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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Voyages !

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez comme j’aime suivre, et comme j’apprécie, les pas des écrivains voyageurs, seuls à même de repérer les sensibilités qui ne se dévoilent pas aisément et seuls capables de cerner les essentiels, aux détours de leurs promenades, entre rencontres avec des autochtones qui finissent par s’épancher sur leurs vécus, car la confiance a été gagnée, et entre découvertes en paysages à couper le souffle et souvent inconnus, car gravés en dehors des sentiers battus.

Sylvain Tesson, je l’avais « arpenté », en sa solitude volontaire face au lac Baïkal, en Sibérie, où sa connaissance du peuple Russe m’enthousiasmait et où sa candeur toujours affermie, quand il décidait de partir en exploration, donnait un regard incisif avec la nature et un désir de communion intacte et sauvage avec flore et faune. Il voulait s’investir en une plénitude d’introspection, pour se placer dans le silence, la lecture et la méditation et profiter de ce que l’on peut récolter de ses mains et contempler les paysages, à satiété, considérant que même s’ils apparaissent identiques, ils se renouvellent à chaque instant…

Je l’avais aussi « suivi » sur le chemin de retour de la Grande Armée, lors du terrible passage de La Bérézina, avec non pas une nostalgie d’Empire, mais simplement la compassion nécessaire pour des Grognards qui avaient sillonné l’Europe pour apporter les idéaux de liberté et d’émancipation, avec une confiance effrénée pour leur Guide qui avait la force et l’impulsion de renverser des Montagnes…

Sylvain Tesson, un soir d’été, après avoir consommé une dose d’alcool qu’il a toujours définie avec une certaine envergure…, est grimpé sur un toit de villa et a fait une chute rude, qui aurait pu le laisser sans vie, et qui l’a conduit vers un séjour hospitalier marquant de reconnaissance pour l’empathie de ses personnels et pour leur appui pour sa reconquête, avec la nécessité de revenir à la profondeur des choses : l’amour des siens et le plaisir des petits moments partagés.

Sur son lit d’hôpital il se donne un défi : s’il arrive à remarcher et qu’il n’est pas trop cabossé ou boxé par les séquelles et blessures, il parcourra la France à pied, par les chemins noirs, ceux que l’on oublie, qui ne sont pas référencés par les sentiers de randonnée et qui traversent la France en sa géographie et en ses vécus majeurs.

Entre le mois d’août et le mois de novembre, Sylvain Tesson rejoint le Mercantour au Cotentin, par les chemins qui se greffent sur les célèbres cartes d’état-major et de l’IGN, au gré des mélancolies du temps, en dormant à la belle étoile ou sous tente, au fur et à mesure des rencontres qui arriveront ou pas.

Sans me livrer à une litanie des promenades qui ne serait nullement liée à la lecture du livre, qui enchante, car l’auteur développe toujours une langue ciselée et exigeante, qu’il entrelace de rêveries, de rappels poétiques, de citations d’auteurs chéris, de commentaires personnels où l’humour affleure, je vais vous fredonner quelques données agrégées en la promenade de l’auteur.

Il aime aussi enchevêtrer des considérations sur les réalités qui nous environnent, avec son penchant naturel vers l’acceptation récurrente de la différence et du désordre qui valent beaucoup mieux, selon lui – et je partage -, que les jugements de valeur et les conformismes, surtout dans ce que l’on appelle l’aménagement du territoire.

Dans le Mercantour et les Gorges du Verdon, il vagabonde entre les lumières, les pierres sèches et les contacts avec des agriculteurs qui renouent avec la vente directe, lassés d’être les laissés pour compte d’une marchandisation qui fait la part belle aux intermédiaires.

Dans le comtat Venaissin et aux abords du Mont Ventoux, il grimpe, prend son temps, arpente, observe et reconnaît que les villages deviennent standardisés, que les touristes apprécient pourtant ce qu’ils y repèrent de typique ; il analyse qu’il n’est plus envisageable de produire du vin sur des parcelles réduites, la préférence étant donnée aux coopératives sans relief et insipides.

La traversée des Cévennes et de l’Aubrac, en franchissant le Rhône, lui permet de savourer des espaces que la faune veut reconquérir mais que l’Homme veut s’accaparer, assurant à l’auteur la possibilité de confirmer ses réflexions sur la nécessité de laisser du temps au temps et de laisser respirer les terres et la nature, et de ne pas imaginer, en permanence, de combler les vides.

La poursuite, en Massif Central, par les Monts du Cantal et sa jonction avec le Limousin l’obligent à dénicher quelques auberges, car les nuitées deviennent plus fraîches et obscures, avec une pluie fine et incessante, mais lui permettent d’organiser sa marche en un secteur qui échappe encore aux volontés d’organisation et de structuration pour que la nature suive sa voie.

La remontée par la Touraine et le Lavallois assure que son état physique peut supporter l’ardeur et l’arpentage et lui donne un élan rappelant que rien ne peut être plus consolidé pour aller mieux que de pousser ses limites, même si la consommation d’alcool lui est interdite…, notre auteur s’adonnant à des sirops, avec les regrets d’une vie passée moins rationnelle…

L’arrivée en Cotentin concrétise une traversée personnelle pour retrouver sens à la vie, après avoir failli la perdre, en souvenir aussi de sa Maman aimée, qu’il ne voulait pas cependant rejoindre trop vite, avec l’assurance que l’on peut, en France, rencontrer encore des authenticités, observer une nature plus vierge et développer des contacts personnels, en réfutant les réseaux souvent abrutissants des connections numérisées.

