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Gâchis à Karachi – OSS 117, de Jean Bruce

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous souhaite une année 2021 apaisante, protectrice en santé, nous permettant, aussi, de reprendre le cours d’une vie la plus « normale » possible…

Question « normalité », je suis toujours en introspection, car je considère que le systématisé rationnel et le permanent « classique » n’ont jamais apporté que la répétition de dogmes, alors que le différent et l’innovant forgent la création, assurent un partage de découvertes.

Question « normalité », OSS 117 – que vous avez forcément apprécié sous les traits de Jean Dujardin, sur le plan filmique – ne répond pas aux critères habituels, se place souvent en contradiction totale avec les attentes et repères, pour orchestrer une personnalité décalée, courageuse, volontariste, souvent iconoclaste, suscitant des débats récurrents pour celles et ceux qui le côtoient en ses aventures.

Pour cette première chronique de l’année, je me place en ses pas, avec la réédition d’un roman de son auteur de référence, malheureusement un peu tombé, injustement, dans l’oubli, Jean Bruce, avec un livre qui se déroule au Pakistan, au tout début de l’indépendance du pays, après la fin de l’Empire Britannique.

OSS 117, alias Hubert Bonisseur de la Bath, passe quelques jours aux Etats-Unis et recroise une de ses ex-compagnes de moments affectifs (Hubert, comme James Bond, collectionne les « conquêtes » pour une durée assez déterminée, et cette forme de phallocratie, sous-entendue, ne constitue nullement un méfait hautain de l’homme dominateur, mais une acceptation bilatérale, avec les femmes rencontrées, de moments de partages égalitaires) , Elaine, qu’il avait dû quitter brutalement, antérieurement, accaparé par une mission secrète qui l’obligea à partir sur le champ.

Il se permet de la séduire, de nouveau, en lui démontrant que l’homme avec lequel elle se trouve ne la mérite pas.

Sans trop de contraintes, peu rancunière du passé avec ce départ précipité proche de la goujaterie, acceptant les excuses d’Hubert, Elaine poursuit la route en direction de New-York, avec lui ; ensemble ils s’arrêtent, en un motel, pour une nuit qui s’annonce pétillante…

Mais Hubert reçoit la visite d’un membre des services secrets, qui savait où il se trouvait – car sa voiture est toujours surveillée – lui demandant instamment de partir, sur le champ, en mission, pour le Pakistan où Mary MacBean, dite Mamie, a disparu, alors qu’elle essaie de négocier la valeur de microphotographies Britanniques recensant les analyses et procédés permettant à un engin, quel qu’il soit, d’apparaître invisible, pouvant ainsi neutraliser aisément des tours de contrôle, représentant une avancée réelle dans la progression des stratégies, notamment militaires.

Hubert reçoit des papiers l’identifiant comme le neveu de Mary, qu’il doit retrouver, car il constitue la seule famille de sa Tantine…

Hubert interviendra, avec cavalcades, dans différentes régions du pays, de Karachi à Lahore, de la frontière Afghane à Peshawar, lieux aujourd’hui signes de terrorismes, d’ostracisme, d’absolutisme religieux et de tensions extrêmes, où tout occidental est honni.

Quand Hubert effectue sa mission, le pays est déjà livré à des trafics, calculs, vindictes et violences.

Hubert va devoir affronter, par deux fois, une relation avec un naja, qu’il retrouve dans son lit d’hôtel et dans un taxi.

Il est souvent mis en difficulté avec des éléments compromettants placés dans ses valises pour qu’il soit confondu par la police locale.

Il se doit de combattre, avec sa savate de boxe française, bien ajustée, contre un homme qui l’écoute attentivement et l’espionne, contre un possible ingénieur Allemand qui semble bien vouloir contrecarrer ses projets et retrouvailles avec Mary…

Il fera face à la chaleur intense et suffocante des avions locaux, des engins de transport du pays, se tiendra en permanence sur ses gardes, car il peut être épié, mis en cause et observé.

Sa rencontre avec Françoise va lui permettre d’affronter plusieurs nouvelles étapes.

Hubert découvre Françoise, comme danseuse de cabaret ; elle se met à ses côtés, à la fois par volonté de protection, partage des connaissances concernant les réalités du pays – puisqu’elle a accompli des missions pour son boss de club – et aussi par plaisir de partager la vie trépidante d’Hubert, pleine d’imprévus, avec des moments de repli doucereux, cependant…

Ensemble, avec des rebondissements et des perceptions mutuelles de trahison potentielle, ils vont avancer dans l’enquête qui permettra d’observer que les services secrets savent manipuler à la perfection, déclamer que rien n’est plus rationnel que l’irrationnel, car si l’on veut s’assurer que des plans de techniques nouvelles ingénieuses ne puissent s’évader, il est impératif de laisser appréhender l’idée que l’évasion est en cours, en la suscitant même…

Hubert, avec tact, élégance, sens de la répartie et de l’humour, à chaque instant, vous associera dans sa quête, au rythme de chapitres enlevés, très agréables en lecture, savoureux dans les chausse-trappes.

Hubert n’oubliera pas d’éviter de se faire abuser par des commerçants peu scrupuleux, par une police aux ordres des castes et n’omettra pas de rester en prudence permanente, car si le Diable se niche dans les détails, il se faufile aisément dans toute son aventure, que d’aucuns voudraient lui voir abandonner ou contrarier fortement…

Un livre irrationnel et subtil, pour une année que je vous souhaite subtile, puisqu’elle sera de facto irrationnelle, et cela a déjà bien commencé, avec une vaccination de 400 personnes en France contre 300 000 en Allemagne, pour la même période… Comprenne qui pourra…

Amitiés vives pour 2021, comme on dit joliment au Québec !

Éric

Blog Débredinages

Gâchis à Karachi

OSS 117

Jean Bruce

Éditions Archipoche  

Le Tableau Papou de Port-Vila de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli

Didier Daeninckx a été victime d’un incendie, plus que certainement d’origine criminelle – potentiellement lié aux menaces d’un individu qui lui aurait reproché d’attenter à « l’honneur » de Faurisson, le négationniste Français qui avait réussi à convaincre Dieudonné de ses réflexions abjectes, et notamment de sa thèse déclamée considérant le journal d’Anne Franck comme un « faux »… – en son pavillon, et, en refaisant ses peintures, il retrouva un paysage à l’encre de chine de Heinz Von Furlau, peintre dont il ignorait tout, certainement comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs…

Il avait acquis cette œuvre pour son support, la couverture d’un poème d’Achille Chavée, surréaliste Belge ayant combattu dans les Brigades Internationales avec les Républicains Espagnols.

Le dessin présente la silhouette d’un homme près d’un navire à quai, avec le ciel froid d’une Ville d’Allemagne du Nord.

Didier Daeninckx se glisse dans la peau de son héros émérite, issu notamment de ses nombreux livres de la Série Noire, l’Inspecteur Cadin, et Didier mène lui-même l’enquête pour cerner le parcours du peintre.

Il va ainsi totalement s’engouffrer dans son histoire et vite repérer que le peintre vaut largement le poète.

Didier se remémore qu’il avait acquis ce paysage lors d’un voyage aux îles Vanuatu (les anciennes Nouvelles Hébrides franco-anglaises, indépendantes depuis 1980), situées aux antipodes, pour prolonger le travail accompli après la publication de son livre important « Cannibale » sur l’exposition de Paris de 1931, où l’on exhibait des « bons sauvages » en provenance de Nouvelle-Calédonie, Kanaks considérés et présentés comme anthropophages.

En se promenant dans les rues de Port-Vila, Didier est « frappé par une sorte de léthargie » qui s’affecte chez les autochtones et dont la réalité est liée à l’utilisation et à l’effet du « kava »(breuvage rituel obtenu par la macération d’une racine de poivrier), que lui-même aura plusieurs fois l’occasion de tester dans ses discussions et contacts à venir…

Au hasard de pérégrinations avec sa compagne, en un entrepôt, il déniche des journaux anciens de Papouasie, à l’époque de la colonisation Allemande, et il tombe sur le motif peint sur la couverture du recueil d’Achille Chavée.

