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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Etats-Unis, Tribus américaines de Harold Hyman

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avais déjà narré mon inclinaison forte pour la collection L’âme des peuples, des Editions Nevicata, structurée sous la direction de Richard Werly, correspondant permanent du remarquable journal quotidien suisse, Le Temps, et installée en Belgique.

Quand j’avais pu approcher l’équipe en charge de cette nouvelle donne de publication, lors du Salon du Livre de Paris, en 2018 et en 2019, j’avais pu cerner sa double qualité : une volonté de présenter, pour une ville ou un pays, les éléments qui enrichissent et emplissent leurs dynamiques et histoires culturelles, et une association solide de messages contemporains  illustrant les forces innovantes qui y sont en présence, qui contribuent à porter espoir et positivité, ainsi que les tensions qui s’y structurent ou développent.

La pertinence des informations nous permet une réflexion aiguisée, pour appuyer nos compréhensions, pour mieux cerner les complexités vécues dans la Cité ou le Pays, et ainsi avancer sur nos connaissances, en réfutant les jugements de valeur ou les simplismes.

En cette récente période passée des fêtes de fin d’année, l’on m’a offert deux nouveaux opus de la collection, l’un concernant les Etats-Unis et écrit par Harold Hyman, l’homme qui décortique pour les chaînes d’information en continu, du fait de sa double culture française et américaine, les réalités et diversités de l’Oncle Sam, et l’autre sur le Vietnam écrit par Jean-Claude Pomonti, fin connaisseur du Sud-Est asiatique.

Les deux livres se repèrent totalement passionnants, ils se lisent comme des condensés d’information d’histoire contemporaine, comme des témoignages de personnalités exigeantes qui définissent des clefs pour débattre, comme des ouvertures culturelles qui se placent en nécessité première pour être reprises, ré-analysées, à emporter, avec soi, avant d’entreprendre un voyage, pour dépasser le guide touristique et mieux cerner et comprendre les environnements en présence.

Cette chronique s’attache au livre sur les Etats-Unis, une prochaine concernera le Vietnam, sachant que les deux pays, nous le savons bien, ont bien évidemment une histoire interpénétrée douloureuse, liée par un conflit sanglant et lourd, dont il est important de cerner les soubresauts et les enfouissements.

Pour Harold Hyman, le souffle longtemps pénétré du rêve américain et la possibilité de s’enrichir et d’entreprendre, en prenant inspiration sur des opportunités à saisir, semblent avoir vécus et ils se trouvent remplacés par la prolifération de ce qu’il appelle des tribus, qui orchestrent les champs des idées, des délibératifs et des décisionnels.

La société américaine adosse trois lignes de fractures qui opposent les Blancs aux Hispaniques avec les Noirs, qui met en relief les riches et les pauvres et qui différencie fortement les chrétiens (surtout Blancs) des musulmans.

Chaque tribu se replie sur elle-même et s’interroge par rapport aux autres, dans une confrontation souvent assumée.

Quand Obama a essayé de transcender ces clivages, on lui a reproché de ne pas choisir ou de s’identifier à une tribu nouvelle et il n’est pas parvenu à ses fins.

Et du coup il est ressenti comme le représentant d’une Amérique Nouvelle qui est conspuée par les tenants de l’Amérique dite ancienne ou traditionnelle, prise en main et en leadership par Donald Trump.

Ces tribus ne s’incarnent pas par la seule référence ethnique, elles se composent avec des relais géographiques, des relations familiales, des liens universitaires ou d’organisations et du coup chaque tribu rêve de son Amérique, très différente et multi conceptuelle…

L’auteur précise que la réussite individuelle de l’American Dream ou de l’American way of life s’organisait aussi avec un altruisme revendiqué, pour donner aux organisations caritatives ou dans certaines soirées de charité, un retour de ce qui avait été gagné, et ainsi redistribuer avec élégance solidaire une partie de la richesse, comme Bill Gates qui dépense plus avec sa fondation en vaccins en Afrique que les campagnes de l’Unicef.

Mais aujourd’hui cette aménité se manifeste surtout pour des volontés d’optimisation fiscale…

L’auteur insiste aussi sur une marque de fabrique Américaine, celle de la conquête technologique qui a lancé, par exemple, le programme Apollo, avec ses réussites.

Il regrette le peu d’empressement du projet de mise en forme d’une station spatiale pour Mars, pour susciter le rêve d’une nouvelle concrétisation scientifique et du développement de la connaissance.

Les tribus s’opposent aussi sur des sujets sociétaux comme le droit à l’avortement, la volonté de respect de l’environnement et donc de l’acceptation ou pas de l’exploitation du gaz de schiste, ou sur la contestation de plus en plus marquée du darwinisme ou de l’origine de l’évolution des espèces, en imaginant  et en revendiquant, sans vergogne, une opposition admise et frontale entre le divin et la science.

L’auteur énumère des tribus religieuses, professionnelles ou électives, puisque l’on retrouve souvent les mêmes familles aux commandes depuis des lustres dans tous les cercles des pouvoirs, mais il reste optimiste en considérant que de la Silicon Valley à Cap Canaveral le génie américain peut encore s’engager dans des aspirations porteuses et progressistes.

Trois entretiens passionnants complètent le livre, l’un concernant le socle des valeurs américaines fait à la fois de libérations mais aussi de puritanismes, l’autre relatif à la permanence des tensions raciales, et le dernier concernant le refus de l’intégration, par certaines tribus évangélistes, des immigrations musulmanes et leur tendance à souhaiter ou suggérer des affrontements plus que des mains tendues…

Comme l’éditeur le précise, « ce livre n’est pas un guide, mais un décodeur », un concentré d’informations importantes et marquantes pour mieux comprendre les réalités Américaines et tenter de mieux percevoir l’importance des débats à venir, pour en cerner les enjeux, en cette année électorale.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Etats-Unis

Tribus américaines

Harold Hyman (cf photo, copyright éditions Nevicata)

Collection L’âme des peuples

Editions Nevicata – 9€

Bravo aux éditions Nevicata, pour cette ligne éditoriale, originale et réflexive !

Le dernier hiver du Cid de Jérôme Garcin

 

De Gérard Philipe, je n’ai pu approcher que le mythe qui s’est emparé sur son aura, après sa disparition beaucoup trop tôt, à 37 ans, comme Raphaël, comme Van Gogh, comme Rimbaud, comme si cet âge de floraison de jeunesse où le génie s’incarnait en force et fougue devait être le dernier, pour ne pas s’atténuer et se perpétuer…

Je voyais ses photographies dans les classiques d’études des grands textes et auteurs de collège et lycée (cela remonte aux années soixante-dix, pour moi…), et notamment celles emblématiques de son rôle titre dans Le Cid où il avait retrouvé, selon les critiques de l’époque, et notamment celles de son ancien professeur du Conservatoire, Georges Le Roy, les préceptes théâtraux que Corneille avait annotés pour le jeu de Rodrigue.

