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Mois

mai 2019

Fils d’Irlande de Jules Verne

 

En parcourant, comme quasiment tous les premiers dimanches de mois, les tréteaux des bouquinistes de la Place Jean Macé, sur Lyon 7ème, j’ai déniché, récemment, un livre de Jules Verne, que je pensais pourtant avoir lu, en son intégralité, au moins deux fois, que je n’avais pourtant jamais parcouru, ni même identifié : il s’agit de Fils d’Irlande.

Ce livre se place en forte originalité dans l’œuvre du grand écrivain, malheureusement trop souvent affecté à la littérature de jeunesse, alors que ses connaissances scientifiques et encyclopédiques en font un analyste brillant et un conteur hors pair, soucieux de ménager le suspense, enchevêtrant en permanence ses personnages et narrations pour insuffler un esprit de conquête et d’aventure qui m’ont toujours fasciné.

Ce livre raconte, à la manière de David Copperfield de Dickens ou de Sans Famille d’Hector Malot, l’histoire d’un tout jeune garçon, qui n’a jamais reçu d’autre nom que celui de « P’tit Bonhomme », et qui, de misère endurcie à châtiments corporels, va finir cependant, à force de droiture, de conviction, de travail investi, de volonté de se sublimer par l’étude et la réflexion, à sortir de sa nasse et de sa condition pour répandre le bien autour de lui.

On pourra considérer que ce roman s’intègre en une fiction de bon aloi, où tout finit bien et où toute personne peut s’élever, en respectant les codes pourtant inégaux, mais ce serait bien péjoratif, car Verne, qui fut aussi Conseiller Municipal Républicain-social, dénonce les injustices, les privilèges et condamne les ordres établis, sans pour cela accepter les malversations ou violences ou les volontés de bouleversement révolutionnaire.

P’tit Bonhomme se voit d’abord enlevé d’une famille d’où il ne repère que le visage doux et l’affection d’une toute jeune fille, prénommée Sissy, pour aller servir un mauvais homme qui part en bohème sur les chemins, par tous temps, pour présenter des marionnettes.

Le chaland ne sait pas que P’tit Bonhomme est le seul à faire fonctionner les marionnettes et qu’il s’échine à la tâche en avançant, de plus, à pied, sur des chemins difficiles.

Sans un cri échappé un jour de représentation et entendu par un prêtre, il aurait pu continuer longtemps à errer de la sorte, en misère d’esclavage…

Mais le prêtre le confie à une pension où le seul intérêt de son responsable vise à suggérer aux enfants d’abandon d’aller se livrer à la mendicité ou à de menus larcins pour subvenir à leur gîte et couvert, pourtant plus que rudimentaires…

Heureusement P’tit Bonhomme croise la route de Grip, jeune homme qui le prend en protection, et qui reconnaît vite les qualités humaines de l’enfant, et lui apprend aussi à lire, écrire et compter, malgré la méchanceté de ses autres condisciples.

Un incendie ravageur où Grip sauve P’tit Bonhomme, sépare leurs chemins, car l’enfant est recueilli par une comédienne qui veut l’adopter et le chérir, mais surtout pour assurer sa notoriété de bienfaitrice.

Une mauvaise compréhension, entre la comédienne et l’enfant, un jour où elle l’invite à monter sur scène, laisse P’tit Bonhomme de nouveau, seul et abandonné… Verne en profite pour donner sa perception impitoyable sur celles et ceux qui font le bien uniquement pour leur gouverne de communication…

Il finit par rencontrer une famille de fermiers, aimante et solidaire, qui le recueille ; il y passe de belles années, avant que les récoltes soient compliquées et que le propriétaire expulse celles et ceux qui l’ont reconnu comme fils.

Verne en profite pour prendre la défense des nationalistes Irlandais désireux de prendre leur émancipation et leur indépendance face à une Grande-Bretagne repliée sur ses privilèges d’aristocratie ; il magnifie leur volonté de combat qui ne peut se vivre qu’avec des révoltes, pourtant réprimées sévèrement par les ordres de sa Majesté…

P’tit Bonhomme se retrouve de nouveau seul, mais avec le chien de la maison Birk, et ensemble, ils vont affronter de nouveau l’existence, avec un passage comme valet de châtelain, puis, en sauvant un jeune enfant de la noyage suicidaire, vont tenter de se lancer dans le commerce de produits de papeterie, avant de devenir de vraies hommes d’affaire avisés, et surtout très organisés, employant déjà des techniques publicitaires et de communication.