Le commerçant lui précise qu’il avait rapporté l’œuvre intégrée en un coffre ramené de la Ville de Madang, anciennement Wilhemshaven (clin d’œil direct avec le nom de l’actuelle ville d’Allemagne Hanséatique)…

Didier tente de rechercher l’auteur de l’encre de chine et on lui conseille de rencontrer Harry Tirvala, archiviste, qui immédiatement lui parle de la reconnaissance de l’emprise artistique de Heinz Von Furlau., dont il possédait déjà lui-même quelques œuvres.

Tous les dessins du peintre ont pratiquement tous été réalisés sur du papier imprimé.

Didier décide de pénétrer l’univers du peintre qui intègre un parcours tout sauf banal : né en 1889, ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Berlin, ami de Fernand Léger et d’André Derain, ayant certainement côtoyé Apollinaire, embarqué volontaire pour échapper à des difficultés familiales et amoureuses pour la Papouasie-Nouvelle Guinée en 1912, au titre de peintre officiel de l’Empire Allemand pour l’inventaire de la faune, de la flore comme des rites locaux.
Il sera abandonné par ses collègues dans la jungle, sera récupéré par les Néerlandais, neutres au conflit mondial de la Grande Guerre, qui le remettront aux autorités Allemandes, qui l’affecteront assez vite sur le Chemin des Dames, dont on connaît les périls, douleurs et horreurs…

Il utilise aussi la traversée pour peindre tous les hommes d’équipage sans distinction aucune de hiérarchie.

En poursuivant ses discussions avec Harry Tirvala, Didier apprend que Heinz Von Furlau est revenu aux Nouvelles-Hébrides en 1930, sentant que des éléments compliqués se programmaient en Allemagne…

Von Furlau naviguait en 1912 avec un dénommé Rechtig (dont le nom signifie pourtant « droit ou droiture » en Allemand, en commentaire personnel…), un spécialiste des « races dites inférieures » qui s’acharnait à convertir le maximum d’âmes pour le compte de la mission protestante Rhénane.

Mais il ne s’arrêtait pas là, en anticipation des critères dits « aryens » qui seront mis en exergue vingt-cinq ans plus tard, il disséquait des cadavres Papous dans une clinique installée dans la cale du navire, pour ergoter sur de pseudo-critères permettant de s’assurer de la possibilité d’inculquer une once de sens religieux à ces « sauvages ».

Mais en s’approchant en pirogue du bateau en question, un Papou a surpris Rechtig en ses sinistres expériences et a « hurlé » pour prévenir la berge.

Un combat s’est ensuivi et Von Furlau est resté entre les mains des guerriers Abelams, en prisonnier-monnaie d’échange.

Le peintre a utilisé cette période de captivité pour intelligemment représenter des scènes de brousse et surtout des fusains de visages et de scènes quotidiennes.

Didier, qui avait participé avec Tardi à un ouvrage collectif sur le Chemin des Dames, l’a interrogé sur Von Furlau, et il l’a placé assez vite avec ceux que l’on regroupe sous l’estampille de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité en Français) intégrant notamment Otto Dix et George Grosz dont les œuvres décrivent sans nuance et avec force les gueules cassées de la Grande Guerre et les profiteurs de la même période (j’ai chez moi une lithographie de Grosz qui ne me quitte jamais des yeux, c’est mon alerte sur le sens de la vie et du monde) mais il est depuis complètement passé à la trappe.

Puis Didier, lors d’une nouvelle pérégrination de préparation documentaire et littéraire au centre culturel Jean-Marie Tjibaou de Nouméa, retrouve une encre de chine où l’on voit des soldats Niaoulis enrôlés lors de la guerre de 1914 sur le point d’être fusillés ; serait-ce aussi la marque de Von Furlau ?

Didier rencontre son traducteur pour la version Allemande de son livre indispensable « Meurtres pour Mémoire » qui deviendra « Tod auf Bewährung » pour l’appuyer sur l’analyse exacte de la signification de certains mots d’argot Parisien, et il apprend que Von Furlau a été caché dans la demeure du poète Rainer Maria Rike au moment où ce dernier s’associe à la Commune de Munich sur les traces douloureusement planifiées à Berlin auparavant par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Il restait à Didier à cerner comment une encre de chine du peintre avait pu orner le recueil d’un poète surréaliste Belge et aussi à comprendre pourquoi il était retourné en Océanie dans les années Trente.

Il apprendra que Von Furlau a été professeur associé en une des académies d’art en Belgique et que sa femme Jayla était décédée auparavant en Papouasie…

En fin d’ouvrage, le conservateur d’un Musée dédié à Von Furlau, à Berlin, conteste le retour du peintre dans les années Trente aux Nouvelles Hébrides…

Ce livre s’affiche donc de manière plurielle : il représente un documentaire précieux vous permettant de connaître le peintre Von Furlau, ses engagements militants progressistes et son parcours exceptionnel, il est parsemé de superbes illustrations de Joe G. Pinelli dans l’inspiration de Von Furlau, qui constituent un recueil captivant, et bien évidemment il se caractérise comme un roman noir passionnant dans la lignée des analyses sociétales, des connaissances profondes de personnages inspirés et aux parcours de vie généreux, prenants et mêlés au tragique, à la manière de Daeninckx.

Un livre tout à fait original et délicieux dans la lecture comme dans le feuilletage des dessins, et important historiquement.

Est-ce une fiction, est-ce un roman noir prenant appui sur le réel, à vous de juger et jauger, mais en tous cas ce livre ne vous laissera pas indifférent !

Et je félicite Jocelyne, la dulcinée de Didier, qui lit « Erromango » de Pierre Benoît, dont je parlerai bientôt en ce blog.

Éric

Blog Débredinages

Le Tableau Papou de Port-Vila
de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli
Roman noir mis en couleurs par Heinz Von FurlauCherche Midi Éditeur
18.80€

L’homme à l’oreille cassée d’Edmond About

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre, qui date de 1862, et qui n’est pas forcément « dénichable », en dehors des rayons des bouquinistes scrupuleux et investis, que j’ai plaisir de saluer régulièrement, vous saisira fortement, par sa narration enlevée et débordante, son style maniéré, certes, mais renfermant de belles doses d’ironie et d’humour, par sa contemplation, parfois béate, des progrès de la science, auxquels il rattache l’assurance d’un monde plus positif, plus conquérant, oublieux des sacralisations que l’auteur juge passéistes.

L’on sait que l’écrivain, journaliste et polémiste, professait un anticléricalisme assumé, qu’il fut membre de loges maçonniques où il aimait dispenser les principes de la science éclairée face aux obscurantismes repérés chez les hommes de Dieu…

Edmond About avait lu et noté que les zygotes-rotifères ont la particularité de pouvoir survivre, même si leur milieu de vie s’assèche. Lorsque les conditions redeviennent plus favorables, ils sortent de leur léthargie et deviennent de nouvelles femelles qui se reproduisent par parthénogenèse.

Il avait aussi repéré, comme un scientifique qu’il n’était pas, mais qui aimait analyser les dernières découvertes et s’en faire le vulgarisateur, que les tardigrades sont des animaux extrémophiles, c’est-à-dire qu’ils peuvent survivre dans des environnements extrêmement hostiles (températures de −272 à +150 °C et pressions jusqu’à 6 000 bars).

Il avait lu que ces « oursons d’eau », privés d’eau justement et de nourriture, se replient en cryptobiose, ce qui signifie que les processus métaboliques observables ne représentent plus que 0,01 % de la normale (ils semblent donc en état de « mort clinique ») ; ils peuvent demeurer plusieurs années dans cet état, mais « ressuscitent » (le métabolisme repart) dès que les conditions le permettent.