Ce livre se lit comme un nectar qui apaise, comme un plaisir de partage en une soirée amicale où l’on réinvente le monde et il donne une note optimiste pour celles et ceux qui veulent avancer sans être encadrés et qui veulent marcher en donnant libre cours à leur douce fantaisie et non en suivant des pas dictés.

Vive les romanciers voyageurs !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Sur les chemins noirs

Sylvain Tesson

Collection Folio, environ 8€

 

Pharaon, mon royaume est de ce monde, de Christian Jacq

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il peut arriver parfois que l’on soit obligé de se justifier, même en, ce blog personnel de chroniques de liberté libre, pour reprendre l’expression remarquable de Rimbaud…

Quand on me pose la question suivante : quel est le livre, l’auteur, ou le disque ou l’artiste que vous appréciez et/ou que vous détenez et pour lequel vous auriez si ce n’est un brin de honte ou de remords, en tous cas une nécessité d’explication argumentée, je réponds du tac au tac avec feu le chanteur Carlos et avec l’auteur Christian Jacq.

Carlos a chanté beaucoup de refrains sans relief, mais dont nous nous souvenons en permanence et il plaçait un moment de décalage et de gaieté dans la grisaille du quotidien et je conserve, en les réécoutant parfois, les standards de Señor Météo et de Papayou (il m’a fallu grandir pour comprendre les paroles coquines en sous-entendu…) sans me sentir en retrait du culturel sacralisé…

Christian Jacq est repéré comme un auteur facile, qui écrit trop fréquemment, qui ne soigne pas son style, qui raconte des histoires avec des méchants vite cernés.

Je comprends ces réactions mais je ne les partage pas.

Quand je lis Christian Jacq (et ma bibliothèque est pleine à craquer de ses ouvrages), j’ai le plaisir d’une lecture détente et d’évasion, et je me remémore mes promenades en bord de Nil de 1987 et 1997, ou mes lectures de livres d’Histoire de 6ème où je rêvais de me placer sur les traces d’Howard Carter et de Lord Carnavon, en redécouvrant les merveilles de la tombe de Toutankhamon dans la Vallée des Rois, comme en 1922 avec ses épigones.

Je défendrais Christian Jacq en permanence car il donne envie d’aller plus loin et de se plonger dans le fraternel, l’écoute introspective, le partage ou l’exigence de l’effort, valeurs cardinales qui consacrent la règle de Mâat, tellement rappelée par l’auteur en ses ouvrages, et la sagesse inspirée des textes hiéroglyphiques que l’auteur maîtrise totalement puisqu’il est lui-même docteur en égyptologie.

Et ce n’est pas sa propension à l’ésotérisme qui doit contraindre la lecture de ses romans, avec la perception qu’ils enfermeraient la pensée, en la réduisant au repérage que les textes anciens sont forcément des vérités…

On peut parfaitement lire une biographie de Christiane Desroches- Noblecourt (je l’ai fait souvent) en y puisant l’exégèse de la scientifique et apprécier aussi un roman de Christian Jacq, qui associera la fiction avec des analyses de conteur connaisseur qui cerne l’Égypte, à la fois dans ses richesses de patrimoines et de civilisations comme dans les préceptes des scribes et des transmissions d’Empires qui ont duré plus de 3000 ans, quand même…

Dissocier Christian Jacq du culturel ou de l’attractivité sur l’Égypte, en le comparant à un auteur de forfanterie et sans conscience ou rigueur intellectuelles, équivaut à dire que rencontrer Mickey à Disneyland empêcherait de se plonger dans Victor Hugo…

Je trouve ces types de raccourcis inconséquents et même je considère qu’ils sont incitateurs d’une culture de classe et d’expression d’une vérité du beau, de ce qui doit être référencé comme crédible culturellement de ce qui ne le serait pas.

Et comme je n’ai jamais aimé les princesses et princes du bon goût, qui de Télérama aux Inrockuptibles (notamment), décernent des palmes ou des croupières à ce qui est beau ou bon ou ne le serait pas, je vous recommande la lecture de ce dernier roman, dense et foisonnant et qui m’a comblé intellectuellement et m’a transporté en des rivages de dépaysement.

Christian Jacq se place dans le sillage du Pharaon Thoutmosis III, que l’on appellera plus tard Le Napoléon Égyptien, et le livre est écrit à la première personne, avec le Pharaon comme narrateur, ce qui renforce la proximité des confidences avec le lecteur.

