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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Code Évangile : 1. Le Vase de Bamberg, de Paul Hornet

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voici un livre qui se lit avec délectation, et qui potentiellement peut vous placer en addiction : une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus vous en séparer, vous le lirez intensément et vous ne pourrez plus le refermer avant de connaître l’épilogue.

Il s’agit d’un polar bien mené qui intègre non seulement des péripéties inhérentes à un roman noir qualitatif : personnages de belle facture, héros original et valeureux, scènes de crime récurrentes liées à un scénario ciselé, mais aussi et surtout, qui vous ouvre l’esprit et vous enrichit scientifiquement.

En effet quelques années avant sa mort, le Prix Nobel de Physique 1992 Français, Georges Charpak – que je vénère personnellement pour avoir été à l’origine dans les écoles primaires du programme dit « la main à la pâte » où les enfants découvrent les sciences par l’expérimentation directe et la création d’objets leur permettant de mieux cerner les réalités qui les environnent (comme la création d’un petit moulin à eau à placer au bord d’une rivière pour expliquer l’énergie hydraulique) – aurait émis une hypothèse audacieuse connue sous le nom de « son fossile ».

Cette hypothèse se place sous les traces de Thomas Edison, qui, en 1877, a inventé le phonographe, technique qui relie un stylet à une membrane.

Le stylet grave, sur un cylindre tournant de cire, les vibrations qui l’agitent, lorsque les sons frappent la membrane, en restituant les enregistrements.

Charpak aurait rénové cette technique en imaginant que des sons antiques seraient gravés en des poteries anciennes.

De l’argile tourne naturellement sur le tour du potier et pendant que l’artisan, avec ses mains ou un stylet, grave ses motifs décoratifs, il pourrait avoir enregistré, à l’insu de tous, les sonorités de proximité de son atelier.

Charpak aurait imaginé, par exemple, Aristote, parlant à un ami potier, ou conversant avec un artisan sur le seuil de sa boutique, avec l’inattendue conservation de cette discussion enregistrée sur les décorations du vase ou de l’objet réalisé.

Toute la réflexion du Vase de Bamberg s’affecte en prolongement de cette hypothèse et fait place à un roman noir passionnant.

Tout part du Vatican où le Cardinal Di Lupo, en proximité du Pape François, souhaite retrouver une poterie du Ier siècle, de la région de Capharnaüm (oui, la Ville a existé, et je ne vous raconte pas son célèbre « bazar » … !), où vécurent le Christ et ses disciples, où une parole du Christ serait inscrite.

Le Cardinal Di Lupo convainc John Quantius, un fils d’un de ses illustres amis, qu’il a pris sous sa protection, qui dispose de capacités évidentes pour se cacher, se camoufler et se rendre invisible.

Il considère que ses talents indéniables, qui pourraient faire de lui un voleur de grande classe, vont être utilisés pour cette action jaugée un peu folle et fantasque mais qui représente un enjeu historique et spirituel majeur.

John se place aussi comme un galeriste de renom et un expert en art et il est régulièrement affecté par le Vatican pour des missions d’analyse et d’appui.

John, appelé par le Cardinal, rencontre dans les sous-sols du Vatican, une équipe, travaillant sur des bases ultrasecrètes et développant des compétences scientifiques et linguistiques de très haut-niveau ; il lui est demandé de dérober un vase du Ier siècle, situé dans la ville Autrichienne de Bamberg, en son Musée, et en provenance de l’Antique Judée.

Mais retrouver un vase où pourraient être transcrites, enfouies par les années, dans les stries de poterie, des paroles prononcées par le Christ, ne s’inscrit pas comme une opération classique, bien au contraire, et, malgré les précautions de discrétion et d’information triée à un nombre minimal de partenaires informés, cette dernière va connaître des rebondissements importants liés notamment :

  • aux interventions de nombreuses officines d’intelligence qui s’inquiètent de cette soudaine application de l’hypothèse Charpak.
  • à la NSA, qui veut comprendre ce qui motive le Vatican, et surtout quel rôle entend jouer et développer John Quantius ; elle n’hésite pas à placer des personnalités chargées de séduire les membres du réseau.
  • à la mafia Italienne (désespérément proche du clergé le plus rétrograde, ce qui malheureusement s’est souvent repéré et apparemment sans arrêt en nos temps récents…) qui veut mettre en tension le Vatican et ses sbires par trop progressistes…
  • aux services secrets Russes, qui s’affichent dans l’orchestration, car ils ne peuvent pas ne pas être présents dans une opération aussi novatrice et hors norme.
  • et aux services spécialisés, proches de religions concurrentes, qui veulent impérativement tordre le coup à ces réalités, pour ne pas redonner vie et couleurs à un catholicisme dont les pratiques et écoutes pourraient reprendre de la vigueur, si l’on était en capacité d’écouter en direct son précepteur le plus prophétique…

Tous ces intervenants vont tous se mettre sur la route de John pour conspirer contre lui et l’empêcher d’accomplir sa mission.

Mais John, aidé par une partenaire, qui s’attache à lui et dont il reconnaît les capacités à s’intégrer en son univers excentrique, fait front et veut atteindre son objectif.

Et je vous laisse imaginer s’il sera possible d’écouter la parole prophétique prononcée en araméen du Ier siècle…

Ce roman policier et roman noir se lit avec un plaisir vorace :

  • Que vous soyez ou non versés dans l’ésotérisme, il vous amènera sur les réalités Vaticanes, mais avec une synthèse originale entre le spirituel et la science qui – on le sait bien – n’ont pas toujours vécu des ménages aisés…
  • Que vous soyez ou non versés dans les déferlantes et les concurrences, sans merci, entre services secrets concurrents où nulle loi ne prévaut si ce n’est celle du plus fort ou du plus mesquin.
  • Que vous soyez ou non bercés par les monte-en-l’air cultivés par le film « La Main au Collet » d’Hitchcock, qui a donné à John ses volontés d’escapades plus ou moins frivoles et légales.
  • Que vous soyez ou non épris de romans à épisodes, puisque le livre se termine en appelant une suite que j’imagine savourer bientôt.

Je vous engage à rentrer dans ce roman de qualité narrative, très documenté sur la recherche scientifique, et à vous plonger dans l’univers de Paul Hornet qui est le pseudonyme partagé d’un écrivain (grand prix de l’académie Française) et d’un journaliste, selon les confidences de l’éditeur.

Un livre très agréable, alerte et facile en bouche, sans être du tout simplificateur, un opus pédagogique, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Paul Hornet

Code Évangile 1. Le Vase de Bamberg

20€

Cherche Midi Éditions

Robert Schnerb, un historien dans le siècle, 1900-1962, de Claudine Hérody-Pierre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il m’est plutôt rare de lire le livre de personnes que j’ai pu côtoyées, que j’apprécie, que je place en amitié sincère.

J’ai eu un parcours militant et d’engagement avec l’auteure, nos échanges dans les lieux de débats ou simplement dans le cadre d’un partage gustatif, ont toujours été faciles, aisés, revigorants et positifs.

Claudine m’a adressé, et j’en ai été honoré, le livre qu’elle a écrit et qui pénètre avec profondeur, objectivité investie, analyse acérée et émotion, dans la vie de son grand-père, qu’elle a peu connu, qui a accompli un travail immense, majeur, rigoureux d’historien, en partageant son labeur et ses écrits avec les historiens les plus en vue du vingtième siècle.

L’amitié que j’ai pour Claudine ne peut être analysée, Amie Lectrice et Ami Lecteur, comme une offrande qui ferait que cette humble chronique se placerait plus sous l’angle du regard affectif (il existe et je ne le nie pas) que sur mon intérêt et mon plaisir de lecteur (récurrent et précis, vivace fortement après mes deux lectures successives de l’opus).

J’ai apprécié fortement le livre car il m’a ouvert des réflexions que je n’avais pas en connaissance, il est écrit avec une écriture délicate, toute en finesse.

Le livre sait en permanence s’afficher avec le vecteur de la recherche la plus minutieuse, la plus approfondie, avec la volonté de présenter les faits avec cohérence, sans pathos, pour tracer des analyses ordonnées et assez implacables.

Robert Schnerb est né d’une famille de commerçants de Dijon, affectée par la perte des Provinces perdues après la guerre de 1870, ayant clairement affirmé son attachement à la France, exilés obligés de leur Alsace, par détermination patriotique et aussi foi en les valeurs d’une république universaliste.

Leur judéité est effective, mais elle n’est pas pratiquée et elle ne s’affiche pas comme « ostentatoire », comme on dirait aujourd’hui, mais elle n’est pas non plus offusquée, ni reniée.