L’homme à l’oreille cassée se place dans ce sillage d’analyses frappantes et imagine que la résurrection, si l’on peut dire, pourrait s’affecter chez l’humain, mais de manière scientifique et doctrinale, et plus en référence à ce qui s’est déclamé 2000 ans plus tôt, en Palestine…

Et le livre ne fait aucune communication anticipée au célèbre album éponyme de Tintin que je relis régulièrement et chéris.

Léon Renault, fils de scientifique, est allé faire fortune et conquérir son avenir, durant trois ans, dans les extractions minières de l’est européen.

Il y a travaillé sans relâche, pour avoir un gain suffisant et pouvoir ainsi demander officiellement la main de celle qu’il aime, Clémentine, mais dont les conditions de rente obligent à ce qu’il lui assure un niveau d’aisance, par ses biens personnels acquis, suffisant, pour pouvoir être comparé au train de vie de sa promise.

Il revient chez lui, chez les siens, à Fontainebleau, avec, dans ses malles, un cadeau pour son père en provenance des biens dispersés du grand savant Humboldt, récemment disparu sur Berlin, et admiré par le père Renault et avec une sorte de momie, qu’il a achetée chez un marchand, qu’il a lui-même récupérée d’une vente organisée par le neveu d’un savant nommé Meiser qui s’était pris de sympathie pour un grognard Napoléonien de retour de la campagne de Russie, arrêté comme espion en Prusse et condamné à être exécuté, dont il fut le traducteur lors de son procès, qui a « gelé » dans sa cellule, et qui considéré comme « mort » par ses geôliers, avait été « acheté » par le scientifique pour des expériences de dissection de cadavre… Excusez du peu en cette narration d’aventure…

Mais le savant Meiser voulait dessécher et non pas disséquer Fougas, le fameux Grognard, pour lui enlever méthodiquement l’eau contenue en son corps, pour le placer en léthargie et pouvoir ainsi le « réveiller »,  le « ramener à la vie » quand les conditions internationales le permettraient, lui permettant d’échapper à la mort…

Lorsque Léon présente sa momie à son retour, il provoque les incrédulités, mais aussi des intérêts passionnels, mais rapidement l’idée d’acheter une sépulture pour l’ancien soldat semble la raison la plus assurée.

Mais en conversant et en écrivant avec des savants allemands et académiques de France, il est analysé la possibilité de « tenter une expérience » de remise en vie.

Au départ, assez émotive et inquiète de cette momie qui pourrait manifester des troubles en la maisonnée, Clémentine en devient la protectrice majeure, elle souhaite ardemment que l’on puisse redonner vie et sens à cet homme, dont la beauté conservée, et la jeunesse de 24 ans, l’ont profondément touchée et peut-être même secrètement attirée. Elle ne se mariera pas, elle n’en démord pas, tant que tout n’aurait pas été fait pour remettre à la vie ce beau jeune homme endormi…

L’expérience s’organise, avec un soin continuel pendant trois jours, pour que la réinjection de l’eau dans les tissus, organes et muscles s’opère sans dommage, progressivement, pour que la température du corps retrouve ses cohérences, pour vérifier s’il est possible que l’état de l’homme ne soit que léthargique et en hibernation et pas en mort reconnue.

L’expérience s’avère concluante et ses péripéties retentissent fortement à l’extérieur du logis Renault.

Mais à l’instar d’Hibernatus dans le célèbre film avec un De Funès et un Michaël Lonsdale, en grandes verves et formes, il n’est pas simple pour Fougas :

  • D’avoir vécu une sorte de nuitée de 46 ans…
  • De retrouver une vie, avec un Empereur adulé, décédé depuis près de 30 ans, et des envies de conquête, de gloire et de combats révolus…
  • De solliciter de reprendre les armes auprès d’un nouvel Empereur (Napoléon III) alors qu’il est un jeune homme de 70 ans civilement, même s’il n’en apparaît que 24 en sa constitution physique…
  • De vouloir considérer Clémentine, comme sa mie et son amour, rappelant celui de sa jeunesse, alors qu’elle est promise à celui qui lui a, sommes toutes, sauvé la vie, ce cher Léon…
  • De tenter de repartir sur les traces de sa vie passée, sur Paris, comme en Prusse, en ne sachant pas comment il sera repéré, reconnu et considéré.
  • Et surtout il lui est difficile de prendre une posture équilibrée, apaisée et nuancée, alors qu’il ne fut qu’homme d’action, feu follet, sans retenue et souvent querelleur et impulsif, en sa vie passée…

Ce livre se lit comme les romans d’aventure Verniens de nos adolescences, mais qui n’a jamais fini de se prolonger, pour moi, et que je retrouve toujours avec autant de bonheur, quand il s’agit de partir en exploration, en découvertes et en surréel, car, bien évidemment ce roman part un peu dans tous les sens et les exagérations, mais l’on se dit cependant que ces choses pourraient bien se produire, et, en tous cas, elles constituent un plaisir de lecture porteur et marquant.

Éric

Blog Débredinages

L’homme à l’oreille cassée

Edmond About

Éditions de l’érable – François Beauval

Déniché pour 1€ à la « bouquinerie de la gare » à Saint-Raphaël ; bonne future pioche pour vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour suivre mes pas…

Tombe d’Edmond About au Père Lachaise, sculpture de Gustave Crauk, mairie de Paris en copyright

Wuthering Ent d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il me faut d’abord commencer par « mon » sentiment d’intrigue, quand j’ai débuté ma lecture de ce livre d’Isabelle Mutin, qui fut « mon » auteure de découverte, en 2020, devenue depuis une de mes auteures de référence et de prédilection, sans allégeance superflue ou flagorneuse, mais en toute sincérité.

J’avais en tête « Les Hauts de Hurlevent » d’Émily Brontë, car la version en langue britannique de cet opus se nomme « Wuthering heights », et j’avais aussi en mémoire le nom d’une plante éponyme dont les feuilles se replient au moindre effleurement.

Mais je pense qu’il n’est pas essentiel de chercher à percer la part de mystère qui s’attache au titre du roman, car il est préférable de s’y laisser pénétrer et conduire, avec ses ressorts oniriques, poétiques, surréels.

J’ai lu le livre, avec avidité, par deux fois successives, mais je le relirai encore, et je suis persuadé lui trouver des charmes, des saveurs et senteurs qui m’auraient échappé la première fois, car ce livre est pétri d’élégances, de suavités et d’originalités.

Tenter une chronique se repère comme une gageure, et j’ai l’impression, en m’y attelant, de tenter un exercice aussi inutile qu’inconsidéré, tellement je vous invite d’abord à le lire par vous-même et à vous en émouvoir !

Je ne vais qu’effleurer, à touches pointillistes, la force de ce roman novateur et construit avec talent et habileté, qui touche et attire.

Camille grimpe une colline, seule, et y rencontre un grand homme, qui dort, avec un corbeau noir sur l’épaule.

La petite fille semble plus intriguée qu’apeurée, et quand l’homme lui propose qu’elle devienne son amie, en jouant à se déguiser en fonction de leurs rêves et inspirations, sans autre recours que la pensée et la force de l’esprit, tout part en enchantement.

Lors d’un vernissage, un tableau attire et semble inviter à replonger en la relation intimiste, et que l’on ne peut pas vraiment rationaliser, de Camille et de l’homme.

Quand Camille reprend l’ascension de la colline, mais qu’elle ne repère plus son ami, elle souffre de cette absence et se sent fortement endolorie.

