, sur la présence de la douleur physique lancinante, et elle poursuivra le combat pour la cause sociale avec le parti, pour lequel elle défilera jusqu’au dernier souffle, pour 47 ans, quasiment jour pour jour de vie passionnée, impétueuse, intense, et de combat artistique, pour que son œuvre soit l’emblème universel de la lutte des femmes.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Frida Kahlo

Collection Femmes d’exception

Editions RBA

9,99€

Vianney Aubert, pour la rédaction traduite et l’adaptation de cette belle collection catalane Barcelonaise.

 Frida Kahlo, copyright

Autoportrait avec singe en haut, avec références féministes.

Autoportrait avec singe, ci-dessus, en 1945, en pleines douleurs physiques indicibles vécues.

Autoportrait avec petit chien, ci-dessus, en portant les robes Mexicaines qu’elle affectionnait tant, en référence à l’art de couture populaire de son pays.

La Llorona, film de Jayro Bustamante, Guatemala

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais faire une très légère entorse en mes habitudes, en cet humble blog, en ne vous parlant pas littérature, pour cette chronique, mais en souhaitant cependant instamment que vous suiviez mes pas, pour aller voir le film prenant, émouvant, porteur et marquant de Jayro Bustamante, La Llorona.

Selon une légende indienne autochtone d’Amérique Centrale et Latine, la Llorona est une pleureuse, au sens poétique et métaphorique du terme, qui se reconnaît comme une force de mémoire vive, qui rappelle les martyrs ou douleurs vécus, et fait resurgir celles et ceux qui sont partis sans retour, ont disparu, qui manquent terriblement, car leur deuil n’a pu être fait avec la tendresse attendue, et sur lesquels l’on se doit de veiller, par respect des âmes errantes…

La pleureuse peut aussi s’associer à une sorte de spectre qui recherche surtout les traces des enfants disparus ou décédés…

En le film, elle pleure celles et ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas ixil dans les années 80 au Guatemala.

Le général, responsable du massacre, reconnu coupable par les tribunaux, mais acquitté par une Cour Constitutionnelle corrompue, aux ordres des anciens militaires, est aussi hanté par une Llorona, en sa demeure coloniale immense, qui pourrait prendre les traits d’Alma, la nouvelle domestique indienne.

Il convient de revenir quelques instants sur l’histoire tragique du pays, et notamment sur les meurtres de masse perpétrés dans les années 80, sous l’égide du dictateur Rios Montt.

Les territoires ancestraux des indiens mayas ixil étaient convoités par les sociétés pétrolières du fait de la richesse de leurs sols en hydrocarbures.

Les militaires au pouvoir ont rapidement cerné la manne financière dont ils pouvaient s’accaparer et ils n’eurent aucune vergogne à chasser de leurs terres ces indiens, toujours repérés comme sauvages ou sans assimilation avec la civilisation soit disant porteuse du progrès…

Les indiens se sont forcément opposés à ces mesures infamantes, vexatoires et de confiscation.

L’armée a donc décidé d’utiliser des moyens terrifiants pour « neutraliser » les récalcitrants, en associant les indiens mayas ixil à des communistes investis, désireux de renverser le pouvoir issu des bases conservatrices, et s’en emparer pour s’allier avec les Sandinistes du Nicaragua ou avec les Castristes de Cuba…

Et du coup l’armée, recevant le soutien quasi officiel de la CIA – qui n’a jamais cherché à vérifier la crédibilité de ces raccourcis inconséquents et insupportables – avec la validation toute aussi repérée de l’Administration Reagan, va méthodiquement massacrer les populations qui ne livreraient pas ceux qu’elle appelle des insurgés et des factieux, en prônant et encourageant le viol des femmes indiennes, livrées à la prostitution dans les casernes, et en n’hésitant pas à tuer les enfants devant les yeux des familles, si les informations livrées, concernant les soit-disant rebelles indiens, ne convenaient pas…

Cette atroce réalité s’est délivrée sous les yeux de la communauté internationale, sans réaction majeure, et il fallut le courage et la pugnacité de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992, pour rappeler les droits des peuples premiers, leur importance dans la vie du pays sur l’étendue de son histoire et en sa réalité contemporaine, la nécessité de concorde et de communion, pour que les choses puissent évoluer, avec la primauté de reconnaître officiellement le génocide organisé (volonté sciemment manifestée de détruire un peuple, selon les termes en vigueur par les Nations-Unies).

En 2013, le général en charge du pays dans les années 80, a été condamné par la justice de son pays, grâce à la ténacité des familles des victimes, au courage de procureurs indépendants aux pressions et menaces, comme de défenseurs des droits de l’homme, alors que le Guatemala a toujours fait preuve d’impunité pour les crimes assumés commis contre des mayas toujours marginalisés.

Le film se place à la fois comme une reconstitution historique du procès du sinistre Montt, mais surtout comme une parabole inspirée sur la nécessité de justice pour qu’un peuple composite puisse retrouver son unité et la paix.

Oui, la fille du dictateur continue à soigner son père malade et à lui donner ses marques d’affection, mais elle se pose de sérieuses questions sur les crimes et tragédies qui lui sont reprochés et qu’elle a du mal à imaginer comme chimériques…

Surtout elle est marquée, en son âme, par les récits déchirants des femmes violées, souillées et humiliées et qu’elle ne pourra jamais considérer comme des femmes de mauvaise vie, comme les soldats les ont cantonnées dans leurs bas messages, depuis des lustres.

Elle est aussi plus qu’intriguée par la disparition de son mari, que son père n’aimait pas, et que l’on aurait tendance à assez vite considérer comme potentiel factieux, quand elle demande de ses nouvelles…

La femme du dictateur reste très conservatrice et assurée de sa supériorité, elle garde la tête haute et froide, en se plaçant dans le déni total sur les crimes évoqués, mais comme son mari est à la fois volage et ne la regarde plus, sa jalousie et son humiliation peuvent, peut-être, faire varier son regard.

