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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

avril 2019

Les frères Kip de Jules Verne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne peux passer deux mois sans revenir, en les entrelacements de mes promenades littéraires, à une « revisitation » (comme on dit joliment au Québec) de mes auteurs de référence d’enfance ou d’adolescence, pour retrouver les saveurs de certains de mes « livres-madeleines ».

Quel plaisir absolu de lire Jules Verne dans la bibliothèque verte et de partir en aventure sur les traces de ses personnages fougueux, investis par la force de la confiance en les sciences de progrès, pétris par un sentiment solidaire de justice et de concorde et en étant assuré, en suivant leurs pas, de pénétrer des contrées inexplorées et qui associent rêve et enchantement.

Je pensais avoir tout lu et relu, notamment dans la bibliothèque verte, qui avait volontairement tout fait pour que même des livres un peu oubliés de l’auteur trouvent un jeune (ou moins jeune) public, aiguisé par l’envie de vivre passionnément des récits picaresques. Je regrettais juste un message appuyé de l’éditeur Hachette de l’époque, pour réduire et cantonner Jules Verne, à une lecture pour seuls garçons, principe bien inconséquent et malvenu pour l’ouverture pour l’égalité hommes-femmes. La bibliothèque rose allait pour les filles et la verte pour les garçons…

Sur le stand d’un bouquiniste de la Place Jean Macé de Lyon, où je me promène tous les premiers dimanches du mois pour aller les saluer, faire « mon marché » et dénicher des pépites, je suis tombé sur un livre de Jules Verne, dont j’ignorais l’existence, et je me précipitais pour l’acheter, pour la somme modique de 2€, et bien dans la bibliothèque verte, en édition cartonnée illustrée de 1977.

Il s’agit des « Frères Kip » et je vous recommande instamment de tout faire pour vous le procurer, car vous y trouverez et y puiserez tous les ingrédients que Jules Verne a assaisonnés pour permettre à son lecteur de s’enrichir en connaissance, de partir sur des terres inconnues, hostiles ou inviolées, en s’appuyant sur des personnages vivant des rebondissements permanents, mus par une combativité en verve et bien décidés à faire valoir leurs droits.

Jugez plutôt :

L’histoire prend source en Nouvelle-Zélande, administrée au XIXème siècle par la Grande-Bretagne, dans les milieux des dockers, des armateurs, des bars à marins, plus ou moins louches, et où se combinent toutes les envies de piraterie…

Le brick James Cook part en expédition commerciale pour joindre plusieurs îles du Pacifique renfermant des produits rares, précieux et exotiques, pour une durée de plusieurs mois, avant le retour sur ses bases.

L’équipage semble solidaire du capitaine et avide de travail et peu vénal pour les gains.

Mais la volonté de certains membres de prendre en main les destinées du bateau et de partir en piraterie devient de plus en plus marquée, et elle semble bien contrariée par le repêchage de deux frères qui étaient échoués sur une île…, à la manière de Robinson, après le naufrage du bateau qui les employait et bien loin de leurs terres d’origine, aux Pays-Bas…

En effet, le capitaine voyant leurs signaux de détresse approche un canot pour les sauver, ce qui en bons marins, raffermit le solidaire et donne une reconnaissance éternelle pour les frères Kip à celui qui les a sortis d’une si funeste posture.

En pleine mer de Corail, après un arrêt sur une île pour effectuer des transactions, une partie de l’équipage fomente l’assassinat du capitaine et s’empare du bateau, au sein duquel est présent le propre fils de l’infortuné chef de bord…

A partir de ce moment-là, le livre prend plusieurs postures :

