Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Vécu !

Tu seras un homme, mon fils de Rudyard Kipling

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que tout ce qui touche à la Première Guerre Mondiale me pénètre profondément, par tous mes pores, en toutes mes fibres.

Ma chère grand-mère, Marcelle, m’a parlé souvent, avec émotion et retenue entremêlées, du décès, à Revigny, dans la Meuse, en décembre 1915, de son Papa, François, blessé par un éclat d’obus, qui sera emporté quelques jours suivants.

J’allais le saluer régulièrement sur sa tombe, avec ma Mémé, à Laprugne, dans l’Allier, où il repose avec une plaque en émail à son effigie, réalisée par le Souvenir Français, et je lui rendais hommage, avec elle, en m’inclinant devant le monument aux morts de la commune, avec tant de noms inscrits, alors que le village n’a jamais dépassé un nombre très limité d’âmes…

Encore, aujourd’hui, plus que jamais, je répète ce rituel de « bleuet de novembre », et en 2015, pour le centenaire de la mort de mon arrière-grand-père, dont je détiens précieusement les lettres écrites à sa famille, je suis allé à Revigny, sur ses traces…

Avec l’image de mon aïeul en esprit, j’ai lu les livres consacrés à cette guerre funeste, boucherie permanente, où les vécus sordides décrits par Barbusse, Dorgelès, Céline, Jünger, Remarque ou Genevoix, dont je me suis nourri, ne pouvaient cependant, malgré leur force narrative racontant le réel, faire appréhender toute la détresse des assauts aux morts certaines, des bruits des bombes, des vies dans les tranchées au milieu de la boue, des rats, de la vermine, des compagnons gisant ou ensanglantés.

Seul Tardi, avec son formidable et porteur talent d’un dessin magnifié et pudique à la fois, a su avec son « Varlot », montrer toutes les horreurs de ces quatre années d’épouvante et il mérite, pour ce faire, une infinie considération.

A la même période, il y avait des laudateurs pour qui la guerre était « un romantisme d’assainissement », selon les termes de D’Annunzio, qui glorifiaient les bravoures, les héroïsmes de nos « valeureux soldats », en qui l’on puisait la victoire dressée, sans se poser question sur leurs martyres et sacrifices, qui façonnaient la guerre comme une sorte de plénitude absolue, en oubliant de manière délibérée ses morts, ses douleurs infinies, ses inhumanités de souffrances.

Rudyard Kipling fut de ceux-là.

Il est très connu en France et apprécié comme écrivain inspiré ; il participe, en 1915, avec l’Etat-Major, à une sorte de « visite » du Front, en voiture officielle de l’armée Française.

Il raconte pour un journal les « choses vues », où il considère l’ennemi Allemand comme insuffisamment équipé, en incapacité de tenir ses objectifs, où il repère les alliés, plus intelligents, plus organisés, comme forcément supérieurs et dominateurs…

Bref, il surfe sur la propagande qu’il repère certainement comme assurée et véritable, il se donne le beau jeu de la bravoure en disant qu’il entend les canons de sa voiture, mais que les forces ennemies ne savent même pas le traquer, tellement elles seraient insuffisantes…

Pour lui la guerre ne sera que rapide et nécessaire, même si elle dure depuis plus d’une année, en cet été 1915, elle permettra à la jeunesse de s’aguerrir au sens premier du verbe, de se forger un idéal patriotique utile, et reviendront à la maison les meilleurs, donc les alliés.

Kipling croyait à ce qu’il disait, comme il a cru aux vertus de la colonialisation pour apporter la civilisation aux Indiens d’Inde, comme il croyait aussi, avec Baden Powell, au sens de la discipline apporté par la création des scouts qu’il vénérait.

Il faut lire les très belles lettres qu’il écrit à son fils quand celui-ci est en préparation militaire, en Irlande, à l’époque territoire Britannique, et que le jeune John a décidé de rallier pour partir au combat, mais aussi pour « mater » cette incapacité, jugée Irlandaise, à obéir ou servir.

Ni lui, ni son père, ne comprennent à l’époque, que le sentiment national indépendantiste Irlandais ne lui apporte aucune fierté ou volonté pour aller combattre sous l’uniforme Grand-Breton.

John gravit vite les échelons et devient jeune officier ; il est heureux de commander ses hommes et de les préparer avidement, avec des marches longues et rudes, dont il se plaint aussi, avec des entraînements de résistance, pour les opérations d’arme à venir.

Mais il prend aussi du bon temps à écumer les pubs et les bars des grands hôtels, à sortir pour s’aérer, en pensant que la vie mérite aussi des plaisirs.

Sa préparation militaire durera une année ; il arrive en France en août 1915 où il ne restera qu’un petit mois, puisqu’il sera porté disparu, lors des premiers combats d’assaut proches du Col du Linge, dans les Vosges.

Ses dernières lettres très émouvantes, à ses parents, demandent qu’on lui envoie des colis avec de bonnes chaussettes, avec du papier pour écrire, avec des molletons pour ses guêtres de combat (oui les Anglais portent des guêtres, comme les Français un pantalon rouge, ce qui mesure le décalage entre la guerre à endurer et la tenue dressée pour les combattants…), avec des remerciements pour les envois de délicats mets qui lui permettent de combler des ordinaires de corned-beef, le fameux « singe » du poilu, et il évoque les attentes incessantes, l’absence de perspectives, les incompréhensions de ne faire que marcher ou de tourner en rond.

Quand Kipling apprendra la mort de son fils, il vivra des douleurs physiques récurrentes, il écrira pour reconnaître ses errements et absences de lucidités, pour que la mémoire des sacrifices ne s’oublie jamais, en reconnaissant que la guerre ne fera jamais lien ou nœud gordien avec le romantisme…

Je salue l’initiative des éditions Mille et une nuits pour permettre, à un tarif tout modique, à toute personne investie de culture et d’écoute, de lire ces lettres admirables qui chantent la liberté et l’indépendance, mais qui ont trop fait peser les versants « de droiture et d’honneur », comme des vertus universelles, alors que la notion de droiture dépend aussi de sa capacité à réfuter les abjections et soumissions, et que l’honneur dépend de la personne face à nous qui décrit le sien et que l’on préfère, comme disait Cavanna, « mourir par amour que mourir par honneur, et si cela est possible ne pas mourir du tout… ».

Il reste que le poème de Kipling, dédié à son fils est exceptionnel de tendresse, d’harmonie et de délicatesses incarnées, qu’il me revient, en récurrence, pour vous le clamer, en cet instant de fin d’humble chronique : « Si tu sais bien remplir chaque minute implacable, de soixante secondes de chemins accomplis, à toi sera la Terre et son bien délectable et – bien mieux – tu seras un homme, mon fils. ».

« If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run.

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son ! ».

Éric

Blog Débredinages

Tu seras un homme, mon fils

Poème, suivi de Lettres à son fils

Rudyard Kipling

1001 Nuits

3.50€

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai de Jean-Louis Rieupeyrout

En cette période de « nouvelle donne » aux Etats-Unis, où la société reste cependant bien fracturée, il est nécessaire de replonger dans les racines de l’histoire de la création de cette fédération, pour en ressentir et pour en peser les soubresauts et tensions.

Jean-Louis Rieupeyrout fut et reste le spécialiste de l’histoire des Indiens d’Amérique.

La collection de ses analyses se repère utile, nécessaire et bienfaisante, surtout en une période incertaine où le poids des non-dits s’avère souvent semeur de risques.

Ce recueil, que j’avais acheté, en ma jeunesse, regroupe plusieurs textes fondamentaux de l’auteur et marque au fer rouge les réalités de la conquête de l’ouest, qui s’est structurée avec une violence indicible.

Le cercle rouge évoque la présence de Mexicains, recevant les appuis de soldats et de populations Américaines du Missouri, désireux d’implanter des colonies sur les territoires apaches, en la province de Chihuahua, repérée pour son sous-sol précieux où l’extraction minière devenait un eldorado d’appât de gains.