Et la nouvelle domestique, Alma, qui a réussi à être très appréciée de la petite-fille du dictateur, qui parle peu, mais dont le regard vif et perçant sait percuter et cingler, représente les forces de celles et ceux qui ont disparu, qui doivent marquer de leur présence incessante les devoirs de mémoire enfouis des militaires, qui ont commis l’irréparable et voudraient faire fi de leurs responsabilités.

Avec une chanson magnifiée lors du générique de fin, la présence de regards acérés des indiens déployant les photos de leurs disparus et se plaçant en un silence de plomb sous les fenêtres du général dictateur, avec la présence de Rigoberta Menchu dans une scène du début du film excessivement émouvante du récit d’une femme livrée à toutes les infamies, le film déploie une intensité exceptionnelle et il fait œuvre de réussite cinématographiée, de plans et séquences oniriques, cernant les tragiques.

Et le film conserve la puissance d’un espoir possible, à la condition du rappel que le tiers de la population maye ixil fut décimé et qu’on lui doit justice.

Ce film est majeur car il permet de rappeler que le génocide fonctionne toujours sur le principe de meurtres en masse, que l’on s’évertuera toujours ensuite à nier, pour faire mourir les victimes une deuxième fois, ce que la pleureuse n’acceptera jamais..

Eric

Blog Débredinages

Chronique dédiée à mon ami Michel, avec lequel j’ai partagé ce moment fort, mardi passé !

La bande originale de Pascual Reyes est exceptionnelle et reprend, en version lancinante, étouffante et d’une poésie incarnée tragique, cette chanson traditionnelle Mexicaine, proposée ci-dessous, via youtube en copyright.

 

Date de sortie du film  : 22 janvier 2020 (France)

Réalisateur : Jayro Bustamante

Bande originale : Pascual Reyes

Scénario : Jayro Bustamante

Producteur : Gustavo Matheu

 

 

Les caïds de Mario Vargas Llosa

Belle initiative, mise en œuvre par la collection Folio, de rééditer, en version bilingue, six nouvelles publiées pour la première fois à la fin des années cinquante, quand notre futur Prix Nobel de Littérature s’adonnait à la plume, à vingt ans à peine…, en ses terres et racines Péruviennes.

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme conteur, avide de faire découvrir des histoires, mais il sait magnifier ses personnages en les intégrant dans un réel sociétal, toujours proche du vécu et de l’histoire du Pérou, alternant enthousiasmes, fougues et violence indicible.

La première nouvelle qui donne son titre éponyme au recueil, Les caïds, évoque, certainement calquée sur une perception et un ressenti autobiographiés de l’auteur, la difficulté de la relation existante entre étudiants et administration scolaire, avec la primauté donnée à un mandarinat hors d’âge qui réfute toute discussion, qui suggère des soumissions autoritaires et qui développe des contraintes qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la sphère d’étude de toute personne qui se permettra la plus minimale des contestations.

Surtout si cette contestation est justifiée par une volonté d’équité et de concorde, la mise en retrait sera implacable.

La difficulté qui s’organisera chez les étudiants, pour conserver la solidarité de leur combat, en évitant toute velléité permettant à l’administration de diviser les jeunes et de couper court à leurs débats, s’exprime en toute sa réalité ; les tensions humaines vécues touchent souvent à la souffrance des âmes.

La nouvelle Le défi pénètre nos sens et s’organise comme un combat permanent et incessant entre la volonté personnelle de conserver sa dignité et sa hauteur, face aux tentations de reculer ou d’accepter si ce n’est les compromissions, tout du moins une marge d’acceptabilité de celle ou de celui dont on considère que le comportement se caractérise par l’indécence ou l’insuffisance…

La fin de l’histoire associe cruauté, crudité mais aussi respect face à celle et celui qui ne sombrera jamais dans l’acceptation de sa destruction humaine, car comme le disait Michel Foucault « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous »…

La troisième nouvelle Le frère cadet se positionne sur les archétypes d’une Amérique du Sud toujours enferrée dans le droit d’aînesse et où le chemin est tracé par une relation systématisée ou « privilégiante » entre Fils aîné et Paternel.

Quand les codes évolueront, grâce notamment à l’appui d’un frère cadet, pour secourir son aîné, en situation d’extrême urgence, on attend que les choses s’organisent différemment en les rapports familiaux, mais entre la pesanteur suspendue et la réalité d’un instant, les résultantes ne se placeront pas toujours dans le progressisme…

La quatrième nouvelle, Un dimanche, se structure sur la même lignée et se déroule en l’immensité du Pacifique, face à la magnifique baie et des falaises grises de Miraflorès, aux surfeurs intrépides, que je vous recommande de visiter un jour, en dégustant un « cebiche » (poisson cru mariné au citron vert et aux herbes).

En les ressorts aventureux du texte, les liens solidaires et familiaux de fratrie sont bien mis à mal par le sentiment de supériorité de certains,  enfouis en des traditions fortement pénalisantes pour les essors des responsabilités ou des créativités individuelles.

La cinquième nouvelle, Un visiteur, prend appui sur les violences intestines existantes au Pérou où les gens du Pacifique se considèrent supérieurs intellectuellement aux gens des volcans (secteur d’Arequipa d’où l’auteur est originaire), qui se considèrent eux-mêmes en supériorité des personnes qui vivent aux abords des montagnes, proches des sites Incas.