Il reste que comme de nombreuses familles juives de cette époque, livrées en pleine Affaire Dreyfus, lui-aussi Alsacien national, on s’identifie d’abord par son travail et son attachement à la République laïque, on ne met pas en avant ses origines cultuelles, on évite aussi de prendre corps sur les poncifs antisémites que certains juifs alimentent en exacerbant notamment les réalités financières de train de vie ou d’affaires menées par les leurs.

Robert naît en 1900, comme Jacques Prévert qui aimait rappeler, en ses poèmes, qu’arriver une année aussi ronde et promise à tous les progrès, « ressentait fougue et naïveté ».

J’ai souvent eu ce message en tête, en lisant le livre de Claudine, car Robert a été « plus que fougueux » et a aussi pu pêcher par naïveté…

Cet enfant choyé travaille très bien à l’école, il intègre toutes les portes de l’ascension du mérite républicain ; il est à la fois studieux et réfléchi, organisé et posé, assez conscient aussi de ses qualités ou de ses connaissances supérieures, pour pouvoir tenter de « dépuceler » un cousin de quinze ans dont les conversations et niveaux d’élocution lui paraissent bien mièvres…

A la sortie de la Grande Guerre et du retour des Poilus ou des « fantômes des martyrs » comme disait Barbusse, il étudie l’histoire assidument, méthodiquement, passionnément, en écrivant ses premiers articles avec déclamation patriotique dans les revues étudiantes universitaires.

Il rencontre Albert Mathiez (que l’on doit prononcer Mathié et pas Mathièze…) qu’il vénère, écoute en récurrence, qui le forge, malgré son caractère intransigeant, cassant, sans compromis possible.

Albert Mathiez est marxiste, communiste et une des sommités de la société des études robespierristes, plaçant l’œuvre révolutionnaire de Maximilien sans concession et « idéalisée dans sa pureté », comme disait Victor Hugo dans Quatre vingt treize, en référence majeure, absolue, n’acceptant que peu de critiques.

Dans son sillage, Robert fera ses classes et les mènera avec brio et érudition, bercé par un travail toujours soutenu, et avec ma perception qu’il imagine mal la formation et la connaissance sans une part aussi sacrificielle ou de sacerdoce…

Il avance vite sur le plan universitaire et atteint l’agrégation, avec une ascension rapide, même s’il doit s’y prendre à deux fois.

Sa thèse, structurée par son maître Mathiez, s’affiche comme originale, différente, porteuse, même si elle semble aride, difficile en communication publique pédagogique.

Elle a pour thème « Les contributions directes, à l’époque de la Révolution, dans le département du Puy de Dôme », réalité d’analyse importante, car le fonctionnement de l’impôt s’affiche toujours comme une organisation sociétale, et la politique fiscale sédimente les volontés de leurs acteurs pour marquer les prélèvements incitatifs à destination des populations que l’on veut préserver, ou moins…

Un travail de ce genre, qui n’a jamais été fait, nécessite de la précision, des recherches vives, assises et assidues, de la capacité à s’en tenir aux faits, mais aussi à sentir leurs effets ; il doit associer une analyse nette des réalités fiscales avec un descriptif minutieux de leurs implications sociales.

Robert va innover en travaillant sans relâche, pour éviter les redondances et redites, pour que le plan difficile, car le sujet est complexe et peu aisé à la transcription orale devant jury, en organisant sa pensée avec des tableaux, des lexiques, des statistiques, illustrant et mettant en valeur les essentiels.

Robert qui a rencontré Madeleine, elle-aussi historienne brillante, réussissant ses examens avec mérite remarqué, n’est pas seul, car son aimée travaille à ses côtés et le « maintient », en énergie, pour que sa thèse ne se relâche pas, même si les remarques souvent acerbes de Mathiez, qui lui demande en permanence de synthétiser plus, ou de reprendre des chapitres entiers, sans vergogne et sans trop d’explications rationnelles non plus, sont difficiles à avaler…

Mais Madeleine est là, elle pousse et soutient Robert, ensemble ils forment un couple combatif, certain que le mérite de l’ascension républicaine leur sera accordé.

Robert qui soutient sa thèse, en 1933, alors que son maître et mentor vient de mourir, devant un jury peu avenant, en aucun cas « bienveillant » comme on dit aujourd’hui, avec sa mère et son épouse dans la salle, se débat comme il peut, en étant coupé sans arrêt dans ses propos pour des demandes de précisions plutôt futiles.

A la lecture de ce que l’auteure nomme concrètement « une catastrophe », on ne peut qu’être en empathie avec Robert, qui fait de son mieux pour argumenter et surtout donner cœur à une thèse novatrice et exigeante.

On lui affectera la mention « honorable » qui l’empêchera de pouvoir enseigner en université et d’y faire carrière, ce que Robert revendiquait et qu’il méritait plus qu’amplement, et, ce qu’il ne sait pas encore, pour toute l’étendue de sa vie professionnelle.

Claudine Hérody-Pierre ne part nullement du postulat que la décision du jury répond d’une injustice, elle fait enquête, elle cisèle ses analyses, elle donne une opinion aiguisée.

Robert ne cache pas ses sympathies communistes, même s’il n’est pas affilié au parti, il recherche et préfère les lieux de débats ouverts et intelligents, où l’on se confronte entre personnalités qualifiées et bien éduquées, il n’aime pas les coups passionnels et les insuffisances ou les communications mal élevées.

Il est anticlérical, soutient sa femme victime d’une forme de cabale par des bigots qui lui reprochent un enseignement qui serait par trop critique sur la sacralisation, mais il est surtout ardent pacifiste.

S’il semble heureux de voir le Front Populaire gouverner, il se méfie de l’alliance possible des entreprises d’armement, en ces périodes de montée des périls, avec les gouvernants.

Sa position sur le plébiscite de la Sarre ou sur la nécessité de neutralité plutôt passive face aux bruits de botte qui se répandent, notamment en Allemagne, ne lui fait pas dévier de son indéfectible pacifisme, ancré en humanisme, pour éviter les désastres que l’on a déjà connus avec la saignée de l’Europe en 14/18.

La période de la guerre verra l’infâmie avec son impossibilité d’enseigner, car reconnu comme juif, ce qu’il n’avait jamais vraiment montré pourtant, cette interdiction s’affichant aussi pour son épouse.

La guerre est d’abord un moment de repli et de recherche de la sécurité pour les enfants, en essayant de joindre les deux bouts, en faisant des cours pour les enfants des villages d’accueil et en s’intéressant à l’autosuffisance de la sécurité alimentaire, en jardinant, en mangeant le produit de récoltes personnelles.

Mais la guerre est une déchirure qui meurtrit intrinsèquement et profondément, qui place les plaies à vif, surtout pour un idéaliste pacifiste, un formateur exigeant et érudit, un homme policé et soucieux du respect des règles et lois.

A la Libération, la famille est bouleversée et éprouvée, elle doit se recomposer dans ses priorités, mais on sent Robert combatif, désireux de dire ce qu’il ressent, n’acceptant plus les petites lâchetés ou les combines vécues inlassablement.

Ces traits de caractère peuvent être pris comme une aigreur, ils sont surtout destinés à conserver indépendance et refus de toute soumission, après des années d’obligation de retrait et de placement comme pestiféré…

Le livre de Claudine Hérody-Pierre traverse aussi la petite histoire dans la Grande Histoire, se parsème, en touches pointillistes, d’éléments personnels et familiaux importants et de récits des années de lutte, de combat, d’impuissance ou de lassitude.

Claudine me permettra, en tant qu’Auvergnat, que fut aussi Robert pour la majorité de sa vie, de ne pas établir de comparaisons, car « comparaison n’est pas raison », comme disait Malraux dans Les Conquérants, mais de faire un lien entre ce qu’elle décrit et mes retours personnels de vécu, avec les miens aujourd’hui disparus.

Claudine évoque l’écoute désintéressée et l’accueil des familles Auvergnates, qui savent être taiseuses, quand une famille arrive, en pleine Guerre, que l’on ne connaît pas et dont l’identité a pu changer. On se doit d’être solidaire et en appui et ne jamais juger.

La façon dont Robert, Madeleine et leurs deux enfants, ont pu passer la guerre, avec contrainte, mais sans violence subie ou dénonciation alimentée, me remémore le message de ma chère grand-mère, Marcelle, et de sa cousine, ma chère Laurence : « le long de la ligne de démarcation, on savait que des familles devaient passer et on savait que des juifs essayaient de se protéger ; nous, on se devait de leur apporter à manger, de leur permettre de se reposer, de les guider dans les bois, car on pourrait être à leur place… ».

Quand mon grand-père, Laurent, vécut le stalag à Emden, et que Claude, son cousin par alliance, connaissait les camps, pour leurs actions, en le village de Lavoine (où des miens reposent) martyr, reconnu « juste » à Yad Vashem, comme Le Chambon sur Lignon, je ne peux, à la lecture du livre de Claudine, ne pas méditer le message de mon Pépé : «Eric, apprends l’allemand à l’école et engage toi pour l’Europe, car cela suffit de se taper dessus et de s’affronter, il faut s’enrichir de nos différences ! ».