Une réalité cruelle offrait des primes en pesos pour toute remise de scalps d’hommes, de femmes et d’enfants Indiens…

Le chef Indien apache, Mangus Colorado, balayait le territoire et scrutait l’horizon pour installer ce fameux « cercle rouge », muraille hérissée de flèches tirées pour frapper, en respect du pouvoir de son peuple.

Cette loi du talion, et les attaques Indiennes qui répondaient aux provocations Mexicaines et Américaines, entraînait souvent à recourir à des médiations, notamment par des hommes de foi et de religion, mais ces dernières entraînaient des règlements de pacotille, où des familles apaches spoliées ou meurtries dans leurs chairs recevaient des compensations financières, souvent mal cernées…

Mangus Colorado était un chef de guerre qui savait aussi être impitoyable, mais il savait d’abord respecter une parole et un traité de cesser le feu.

Pour tenter de le neutraliser, et en utilisant la lâche ruse, en 1862, des émissaires Mexicains furent envoyés, auprès de Mangus Colorado et de son allié Cochise, pour leur préciser que des « Americanos » les invitaient pour leur offrir des cadeaux et permettre ainsi une entente de bons traitements.

Mangus Colorado accepte cet échange de discussions, sous la tente du capitaine Shirland qui le reçoit avec peu d’égards, et lui propose d’attendre le lendemain pour des palabres.

Il fait froid et Mangus Colorado grelotte ; il se lève pour s’étirer, et une sentinelle ne trouve rien de mieux que de faire tâter sa baïonnette sur sa musculature, pour tester les réactions du chef apache.

Mangus Colorado sait qu’il est tombé dans un piège ; il est froidement exécuté et le lendemain il sera titré qu’il a été abattu « parce qu’il tentait de s’évader pour fomenter une révolte »…

Pour le venger les chefs apaches Cochise et Geronimo entameront une guerre de plus de six ans contre les soldats Américain, ce qui paralysa le peuplement et le « développement » imaginé des régions concernées.

L’aube de sang raconte le carnage et le massacre de Sand Creek.

Les tribus Arapahoes voulaient rappeler aux soldats qu’un traité de 1861 leur accordait une « réserve » sur le cours supérieur de l’Arkansas, et que des voyageurs, sans respect, ne le prenaient pas en compte, en détruisant, en chasseurs acharnés, des nombres inconséquents de bisons, nourriture essentielle des Indiens.

Les Arapahoes et les Cheyennes, sous la conduite du chef Black Kettle, avaient sollicité une entrevue visant à faire respecter les droits issus de traités antérieurs, en échange de prisonniers capturés, membres de diligence qui avaient traversé leurs territoires de réserves, et se livraient à des parties de chasse inconsidérées.

Si des gouverneurs civils et des soldats éclairés étaient prêts à négocier, à accepter des terrains d’entente, des militaires imaginaient d’autres formes d’intervention.

Au retour de l’entrevue dite de Denver, les Cheyennes et les Arapahoes pensaient qu’une paix durable allait survenir.

Mais le colonel Chivington en avait décidé autrement ; il suivait les chefs en se rapprochant de Sand Creek.

Il reprenait avec une forme réelle et assouvie de plaisir cruel les paroles du général Curtis « je n’accorderai pas de paix jusqu’à que les Indiens souffrent davantage… » ou celles du major Downing « je pense et je crois fermement que l’Indien est un obstacle à la civilisation, aussi doit-il être exterminé… ».

Lorsque que John Smith, un marchand métis, familier des Cheyennes, se leva, ce jour-là, il repéra des hordes infinies de soldats.

On lui tirait dessus.

Et le massacre débuta, se plaçant d’abord et en priorité pour mettre en joue les personnalités tolérantes qui travaillaient et commerçaient avec les tribus…

Chivington observait, avec contentement, que « le travail allait bon train… ».

Black Kettle essayait d’échapper au feu intense, en escalant la paroi friable d’une colline, en prenant dans ses bras son épouse bien mal en point, et qu’il croyait décédée.

L’on ne sait quand la tuerie stoppa mais on trouva le cadavre du chef White Antelope devant un drapeau blanc…

Le colonel Chivington télégraphia en disant « avoir attaqué un village Cheyenne de 130 tipis et de 1000 guerriers et avoir tué ses chefs et 500 Indiens », précisant que « tout cela fut exécuté noblement… ».

Le colonel fut bientôt démobilisé et échappa aux sanctions que le Congrès des Etats-Unis voulait prendre contre lui…

Ce massacre de Sand Creek ouvrit une nouvelle période de troubles.

Les Collines Noires appartenaient aux Sioux, depuis un traité, mais de nombreux convois de soldats les franchissaient allègrement, même si les soldats refusaient aux civils de s’implanter, eux qui avaient l’avidité de pouvoir trouver et dénicher, ici, des filons d’or.

Quand les soldats de Washington proposèrent à Red Cloud et Spotted Tail, les chefs Sioux, de leur racheter les Collines Noires, ces derniers refusèrent ce marchandage, qui mettait à mal leurs vies et insultait celles de leurs ancêtres.

Little Big Man, de la tribu de Crazy Horse, déclara même, mais fut retenu, qu’il allait tuer des Blancs…

Quand Red Cloud proposa que Washington verse à son peuple 400 000 dollars de droits d’extraction de mines pour le Big Horn, pour deux années, et une somme de 6 millions de dollars pour l’achat des Black Hills, Grant ne suivit pas les consignes de son cabinet qui rappelait « que les mineurs se considéraient comme des conquérants » et déclara que « comme la magnanimité avait échoué, la puissance allait demeurer… ».

Le lieutenant-colonel George-Armstrong Custer, 37 ans, héros de la guerre de Sécession, général de brigade très jeune, sentit que son avenir glorieux allait être tout tracé…

Et pourtant il avait maille à partir avec l’administration de Washington, car il avait dénoncé une clique de politiciens corrompus, ce que Grant lui avait clairement reproché…

Nous sommes en juin 1876, et le plan Terry a précisé que chaque bataillon devait suivre le chemin défini, et qu’aucune attaque n’aurait lieu sans que les regroupements n’aient pu être menés à bien.

Lorsque de manière débridée, Custer déferla sur les troupes Sioux et Cheyenne, il pensait tenir sa victoire et l’immortaliser par sa seule bravoure.

Les Chefs Sitting Bull, Crazy-Horse, Black Moon, Big Road, n’avaient pas de plan défini, mais ils menèrent une charge avec toute l’élite guerrière de leurs villages et firent face et front.

Les troupes des autres détachements de soldats, autres que celui de Custer, se voyaient soit sans repère ou compréhension, soit obligés de battre en retraite ou de se placer en abri…

Custer, lui exultait, pris par une ivresse folle, ignorant les déplacements de force, voulait tomber, sans coup férir, sur le village Cheyenne, mais les troupes Indiennes formèrent un fatal et mortel tourbillon, et Custer n’exista plus…

En cette bataille de Little Big Horn, la désobéissance de Custer avait donné lieu à un spectacle désolant de soldats anéantis et à une impétueuse victoire Indienne.

Crazy-Horse et sa bande voulaient recouvrer des territoires plus fertiles, après ces évènements, et se lancèrent en une longue marche, mais furent bientôt rejoints par des sentinelles de soldats, et aussi d’anciens condisciples du chef Indien, ayant accepté de se mettre au service des Americanos…

On proposa à Crazy-Horse de parlementer.

Il indiqua qu’il n’acceptait pas que certains chefs indiens, comme ceux des Nez Percés, veuillent de nouveau la guerre, mais il désirait de l’accompagnement des « Americanos » sur sa volonté d’avoir une réserve pour les siens.

On mystifia sa prose de parole et on traduisit ses propos avec erreur volontaire, marquant qu’il voudrait être belliqueux.