P’tit Bonhomme voudra surtout tout faire pour remercier celles et ceux, qui l’auront aimé, aidé et appuyé, sur sa route douloureuse et pénible, rude et sans pitié, pour les assurer de son infinie reconnaissance et pour que s’ouvrent des lendemains plus apaisants et porteurs.

Un livre solidaire, positif, qui n’élude pas les réalités insupportables et les avidités humaines, mais qui plaide vers une concorde, et surtout pour la mise en œuvre de lois permettant à l’enfance de vivre et de s’épanouir tranquillement, en sa découverte intérieure, avec l’appui d’une éducation bienveillante qui lui donnera les clefs pour construire une vie digne et juste, ouverte au partage. Et en fin de XIXème siècle, ce message avait une force évidente, qui reste encore à porter aujourd’hui, en de nombreux coins du Monde.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Fils d’Irlande

Jules Verne

4 euros en Bibliothèque Verte de 1975 chez les Bouquinistes Lyonnais

 

 

Récidive 1938 de Michaël Foessel

Il est important de lire un ouvrage d’esprit bienfaisant, qui élève, donne à réfléchir, qui préconise et argumente ou invite au débat.

Michaël Foessel ne tente pas un parallélisme entre l’année 1938 et celle où nous vivons actuellement, mais il égrène des réalités qui s’enchevêtrent en nos tensions sociétales, entre les deux périodes, et il élabore des analyses et pointe des questionnements :

  • La montée de l’antisémitisme, qui se place en son paroxysme en 1938, l’année de la « Nuit de Cristal » et qui devient une réalité assumée, organisée en centralité politique avec des journaux comme « Gringoire » et surtout « Je suis Partout », reprend aujourd’hui une vigueur assumée avec des résurgences insupportables, reprenant la liaison supposée entre la communauté juive et ses sources de richesse financière ou militariste…
  • L’auteur fait aussi le parallèle entre Daladier, qui a succédé à Blum, en tant que Président du Conseil, et qui se repère plutôt apprécié par la presse antisémite, justement pour avoir évincé Blum ; en nos réalités contemporaines, des indulgences face à des propos tenus, pourraient notamment faire le lit d’une coalition rouge-brune incompréhensible il y a encore peu…
  • Le libéralisme pur était rejeté par Blum qui organisait sa réflexion économique par la nécessité d’un libre échange, pensé et appuyé avec une action sociale destinée notamment aux plus démunis. Les représentants des grandes familles industrielles reprochaient à Blum de remettre en cause les principes de paternalisme et de hiérarchie ; aujourd’hui les tenants doctrinaires qui considèrent que l’impôt sur la fortune empêche le développement de l’investissement productif reprennent les mêmes arguments où le « redistributif » est assimilé à un méfait économique, annonciateur de dialogue social néfaste à la liberté d’entreprendre…
  • Les partis politiques en 1938 sont émiettés, répartis en des tendances multiples ; les journaux et les ligues deviennent des références en appui d’opinion et il est difficile, voire impossible, de dégager des majorités stables, alors que les bruits de botte deviennent de plus en plus insistants. La présence de 34 listes, sans fondement de projet européen le plus souvent, pour les prochaines élections de cette fin de semaine, la complexité pour les corps intermédiaires d’être reconnus comme interlocuteurs fiables, la prolifération de mouvements spontanés issus des réseaux sociaux dont l’organisation prête aussi aux dérives, comme pour « les gilets jaunes », rend la permanence de 1938 avec écho interrogatif et porteur de craintes…
  • Georges Bernanos, peu suspect de sympathies communistes, s’insurge contre l’imbécillité des Franquistes qui font régner la terreur après leur victoire en Espagne et prennent tout ouvrier comme un contestataire à mettre au pas ; il déploie un argument identique en France où il plaide pour une association entre reconnaissance de droits sociaux et liberté individuelle d’entreprise, en pourfendant les caciques. Aujourd’hui le lien direct entre réforme et flexibilité économique et nécessité d’appropriation sociétale de ces mêmes réformes devient plus que jamais majeur, au risque, s’il est oublié, de développer des révoltes incontrôlées, violentes et rudes.
  • L’auteur va plus loin et l’on peut le trouver excessif (c’est ce que je pense, personnellement) quand il parle de défaite de La République. En 1938 il l’illustre avec l’acceptation des accords de Munich où la lâcheté complice Britannico-Française a laissé les mains libres aux forces de l’axe pour continuer leur bellicisme, et où le Ministre des Affaires Etrangères Georges Bonnet ne se pose aucune difficulté intellectuelle ni état de conscience quand il donne son accord, à la demande de Ribbentrop, que les ministres juifs Zay et Mandel, ne soient pas invités à sa table, lors d’une cérémonie diplomatique en sa présence. Si aujourd’hui, l’on peut évidemment considérer que le pouvoir est pour partie confisqué par certains de ses thuriféraires, je ne pense pas que l’on puisse imaginer une forme de soumission aussi inconséquente que celle décrite et une bassesse aussi affligeante, même s’il y a quelques années, l’on a bien accepté la tente de Kadhafi dans les jardins de l’Elysée…
  • La partie la plus magistrale de l’analyse de l’auteur concerne la défaite morale, avec la célébrissime accoutumance du principe aiguisé où « la France a déjà fait beaucoup pour recevoir et accueillir » ; quand le Ministre Georges Bonnet fait passer François‑Poncet de Berlin à Rome, en sa qualité d’ambassadeur, l’on repère aisément que le Führer attend avec une certaine affection celui qui quitte l’Allemagne en 1938, en lui proposant une promenade en son nid d’aigle de Berchtesgaden ; on trouve même un positivisme  totalement décalé, dans ces échanges, pour nouer des relations de paix, alors que se préparent directement les douleurs les plus rudes et une shoah assumée en germes. Il n’est pas difficile de faire la comparaison avec les pourfendeurs des migrants qui n’imaginent pas que la France doive accomplir sa tradition de terre d’asile et de soutien aux libertés et qui ne se positionnent qu’avec des édifications de murs, et pas en analysant les passerelles et les liens qui pourraient enrichir les humanités de destins différents, en observant que toute migration est d’abord une douleur vécue profonde, un déracinement enfoui.
  • L’auteur parle aussi de défaite du sentiment, qui se développera en paroxysme au moment de Vichy et des lois sur le statut des juifs, et où la collaboration ira même au-devant des attentes de l’Occupant, où même les enfants seront identifiés comme des produits, déshumanisant toute forme de relation ; aujourd’hui il ne faut pas se livrer à la vindicte ou à la désespérance, mais on oublie le sentiment quand on déclare refouler des migrants, sous prétexte qu’ils ne peuvent être accueillis, faute de possibilité économique ; il ne s’agit pas d’être angélique et démagogue, mais d’analyser froidement que la France s’est construite par des apports de migration et qu’ils n’ont jamais été le fruit de promenades, mais de fuites de régimes ou de besoins de recouvrer des idéaux placés notamment en notre Déclaration des droits de l’homme.
  • Si je trouve assez hasardeuse, partielle et partiale, le sentiment de l’auteur, en conclusion, où il donne quitus au mouvement des « gilets jaunes » d’une protestation populaire positive et porteuse d’idées, alors que je me place en une analyse assez différente de mélange des courants protestataires et de refus de toute discussion construite et programmatique…, il reste que l’objectif visé de l’ouvrage, plaidant pour la concorde, la discussion et la plénitude des idéaux de liberté et d’entraide nécessite plus que jamais un regard majeur pour engager nos vécus sur des relations ouvertes et porteuses et non sur des replis sur soi permanents ou des jugements de valeur péremptoires, qui ne permettent vraiment nullement d’avancer.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Récidive 1938

