Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne peux passer deux mois sans revenir, en les entrelacements de mes promenades littéraires, à une « revisitation » (comme on dit joliment au Québec) de mes auteurs de référence d’enfance ou d’adolescence, pour retrouver les saveurs de certains de mes « livres-madeleines ».

Quel plaisir absolu de lire Jules Verne dans la bibliothèque verte et de partir en aventure sur les traces de ses personnages fougueux, investis par la force de la confiance en les sciences de progrès, pétris par un sentiment solidaire de justice et de concorde et en étant assuré, en suivant leurs pas, de pénétrer des contrées inexplorées et qui associent rêve et enchantement.

Je pensais avoir tout lu et relu, notamment dans la bibliothèque verte, qui avait volontairement tout fait pour que même des livres un peu oubliés de l’auteur trouvent un jeune (ou moins jeune) public, aiguisé par l’envie de vivre passionnément des récits picaresques. Je regrettais juste un message appuyé de l’éditeur Hachette de l’époque, pour réduire et cantonner Jules Verne, à une lecture pour seuls garçons, principe bien inconséquent et malvenu pour l’ouverture pour l’égalité hommes-femmes. La bibliothèque rose allait pour les filles et la verte pour les garçons…

Sur le stand d’un bouquiniste de la Place Jean Macé de Lyon, où je me promène tous les premiers dimanches du mois pour aller les saluer, faire « mon marché » et dénicher des pépites, je suis tombé sur un livre de Jules Verne, dont j’ignorais l’existence, et je me précipitais pour l’acheter, pour la somme modique de 2€, et bien dans la bibliothèque verte, en édition cartonnée illustrée de 1977.

Il s’agit des « Frères Kip » et je vous recommande instamment de tout faire pour vous le procurer, car vous y trouverez et y puiserez tous les ingrédients que Jules Verne a assaisonnés pour permettre à son lecteur de s’enrichir en connaissance, de partir sur des terres inconnues, hostiles ou inviolées, en s’appuyant sur des personnages vivant des rebondissements permanents, mus par une combativité en verve et bien décidés à faire valoir leurs droits.

Jugez plutôt :

L’histoire prend source en Nouvelle-Zélande, administrée au XIXème siècle par la Grande-Bretagne, dans les milieux des dockers, des armateurs, des bars à marins, plus ou moins louches, et où se combinent toutes les envies de piraterie…

Le brick James Cook part en expédition commerciale pour joindre plusieurs îles du Pacifique renfermant des produits rares, précieux et exotiques, pour une durée de plusieurs mois, avant le retour sur ses bases.

L’équipage semble solidaire du capitaine et avide de travail et peu vénal pour les gains.

Mais la volonté de certains membres de prendre en main les destinées du bateau et de partir en piraterie devient de plus en plus marquée, et elle semble bien contrariée par le repêchage de deux frères qui étaient échoués sur une île…, à la manière de Robinson, après le naufrage du bateau qui les employait et bien loin de leurs terres d’origine, aux Pays-Bas…

En effet, le capitaine voyant leurs signaux de détresse approche un canot pour les sauver, ce qui en bons marins, raffermit le solidaire et donne une reconnaissance éternelle pour les frères Kip à celui qui les a sortis d’une si funeste posture.

En pleine mer de Corail, après un arrêt sur une île pour effectuer des transactions, une partie de l’équipage fomente l’assassinat du capitaine et s’empare du bateau, au sein duquel est présent le propre fils de l’infortuné chef de bord…

A partir de ce moment-là, le livre prend plusieurs postures :

  • Avec la volonté des pirates de faire accuser les frères Kip de l’assassinat du capitaine, car l’étranger est toujours responsable de tous les maux, adage que Verne fait méditer à ses lecteurs, pour mieux le réfuter.
  • Avec l’incompétence des marins pirates qui ne savent pas guider le bateau, que prennent en main les frères Kip, en hommage à leur sauveur défunt, ce que les pirates ne peuvent pardonner, car il n’est pas envisageable que celui qui vient d’ailleurs apporte plus de conscience que celui qui est bien né et qui sait forcément tout sur tout…
  • Avec l’injustice criante qui apparaît quand les frères sont accusés de meurtre et avec les péripéties qu’ils vont devoir endurer pour faire reconnaître leur innocence, avec toujours chez Verne, la lucidité d’une personne objective et raisonnée, dans ses livres, qui repère les fausses pistes et sait dénouer les lâchetés et les vicissitudes.
  • Avec la capacité de Verne d’intégrer la géographie avec l’histoire et sa propension permanente à rappeler le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec ici un soutien marqué aux Fenians, les nationalistes Irlandais qui étaient enfermés au bagne pour oser réclamer une indépendance face à la couronne Victorienne.
  • Avec la présence des indices de roman noir, sur les traces d’Edgar Allan Poe, que Verne vénérait, qui permet notamment, grâce à des analyses scientifiques de dernier cri, de prouver l’innocence des frères.

Ce livre se savoure et s’apprécie dans toute sa palpitation.

Et moi je suis retombé en enfance et en adolescence, avec vigueur, avec un contentement majeur, en lisant ce livre, que je ne pourrais jamais considérer comme réservé seulement à un jeune public, car Verne s’adresse aux grandeurs et suppléments d’âme et donc à tout un chacun et chacune, ne l’oublions pas…

Eric

Blog Débredinages

 

Les frères Kip

Jules Verne

En bibliothèque verte, pour 2€, chez les talentueux bouquinistes des premiers dimanches du mois, de la Place Jean Macé de Lyon 7ème, merci à eux ! Photo collector du livre, en édition de 1977.