Comme Jean Vilar avait refusé toute forme de captation des représentations en Avignon ou au TNP, car le théâtre ne peut que se vivre en direct, et pas de manière filmée, il ne nous est pas permis de revoir Gérard Philipe en sa majesté, mais je suis toujours aussi troublé par son jeu à la fois si simple et si captivant, en revoyant par fréquences Le Diable au Corps, où il magnifie le personnage dévorant et sans complexe que Radiguet (lui aussi parti tellement jeune…) avait su décrire avec une emphase majeure, en déclenchant un scandale chez la bien-pensance de la sinistre chambre bleue horizon, qui glorifiait les morts de la Grande Guerre et oubliait leurs martyrs et les idéaux de concorde et de pacifisme que les Poilus tombés avaient tant réclamés…

Le livre de Jérôme Garcin se lit comme un récit des derniers moments de Gérard Philipe , mais surtout comme un roman picaresque, car l’aventure du comédien va se terminer douloureusement et pourtant elle ne se clôturera jamais, car la force du don théâtral perdurera.

On suit les dernières semaines et derniers mois comme un concentré de vie et de vigueur et non comme une attente de fin de vie en soins palliatifs, et l’on finit même par apprivoiser la douleur indicible de la mort, qui là arrive vraiment trop tôt, en considérant qu’elle n’oubliera jamais l’incarnation d’un homme de théâtre aussi lumineux.

Gérard Philipe ressent de violents maux de ventre et des douleurs lancinantes qui l’empêchent de se mouvoir comme il l’entend pour entreprendre les travaux du jardin ou de la maison de Ramatuelle, en cet été 1959, où il passe des moments heureux avec son épouse, Anne, et ses deux enfants chéris et choyés.

Les visites des amis et les baignades à Pampelone rythment ces moments de ressourcement où Gérard passe un temps incessant aussi à relire des classiques et à annoter les pièces qu’il compte interpréter ou mettre en scène.

Il revient sur Paris, fin août, et donne son énergie pour remettre en état une maison repérée à Cergy, en bord de rivière, et qui s’imagine comme un lieu familial de respiration face aux densités Parisiennes, mais surtout comme un endroit de partages dédié à la création sous toutes ses formes, où les artistes s’installeront et se placeront en une sorte de résidence permanente.

Il revient Rue de Tournon, en son appartement personnel et familial Parisien, proche des nouveaux locaux des annexes du TNP et il reçoit beaucoup, de René Clair qui ne peut concevoir un film sans l’associer en rôle titre, ou de Jean Vilar qui lui demande en récurrences de songer à interpréter Dom Juan.

Il lit avec frénésie et prend des notes, surligne, souligne, pour donner corps et cœur à des imaginaires futurs, élançant de nouvelles entreprises théâtrales et la manière de les préparer, en jeu, en présence, en incarnation des textes originels.

Il sait qu’il veut interpréter Hamlet, qu’il a une proposition pour devenir Edmond Dantès du Comte de Monte-Cristo et surtout il lit et relit les tragédies grecques pour puiser à la source de textes socles du théâtre immémorial.

Mais il se sent fatigué et doit consulter, et il a pris rendez-vous en la Clinique Violet où il n’arrivera pas sous son identité livrée, pour que l’on puisse lui laisser conserver une intimité, même si le personnel médical assurant discrétion vient régulièrement le saluer et lui demander des dédicaces de revues consacrées à l’idole théâtralisée et cinématographiée.

Il vient pour un mauvais abcès, mais le médecin analyse, en voulant l’enlever, une forme foudroyante de cancer qui n’est pas opérable et dont le pronostic terrifiant se place en netteté, l’assurance de la mort entre une quinzaine de jours et six mois.

En accord avec le personnel médical et Anne, l’épouse attendrie, toujours revitalisante, en écoute permanente, qui a toujours insufflé à Gérard de faire des choix exigeants et de ne pas vivre sur ses talents pourtant tellement éclatants, il est décidé de cacher la vérité à l’acteur et de l’accompagner au mieux pendant son restant de vie.

Anne devra composer, donner le change, faire le lien et se placer en illusion avec les amis, les enfants, la famille, la Maman de Gérard à la fois excessive, possessive et fantasque, pour que Gérard reste vivant, ne se morfonde jamais et continue à entreprendre et à imaginer, tourné vers la création jusqu’au bout.

Ce livre est exceptionnellement écrit, car il nous fait vivre de l’intérieur des intimités sans voyeurisme, il nous raconte les complexités qui attendent Anne et le corps médical mais qui assurent à Gérard la perception qu’il pourra se « refaire » et qu’il doit continuer à annoter, analyser et lire, pour que son œuvre soit fléchée par la force des esprits et pour un avenir indéterminé, mais long…

Surtout il pénètre un personnage intense et qui a vécu une vie fascinante, en une concentration surdimensionnée et qui reste aujourd’hui, soixante après son décès, comme un modèle pour une présence artistique à la fois populaire, exigeante et ouvrant en permanence le champ des connaisseurs.

Jugez du peu :

  • Gérard Philipe n’a jamais renié son père, collaborateur notoire, condamné à mort par contumace et réfugié à Barcelone ; il fera toujours en sorte qu’il ne manque de rien. Et pourtant Gérard Philipe a récusé clairement les engagements de son père, a participé avec les forces de la création à la Libération de Paris et s’est positionné nettement comme une personnalité compagne de route du communisme et des idéaux révolutionnaires, passionné de l’œuvre de Lénine, et en visite enthousiaste sur Moscou, Pékin et Cuba, où il est devenu, et où il est toujours resté, une icône internationaliste.
  • Gérard Philipe pouvait jouer sur une même journée deux rôles titre de pièces classiques, toujours en se réinventant, toujours en se réincarnant, toujours en recherchant une amélioration du jeu.
  • Gérard Philipe voulait à la fois interpréter au théâtre et au cinéma, mettre en scène, reprendre des textes anciens et les replacer en une écriture plus contemporaine, s’assurer des conditions de travail des personnels du spectacle vivant en les représentant syndicalement, voyager et découvrir le monde et notamment les terres dites de progrès et d’humanisme et se donner entièrement pour les siens et pour ses amis.
  • Gérard Philippe ne pouvait être dans l’attente, mais nécessairement dans le mouvement ; il ne pouvait être dans la concrétisation consommée, il devait engager des projets et chantiers multiformes, à la fois pour donner sens à sa force créatrice et il devait agir, être acteur et ainsi perpétuer la flamme du don de soi.

On n’imagine mal aujourd’hui ce que représenta sa disparition, pour la France et le Monde, et les hommages qui lui furent rendus, dignes d’un Chef d’Etat émérite, car il avait su réconcilier l’humanité avec la volonté de vivre, après deux guerres mondiales, en plaçant la création comme la découverte du beau et comme la capacité à cerner les essentiels de nos vies et actions ; en ce sens il a su être à la fois populaire, sans être populiste et proche des gens, sans se livrer à la moindre facilité mièvre.

Un livre qu’il faut lire avant de saluer Gérard Philipe, à Ramatuelle, en se rappelant, comme le souhaitait Anne, qu’il repose avec le costume du Cid ; il est certain que là-haut, il a pu interpréter son rôle phare pour le plus grand bonheur des forces de l’esprit…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le dernier hiver du Cid

Jérôme Garcin

Nrf Gallimard

La panthère des neiges de Sylvain Tesson

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ce début d’année, permettez-moi de consacrer cette humble chronique à l’un de mes auteurs contemporains fétiches, Sylvain Tesson.

J’ai toujours apprécié son écriture poétique, sa capacité contemplative à nous promener ou nous faire errer entre escapades (toujours à pied, bien évidemment) physiques – où l’on s’abandonne à l’écoute des essentiels, en faisant toujours corps et cœur avec la nature et ses environnements – et rappels de lectures enrichissants, prolongeant les débats pour aller toujours plus loin.