Michaël Foessel

Presses Universitaires de France

 

Et merci à ma très chère sœur, pour cette offrande, pour mon récent anniversaire

 

Moana blues d’Anne-Catherine Blanc

 

Ce samedi 16 mars dernier, où j’arpentais, à mes habitudes, le salon Livre Paris, je me suis rendu sur le stand de la Polynésie Française et du Pavillon Océanien, où je déambule aussi chaque année, pour dénicher de vraies pépites.

J’ai eu l’immense plaisir de retrouver « Lucile » des Éditions « Au vent des îles », avec laquelle j’avais déjà eu le privilège intense de rencontrer Russel Soaba, auteur indépassable de Papouasie-Nouvelle Guinée, à la découverte de son opus magnifique, d’une poésie rare, Maiba, en 2017.

Ayant eu un autre bonheur de pouvoir compter, en mes amitiés sincères, directes, en plénitude, une auteure de talent, Anne-Catherine Blanc, avec laquelle je partage les nécessités d’appui sociétal pour une meilleure compréhension des relations humaines et pour plaider une entraide toujours solidaire, et une passion pour le Peuple Rapa Nui et ses héritages, je recherchais son roman, écrit quand elle « professait » en Polynésie et quand elle s’est plus que familiarisée aux réalités, coutumes et enivrements locaux.