Robert a été un producteur, contributeur régulier de revues historiques émérites et s’est placé pleinement dans le sillage des Annales, pour promouvoir une histoire vivante, intéressant les élèves et s’organisant par-delà les dates ou les personnages, par la connaissance de la vie sociétale de celles et ceux qui l’ont traversée.

Je ne pourrais citer les multiples articles travaillés, les multiples livres lus et décrits par Robert dans les revues, où il n’a jamais été reconnu comme le vrai rédacteur en chef ou directeur de publication, mais où sans relâche, il s’investit avec ferveur et méthode.

Je ne suis que modeste enseignant, mais j’aime donner du cœur à mes cours, les ouvrir à l’intérêt des apprenants, et j’aime aussi apporter du visuel et de l’étoffe ; j’aurais été passionné par les cours de Robert et Madeleine et je me sens en filiation, même si je ne suis pas à la hauteur de leurs compétences et connaissances encyclopédiques.

Robert et Madeleine ont eu du mal à cerner et comprendre leurs enfants, ils ont été durs avec eux, n’acceptaient pas leurs « échecs », vécus comme une sorte d’incompréhension humiliante pour eux et certainement comme une douleur lancinante de ne pas être à la hauteur pour la progéniture.

Je salue, Hélène, la Maman de Claudine, dont les réalités vécues n’ont pas dû être simples, car il est toujours extrêmement difficile de ne pas « être la fierté de la famille ». Je sais ce qu’il en est, car fils d’enseignant et enseignant moi-même, il m’a souvent été reproché de manquer d’ambition…

Madeleine a perpétué l’œuvre et le souvenir de Robert, en écrivant et en s’engageant elle-même, elle qui avait arrêté sa carrière après les troubles et émois de la guerre, mais qui a prolongé le travail de Robert par l’écriture de deux livres majeurs.

Claudine évoque en récurrence une personne que j’ai bien connue, qui fut mon professeur à l’école nationale d’application des cadres territoriaux d’Angers, quand j’étais attaché territorial et que je préparais le concours d’administrateur territorial, en 1991/1993, Madeleine Rebérioux, dont j’avais lu tous les livres dans la collection Points Histoire.

A Angers, j’ai suivi un de ses cours sur « le pacifisme de la lâcheté » qui précisait que l’on ne pouvait pas juger les comportements, mais tenter de les comprendre et les analyser, et qu’il fallait retirer de l’engagement pacifiste son humanité, en ayant en tête que les slogans les plus généreux face aux armes que l’on veut envoyer de manière indéfectible sur les civils, par domination, nécessite de la hauteur et d’accepter de combattre avec les mêmes enjeux.

Moi qui suis passionné de Céline et qui sais que ses pamphlets (je les ai lus et les possède) contiennent une résurgence verbale absolument stylisée et un antisémitisme sauvage, je sais aussi que, marqué par ses mutilations de 1914 et sa haine viscérale de l’armée, pour laquelle il s’était engagé pourtant avec conviction, il a forgé son pacifisme, en préférant toute forme de soumission plutôt que d’accéder à la boucherie.

Il n’était pas le seul et Giono a beaucoup écrit de la sorte.

Je ne sais si Robert a lu Céline (je ne pense pas qu’il aurait apprécié ses outrances…) ou Giono, mais son amour pour la campagne et la récolte m’auraient bien vu le voir côtoyer Giono, ils auraient eu des choses à se dire, car on peut se tromper de combat parfois, mais on ne peut pas se tromper d’humanités…

Merci à Claudine Hérody-Pierre pour ce livre brillant, pédagogique, travail de chercheuse fiable et inspirée, objectif et méthodique, profond et analytique, gage d’historienne qui a suivi les traces de grands-parents talentueux et qui ouvre, elle-même, la voie à de nouveaux talents chez les siens.

Eric

Blog Débredinages

Robert Schnerb – Un historien dans le siècle – 1900-1962

Une vie autour d’une thèse

Claudine Hérody-Pierre

Préface de Nathan Wachtel, disciple de Robert,

Professeur au Collège de France

Editions L’Harmattan

Tu seras un homme, mon fils de Rudyard Kipling

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que tout ce qui touche à la Première Guerre Mondiale me pénètre profondément, par tous mes pores, en toutes mes fibres.

Ma chère grand-mère, Marcelle, m’a parlé souvent, avec émotion et retenue entremêlées, du décès, à Revigny, dans la Meuse, en décembre 1915, de son Papa, François, blessé par un éclat d’obus, qui sera emporté quelques jours suivants.

J’allais le saluer régulièrement sur sa tombe, avec ma Mémé, à Laprugne, dans l’Allier, où il repose avec une plaque en émail à son effigie, réalisée par le Souvenir Français, et je lui rendais hommage, avec elle, en m’inclinant devant le monument aux morts de la commune, avec tant de noms inscrits, alors que le village n’a jamais dépassé un nombre très limité d’âmes…

Encore, aujourd’hui, plus que jamais, je répète ce rituel de « bleuet de novembre », et en 2015, pour le centenaire de la mort de mon arrière-grand-père, dont je détiens précieusement les lettres écrites à sa famille, je suis allé à Revigny, sur ses traces…

Avec l’image de mon aïeul en esprit, j’ai lu les livres consacrés à cette guerre funeste, boucherie permanente, où les vécus sordides décrits par Barbusse, Dorgelès, Céline, Jünger, Remarque ou Genevoix, dont je me suis nourri, ne pouvaient cependant, malgré leur force narrative racontant le réel, faire appréhender toute la détresse des assauts aux morts certaines, des bruits des bombes, des vies dans les tranchées au milieu de la boue, des rats, de la vermine, des compagnons gisant ou ensanglantés.

Seul Tardi, avec son formidable et porteur talent d’un dessin magnifié et pudique à la fois, a su avec son « Varlot », montrer toutes les horreurs de ces quatre années d’épouvante et il mérite, pour ce faire, une infinie considération.

A la même période, il y avait des laudateurs pour qui la guerre était « un romantisme d’assainissement », selon les termes de D’Annunzio, qui glorifiaient les bravoures, les héroïsmes de nos « valeureux soldats », en qui l’on puisait la victoire dressée, sans se poser question sur leurs martyres et sacrifices, qui façonnaient la guerre comme une sorte de plénitude absolue, en oubliant de manière délibérée ses morts, ses douleurs infinies, ses inhumanités de souffrances.

Rudyard Kipling fut de ceux-là.

Il est très connu en France et apprécié comme écrivain inspiré ; il participe, en 1915, avec l’Etat-Major, à une sorte de « visite » du Front, en voiture officielle de l’armée Française.

Il raconte pour un journal les « choses vues », où il considère l’ennemi Allemand comme insuffisamment équipé, en incapacité de tenir ses objectifs, où il repère les alliés, plus intelligents, plus organisés, comme forcément supérieurs et dominateurs…

Bref, il surfe sur la propagande qu’il repère certainement comme assurée et véritable, il se donne le beau jeu de la bravoure en disant qu’il entend les canons de sa voiture, mais que les forces ennemies ne savent même pas le traquer, tellement elles seraient insuffisantes…

Pour lui la guerre ne sera que rapide et nécessaire, même si elle dure depuis plus d’une année, en cet été 1915, elle permettra à la jeunesse de s’aguerrir au sens premier du verbe, de se forger un idéal patriotique utile, et reviendront à la maison les meilleurs, donc les alliés.

Kipling croyait à ce qu’il disait, comme il a cru aux vertus de la colonialisation pour apporter la civilisation aux Indiens d’Inde, comme il croyait aussi, avec Baden Powell, au sens de la discipline apporté par la création des scouts qu’il vénérait.

Il faut lire les très belles lettres qu’il écrit à son fils quand celui-ci est en préparation militaire, en Irlande, à l’époque territoire Britannique, et que le jeune John a décidé de rallier pour partir au combat, mais aussi pour « mater » cette incapacité, jugée Irlandaise, à obéir ou servir.

Ni lui, ni son père, ne comprennent à l’époque, que le sentiment national indépendantiste Irlandais ne lui apporte aucune fierté ou volonté pour aller combattre sous l’uniforme Grand-Breton.

John gravit vite les échelons et devient jeune officier ; il est heureux de commander ses hommes et de les préparer avidement, avec des marches longues et rudes, dont il se plaint aussi, avec des entraînements de résistance, pour les opérations d’arme à venir.

Mais il prend aussi du bon temps à écumer les pubs et les bars des grands hôtels, à sortir pour s’aérer, en pensant que la vie mérite aussi des plaisirs.