Quand Crazy Horse refit son chemin retour, il fut attaqué par un ancien condisciple, agissant certainement à la demande de l’État-Major, pour venger Custer…

On ne sait pas où aurait été enterré Crazy-Horse, mais à quelques encablures du célèbre Mont Rushmore où sont gravés, dans la roche, les portraits géants de quatre Présidents Américains, au pied des Black Hills, près d’une ville nommée Custer, se tient la statue géante de Crazy-Horse, sculptée dans la roche des Thunderhead Mountain, la Montagne de la Tête du Tonnerre, œuvre de Karczak Ziolkowski.

Les Cheyennes se virent ensuite accompagnés par les soldats pour s’établir dans des terres bien plus au sud et peu fertiles, ce qui conduisit à des épidémies, à des tensions et à la volonté de certains chefs, comme Little Wolf, de réfuter « cette terrible transhumance humaine » obligée , pour revenir sur leurs terres ancestrales, avec le souhait que ce retour se fasse sans heurs et sans violence.

Lorsque le capitaine Wessels rattrapa les fugitifs et leur ordonna de retourner dans le Sud, qu’il se vit présenter un refus catégorique, le massacre de Fort Robinson, tout aussi semblable à celui de Sand Creek, se déclencha, et constitua le prélude des derniers moments de vie Cheyenne, en cette année de 1879.

S’ensuivit une conquête de l’ouest effrénée et une vie de reclus pour tous les Amérindiens…

Quand en cette année électorale, on repère les votes populaires sur les Etats des anciennes batailles entre soldats et Indiens, l’on ne peut que constater que les territoires où vivaient la concorde et l’ouverture semblent toujours tendre vers la concertation et la relation à l’autre, alors que les territoires de conquête, de combat et de domination restent isolés, protectionnistes et repliés.

Il est toujours utile de réanalyser l’histoire du moment avec celle passée, tout en considérant qu’elle n’explique pas tout, mais qu’elle peut permettre de mieux comprendre, et ainsi de mieux agir pour l’universel solidaire.

En ce sens les textes de Jean-Louis Rieupeyrout restent irremplaçables.

Éric

Blog Débredinages

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai

Jean-Louis Rieupeyrout

Recueil incluant les textes suivants : Le cercle rouge. Aube de sang. Custer est mort. Crazy-Horse est parti. La piste des Cheyennes. Massacre à Fort-Robinson.

L’homme à l’oreille cassée d’Edmond About

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre, qui date de 1862, et qui n’est pas forcément « dénichable », en dehors des rayons des bouquinistes scrupuleux et investis, que j’ai plaisir de saluer régulièrement, vous saisira fortement, par sa narration enlevée et débordante, son style maniéré, certes, mais renfermant de belles doses d’ironie et d’humour, par sa contemplation, parfois béate, des progrès de la science, auxquels il rattache l’assurance d’un monde plus positif, plus conquérant, oublieux des sacralisations que l’auteur juge passéistes.

L’on sait que l’écrivain, journaliste et polémiste, professait un anticléricalisme assumé, qu’il fut membre de loges maçonniques où il aimait dispenser les principes de la science éclairée face aux obscurantismes repérés chez les hommes de Dieu…

Edmond About avait lu et noté que les zygotes-rotifères ont la particularité de pouvoir survivre, même si leur milieu de vie s’assèche. Lorsque les conditions redeviennent plus favorables, ils sortent de leur léthargie et deviennent de nouvelles femelles qui se reproduisent par parthénogenèse.

Il avait aussi repéré, comme un scientifique qu’il n’était pas, mais qui aimait analyser les dernières découvertes et s’en faire le vulgarisateur, que les tardigrades sont des animaux extrémophiles, c’est-à-dire qu’ils peuvent survivre dans des environnements extrêmement hostiles (températures de −272 à +150 °C et pressions jusqu’à 6 000 bars).

Il avait lu que ces « oursons d’eau », privés d’eau justement et de nourriture, se replient en cryptobiose, ce qui signifie que les processus métaboliques observables ne représentent plus que 0,01 % de la normale (ils semblent donc en état de « mort clinique ») ; ils peuvent demeurer plusieurs années dans cet état, mais « ressuscitent » (le métabolisme repart) dès que les conditions le permettent.

L’homme à l’oreille cassée se place dans ce sillage d’analyses frappantes et imagine que la résurrection, si l’on peut dire, pourrait s’affecter chez l’humain, mais de manière scientifique et doctrinale, et plus en référence à ce qui s’est déclamé 2000 ans plus tôt, en Palestine…

Et le livre ne fait aucune communication anticipée au célèbre album éponyme de Tintin que je relis régulièrement et chéris.

Léon Renault, fils de scientifique, est allé faire fortune et conquérir son avenir, durant trois ans, dans les extractions minières de l’est européen.

Il y a travaillé sans relâche, pour avoir un gain suffisant et pouvoir ainsi demander officiellement la main de celle qu’il aime, Clémentine, mais dont les conditions de rente obligent à ce qu’il lui assure un niveau d’aisance, par ses biens personnels acquis, suffisant, pour pouvoir être comparé au train de vie de sa promise.

Il revient chez lui, chez les siens, à Fontainebleau, avec, dans ses malles, un cadeau pour son père en provenance des biens dispersés du grand savant Humboldt, récemment disparu sur Berlin, et admiré par le père Renault et avec une sorte de momie, qu’il a achetée chez un marchand, qu’il a lui-même récupérée d’une vente organisée par le neveu d’un savant nommé Meiser qui s’était pris de sympathie pour un grognard Napoléonien de retour de la campagne de Russie, arrêté comme espion en Prusse et condamné à être exécuté, dont il fut le traducteur lors de son procès, qui a « gelé » dans sa cellule, et qui considéré comme « mort » par ses geôliers, avait été « acheté » par le scientifique pour des expériences de dissection de cadavre… Excusez du peu en cette narration d’aventure…

Mais le savant Meiser voulait dessécher et non pas disséquer Fougas, le fameux Grognard, pour lui enlever méthodiquement l’eau contenue en son corps, pour le placer en léthargie et pouvoir ainsi le « réveiller »,  le « ramener à la vie » quand les conditions internationales le permettraient, lui permettant d’échapper à la mort…

Lorsque Léon présente sa momie à son retour, il provoque les incrédulités, mais aussi des intérêts passionnels, mais rapidement l’idée d’acheter une sépulture pour l’ancien soldat semble la raison la plus assurée.

Mais en conversant et en écrivant avec des savants allemands et académiques de France, il est analysé la possibilité de « tenter une expérience » de remise en vie.

Au départ, assez émotive et inquiète de cette momie qui pourrait manifester des troubles en la maisonnée, Clémentine en devient la protectrice majeure, elle souhaite ardemment que l’on puisse redonner vie et sens à cet homme, dont la beauté conservée, et la jeunesse de 24 ans, l’ont profondément touchée et peut-être même secrètement attirée. Elle ne se mariera pas, elle n’en démord pas, tant que tout n’aurait pas été fait pour remettre à la vie ce beau jeune homme endormi…

L’expérience s’organise, avec un soin continuel pendant trois jours, pour que la réinjection de l’eau dans les tissus, organes et muscles s’opère sans dommage, progressivement, pour que la température du corps retrouve ses cohérences, pour vérifier s’il est possible que l’état de l’homme ne soit que léthargique et en hibernation et pas en mort reconnue.

L’expérience s’avère concluante et ses péripéties retentissent fortement à l’extérieur du logis Renault.