J’ai aimé ce livre pour toute une panoplie de raisons :

  • Il montre un Pharaon qui ne voulait pas vraiment régner, mais qui savait que son rôle était déjà dicté ; il ne lui était pas simple de succéder à sa tante Hatchepsout qui s’est imposée comme une femme d’exception en bâtissant le temple merveilleux de Deir el Bahari, à Thèbes, consacré à la déesse Hathor et dont le plafond encore scintillant d’étoiles bleutées me revient encore en mémoire, plus de 30 ans après l’avoir parcouru à satiété…
  • Il présente un Pharaon qui aimait la lecture et l’étude assouvie des textes antiques et qui aurait rêvé de passer sa vie, en bibliothèque et en qualité de scribe ou de manieur de la règle de Thot, le Dieu à tête d’Ibis.
  • Il évoque la force intérieure d’un homme qui détestait la violence, mais qui a accompli plus d’une dizaine de campagnes militaires pour mettre au pas des protectorats entre Liban et Syrie actuelles, qui ne voulaient que renverser la civilisation Pharaonienne et s’emparer de ses richesses sacrées, au bénéfice d’individualités vénales…
  • Il raconte un homme amoureux fou d’une musicienne harpiste, qui deviendra sa grande épouse royale et qu’il associera dans la construction de son temple des milliers d’années, comme son égale et son inspiratrice, pour relier les espaces terrestres au monde céleste.
  • L’auteur sait magnifier cette relation intime et caractérise le féminisme d’avant-garde de cette civilisation où la compétence, la tonicité, la volonté se placent comme des vertus largement supérieures au droit d’aînesse.
  • Il transfigure un homme qui prend le temps aussi d’aller dans les temples, de peindre des hiéroglyphes, de s’inspirer des textes et préceptes de ses aïeux, avant de prendre une décision d’importance et de confectionner un herbier ou de concevoir un carnet de dessin de la flore et de la faune des paysages traversés, qui font encore autorité de nos jours…
  • Le livre associe des personnages d’appui du souverain, qui se méfie des amis faciles et des compliments d’allégeance et qui préfère les communications de celles et ceux qui ne prennent pas de gant, qui parlent des critiques du terrain et qui travaillent sans relâche pour le bien commun, et d’autres protagonistes, certainement un peu caricaturaux, qui présentent les traits de caractère de ceux qui ne pensent qu’au confort individuel, qui ne seront jamais solidaires et qui n’attendent de la vie que la satisfaction du temps direct, au bénéfice de leurs seuls intérêts…
  • Le livre parcourt l’Égypte, en toute son acception du Moyen-Orient actuel et même jusqu’aux confins de la Mésopotamie jusqu’à la Nubie, démontrant son étendue, ses pouvoirs, son inspiration et surtout la consécration de temples majestueux, sans cesse complétés et enrichis, pour saluer la grandeur des Dieux et surtout pour célébrer la nécessité d’un lien indéfectible avec un au-delà qui assure aux présents terrestres un vécu juste et apaisé, qui déteste les avidités personnelles  comme les attaques aux patrimoines comme à l’environnement. Quelle actualité que cette analyse !

Ce livre se place comme une émotion permanente, entre sagesse inspirée pour rappeler les essentiels et plaisirs de lecture dépaysante : on y retrouve la confraternité, l’écoute et la tolérance comme la volonté de se retrouver au bord du Nil pour déguster une perche avec les consécrations monumentales de pierre, en arrière-plan et à perte de vue.

Christian Jacq reste un parfait conteur et un auteur toujours à saluer.

Merci à mon Grand Fils Loïc, pour cette offrande de Noël dernier !

Éric

Blog Débredinages

Pharaon, mon royaume est de ce monde

Christian Jacq

XO Éditions

 

 

Tous les secrets de Lyon et de ses environs par Claude Ferrero

 

Quand on vit à Lyon, que l’on apprécie « sa » ville en toutes ses acceptions, sans pour autant l’idolâtrer béatement, et que l’on désire la connaître plus en profondeur, en ses secrets enfouis, elle qui s’attache en permanence à rappeler qu’elle se veut secrète, souvent en pure communication d’image d’Épinal et sans que cela soit une réalité manifeste, il convient de lire ce livre très bien conçu, associant texte précis et souvent érudit, illustrations savantes et recours à l’anecdote ou à la fantaisie, pour que le bonheur de lire s’affiche avec « le désir d’atteindre le champ de la connaissance », comme le disait Malraux.

On commencera par un hommage à l’Empereur Claude, auquel une exposition est consacrée en ce moment au Musée des Beaux-Arts de la place des Terreaux et que je vous conseille, et qui permit, en « ses fameuses tables Claudiennes (cf photo ci-dessus avec copyright pour le Musée Gallo-Romain de Lyon) », la reconnaissance de l’élection de Gaulois au Sénat Romain.

Quand en ces périodes difficiles, certains imaginent contester le droit du sol ou je ne sais quelle préférence ethnicisée, il est bon de rappeler que déjà, il y a 2000 ans, certains se positionnaient sur le retrait et le repli et d’autres sur l’ouverture et l’enrichissement par toutes les différences…

On se aussi rappellera que tous les 8 septembre les échevins de la Cité, aujourd’hui Conseillers Municipaux, rendent toujours une offrande à la vierge (un cierge et un écu d’or) pour remercier la transcendance d’avoir épargné la ville de la peste. Comme lors de la consécration de la Basilique de Fourvière en 1852, l’édifice n’était pas encore utilisable pour cette date, on décala la célébration au 8 décembre, qui devint, depuis lors, la journée Mariale et le symbole de la fête des Lumières, alors que légitimement la date de référence aurait dû être un 8 septembre… Aujourd’hui il n’y a plus de « procession » des édiles Municipaux, mais le lien le 8 septembre entre le Cardinal et la Ville revêt toujours un cérémonial, même s’il a été laïcisé.