Je vénère surtout sa volonté précise et acérée de dire ce qu’il ressent, par delà les convenances et les certitudes, en considérant que la conviction passe d’abord par le respect magnifié de toutes les cultures accumulées solidement par des siècles d’histoire.

Quand son ami Vincent Munier lui propose de l’accompagner sur les hauts plateaux du Tibet pour tenter d’apercevoir, d’observer la panthère des neiges, l’auteur n’hésite pas longtemps, même s’il ne pourra pas, à la différence de ces trois autres compagnons, porter de lourdes charges, du fait d’un squelette bien endolori suite à une chute en été en Montagne, il y a cinq ans, alors qu’il tentait d’escalader un toit de chalet, après avoir bu plus que de raison…, ce que Sylvain Tesson sait aussi apprivoiser, souvent avec délices, parfois avec caprices, notamment dans les Forêts de Sibérie, où isolé en une cabane au bord du lac Baïkal, en un opus que j’avais lu avec frénésie, il déclamait son amour immodéré pour la vodka…

Quand Vincent, Sylvain, accompagnés de Marie et de Léo, en bande, décident, tous quatre, d’aller aux affûts de la panthère des neiges, ils sacralisent ensemble quelques principes de camaraderie et d’exigence bien trempés :

  • intégrer la patience et la nécessité d’attente, car la panthère ne se laisse pas aisément approcher, et il est possible que certaines nuits ou journées n’apportent aucun message de sa part…
  • savoir faire face au froid endurci et excessivement rigoureux de plusieurs dizaines de degrés en dessous de zéro, en faisant en sorte cependant de ne pas se découvrir ou se mouvoir, quand les membres commencent à s’engourdir ou à se geler, car cela pourrait entraîner un signalement, aux animaux, de la présence humaine…
  • organiser la vie, en lien avec la nature et ses obligations, avec le respect de la parcimonie, de la rencontre avec les rares personnes en élevage sur ses hauteurs, en reprenant scrupuleusement leurs usages, en ouvrant grand les yeux pour cerner les immensités et dénicher ainsi, en leur sein, les parcelles de vie d’animaux qui se fondent parmi les environnements avec une dextérité et une malignité qui forcent l’admiration.

L’auteur sanctifie la nécessité d’une approche mûrie et réfléchie qui passe par une connaissance assouvie des lieux (Vincent Munier et Sylvain Tesson sont venus plusieurs fois au Tibet et ont en permanence noté et annoté leurs visions des territoires) et par la création d’un centre de vie qui passe par une organisation structurée des quatre protagonistes : à Vincent la capacité étincelante de déclencher une image par son instantanéité à en mémoriser les motifs, à Marie et Léo le soin de préparer les affûts et de vérifier les appareils et à Sylvain de décrire ou prolonger les intensités des affûts par son écriture ou certaines déclamations ou liens culturels.

Sylvain Tesson sait raconter la découverte de pistes de loup, la présence des yacks, animal emblématique de ses contrées, à la fois domestiqué et tellement libre, et il savoure, par une plume toujours pénétrante et enlevée, la beauté pure de paysages envoûtants, en des altitudes oppressantes et vertigineuses, qui se modifient sans cesse, alors que le blanc étincelant semble immaculé, inaccessible et sans évolution apparente…

L’auteur valorise les étapes qu’il faut entreprendre avec méthode, sans bousculer le programme établi, avec minutie, pour appréhender les silences, le froid, le respect des traces, la capacité à observer et à regarder en permanence, même dans les endroits déjà pénétrés aux regards précédents.

Il rappelle qu’il faut prendre le temps d’écouter, de repérer que l’on est soi-même observé, et pour analyser les choses qui font qu’un enjambant un espace, en montant en altitude, en changeant d’orientation, on découvrira d’autres sites, d’autres lieux, malgré leurs similitudes, avec une faune aux aguets, des yeux animaliers qui font face, des espèces différentes mais qui s’auto-émulent, entre rapaces, carnassiers, herbivores et animaux isolés ou fonctionnant en groupe.

L’auteur dissèque avec concision, sens du verbe, et ne boude pas son plaisir, pour décrire les apparitions qui lui seront permises de la panthère des neiges, qui peut même apparaître sur une photographie sans être visible au premier regard, tellement elle fait corps avec les éléments et les reliefs, et il prend le temps de la contempler, de fixer son regard, son pelage, sa beauté encore plus raffinée par une rareté qui en accomplit un animal quasi mythique.

Il associe à ces moments de forte intensité la délicatesse qui semble unir Vincent et Marie et les réflexions souvent décalées, mais tellement à propos pourtant, d’un Léo dont les études philosophiques sur le sens de la vie et des traces prennent ici toutes leurs ampleurs.

Et l’auteur clôture ce livre flamboyant et fascinant par des pages sublimes sur la source du Mékong, fleuve de référence qui nous ramène en boucle au Cambodge et à la fantastique civilisation Khmère.

L’auteur rappelle toujours en convocations des lectures qui parsèment son parcours et qui peuvent aussi prolonger son récit : Héraclite et sa vision métaphysique, Nietzsche et sa fougue de volonté, Walt Whitman (poète préféré de Neruda) que je vais m’employer à relire, avec le recueil Feuilles d’herbe que j’ai toujours trouvé étincelant, ou Jules Renard qui le premier avec ses Histoires Naturelles a rappelé que le monde n’était pas composé que d’humains et que toutes les espèces y étaient fondamentales.

Ce livre est à la fois un récit d’aventures, un conte onirique, une histoire d’amitiés vives et il sanctuarise le talent de Sylvain Tesson qui romance la poésie ou poétise le roman et sait dire à fleuret moucheté des choses essentielles en un concentré malaxé de concision, d’élégance majeure et de profondeur.

Chapeau bas, l’artiste !

 

Eric

Blog Débredinages

 

La panthère des neiges

Sylvain Tesson

Prix Renaudot 2019

Nrf Gallimard

Offert à Noël par mon Cher fils aîné, que j’embrasse !

A l’assaut du bonheur d’Annette Lellouche

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ce sinistre cinquième anniversaire de la tuerie de Charlie, il est fondamental de puiser aux racines de l’écoute, de la concorde, de la tolérance, de l’ouverture, de la préférence donnée à  l’analyse de la complexité plutôt qu’au jugement de valeur insipide, vindicatif, donneur de leçon.

Le dernier roman de mon amie Annette Lellouche (mais notre amitié indéfectible n’entachera jamais le fait de nous dire les choses et de respecter nos indépendances de jugement, et cette chronique s’attache respectueusement à ces principes) se place comme un hymne consacré à la compréhension de l’autre, à l’acceptation des différences, à la recherche partagée des meilleurs accomplissements, et en ce sens il s’affiche avec une volonté optimiste, pour conquérir, comme son titre le manifeste, l’accès à un bonheur qui se niche, certes, dans des interstices difficiles à repérer, que l’on nie parfois à vouloir atteindre.