Les Indiens de Cusco sont invités à accomplir de basses besognes, et l’on imagine que leur potentielle crédulité les façonnera à la convenance de leurs dirigeants… et quand une expédition punitive est mise en œuvre, l’on repérera que celles et ceux que l’on avait manipulées et manipulés peuvent se résigner, mais que cette résignation donnera des germes à la férocité.

Quand Le sinistre « Sentier Lumineux » éclusera, de sa terreur aveugle, le Pérou, pendant les années quatre-vingt, on objectera la non compréhension d’une telle déferlante négative en un pays paisible… mais ce serait oublier que les rigidités et séparations des relations, proches des castes, avaient instauré géographiquement des humiliations et des injustices récurrentes.

Loin de moi la volonté d’accorder l’once d’une légitimité à ces pseudo marxistes maoïstes, surtout portés par leur violence mafieuse, mais les responsables politiques du Pérou, alertés notamment par Vargas Llosa qui s’était lancé un temps dans la vie partisane et pour les élections présidentielles, ont dû cerner qu’il fallait abolir des traditions insupportables qui mettaient à mal le vivre ensemble ; et le combat n’est pas fini…

La dernière nouvelle, L’Aïeul, évoque l’absence et la rupture, de manière nette, ciselée, précise, sans fioriture et démontre que pour tenter une réconciliation, il faut un chemin volontaire accepté et une capacité d’élévation ou de sensibilité, hors-norme, mais quand il est trouvé, il nous fait grandir fortement et construit une force de caractère.

Lisez ce livre, que vous vouliez vous plonger dans le rédactionnel initial en espagnol du Pérou ou que vous le parcouriez avec la force tragique rendue parfaitement par la traduction, et vous vivrez un moment intense de profondeur, d’émotion et de fugue vers un avant ouvert, que chacune déterminera comme il l’entend, en émancipation personnelle.

Merci Mario ! A vingt ans, le regretté Paul Nizan, disparu trop tôt disait « j’avais vingt ans et je ne laisserai jamais dire à quiconque que c’est le plus bel âge… », Mario, lui, à vingt ans, savait déjà écrire, dire et transmettre et surtout interpeller…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que je n’aime pas Sartre, dont j’apprécie cependant le théâtre, goûte très peu les romans et abhorre les engagements où il s’est souvent trompé ou fourvoyé, sans regret (notamment ces textes sur les partis uniques, insupportables…), mais comme il était ami avec Paul Nizan, je me dis que Paul aurait pu lui ouvrir l’esprit…

Éric

Blog Débredinages

Les caïds – Los jefes

Mario Vargas Llosa

Traduction de l’espagnol (Pérou) par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé, révisé par Aurore Touya

Collection bilingue Folio

Pas de tarif précisé, ce livre m’a été offert par mes fils pour la fête des pères et je les embrasse !

 

Le neveu d’Amérique de Luis Sepulveda

Cet auteur m’accompagne en permanence et je le redécouvre, avec intensité, à chaque lecture.

Il sait manier avec élégance, distinction, aisance de la narration, sens de l’humeur, ironie placide ou acérée, tous les genres, du roman noir prenant racines sur les vécus du tragique de son pays, le Chili, jusqu’aux livres d’images de Patagonie qu’il magnifie avec une poésie déployée, aux livres, dits pour enfants, où se côtoient tous les imaginaires et où la fiction se place autant dans le réel que le rationnel potentiel…

Ce livre, présenté ici, couvre une myriade de contes, déclamations, descriptions, qui s’enchevêtrent du retour à la démocratie au Chili, à la fin des années quatre-vingts, jusqu’à la fin du XXème siècle, en notre monde contemporain.

L’auteur évoque le plaisir que son grand-père avait, quand il le contraignait à se restreindre pour uriner… pour lui proposer de se soulager devant la porte d’une église avec l’espoir secret que le prêtre en sorte furieux… Le grand-père défendait ardemment son petit-fils qui finit par proposer à son aïeul de changer de registre, et de lui permettre enfin de choisir des cabinets…

Il précise les réalités de son enfermement, où ses geôliers alternaient entre esprit vif pour toute sorte de torture insoutenable… et envies de discussions, avec lui, sur les films de Laurel et Hardy ou les livres de Stevenson ; triste Chili des périodes dictatoriales où les sbires de l’armée s’employaient, sans contrainte, à anéantir toute flamme de résistance… mais dans le respect de souhaiter une élévation culturelle avec les intellectuels enfermés… Et notre auteur n’hésite pas à préciser que cette alternance relationnelle, si je puis dire, lui a peut-être sauvé la vie…, en ménageant les doses de ses bourreaux dans leur inique mission…

Il parle avec force de l’exil, du sentiment d’oubli, du regard de celui ou de celle qui ne se placera jamais en compassion, du message de celui ou de celle qui se positionne en solidarité et qui indiquera les chemins à éviter d’emprunter, il déclame les rencontres improbables entre pensions populaires, demandes de mariage directes qui lui permettraient de s’installer quelque part et nécessités de trouver comment passer le jour, en recherchant de quoi se nourrir…

Il restera quelques temps dans une ferme avant de comprendre que l’hospitalité de la famille renferme un secret : la préparation de le marier avec une des filles, peu attirante, qui donne de l’ombre aux siens pour ne pas encore avoir trouvé son homme… ; et notre auteur de partir à la cloche avant de ne plus avoir de vrai choix…

Il est merveilleux quand il raconte ses voyages en bateau entre Océans Pacifique et Atlantique aux confins de la Terre de Feu, il nous enivre en nous rappelant que se rendre là-bas nécessite du temps, de la discussion effrénée avec les autochtones, qui seuls décident si l’on part ou pas, en fonction des vents, et où l’on sait que les hôtels n’existent pas… et qu’il convient de vivre simplement avec celles et ceux qui cultivent, sur place, leurs racines et histoires, et qui sont prêtes et prêts à les partager, à condition que l’invité de passage intègre calme, écoute, patience et sourire…