Ce roman, que j’ai lu deux fois de suite, avec intensité, et que j’offrirai souvent en mes humbles réseaux, se consacre avec une force émotionnelle majeure, une sensibilité exacerbée ; surtout il s’affiche avec une narration stylisée remarquable qui donne encore plus de hauteur à la lecture, puisque nous sommes happés, au sens strict, par les réalités décrites, par les communions ou désunions entre les protagonistes et par la recherche d’un mieux-être par-delà toutes les déchirures, même les plus enfouies.

Paulot s’est mis en couple avec Malinda et ils constituent les parents d’Urahei (Couronne de flammes) née récemment et encore pouponne ; ils forment un couple organisé autour d’une famille dite pudiquement recomposée, avec Vaitiare (Rivière de fleurs), jeune fille qui s’épanouit mais qui renferme une fragilité lancinante et Moana, le fils de Malinda, qui au départ avait battu froid la venue d’un autre homme dans le foyer, mais qui l’avait adopté en entremêlant leurs passions pour le surf pour le jeune et pour la plongée pour le « paternel ».

L’auteure déploie son roman à partir des significations plurielles de Moana, bleu intense quand on atteint les profondeurs et qui peut même faire planer des vertiges entêtants ou déchirants, avec des limites insatiables et tendues, mais aussi symbolique d’un prénom lié à l’Océan, en toutes ses dimensions, surtout celles sur lesquelles la prise humaine demeure compliquée, car l’appel de son immensité peut à la fois donner sens à la liberté mais rappelle aussi l’assurance qu’il maîtrise seul l’avenir de celui ou de celle qui s’aventure en ses tréfonds…

Il ne serait pas convenable de raconter le roman, en ses pénétrations, fougues, envoûtements et fragilités, mais il m’importe, à touches impressionnistes, de donner quelques messages forcément insuffisants, sur ce qui m’a marqué, et m’incite à vous encourager, à suivre mes pas, pour intégrer cette force littéraire présente, en palpitations permanentes, en ce livre :

  • La dignité dans le chagrin s’impose comme une valeur transcendante. L’ on ne masque ni la douleur, ni la détresse ; l’on ne compose pas de rites de deuil, mais l’on se rassemble pour porter le « partant » vers un au-delà spiritualisé ou pas, qui le place en les sphères où il aimait être, avec l’affection de celles et ceux qui l’ont aimé. Comme cela, au travers d’un soleil étincelant et d’un bleu percutant, le « partant » sera toujours présent au fond des âmes…
  • Le solidaire amical qui entoure les personnes en détresse, sans intéressement, par simple volonté d’être là, en silence, en appui, avec son corollaire nécessaire où les choses doivent être bien en place, notamment si une échoppe ou un camion, version food-truck Polynésien, ne pourra ouvrir quelques temps, avec l’avertissement donné aux clients potentiels, sans attendre de compassion, mais en sollicitant juste la compréhension des essentiels dans l’art de vivre et de ne plus vivre aussi bien…
  • Les couleurs multiples du bleu, déployées à satiété en ce roman et qui collent en récurrence dans les expressions, où le bleu démontre la mer, ses enveloppes, ses poussées, ses reflets avec le soleil, sa présence en vision entre ciel et lointain, et surtout sa gravité, qui promeut une intensité plus marquée lorsque l’on plonge, surtout en qualité de plongeur émérite. Le plongeur amateur que je suis, qui apprécie les promenades en palanquée, sait que l’atmosphère de ces bleus multiples doit s’apprécier en silence, en respect, et surtout avec une prudence acérée…
  • L’assurance que l’on peut avoir une deuxième chance, qu’elle soit liée à une orientation (comme l’on dit pudiquement) scolaire réussie et placée en bienveillance, avec un accompagnement professoral et parental adapté, ou qu’elle soit due à un transfert familial pour sortir une jeune d’une nasse sans affection ou pire d’une tension familiale qui la place en danger et peut mettre en péril tous ses sens et sa construction à venir.
  • La nécessité de prendre en compte la douleur comme un temps de vie difficile mais qu’il n’est pas possible d’éviter ou de mettre en repli. Sans délectation morose ou perception dépressive, mais avec l’importance de vivre un moment que l’on doit affronter, où comme le dit joliment Jacques Prévert : « si le rire est le propre de l’homme, le sale ne sera jamais de pleurer »…

Merci aux éditions « Au vent des îles » pour son catalogue inspiré et inspirant, et merci à Anne-Catherine Blanc, pour son écriture puissante, positive, apaisante, réactive, « sollicitante », et surtout tendrement émotionnelle et-ou émotionnellement tendre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Moana

Anne-Catherine Blanc

Éditions « Au vent des îles » – Tahiti

Photo avec Lucile et « Moana » le 16 mars dernier, au salon Livre Paris 2019

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