Dans un café, que j’apprécierai découvrir, de Dijon, une jeune demoiselle souhaite boire une « amentia » (liqueur odorante selon le descriptif de l’auteure), et elle la partage avec un homme aux allures chevaleresques et surannées, qui la rapproche aussi de songes passés (mais sont-ce vraiment des songes…) en ses ascensions de colline, ou en observation passée d’un tableau ; quand la demoiselle chavirera et tombera en pamoison, la différence entre le réel potentiellement vécu et l’appel aux rêves enfouis sera bien ténue…

La partie du roman appelée « La rose noire » m’a enchanté car elle m’a rappelé de manière insistante ma lecture d’adolescent marquante avec « L’écume des jours » de Boris Vian, où son héroïne, Chloé, dépérit si l’on ne lui affecte pas des fleurs qui lui sont nécessaires pour conserver ses instincts de vie.

Ici Camille sait que les choses en seront finies pour elle, le jour où la rose noire qui s’est infiltrée en son être ne fleurira plus.

Mais même si ses temps sont comptés, la force émotive et la poésie ciselée et délicate restent présentes pour apaiser les cœurs et donner relief à tous les instants que l’on doit déployer en profits.

Et l’on poursuit la lecture, bercé par Camille qui « accroche des confidences à un garçon comme on accrocherait des étoiles », par la compréhension de la véritable signification de la chouette de la cathédrale de Dijon, et par la mise en abyme de ce que l’on a de plus cher en pensées et souvenirs pour clôturer son passage, ici-bas, avec un vrai sentiment de plénitude.

Ce livre peut se lire au travers de plusieurs miroirs et s’interprète aussi avec de nombreuses intensités ; pour ce qui me concerne, il m’invite à continuer à rêver, à parler – comme je le fais – à haute voix, à mes chers disparus, par la force des esprits, et à conquérir des territoires différents, que je ne pourrais peut-être jamais approcher en mon réel parfois atrophié, mais que je pourrais toucher, en promenades, par la magie éphémère, mais si puissante, des mots et des images de ce livre et d’Isabelle.

Chère Isabelle, relisez « Songe pour une nuit d’été » du Grand William, vous vous approchez de son univers et je suis certain qu’il vous promènerait avec plaisir en son théâtre du Globe…

Éric

Blog Débredinages

Wuthering Ent

Isabelle Mutin

Les édictions Mutine

12€

Saint-Yves de Robert-Louis Stevenson

 

Ce roman fut inachevé par mon maître conteur ; il est décédé en 1894, à seulement 44 ans, aux Samoa, sans avoir pu le terminer. Il sera clôturé par Arthur Quiller-Couch, critique littéraire et écrivain lui-même, reconnu surtout pour ses grandes capacités de rameur nautique (il n’y a rien de plus sérieux que l’aviron en Grande-Bretagne, surtout pour un intellectuel) et pour ses rôles de mentor de Daphné du Maurier et d’ami, à l’identique de Stevenson, de J.M Barrie, le créateur de Peter Pan.

Stevenson voulait revenir au roman d’aventures avec ses tensions amoureuses, ses péripéties, ses situations souvent rocambolesques, son suspense, son humour, et avec ses narrations historiques jalonnées de nombreuses précisions factuelles.

Il y parvient, avec brio, et ce livre vaut autant le détour que la relecture d’œuvres affirmées comme l’Ile au Trésor ou Dr Jekyll et Mr Hyde, beaucoup plus admirés et célébrés.

On suit les réalités trépidantes, virevoltantes de Saint-Yves, prisonnier de guerre, en Ecosse, de l’armée de Napoléon, juste avant sa première abdication.

Saint-Yves se morfond dans sa cellule, mais il a droit, car il s’exprime aisément en anglais et force des allures de gentilhomme, à des promenades de quasi-liberté en chemin de ronde, à recevoir des visites de personnes, gens de piété, pétris de sollicitudes, qui viennent le saluer, comme certains autres prisonniers, pour quérir un peu de réconfort.

La rencontre, dans ce contexte des visiteuses et visiteurs de prison, avec Flora, ne le laisse nullement indifférent, il en tombe amoureux platonique, vivant ainsi plus facilement sa réclusion forcée, imaginant un espoir de se sentir aussi attiré par celle qui l’a émerveillé.

Il reçoit, comme un coup du sort à multiples détentes, la visite d’un notaire qui lui précise qu’il hérite de la fortune d’un oncle, exilé en Angleterre, plutôt royaliste légitimiste, et qui n’a pas de descendance hormis deux neveux : l’un qu’il a entretenu en permanence et qu’il juge vil et sans aménité, l’autre qu’il ne connaît pas (Saint-Yves lui-même), dont les engagements lui sont contestés, mais qui sait qu’il fut juste lorsqu’il eut à combattre ou décider des suites d’affaires publiques.

Le notaire propose à Saint-Yves de profiter d’une tentative d’évasion, qui se forge, de la prison forteresse, pour venir récupérer son dû, avant le décès de son oncle, ce que notre héros a du mal à cerner car la bâtisse semble infranchissable et qu’il ne sait pas si son départ l’empêchera de pouvoir conquérir celle qu’il aime…

Sans vous résumer les intrigues, ce qui ne serait pas élégant de ma part, mais en vous brossant des moments fugaces,  pour vous suggérer de suivre mes pas en ma lecture, vous pourrez notamment :

  • vérifier que l’amour peut être plus fort que les traditions et pesanteurs, car Flora se sent en confiance, en élans de vie pleine d’imprévus et de fantaisie, en ses discussions avec Saint-Yves ; ce dernier associera toujours poésie et sensibilité pour que sa flamme soit reconnue comme honnête et inébranlable.
  • vous promener sur les traces des chemins des bouviers, dans les campagnes Écossaises, parsemés d’embuches et d’amitiés, de respect de la nature et de refus de toute forme de privilège, engagement récurrent de Stevenson, homme de liberté et vilipendeur de toute forme d’arbitraire.
  • vous retrouver dans la chambre d’un noble et tenter de comprendre que les héritages passés identifiaient des patriarches qui avaient droit exclusif sur l’avenir de leurs propriétés et qui pouvaient aiguiser ou contrarier toutes les réputations…
  • vous faufiler pour éviter les forces de police, souvent mal informées, qui semblent persuadées que Saint-Yves a commis un meurtre en prison – alors qu’il s’est battu en duel pour l’honneur de sa promise – ou assurées qu’il a donné un coup de gourdin sur le chemin des bouviers à un agresseur de ses amis de voyage obligé par volonté de le mettre à mal, alors que la légitime défense peut se comprendre…
  • vous balader en calèche, en diligence, en montgolfière, en bateau de remorquage, en navire, et vivre intensément toutes sortes de moments ébouriffants, où le sort apparaît contraire, où les menaces s’amplifient, où la possibilité de trouver une issue demeure quasi nulle.
  • transmettre des messages réguliers sur la nécessité de travailler pour le bien public, en désintéressement, pour la justice et l’intérêt général, pour la force des convictions des libertés au détriment de toutes les turpitudes et habitudes insupportables installées.

Stevenson se veut républicain et plaide pour un état de droit, avec justice indépendante ; il fustige les dogmes assis et même « rassis » de la Grand-Bretagne Victorienne qui ne s’affiche que pour les soutiens des bien nantis.

Sa volonté qu’un grognard se fasse la belle et échappe aux armées et polices de Sa Majesté, allant même jusqu’à l’amener à composer avec les diplomates Américains, s’affiche comme une vraie parabole francophile de l’auteur, sur sa préférence pour un pays sans couronne, respectueux et enrichi des diversités de tous ses habitants, sans forme de privilège d’aucune sorte. Il idéalise la France, certes, mais il nous invite aussi à l’introspection de nos valeurs.

Ce livre constitue un vrai bijou littéraire, au charme suranné d’une narration stylisée, parfois un brin ampoulée, mais qui permet de transcrire un récit poétique et charmeur, propre à toutes les narrations des récits d’aventures ou de romans picaresques.

Stevenson suit les pas de ses illustres inspirateurs, et parfois même il dépasse et transcende son maître Dickens, et il rejoint aisément les plus belles épopées de Jules Verne.