Sa préparation militaire durera une année ; il arrive en France en août 1915 où il ne restera qu’un petit mois, puisqu’il sera porté disparu, lors des premiers combats d’assaut proches du Col du Linge, dans les Vosges.

Ses dernières lettres très émouvantes, à ses parents, demandent qu’on lui envoie des colis avec de bonnes chaussettes, avec du papier pour écrire, avec des molletons pour ses guêtres de combat (oui les Anglais portent des guêtres, comme les Français un pantalon rouge, ce qui mesure le décalage entre la guerre à endurer et la tenue dressée pour les combattants…), avec des remerciements pour les envois de délicats mets qui lui permettent de combler des ordinaires de corned-beef, le fameux « singe » du poilu, et il évoque les attentes incessantes, l’absence de perspectives, les incompréhensions de ne faire que marcher ou de tourner en rond.

Quand Kipling apprendra la mort de son fils, il vivra des douleurs physiques récurrentes, il écrira pour reconnaître ses errements et absences de lucidités, pour que la mémoire des sacrifices ne s’oublie jamais, en reconnaissant que la guerre ne fera jamais lien ou nœud gordien avec le romantisme…

Je salue l’initiative des éditions Mille et une nuits pour permettre, à un tarif tout modique, à toute personne investie de culture et d’écoute, de lire ces lettres admirables qui chantent la liberté et l’indépendance, mais qui ont trop fait peser les versants « de droiture et d’honneur », comme des vertus universelles, alors que la notion de droiture dépend aussi de sa capacité à réfuter les abjections et soumissions, et que l’honneur dépend de la personne face à nous qui décrit le sien et que l’on préfère, comme disait Cavanna, « mourir par amour que mourir par honneur, et si cela est possible ne pas mourir du tout… ».

Il reste que le poème de Kipling, dédié à son fils est exceptionnel de tendresse, d’harmonie et de délicatesses incarnées, qu’il me revient, en récurrence, pour vous le clamer, en cet instant de fin d’humble chronique : « Si tu sais bien remplir chaque minute implacable, de soixante secondes de chemins accomplis, à toi sera la Terre et son bien délectable et – bien mieux – tu seras un homme, mon fils. ».

« If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run.

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son ! ».

Éric

Blog Débredinages

Tu seras un homme, mon fils

Poème, suivi de Lettres à son fils

Rudyard Kipling

1001 Nuits

3.50€

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai de Jean-Louis Rieupeyrout

En cette période de « nouvelle donne » aux Etats-Unis, où la société reste cependant bien fracturée, il est nécessaire de replonger dans les racines de l’histoire de la création de cette fédération, pour en ressentir et pour en peser les soubresauts et tensions.

Jean-Louis Rieupeyrout fut et reste le spécialiste de l’histoire des Indiens d’Amérique.

La collection de ses analyses se repère utile, nécessaire et bienfaisante, surtout en une période incertaine où le poids des non-dits s’avère souvent semeur de risques.

Ce recueil, que j’avais acheté, en ma jeunesse, regroupe plusieurs textes fondamentaux de l’auteur et marque au fer rouge les réalités de la conquête de l’ouest, qui s’est structurée avec une violence indicible.

Le cercle rouge évoque la présence de Mexicains, recevant les appuis de soldats et de populations Américaines du Missouri, désireux d’implanter des colonies sur les territoires apaches, en la province de Chihuahua, repérée pour son sous-sol précieux où l’extraction minière devenait un eldorado d’appât de gains.

Une réalité cruelle offrait des primes en pesos pour toute remise de scalps d’hommes, de femmes et d’enfants Indiens…

Le chef Indien apache, Mangus Colorado, balayait le territoire et scrutait l’horizon pour installer ce fameux « cercle rouge », muraille hérissée de flèches tirées pour frapper, en respect du pouvoir de son peuple.

Cette loi du talion, et les attaques Indiennes qui répondaient aux provocations Mexicaines et Américaines, entraînait souvent à recourir à des médiations, notamment par des hommes de foi et de religion, mais ces dernières entraînaient des règlements de pacotille, où des familles apaches spoliées ou meurtries dans leurs chairs recevaient des compensations financières, souvent mal cernées…

Mangus Colorado était un chef de guerre qui savait aussi être impitoyable, mais il savait d’abord respecter une parole et un traité de cesser le feu.

Pour tenter de le neutraliser, et en utilisant la lâche ruse, en 1862, des émissaires Mexicains furent envoyés, auprès de Mangus Colorado et de son allié Cochise, pour leur préciser que des « Americanos » les invitaient pour leur offrir des cadeaux et permettre ainsi une entente de bons traitements.

Mangus Colorado accepte cet échange de discussions, sous la tente du capitaine Shirland qui le reçoit avec peu d’égards, et lui propose d’attendre le lendemain pour des palabres.

Il fait froid et Mangus Colorado grelotte ; il se lève pour s’étirer, et une sentinelle ne trouve rien de mieux que de faire tâter sa baïonnette sur sa musculature, pour tester les réactions du chef apache.

Mangus Colorado sait qu’il est tombé dans un piège ; il est froidement exécuté et le lendemain il sera titré qu’il a été abattu « parce qu’il tentait de s’évader pour fomenter une révolte »…

Pour le venger les chefs apaches Cochise et Geronimo entameront une guerre de plus de six ans contre les soldats Américain, ce qui paralysa le peuplement et le « développement » imaginé des régions concernées.

L’aube de sang raconte le carnage et le massacre de Sand Creek.

Les tribus Arapahoes voulaient rappeler aux soldats qu’un traité de 1861 leur accordait une « réserve » sur le cours supérieur de l’Arkansas, et que des voyageurs, sans respect, ne le prenaient pas en compte, en détruisant, en chasseurs acharnés, des nombres inconséquents de bisons, nourriture essentielle des Indiens.

Les Arapahoes et les Cheyennes, sous la conduite du chef Black Kettle, avaient sollicité une entrevue visant à faire respecter les droits issus de traités antérieurs, en échange de prisonniers capturés, membres de diligence qui avaient traversé leurs territoires de réserves, et se livraient à des parties de chasse inconsidérées.

Si des gouverneurs civils et des soldats éclairés étaient prêts à négocier, à accepter des terrains d’entente, des militaires imaginaient d’autres formes d’intervention.

Au retour de l’entrevue dite de Denver, les Cheyennes et les Arapahoes pensaient qu’une paix durable allait survenir.

Mais le colonel Chivington en avait décidé autrement ; il suivait les chefs en se rapprochant de Sand Creek.

Il reprenait avec une forme réelle et assouvie de plaisir cruel les paroles du général Curtis « je n’accorderai pas de paix jusqu’à que les Indiens souffrent davantage… » ou celles du major Downing « je pense et je crois fermement que l’Indien est un obstacle à la civilisation, aussi doit-il être exterminé… ».

Lorsque que John Smith, un marchand métis, familier des Cheyennes, se leva, ce jour-là, il repéra des hordes infinies de soldats.

On lui tirait dessus.

Et le massacre débuta, se plaçant d’abord et en priorité pour mettre en joue les personnalités tolérantes qui travaillaient et commerçaient avec les tribus…

Chivington observait, avec contentement, que « le travail allait bon train… ».

Black Kettle essayait d’échapper au feu intense, en escalant la paroi friable d’une colline, en prenant dans ses bras son épouse bien mal en point, et qu’il croyait décédée.

L’on ne sait quand la tuerie stoppa mais on trouva le cadavre du chef White Antelope devant un drapeau blanc…

Le colonel Chivington télégraphia en disant « avoir attaqué un village Cheyenne de 130 tipis et de 1000 guerriers et avoir tué ses chefs et 500 Indiens », précisant que « tout cela fut exécuté noblement… ».

Le colonel fut bientôt démobilisé et échappa aux sanctions que le Congrès des Etats-Unis voulait prendre contre lui…

Ce massacre de Sand Creek ouvrit une nouvelle période de troubles.

Les Collines Noires appartenaient aux Sioux, depuis un traité, mais de nombreux convois de soldats les franchissaient allègrement, même si les soldats refusaient aux civils de s’implanter, eux qui avaient l’avidité de pouvoir trouver et dénicher, ici, des filons d’or.

Quand les soldats de Washington proposèrent à Red Cloud et Spotted Tail, les chefs Sioux, de leur racheter les Collines Noires, ces derniers refusèrent ce marchandage, qui mettait à mal leurs vies et insultait celles de leurs ancêtres.