Le Gros Caillou de la Croix-Rousse rend un hommage direct aux Canuts qui s’étaient révoltés pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail, œuvrant ainsi à la première démarche d’action sociale collective, car ce Gros Caillou serait la transformation, par la main de Dieu, d’un huissier qui voulait expulser un Canut qui ne pouvait pas payer son loyer…

Le très beau site de l’Ile Barbe, à quelques encablures du restaurant de l’éternel et immortel Paul Bocuse, renfermerait une part du Saint-Graal, dans laquelle Joseph d’Arimathie (celui qui saluait Indiane Jones pour avoir « judicieusement choisi » la coupe de charpentier dans l’opus III de la Saga cinéphilique…) aurait recueilli le sang du Christ. Les moines de l’abbaye auraient récupéré une partie du Saint-Graal et l’auraient présenté régulièrement aux fidèles, avec le cor de Roland en sus…

Nostradamus aurait professé qu’un Pape nommé Jean serait inquiété fortement en venant sur Lyon, ce qui a entraîné une protection particulière, et plus que resserrée, de Jean-Paul II, quand il est venu à Lyon pour béatifier le Père Chevrier et canoniser le Curé d’Ars, en 1986.

Hippolyre Rivail, enseignant et pédagogue émérite quand il vivait à Lyon se transforme en Allan Kardec à Paris, sorte de druide adapte du spiritisme et des tables tournantes, alors en vogue aux États-Unis ; aujourd’hui sa tombe au Père Lachaise est de loin la plus visitée… Il alimentera pour une large part la légende de sociétés secrètes prenant leur acte créateur en la Cité des Gaules.

Pierre Valdo, bien avant les réformes, a décidé de prêcher le dénuement et la nécessité de porter la parole évangélique auprès des plus démunis, en réfutant les dorures, privilèges et dogmes établis. Il était bourgeois, mais il décida un jour de vendre ses biens, de les offrir aux nécessiteux et de se placer dans les pas de Saint-Alexis, riche Romain qui quitta tout pour mendier et s’afficher avec les « pauvres âmes » ; les disciples de Valdo furent pourchassés pour hérésie, ce qui entraîna toujours une perception que la religion à Lyon ne serait jamais obéissante à Rome…

Jean-Baptiste Willermoz ne vous est pas connu mais il exerça une activité commerciale en jetant les bases d’une franc-maçonnerie directement liée à l’ordre des templiers, en utilisant des rites de somnambulisme et des séances de baquets magnétiques, puisque le magnétisme devait permettre à l’impétrant d’entrer dans une sphère mystique et de communication avec la force des esprits ; nulle ville plus que Lyon ne renferme, en son sein, une franc-maçonnerie aussi active et parfois décriée pour son pouvoir un brin dévorant…

Il est important de se remémorer le passé tragique du 25ème régiment de Tirailleurs Sénégalais qui a résisté héroïquement à une charge d’une division SS les 19 et 20 juin 1940. Les 51 combattants, dernier carré de résistants, ont été sauvagement fusillés et une nécropole nationale commémore leur sacrifice, reprenant le « tata Sénégalais » en murs de terre et pyramides à pieux, à la manière des mosquées soudanaises.

Et c’est aussi de Lyon que vient l’expression « l’hôpital se moque de la charité » puisque l’Hôtel Dieu ne recevait pas les indigents qui étaient seulement pris en charge par un Hospice de Charité, moins équipé et plus proche de l’asile que d’un lieu de rétablissement ; cette moquerie directe s’appréciait donc comme un contexte de classe, car l’hôpital pouvait se moquer de la « gangue » supposée de la charité, en oubliant toute relation solidaire pourtant normalement inhérente aux réalités médicales.

Et l’anarchisme a aussi pris place sur Lyon, dans la foulée directe des idées socialistes utopistes, elles-mêmes puisant dans les combats des Canuts, pour le meilleur avec la programmation de phalanstères et de la réflexion sur les cités idéales et éducatives où chacun pourvoirait aux nécessités d’autrui, comme pour le pire avec l’assassinat du Président Sadi Carnot, à Lyon, par Sante Caserio qui considérait qu’en supprimant l’édile, il vengerait le peuple de l’oppression…

Ce modeste florilège  n’est qu’une humble illustration de la densité des documents réunis dans ce livre qui se lit, avec régal, en plusieurs bouchées fondantes, à la manière d’un saucisson chaud avec un Communard, soit une association réussie de Côte du Rhône et crème de mûre.

Merci à Mon Cher fils, Antonin, pour son offrande de Noël et à qui je dédicace cette chronique.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Tous les secrets de Lyon et de ses environs

Claude Ferrero – Éditions Ouest-France

Pif Gadget : 50 ans d’humour, d’aventures et de BD, de Christophe Quillien

Qu’il est agréable de se remémorer « nos madeleines » par instants !