Matéo et Julien ont découvert leur amour, magnifié dans un précédent opus que je vous recommande de l’auteure, Un soir d’été en Sardaigne, alors que leurs vies, leurs références familiales, les pesanteurs des certitudes de leurs milieux sociaux ne pouvaient laisser imaginer que cela puisse leur arriver…

Ils repartent en Sardaigne pour quelques jours de vacances, mais surtout pour repérer si vraiment ils se décident à franchir le pas, à afficher au grand jour leur union, à réfuter les tensions de la compagne de Julien, très affectée par ce qui lui arrive et qui veut faire barrage à la garde partagée de leur fille issue de leur union, ou à affronter les remontrances qui se voudraient moralisatrices, notamment de la mère de Julien, Elsa…

Ils se doivent de ne pas se mentir, de ne pas se fuir, ils doivent décider clairement si leur vie à deux s’assumera ou non, et cela passe aussi par le fait de pouvoir le clamer ou de ne pas imaginer à en être offusqués, dans un avion ou au sein de leurs entreprises ou lieux de travail communs.

Elsa a eu une vie amoureuse compliquée, avec un homme qui n’a pas été prodigue en douceurs, qui se plaçait entre chantage affectif et manquements récurrents à la nécessaire complicité de couple, qui oblige au partage permanent pour construire une dynamique positive, qui se renouvelle et qui se relance continuellement pour que l’aventure soit toujours en éclosion.

Elle a eu une aventure qu’elle n’a jamais oubliée avec François et qu’elle a enterrée, la mort dans l’âme, pour conserver les potentielles sagesses qui lui avaient toujours été édictées : une vie de famille, avec époux et enfants et que l’on ne peut jamais quitter, par quasi devoir sacralisé, même quand tout dysfonctionne et qu’il n’y a plus d’âme.

Elle décide de tenter de retrouver François, mais François qui est sorti « lessivé » et plus qu’en contraintes de cette rupture a reconstruit sa vie, et ne sera peut-être pas disponible pour revenir en arrière sur la trace de douleurs enfouies difficiles et rudes…

Et l’auteure sait célébrer la force de l’amitié, la vraie, celle qui n’oublie pas l’amie ou l’ami en contrainte ou en détresse, qui réfutera tout procès d’intention et qui appuiera, parfois nécessairement en critiquant et enjoignant l’introspection nécessaire, pour lui assurer d’avancer, lui tendre la main, lui faire du bien, et tout simplement pour dire à celui ou celle que l’on apprécie que l’on est là, que l’on sera toujours là et qu’il ou elle peut compter sur cette force de conviction commune.

La vraie amitié nie toute forme de compromission ou de lâcheté, elle accepte que l’on entende des choses directes de l’autre, mais avec l’empathie pour permettre de progresser, de comprendre ce qui ne va pas et de se relancer.

En ce sens les moments magiques entre Elsa et Célia se savourent comme des mets délicieux où ces petits instantanés communs procureront l’affection qui dynamisera une énergie pour prendre les bonnes décisions et panser les plaies.

Les enfants d’Elsa, Marina déjà, et vraisemblablement Julien, prennent leur envol et partent pour conquérir d’autres envies, ils décident en leur âme et conscience, font leurs choix, des choix qu’ils auraient certainement refusés, enfants, à leurs parents, mais ils décident, en souvenir de l’héritage Rimbaldien, de se porter sur les rivages de la « liberté libre ».

Elsa qui a toujours composé, qui s’est toujours retenue, qui a toujours, quasiment de manière sacrificielle, intégré les principes généralisateurs et conservateurs, comme des valeurs cardinales, se dit qu’il peut être temps, pour elle, de se prendre en main, et de vivre ses passions.

Ce livre fait du bien car il appuie et renforce toutes les ouvertures, tous les ponts et met en retrait tous les mûrs et toutes les pesanteurs ; ce livre apporte de la fougue car il donne des arguments pour interroger l’autre, le cerner par delà nos propres visions et perceptions et il préfère toujours l’écoute et le partage que le péremptoire du principe édicté ; ce livre enchevêtre des personnages entiers, avec leurs limites et leurs fêlures, mais qui restent toujours attachants, avec leurs limites, ce qui ne peut procurer que de la joie pour celles et ceux qui ont l’habitude de plus donner que de recevoir, et qui quand ils sont mis en tension ne seront jamais épargnés…

J’attends avec impatience une possible suite de ces aventures.

Annette, je t’embrasse, te remercie pour tes talents inspirants et je suis fier d’être ton ami et je te propose un très prochain déjeuner partagé, comme Elsa et Célia…

 

Eric

Blog Débredinages

 

A l’assaut du bonheur

Annette Lellouche

A 5 Editions – a5editions.fr

15€

 

Journal des années noires 1940-1944 de Jean Guéhenno

 

Pierre Assouline avait noté que rares furent les écrivains qui refusèrent de publier durant les années d’occupation ; Jean Guéhenno, comme René Char, fait partie de cette exception littéraire qui considérait que tant que le pays ne serait pas libéré et ne redeviendrait pas en maîtrise de son destin, elle ne désirait pas publier, par une réfutation absolue à pactiser avec des autorités qui avaient renié les principes de République libre en France.

En relisant Pierre Assouline, j’ai noté qu’il citait abondamment le Journal des années noires de Jean Guéhenno, que je n’avais jamais lu ou même parcouru, et comme le message de l’un de mes auteurs favoris m’y invitait, je m’y suis plongé en une lecture émouvante, forte et absorbante.

Jean Guéhenno est professeur de littérature à Normale Sup et il forme ce qu’il est convenu de référencer comme l’élite de la Nation, quasi exclusivement masculine en ces périodes…

Il a vécu la demande d’armistice et la transmission des pleins pouvoirs à Pétain comme une offense ignominieuse aux idéaux Républicains de liberté et d’indépendance et comme une démission vile et abaissante des principes de refus des obscurantismes et des totalitarismes.

Il décide, souvent en camouflant ses écrits, en veillant à ne pas citer les identités de ses sources ou réseaux, en agglomérant des réflexions de portée politique ou internationale à des considérations sur la vie quotidienne ou l’exercice de sa profession, à rédiger un journal, ne souhaitant nullement le publier avant que le pays ne recouvre sa liberté et ses idéaux démocratiques.

Ce journal est exceptionnel et je regrette qu’il ne soit pas plus magnifié et étudié dans les analyses historiques contemporaines.

Il recense, en une écriture toujours alerte et pesée, toujours calibrée et incisive, toujours élégante et littéraire, les ressentis d’un homme engagé mais qui ne participera pas à la Résistance, d’un acteur qui vit les réalités de l’occupation dans sa chair et ses quotidiens, sans cependant être le plus à plaindre car il reste bourgeois aisé, et les positions d’un intellectuel qui ne supportera aucune compromission sur ses idéaux démocratiques et républicains mais qui ne réfutera jamais un débat, surtout avec ceux qui pourraient le pourfendre ou le mettre en tension.