Mettez le cap pour un récit vigoureux, au rythme enlevé, et vous ne pourrez pas sortir du roman sans connaître son épilogue, emporté que vous serez par un flot continu de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Saint-Yves

Robert-Louis Stevenson, avec un appendice d’Arthur Quiller-Couch

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Laurent Bury, avec une mention particulière pour son travail émérite, qui retrace fortement les langages de nombre de provinces et qui suit le phrasé incomparable poétisé du héros.

Tome III des œuvres complètes de Stevenson

Bibliothèque de la Pléiade

Veillées des îles – derniers romans

Nrf Gallimard

Catriona de Robert-Louis Stevenson

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture estivale des œuvres écrites en Pacifique Sud, en sa fin de vie, par Robert-Louis Stevenson.

N’oublions jamais que Stevenson était francophile, et lors de ma visite au centre littéraire d’Édimbourg, en 2013, consacré aux écrivains natifs Ecossais, la personne-ressource et érudite sur Stevenson que je rencontrais, avait insisté, sur ce point, en me rappelant à plusieurs reprises que Stevenson signait Robert-Louis et non Robert-Lewis.

Il faut croire aussi que Stevenson voulait, ainsi, faire un pied de nez à l’Angleterre Victorienne, puissance impériale et dominatrice, et à sa faconde récurrente pour damner toute velléité d’autonomie ou d’indépendance chez les Écossais.

Catriona est un roman Écossais, même s’il a été écrit aux Samoa, et il intègre de nombreuses communications en style direct, avec une traduction qui respecte les accents et « patois » des différents clans d’Ecosse, permettant ainsi à Stevenson de rappeler la richesse des peuples de la Calédonie historique, pétrie de diversités, mais aussi de luttes souvent fratricides qui n’ont qu’occasionné la mainmise Anglaise sur les territoires…

Catriona se veut la suite d’un roman de Stevenson, Enlevé, qui raconte les tensions et angoisses trépidantes, mais aussi les courages et volontés insondables de David Balfour, vendu comme esclave par son oncle, qui ne voulait pas qu’il réclame ses droits sur le domaine familial à la mort de ses parents, alors qu’il n’avait pas dix-huit ans.

David Balfour a été, si l’on peut dire, sauvé, par Alan Breck Stewart, dont la chaloupe avait été heurtée par le bateau d’esclaves, l’envoyant par le fond.

Alan avait pour mission secrète de récupérer des fonds de son clan, les Stewart d’Appin, dont le chef était exilé en France (la France a toujours appuyé l’Ecosse face à l’Angleterre et Stevenson en a raffermi sa francophilie…).

Mais les esclavagistes, au bateau endommagé par les heurs avec la chaloupe, pouvant continuer à naviguer, avaient eu vent qu’Alan avait de l’or et avaient décidé de l’assassiner.

David prévint à temps Alan et se rangea de son côté.

Le capitaine du bateau esclavagiste avait proposé à Alan de le débarquer sur une côte à proximité des territoires d’Appin, mais en se rapprochant de la terre le bateau heurta un récif et sombra.

David put rejoindre à la nage le secteur de Mull, où Alan l’avait précédé, et ils devaient se retrouver chez l’un des parents d’Alan, James Stewart des Glens.

Sur sa route David croise Glenure, un agent du roi, qui avait pour objectif d’expulser les résidents qui occupaient les terres confisquées du clan d’Alan.

Glenure fut assassiné par un coup de feu tiré d’un bois ; David prit la fuite, d’abord pour rechercher l’auteur du méfait, puis fut rejoint par Alan.

Les coupables repérés du forfait étaient donc James Stewart des Glens, Alan et David, ces deux derniers ayant démontré leurs potentiels aveux par le fait d’avoir disparu et en « ayant accepté » d’être fugitifs…

Une récompense fut promise à qui arrêterait le trio.

David finit par rencontrer un notaire qui le rétablit dans ses droits patrimoniaux, et prit fait et cause pour lui, assuré de son innocence.

David aida Alan à quitter l’Ecosse mais voulait témoigner de l’innocence de James Stewart des Glens, qui fut arrêté et mis en prison, pour son procès, et lui éviter la peine capitale promise.

David désirait rencontrer le Procureur du roi, Prestongrange, pour lui évoquer son témoignage.

En chemin il croise une très belle jeune fille, digne et forte, qui allait rendre visite à son père emprisonné, don le nom de clan était proscrit depuis des lustres.

La jeune fille souhaite acheter du tabac pour son père mais n’a pas pris d’argent ; David insiste pour lui venir en aide, et ainsi pouvoir avoir le plaisir de la revoir, puisque cette jeune fille ne souffrirait pas de posséder même une petite dette…

David est subjugué par sa beauté et la retient en ses yeux, et il ne peut plus s’en détacher.

Le canevas du livre se repère défini ainsi, avec de multiples aventures qui vont s’enchevêtrer, organisant ce roman à tiroirs, avec plusieurs épisodes mariant le suspense, la tension, l’humeur et l’humour, et la galanterie amoureuse ou romanesque, avec un charme un brin suranné, mais très poétisé :

  • Prestongrange est vite convaincu par le témoignage de David, mais il lui demande de considérer que la raison d’Etat, qui doit décider de la mort d’un homme de clan hostile au roi, ne peut être contestée, et qu’entre la justice et la puissance, l’autorité aura toujours avantage…
  • Les filles de Prestongrange deviennent les confidentes de David, qui s’essaie à plusieurs reprises, à plaider pour la reconnaissance de l’innocence de Stewart et l’une d’entre elles, qu’il va accompagner en promenades récurrentes, lui donnera des conseils pour que sa flamme pour Catriona soit partagée, tout en espérant que David lui témoigne toujours une amitié réelle et solide.
  • David sait qu’il est suivi par les agents du roi ; il est même provoqué en duel au moment où ses racines et clans sont insultés, alors qu’il ne sait pas escrimer, mais comme il est tombé sur un gentilhomme qui refuse un combat inégal, il s’en tire avec de simples contusions…
  • Il est clair pour les officiels que David ne réfutera jamais sa volonté de témoigner en faveur de Stewart à son procès, alors il s’agit de le faire taire, de le mettre en sécurité sur une île aux quatre vents, où seuls les fous de Bassan prennent repos, en attendant que le procès passe…
  • David finit par échapper à ses geôliers, traverse la mer dans des conditions épiques et arrivera au procès en son dernier jour…
  • Catriona doit embarquer pour la Hollande, David l’accompagne, car il pourra à la fois pourvoir aux intérêts du clan d’Alan, avec ses liens avec la France, et aider Catriona en sa volonté de défendre les idéaux de ses familles, même si elle est consciente que son père, emprisonné, a pu les trahir pour recouvrer sa liberté récente…
  • David sauve Catriona de la déchéance, car il est imaginé qu’elle continue un voyage sans le sou et sans repère ; il la prend sous sa protection et ils occupent deux chambres contiguës, alors que David s’inscrit à l’université et que Catriona devient sa dame de compagnie et de promenade, David lui apportant confort, gîte et couvert, en une réalité platonique qui met à mal les sens des deux jeunes…
  • Le retour du père de Catriona se livrant à une sorte de chantage avec David, entre son appui financier direct et le fait de livrer publiquement qu’il aurait déshonoré sa fille, entraîne de vives péripéties et l’obligation pour David, en retrouvant Alan, de sauver sa réputation, de faire reconnaître la dignité de Catriona, de lutter pour la sauvegarde des clans des Highlands, quand le père de Catriona voudra livrer David et Alan aux autorités anglaises…

Ce livre se lit comme un roman d’aventures picaresque et – si l’on peut parfois le trouver un peu apprêté et aux poncifs sur l’orgueil, l’honneur et le devoir, un peu trop marqués  – il nous faut se rappeler qu’il se place avec une histoire romancée du XVIIIème siècle, où les formes maniérées avaient une importance majeure dans les relations humaines. Ceci dit je plaide toujours pour le respect et l’élégance des formes, en permanence.