Je suis de la génération « Pif Gadget » que mon cher grand-père, Henry, m’achetait, chaque mercredi, et me remettait quand je passais le saluer dans son épicerie, pour avoir le plaisir de refaire le monde avec lui, et ainsi de parler résultats sportifs ou d’actualités, ou tout simplement pour lui évoquer mes réalités plus ou moins fastes de collégien…

J’attendais ce moment avec impatience, et je salue aussi la tendresse de feu ma Maman, qui a accueilli les « Artemia Salima » dans un bocal pour poisson rouge (ces petits êtres microscopiques devaient être nourris par une poudre spéciale que Pif plaçait lors de chaque nouveau numéro, ce qui devait permettre leur développement…), a accepté de placer sur la viande dominicale « la plante délice du grand Nord » que j’avais tenté de faire pousser dans un pot… et qui devait agrémenter avec une saveur particulière les mets les plus raffinés ou qui a accepté que je teste, souvent en pure perte, la machine à réaliser des œufs carrés, et qui a souvent condamné des œufs durs qui auraient bien été employés autrement…

Mais le gadget faisait partie de l’aventure de la semaine et d’une certaine ouverture à l’imaginaire ou à la construction d’un paysage personnel, où j’avais l’impression de donner sens à une invention créative, que seuls les lecteurs de Pif pouvaient apprécier et ainsi d’appartenir aussi au socle fermé des initiés…

Parfois les « grands du collège » me regardaient de haut en considérant que ce magazine, issu de la presse communiste de la Résistance et du Groupe Vaillant, était forcément tendancieux politiquement et que du coup je commençais à être embrigadé… J’ai toujours réfuté cet argument, que je trouvais spécieux, car Pif n’a jamais organisé de prosélytisme et s’il proférait des valeurs de concorde, d’entraide, d’universalité humaniste, je m’y suis toujours trouvé bien en phase avec mon enfance qui considérait que la relation à l’autre et la rencontre avec la différence devaient toujours primer sur le jugement de valeur ou la crainte de ce qui n’est pas cerné ou compris.

Mon cher fils, Arthur, m’a offert un superbe livre-souvenir et mémoire, pour Noël et je l’ai lu avidement et en première priorité.

Il est très bien conçu car il évoque tous les personnages des bandes dessinées de Pif, sur toute son histoire (je l’ai lu en permanence ente 1973 et 1981, pour ce qui me concerne) et il est organisé par séquences, entre textes et dessins humoristiques, historiques, d’aventures, d’anticipation ou de regards sur le monde contemporain.

Il met en perspective chaque auteur et chaque personnage, dans le contexte des époques, et avec des illustrations et des rappels des meilleures pages qui assurent au connaisseur de Pif, ce que je me targue d’être un peu, des souvenirs marquants et majeurs, et à l’analyste de la bande dessinée, la capacité de cerner que les auteurs qui ont sévi dans Pif ont développé un talent inspiré, qui a servi de point d’ancrage pour des auteurs contemporains ou pour le renouveau de la bande dessinée sociétale ou décalée.

Mes choix d’expression, en cette modeste chronique, seront forcément partiels et partiaux, mais je voulais insister sur mes préférences de lecture que j’ai retrouvées, à satiété et avec plaisir, en ce livre riche et documenté.

D’abord La Jungle en Folie de Godard et Mic Delinx, page que je lisais en premier et qui m’enthousiasmait. Un humour percutant, un regard sur la vie contemporaine direct, sous prétexte d’évocation d’une jungle où des animaux conversent sur leurs travers et réalités de vie, et une morale totalement déjantée à la fin de l’histoire, en une bulle à droite assurée par des pies, voilà tout ce que renfermait cette BD magistrale !

Joe le tigre ne mange que des pommes, Gros Rino, rhinocéros craintif essaie toujours de lancer des considérations sur tous sujets et Mortimer, le serpent « à sornettes » (oui le jeu de mots me fait toujours rire…) communique des vannes absurdes à chaque instant. Cette bande dessinée ouvre le champ des complicités de Cazenove et Larbier en notre époque, ou de certains sketchs de l’équipe de Groland où l’on n’hésitera jamais à parler des problèmes financiers d’un mille-pattes qui doit acheter tellement de chaussures…

Puis Docteur Justice d’Ollivier et Marcello, qui racontait les tribulations d’un médecin, maître des arts martiaux, affecté à une organisation internationale de santé et qui démantelait, quasi seul, des gangs qui sévissaient pour la contrebande de faux médicaments ou qui répandaient des virus pour prendre le pouvoir. Docteur Justice était mon héros, redresseur de torts, et celui qui permettait de proclamer un monde plus ouvert et tolérant face à tous les fanatismes ; le message peut apparaître un peu puéril ou facile pour celles et ceux qui considèrent que le monde est ce qu’il est, il reste cependant en résonance permanente avec toutes nos actualités.

Et encore « Rahan », le chevelu blond vivant en période préhistorique, de Lécureux et Chéret, agissant avec son coutelas, en rappel des messages de son père Craô, pour aller toujours à la rencontre des autres hommes qui l’intimideront, le pourchasseront, le mettront en pièce, mais qu’il affrontera sans jamais les tuer et auxquels il déclamera sa flamme pour une relation plus apaisée et une union face aux adversités. Et si Rahan savait comme Tarzan, dont il s’inspire un peu-beaucoup, utiliser des lianes et combattre à mains nus des animaux aux griffes acérées et sans blessure autre que superficielle, j’ai toujours considéré que cela ne me posait pas de problème, car Rahan devait poursuivre son destin, envers et contre tout, même les approximations…

Puis Gai Luron de Gotlib, mon dessinateur favori, créateur de ce personnage béat, naïf, souvent inerte, mais toujours calme et pondéré pour toutes les résolutions, et souvent découvreur avant tout le monde de décisions directes et assumées propres à renverser toutes les certitudes.