Mais à l’instar d’Hibernatus dans le célèbre film avec un De Funès et un Michaël Lonsdale, en grandes verves et formes, il n’est pas simple pour Fougas :

  • D’avoir vécu une sorte de nuitée de 46 ans…
  • De retrouver une vie, avec un Empereur adulé, décédé depuis près de 30 ans, et des envies de conquête, de gloire et de combats révolus…
  • De solliciter de reprendre les armes auprès d’un nouvel Empereur (Napoléon III) alors qu’il est un jeune homme de 70 ans civilement, même s’il n’en apparaît que 24 en sa constitution physique…
  • De vouloir considérer Clémentine, comme sa mie et son amour, rappelant celui de sa jeunesse, alors qu’elle est promise à celui qui lui a, sommes toutes, sauvé la vie, ce cher Léon…
  • De tenter de repartir sur les traces de sa vie passée, sur Paris, comme en Prusse, en ne sachant pas comment il sera repéré, reconnu et considéré.
  • Et surtout il lui est difficile de prendre une posture équilibrée, apaisée et nuancée, alors qu’il ne fut qu’homme d’action, feu follet, sans retenue et souvent querelleur et impulsif, en sa vie passée…

Ce livre se lit comme les romans d’aventure Verniens de nos adolescences, mais qui n’a jamais fini de se prolonger, pour moi, et que je retrouve toujours avec autant de bonheur, quand il s’agit de partir en exploration, en découvertes et en surréel, car, bien évidemment ce roman part un peu dans tous les sens et les exagérations, mais l’on se dit cependant que ces choses pourraient bien se produire, et, en tous cas, elles constituent un plaisir de lecture porteur et marquant.

Éric

Blog Débredinages

L’homme à l’oreille cassée

Edmond About

Éditions de l’érable – François Beauval

Déniché pour 1€ à la « bouquinerie de la gare » à Saint-Raphaël ; bonne future pioche pour vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour suivre mes pas…

Tombe d’Edmond About au Père Lachaise, sculpture de Gustave Crauk, mairie de Paris en copyright

La Loire, Agnès et les garçons de Maurice Genevoix

Couverture du livre édité par le Cercle des Bibliophiles

Maurice Genevoix (1890 – 1980), romancier Français, Prix Goncourt en 1925, ici en 1979, photo Télérama copyright

Maurice Genevoix sera « panthéonisé » le 11 novembre prochain et ce n’est que justice.

Il a fait partie des promotions de l’École normale supérieure lourdement touchées par la Première guerre mondiale.

Mobilisé comme sous-lieutenant au 106ème régiment d’infanterie, début août 1914, dès le déclenchement de la guerre, il est très grièvement blessé, le 25 avril 1915, et réformé, après avoir perdu l’usage de son bras gauche.

Ses récits de guerre, avec son observation minutieuse du quotidien des soldats, qu’il mêle avec les cheminements intérieurs des hommes au front, ont toujours été placés en mémorial, pour que ses camarades tombés ne sombrent pas dans l’oubli.

Il faut relire « Ceux de 14 » car, comme il le déclamait si fortement : « nous autres, avant d’avoir 30 ans, nous avons eu froid et nous ne nous retournions que pour apercevoir des fantômes », alors que les autres générations retrouvaient, en se retournant, des vivants toujours reconnus, même après leurs décès…

Sa fille Sylvie, parti trop tôt des suites d’une longue maladie, a beaucoup œuvré pour la transmission de l’œuvre de son père, appuyé par son compagnon, le regretté et remarquable économiste Bernard Maris, l’oncle Bernard de Charlie Hebdo, assassiné lors de l’attentat terroriste du 7 janvier 2015.

Né à Decize, dans la Nièvre, à quelques encablures de mon Allier natal, Maurice Genevoix avait trouvé refuge dans le Loiret, à Saint-Denis-de-L’Hôtel, au hameau des Vernelles, où il avait acheté une maison, grâce au Prix Goncourt, reçu en 1925 pour son roman « Raboliot ». C’est en cette maison des bords de Loire que Genevoix a rédigé l’essentiel de ses romans, et c’est aussi là que sa fille Sylvie naquit en 1944.

Aujourd’hui, après Sylvie, puis Bernard, c’est le petit-fils de Maurice Genevoix, Julien, qui a pris la relève à la tête de l’association « Je me souviens de Ceux de 14 », dont le siège est toujours sis aux Vernelles, et qui a permis cette panthéonisation très prochaine, en mémoire de tous les Poilus.

Prenant récemment quelques jours de congés en mon antre de Fréjus, avant le reconfinement, je suis allé flâner chez un bouquiniste de Saint-Raphaël, et j’ai déniché un livre, en la belle et rare collection du cercle des bibliophiles, de Maurice Genevoix, que je ne connaissais pas, et que je viens de lire, qui m’a charmé, par son côté suranné, par la force de son écriture empruntant toujours un style puissant et recherché, par sa poésie qui touche au sublime lors de la description des bords de Loire, personnage majeur du roman.

Je vais tenter de vous le narrer.

Daniel Bailleul et Paul Jeanneret terminent leurs études secondaires et vont partir en vacances.

Nous savons qu’ils sont lycéens, en tout début de XXème siècle, condisciples donc des vécus de l’auteur.

Les vacances se déroulent, en cette période de la IIIème République, des Moissons aux Vendanges, donc de fin juillet à fin septembre, pour que les jeunes puissent donner de leurs forces aux travaux des champs, et c’est en ce sens qu’avaient été inscrits les congés estivaux scolaires.

L’un sait écrire et manier la plume avec verve, Bailleul, et l’autre, Jeanneret, préfère l’analyse concrète et l’expérimentation ; l’un deviendra professeur et écrivain, comme Genevoix, et l’autre médecin.

Mais le roman est centré sur cet été de leur fin d’année de lycée, au moment où ils écrivent, à deux mains, un roman d’amour qui prend place dans le Tyrol, où l’on ressent un romantisme enfiévré mais aussi un peu emprunté et maniéré.

L’un et l’autre apprécient fortement les promenades et balades en bord de Loire, les saveurs des fleurs et plantes rencontrées et les oscillations de l’eau, en ses multiples soubresauts, quand le fleuve croise, en ses méandres, de multiples obstacles plus ou moins impétueux…

Ils rencontrent Agnès, lors d’une fête foraine, où elle attire le chaland en son stand de tir à la carabine.

Ils ont le même âge et se donnent envie, croisée, de gambader dans les environs.

Agnès leur donne la main et leurs promenades à trois les enchantent, surtout quand elles se terminent par un baiser d’Agnès aux deux amis.

Mais Agnès doit partir, car les forains sont nomades, et ils se donnent rendez-vous pour une prochaine fête dans quelques semaines, non loin de la ville étape, lieu de résidence de Daniel et Paul.

Paul est à la fois intrépide et sportif, avec de la famille répandue un peu partout et possède des moyens financiers visiblement aisés ; il dispose aussi d’une liberté que le paternel de Daniel lui interdit.

Il décide de partir sur les traces d’Agnès, en vélo, et il part la rejoindre, pour deux, pour lui et son ami, car leur relation indéfectible n’imagine nullement une concurrence amoureuse, même s’ils sont épris, tous deux…

Quand Paul retrouve Agnès, qui chavire sur ses genoux un soir de pêche aux écrevisses proposé par le frère d’Agnès, il se sent débordé, et quand il retrouve Daniel, il finit par lui déclarer qu’il s’est uni à Agnès (ce qui est mensonger) et qu’il se sent en détresse d’avoir trahi le serment donné…

Il préfère mentir que de laisser imaginer à Daniel qu’Agnès pourrait être partagée…

Quand Agnès retrouvera les deux jeunes gens, Daniel se placera en retrait, fera même le fanfaron dans la Loire alors qu’il ne sait pas nager, il entamera même des acrobaties de gymnaste sur un pont pour montrer sa valeur, entraînant une paire de gifles méritée d’Agnès.

Elle giflera aussi Paul et elle considère, avec raison, que les deux garçons se sont comportés comme de jeunes hommes à la fois stupides, fats et présomptueux.