Ce livre parle de justice, avec sa confiscation par les puissants et les autorités qui font fi des respects de la défense ou du contradictoire ; ce livre parle d’amour et plaide, avec force, pour l’indépendance des sentiments et le consentement éclairé du promis ou de le promise ; ce livre parle du droit des peuples et des populations à disposer d’eux-mêmes pour réfuter les dominations ou les obscurantismes.

Clairement ce livre s’affiche avec une forte modernité, car les combats pour la justice, le libre arbitre et le refus de soumission demeurent totalement actuels, ici et ailleurs !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Catriona

Robert-Louis Stevenson

Traduction par Marc Porée

Veillées des îles – Derniers romans – Œuvres III – Bibliothèque de la Pléiade – Nrf Gallimard

« To travel hopefully is a better thing than to arrive ! » ; Stevenson (Virginibus Puerisque, 1881), citation de référence pour moi !

Photo de Stevenson, bedetheque copyright

Ile de Mull, chère à Stevenson, et évoquée dans Catriona, photo, copyright Télérama

L’appel de la forêt de Jack London

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne suis pas de nature nostalgique.

Je regarde le passé avec la lucidité de ce que j’ai pu faire de positif et d’apprécié et avec l’obligation, sans délectation morose, d’un retour introspectif face aux contraintes que j’ai pu vivre ou créer, mais je préfère avancer et entreprendre que de revenir en récurrence sur ce qui a été fait, et qui de toutes façons ne peut se réécrire…

Il reste que, de retour estival dans ma maison familiale de l’Allier, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque d’adolescent un livre d’un de mes auteurs favoris et fétiches, dans la collection « 1000 soleils » de Gallimard qui m’enchantait, car elle associait objet de qualité et assurance de lecture mise en perspective par des notices et cahiers complémentaires.

Je vous l’ai déjà dit, j’ai toujours été porté et bercé par les auteurs-voyageurs et découvreurs et je me transportais sur leurs récits en me considérant comme partie prenante des personnages et de leurs aventures.

Et cette reconnaissance pour les écrivains avides de grands espaces et de chevauchées m’est installée et récurrente, et je ne peux que louer mes lectures de Jules Verne, de Stevenson et de Jack London et m’incliner à satiété devant leurs œuvres et leurs narrations toujours précises, ciselées, profondes et inspirées.

Jack London a eu une vie courte mais frénétique.

Il a été marin, chercheur d’or, employé dans une blanchisserie et il s’est tourné vers le journaliste et l’écriture pour décrire les conditions de vie des humbles qu’il savait difficiles, rudes et souvent déplorables mêmes ; il participa aux premières grèves ouvrières, se forgea des convictions socialistes et se suicida à quarante ans par la perception qu’il ne pourrait suffisamment apporter pour construire de meilleurs idéaux.

J’ai toujours une pensée pour cet homme à l’œuvre prolifique réalisée en très peu de temps et qui était toujours torturé par l’insuffisance qu’il constatait pour améliorer le sociétal, alors qu’il ne pouvait pas tout porter sur lui, même s’il s’investissait sans compter, avec – comme souvent – les critiques de celles et ceux qui trouvent toujours que celles et ceux qui s’engagent n’en font jamais assez… et qui reçoivent plus constamment des méchancetés que celles et ceux qui restent à quai, stoïques…

Céline aimait dire : « soyez certain que ceux que vous aiderez et appuierez ne vous seront jamais en reconnaissance et vous reprocheront souvent de ne pas avoir assez fait… » et il parachevait par cette formule : « Si les gens sont si méchants après votre aide, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent… »…

Il est toujours utile d’avoir en tête ces citations et analyses pour rester solidaires et ne jamais avoir d’illusions, en restant désintéressé et assez flegmatique.

« L’appel de la forêt » est un livre dense, rude, impitoyable et flamboyant.

Buck, chien magnifié issu de Terre-Neuve et de Colley-Ecossaise, suit son notable de maître et est apprécié de ses enfants, il mène une vie respectueuse et sans heurs.

Mais nous sommes en cette fin de dix-neuvième siècle, où la ruée vers l’or oblige à conquérir des espaces sauvages et inhospitaliers, et il faut des chiens, des chiens ardents et forts, pour porter le matériel et affronter les climats arctiques de l’Alaska ou du Klondike.

Buck, comme beaucoup de ses congénères, va être livré par un des domestiques à un trafiquant et se retrouve, ballotté par un voyage sans fin, enfermé en une cage – même s’il ne s’est pas laissé faire et qu’il n’a fini par stopper le combat que par l’assaut de multiples coups de gourdin des kidnappeurs sur son échine – propriété, de deux hommes qui assurent le trajet postal entre les poches de métal jaune et l’Amérique « civilisée », pour que les familles aient des nouvelles de ceux qui s’escriment à trouver des pépites pour un potentiel sort économique plus aisé…

Perrault et François, Canadiens aux résonances francophones, deviennent les propriétaires de Buck et ils l’intègrent en leur équipage-traîneau où il court sur les terres enneigées et gelées, porté par le chef de meute.

Les mushers employés de poste reconnaissent vite que Buck sait s’adapter, sait avancer, sait donner toute sa fougue et s’intégrer dans le groupe de chiens, mais ils repèrent vite aussi qu’il n’accepte pas d’être domestiqué par les autres chiens, qu’il n’abandonnera jamais sa part de pitance et le lieu où il se reposera, qu’il sait vite ruser pour éviter les coups ou ne pas se faire prendre quand des victuailles sont dérobées…

Spitz le chef de meute analyse vite que Buck sera un adversaire redoutable et qu’il voudra prendre sa place ; la lutte entre les deux chiens deviendra cruelle et sauvage ; Spitz possède la supériorité de l’expérience, le respect de ses congénères et la place de leader, mais Buck a compris que s’il ne lutte pas et ne combat pas, il sera toujours mis en tension et en peine, alors il rend coup sur coup.

La description de London, lorsque Spitz et Buck se font face à face, sous le regard de chiens affamés appartenant aux orpailleurs ou sans maître, se place comme un récit étincelant, d’une cruauté bestiale, où Spitz comprend qu’il va être vaincu et dévoré par ceux qui attendaient que le combat désigne un vainqueur.

Buck devient chef de meute, mais Perrault et François ont atteint leurs objectifs, et Buck est vendu, comme les autres chiens, à un équipage mal préparé, visiblement en volonté de conquérir territoires et fortunes, mais désordonné et sans expérience.

Une femme et deux hommes constituent un attelage inconséquent, aux bagages trop lourds, qui font chavirer le traîneau souvent ; tous les trois n’écoutent pas les conseils de ceux qu’ils rencontrent et ils finissent par fouetter en violence absolue leurs bêtes, non nourries, pour tenter d’atteindre leurs buts et conjurer le sort.

Buck n’en peut plus, et alors qu’il semble rendre l’âme et qu’il ne veut plus avancer, sentant que la glace où veulent s’aventurer les membres de l’équipage se repère trop friable, est « sauvé » et racheté par un homme, qui aime les chiens et qui connaît leur valeur et leur endurance, Thornton.

Buck sait qu’il doit la vie à cet homme qui le prend en affection et panse ses blessures et lui permet de se reconstituer.

Il sera l’ami fidèle de cet homme, mais ne sera jamais en perte d’indépendance, car il a connu de tels traitements et vécu de tels dangers, qu’il ne peut être que dans la méfiance…

Thornton et ses associés essaient de redécouvrir un endroit isolé, où un chercheur d’or passé aurait eu la main heureuse, mais dont l’atelier aurait été perdu de vue ; ils finissent par retrouver l’endroit béni, et Thornton sait que sa vie fut sauvée, en cette expédition, alors qu’emporté par des rapides, Buck, encordé, a tout fait pour l’agripper et le ramener sur la rive.