Quand Gai Luron ramène des champignons et quand on l’interroge sur la réalité ou pas de leur comestibilité, Gai Luron précise qu’il les mange et que l’on verra bien…

Quand il saute en parachute et qu’il hésite à ouvrir son parachute, il se dit qu’à deux mètres du sol, il n’est plus nécessaire de l’ouvrir et que cela lui évitera de le remettre en ordre, il sera déjà plié…

J’ai toujours aimé cette poésie inspirante, proche du « ravi de la crèche » certes, mais qui sait aussi transmettre de l’affection et de la douceur et qui ne fera jamais aucun mal à quiconque, et qui saura aussi être solidaire face à celles et ceux qui se moqueront de lui.

Et Corto Maltese d’Hugo Pratt qui m’a tant fait voyager, dont je découpais scrupuleusement les dessins des moais de l’Ile de Pâques qu’il a parcourue souvent et qui me faisaient tellement rêver, ou qui se promenait dans des lieux d’aventure où je retrouvais les ruines d’Angkor, en me plaçant en son sillage, comme un découvreur qui aurait été le premier à retrouver des sites enfouis…

Et je termine par un hommage à un dessinateur que je reproduisais avec envie, en mes dessins personnels, et dont j’ai appris le décès très jeune, en 1980, à l’âge de 38 ans, en lisant ce livre, Jean-Claude Poirier.

Il était mon scénariste et dessinateur phare, créateur déjanté et ô combien talentueux de Supermatou ou d’Horace, cheval de l’ouest et qui alliait un humour dévastateur, un dessin d’une drôlerie récurrente et un lettrage enjoué et palpitant.

Et j’avais un faible absolu pour Agagax, dit le téteur fou, bébé méchant à souhait et qui se livre à toutes les turpitudes, en rencontrant des camions qui parlent et qui se hissent eux-mêmes comme des personnages à part entière, et où le héros de l’auteur croise des caricatures de personnages de comédies, devenant eux-mêmes des protagonistes de l’histoire.

Un livre réussi, qui m’a fait du bien, qui m’a rappelé de forts bons moments et qui me fait conserver mon âme d’enfance ou d’adolescence que je n’ai jamais vraiment perdue, en tous cas je l’espère…

Merci à Arthur pour son offrande !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Pif Gadget, 50 ans d’humour, d’aventures et de BD, de Christophe Quillien

Éditions Hors Collection

Joe le Tigre de Godard et Mic Delinx et Gai Luron de Gotlib, tous droits réservés

Les Heures Solaires de Caroline Caugant

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous adresse tous mes vœux pour une année 2019 propice, agréable et sereine, appuyée aussi par des promenades littéraires invitantes à la découverte.

Ma première chronique de cette nouvelle année consacre un roman écrit à la perfection stylisée, et mené avec intensité, tant dans sa narration que dans l’enchevêtrement permanent de ses personnages aux fêlures majeures, enfouies pour partie par le temps, mais toujours dévastatrices, car jamais cicatrisées…

Billie est partie de V., village dont nous ne saurions rien, si ce n’est par touches pointillistes, avec sa localisation qui se placerait dans l’arrière pays de la Côte d’Azur et qui s’ouvre entre ruelles, place principale et maisons hautes et peu larges, sur des montées abruptes et sur une rivière à rochers et cascade, appelant aux songes, à la rêverie et où les meilleurs des sentiments peuvent aussi se transformer en tensions, lourdeurs et déchirures…

Elle est devenue artiste-peintre, habite en surplomb du cimetière du Père Lachaise où elle contemple une statue penchée sur une tombe avec deux couronnes mortuaires qui sollicitent son imaginaire et ses bouillonnements intérieurs, et elle croise Paul, son amant, qui ne lui accorde que peu de temps…, mais dont elle paraît s’enivrer avec la passion de l’instant, sans rechercher plus longtemps une volonté romantique…

Quand elle apprend le décès de Louise, sa Maman, affectée en hôpital spécialisé car victime d’une maladie cérébrale, qu’elle n’avait plus vue depuis trois ans, car sa dernière rencontre avait été douloureuse et violente, Billie retourne chercher les affaires de sa mère, apprend les détails de sa mort due à une noyade dans la rivière qui longeait la résidence clinique après s’en être échappée, et elle met le cap pour V. pour assister aux obsèques de celle qu’elle avait quittée, à dix-sept ans, sans espoir de retrouvailles et qui ne l’a jamais vraiment accompagnée et aimée avec la tendresse attendue.

Elle avait reçu un message sur son répondeur de Suzanne, l’amie de Louise, sans savoir comment elle avait pu se procurer ses coordonnées, et elle n’imagine pas ce retour à V. autrement que comme un épisode terminal, avec la volonté de ne croiser et rencontrer personne et même de se camoufler face aux protagonistes du village qui pourraient sensément la reconnaître…

Le cadre de l’histoire est placé, et Caroline Caugant va sublimer par une écriture rare, toujours apurée, toujours limitée à l’essentiel, sans fioriture, avec le choix du bon mot et avec une orchestration minutieuse de sa vocalité, une progression narrative qui vous emportera et qui vous pénétrera. Vous pourrez même – j’ai testé cette réalité et je vous assure qu’elle est plus que convaincante – déclamer à haute voix la musicalité de l’écriture de l’auteure (comme le faisait Flaubert, en son « gueuloir ») et il est évident que son roman trouvera place pour une adaptation filmique, j’en suis certain.

Billie renferme en tout son être une déchirure lourde liée à la perte de son amie intime Lila.