Little Big Man, de la tribu de Crazy Horse, déclara même, mais fut retenu, qu’il allait tuer des Blancs…

Quand Red Cloud proposa que Washington verse à son peuple 400 000 dollars de droits d’extraction de mines pour le Big Horn, pour deux années, et une somme de 6 millions de dollars pour l’achat des Black Hills, Grant ne suivit pas les consignes de son cabinet qui rappelait « que les mineurs se considéraient comme des conquérants » et déclara que « comme la magnanimité avait échoué, la puissance allait demeurer… ».

Le lieutenant-colonel George-Armstrong Custer, 37 ans, héros de la guerre de Sécession, général de brigade très jeune, sentit que son avenir glorieux allait être tout tracé…

Et pourtant il avait maille à partir avec l’administration de Washington, car il avait dénoncé une clique de politiciens corrompus, ce que Grant lui avait clairement reproché…

Nous sommes en juin 1876, et le plan Terry a précisé que chaque bataillon devait suivre le chemin défini, et qu’aucune attaque n’aurait lieu sans que les regroupements n’aient pu être menés à bien.

Lorsque de manière débridée, Custer déferla sur les troupes Sioux et Cheyenne, il pensait tenir sa victoire et l’immortaliser par sa seule bravoure.

Les Chefs Sitting Bull, Crazy-Horse, Black Moon, Big Road, n’avaient pas de plan défini, mais ils menèrent une charge avec toute l’élite guerrière de leurs villages et firent face et front.

Les troupes des autres détachements de soldats, autres que celui de Custer, se voyaient soit sans repère ou compréhension, soit obligés de battre en retraite ou de se placer en abri…

Custer, lui exultait, pris par une ivresse folle, ignorant les déplacements de force, voulait tomber, sans coup férir, sur le village Cheyenne, mais les troupes Indiennes formèrent un fatal et mortel tourbillon, et Custer n’exista plus…

En cette bataille de Little Big Horn, la désobéissance de Custer avait donné lieu à un spectacle désolant de soldats anéantis et à une impétueuse victoire Indienne.

Crazy-Horse et sa bande voulaient recouvrer des territoires plus fertiles, après ces évènements, et se lancèrent en une longue marche, mais furent bientôt rejoints par des sentinelles de soldats, et aussi d’anciens condisciples du chef Indien, ayant accepté de se mettre au service des Americanos…

On proposa à Crazy-Horse de parlementer.

Il indiqua qu’il n’acceptait pas que certains chefs indiens, comme ceux des Nez Percés, veuillent de nouveau la guerre, mais il désirait de l’accompagnement des « Americanos » sur sa volonté d’avoir une réserve pour les siens.

On mystifia sa prose de parole et on traduisit ses propos avec erreur volontaire, marquant qu’il voudrait être belliqueux.

Quand Crazy Horse refit son chemin retour, il fut attaqué par un ancien condisciple, agissant certainement à la demande de l’État-Major, pour venger Custer…

On ne sait pas où aurait été enterré Crazy-Horse, mais à quelques encablures du célèbre Mont Rushmore où sont gravés, dans la roche, les portraits géants de quatre Présidents Américains, au pied des Black Hills, près d’une ville nommée Custer, se tient la statue géante de Crazy-Horse, sculptée dans la roche des Thunderhead Mountain, la Montagne de la Tête du Tonnerre, œuvre de Karczak Ziolkowski.

Les Cheyennes se virent ensuite accompagnés par les soldats pour s’établir dans des terres bien plus au sud et peu fertiles, ce qui conduisit à des épidémies, à des tensions et à la volonté de certains chefs, comme Little Wolf, de réfuter « cette terrible transhumance humaine » obligée , pour revenir sur leurs terres ancestrales, avec le souhait que ce retour se fasse sans heurs et sans violence.

Lorsque le capitaine Wessels rattrapa les fugitifs et leur ordonna de retourner dans le Sud, qu’il se vit présenter un refus catégorique, le massacre de Fort Robinson, tout aussi semblable à celui de Sand Creek, se déclencha, et constitua le prélude des derniers moments de vie Cheyenne, en cette année de 1879.

S’ensuivit une conquête de l’ouest effrénée et une vie de reclus pour tous les Amérindiens…

Quand en cette année électorale, on repère les votes populaires sur les Etats des anciennes batailles entre soldats et Indiens, l’on ne peut que constater que les territoires où vivaient la concorde et l’ouverture semblent toujours tendre vers la concertation et la relation à l’autre, alors que les territoires de conquête, de combat et de domination restent isolés, protectionnistes et repliés.

Il est toujours utile de réanalyser l’histoire du moment avec celle passée, tout en considérant qu’elle n’explique pas tout, mais qu’elle peut permettre de mieux comprendre, et ainsi de mieux agir pour l’universel solidaire.

En ce sens les textes de Jean-Louis Rieupeyrout restent irremplaçables.

Éric

Blog Débredinages

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai

Jean-Louis Rieupeyrout

Recueil incluant les textes suivants : Le cercle rouge. Aube de sang. Custer est mort. Crazy-Horse est parti. La piste des Cheyennes. Massacre à Fort-Robinson.

L’homme à l’oreille cassée d’Edmond About

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre, qui date de 1862, et qui n’est pas forcément « dénichable », en dehors des rayons des bouquinistes scrupuleux et investis, que j’ai plaisir de saluer régulièrement, vous saisira fortement, par sa narration enlevée et débordante, son style maniéré, certes, mais renfermant de belles doses d’ironie et d’humour, par sa contemplation, parfois béate, des progrès de la science, auxquels il rattache l’assurance d’un monde plus positif, plus conquérant, oublieux des sacralisations que l’auteur juge passéistes.

L’on sait que l’écrivain, journaliste et polémiste, professait un anticléricalisme assumé, qu’il fut membre de loges maçonniques où il aimait dispenser les principes de la science éclairée face aux obscurantismes repérés chez les hommes de Dieu…

Edmond About avait lu et noté que les zygotes-rotifères ont la particularité de pouvoir survivre, même si leur milieu de vie s’assèche. Lorsque les conditions redeviennent plus favorables, ils sortent de leur léthargie et deviennent de nouvelles femelles qui se reproduisent par parthénogenèse.

Il avait aussi repéré, comme un scientifique qu’il n’était pas, mais qui aimait analyser les dernières découvertes et s’en faire le vulgarisateur, que les tardigrades sont des animaux extrémophiles, c’est-à-dire qu’ils peuvent survivre dans des environnements extrêmement hostiles (températures de −272 à +150 °C et pressions jusqu’à 6 000 bars).

Il avait lu que ces « oursons d’eau », privés d’eau justement et de nourriture, se replient en cryptobiose, ce qui signifie que les processus métaboliques observables ne représentent plus que 0,01 % de la normale (ils semblent donc en état de « mort clinique ») ; ils peuvent demeurer plusieurs années dans cet état, mais « ressuscitent » (le métabolisme repart) dès que les conditions le permettent.

L’homme à l’oreille cassée se place dans ce sillage d’analyses frappantes et imagine que la résurrection, si l’on peut dire, pourrait s’affecter chez l’humain, mais de manière scientifique et doctrinale, et plus en référence à ce qui s’est déclamé 2000 ans plus tôt, en Palestine…

Et le livre ne fait aucune communication anticipée au célèbre album éponyme de Tintin que je relis régulièrement et chéris.

Léon Renault, fils de scientifique, est allé faire fortune et conquérir son avenir, durant trois ans, dans les extractions minières de l’est européen.

Il y a travaillé sans relâche, pour avoir un gain suffisant et pouvoir ainsi demander officiellement la main de celle qu’il aime, Clémentine, mais dont les conditions de rente obligent à ce qu’il lui assure un niveau d’aisance, par ses biens personnels acquis, suffisant, pour pouvoir être comparé au train de vie de sa promise.

Il revient chez lui, chez les siens, à Fontainebleau, avec, dans ses malles, un cadeau pour son père en provenance des biens dispersés du grand savant Humboldt, récemment disparu sur Berlin, et admiré par le père Renault et avec une sorte de momie, qu’il a achetée chez un marchand, qu’il a lui-même récupérée d’une vente organisée par le neveu d’un savant nommé Meiser qui s’était pris de sympathie pour un grognard Napoléonien de retour de la campagne de Russie, arrêté comme espion en Prusse et condamné à être exécuté, dont il fut le traducteur lors de son procès, qui a « gelé » dans sa cellule, et qui considéré comme « mort » par ses geôliers, avait été « acheté » par le scientifique pour des expériences de dissection de cadavre… Excusez du peu en cette narration d’aventure…

Mais le savant Meiser voulait dessécher et non pas disséquer Fougas, le fameux Grognard, pour lui enlever méthodiquement l’eau contenue en son corps, pour le placer en léthargie et pouvoir ainsi le « réveiller »,  le « ramener à la vie » quand les conditions internationales le permettraient, lui permettant d’échapper à la mort…

Lorsque Léon présente sa momie à son retour, il provoque les incrédulités, mais aussi des intérêts passionnels, mais rapidement l’idée d’acheter une sépulture pour l’ancien soldat semble la raison la plus assurée.