Mais Buck entend des cris, des hurlements et l’appel du loup l’attire, et quand il rencontre un loup sauvage, ils se montrent les crocs mutuellement, mais finissent par s’enfouir ensemble dans l’épaisseur naturelle et à s’apporter du bien commun.

Quand Buck revient sur le lieu de redécouverte d’orpaillage, il constate un désastre car une tribu indienne a décimé Thornton et ses associés, en un carnage funeste, mais l’or crée l’avidité et la violence et le territoire appartient aussi aux esprits des anciens… ; Buck fonce dans le tas et met en déroute les indiens interdits, et Buck sait que sa vie passe par une réponse à l’appel de la forêt…

Ce livre n’est pas seulement une ode à l’amitié entre homme et chien, à la chevauchée compliquée et tendue dans les grands espaces, à la reconnaissance de l’instinct de survie qui fait accomplir parfois les cruautés les plus insoutenables,  il constitue une parabole entre vils instincts et capacités de rédemption.

L’homme peut à la fois être voleur, trafiquant, s’enrichir sans vergogne, assurer des violences sans remords, mais il peut être aussi à l’écoute, capable de justesse et justice, accomplir des exploits et des expéditions insensées et reconnaître les bienfaits des amitiés et affections

L’animal, ici le chien ou le loup, peut sauvagement et cruellement assurer sa place de chef de meute, peut ruser et mettre à mal toute concurrence, mais il peut aussi s’intégrer comme un compagnon solidaire, donner le meilleur de lui-même pour atteindre les objectifs assignés par son maître et ne pas hésiter à répondre à son appel, quand il est en danger.

Ce livre est dense car écrit avec une énergie qui tient en permanence en haleine.

Ce livre est rude car il ne fait jamais de concession ; les hommes et les chiens vivent, trébuchent, s’affaissent, deviennent sournois, en gardant intacte l’atteinte de leur but.

Ce livre est impitoyable car la violence et la cruauté sauvage s’y développent, comme la restitution du réel des conditions de vie des conquérants du Klondike et de leurs frères chiens de traîneau.

Ce livre est flamboyant car il nous emplit d’émotions, de forces et de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’appel de la forêt

Jack London

Traduit de l’anglais par Madame de Galard, comme évoqué sans « prénom », en cette édition…

Cahier réalisé et illustré par Bernard Planche, avec des thématiques assez pro-chasse et peu écologistes, ce qui prouvent que les préoccupations étaient différentes en 1976, même si les Inuits chassent pour vivre…

Gallimard, « 1000 soleils », collection personnelle de 1976, donc collector…

Photo de Jack London : linternaute copyright

Le diable dans la bouteille de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture concernant le troisième tome des œuvres complètes de Stevenson, de la bibliothèque de la Pléiade, qui intègre toutes les pépites qu’il a écrites, en sa fin de vie de Pacifique Sud, auprès des populations Samoanes qui le considéreront toujours comme leur allié et leur appui.

Stevenson se permettra de transmettre à des journaux anglais sa vision du colonialisme Victorien, apportera sa contribution pour que les populations locales s’autodéterminent et disposent d’elles-mêmes, avec des couplets acérés sur l’insupportable dogme établi sur la primauté des principes « civilisateurs » Européens ou sur la non capacité des gouverneurs Britanniques à reconnaître la profondeur des cultures autochtones…

Au sein d’un recueil joliment appelé Veillées des îles s’insère une nouvelle très Stevensonienne, avec une narration onirique, fantastique, mais aussi très profonde sur la perversité des âmes et consciences, enchaînant une déclamation sur la nécessité de conserver en permanence son libre arbitre et la maîtrise de son destin, réalités qui n’apparaissent jamais simples puisque la vie est aussi faite de compromis, compromissions, fuites, erreurs, accommodements à nos fêlures et capitulations récurrentes aux autorités…

Cette nouvelle s’appelle Le diable dans la bouteille.

Sur l’île d’Hawaï, vit Keawe, sans autre chose que de modestes sous en poche et des perspectives d’avenir difficiles à cerner…

Il rencontre sur les hauteurs de l’île, un homme résidant dans une maison cossue, quasiment un palais, et ce dernier l’apostrophant, Keawe reconnaît qu’il aimerait bien vivre en un endroit de cette nature.

L’homme lui précise qu’il peut lui vendre une bouteille magique qui lui permettra de réaliser tous ses vœux, mais il lui faudra céder la bouteille avant sa fin de vie, car sinon il périrait en enfer et y brûlerait pour l’éternité… ; il ne pourra, de plus, jamais revendre la bouteille pour un prix supérieur ou égal au prix de son achat initial, sinon la bouteille restera collée à son propriétaire sans pouvoir le quitter, le menaçant des terreurs du Diable…

Keawe consent à acheter la bouteille cinquante dollars, mais en quittant l’homme et sa riche demeure, il vérifie, en laissant la bouteille par terre, en de multiples endroits, qu’elle est bien en capacité de rejoindre sa poche de veston, instamment, sans autre intervention…

Mais Keawe ne veut pas s’en laisser compter et finit par vendre la bouteille à un antiquaire, intéressé par son verre rare, pour le prix de soixante dollars, empochant par là-même une plus – value par rapport à son achat initial, puis, regagnant le bateau où il travaillait, il se rend compte que la bouteille est arrivée avant lui, en sa cabine, en son coffre…

Keawe analyse alors les pouvoirs magiques et magnifiés de la bouteille et décide de se faire construire une belle maison, et d’y demeurer en profitant de la vie, même si son nom « Bright House » pourrait symboliser des flammes potentielles moins attirantes que les paysages d’Hawaï…

Il rencontre une jeune femme Kokua et leur amour sacralise la joie et le bonheur de douceurs communes, comme du plaisir de vivre en un lieu à eux, ravissant et digne des Princes.

Mais Keawe est rongé par la détresse, car il ne peut pas ne pas songer à la nécessité de se séparer de la bouteille et du coup il devient taciturne et tendu et l’œil du Diablotin dans la bouteille semble le narguer.

Il livre le secret de la bouteille à Kokua qui imagine la possibilité de l’acquérir pour elle-même, en faisant croire à Keawe qu’elle a trouvé un autre acheteur…

Keawe, qui reprend sens à sa vie, repère aisément que Kokua ne sourit plus, et ne se positionne qu’en déchirure, et il comprend qu’elle s’est sacrifiée pour lui, par amour.

Je ne vais, bien évidemment pas, vous raconter la fin de cette histoire, mais je ne voudrais pas que vous la considériez seulement comme un conte un peu simpliste, car elle renferme une vraie et forte parabole sur les natures humaines :

  • La possession exprime t-elle la quintessence du bonheur ? Si pour Stevenson, comme pour vous et moi, il est évident qu’il convient d’avoir un minimum pour la décence de nos existences, il pourfend tous les excès, les apparences, les signes extérieurs de richesse…
  • La magie permet de créer des illusions, des manipulations, des perversités ; elle doit rester un émerveillement, pour Stevenson, et ne pas ouvrir des boîtes de Pandore, car la vie peut être faire de hasard et de décalages, mais elle ne repose pas sur des chimères, ou sinon le socle des fondations deviendra bien friable…
  • L’amitié et la concorde avec son prochain obligent à dire le vrai, tout le vrai, et de ne rien cacher des vices enfouis dans une communication, car sinon le pacte du sensible, du fraternel et du solidaire s’évanouit. Aujourd’hui tous les commerciaux ne disent pas tout et maquillent les réalités complètes pour séduire le chaland. Stevenson accepte les omissions et les mensonges, car la vie est aussi faite de contradictions et tout ne peut être dit, mais il n’accepte pas que leurs utilisations soient faites pour de vils enrichissements financiers ou pour créer des détresses volontairement, en faisant fi des moralités et des humanités. On peut se tromper ou tromper, mais on ne doit pas tromper pour s’enrichir aux dépends d’autrui…

Cette nouvelle se place comme une source bienfaisante, car elle donne envie de voyager, de vagabonder, de rencontrer son prochain éloigné culturellement, en le respectant, en acceptant un dialogue consommé égalitaire, en ne recherchant aucun autre profit que le plaisir du débat commun sans matérialisme, sans faux-semblant, sans factice ou circonstancielle pseudo-amitié. La vraie amitié est inébranlable et désintéressée.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le diable dans la bouteille

Robert-Louis Stevenson

Nouvelle intégrée dans le recueil Veillées des îles – Derniers romans édité par la bibliothèque de la Pléiade (références complètes citées dans ma précédente chronique).