Daniel voudra se racheter et parviendra à conquérir Agnès, bercée par ses mots « invitants » de jeune homme qui a des lettres et sait faire sa cour.., comme on dit joliment au Québec, mais le frère d’Agnès lui révèlera qu’elle est promise à un autre, car en ce début de XXème siècle, les amours n’étaient pas toujours décidées par les tourtereaux, de leur volonté unique et propre…

Que deviendront Daniel et Paul, est-ce que leur amitié indéfectible jusqu’alors survivra à ces évènements d’été ?

L’auteur fait le parallèle entre sa vie de survivant et celle de ses amis, tombés au combat.

Paul mourra alors qu’il transporte un corps meurtri, avec des brancardiers, en la Grande Guerre qui s’annonce, en tant que médecin du front, mort pour rien car la sentinelle ne voit pas qu’il est citoyen Français quand il ramène le blessé ; de nombreux morts touchés par les balles alliées deviendront des héros de malchance en ces années de Grande Guerre et l’auteur le sait bien et le rappelle, alors que l’Armée n’aimait pas ce souvenir pénible…

Daniel prend les traces de Maurice Genevoix – qui avait été profondément marqué par la mort de Robert Porchon, son ami lieutenant tombé aux Éparges, là où l’auteur fut très grièvement blessé – qui, dans les années soixante, se remémore, en permanence, la force de l’amitié vécue.

Ce livre est admirable, car il est écrit en suavité, en intelligence pétrie du sens des âmes humaines, en toutes leurs acceptions, et il forge de la Loire un caractère de merveilleux, de surréel, de douceur et de force, de mystère et de contemplation réelle, de délicatesse élégante et de songe qui pourrait déboucher sur une cataracte effroyable.

Je vous le recommande instamment, si vous le dénichez…

Éric

Blog Débredinages

La Loire, Agnès et les garçons

Maurice Genevoix, de l’Académie Française

Cercle du Bibliophile

Acheté pour la modique somme de 1 euro au bouquiniste, proche de la gare de Saint-Raphaël, que je salue !

L’Albertmondialiste et je délocalise mes zhumours ! d’Albert Meslay

Albert Meslay a reçu, en 1994, des mains de Raymond Devos, le Devos du public, récompense pour son one man show, à la veine ciselée.

Raymond Devos venait de le découvrir sur scène et déclara « Albert Meslay, je ne vous connaissais pas, j’ai honte ! ».

A la lecture du livre de cet artiste, et sans aucunement oser la moindre comparaison avec le Grand Raymond Devos, je ressens la même honte, car je n’avais jamais entendu parler de lui, et pourtant je me targuais de cerner plutôt correctement la donne comique…

Passionné depuis des lustres par les écrits et spectacles de Desproges, que je revois ou relis, à satiété – lui qui, surtout au dernier moment, a décidé de faire passer ce message « Pierre Desproges est mort, étonnant non ? », allant jusqu’à se moquer de l’indicible injustice d’une maladie le foudroyant avant ses cinquante ans – j’ai retrouvé dans les écrits qu’Albert Meslay déploie sur scène la force de cette écriture si travaillée.

Elle s’attache aux effets comiques dévastateurs qu’elle produit, avec une précision de mots reliés pour appuyer des messages sans concession.

Elle recense une utilisation magnifiée de la langue pour ne pas la laisser seulement tomber dans des calembours ou des calembredaines, mais bien pour se moquer de tout, avec élégance, avec intelligence, avec poésie, pour nous permettre d’analyser, de réfléchir, de prendre du recul, en nos réalités rudes, si souvent inconséquentes…

Je ne vais pas me livrer à une litanie de citations, et pourtant la qualité des ressorts comiques de l’artiste passe d’abord par la livraison de ses transmissions de scène, toujours ficelées, bien amenées, qu’il met en exergue, en puisant avec l’art du mime ou du déguisement, et qui racontent nos errements et travers.

Je vous transmets quelques échantillons porteurs de sa veine percutante, décapante et bienfaisante !

L’artiste aime parler de tout et même de ce qu’il connaît mal, car « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé qu’aux experts… ». Par les temps qui courent où stationnent en plateaux de télévision un nombre manifeste de personnalités qui auraient la vérité et qui, sur la pandémie, ses raisons et ses combats, oscillent fréquemment avec leurs contradictions remettant en cause leurs dires passés, ce message de notre artiste se repère plus que salutaire…

Pour lutter contre le chômage, si l’on manquait d’emplois fictifs, on pourrait créer des « emplois inutiles », et si ces derniers s’avéraient aussi insuffisants, on donnerait place aux « emplois nuisibles », comme par exemple « coach de trader »… Quand on écoute les transmissions de l’OFCE qui évoque que nombre d’emplois se structure pour contrôler ceux qui travaillent vraiment, nous sommes bien proches des analyses pertinentes et pas si radicales de l’artiste…

Le rappel sur le fait indiscutable que « l’on est bien plus longtemps mort que vivant » assure que nous progressons en permanence sur notre « espérance de mort ».

Cette formule me revient depuis ma lecture, en boucle, alors que nos experts économiques répètent en permanence que le système des retraites doit se fondre avec l’augmentation de l’espérance de vie, qui elle-même doit intégrer l’espérance de vie en bonne santé. J’attends l’analyse de l’artiste sur le développement de l’espérance de mort en mort de plénitude…

Et j’aime beaucoup ses messages incrustés en ferveur dans son livre qui donnent du relief incessant et de la saveur à notre rire direct, comme la reprise du travail du bourreau, lors de la Terreur, qui récupère « après une petite coupure »…, qui termine sa rude journée, après « ces heures de bourreau »…, ou avec la nécessité de « revaloriser la France riche qui se lève tard, car les rentiers sont sympas… ».

Albert Meslay va encore plus loin, plus en profondeur dans les méandres de nos absurdités, en précisant que son métier demandait, comme d’autres,  des efforts d’adaptation conjoncturelle : il a donc décidé de délocaliser ses sketchs ou d’acheter des sketchs tout faits, avec cette vanne inuit qui rappelle que « la baisse de la pratique religieuse en milieu polaire vient du recul de la calotte glaciaire » ou cette plaisanterie aborigène qui mentionne que « certains végétariens trichent en mangeant des plantes carnivores… ».

Et j’ai apprécié fortement le très Desprogien message sur Picasso, me remémorant ses sublimes almanachs où Guernica était annoté en permanence, avec des tas de décalages variés et imaginatifs, pour l’éclosion de nos hilarités : « Picasso n’a jamais réussi à reproduire exactement ce qu’il voyait. C’est même à se demander s’il ne le faisait pas exprès ! ».

Et je me passe en refrain lancinant de plaisir comique, ce message très proche de Devos, d’un « comique dissident du Vatican » qui déclame « que si Dieu n’existe pas, c’est que les fidèles se trompent, mais quand on est fidèle et que l’on se trompe, on n’est plus fidèle… ».

Les instantanés sur les sobres anonymes, car pourquoi il n’y aurait que des alcooliques anonymes…, ce ne serait pas juste…, ou sur la citation empruntée à Gandhi potentiellement sur le fait que « la condition bovine l’émeut » enchantent et mettent en verve pour la journée, car une journée sans rire est toujours une journée perdue…

La mise en perspective d’un nouveau spectacle où la synthèse du Moyen-Age de l’époque de Jeanne d’Arc évoque les dérives de la « société de consumation », où les trajets pour le Nouveau Monde racontent les dettes récurrentes de Christophe Colomb – car comme on le sait tous, on cite toujours « Christophe Colomb, à découvert… », qui de plus avait des problèmes de prostate, qui s’est « découvert incontinent » – m’assure la volonté d’aller voir sur scène et de revoir plus que certainement, Albert Meslay, et du coup de réussir ce nouveau dépucelage comique personnel et placer aux rebuts ma honte de ne pas l’avoir connu auparavant…

Éric

Blog Débredinages

L’albertmondialiste et je délocalise mes zhumours !