Est-ce que le départ sans retour de Billie, pour Paris, à dix-sept ans, est directement centré sur la douleur du décès de son amie, est-ce qu’elle intègre au fond d’elle-même une perception de culpabilité ? En tous cas, elle considère qu’un nouveau contexte permet, si ce n’est d’oublier ou de se reconstruire, de prendre un nouvel envol et de figer les songes dévastateurs en une part de la mémoire que le temps étiolera…

La cicatrice sur la nuque de Louise, les venues chaque été de l’oncle Henri, le dernier message de Louise avant sa décision plus ou moins consciente d’en finir à l’hôpital où elle demande de protéger un soldat, sonnent comme des messages, des indices, des petits cailloux qui composent une somme d’histoire familiale difficile, complexe, qu’il n’est pas aisé d’analyser de front, qu’il est plus facile de masquer en croyant que le temps fera son œuvre, mais qui doit aussi un jour se dévoiler et s’affirmer en écho, pour éviter des cassures plus denses et encore plus soutenues ou insupportables.

Billie et Lila avaient décidé d’opérer, en enfance, un échange de chevelures et leurs Mamans respectives avaient peu apprécié cet éclat décisif de vie ; Billie avait trouvé une cachette pour conserver quelques mèches de blondeur de Lila et quand, avant de quitter sa maison d’enfance après les obsèques, elle voudra tenter de les retrouver, elle tombera sur un cahier bien ancien, aux écritures soignées mais délavées et son histoire personnelle s’ouvrira sur des connaissances nouvelles qui pourraient expliquer des « choix redoutables » qui pourraient s’égrener sur des générations…

Ce roman inspiré, très travaillé dans sa saveur d’écriture, s’ouvre sur trois profondeurs : celle d’un roman noir où les réalités de vie de personnages croisent les petites lâchetés quotidiennes qui parsèment nos vies et nos mémoires et qui obligent par étapes à des introspections, si l’on veut éviter les dérapages ; celle d’un roman où la génétique pourrait signifier des héritages lourds à porter et que seul le regard incisif déterminé à surmonter les épreuves peut transcender et celle d’un roman porté vers le bonheur des « Heures Solaires », celles qui rayonnent et qui font baigner des moments de tendresses, de jouissance, de ferveur, entre danse avec une robe aux motifs Vichy, plaisir de nager dans une rivière en se laissant emporter par le courant, ou appréciation de la réception de la chaleur en une journée d’été…

Et je salue la création d’une nouvelle collection chez  Stock, dénommée Arpège, ce qui prélude bien à la volonté magnifiée de proposer des livres aux musicalités étonnantes, différentes et aux accords littéraires majeurs. Et je salue aussi la qualité de la conception des livres qui y sont attachés, excellemment mis en valeur et beaux écrins.

Que Les Heures Solaires prennent place en cette collection répond parfaitement de la ligne éditoriale définie, car « la petite musique » de Caroline Caugant sait parsemer des notes virevoltantes où s’agglutinent des rythmes vivaces et intenses, des temps de silence et des portées magnifiées.

Un livre qu’il vous faut vraiment découvrir, lire, écouter, en toute ses musicalités !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Les Heures Solaires

Caroline Caugant

Stock Editions

Collection Arpège

18€

Sortie du livre ce jour, ce qui prouve que 2019 commence fort, avec en plus cette photo collector personnelle, avec l’auteure, en une brasserie Parisienne, en septembre 2016.

Sauvage par nature de Sarah Marquis

J’ai découvert assez tardivement les univers percutants et passionnels de Sarah Marquis ; c’était à Noël 2016, quand un de mes fils m’a offert son livre Déserts d’altitude, où elle raconte avec force, fougue, émotion et partage, les 7000 kilomètres qu’elle a parcourus, à pied, dans la Cordillère des Andes.

Mon fils savait que je ne pouvais être insensible à un périple Andin…, sur la trace des Incas, développé à pied, comme en l’habitude des civilisations précolombiennes.

Sarah est Suissesse, et elle est donc voisine de ma bonne ville de Lyon ; elle s’est donnée comme objectif de parcourir le monde à pied, et ce depuis vingt-cinq ans, elle qui atteint les 46 ans cette année…

Ce livre raconte son périple, en solitaire, de la Sibérie en Australie, sur une période de 3 ans.

Je ne vais pas dévoiler l’intériorité intégrale de cette forte promenade, cela ne serait pas convenable, car il faut suivre pas à pas (et cette acception est à prendre à la lettre) son parcours, qu’elle nous fait ressentir, percevoir ; elle réussit à évoquer son vécu pour que le lecteur se place en son sillage et avance, avec elle, en ses conquêtes, en ses moments de joie, en ses doutes,  en ses craintes et en ses colères.

Je n’ai jamais rencontré Sarah, mais j’espère avoir ce plaisir prochain, car je suis certain de pouvoir dialoguer avec elle avec conviction, car je partage avec elle une volonté ermite de voyageur impénitent qui peut totalement s’apprivoiser à la solitude, mais je n’aurais jamais son cran, ses capacités introspectives pour faire face aux éléments et donner corps et cœur, sans relâche, à sa seule volonté de marcher et ainsi de s’accomplir.