Mais en conversant et en écrivant avec des savants allemands et académiques de France, il est analysé la possibilité de « tenter une expérience » de remise en vie.

Au départ, assez émotive et inquiète de cette momie qui pourrait manifester des troubles en la maisonnée, Clémentine en devient la protectrice majeure, elle souhaite ardemment que l’on puisse redonner vie et sens à cet homme, dont la beauté conservée, et la jeunesse de 24 ans, l’ont profondément touchée et peut-être même secrètement attirée. Elle ne se mariera pas, elle n’en démord pas, tant que tout n’aurait pas été fait pour remettre à la vie ce beau jeune homme endormi…

L’expérience s’organise, avec un soin continuel pendant trois jours, pour que la réinjection de l’eau dans les tissus, organes et muscles s’opère sans dommage, progressivement, pour que la température du corps retrouve ses cohérences, pour vérifier s’il est possible que l’état de l’homme ne soit que léthargique et en hibernation et pas en mort reconnue.

L’expérience s’avère concluante et ses péripéties retentissent fortement à l’extérieur du logis Renault.

Mais à l’instar d’Hibernatus dans le célèbre film avec un De Funès et un Michaël Lonsdale, en grandes verves et formes, il n’est pas simple pour Fougas :

  • D’avoir vécu une sorte de nuitée de 46 ans…
  • De retrouver une vie, avec un Empereur adulé, décédé depuis près de 30 ans, et des envies de conquête, de gloire et de combats révolus…
  • De solliciter de reprendre les armes auprès d’un nouvel Empereur (Napoléon III) alors qu’il est un jeune homme de 70 ans civilement, même s’il n’en apparaît que 24 en sa constitution physique…
  • De vouloir considérer Clémentine, comme sa mie et son amour, rappelant celui de sa jeunesse, alors qu’elle est promise à celui qui lui a, sommes toutes, sauvé la vie, ce cher Léon…
  • De tenter de repartir sur les traces de sa vie passée, sur Paris, comme en Prusse, en ne sachant pas comment il sera repéré, reconnu et considéré.
  • Et surtout il lui est difficile de prendre une posture équilibrée, apaisée et nuancée, alors qu’il ne fut qu’homme d’action, feu follet, sans retenue et souvent querelleur et impulsif, en sa vie passée…

Ce livre se lit comme les romans d’aventure Verniens de nos adolescences, mais qui n’a jamais fini de se prolonger, pour moi, et que je retrouve toujours avec autant de bonheur, quand il s’agit de partir en exploration, en découvertes et en surréel, car, bien évidemment ce roman part un peu dans tous les sens et les exagérations, mais l’on se dit cependant que ces choses pourraient bien se produire, et, en tous cas, elles constituent un plaisir de lecture porteur et marquant.

Éric

Blog Débredinages

L’homme à l’oreille cassée

Edmond About

Éditions de l’érable – François Beauval

Déniché pour 1€ à la « bouquinerie de la gare » à Saint-Raphaël ; bonne future pioche pour vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour suivre mes pas…

Tombe d’Edmond About au Père Lachaise, sculpture de Gustave Crauk, mairie de Paris en copyright

La Loire, Agnès et les garçons de Maurice Genevoix

Couverture du livre édité par le Cercle des Bibliophiles

Maurice Genevoix (1890 – 1980), romancier Français, Prix Goncourt en 1925, ici en 1979, photo Télérama copyright

Maurice Genevoix sera « panthéonisé » le 11 novembre prochain et ce n’est que justice.

Il a fait partie des promotions de l’École normale supérieure lourdement touchées par la Première guerre mondiale.

Mobilisé comme sous-lieutenant au 106ème régiment d’infanterie, début août 1914, dès le déclenchement de la guerre, il est très grièvement blessé, le 25 avril 1915, et réformé, après avoir perdu l’usage de son bras gauche.

Ses récits de guerre, avec son observation minutieuse du quotidien des soldats, qu’il mêle avec les cheminements intérieurs des hommes au front, ont toujours été placés en mémorial, pour que ses camarades tombés ne sombrent pas dans l’oubli.

Il faut relire « Ceux de 14 » car, comme il le déclamait si fortement : « nous autres, avant d’avoir 30 ans, nous avons eu froid et nous ne nous retournions que pour apercevoir des fantômes », alors que les autres générations retrouvaient, en se retournant, des vivants toujours reconnus, même après leurs décès…

Sa fille Sylvie, parti trop tôt des suites d’une longue maladie, a beaucoup œuvré pour la transmission de l’œuvre de son père, appuyé par son compagnon, le regretté et remarquable économiste Bernard Maris, l’oncle Bernard de Charlie Hebdo, assassiné lors de l’attentat terroriste du 7 janvier 2015.

Né à Decize, dans la Nièvre, à quelques encablures de mon Allier natal, Maurice Genevoix avait trouvé refuge dans le Loiret, à Saint-Denis-de-L’Hôtel, au hameau des Vernelles, où il avait acheté une maison, grâce au Prix Goncourt, reçu en 1925 pour son roman « Raboliot ». C’est en cette maison des bords de Loire que Genevoix a rédigé l’essentiel de ses romans, et c’est aussi là que sa fille Sylvie naquit en 1944.

Aujourd’hui, après Sylvie, puis Bernard, c’est le petit-fils de Maurice Genevoix, Julien, qui a pris la relève à la tête de l’association « Je me souviens de Ceux de 14 », dont le siège est toujours sis aux Vernelles, et qui a permis cette panthéonisation très prochaine, en mémoire de tous les Poilus.

Prenant récemment quelques jours de congés en mon antre de Fréjus, avant le reconfinement, je suis allé flâner chez un bouquiniste de Saint-Raphaël, et j’ai déniché un livre, en la belle et rare collection du cercle des bibliophiles, de Maurice Genevoix, que je ne connaissais pas, et que je viens de lire, qui m’a charmé, par son côté suranné, par la force de son écriture empruntant toujours un style puissant et recherché, par sa poésie qui touche au sublime lors de la description des bords de Loire, personnage majeur du roman.

Je vais tenter de vous le narrer.

Daniel Bailleul et Paul Jeanneret terminent leurs études secondaires et vont partir en vacances.

Nous savons qu’ils sont lycéens, en tout début de XXème siècle, condisciples donc des vécus de l’auteur.

Les vacances se déroulent, en cette période de la IIIème République, des Moissons aux Vendanges, donc de fin juillet à fin septembre, pour que les jeunes puissent donner de leurs forces aux travaux des champs, et c’est en ce sens qu’avaient été inscrits les congés estivaux scolaires.

L’un sait écrire et manier la plume avec verve, Bailleul, et l’autre, Jeanneret, préfère l’analyse concrète et l’expérimentation ; l’un deviendra professeur et écrivain, comme Genevoix, et l’autre médecin.

Mais le roman est centré sur cet été de leur fin d’année de lycée, au moment où ils écrivent, à deux mains, un roman d’amour qui prend place dans le Tyrol, où l’on ressent un romantisme enfiévré mais aussi un peu emprunté et maniéré.

L’un et l’autre apprécient fortement les promenades et balades en bord de Loire, les saveurs des fleurs et plantes rencontrées et les oscillations de l’eau, en ses multiples soubresauts, quand le fleuve croise, en ses méandres, de multiples obstacles plus ou moins impétueux…

Ils rencontrent Agnès, lors d’une fête foraine, où elle attire le chaland en son stand de tir à la carabine.

Ils ont le même âge et se donnent envie, croisée, de gambader dans les environs.

Agnès leur donne la main et leurs promenades à trois les enchantent, surtout quand elles se terminent par un baiser d’Agnès aux deux amis.

Mais Agnès doit partir, car les forains sont nomades, et ils se donnent rendez-vous pour une prochaine fête dans quelques semaines, non loin de la ville étape, lieu de résidence de Daniel et Paul.

Paul est à la fois intrépide et sportif, avec de la famille répandue un peu partout et possède des moyens financiers visiblement aisés ; il dispose aussi d’une liberté que le paternel de Daniel lui interdit.

Il décide de partir sur les traces d’Agnès, en vélo, et il part la rejoindre, pour deux, pour lui et son ami, car leur relation indéfectible n’imagine nullement une concurrence amoureuse, même s’ils sont épris, tous deux…

Quand Paul retrouve Agnès, qui chavire sur ses genoux un soir de pêche aux écrevisses proposé par le frère d’Agnès, il se sent débordé, et quand il retrouve Daniel, il finit par lui déclarer qu’il s’est uni à Agnès (ce qui est mensonger) et qu’il se sent en détresse d’avoir trahi le serment donné…

Il préfère mentir que de laisser imaginer à Daniel qu’Agnès pourrait être partagée…

Quand Agnès retrouvera les deux jeunes gens, Daniel se placera en retrait, fera même le fanfaron dans la Loire alors qu’il ne sait pas nager, il entamera même des acrobaties de gymnaste sur un pont pour montrer sa valeur, entraînant une paire de gifles méritée d’Agnès.