Il n’est pas possible et il ne serait pas convenable de tenter de résumer ce livre d’une haute facture et profondeur, qui sera publié grâce à l’entregent de Jean Paulhan et de ses mérites inspirants auprès de la Nouvelle Revue Française de Gallimard juste en après-guerre, mais il m’apparaît important, Chère Lectrice et Cher Lecteur, de vous en donner les messages les plus marquants pour moi et les plus en invitation pour nos introspections historiques :

  • La perception que la jeunesse intellectualisée considérait le régime démocratique comme bavard et insuffisant, laissant trop la conduite du pays à des considérations générales et peu inspirées, et du coup elle imaginait la nouvelle Europe en construction dans la seconde guerre mondiale en cours comme un sursaut quasi romantique qui ferait s’élever la France et lui assurerait un retour de grandeur… Drieu la Rochelle a beaucoup écrit sur ce qu’il appelait le « romantisme d’assainissement »…
  • Jean Guéhenno pourfend beaucoup les auteurs, entre Proust et Gide, qui ne parlent que d’eux ou de leurs individualités et n’invitent les lecteurs qu’à l’accoutumance de ce qu’ils vivent ou vivront, en ne participant pas aux débats sur l’amélioration des conditions humaines ou sur la création de nouveaux partages redistributifs, mais il n’est pas tendre non plus avec un Julien Benda qui apprécie trop son confort intellectuel et sa compétence et qui écrit pour critiquer, sans s’engager…
  • La lâcheté de tous les organes de presse écrite ou radiophonique qui ne diffusent que de la propagande, qui donnent du relief à des mièvreries et qui endorment les citoyens, sans les mettre en capacité de cerner ce qui les environne, ou même de donner des clefs pour appréhender les complexités du moment…
  • La détresse des conditions de vie et d’obtention des cartes de ravitaillement, l’impossibilité de communiquer par courrier qui est toujours censuré, la prépondérance de cartons pré-écrits que l’on doit biffer ou valider pour donner des nouvelles aux proches, les limites d’un quotidien où l’on manque de tout.
  • Le courage de celles et ceux qui combattent et qui meurent fusillés ou qui partent dans des convois, avec une accentuation marquée, car ils forment les victimes les plus nombreuses, pour ceux qui se réclament du communisme ou pour celles et ceux qui sont de religion juive.
  • La difficulté à imaginer que les forces Allemandes ne puissent être vaincues et les découragements récurrents quand les annonces de Radio-Paris retracent les progrès de l’armée du Reich et de ses alliés, et les limites à l’espoir quand cette même armée semble piétiner…
  • Les tensions quand des amies et amis sont en arrestation et l’humiliation personnelle quand ses cours en Normale lui sont retirés et qu’il est dégradé pour enseigner à des collégiens.
  • La capacité de l’auteur, quand la liberté revient, à ne pas vouloir procéder à des jugements sommaires et à souhaiter que l’avenir ne soit pas un règlement de compte mais surtout une volonté indéfectible de remettre sur rails une République vivante, une démocratie assumée et une Liberté ceinte des vertus de la compétence éclairée, de l’enrichissement par la différence et du plaisir du partage contradictoire.

Un livre à lire, relire, étudier, prendre en référence et qui illustre bien mes vœux pour vous, Chère Lectrice et Cher Lecteur, pour 2020 : une année propice, valorisante et reconnaissante où comme le disait Voltaire, « il vaut mieux préférer l’analyse de la complexité que le jugement de valeur péremptoire qui réfute toute nuance ». Sus à tous les procureurs de circonstance…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Jean Guéhenno

Journal des années noires 1940-1944

Folio

L’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian

 

Emile Erckmann et Alexandre Chatrian ont écrit à deux plumes, du collectif de leurs deux noms collés, qui fait parfois oublier la spécificité de leur aventure littéraire, comme le développèrent, après eux, Boileau et Narcejac, notamment.

Leur livre de référence, L’Ami Fritz, peut sembler daté et un peu emprunté et convenu, tant dans le style de narration, où l’on sent toute la réalité des classes sociales divisées très clairement pour « le bon fonctionnement du Monde » et où chacun se cantonne en la part qui lui revient, sans jamais remettre en cause ou ordre tout ce qui pourrait donner lieu à une meilleure redistribution sociale, que dans la présence de certains personnages, adonnés aux rentes, et qui peuvent bien vivre, sans jamais travailler…

Fritz Kobus est, ce que l’on pourrait appeler, un bon vivant ; il aime faire ripailles, il apprécie boire du bon vin et de la bonne bière, se lever quand il en a envie, se laisser vivre par les relais appliqués d’une domestique à son service, comme elle le fut aussi pour son père, et qui passe son temps libre, forcément conséquent, à imaginer comment utiliser au mieux de ses investissements l’argent qu’il possède, dont un héritage cossu lui permet de profiter sans avoir besoin de gagner autrement sa vie.

Il apprécie se quereller, avec affection, mais en pouvant tout lui dire en direct, avec le Rabbin Sichel, confident et conseiller de la famille et qui n’imagine pas que Fritz puisse rester éternellement célibataire.

Fritz se sent bien, seul, et considère le mariage comme une perte définitive de liberté et un abandon de ses choix de vie, qui peuvent être critiqués, mais qu’il assume avec le plaisir absolu de celui qui a eu de la chance et qui veut s’employer à la faire perpétuer.

Il parie une superficie de ses propres vignes, les plus recherchées en qualité, avec le Rabbin, en déclarant que s’il se mariait (ce que Fritz ne peut imaginer un instant comme une réalité possible), les vignes partiraient en propriété au Rabbin, qui lui est persuadé, tout au contraire, que Fritz prendra femme, parce que tel est l’ordre des choses et parce qu’il le désire.

Le livre s’offre quatre visions de la Bavière du XIXème siècle, ce qui permet aussi à Emile Erckmann et Alexandre Chatrian de placer en filigrane les Provinces perdues Alsaciennes dans leurs entrefilets, qui pourraient bien s’apparenter à cette Bavière décrite, à la manière de Montesquieu qui parlait de la Perse, dans ses célébrissimes Lettres, pour mieux fustiger les indigences du Royaume de France, à l’abri relatif des censures… On trouve ainsi :

  • une vision de panorama, avec des petites villes centrées sur l’église et la culture des champs, sur la nécessité de donner ardeur pour assurer des récoltes suffisantes et qualitatives et où le labeur fini, les hommes (les femmes sont reléguées en l’ouvrage en une place bien médiocre et sans relief…) se retrouvent au bar. Seul moment de communion des deux sexes, les fêtes de village, où l’on prend le plaisir d’une danse pour donner de la joie en une vie assez repliée et monotone, mais pour laquelle on se ne plaindra jamais…
  • une vision d’organisation sociale rythmée par de longs chapitres sur la récolte des impôts et sur l’importance des propriétaires qui savent en permanence ce qui est bel et bon pour leurs gens des villages attenants, et qui structurent les paysages pour que chacun puisse avoir ce qu’il lui revient, en s’assurant cependant que les demandes ne dépassent pas les bornes établies depuis des successions de générations…
  • une vision sur les dogmes établis, qu’ils soient liés à la place limitée de la femme, à la soumission docile des exploitants de fermage pour le compte du maître, à l’acceptation d’un antisémitisme larvé, et qui se voudrait cependant acceptable et bon enfant, et sur le choix décidé par les édiles de qui doit se marier avec qui, sans demander consentement aux intéressées et intéressés…
  • une vision de l’amour, qui, dans le roman, semble la seule concession volontaire pour sortir des contemplations naïves et validées des habitudes et accoutumances…, qui permettra à Fritz, d’un âge déjà de bel élan, de fréquenter la toute jeune Suzel qui associe charmes, délicatesses et finesse. Cette vision là permet de pouvoir marquer une différence avec les principes édictés, qui veulent que les gens du Monde ne peuvent convoiter des personnes du Peuple et que les âges de raison ne peuvent convoler avec des âges moins élevés…

Ce livre se lit comme un rappel des peintures d’authenticité de personnages truculents, parfois caricaturaux et sarcastiques, mais vivants et marquants, comme un souvenir aussi des chaleurs des rencontres en villages autour de tables riches et roboratives et comme une succession d’images des mœurs et coutumes de la vieille Bavière, ou de la vieille Alsace…

Un livre à lire avant d’arpenter les pentes du Haut-Koenigsbourg et de revoir La Grande Illusion de Jean Renoir, tourné sur place, alors que les bruits de botte retentissaient à proximité, et que le film narrait la fin d’un Monde aristocratique, sur fond de Grande Guerre et de prise et reprise du fort de Douaumont, à Verdun…

Eric

Blog Débredinages

 

L’ami Fritz 

Erckmann-Chatrian

Collection de la Bibliothèque Verte, retrouvable chez les meilleurs bouquinistes, et notamment chez celui proche de la Gare de Saint-Raphaël, où je l’ai re-déniché récemment.