Il est exceptionnel quand il nous narre les exploits d’un homme passionné d’aviation, qui n’a jamais pu accomplir son rêve de pilote en sa jeunesse, car sa famille avait besoin de son salaire dès l’école obligatoire terminée et les études ne pouvaient s’imaginer… Mais l’homme poursuivit son chemin et devint mécanicien d’aviation, puis pilote et finit par créer sa société, un jour où on lui demanda de transporter un corps de défunt pour qu’il puisse être enterré dans son village natal. Il accepta, sans avoir vraiment le choix car s’il était bien payé par la famille, il était aussi un brin menacé… et avec un cockpit macabre, il accomplit sa promesse et devint ainsi le premier transporteur aérien funéraire de l’extrême sud d’Amérique Latine, aux distances infinies…

Il raconte aussi le plaisir partagé de discussions intenses avec un exilé solidaire, positif, pétri de culture, en Patagonie, et dont il apprend un jour le décès mais aussi le passé d’Oustachi Croate, allié des Nazis pendant la deuxième guerre mondiale… L’auteur lui conserve son amitié intégrale car les actes de jeunesse ne répondaient pas au sens de la ferveur communicative de son ami. Cet homme s’est changé d’identité et quand l’auteur a fait le lien sur cette réalité, il s’est tu car qui serait –il, pour qui se prendrait-il pour oser juger ?

Et il retrouve une famille en Espagne, dont le parcours aurait pu croiser le sien, et qui l’accueille sans façon, car entre les continents s’opèrent aussi des liens et des passerelles, et pas forcément des murs et des séparations. Ce chapitre se place en évidence de réflexion, en notre période inconséquente où l’on chasse les migrants en pleine mer et où l’on ose se les transférer de port en port, sans vergogne, sans aucune aménité et sans se dire que l’on pourrait être à leur place, entre tensions de l’histoire et pertes de liberté…

Et si l’auteur raconte des fictions et ne se place pas dans le réel investi de sa vie multiple, ce n’est pas grave, il sait dire les choses, il sait les partager et il sait émouvoir, avec un rire tonitruant pour que vive l’espoir et vive le sens de la communion.

Un auteur rare que j’aime, que j’ai rencontré deux fois au Salon du Livre de Paris et à Quais du Polar  sur Lyon et qui m’a toujours accordé le temps d’une respiration, d’un sourire, d’un regard et d’un remerciement, pour être simplement un humble lecteur fidèle.

Il me reste à le convaincre, un jour, de passer quinze minutes avec moi, autour d’un verre de Carmenere, le cépage flamboyant du Chili, que je vénère, pour l’avoir découvert là-bas, en un voyage porteur en 2008, et qui venait du Bordelais en exportation, mais qui n’existe plus en son lieu initial, emporté et ravagé par le phylloxéra au XIXème siècle.

Lisez Luis Sepulveda, il vous emportera et il vous grandira, croyez-moi !

Amitiés vives.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le neveu d’Amérique

Luis Sepulveda

Traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry

Collection Éditions Points, 6.30€

 

Satanas de Mario Mendoza

 

Roman noir, analyse sociétale approfondie de la Colombie, dénonciation des inconséquences de pratiques violentes tolérées et installées, incommunicabilités familiales, impossibilité d’accepter les différences, tels pourraient être les qualificatifs à affecter à ce livre tonitruant, haletant, pénétrant et surtout sans concession aucune, qui se place à Bogota, dans les années quatre-vingts.

Ernesto est prêtre, mais il y a longtemps qu’il a cerné que la guérison potentielle des âmes passait d’abord par une rencontre permanente avec les humbles, pour cerner leurs peines et leurs vécus et pour leur apporter appui, réconfort, pour non seulement les écouter mais aussi partager avec eux leurs contraintes, pour tenter d’aller avec eux vers un mieux-être…

On le sent sensible aux inspirations de la théologie de la libération qui avait entraîné quelques prêtres à suivre la révolution Sandiniste au Nicaragua, avant que Jean-Paul II ne les sermonne fermement en public, avec un rappel à l’ordre sur la sacralisation de leur mission qui ne saurait suivre une aventure humaine, encore moins marxisante…

Ernesto aime Irene et sent que l’appel à devenir défroqué s’annonce… car les charmes d’Irene et sa chaleur sensuelle développent plus de positivité qu’une relecture intempestive évangélique.

Ernesto prend du temps, en son confessionnal, pour apporter du soutien, de l’empathie, de la compassion, mais quand un pauvre homme qui n’a plus le sou envisage de tuer les membres de sa famille pour ne plus avoir à se reprocher qu’il ne peut plus rien faire pour eux, il alerte avant son passage à l’acte. L’irréparable advint pourtant et le pauvre homme se place comme un meurtrier absous par le prêtre, ce qui déconcerte et révulse Ernesto…

En lisant cette partie-là du livre, crûe et directe, je me remémorais le film de Claude Autant-Lara, passé de la CGT au Front National je le sais, mais je vais différencier le parcours de l’homme de son œuvre, si vous me le permettez, « L’Auberge Rouge », où Fernandel, prêtre, confessait Françoise Rozay, aubergiste, qui lui confiait que tous les passants de nuitée étaient détroussés et assassinés depuis des années en son hôtel… Fernandel était tiraillé entre respect du secret de la confession et nécessité d’alerter les personnes en place dans l’auberge pour la nuit. Ce fut certainement le rôle le plus marquant pour Fernandel et Ernesto lui emboîte le pas, par sa candeur et sa douceur, son affliction et son courage et sa volonté très humaniste.

