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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

mai 2017

Maiba de Russell Soaba

 

Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

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Les Sexes Électriques de Mitch

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, si vous n’appréciez pas le corrosif, le « rentre-dedans » et le décapant assumé, passez votre chemin, mais comme vous me suivez – et je vous en remercie – régulièrement, vous savez que je ne boude jamais mon plaisir quand je rencontre une lecture différente, à la tonalité porteuse et avide de férocité et que j’ai envie de vous la faire partager

Un narrateur vient de postuler dans un « call center », il ne cerne pas précisément ce qu’il lui est demandé de faire, si ce n’est qu’il repère qu’on lui adjure de contacter un maximum de monde pour tenter de séduire et de vendre des objets ou prestations, dans toutes les directions…

Métier d’une ingratitude bien repérée, quand on sait quel accueil l’on fait à tous ces prospecteurs, en nos réalités ambiantes…

Sa vie personnelle n’est pas aisée, son ex-femme le harcèle pour des pensions alimentaires impayées jusque dans ses anciennes entreprises, son fils ne le contacte que pour recevoir de l’argent, sa quarantaine s’étale en un bilan bien maussade et son affectation nouvelle lui apparaît comme un épisode installé pour tenir, plus que pour avancer.

Cet homme dispose cependant de trois qualités plus qu’appréciables : il s’exprime directement et sans ambages, il aime les choses de la vie et le plaisir en toutes ses sensualités et il ne se verra jamais dicter sa conduite par qui que ce soit, peut-être justement après avoir éclusé des déceptions enfouies, ce que je ne peux qu’imaginer mais qui n’est pas directement reversé dans le roman.

Je ne souhaite pas raconter l’histoire qui se détache dans ce roman percutant et volontairement provocateur par instants, car il vous faut suivre mes pas et le lire, et vous laisser pénétrer dans son univers très sensible, poétique, sans illusion souvent, mais désespérément optimiste pour que chaque individu se place dans sa liberté de choix, se sente reconnu dans les réalités de la guerre économique, pour qu’une parcelle de pouvoir lui soit cependant, si ce n’est réservée, tout du moins, disponible.

Le narrateur va réussir à convaincre un collègue de travail, Chris, trop attentiste, trop « faire-valoir » de la nécessité de s’assumer, de vivre intensément l’instant présent et d’être capable d’affronter celles et ceux qui se positionnent en supériorité hautaine et calculée face à lui.

Notre narrateur l’accompagnera en un lieu échangiste où, si vous me le permettez, il ressortira « regonflé » à souhait et confiant en toute sa « maîtrise », avec le plaisir d’avoir croisé la psychologue des ressources humaines qui visiblement ne s’attendait à l’y trouver là… et qui délicatement partagera avec lui cette promenade inaccoutumée, confidentiellement, garantissant cependant un esprit de « corps » (si je puis dire) plus marqué en l’avenir.

Notre narrateur réussit à faire exploser les chiffres d’affaire et à dépasser routes les prévisions avérées jusque-là, à la fois parce qu’il a trouvé des alliés en la direction qui apprécie son caractère sans concession et qui ne se laisse jamais conter de quoi que ce soit, comme pour des raisons qui lui échappent, mais qu’il ne souhaite pas analyser, espérant que le bon moment présent durera le plus longtemps possible…

Il gagne vite très bien sa vie, il organise rapidement une équipe qui lui est dévouée résolument, il intègre des personnalités jugées fantasques aisément et qui ensuite lui sont redevables, au-delà de ses espérances, il peut faire bénéficier, à ses collaborateurs, de primes appréciables et il a même la possibilité de les convier à un voyage de remerciements commerciaux.

Son ex-femme a reçu tous les versements escomptés, une de ses collègues se chargera, sans qu’il ne lui ait rien demandé, de calmer son insistance financière, il prend de l’ascendant et grossit et se construit même une organisation où il devient quasiment sacralisé, où l’auteur pointe la menace sectaire et certainement la possibilité d’explosion, chère à La Fontaine, avec la grenouille qui enfle trop et dont on connaît la douloureuse destinée…

Ce roman se place en différences :

  • Une différence de tonalité car il ne respecte aucune convenance et cela me sied fort ; il ignore la réussite installée, les compromis sociaux, les limites au plaisir,
  • Une différence de repères narratifs, car le roman passe de l’analyse sociologique et économique, à la frénésie des sens, au drame potentiel, qui guette celui qui ne sait plus structurer le cours de sa folle envolée et qui peut ainsi se faire détruire par celles et ceux auxquels il voulait, avec cohérence, maîtriser les mauvaises influences,
  • Une différence dans le rédactionnel, toujours incisif, impitoyable, mais aussi en quête permanente d’apprentissage du bonheur, de reconnaissance des plaisirs des instants et d’optimisme sur la vie, par-delà les illusions fantasmées ou les désespérances.

Je me permets juste, avec affection, de recommander à Mitch, une relecture, avant nouveau retirage de son ouvrage, car quelques trop fréquentes coquilles peuvent un brin agacer un lecteur sourcilleux de justesse stylisée.

Un livre à lire et un auteur qui m’a fait le plaisir de placer en sa quatrième de couverture l’humble reconnaissance méritée que je lui avais accordée, en feu le blog des 8 plumes, avec « une plume d’or » de découverte, pour son précédent roman « Vide », d’une tonicité forte et alerte, que l’on trouve fortement en ce nouvel opus, pour un vrai régal de non conformisme.

Éric

Blog Débredinages

 

Les Sexes Électriques

Mitch

Préface de Dooz Kawa

HF Édition, Hugues Facorat Édition

14€

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