Et pourtant j’aime marcher en solitaire, je parle souvent à haute voix, cela contribue à réfléchir, à se poser, à donner force à l’essentiel et à se retrouver, pour se réorienter, pour fuir les instantanés coupables d’assaisonner des principes édictés que l’on finit par façonner ou auxquels on adhère par facilité…, en oubliant la prise de recul et la nécessaire respiration…

Je vais donc tenter de vous narrer tout le bien que je pense de ce livre mémoire de marche au long cours, de voyages inattendus, et j’espère bien pouvoir croiser Sarah, pour prolonger le débat lancé par cette humble et modeste chronique qui vise cependant à lui rendre un hommage marqué et révérencieux (si, si !) car elle identifie l’essentiel de nos vies : vivre intensément ce qui nous conduit à nous ouvrir à l’autre, pour s’enrichir de ses/nos différences et ainsi construire une émancipation libre.

Sarah aime le thé, il la rassérène, il lui procure un temps de pause et de repli, il pénètre ses entrailles pour un vigoureux appui face aux denses efforts et il lui assure l’équilibre corporel par sa saveur diffusée, en association avec les paysages rencontrés. Je suis aussi amateur et même amoureux du thé, boisson la plus bue dans la planète, après l’eau. Dans nos réalités professionnelles, on vous assène souvent d’un  « voulez-vous un café ? », je n’ai pas de scrupule à boire parfois cette boisson noirâtre, mais sans envie ou aménité. Boire un thé place le temps en suspension, il faut le laisser infuser et attendre ; il permet aussi ce moment de respiration pour se plonger un instant en rêverie ou en contemplatif, ou en révision de ce que l’on a fait ou que l’on devra mettre en place…

Sarah n’aime pas les manques d’élégance, les oublis de la communion et de la concorde, moi non plus vraiment ; elle est capable de se fâcher et de changer de chemin si elle côtoie des personnes qui réfutent de la considérer ou de répondre à une de ses questions, qui se positionnent face à elle en la repérant en position infériorisée, car sa condition de femme ne pourrait revêtir une réelle indépendance… Elle ne supporte pas d’être caractérisée par un jugement de valeur inconséquent sur son expédition ressentie comme saugrenue et inutile ; elle peut même faire face et front auprès de personnes qui pourraient s’en prendre à elle, en violence, car elle sait que si l’on ne réagit pas pour dire que l’on n’accepte pas la désinvolture ou la soumission, la destruction de son ou de notre identité guette…

Sarah sait s’arrêter pour fixer les plénitudes, qu’elles soient liées à la captation d’une si rare panthère des neiges en photographie, qu’elles correspondent à la rencontre avec un nomade, qu’elles s’identifient avec l’immensité du désert de Gobi où l’on fait corps avec la nature sans repérer âme qui vive, qu’elles drainent sur les traces d’un ancien temple dans la jungle Thaïe ou qu’elles s’associent aux retrouvailles avec un petit arbre fétichisé en Australie. Oui quand on se promène, il faut fixer les moments de beauté et se remémorer sans cesse le fait d’avoir fait face à cette beauté magnifiée.

Sarah sait parler des animaux, et notamment des chevaux sauvages ou domestiqués, qu’elle croise en sa longue route ; elle évoque des moments forts avec son chien resté sur place en Suisse et avec lequel elle communique par téléphone, par instants, en ayant la douleur de le savoir si loin et en ayant le bonheur de comprendre qu’il sait qu’elle lui parle en direct.Le passage du livre où elle apprendra sa mort représente des pages de littérature majeures qui portent – par la force des esprits – son D’Joe comme elle l’appelle – très haut son affection pour son chien tant aimé.

Sarah sait évoquer les cheminements intérieurs : elle parle de décroissance, sans considérer qu’elle se place en vérité, elle veut que les peuples de tradition et autochtones puissent conserver leurs rites et leurs communions avec les natures, mais elle ne veut pas replier les développements qui leur procureraient un mieux-être dans la qualité de leur vie quotidienne ;  elle se pose des questions sur la pertinence de sa quête, se distend, se questionne, mais elle va de l’avant, car tout retrait serait aussi une forme de commisération et elle ne peut envisager la vie sans en être actrice et sans s’impliquer pour la rendre plus positive et alerte.

Sarah sait surtout nous transporter pour que nous soyons attentifs à la flore, à la faune, à la communion vers l’autre et pour que nous nous fixions des challenges et pas des limites, des ouvertures et des passerelles et pas des murs ou barrières, et pour que nous participions à notre propre élévation, pour apporter à l’humanisme ce qu’il a de plus précieux, la volonté de découverte, dans le respect de l’identifié différenciée de l’autre.

« Nous vivons sur une même planète de sangs mêlés » disait Victor Hugo, poursuivons le chemin pour aider à construire une relation plus fraternelle, faite d’écoute et d’empathie, en prenant toujours le temps qu’il faut, et en réfutant les mirages des instantanés, qui empêchent les analyses approfondies et réduisent ainsi les temps de rencontre.

Merci Sarah, et au plaisir de pouvoir partager un thé avec vous, et quelques minutes de communication pour assurer « élévation et respiration », comme on dit au Québec, où la relation à l’autre doit toujours intégrer ces deux paramètres si on la veut confiante et intelligente. Beau programme que je fais mien !

Éric

Blog Débredinages

 

Sauvage par nature

Sarah Marquis

Collection de poche, Pocket

Sarah a reçu le prix européen de l’Aventurier en 2013 ! Bravo à elle !

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