L’Art brut, l’instinct créateur de Laurent Danchin

 

« La vraie création ne prend pas souci d’être ou de n’être pas de l’art » clamait Jean Dubuffet, qui a inventé la notion d’art brut, en 1945, et a constitué la première collection d’œuvres désignées sous ce nom.

Il s’agissait d’une reconnaissance dédiée à celles et ceux qui ont vécu pour structurer, souvent avec des moyens dérisoires ou avec ce qui leur tombait sous la main, leurs imaginaires, pour donner corps et cœur à leurs volontés de création éperdue, qui ne pouvait que s’assouvir, sous peine de désespérance ou de déchirure douloureuse ou dépressive.

Et pourtant que de sarcasmes ont pu être délivrés à leur attention, de la part des autorités officielles académiques et souvent d’artistes plus ou moins installés, eux-mêmes, qui réfutaient que l’on puisse créer ou s’affecter de l’art, si les codes canons n’étaient pas respectés, ou si la connaissance des gestes n’avait pas fait l’objet d’initiations suffisantes…

Au départ, sous l’analyse de psychiatres, et notamment de Cesare Lombroso, le génie créatif pouvait être associé à une forme assumée de dégénérescence ; plus le sujet devenait compulsif dans sa création, plus sa dégénérescence repérée s’appliquait.

Cette théorie très contestable a d’ailleurs été reprise, pour être dévoyée ensuite, par tous les totalitarismes, et notamment par les Nazis, qui ont affecté à tous les laudateurs de l’art moderne, et encore plus de l’art brut,  l’insulte d’art dégénéré.

Maxime Du Camp, ami de Flaubert, s’intéressa de manière objective à ce qu’il était convenu d’appeler « l’art des fous » et il s’attacha à analyser les productions créatives de personnes aliénées qui continuaient à produire leurs œuvres, même en internement.

Mais sous l’impulsion d’un médecin Allemand, Walter Morgenthaler, surgit le premier aliéné reconnu comme artiste à part entière et qui fut consacré par Dubuffet ; il s’agit d’Adolf Wölfli ; interné pour agression sur une petite fille, persuadé de recevoir des voix et des appels de l’au-delà, persécuté par des crises récurrentes d’épilepsie et des hallucinations, et qui laissera 25 000 dessins et images s’intégrant en une sorte d’autobiographie personnelle et épique.

Adolf Wölfli

En 1937 est organisée la sinistre exposition de l’ »Entartete Kunst » (art dégénéré) où les théories scientistes et eugénistes rassemblent des propositions sur la nécessité d’épuration et de stigmatisation, voire de violence, contre celles et ceux qui prétendraient au statut d’artiste, alors qu’ils ne seraient que des malades qui mériteraient de disparaître…

A la Libération, Dubuffet aborde l’art des fous, qu’il avait d’abord mis en perspective avec les Surréalistes, et notamment Eluard et Breton, mais il poursuit seul sa quête, en retrouvant les influences de créateurs internés ou incarcérés, parfois aussi spirites, médiums ou autodidactes (Antonin Artaud fait partie du lot) et contribue ainsi à la reconnaissance de ce qu’il appelle et définit : l’art brut.

Dubuffet considère l’art brut comme une forme inconsciente d’elle-même, que l’on peut retrouver chez des personnes internées, considérées comme en proie à de possibles démences, même à temps partiel (le terme de bipolaire n’est pas encore usité), ou chez des marginaux visionnaires qui étendent le champ des connaissances artistiques.

Dubuffet repère l’art brut comme quelque chose qui doit d’abord fasciner et qui permet la libre création, sans le conditionnement de tous les codes culturels, sans la déformation des expressions et habitudes des savoirs.

Il crée la compagnie de l’Art brut, à la même époque où il soutient Céline en exil, à qui il reconnaît le renouvellement de l’écriture et la composition d’une œuvre qui ne cherche pas à plaire ou complaire et qui fait de la langue parlée un art littéraire. Je ne suis pas objectif, je sais, et en tant que Célinien assumé, j’aime à imaginer Céline se faire définir par Dubuffet comme un littérateur d’art brut ; je suis persuadé que le reclus de Meudon aurait apprécié…

Dubuffet prend plusieurs sources, comme d’abord l’art asilaire, avec Wölfli en première place et la Suissesse institutrice pacifiste Aloïse, qui récupérait du papier toilette pour dessiner recto verso des dessins de forte expression et qui mourra de chagrin, victime d’une thérapeute qui voulait régenter son unique espace de liberté…

Aloïse

Dubuffet poursuit avec l’art dit médiumnique, au carrefour entrelacé du graphisme et de l’écriture, du dessin et de la figuration.

On pense aux toiles en format géant d’Augustin Lesage, organisée en bandeaux géométrisés, lui qui assurait être la réincarnation de peintres de l’époque des dynasties des civilisations Egyptiennes.

Augustin Lesage

On pense aussi à Gaston Chaissac qui voulait imiter Picasso et qui aimait assembler, plus par dénuement que par provocation, des éléments hétéroclites et travaillait sur des serpillières, des omoplates de bovin et utilisait de la bouse de vache.

Pour Dubuffet l’art brut ne peut être considéré comme les polémistes de son époque, souvent sarcastiques et caricaturaux, comme de l’art primitif, mais bien comme de l’art élémentaire, exécuté de manière sommaire, souvent avec maladresse, avec des matériaux rudimentaires, car l’on prend ce que l’on a sous la main, mais qui touche, émeut, et qui surtout s’intègre, pour son créateur, comme son centre de vie, sa volonté priorisée de donner sens à son existence.

Dubuffet, incompris sur Paris, crée un musée dédié à l’Art brut, sur Lausanne, qui fait encore et plus que jamais référence internationalement, aujourd’hui.

Les années 70 voient s’éclore de mini musées de ce que l’on appelle l’Outsider Art, l’art qui vient de ce qui n’est pas placé dans les canaux officiels et des codes culturels, souvent associés au bon goût, délimité par une intelligentsia de la connaissance artistique.

On retrouve, avec l’Outsider art, l’influence d’Alain Bourbonnais et ses installations de Dicy dans l’Yonne, la reconnaissance des rochers sculptés proches de Saint-Malo par l’Abbé Fouré et l’intégration, grâce à Malraux, contre l’avis de toutes les personnalités reconnues des monuments historiques, du Palais Idéal du Facteur Cheval d’Hauterives dans la Drôme, symbole d’un travail besogneux, rude, et d’une élévation prodigieuse de quelqu’un qui voulait créer un Palais pour sa fille, Alice, qui représenterait sa perception de toutes les beautés du Monde, qu’il annotait en permanence, en lisant les pages de l’Illustration et dont il modèlera les faces pendant un travail inlassable et indépassable de plus de trente ans…

On pense aussi aux créations de Robert Tatin en Mayenne ou au manège de Petit-Pierre sur Orléans.