Andrés vit correctement de ses talents artistiques et notamment de portraitiste, il est reconnu et quasiment installé ; il a vécu une relation torride et passionnelle avec Angélica mais qu’il a contribué à clôturer, rendant la jeune femme au désespoir et l’artiste dans l’absolue pureté de ne se consacrer qu’à son œuvre.

Lorsqu’il repère qu’en peignant un portrait il est attiré par des forces incontrôlables qui l’obligent à traduire ce qui va arriver dans un proche avenir aux personnes qui posent devant lui, il se sent à la fois terrifié et impuissant et le besoin de conseil devient impératif. Angélica veut absolument qu’Andrés lui fasse son portrait et elle considère le refus de l’artiste comme lié à leur rupture et quand Andrés consentira à s’exécuter, et donc ainsi à découvrir le mal qui ronge la jeune femme, il voudra reprendre lien avec elle…

Les pages de tension entre les deux amants écartelés sont totalement magnifiques, déchirantes, et elles subliment la passion qui part de la force des sentiments à la détestation et de la volonté de reconstruire au chapelet d’injures. Il faudra qu’un réalisateur utilise cette force émotionnelle et de tension pour en faire vivre « un vrai beau film », comme on dit au Québec, sans jamais avoir l’apparition du mot « fin ».

Maria vit d’errances, son petit commerce où elle propose quelques boissons au marché et pour lesquels ses clients cumulent des ardoises ne lui rapporte pas beaucoup. Elle est sans arrêt victime de sarcasmes sexistes et d’une propension abusée des hommes à lui indiquer que la voie pour gagner beaucoup d’argent, du fait de son charme indéniable et racé, signifierait qu’elle accepte de s’offrir à eux. Elle ne supporte plus ces œillades et se désespère.

Quand deux jeunes garçons lui proposent de séduire dans un night-club des « richards » de passage, pour leur placer un anesthésiant dans leur verre, permettant ensuite aux garçons de récupérer argent et affaires des infortunés séduits, elle saute le pas… car elle peut connaître une vie enfin aisée avec appartement, fringues et possibilité de penser à elle.

Mais en prenant un taxi, elle rencontrera deux violeurs et elle ne pourra imaginer que la vengeance acérée, pour laquelle elle n’aura jamais aucune honte, considérant que son humiliation ne trouvera réconfort que par l’assistance à une autre humiliation en retour, vécue directement par ses bourreaux.

Maria fut la protégée d’Ernesto, Andrés appartient à la famille d’Ernesto et ils ont tous les trois des tas de choses à se dire, et une invitation dans un restaurant apprécié semble le bon moment pour partager craintes et tensions et considérer l’avenir sous une autre face, peut-être enfin positive et plus alerte…

Campo Elias, ancien vétéran du Vietnam avec les forces américaines, reprend des études et vit de ses cours d’anglais donnés à domicile. Il est détesté de ses voisins car il se place sans chaleur et sans compassion aucune et ne voit que son individualité.

Il analyse de manière récurrente le livre de Stevenson « Docteur Jekyll et Mr Hyde » et l’a tellement interprété et surjoué qu’il a acquis l’intime conviction que chaque individu se place en bipolarité, avec des moments rares d’apaisement et une extase onirique portés par un déferlement de violence, incarnée par Satan et qu’il doit conquérir et structurer.

Et il se prépare pour ce moment important de jouissance par le côté réputé salvateur de purifier son âme en tuant de sang- froid celles et ceux qui pensent œuvrer pour le Bien, alors qu’ils se doivent d’affronter le mal incarné vers lequel ils sont destinés…

L’auteur, en postace, nous précise qu’il a rencontré Campo Elias, en ses études, et qu’il en frémit encore, mais quand on sait la violence qui incarna la Colombie pendant de nombreuses années, on se dit que le règne de Satanas s’est imposé et a produit sa gangrène de manière insidieuse puis impitoyable, devenant même la norme…

J’aime beaucoup les messages de l’auteur, en déférence à Stevenson, cet écrivain dont on ne connaît que le merveilleux « l’île au trésor » et qui a combattu pour le droit des Samoans à disposer d’eux-mêmes, contre l’Empire Britannique, alors qu’il en possédait la nationalité et il est enterré là-bas et j’espère bien, un jour, le saluer sur place… J’ai cet écrivain, en passion. En 2013, en sa bonne ville d’Edimbourg, je suis allé sur ses traces et j’ai rencontré un de ses exégètes et on a parlé longuement de sa vie, de son œuvre et son parcours Francophile avec un âne dans les Cévennes et le rappel du fait qu’il ait utilisé comme prénom Robert-Louis et non Robert-Lewis, en hommage à notre langue.

Je vous invite à lire ce livre, une nouvelle offre de choix publié par Asphalte, et vous ne resterez pas indifférent ni à sa teneur, ni à son style, ni au charisme des personnages ou à leur emboitement enchevêtré pour le meilleur et pour le pire ; une vraie réussite littéraire, vraiment !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Satanas

Mario Mendoza

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay

Asphalte Éditions

22€

Allongé sur le divin de François Rossé et Carmela Garipoli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous emmène et vous transporte en des sphères différentes, voisinant avec celles si chères à Saint-Exupéry, oniriques, méditatives et réflexives.

J’ai découvert, lors d’une conversation inspirante, en un dîner récent amical en un restaurant Libanais Parisien, que des chanteurs populaires appelés « llaneros », au Venezuela, se livraient de véritables joutes oratoires avec comme seule force vive le maniement de l’improvisation de vers, associée au rythme musical de la harpe, notamment.

