Il est important de lire un ouvrage d’esprit bienfaisant, qui élève, donne à réfléchir, qui préconise et argumente ou invite au débat.

Michaël Foessel ne tente pas un parallélisme entre l’année 1938 et celle où nous vivons actuellement, mais il égrène des réalités qui s’enchevêtrent en nos tensions sociétales, entre les deux périodes, et il élabore des analyses et pointe des questionnements :

  • La montée de l’antisémitisme, qui se place en son paroxysme en 1938, l’année de la « Nuit de Cristal » et qui devient une réalité assumée, organisée en centralité politique avec des journaux comme « Gringoire » et surtout « Je suis Partout », reprend aujourd’hui une vigueur assumée avec des résurgences insupportables, reprenant la liaison supposée entre la communauté juive et ses sources de richesse financière ou militariste…
  • L’auteur fait aussi le parallèle entre Daladier, qui a succédé à Blum, en tant que Président du Conseil, et qui se repère plutôt apprécié par la presse antisémite, justement pour avoir évincé Blum ; en nos réalités contemporaines, des indulgences face à des propos tenus, pourraient notamment faire le lit d’une coalition rouge-brune incompréhensible il y a encore peu…
  • Le libéralisme pur était rejeté par Blum qui organisait sa réflexion économique par la nécessité d’un libre échange, pensé et appuyé avec une action sociale destinée notamment aux plus démunis. Les représentants des grandes familles industrielles reprochaient à Blum de remettre en cause les principes de paternalisme et de hiérarchie ; aujourd’hui les tenants doctrinaires qui considèrent que l’impôt sur la fortune empêche le développement de l’investissement productif reprennent les mêmes arguments où le « redistributif » est assimilé à un méfait économique, annonciateur de dialogue social néfaste à la liberté d’entreprendre…
  • Les partis politiques en 1938 sont émiettés, répartis en des tendances multiples ; les journaux et les ligues deviennent des références en appui d’opinion et il est difficile, voire impossible, de dégager des majorités stables, alors que les bruits de botte deviennent de plus en plus insistants. La présence de 34 listes, sans fondement de projet européen le plus souvent, pour les prochaines élections de cette fin de semaine, la complexité pour les corps intermédiaires d’être reconnus comme interlocuteurs fiables, la prolifération de mouvements spontanés issus des réseaux sociaux dont l’organisation prête aussi aux dérives, comme pour « les gilets jaunes », rend la permanence de 1938 avec écho interrogatif et porteur de craintes…
  • Georges Bernanos, peu suspect de sympathies communistes, s’insurge contre l’imbécillité des Franquistes qui font régner la terreur après leur victoire en Espagne et prennent tout ouvrier comme un contestataire à mettre au pas ; il déploie un argument identique en France où il plaide pour une association entre reconnaissance de droits sociaux et liberté individuelle d’entreprise, en pourfendant les caciques. Aujourd’hui le lien direct entre réforme et flexibilité économique et nécessité d’appropriation sociétale de ces mêmes réformes devient plus que jamais majeur, au risque, s’il est oublié, de développer des révoltes incontrôlées, violentes et rudes.
  • L’auteur va plus loin et l’on peut le trouver excessif (c’est ce que je pense, personnellement) quand il parle de défaite de La République. En 1938 il l’illustre avec l’acceptation des accords de Munich où la lâcheté complice Britannico-Française a laissé les mains libres aux forces de l’axe pour continuer leur bellicisme, et où le Ministre des Affaires Etrangères Georges Bonnet ne se pose aucune difficulté intellectuelle ni état de conscience quand il donne son accord, à la demande de Ribbentrop, que les ministres juifs Zay et Mandel, ne soient pas invités à sa table, lors d’une cérémonie diplomatique en sa présence. Si aujourd’hui, l’on peut évidemment considérer que le pouvoir est pour partie confisqué par certains de ses thuriféraires, je ne pense pas que l’on puisse imaginer une forme de soumission aussi inconséquente que celle décrite et une bassesse aussi affligeante, même s’il y a quelques années, l’on a bien accepté la tente de Kadhafi dans les jardins de l’Elysée…
  • La partie la plus magistrale de l’analyse de l’auteur concerne la défaite morale, avec la célébrissime accoutumance du principe aiguisé où « la France a déjà fait beaucoup pour recevoir et accueillir » ; quand le Ministre Georges Bonnet fait passer François‑Poncet de Berlin à Rome, en sa qualité d’ambassadeur, l’on repère aisément que le Führer attend avec une certaine affection celui qui quitte l’Allemagne en 1938, en lui proposant une promenade en son nid d’aigle de Berchtesgaden ; on trouve même un positivisme  totalement décalé, dans ces échanges, pour nouer des relations de paix, alors que se préparent directement les douleurs les plus rudes et une shoah assumée en germes. Il n’est pas difficile de faire la comparaison avec les pourfendeurs des migrants qui n’imaginent pas que la France doive accomplir sa tradition de terre d’asile et de soutien aux libertés et qui ne se positionnent qu’avec des édifications de murs, et pas en analysant les passerelles et les liens qui pourraient enrichir les humanités de destins différents, en observant que toute migration est d’abord une douleur vécue profonde, un déracinement enfoui.
  • L’auteur parle aussi de défaite du sentiment, qui se développera en paroxysme au moment de Vichy et des lois sur le statut des juifs, et où la collaboration ira même au-devant des attentes de l’Occupant, où même les enfants seront identifiés comme des produits, déshumanisant toute forme de relation ; aujourd’hui il ne faut pas se livrer à la vindicte ou à la désespérance, mais on oublie le sentiment quand on déclare refouler des migrants, sous prétexte qu’ils ne peuvent être accueillis, faute de possibilité économique ; il ne s’agit pas d’être angélique et démagogue, mais d’analyser froidement que la France s’est construite par des apports de migration et qu’ils n’ont jamais été le fruit de promenades, mais de fuites de régimes ou de besoins de recouvrer des idéaux placés notamment en notre Déclaration des droits de l’homme.
  • Si je trouve assez hasardeuse, partielle et partiale, le sentiment de l’auteur, en conclusion, où il donne quitus au mouvement des « gilets jaunes » d’une protestation populaire positive et porteuse d’idées, alors que je me place en une analyse assez différente de mélange des courants protestataires et de refus de toute discussion construite et programmatique…, il reste que l’objectif visé de l’ouvrage, plaidant pour la concorde, la discussion et la plénitude des idéaux de liberté et d’entraide nécessite plus que jamais un regard majeur pour engager nos vécus sur des relations ouvertes et porteuses et non sur des replis sur soi permanents ou des jugements de valeur péremptoires, qui ne permettent vraiment nullement d’avancer.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Récidive 1938

Michaël Foessel

Presses Universitaires de France

 

Et merci à ma très chère sœur, pour cette offrande, pour mon récent anniversaire