Elle giflera aussi Paul et elle considère, avec raison, que les deux garçons se sont comportés comme de jeunes hommes à la fois stupides, fats et présomptueux.

Daniel voudra se racheter et parviendra à conquérir Agnès, bercée par ses mots « invitants » de jeune homme qui a des lettres et sait faire sa cour.., comme on dit joliment au Québec, mais le frère d’Agnès lui révèlera qu’elle est promise à un autre, car en ce début de XXème siècle, les amours n’étaient pas toujours décidées par les tourtereaux, de leur volonté unique et propre…

Que deviendront Daniel et Paul, est-ce que leur amitié indéfectible jusqu’alors survivra à ces évènements d’été ?

L’auteur fait le parallèle entre sa vie de survivant et celle de ses amis, tombés au combat.

Paul mourra alors qu’il transporte un corps meurtri, avec des brancardiers, en la Grande Guerre qui s’annonce, en tant que médecin du front, mort pour rien car la sentinelle ne voit pas qu’il est citoyen Français quand il ramène le blessé ; de nombreux morts touchés par les balles alliées deviendront des héros de malchance en ces années de Grande Guerre et l’auteur le sait bien et le rappelle, alors que l’Armée n’aimait pas ce souvenir pénible…

Daniel prend les traces de Maurice Genevoix – qui avait été profondément marqué par la mort de Robert Porchon, son ami lieutenant tombé aux Éparges, là où l’auteur fut très grièvement blessé – qui, dans les années soixante, se remémore, en permanence, la force de l’amitié vécue.

Ce livre est admirable, car il est écrit en suavité, en intelligence pétrie du sens des âmes humaines, en toutes leurs acceptions, et il forge de la Loire un caractère de merveilleux, de surréel, de douceur et de force, de mystère et de contemplation réelle, de délicatesse élégante et de songe qui pourrait déboucher sur une cataracte effroyable.

Je vous le recommande instamment, si vous le dénichez…

Éric

Blog Débredinages

La Loire, Agnès et les garçons

Maurice Genevoix, de l’Académie Française

Cercle du Bibliophile

Acheté pour la modique somme de 1 euro au bouquiniste, proche de la gare de Saint-Raphaël, que je salue !

Wuthering Ent d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il me faut d’abord commencer par « mon » sentiment d’intrigue, quand j’ai débuté ma lecture de ce livre d’Isabelle Mutin, qui fut « mon » auteure de découverte, en 2020, devenue depuis une de mes auteures de référence et de prédilection, sans allégeance superflue ou flagorneuse, mais en toute sincérité.

J’avais en tête « Les Hauts de Hurlevent » d’Émily Brontë, car la version en langue britannique de cet opus se nomme « Wuthering heights », et j’avais aussi en mémoire le nom d’une plante éponyme dont les feuilles se replient au moindre effleurement.

Mais je pense qu’il n’est pas essentiel de chercher à percer la part de mystère qui s’attache au titre du roman, car il est préférable de s’y laisser pénétrer et conduire, avec ses ressorts oniriques, poétiques, surréels.

J’ai lu le livre, avec avidité, par deux fois successives, mais je le relirai encore, et je suis persuadé lui trouver des charmes, des saveurs et senteurs qui m’auraient échappé la première fois, car ce livre est pétri d’élégances, de suavités et d’originalités.

Tenter une chronique se repère comme une gageure, et j’ai l’impression, en m’y attelant, de tenter un exercice aussi inutile qu’inconsidéré, tellement je vous invite d’abord à le lire par vous-même et à vous en émouvoir !

Je ne vais qu’effleurer, à touches pointillistes, la force de ce roman novateur et construit avec talent et habileté, qui touche et attire.

Camille grimpe une colline, seule, et y rencontre un grand homme, qui dort, avec un corbeau noir sur l’épaule.

La petite fille semble plus intriguée qu’apeurée, et quand l’homme lui propose qu’elle devienne son amie, en jouant à se déguiser en fonction de leurs rêves et inspirations, sans autre recours que la pensée et la force de l’esprit, tout part en enchantement.

Lors d’un vernissage, un tableau attire et semble inviter à replonger en la relation intimiste, et que l’on ne peut pas vraiment rationaliser, de Camille et de l’homme.

Quand Camille reprend l’ascension de la colline, mais qu’elle ne repère plus son ami, elle souffre de cette absence et se sent fortement endolorie.

Dans un café, que j’apprécierai découvrir, de Dijon, une jeune demoiselle souhaite boire une « amentia » (liqueur odorante selon le descriptif de l’auteure), et elle la partage avec un homme aux allures chevaleresques et surannées, qui la rapproche aussi de songes passés (mais sont-ce vraiment des songes…) en ses ascensions de colline, ou en observation passée d’un tableau ; quand la demoiselle chavirera et tombera en pamoison, la différence entre le réel potentiellement vécu et l’appel aux rêves enfouis sera bien ténue…

La partie du roman appelée « La rose noire » m’a enchanté car elle m’a rappelé de manière insistante ma lecture d’adolescent marquante avec « L’écume des jours » de Boris Vian, où son héroïne, Chloé, dépérit si l’on ne lui affecte pas des fleurs qui lui sont nécessaires pour conserver ses instincts de vie.

Ici Camille sait que les choses en seront finies pour elle, le jour où la rose noire qui s’est infiltrée en son être ne fleurira plus.

Mais même si ses temps sont comptés, la force émotive et la poésie ciselée et délicate restent présentes pour apaiser les cœurs et donner relief à tous les instants que l’on doit déployer en profits.

Et l’on poursuit la lecture, bercé par Camille qui « accroche des confidences à un garçon comme on accrocherait des étoiles », par la compréhension de la véritable signification de la chouette de la cathédrale de Dijon, et par la mise en abyme de ce que l’on a de plus cher en pensées et souvenirs pour clôturer son passage, ici-bas, avec un vrai sentiment de plénitude.

Ce livre peut se lire au travers de plusieurs miroirs et s’interprète aussi avec de nombreuses intensités ; pour ce qui me concerne, il m’invite à continuer à rêver, à parler – comme je le fais – à haute voix, à mes chers disparus, par la force des esprits, et à conquérir des territoires différents, que je ne pourrais peut-être jamais approcher en mon réel parfois atrophié, mais que je pourrais toucher, en promenades, par la magie éphémère, mais si puissante, des mots et des images de ce livre et d’Isabelle.

Chère Isabelle, relisez « Songe pour une nuit d’été » du Grand William, vous vous approchez de son univers et je suis certain qu’il vous promènerait avec plaisir en son théâtre du Globe…

Éric

Blog Débredinages

Wuthering Ent

Isabelle Mutin

Les édictions Mutine

12€

L’Albertmondialiste et je délocalise mes zhumours ! d’Albert Meslay

Albert Meslay a reçu, en 1994, des mains de Raymond Devos, le Devos du public, récompense pour son one man show, à la veine ciselée.

Raymond Devos venait de le découvrir sur scène et déclara « Albert Meslay, je ne vous connaissais pas, j’ai honte ! ».

A la lecture du livre de cet artiste, et sans aucunement oser la moindre comparaison avec le Grand Raymond Devos, je ressens la même honte, car je n’avais jamais entendu parler de lui, et pourtant je me targuais de cerner plutôt correctement la donne comique…

Passionné depuis des lustres par les écrits et spectacles de Desproges, que je revois ou relis, à satiété – lui qui, surtout au dernier moment, a décidé de faire passer ce message « Pierre Desproges est mort, étonnant non ? », allant jusqu’à se moquer de l’indicible injustice d’une maladie le foudroyant avant ses cinquante ans – j’ai retrouvé dans les écrits qu’Albert Meslay déploie sur scène la force de cette écriture si travaillée.

Elle s’attache aux effets comiques dévastateurs qu’elle produit, avec une précision de mots reliés pour appuyer des messages sans concession.

Elle recense une utilisation magnifiée de la langue pour ne pas la laisser seulement tomber dans des calembours ou des calembredaines, mais bien pour se moquer de tout, avec élégance, avec intelligence, avec poésie, pour nous permettre d’analyser, de réfléchir, de prendre du recul, en nos réalités rudes, si souvent inconséquentes…

Je ne vais pas me livrer à une litanie de citations, et pourtant la qualité des ressorts comiques de l’artiste passe d’abord par la livraison de ses transmissions de scène, toujours ficelées, bien amenées, qu’il met en exergue, en puisant avec l’art du mime ou du déguisement, et qui racontent nos errements et travers.