Ces joutes poétiques et musicales se nomment « contrapunteos » et elles se déroulent sans limite horaire, avec la volonté effrénée de vaincre l’adversaire, pour la seule glorification de la richesse musicale ou de la narration, et pas pour placer l’interlocuteur en retrait ou pour le vilipender.

Lors de ce dîner amical, nous voulions aussi témoigner de la situation insupportable vécue par le peuple Vénézuélien, privé de tout sur le plan économique, avec une inflation endémique, une variation des prix qui évolue chaque quart d’heure, avec une restriction permanente des besoins alimentaires de première nécessité, avec une famine qui guette et un pouvoir seulement absorbé par sa volonté de s’auto-conserver, en écrasant toute contestation et empêchant tout débat ou réfutant toute critique.

Notre amie au dîner déclamait sobrement que « le pire pour le Venezuela, c’était l’abandon du musical, car le pays ne vivait, en ses pores, que pour la musique » ; mais un pays exsangue qui refuse le débat et se pare de détenir une vérité unique d’officialité ne s’incline pas dans la vivacité musicale.

L’album avec le récit de François Rossé et les illustrations de Carmela Garipoli investit ce sens du poétique, de l’artistique ciselé et du musical et constitue le synopsis, le prélude à une future improvisation et au croisement de regards entre France et Venezuela, en la volonté affirmée de tisser des liens solidaires culturels.

François déclame et Carmela retisse en calligraphie, en un art conjoint consommé du dialogue et du répondant, avec la volonté que la lecture se prolonge par le dessin ou bien que le dessin s’affirme en invitation de la découverte ou de la relecture du texte.

En différence de la plupart de mes humbles chroniques, en ce modeste blog, je ne vais pas déflorer le sens intégral de l’histoire ou son canevas, mais à touches impressionnistes, je vais me permettre de conter les univers, de vous dévoiler mes ressentis et surtout vous exprimer le plaisir passionnel que je vis à reprendre en main chaque jour, en ce livre, en instantané émotif, la force contenue dans les phrases et dans les traits ajustés.

Je vais vous parler d’un périscope qui se reproduit plusieurs fois dans les dessins de Carmela. J’y vois du parabolique. Un périscope vise à cerner ce qui nous entoure, là d’où nous sommes, et que nous ne voyons pas. Il peut donner une envie d’aller ou au contraire une volonté de repli, en fonction de la perception visuelle. Il est une invitation au voyage, une ode à l’ouverture, mais aussi une possibilité de conservatisme, de retrait sur les habitudes à ne pas avancer. Il peut aussi être la boussole de nos sensations pour explorer et analyser.

Le texte part des profondeurs, des enfouissements marins, à une période non identifiée et sans repère sacralisé, mais où « s’enlaçaient les algues vives des utopies », non pas un monde considéré comme un paradis existant ou perdu, mais une réalité du fond des eaux qui donne de la fougue, de la dynamique et où l’on peut imaginer que le meilleur et le juste coexistent et donnent un relief solidaire.

La place du mot « utopies » répétée à foison dans les entrelacements dessinés marque la force de ce mot propice à toutes les improvisations, chant et champ de débats créateurs, où se faufilent poissons, crustacés et mammifères marins en état joyeux, positif et apaisant.

Les instruments de musique, très stylisés en dessin, se glissent dans un essor décoré et leur représentation n’a rien de fortuit en ce milieu marin car l’on sait que les océans délivrent toujours une sonorité captée, propice à tous les imaginaires.

Puis Dieu émerge dans le texte et il s’adonne à fabriquer le monde, il sort des profondeurs par un « bathyscaphe » et repère « le jour céleste » et apprécie son premier jour. Il démarre bien, ce Dieu, il a de l’avenir pour sa semaine de construction. Le dessin le représente androgyne ou féminisé et tant mieux, cela décale des insupportables misogynies du représentatif religieux sacralisé.

La volonté de Dieu de savourer des consistances à sa disposition sur terre et mer ou d’atteindre des montagnes de sable rose, que mon imaginaire personnel m’affecterait dans le Wadi Rum Jordanien en pleine civilisation Nabatéenne, lui assure deux autres jours assouvis ;  et, là, Dieu prend l’image d’un joueur de guitare de référence picturale cubiste avec la belle chair d’un visage de Fernand Léger…

Dieu poursuit ses explorations et intègre les végétations luxuriantes, rencontre des tas d’animaux, se penche vers une certaine féerie l’amenant vers une sorte d’ivresse qui lui fait du bien et il rajoute de l’extase à sa semaine.

Les illustrations de Carmela m’enchantent car, à la manière foisonnante du Douanier Rousseau, elle intègre et malaxe les instruments de musique et les animaux et je repère à chaque regard des réalités que je n’avais pas savourées la première fois, à la manière d’un tableau à thème, qui jamais ne se déplie…

Mais la réalité infernale de l’instantané, de l’immédiateté ou du réseau social, quand il est utilisé de manière incandescente, prend le dessus et Dieu considère que sa création humaine donne dans la force volontariste, mais il ne sait pas ce que sa conception réserve…

Le dessin de Carmela mêle représentation iconique et perte de repères où la création humaine tente de se structurer mais vite se déshumanise.

« Les temps étaient sinistres » et de la verve positive et enlaçante, surgissent « spéculations… bazookas… millions de morts » et l’ultime espoir réside en la plantation d’une vigne par l’humain, dont la récolte pourra peut-être, si elle est partagée solidairement, redonner naissance à une communauté meilleure.

Et le dessin se focalise sur la notion d’estaminet, toute Provençale, régurgite aussi le fameux périscope, car il n’est pas simple de deviner si cet avenir sera plus radieux…

Ce livre se contemple, se lit, se relit, se savoure, se déguste ; il enrichit, il donne du sens, il percute l’imaginaire et il associe une qualité d’écriture magnifiée, des illustrations qui invitent à la contemplation, à la recherche, au croisement des influences et des entrelacements et il fait tout simplement du bien !