Albert Meslay

de l’académie Alphonse Allais

Préface de Guillaume Meurice

Cherche Midi Éditions

Edition établie par Jean-Paul Liégeois – 17.80€

Finis Terrae d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous l’avais déjà narré il y a quelques mois, je suis tombé éperdument sous le charme de l’écriture d’Isabelle Mutin, et je n’utilise pas ce genre de dithyrambe en permanence, vous le savez bien.

La lecture de « Celsius » et de « L’écho de ton silence » m’avaient transporté, car Isabelle sait, à la fois, raconter une histoire, la rendre passionnelle et captivante, mais elle pénètre aussi au plus profond de nos âmes, tensions et fêlures, lors des douleurs vécues quand nos proches dépérissent…, quand nous avons du mal à cerner nos essentiels, que l’on se tiraille entre la construction de nos projets et la réalité incertaine de nos quotidiens…, et surtout elle sait évoquer, au travers des pratiques d’un psychiatre à la fois étonnant, original et inquiétant, les complexités de nos nécessaires introspections et les soubresauts ou déchirures qu’elles peuvent décliner…

Isabelle sait conter le miroir des âmes, elle magnifie son style pour suggérer nos intimités ou déployer nos fougues charnelles ; elle reste impliquée en un champ littéraire positif, malgré la succession récurrente des bouleversements haletants ou désespérés que nos vies parsèment…

J’avais apprécié dans « DeSirium Tremens » sa capacité à parler des choses enfouies, des forces de l’amour passionnel, des nécessités d’aller rechercher au plus profond de soi-même les sensations les plus inassouvies.

Mais elle n’oublie jamais de rappeler que rien ne se passe comme prévu, ou alors rarement, et que nos vies doivent d’abord s’assumer, en respect de ce que nous sommes, en cohérence avec nos envies et différences, pour éviter de se faire broyer par les manipulations, les aphorismes, les faux-semblant et les jugements de valeur.

J’ai retrouvé dans son livre « Finis Terrae »,  qu’Isabelle m’a dédicacé, lors de notre première rencontre, en « vrai », sur Dijon, le mois passé, en un salon d’éditions, toutes les saveurs et forces de mes lectures précédentes, et je vais – très humblement – en espérant ne pas dénaturer la puissance stylisée de l’auteure, vous préciser pourquoi ce livre vous est « invitant », comme on dit joliment au Québec, et pourquoi vous devez instamment suivre mes pas, pour vous y plonger assurément !

L’auteure recommande de lire les nouvelles, qui s’enchevêtrent en son recueil, en cohérence avec la chronologie qu’elle organise.

Cet avertissement est important, car on retrouvera, en récurrence, des « petits cailloux de Petit Poucet » qui s’intègrent dans le livre, aux détours des nouvelles, qui permettent à la fois de retrouver des personnages détaillés auparavant ou de prolonger l’action délivrée antérieurement.

« Le cri du vent » parle avec justesse, aplomb et profondeur, de la violence faite à une Maman par son conjoint, de la volonté de cette dernière à tenter d’échapper aux enfers, en profitant chaque fin d’après-midi d’un moment de délicatesse, avec ses deux enfants, en bord de mer Bretonne, puisque comme le nom du recueil l’indique, toutes les nouvelles donnent essor aux paysages fantastiques et déchiquetés de l’Iroise et de ses îles attenantes.

Quand le mari et père commettra l’irréparable, il sera difficile pour la fille survivante de se reconstruire et de penser à vivre, tout simplement, en essayant d’imaginer un amour possible…

Quand elle y parviendra, avec hauteur et volonté, les démons indicibles des douleurs accumulées ressurgiront…

« Athénaïs » est une nouvelle remarquable pour toute personne (je peux témoigner…) qui a été victime, au moins une fois, de la manipulation par la flagornerie, ou de l’excès de flatterie. 

On est subjugué par une personne dotée de force artistique ou de talents, et cette même personne s’intéresse à nous et nous comble ainsi de bonheurs…

On a envie d’en être aimé et l’on ferait tout pour elle.

Quand on se rend compte qu’à un moment elle nous délaisse, nous critique férocement, quand ce que nous faisons pourrait remettre en question le fait que l’on ne parle plus d’elle d’abord et exclusivement, la violence se place directe et latente, et les conséquences psychologiques subies sont ravageuses.

L’auteure décrit les fondements de ces relations toxiques et sublime son écriture pour que l’on puisse rester digne face à ce type d’adversités insupportables.

« Le cimetière des fourmis » m’a rappelé « Les Oiseaux » d’Hitchcock et une  mauvaise aventure personnelle lors d’une invasion de punaises de lit…

Orphée et Eurydice, aux prénoms bien évidemment non hasardeux, vivent ensemble, mais ne se côtoient pas vraiment.

Lorsque des fourmis s’agglutineront en permanence dans leur demeure, tout leur quotidien sera bouleversé : ils prendront même le temps de rester en bord de mer, eux qui n’y venaient jamais, pour tenter d’échapper à la douce folie qui peut les menacer…

Quand les inquiétants insectes finiront par germer dans leurs esprits, plus rien ne fonctionnera dans leur vie, hormis l’impression qu’ils sont guettés et qu’ils ne peuvent plus échapper à l’infernale présence de leurs envahisseurs…

« Soren Malsor » est un artiste, en cette nouvelle éponyme, peintre de l’île d’Ouessant – qu’Isabelle décrit, à satiété, avec une telle finesse impressionniste, qu’avec ses mots on ressent le vent et les embruns – qui reçoit une jeune femme qui vient de perdre son compagnon,  angoissé chronique et alcoolique obligé pour tenter de calmer ses anxiétés.

Elle désire que le peintre fasse un portrait de son aimé.

Ce dernier donne son accord mais il peindra le compagnon perdu uniquement par ce qu’en raconte la jeune femme, sans photographie et sans repérages.

La force artistique ne réside t-elle pas d’abord dans la profondeur du contact intimiste avec les gens de valeur et de partage, car comme le disait Monet : « je ne peins pas avec mes mains, mais avec mes yeux et mon cœur ».

La narration d’Isabelle peut paraître surréelle ; elle est surtout intelligente, car la vraie poésie s’appuie sur la relation, la discussion, le respect des différences, sur la volonté de construire le beau avec la force de la rencontre.

Alors oui, on peut faire un portrait réussi sans forcément avoir la personne en face de soi !

« Mea Culpa » raconte l’histoire, que l’on a tous vécue, d’une personne qui laisse des messages sur notre portable se trompant de correspondant, et que l’on regrette de ne pas avoir rappelée pour lui préciser sa méprise.

La fin de l’aventure sera tragique en cette nouvelle, mais parfois l’irrationnel sème sur nos pas et nous empêche d’avancer, et la délivrance de ce charme souvent négatif n’est pas évidente…

« La dame aux éphélides » constitue une nouvelle magnifique, car elle est écrite en tonalités délicieuses et harmonieuses, où l’on retrouve la force des estampes japonaises, la tendresse des vers du Rimbaud bohème et l’assurance que l’on peut tout voir, si l’on accepte d’être ému et attiré par les songes, les captations des élans de paysages profonds et sauvages.

Un livre très réussi, que je vous recommande, que je vais offrir à mes amies et amis, car je veux qu’elles et ils puissent partager ces moments de lecture porteurs et marquants !

Bravo, Isabelle, pour votre talent de conteuse, de poétesse, et pour la saveur enivrante de votre écriture !

Non, je ne suis pas laudateur circonstanciel, je suis contemplatif et vous remercie sincèrement !

Éric

Blog Débredinages

Finis Terrae

Isabelle Mutin

Les Éditions Mutine

18€

L’étoile dans la poussière de Sylvain Dubois

Amie lectrice et Ami lecteur, j’ai déjà eu l’occasion de vous déclamer tout le bien que j’attache aux Éditions Mutine, sises à Cessey-sur-Tille, en Côte d’or, en Bourgogne.