Photo de Stevenson et de sa famille, avec ses amis Samoans, copyright Culture Club et Financial Times

Le creux de la vague de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, de retour de vacances estivales, j’ai l’immense plaisir de vous proposer, comme première chronique de « rentrée », mon enivrement en les derniers romans de Stevenson, que la bibliothèque de La Pléiade permet maintenant de connaître, avec un appareil critique érudit et pédagogique, et que j’ai lus, avec enthousiasme, entre Bretagne et Méditerranée.

Certes, je vous le confie une nouvelle fois, je ne suis pas totalement objectif, car je voue une vénération pour Stevenson, qui fut une de mes révélations littéraires adolescentes, et dont la courte vie, de quarante quatre ans, s’est toujours calibrée en engagements porteurs, en intégrant la psychanalyse en ses personnages, en variant les genres, en défendant toujours les idéaux d’une Ecosse autonome, en devenant un farouche partisan de l’indépendance des Samoa comme des territoires du Pacifique Sud, pourfendant le colonialisme Britannique triomphant Victorien.

Il est enterré aux Samoa, et je me suis toujours dit que j’irais le saluer et m’incliner sur sa tombe, un jour, comme quand j’ai arpenté ses souvenirs sur Edimbourg, en suivant ses pas, en 2013.

Ce livre, Le creux de la vague, est un roman de déchirures, et pourtant où apparaissent à foisons le besoin de rachat, la nécessité de plénitudes, le combat permanent entre forces du mal et de tension avec la volonté de rester honnête, en des esprits torturés qui ne se sentent jamais en phase avec les lois et règlements, qui jettent un regard pessimiste sur leurs passés et qui attendent, sans y croire vraiment, la délivrance par la chance ou la mort…

Tout commence à Tahiti où trois compagnons, qui ne forment ni une amitié, ni une communauté, traversent une épidémie ravageuse (tout ressort avec nos réalités rudes ne serait que fortuite) et sentent leur fin approcher : l’un Capitaine de navire, ainsi nommé, reconnaît avoir mal gouverné sa dernière affectation par armateur et avoir laissé tomber en chavirage son équipage et ses passagers ; l’autre, Herrick, ancien employé et étudiant sur Oxford a quitté sa famille pour tenter de conquérir la fortune et, comme il n’a jamais abouti, rumine ses déceptions et déclame, en délectation morose, qu’il n’est qu’un raté avéré ; et le dernier, Huish, qui n’hésiterait pas à recourir à la violence, a toujours fait partie des coups louches et n’imagine pas une vie sans continuer combines et lâchetés…

Pour éviter un emprisonnement sur Papeete, car leurs méfaits ou larcins semblent avoir été identifiés, il leur est proposé par le Consul de France, d’accepter de partir avec un bateau affrété, dont l’équipage directionnel a succombé à la maladie, dont l’embarcation peut encore être infectée, avec un équipage de marins Canaques, que le Trio, comme le Consul, assimilent à de la main d’œuvre négligeable et au caractère sauvage tribal…

Le capitaine accepte de prendre en main le navire et imagine assez fortement mettre le cap pour le Pérou pour vendre son équipage et faire du commerce illicite.

Huish est partant et Herrick s’estime dépassé, ne veut pas s’embarquer en cette voie, mais ne rechigne pas de s’y rendre cependant, faute d’autre possibilité…

Le Capitaine et Huish s’enivrent de caisses de champagne présentes à foison dans la cargaison et se désintéressent de la navigation et de l’équipage ; seul Herrick, reconnu comme le Bon Blanc, essaie de maintenir le cap et de partager les vivres avec tous les hommes du navire.

Par total hasard ils atteignent une île non répertoriée et analysent vite qu’elle est habitée et qu’elle renferme certainement des possibilités pour « se refaire », comme on dit, sans vergogne, en langage de piraterie.

Le « responsable » de cette île, Attwater, vit en autarcie, et les rares personnes qui forment communauté avec lui, et qui ont échappé à l’épidémie, se placent sous son commandement absolu, lui font don total de leurs âmes et corps ; on apprend vite que l’île regorge de perles de corail, que la richesse commerciale de toutes les pêches accumulées lui donne une apparence émérite de trésor flottant.

Le Capitaine et Huish imaginent rapidement conquérir l’île et se l’approprier ; Herrick est partagé entre son âme affolée qui lui rappelle de ne pas utiliser violence et trahison et son envie d’avoir enfin les moyens de dire à ses proches en Grande-Bretagne qu’il a réussi, et auxquels il enverrait un premier mandat…

Ce roman court et très ciselé développe six idées, très souvent reprises et magnifiées par Stevenson, et qui lui donnent une aura d’auteur engagé et visionnaire :

  • le combat inhérent à chacune et chacun d’entre nous, entre notre part de Docteur Jekyll et celle de M. Hyde, l’un de ses romans les connus, où s’entrechoquent, en nos consciences, la décision de rester fidèle en amitié, quelles que soient les déceptions possibles et passagères de ces relations, et celle de vivre de manière opportuniste, en traçant sa voie, sans se considérer en liaison avec qui que ce soit ; pour ce qui me concerne, fidèle à Stevenson, je ne dénigrerai jamais une amitié, surtout quand l’ami se trouve en tension…
  • la nécessité d’accomplir son destin en le partageant solidairement avec celles et ceux qui ont contribué à le mettre en scène, ou en s’accaparant tous les mérites, en s’affectant la part léonine : Herrick incarnerait la vertu du rachat et la résilience et Huish porterait l’absence d’état d’âme, et l’humain classique, qui oscille entre les deux réalités, prendrait la voie du Capitaine…
  • la reconnaissance que l’on peut s’enrichir des différences de l’autre et qu’il n’existe pas de vérité unique ou de domination et ici, Stevenson, plaide pour la concorde et un humanisme authentique.
  • la décision de s’assumer, par delà ses propres limites , ou de ne retenir que les bons côtés de soi-même, en oubliant ce que l’on réalise de néfaste, même par non volonté ; en ce sens Stevenson utilise le recours psychiatrique en imposant un message sur la nécessité de se regarder en face, et ne pas se représenter qu’avec un seul message positif et fluide, avec toujours la bonne face…
  • la volonté de pourfendre tous les colonialismes et il écrivait en 1894… Il fut longtemps un précurseur et il a souvent été moqué par sa facilité à reconnaître tout homme en égal…
  • la capacité à écrire une histoire où l’on ne sait pas où l’on va et où l’on arrivera, considérant que la vie est toujours faite d’incertitudes, de choix souvent ratés et de compromissions plus ou moins viles, mais en conservant intacte la volonté d’espérance et d’amélioration humaniste…

Un livre à lire en cette rentrée où l’individuel prime sur le collectif, où les humanités paraissent oubliées en un nationalisme de pacotille, et où la fidélité aux amitiés s’arrête aux opportunismes économiques, par l’omniprésence d’un argent qui ne veut jamais avoir d’odeur…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le creux de la vague

Robert-Louis Stevenson

Traduction de Marie-Anne de Kisch

Stevenson : Veillées des îles, derniers romans, œuvres, tome III de la Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard

Edition publiée sous la direction de Charles Ballarin et Marc Porée, avec la collaboration de Laurent Bury, Mathieu Duplay et Marie-Anne de Kisch

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