Et comme le fruit de sa vente apportera des appuis pour la concrétisation d’une joute à venir en terre Vénézuélienne, pour apporter de la musique à un peuple qui crie sa détresse de se la voir enlever ou confisquer, l’acheter sera votre geste solidaire.

Chronique dédiée à Carmela et Gilles, avec toutes mes affections.

Merci pour ce moment partagé ensemble, avec Janette, en cette soirée de décembre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Allongé sur le divin

Texte remarquable de François Rossé

Illustrations très « invitantes » de Carmela Garipoli

Traduction en espagnol de Dalia Leal

Association Sinayu, collection Contrapuento

 

20à commander à l’association Sinayu, en vous rendant sur le site sinayu.fr

Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

Une histoire simple de Leila Guerriero

 
Il n’est pas fréquent de sortir d’une lecture en considérant que l’on s’est enrichi plus que fortement par découverte culturelle et par bienfaisance inspirée.
Tel est mon enivrement, encore en vigueur, après m’être enfoui dans le livre original, à cheval entre documentaire sociologique et récit patrimonial de Leila Guerriero, dont le titre se rapproche de la première époque de nouvelle des « Trois Contes » de Flaubert et de son magnifié « un cœur simple ».
Tout se passe à Laborde, dans la Province de Cordoba, en Argentine, où cette bourgade de 6000 habitants organise, chaque année, en été austral, donc en janvier, un festival aux allures de compétition, totalement destiné au « malambo », danse de référence des « gauchos ».
Le festival dure quinze jours et la possibilité de devenir un jour champion national représente une consécration émérite qui entraînera, pour son lauréat, l’obligation de réaliser une dernière danse au festival de l’année suivante et ensuite de se retirer définitivement, car il a pu atteindre le Graal et il ne pourrait être admissible d’imaginer rivaliser avec une autre récompense…
L’auteure a assisté à plusieurs festivals mais surtout a suivi les compétiteurs dans leur recherche d’absolue, de pureté, de création des gestes les plus marquants et pénétrants, avec la nécessité d’atteindre cinq minutes de danse frénétique, épuisante physiquement où la beauté de la coordination, la façon dont on revêt les tenues traditionnelles avec harmonie, l’enchaînement des pas et des gestuelles au rythme de la musique – où s’enchevêtrent des inspirations du nord et du sud de l’Argentine – s’analyseront sous le regard acéré d’un jury de connaisseurs, qui n’attend que la perfection.
La compétition se déroule en pleine nuit et les résultats sont proclamés vers 3 ou 4 heures du matin.
Pour qui me suivra en cette lecture onirique, dans la foulée directe de ceux qui touchent à atteindre la quintessence émotionnelle de cette danse, vous apprendrez, pêle-mêle que :
• Le danseur donne puissance au rythme musical en frappant le sol avec ses pieds, jusqu’à la limite de la blessure et jusqu’à la domestication de la douleur, en un ensemble de mouvements, nommé « zapateo » ;
• Le danseur apporte de la fougue et de la majesté, en son enthousiasme, avec des « repique », petits sauts où l’on frappe le sol avec les plantes de pied, alternativement à gauche ou à droite;
• Le danseur porte le « cribo » traditionnel, qui complète le pantalon et qui s’achève par des franges brodées, car la tenue dégage autant de force et d’idéal que la contemplation palpitante de la danse exercée.
Ce livre est admirable car il rend optimiste, en cette période troublée citoyenne où certaines et certains s’imaginent gloser sur les nécessités ou non d’aller voter, alors que le marasme approfondi des idéologies mortifères et dangereuses guette et que notre démocratie est en péril avec un Front National au deuxième tour et aux portes du pouvoir.
Ce livre parle des petites gens, mais pas avec la condescendance des populistes, mais en étant proche d’eux et en s’imprégnant d’eux, en apprenant d’eux.
Ce livre parle de transcendance, quand l’homme est capable de défier la pesanteur et les pesanteurs pour aller au plus profond de lui-même dans une recherche de pureté dépouillée, qui se veut tout simplement artistique, profonde, éternellement esthétique.
Ce livre parle des besoins et des nécessités de solidarités, car même si le champion se déploie en un combat sauvage individuel, il s’appuie sur une famille, sur un entraineur, sur des réseaux amicaux, prêts à tous les sacrifices pour tenter de recevoir l’hommage d’un moment de grâce.
Et comme ce livre est en plus traduit magistralement, par Marta Martinez Valls, mon amie précieuse et toujours à la recherche du beau mot, de l’épurement de la langue, de la crédibilité ciselée des phrases ; je considère que l’harmonie des danseurs de « malambo » se retrouve ardemment dans la richesse inspirée et le talent d’écriture de sa traduction. Merci Marta !
Un livre à lire pour s’élever en cette période où certaine… cherche à nous rapiécer et nous rabaisser.
Éric
Blog Débredinages
Leila Guerriero
Une histoire simple
Traduit, avec majesté, de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinez Valls
Éditions Christian Bourgois

 

F d’Antônio Xerxenesky

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En refermant la lecture de ce livre, je déclame, intérieurement, que le voyage fut absolument palpitant, différent à souhait et que « la petite musique » qui s’y dégage s’identifie à une incomparable histoire romanesque, transcendée par une plume élégante et vive (félicitations marquées à Mélanie Fusaro pour la traduction).