J’avais lu, avec avidité et passion, Equipe de nuit, de mon amie auteure sociétale émérite, Anne-Catherine Blanc, et j’ai eu le vif plaisir de découvrir la plume inspirée, incisive, percutante, d’Isabelle Mutin, avec trois lectures successives,  qui m’ont amené aux nécessaires réflexions introspectives pour réfuter les petites lâchetés qui nous environnent, assumer nos différences, reconnaître nos fêlures et suivre le cap de nos engagements porteurs.

Très récemment, dans le cadre d’un salon d’éditeurs sur Dijon, j’ai eu le bonheur de rencontrer et de saluer Isabelle.

J’en ai aussi profité pour effectuer mon petit marché littéraire, en promenade de stands.

J’ai pu ainsi faire la connaissance de Sylvain Dubois, publié lui-aussi par les éditions Mutine, pour son premier roman.

Et j’ai lu le travail de Sylvain, en quelques heures qui me furent prenantes et enlevées, et je le remercie.

Doc Swindler ou Jack fut médecin.

Il arpentait Milwaukee pour diagnostiquer ses patients et leur procurer des soins avec attention.

Mais un jour il a tout largué.

Il a décidé de vivre une vie différente,  en suivant les camps des chercheurs d’or, des orpailleurs, en Californie, en leur vendant des fioles destinées à atténuer tous leurs maux physiques, qu’ils soient gastriques, capillaires, musculaires…

Il sait bien que ces fioles de couleur ne forment qu’une supercherie, mais il aime bonimenter, malgré quelques rebuffades, parfois, d’anciens clients, qui n’hésitent pas à l’affronter en combat direct.

L’argent qu’il gagne sert à lui donner du plaisir avec les filles de joie des institutions où il se rend en vieil habitué…

Il va et vient, de camp en camp, avec sa carriole et son vieux cheval, Cushy, fringant dans le passé et étalon reconnu, mais bien usé maintenant, qui espère qu’on le ménagera.

Jack, sur son chemin, croise un chariot à terre ; il sait qu’il a été victime d’une attaque d’Indiens, en ces territoires qui sont leurs et appropriés.

Une jeune fille, visiblement marquée par ce que sa famille a subi, qui en a réchappé par miracle, semble interdite, frappée de stupeur. Elle ne peut prononcer un mot !

Jack ne sait ce qu’il fera d’elle, mais à la fois par protection et forme d’élan solidaire, il la prend en charge ; elle partagera, dans la carriole, le chemin déterminé.

Ces réalités plantées, l’auteur réussit à mener une histoire acérée, avec des personnages aiguisés.

Il décrit des univers difficiles, rudes, rustres, sans concession et sans pitié, où pourtant résonne un possible espoir.

Vous rencontrerez Charlotte, tenancière autoritaire, sans fort scrupule, qui donne cependant un attachement à la jeune sans famille, en lui affectant Joséphine, fataliste sur son sort de prostituée, pétrie de douceurs, qui saura l’apaiser et lui ouvrir des portes insoupçonnées…

Vous croiserez à plusieurs moments, fugaces ou intenses, du roman, Lola Montez, dont la beauté et l’intrépidité, ont subjugué toutes les cours d’Europe, et notamment celle de Bavière, au XIXème siècle, qui semble veiller comme une bonne fée sur l’avenir de la jeune fille, Rebecca dite Becky, puisqu’elle peut s’exprimer (c’est ainsi que l’on finit par connaître son prénom) en notant des messages sur un petit carnet, idée de Jack, amplifiée par Lola, qui l’avertit de se méfier des hommes comme de rester indépendante.

Vous assisterez à des moments de supplice qui attiraient du Monde, qui visiblement égayaient les journées, sans vergogne, avec des immigrés Chinois que l’on pend par les cheveux, que l’on fouette pour tester leur volonté immuable de souffrir en silence, car » on ne méprise pas son bourreau, on l’ignore », comme l’a si bien dit Primo Levi.

Vous intégrerez aussi que les voleurs pris sur le vif n’attendent pas que l’on les transporte en justice : la loi du talion, avec les châtiments corporels, fait office de punition reconnue.  Et quand un Mexicain, qui revient sur ses terres pour venger les siens, finira par être arrêté, il sait que sa fin de vie sera un concentré d’atrocités.

Vous saluerez des chercheurs d’or qui serpentent la rivière, sans relâche, pour des résultats bien médiocres, mais qui ne peuvent revenir sur leurs engagements, car « l’honneur prime sur la reconnaissance des erreurs », comme disait Mark Twain, réalité souvent reconnue toujours et partout.

Vous découvrirez aussi que des exilés Français de l’Empire de Napoléon III ont suivi les traces de cette ruée vers la richesse du métal jaune.

Ce livre se lit avec la narration directe oscillante de Jack, Becky, Joséphine, du cheval Cushy, qui constitue un personnage majeur du roman.

J’ai apprécié fortement cette virevolte, qui n’est marquée par aucune ponctuation, ce qui renforce la profondeur et l’avancée du récit,  ce qui structure des réflexions, des états d’âme, des variétés d’analyse, qui  donnent vigueur au roman, car il n’y a d’enrichissement que par les différences !

Suivez mes pas en cette promenade impitoyable, en l’Amérique des chercheurs d’or, où des villes se créent pour repérer les éventuels filons, où les hommes se donnent à la tâche sans répit, où ils soulagent leurs plaies dans la débauche du lucre et de l’alcool, où les tenancières savent que leur commerce de chair nécessite en permanence la soumission des employées, où les rencontres avec les Indiens ne côtoieront que violence et mort…

Par delà la cruauté vécue, il est possible de tendre vers la reconquête, par la présence de douceurs humaines chez Joséphine ou Becky, ou par la succession de paysages et environnements propices à la contemplation.

Merci Sylvain pour ce premier roman réussi, fort, marquant et réflexif, prometteur d’autres inspirations à venir !

Éric

Blog Débredinages

 

L’étoile dans la poussière

Sylvain Dubois

Les Éditions Mutine

18€

Photos de Sylvain Dubois et d’Isabelle Mutin au salon des éditeurs de Dijon, copyright personnel

L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je dois vous livrer une confidence assez peu reluisante.

J’enseigne, notamment – vous le savez – l’anglais, mais je n’avais encore jamais lu ce livre de référence avant qu’il ne me soit offert, en 2015, par ma très chère amie, auteure, Laurence Labbé, livre culte même de la littérature Américaine, au même titre que « L’attrape-cœur »  de J.D. Salinger.

En offrant à Laurence, le livre passionnant et tellement différent Shangrila, de Malcolm Knox, édité chez Asphalte, elle m’a immédiatement précisé que la lecture du livre lui donnait des réminiscences de La Conjuration des imbéciles, et comme je lui narrais que je n’avais jamais encore lu le livre, elle décida de me l’offrir, et ce fut l’une de mes lectures fortes et je le relis depuis très souvent.

Quel plus beau cadeau d’amitié que l’incitation à la découverte d’un livre phare relié par un enchevêtrement de nos lectures passées croisées !

Et ce livre m’a plongé en un univers fascinant entre douce folie, humour corrosif et dévastateur et surtout ode permanente à la différence comme à la nécessaire critique de toute réalité insupportée ou de tout poncif, pour en dénoncer les constructions.

L’auteur, né en 1937, s’est donné la mort à 32 ans, se considérant comme écrivain incompris, n’ayant pu être édité.  Sa Maman, dès 1969, ne voulant pas que sa mémoire puisse s’assimiler à celle d’un écrivain raté (perception rude que John Kennedy Toole avait douloureusement intégrée jusqu’à ne plus la supporter…) s’est démenée et a arpenté les universités jusqu’à la publication du roman, avec  l’appui de l’écrivain Walker Percy, et le livre obtint le prix Pulitzer, en 1981, à titre posthume.