Dans la dernière décennie du XXème siècle l’Art brut s’exporte, notamment aux Etats-Unis, et New-York devient le carrefour international de sa commercialisation, lui donnant une reconnaissance marchande qui pourrait lui faire perdre ses âmes de spontanéité et sa candeur originelle.

Le black folk art et sa dimension religieuse, les environnements surréels et pénétrants des tours de Watts en Californie, le parcours psychiatrique retrouvé, avec une création artistique flamboyante et inassouvie de Martin Ramirez, ont permis de refaire découvrir des talents et des inspirations, mais ont donné lieu aussi à une sorte de foire mondiale de l’Outsider Art, pas forcément en calage avec la conception initiale de l’Art brut et sa modeste volonté de montrer la création hors codes et conventions.

Aujourd’hui il faut protéger les nouveaux auteurs ou les auteurs que l’on redécouvre, en n’oubliant pas que leur geste s’apparente à une forme de sacralisation faite d’ascèse et de pénétration totale, pour produire de la création et se dire que l’on a ainsi pu créer, avec ou sans l’assentiment ou la reconnaissance de l’autre.

Et je laisse la mot de la fin à Aloïse, dont le parcours m’a déchiré et dont cette citation ne cesse de m’ébranler et de me faire réfléchir en boucle : « si on observe la vie rationnelle, on devient aveugle avec la vie nocturne ».

Un livre pédagogique, richement illustré et parfait pour une initiation à l’Art brut, pour celles et ceux, qui comme vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, réfutent que l’on vous dise ce qui est beau et bien et qui souhaitez, en permanence, que votre libre arbitre soit seul votre ligne de conduite, surtout pour observer et analyser les créations.

Eric

Blog Débredinages

 

L’Art Brut

Laurent Danchin

Collection Découvertes Gallimard : qu’est ce que je regrette que cette belle collection ait été arrêtée, elle reste pour moi une réussite et un condensé d’intelligence et d’esthétique, sur tout un tas de sujets, en intensité.

L’Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov

Attention Chef d’œuvre !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pris un plaisir avide et palpitant à lire ce livre, totalement déjanté, décalé à souhait et irrésistiblement inclassable, écrit avec un style virevoltant et une tonicité décapante.

Arseni Andréiévitch Iratov gagne plus que fortement bien sa vie, il est devenu architecte, un peu par hasard, en reprenant pour lui des plans réalisés par son Père, d’inspiration futuriste ; il a échafaudé bien des combines, a participé sans complexe à de nombreux trafics, en cette période de fin de règne de feu l’Union Soviétique et de reprise en main autoritaire des oligarques qui oublieraient de respecter le pouvoir des nouveaux Tsars de Russie…, il vit une sexualité débridée et aime marquer sa force et sa réussite financière en étalant son argent et ses possessions.

Un jour il constate qu’il n’a plus de sexe, que son attribut n’existe plus, qu’il a bel et bien disparu. Il consulte un de ses amis médecins, qui imagine une potentielle prothèse lui permettant de donner le change, notamment avec sa compagne du moment, qui aimerait bien un enfant de lui et qui l’affectionne de toutes ses tendresses, même s’il met un point d’honneur à vivre seul au rez de chaussée et à solliciter le premier étage pour son aimée, car son indépendance personnelle se voit solidement indépassable et indiscutable…

Surgit à des centaines de kilomètres du Moscou où vit Arseni, une sorte de gnome – concrètement un homoncule – reprenant les réalités de l’attribut perdu et qui se transforme en jeune homme à la beauté magnifiée. Le gnome est récupéré, recueilli, par la jeune Alissa, scolarisée mais en intérêt très ponctuel pour les études, qui doit affronter toutes les intempéries pour faire le chemin entre école et maison familiale, en utilisant le char d’un paysan de voisinage, le plus souvent entreprenant et mal famé, ivre en permanence… La jeune fille retrouve sa grand-mère, pas particulièrement portée sur l’ouverture d’esprit et le solidaire, qui la rabroue sans ménagement, mais Alissa peut aussi répondre avec force désinvolture à son aïeule…

Le gnome initie Alissa aux essentialités des découvertes personnelles, si l’on me permet cette sorte de parabole digressive, mais avec déception pour la jeune fille, étant devenu jeune homme saisissant rapidement, l’homoncule prend le chemin pour la Grande Ville, pour vivre ses propres aventures.

Ces éléments posés, l’auteur nous entraîne en un tourbillon magistral, souvent improbable, inventif et saisissant de ferveurs, tensions, incohérences et boulimies de farces, qui enchante et aiguise nos appétits, en nous faisant à la fois tordre de rire, mais aussi en y entremêlant la nécessité d’une prise de recul sur nos actualités, sur les rapports humains contemporains, où les machinations, manipulations, hypocrisies et lâchetés se forgent de manière récurrente un vrai premier rôle.

L’auteur aime le truculent et notamment des parties de jambes en l’air, avec souvent multi partenaires assumés, qui assure à Arseni (quand il est équipé…) ou à son double essentiel, si je peux m’exprimer ainsi, une ferveur marquée, appréciée surtout pour le physique de performance.

L’auteur démontre que tout est fiché et référencé et que la relation – fusse-t-elle intime – ne résiste à aucune forme de sentimentalisme quand les inspections des services analysent la façon dont les personnes s’inclinent ou pas par rapport aux dogmes édictés par toutes les autorités…

L’auteur aime évoquer la chose militaire et la vie en caserne, où les autorités par grades veulent conserver intacte leur force hiérarchisée, souvent au seul bénéfice de quelques privilégiés, en ignorance totale de la masse soldatesque.

L’auteur aime parler des commémorations ou vénérations, notamment en jardins de tombes, proches des églises orthodoxes, endroits qui peuvent être autant des pèlerinages ou des recueillements que des lieux de rencontre sournois, propices à toutes les malversations ou à l’imagination coupable et malfaisante.

L’auteur aime parler des magasins où l’on ne paye qu’en devises, et pas en roubles, où les clientèles sont triées sur le volet, surveillées et espionnées, où l’on trouve tout ce qui n’est pas découvrable ou cernable ailleurs, ce qui accentue les privilèges et rentes, étalés de la fin de la Nomenklatura aux inspirations Mafieuses contemporaines.

L’auteur, surtout, devient exceptionnel dans sa narration quand il met en place la rencontre, que la lectrice ou le lecteur attend pour son plus fort ravissement, entre Iratov et l’homoncule devenu jeune homme, double direct d’Iratov, où s’agglutinent toutes les possibilités : combat entre la jeunesse et la vie plus expérimentée, dualité sur la compagne d’Iratov qui retrouve avec l’homoncule – devenu beauté masculine incandescente – ce qu’elle a oublié de son Chéri initial…, explosion des réalités familiales, nécessités de faire les bilans de vie en n’omettant pas les erreurs et errements et en ne fuyant pas les responsabilités sachant que le jeune arrivant peut tout faire remémorer au vieil en puissance… et agrément de totalités de personnages dithyrambiques, drolatiques à souhait, et notamment la présence d’un coiffeur Grec, bien silencieux, mais pouvant se placer comme un réel et bel allumé…

Ce livre est pour moi un vrai coup de cœur et représente ce que j’affectionne plus que fortement dans la littérature : le plaisir d’une histoire ciselée et dynamisante, la profondeur d’une réflexion sociétale, la critique des convenances et des éléments parvenus et la présence omnipotente d’un humour sans concession et sauvage.