Ana, adolescente Brésilienne Carioca, vient de perdre son père, décédé stupidement en chutant de sa baignoire. Elle fait la connaissance de son oncle, lors des obsèques, et l’on devine que la famille ne tient pas en estime cet immigré en Californie, dont elle s’est détachée depuis longtemps. Il invoque une correspondance avec la jeune fille, en lui demandant de cacher cette relation épistolaire à sa Maman ; il lui propose un séjour d’études pour apprendre l’anglais et surtout faire connaissance commune.

Cet oncle, à la fois rustre, bohème, mais en volonté affective, se complaît à tirer au révolver sur des bouteilles en verre vides, en recherchant à les viser comme « un strike » au « booling » et sa jeune nièce veut s’essayer à cette occupation, ce qu’il n’accepte qu’en rechignant fortement.

Mais il découvre son talent absolu pour le tir précis, net, sans fioriture.

Un ami de passage de son oncle considère qu’un tel talent ne peut être gâché et qu’il doit être transféré au service d’une cause, de « la cause »…

Ana va faire ses classes clandestinement à Cuba où, de formations militaires et commandos, elle cerne qu’elle peut tuer proprement, sans bavure et aussi sans aucune hésitation.

Elle discerne que son père était un scientifique dans l’électricité et qu’il avait communiqué toutes ses compétences aux responsables de la dictature du Brésil, entre mitans des années soixante et quatre-vingts, et qu’il avait même approfondi les possibilités de torture…

Sa première mission sera de mettre fin à l’existence d’un tortionnaire, sorte de résilience familiale et-ou de vengeance d’une culpabilité qu’elle n’estimait pas recevoir en hérédité…

Ana devient donc tueuse professionnelle et on s’arrache ses services avec force, car elle allie absence totale de compassion face aux cibles qu’on lui désigne, sûreté dans sa mission et précision dans le geste qui comprend la certitude que la victime ne souffrira pas et qu’elle ne pourra pas échapper à ce qui va lui arriver…

Ana se considère comme une artiste en son genre et se repère bien s’engouffrer en cette carrière là, pour un temps certain…

Mais le livre ne s’arrête pas à cette réalité narrative, il s’affiche comme une poupée gigogne, à plusieurs profondeurs et opère comme un cabinet secret, à tiroirs camouflés, et d’ailleurs il se lit comme un scénario de film, qu’il serait fascinant de voir réaliser par Liev Schreiber, l’acteur principal, metteur en scène à ses heures, de la série lugubre, noire, sans concession, rude et très réussie, que je regarde en boucle « Ray Donovan »…

Ana doit assassiner Orson Welles, mais il ne lui est légitimement pas possible de concrétiser ce dessein sans maîtriser la filmographie du « maître », dont on ne connaît que Citizen Kane, œuvre de jeunesse qui masque une créativité beaucoup plus multiforme, mais contestée par une critique acerbe qui lui reprochera toujours de ne pas être le génie qu’elle avait conçu pour lui, après son premier film devenu culte.

Ana s’envole pour Paris et emmagasine une connaissance filmique considérable, en croisant Michel et Antoine, cinéphiles avertis, faisant d’Antoine un amant de passage alors que ce dernier imaginait structurer une relation plus marquée…

Ana, par l’entremise de ses commanditaires, est engagée pour le tournage du dernier film d’Orson Welles et elle le rencontre, à plusieurs reprises, en son restaurant favori chic, testée qu’elle est par le « maitre » sur son art et sur son parcours.

Ana a déjà réussi un jour à faire mourir d’une crise cardiaque une de ses cibles, en utilisant un subterfuge lié à une de ses angoisses et peurs identifiées, et le décès d’Orson, en la même cause, semble aussi une signature caractéristique du talent de la professionnelle, mais la réalité se repère plus têtue…

Ce livre vous amènera à l’envie de revoir Citizen Kane mais surtout de découvrir l’œuvre filmique d’Orson Welles et notamment ses mises en scène confidentielles ou peu connues comme Falstaff d’après Shakespeare (l’auteur nous informe que Welles l’identifiait comme son meilleur film), comme Vérités et Mensonges, comme le documentaire de l’entre deux guerres « It’s all true » et comme F for Fake , permettant peut-être de placer le titre mystérieux du roman, en son inspiration.

On apprend aussi que Welles, ignoré par les producteurs, renfermait des tas de projet sur les adaptations du Roi Lear, de Don Quichotte ou de Moby Dick et qu’il entamait une reconquête avec le film Les Rêveurs, resté inachevé, association entre surréel et analyse fataliste de la nature humaine.

Ana donne aussi dans le mélomane, entre new-wave et début du « heavy metal » et l’influence de Ian Curtis, suicidé à vingt trois ans, reste postée en toutes ses prises de décision ; Ana ne s’écarte pas non plus des paradis artificiels ou des films d’horreur et les zombies qu’elle croise s’incrustent dans un réel plus ou moins conséquent, concret ou imaginé, malgré les appuis d’Antoine venu en Californie pour parfaire sa formation estudiantine…

Livre filmé, musical ; roman scénarisé, instrumental ; œuvre multiforme originale et originelle, très érudite, très élaborée, très construite, très informative et surtout très bien écrite, profonde, moderne et « dynamisatrice » ; un roman que l’on referme en perdant un peu nos repères, entre bien et mal, entre réalité et fiction, entre narratif et onirique, entre le miroir du quotidien et celui du déformant, en tous cas, voilà un livre qui vous emporte, qui vous transporte et qui vous apporte !

Un vrai coup de cœur personnel !

Belle année 2017, pour que restent victorieuses les forces de la tolérance et de l’ouverture sous toutes leurs formes !

Et amitiés vives, ma signature habituelle qui prend sa source en ce Québec tellement apprécié !

 

Eric

Blog Débredinages

 

F

Antônio Xerxenesky

Traduit magistralement du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Editions

21€

Photo de l’auteur : Asphalte-Editions en copyright

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