Ignatius J. Reilly (héros au nom déjà détonnant et pas qu’en Anglais-Américain) arbore une casquette de chasseur avec une visière verte, car il craint les rhumes de cerveau, enfile un volumineux pantalon en tweed, porte une chemise de flanelle à carreaux et un cache-nez, tout cela coiffé par un regard « bleu et jaune ».

« La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure ».

Avec une écriture de ce calibre, je suis aux anges !

Le livre va vous emmener en des directions insoupçonnées, délicieuses, décalées, difficiles, tendues, « barrées » et démonstratives des excès et des insuffisances de nos relations sociétales habituelles, qu’il ne faut pas localiser qu’aux États-Unis et en Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, en particulier, où se déroule toute l’action du roman.

Ignatius vit toujours avec sa Mère qu’il attend souvent et il n’imagine pas, lui qui est déjà assez âgé et fortement diplômé (son Père décédé, et sa Mère surtout, se sont bien « saignés » pour lui permettre d’étudier), de se mettre à travailler, car cela ne lui correspond pas.

Il ne supporte pas l’autorité et répond, lorsqu’il est interpellé, par des phrases excessives, interminables mais tenaces où il cite fréquemment le vice du monde civilisé « avec ses antéchrists, ses onanistes, ses pornographes,.., dûment protégés par la prévarication et le trafic d’influence ».

Lorsque sa Mère émet la volonté d’évoquer à son fils une nécessité de rechercher un travail, Ignatius rappelle le cauchemar vécu lorsqu’il utilise un moyen de transport et ses contraintes d’estomacs, l’anneau pylorique du héros du roman devenant lui-même une référence inscrite du récit. D’ailleurs si vous utilisez un moteur de recherche et placez « anneau pylorique » en réflexion, vous arriverez automatiquement à la vie d’Ignatius Reilly…

Il mange souvent et beaucoup, avec exigence de qualité, et ne se prive pas de rabrouer sa Mère si elle n’applique pas les consignes d’achat des produits attendus.

Ignatius s’exprime toujours avec un vocabulaire riche, pédant même et il apprécie peu les conglomérats de communication de sa Mère ou de ses semblables qui arborent un langage entre argot et création libre, que le traducteur du livre, à qui je rends hommage, a remarquablement retracé avec un style direct, désarmant, mais d’une profondeur populaire attendrissante.

On va donc jouer au « bouligne » et non au « bowling » et je suis maintenant persuadé que «The  big Lebowski » est un hommage, clin d’œil, au roman de John Kennedy Toole.

Ignatius aime écrire sur des cahiers « Big Chief » des textes inspirés où il se rappelle les époques où « le monde Occidental avait joui de l’ordre  et où l’on se dédiait à l’âme et pas au commerce » et se trouve souvent « assez bon » et il perpétue le message « qu’aller au travail serait affronter l’ultime perversion ».

Il célèbre Roswitha, une nonne médiévale de Gandersheim qu’il est seul à connaître et à vénérer, ce qui le place en permanence en retrait de vie sociale, qu’il recherche peu du reste…

Il va souvent au cinéma et met en émoi la salle car il critique vertement ce qu’il visionne à haute voix et parfois avec violence.

Il souhaite créer une  sorte de club d’élévation intellectuelle et croit fermement à ses idéaux, mélange de révérence pour l’ordre et de refus de toute autorité qui ne soit fondée sur une conscience culturelle.

Le livre vous amènera à l’intérieur d’un bar glauque et louche appelé « Les Folles Nuits (tout un programme) » où l’on sert de la bière ou de l’alcool fort peu habituel, accoudé sur un zinc ou une table dont la saleté représente le seul semblant de confort, si j’ose dire. On y rencontre Darlene, gentille pauvrette, embauchée par une tenancière mercenaire calculatrice, Miss Lana Lee, qui essaie de proposer un numéro, pour le spectacle cabaret affligeant habituel, avec un cacatoès mais qui est surtout là pour forcer les maigres clients à boire des boissons frelatées…

On repère aussi un agent de police, Mancuso, souffre douleur de son commissariat d’attache et que l’on envoie enquêter dans les toilettes publiques, notamment, pour lui rappeler l’obéissance à l’autorité, qui se morfond, qui perd sa santé, mais qui tient plus que tout à conserver son uniforme.

La mère d’Ignatius transporte son grand fils dans une Plymouth 46 ; elle le conduit avec le talent inspiré de notre très chère bonne sœur dans la série des « Gendarmes De Funèssiens… ».

Elle commet un accident  de la route responsable et elle doit une forte somme d’argent, Ignatius lui interdit d’imaginer qu’il puisse participer aux dépenses courantes en travaillant, il lui propose au contraire des tas d’économie sur son fonctionnement de vie…

Mais Mme Reilly siffle la fin de la récréation et somme son fils de répondre enfin à une annonce pour participer à la vie du ménage.

Ignatius Reilly débarque un matin devant le siège des « Pantalons Levy » où le chef de bureau Gonzales tente de régner sur un environnement incertain et sur une production aléatoire et où une assistante Miss Trixie s’évertue à effectuer des taches sans intérêt en attendant une retraite qui ne vient pas car la femme du Patron exige qu’elle demeure employée « quoiqu’il arrive… ».

Ignatius est embauché, impressionnant fortement Gonzales « avec ses yeux incroyablement jaune et bleu avec leur fine résille de veines rosâtres, avec sa moustache enduite de vaseline et sa chemise blanche étroite que divisait une large cravate à fleurs… ».

L’auteur enfonce les codes des critères de recrutement habituels avec un sens de la satire féroce et décapant.

Ignatius,  lors d’un semblant d’entretien,  rappelle que « son anneau pylorique est soumis à des vicissitudes qui risquent de la contraindre à garder le lit souventes fois » ; il conteste le salaire alloué, mais/et…  le chef de bureau le recrute avec les honneurs…

On lui demande de classer des documents avec méthode et il opte pour le décisif et déterminé « classement vertical » et en réponse à une demande de correctifs de fabrication d’un partenaire commercial,  il n’hésite pas à écrire une lettre injurieuse rappelant que les Pantalons Levy récuseront « des réclamations fastidieuses » et que si une insistance survenait « le brûlure de notre fouet se sentira sur les pitoyables épaules » de l’associé…

Puis Ignatius, dont on rappelle que la « valeur travail »  ne sera jamais pour lui qu’une absence de valeur, est prié de quitter les Pantalons Levy en ayant contribué à une émeute chez les salariés de confection qu’il souhaitait transformer en nouveaux croisés.

Il atterrit chez Paradise Vendors SA,  marchands de hot-dog, où après avoir consommé force sandwiches, on lui demande, en échange, d’en vendre avec une carriole ambulante, costumé aux attraits de la société.

Vous vous délecterez des lettres qu’envoie Miss Myrna Minkoff, l’ancienne condisciple d’Ignatius à l’Université, à Ignatius lui-même ; elle reste persuadée que la vie recluse de son camarade provient d’une insuffisante de pratique et de découverte sexuelles alors qu’Ignatius place sa réelle chasteté comme une vertu cardinale, à laquelle il s’échappe parfois solitairement cependant…

Savourez ce roman admirable par sa tonalité, sa différence et sa capacité salvatrice à se moquer de tout, avec délicatesse et sans jugement, et où tout le monde en prend pour son grade, de la bourgeoisie aux prolétaires, de celui qui n’a pas fait d’étude à celui qui est sur-diplômé.

Chronique dédiée, avec mes remerciements, à Laurence Labbé qui a écrit récemment un livre admirable, inspiré pour partie de La Conjuration des imbéciles, Les allées du pardon, que vous devez lire impérativement !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Conjuration des imbéciles

John Kennedy Toole

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso, mention spéciale pour lui !

Éditions de poche 10/18

 

 

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