Je vous transmets quelques échantillons porteurs de sa veine percutante, décapante et bienfaisante !

L’artiste aime parler de tout et même de ce qu’il connaît mal, car « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé qu’aux experts… ». Par les temps qui courent où stationnent en plateaux de télévision un nombre manifeste de personnalités qui auraient la vérité et qui, sur la pandémie, ses raisons et ses combats, oscillent fréquemment avec leurs contradictions remettant en cause leurs dires passés, ce message de notre artiste se repère plus que salutaire…

Pour lutter contre le chômage, si l’on manquait d’emplois fictifs, on pourrait créer des « emplois inutiles », et si ces derniers s’avéraient aussi insuffisants, on donnerait place aux « emplois nuisibles », comme par exemple « coach de trader »… Quand on écoute les transmissions de l’OFCE qui évoque que nombre d’emplois se structure pour contrôler ceux qui travaillent vraiment, nous sommes bien proches des analyses pertinentes et pas si radicales de l’artiste…

Le rappel sur le fait indiscutable que « l’on est bien plus longtemps mort que vivant » assure que nous progressons en permanence sur notre « espérance de mort ».

Cette formule me revient depuis ma lecture, en boucle, alors que nos experts économiques répètent en permanence que le système des retraites doit se fondre avec l’augmentation de l’espérance de vie, qui elle-même doit intégrer l’espérance de vie en bonne santé. J’attends l’analyse de l’artiste sur le développement de l’espérance de mort en mort de plénitude…

Et j’aime beaucoup ses messages incrustés en ferveur dans son livre qui donnent du relief incessant et de la saveur à notre rire direct, comme la reprise du travail du bourreau, lors de la Terreur, qui récupère « après une petite coupure »…, qui termine sa rude journée, après « ces heures de bourreau »…, ou avec la nécessité de « revaloriser la France riche qui se lève tard, car les rentiers sont sympas… ».

Albert Meslay va encore plus loin, plus en profondeur dans les méandres de nos absurdités, en précisant que son métier demandait, comme d’autres,  des efforts d’adaptation conjoncturelle : il a donc décidé de délocaliser ses sketchs ou d’acheter des sketchs tout faits, avec cette vanne inuit qui rappelle que « la baisse de la pratique religieuse en milieu polaire vient du recul de la calotte glaciaire » ou cette plaisanterie aborigène qui mentionne que « certains végétariens trichent en mangeant des plantes carnivores… ».

Et j’ai apprécié fortement le très Desprogien message sur Picasso, me remémorant ses sublimes almanachs où Guernica était annoté en permanence, avec des tas de décalages variés et imaginatifs, pour l’éclosion de nos hilarités : « Picasso n’a jamais réussi à reproduire exactement ce qu’il voyait. C’est même à se demander s’il ne le faisait pas exprès ! ».

Et je me passe en refrain lancinant de plaisir comique, ce message très proche de Devos, d’un « comique dissident du Vatican » qui déclame « que si Dieu n’existe pas, c’est que les fidèles se trompent, mais quand on est fidèle et que l’on se trompe, on n’est plus fidèle… ».

Les instantanés sur les sobres anonymes, car pourquoi il n’y aurait que des alcooliques anonymes…, ce ne serait pas juste…, ou sur la citation empruntée à Gandhi potentiellement sur le fait que « la condition bovine l’émeut » enchantent et mettent en verve pour la journée, car une journée sans rire est toujours une journée perdue…

La mise en perspective d’un nouveau spectacle où la synthèse du Moyen-Age de l’époque de Jeanne d’Arc évoque les dérives de la « société de consumation », où les trajets pour le Nouveau Monde racontent les dettes récurrentes de Christophe Colomb – car comme on le sait tous, on cite toujours « Christophe Colomb, à découvert… », qui de plus avait des problèmes de prostate, qui s’est « découvert incontinent » – m’assure la volonté d’aller voir sur scène et de revoir plus que certainement, Albert Meslay, et du coup de réussir ce nouveau dépucelage comique personnel et placer aux rebuts ma honte de ne pas l’avoir connu auparavant…

Éric

Blog Débredinages

L’albertmondialiste et je délocalise mes zhumours !

Albert Meslay

de l’académie Alphonse Allais

Préface de Guillaume Meurice

Cherche Midi Éditions

Edition établie par Jean-Paul Liégeois – 17.80€

Psychiko de Paul Nirvanas

Paul Nirvanas, alias Pétros Apostolidis, est né en 1866, décédé en 1937 ; il a été journaliste, poète, médecin  militaire puis romancier, en Grèce.

Ce livre, publié par Mirobole, fut le premier roman noir ou polar Grec.

Je l’ai lu en une journée, puis je l’ai relu le lendemain, et je le relis régulièrement, et il m’a littéralement enchanté car il intègre tous les chemins de traverse que j’affectionne : décalage, humour, incommunicabilité, sens du récit et protagonistes variés œuvrant entre lâchetés, compromissions et plus ou moins forte empathie par fréquences.

Nikos Molochantis dispose d’un peu de bien parental, il vit dans les hôtels de référence et passe son temps avec quelques amis plutôt fortunés entre bars, restaurants et lieux d’acoquinement…

Il lit la presse à satiété et il s’intéresse notamment aux faits divers, d’autant plus aisément qu’il sait que la police a souvent du mal à clarifier certaines affaires comme à trouver les coupables.

Bien avant les réseaux sociaux et la télé-réalité, notre héros qui ne pouvait imaginer ce qui allait suivre des décennies plus tard, meurt d’envie, si je puis prendre cette expression en un polar, de découvrir la célébrité.

Pour ce faire il souhaite passer pour l’assassin d’une femme, retrouvée morte dans un quartier d’Athènes et dont nul ne semble connaître son identité et encore moins l’origine du drame qui l’a emportée…

Nikos demande au majordome de l’hôtel, Michalis, de lui acheter tous les journaux concernant l’affaire, de façon à ce que soit bien marqué son attrait morbide pour cette sinistre histoire, il aime l’interpeller pour que lui soit répétée que l’affaire n’est en aucun cas en voie d’éclaircissement et qu’elle semble même abandonnée…

Il n’imagine pas que son ami Stephanos, avec lequel il organise un pacte, visant à lui déléguer sa fortune et ainsi mieux vivre la période potentielle de détention s’il se déclare assassin, ne puisse témoigner en sa faveur, en cas d’ennui mortifère en geôle pour rappeler qu’il n’a qu’inventé sa participation à l’assassinat…

Phrosso aime Nikos, et la sœur de Stephanos repère bien que des choses se trament mais ne peut en percevoir les  teneurs…

Nikos erre régulièrement les soirs sur les lieux du crime et finit enfin par être appréhendé…

A partir de là, le livre devient un roman multiformes, avec une composition très drôle, très rythmée et la présence de personnages étourdissants :

  • Des compagnons de cellule que Nikos n’envisageaient pas si peu délicats et qui s’intéressent d’abord à l’argent qu’il a sur lui et ensuite à profiter de sa naïveté imperturbable…
  • La présence de demoiselles visiteuses de prison, chargées de fleurs et de friandises et qui retracent le crime putatif de Nikos comme la preuve la plus aboutie d’un amour extatique et définitif, au grand plaisir des gardiens de prison qui reçoivent de généreux pourboires et cajolent Nikos…
  • La fougue de Lina Aréani, jeune fille excentrique, qui possède une Garçonnière toute en velours et qui devient, au moins pour un temps, porte parole du comité de soutien à Nikos

Nikos trouve même que son séjour en prison devient chaleureux et refuse de parler ou de livrer certains détails sur ce pseudo-assassinat, mais il devient bien marri quand Stephanos ne donne plus aucun signe de vie et qu’il rembarre vertement la pauvre Phrosso, seule âme pure qui est prête à l’appuyer avec désintéressement.

Il cherche à s’évader mais n’y parvient pas car on le change de cellule avant son procès où il risque la peine capitale.

Je vous laisse découvrir le final à suspense et à tiroirs et qui place ce livre comme un étalon de la littérature policière, tout en s’élevant en originalité manifeste.

Je félicite le traducteur pour sa capacité mordante permettant de vivre intensément la verve de l’auteur et pour sa postface, très intéressante, sur la vie de l’auteur et sur ses influences  entre Oscar Wilde, Freud (le héros du roman se place totalement comme un cas clinique sur la psyché humaine de Freud) et Poe.

Une vraie pépite que vous ne lâcherez pas et que je vous recommande.

Le bonheur est dans la lecture de ce livre, cours y vite !

Éric

Blog Débredinages

Psychiko

Paul Nirvanas

Traduit du grec par Loïc Marcou

Mirobole Éditions

19.50€

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