Ce samedi 16 mars dernier, où j’arpentais, à mes habitudes, le salon Livre Paris, je me suis rendu sur le stand de la Polynésie Française et du Pavillon Océanien, où je déambule aussi chaque année, pour dénicher de vraies pépites.

J’ai eu l’immense plaisir de retrouver « Lucile » des Éditions « Au vent des îles », avec laquelle j’avais déjà eu le privilège intense de rencontrer Russel Soaba, auteur indépassable de Papouasie-Nouvelle Guinée, à la découverte de son opus magnifique, d’une poésie rare, Maiba, en 2017.

Ayant eu un autre bonheur de pouvoir compter, en mes amitiés sincères, directes, en plénitude, une auteure de talent, Anne-Catherine Blanc, avec laquelle je partage les nécessités d’appui sociétal pour une meilleure compréhension des relations humaines et pour plaider une entraide toujours solidaire, et une passion pour le Peuple Rapa Nui et ses héritages, je recherchais son roman, écrit quand elle « professait » en Polynésie et quand elle s’est plus que familiarisée aux réalités, coutumes et enivrements locaux.

Ce roman, que j’ai lu deux fois de suite, avec intensité, et que j’offrirai souvent en mes humbles réseaux, se consacre avec une force émotionnelle majeure, une sensibilité exacerbée ; surtout il s’affiche avec une narration stylisée remarquable qui donne encore plus de hauteur à la lecture, puisque nous sommes happés, au sens strict, par les réalités décrites, par les communions ou désunions entre les protagonistes et par la recherche d’un mieux-être par-delà toutes les déchirures, même les plus enfouies.

Paulot s’est mis en couple avec Malinda et ils constituent les parents d’Urahei (Couronne de flammes) née récemment et encore pouponne ; ils forment un couple organisé autour d’une famille dite pudiquement recomposée, avec Vaitiare (Rivière de fleurs), jeune fille qui s’épanouit mais qui renferme une fragilité lancinante et Moana, le fils de Malinda, qui au départ avait battu froid la venue d’un autre homme dans le foyer, mais qui l’avait adopté en entremêlant leurs passions pour le surf pour le jeune et pour la plongée pour le « paternel ».

L’auteure déploie son roman à partir des significations plurielles de Moana, bleu intense quand on atteint les profondeurs et qui peut même faire planer des vertiges entêtants ou déchirants, avec des limites insatiables et tendues, mais aussi symbolique d’un prénom lié à l’Océan, en toutes ses dimensions, surtout celles sur lesquelles la prise humaine demeure compliquée, car l’appel de son immensité peut à la fois donner sens à la liberté mais rappelle aussi l’assurance qu’il maîtrise seul l’avenir de celui ou de celle qui s’aventure en ses tréfonds…

Il ne serait pas convenable de raconter le roman, en ses pénétrations, fougues, envoûtements et fragilités, mais il m’importe, à touches impressionnistes, de donner quelques messages forcément insuffisants, sur ce qui m’a marqué, et m’incite à vous encourager, à suivre mes pas, pour intégrer cette force littéraire présente, en palpitations permanentes, en ce livre :

  • La dignité dans le chagrin s’impose comme une valeur transcendante. L’ on ne masque ni la douleur, ni la détresse ; l’on ne compose pas de rites de deuil, mais l’on se rassemble pour porter le « partant » vers un au-delà spiritualisé ou pas, qui le place en les sphères où il aimait être, avec l’affection de celles et ceux qui l’ont aimé. Comme cela, au travers d’un soleil étincelant et d’un bleu percutant, le « partant » sera toujours présent au fond des âmes…
  • Le solidaire amical qui entoure les personnes en détresse, sans intéressement, par simple volonté d’être là, en silence, en appui, avec son corollaire nécessaire où les choses doivent être bien en place, notamment si une échoppe ou un camion, version food-truck Polynésien, ne pourra ouvrir quelques temps, avec l’avertissement donné aux clients potentiels, sans attendre de compassion, mais en sollicitant juste la compréhension des essentiels dans l’art de vivre et de ne plus vivre aussi bien…
  • Les couleurs multiples du bleu, déployées à satiété en ce roman et qui collent en récurrence dans les expressions, où le bleu démontre la mer, ses enveloppes, ses poussées, ses reflets avec le soleil, sa présence en vision entre ciel et lointain, et surtout sa gravité, qui promeut une intensité plus marquée lorsque l’on plonge, surtout en qualité de plongeur émérite. Le plongeur amateur que je suis, qui apprécie les promenades en palanquée, sait que l’atmosphère de ces bleus multiples doit s’apprécier en silence, en respect, et surtout avec une prudence acérée…
  • L’assurance que l’on peut avoir une deuxième chance, qu’elle soit liée à une orientation (comme l’on dit pudiquement) scolaire réussie et placée en bienveillance, avec un accompagnement professoral et parental adapté, ou qu’elle soit due à un transfert familial pour sortir une jeune d’une nasse sans affection ou pire d’une tension familiale qui la place en danger et peut mettre en péril tous ses sens et sa construction à venir.
  • La nécessité de prendre en compte la douleur comme un temps de vie difficile mais qu’il n’est pas possible d’éviter ou de mettre en repli. Sans délectation morose ou perception dépressive, mais avec l’importance de vivre un moment que l’on doit affronter, où comme le dit joliment Jacques Prévert : « si le rire est le propre de l’homme, le sale ne sera jamais de pleurer »…

Merci aux éditions « Au vent des îles » pour son catalogue inspiré et inspirant, et merci à Anne-Catherine Blanc, pour son écriture puissante, positive, apaisante, réactive, « sollicitante », et surtout tendrement émotionnelle et-ou émotionnellement tendre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Moana

Anne-Catherine Blanc

Éditions « Au vent des îles » – Tahiti

Photo avec Lucile et « Moana » le 16 mars dernier, au salon Livre Paris 2019