  • Avec la volonté des pirates de faire accuser les frères Kip de l’assassinat du capitaine, car l’étranger est toujours responsable de tous les maux, adage que Verne fait méditer à ses lecteurs, pour mieux le réfuter.
  • Avec l’incompétence des marins pirates qui ne savent pas guider le bateau, que prennent en main les frères Kip, en hommage à leur sauveur défunt, ce que les pirates ne peuvent pardonner, car il n’est pas envisageable que celui qui vient d’ailleurs apporte plus de conscience que celui qui est bien né et qui sait forcément tout sur tout…
  • Avec l’injustice criante qui apparaît quand les frères sont accusés de meurtre et avec les péripéties qu’ils vont devoir endurer pour faire reconnaître leur innocence, avec toujours chez Verne, la lucidité d’une personne objective et raisonnée, dans ses livres, qui repère les fausses pistes et sait dénouer les lâchetés et les vicissitudes.
  • Avec la capacité de Verne d’intégrer la géographie avec l’histoire et sa propension permanente à rappeler le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec ici un soutien marqué aux Fenians, les nationalistes Irlandais qui étaient enfermés au bagne pour oser réclamer une indépendance face à la couronne Victorienne.
  • Avec la présence des indices de roman noir, sur les traces d’Edgar Allan Poe, que Verne vénérait, qui permet notamment, grâce à des analyses scientifiques de dernier cri, de prouver l’innocence des frères.

Ce livre se savoure et s’apprécie dans toute sa palpitation.

Et moi je suis retombé en enfance et en adolescence, avec vigueur, avec un contentement majeur, en lisant ce livre, que je ne pourrais jamais considérer comme réservé seulement à un jeune public, car Verne s’adresse aux grandeurs et suppléments d’âme et donc à tout un chacun et chacune, ne l’oublions pas…

Eric

Blog Débredinages

 

Les frères Kip

Jules Verne

En bibliothèque verte, pour 2€, chez les talentueux bouquinistes des premiers dimanches du mois, de la Place Jean Macé de Lyon 7ème, merci à eux ! Photo collector du livre, en édition de 1977.

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez comme j’aime suivre, et comme j’apprécie, les pas des écrivains voyageurs, seuls à même de repérer les sensibilités qui ne se dévoilent pas aisément et seuls capables de cerner les essentiels, aux détours de leurs promenades, entre rencontres avec des autochtones qui finissent par s’épancher sur leurs vécus, car la confiance a été gagnée, et entre découvertes en paysages à couper le souffle et souvent inconnus, car gravés en dehors des sentiers battus.

Sylvain Tesson, je l’avais « arpenté », en sa solitude volontaire face au lac Baïkal, en Sibérie, où sa connaissance du peuple Russe m’enthousiasmait et où sa candeur toujours affermie, quand il décidait de partir en exploration, donnait un regard incisif avec la nature et un désir de communion intacte et sauvage avec flore et faune. Il voulait s’investir en une plénitude d’introspection, pour se placer dans le silence, la lecture et la méditation et profiter de ce que l’on peut récolter de ses mains et contempler les paysages, à satiété, considérant que même s’ils apparaissent identiques, ils se renouvellent à chaque instant…

Je l’avais aussi « suivi » sur le chemin de retour de la Grande Armée, lors du terrible passage de La Bérézina, avec non pas une nostalgie d’Empire, mais simplement la compassion nécessaire pour des Grognards qui avaient sillonné l’Europe pour apporter les idéaux de liberté et d’émancipation, avec une confiance effrénée pour leur Guide qui avait la force et l’impulsion de renverser des Montagnes…

Sylvain Tesson, un soir d’été, après avoir consommé une dose d’alcool qu’il a toujours définie avec une certaine envergure…, est grimpé sur un toit de villa et a fait une chute rude, qui aurait pu le laisser sans vie, et qui l’a conduit vers un séjour hospitalier marquant de reconnaissance pour l’empathie de ses personnels et pour leur appui pour sa reconquête, avec la nécessité de revenir à la profondeur des choses : l’amour des siens et le plaisir des petits moments partagés.