Là, en ce livre, j’ai été plus que servi.

Je vous invite à acheter ce livre pour les fêtes, à l’offrir pour vos vraies amies et vrais amis, celles et ceux qui savent rire d’un rire de qualité, exigeant et salvateur et qui apprécient la littérature intelligente et différente.

Merci, encore une fois, à Nadège Agullo et son équipe, pour son travail investi permettant de dénicher de telles pépites.

Éric

Blog Débredinages

 

L’Outil et les Papillons

Dmitri Lipskerov

Agullo Fiction

Agullo Éditions

Traduit du russe (bravo émérite encore à elle) par Raphaëlle Pache

22€

 

Ramuntcho de Pierre Loti

Lire Pierre Loti me ramène toujours aux découvertes, aux aventures, aux voyages, aux exaltations des sens.

Je l’avais lu en promenade, en les temples d’Angkor, en 2014 ; et il fut surtout un des rares occidentaux à raconter son passage en l’Ile de Pâques, avec une volonté marquée de tisser liens avec les autochtones et cerner les mystères des moais qui l’ont transporté, malgré une halte en Pacifique Sud, très courte…

J’ai eu le bonheur de pouvoir passer une semaine en cette île exceptionnelle, en 2008 ; et dans le petit musée d’Hanga-Roa, on peut dénicher le récit de Pierre Loti, en une édition locale, ce qui prouve que les Pascuans savent reconnaître celui qui s’est incliné face à la grandeur d’une civilisation inconnue et qui s’est considéré comme redevable et enrichi des différences, plutôt que se positionner comme un conquérant potentiel…

Ayant, pour raisons de santé (oui, Amie Lectrice et Ami Lecteur, cela fait un petit mois que vous ne me repérez plus en ce modeste blog…), été obligé à une convalescence d’ascèse, j’ai décidé de suivre les pas de Pierre Loti qui utilisait toujours les moments de contrainte personnelle pour écrire, réfléchir, raconter et lire…

Je me suis replongé dans la lecture de Ramuntcho, histoire vive et pénétrée de traditions colorées et qui fait que le héros éponyme symbolise, depuis plus d’un siècle, le Pays Basque, comme Tartarin la Provence…

Le fond de l’histoire peut sembler un brin désuet et vieillot, quoique ses réalités soient toujours effectives en de nombreux endroits de la planète, mais le style de l’auteur reste percutant, majeur et marquant, avec un flamboiement ciselé dans la narration de la nature et des escapades, qui contribue à ce que l’on s’imagine aisément suivre les pas des protagonistes, et une assurance récurrente dans la lecture, avec une langue magnifiée où chaque phrase devient un essor de théâtralité et de fougue, qui transporte.

Ramuntcho vit dans la Montagne du Pays-Basque, avec sa Maman, qui a réussi, à force de sagacité et d’abnégation, à racheter sa maison de famille et pouvoir ainsi montrer sa tête haute et fière, de celle qui possède son toit, au milieu d’un village où les secrets enfouis, les querelles intestines vivaces et transmises de génération en génération, ont toujours tendance à s’agglutiner. On ne sait que peu de chose sur le Père, mais il est patent qu’il n’est plus là.

Ramuntcho travaille comme contrebandier, entre douanes françaises et espagnoles et arpente toutes les nuits des sentiers compliqués, des pentes dangereuses, pour transporter de la marchandise et développer un réseau d’affaires parallèles, pour le compte de la palanquée qui lui a accordé sa confiance.

On réclame le silence, la discrétion, parfois l’on doit aussi endurer des tensions et coups de violence, mais être contrebandier au Pays Basque s’affecte comme une mission ancestrale, reconnue, et même valorisée, par le courage qu’elle nécessite, avec des dangers incessants de coup de chaud avec les autorités.

Ramuntcho retrouve surtout sa liberté, son indépendance, sa capacité à s’exprimer en jouant à la pelote Basque et il est apprécié fortement, car il sait virevolter, danser, sauter, faire preuve d’agilités pour exercer son art de la récupération et faire gagner son équipe.

Il aime ce moment intense sportif et artistique, surtout quand il est contemplé par Gatchutcha, sa promise, son élue, qu’il n’imagine pas autrement que future femme de sa vie…

Mais la mère de Gatchutcha n’a que du mépris pour la famille de Ramuntcho, à la fois pour des critères de classe (Ramuntcho ne possède rien ou presque) et par accumulations d’histoires, dont l’on ne connaîtra jamais la réalité effective, mais qui constituent une chape d’acier implacable, rendant impossible tout lien commun.

Les deux amoureux se rencontrent en cachette, se croisent au jeu de pelote, se font des promesses langoureuses et positives, mais ne dépassent jamais les champs de la camaraderie, car il est nécessaire, obligé et même impératif que l’on respecte scrupuleusement la soumission parentale.

Gatchutcha demande à Ramuntcho de prendre la nationalité Française, ce qui l’élèvera positivement pour l’appréciation de la famille de la jeune femme – ce sera déjà un premier pas – et Ramuntcho en prend acte, même si cette décision lui coûte car elle entraîne trois ans de service militaire et un éloignement du Pays Basque pendant la même période, laissant sa Maman esseulée, sa fiancée abandonnée et la clôture de ses retours financiers de contrebande qui apportaient le juste suffisant au logis.

Pendant ces funestes trois ans où Ramuntcho naviguera sur les mers, la mère de Gatchutcha présentera sa fille à un meilleur parti, que cette dernière refusera, par fidélité à son serment pour celui qu’elle aime, et elle sera donc transférée, sans vergogne, en un couvent…

Ramuntcho consacrera, à son retour, toute son énergie pour tenter de retrouver, et même d’enlever celle qu’il aime, mais le poids des certitudes, des traditions compactées et la force du religieux local l’obligeront à un autre choix, celui du départ et de l’exil, sa Maman venant, de plus, de rendre son dernier soupir.

Pierre Loti sait parler de la religion ; il aime les cérémoniaux d’encens et de chant, il apprécie la communion pour saluer une certaine force des esprits, mais il sait critiquer les intolérances, les morbidités et les enfermements vils de personnes sous influence ou sous contrainte qui détruisent des âmes.

Pierre Loti sait aussi signifier son respect pour l’ensemble des habitants qui considéreront qu’il vaut mieux s’échapper ou se placer en contrition plutôt que de tenter une certaine sorte de blasphème en voulant s’attaquer aux bigoteries et aux sacrements.

Pierre Loti sait que l’amour s’affiche comme l’essentialité de l’essor des âmes mais qu’il peut provoquer des douleurs indicibles dont les plaies peuvent ne jamais se refermer.

Et Pierre Loti sait rendre hommage à celles et ceux qui font vivre les fêtes de villages, les costumes chamarrés, les dynamiques collectives, comme on dit de nos jours, comme ces élévations par la pelote Basque ; il sait conter la beauté sauvage de paysages, que seuls les initiés connaissent, et qui renferment à la fois des désirs non assouvis, des déceptions réelles, des rancunes tenaces et des possibilités de conquête ou d’aventures uniques.

Un livre qu’il convient de relire avant de retrouver une promenade future en Euskadi.

Éric

Blog Débredinages

Ramuntcho

Pierre Loti

Livre retrouvé dans ma collection de livres dits de jeunesse, en bibliothèque verte, reliée par Brodard et Taupin, bien évidemment ; toute une époque…

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