Sur son lit d’hôpital il se donne un défi : s’il arrive à remarcher et qu’il n’est pas trop cabossé ou boxé par les séquelles et blessures, il parcourra la France à pied, par les chemins noirs, ceux que l’on oublie, qui ne sont pas référencés par les sentiers de randonnée et qui traversent la France en sa géographie et en ses vécus majeurs.

Entre le mois d’août et le mois de novembre, Sylvain Tesson rejoint le Mercantour au Cotentin, par les chemins qui se greffent sur les célèbres cartes d’état-major et de l’IGN, au gré des mélancolies du temps, en dormant à la belle étoile ou sous tente, au fur et à mesure des rencontres qui arriveront ou pas.

Sans me livrer à une litanie des promenades qui ne serait nullement liée à la lecture du livre, qui enchante, car l’auteur développe toujours une langue ciselée et exigeante, qu’il entrelace de rêveries, de rappels poétiques, de citations d’auteurs chéris, de commentaires personnels où l’humour affleure, je vais vous fredonner quelques données agrégées en la promenade de l’auteur.

Il aime aussi enchevêtrer des considérations sur les réalités qui nous environnent, avec son penchant naturel vers l’acceptation récurrente de la différence et du désordre qui valent beaucoup mieux, selon lui – et je partage -, que les jugements de valeur et les conformismes, surtout dans ce que l’on appelle l’aménagement du territoire.

Dans le Mercantour et les Gorges du Verdon, il vagabonde entre les lumières, les pierres sèches et les contacts avec des agriculteurs qui renouent avec la vente directe, lassés d’être les laissés pour compte d’une marchandisation qui fait la part belle aux intermédiaires.

Dans le comtat Venaissin et aux abords du Mont Ventoux, il grimpe, prend son temps, arpente, observe et reconnaît que les villages deviennent standardisés, que les touristes apprécient pourtant ce qu’ils y repèrent de typique ; il analyse qu’il n’est plus envisageable de produire du vin sur des parcelles réduites, la préférence étant donnée aux coopératives sans relief et insipides.

La traversée des Cévennes et de l’Aubrac, en franchissant le Rhône, lui permet de savourer des espaces que la faune veut reconquérir mais que l’Homme veut s’accaparer, assurant à l’auteur la possibilité de confirmer ses réflexions sur la nécessité de laisser du temps au temps et de laisser respirer les terres et la nature, et de ne pas imaginer, en permanence, de combler les vides.

La poursuite, en Massif Central, par les Monts du Cantal et sa jonction avec le Limousin l’obligent à dénicher quelques auberges, car les nuitées deviennent plus fraîches et obscures, avec une pluie fine et incessante, mais lui permettent d’organiser sa marche en un secteur qui échappe encore aux volontés d’organisation et de structuration pour que la nature suive sa voie.

La remontée par la Touraine et le Lavallois assure que son état physique peut supporter l’ardeur et l’arpentage et lui donne un élan rappelant que rien ne peut être plus consolidé pour aller mieux que de pousser ses limites, même si la consommation d’alcool lui est interdite…, notre auteur s’adonnant à des sirops, avec les regrets d’une vie passée moins rationnelle…

L’arrivée en Cotentin concrétise une traversée personnelle pour retrouver sens à la vie, après avoir failli la perdre, en souvenir aussi de sa Maman aimée, qu’il ne voulait pas cependant rejoindre trop vite, avec l’assurance que l’on peut, en France, rencontrer encore des authenticités, observer une nature plus vierge et développer des contacts personnels, en réfutant les réseaux souvent abrutissants des connections numérisées.

Ce livre se lit comme un nectar qui apaise, comme un plaisir de partage en une soirée amicale où l’on réinvente le monde et il donne une note optimiste pour celles et ceux qui veulent avancer sans être encadrés et qui veulent marcher en donnant libre cours à leur douce fantaisie et non en suivant des pas dictés.

Vive les romanciers voyageurs !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Sur les chemins noirs

Sylvain Tesson

Collection Folio, environ 8€

 

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