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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Vécu !

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

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Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu de Vladimir Lortchenkov

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voilà un livre qui ne vous laissera aucunement indifférent et qui sait associer décalages, humour détonateur, rétif à toute forme de convention, et qui s’attache aussi à poser les fondations d’une nouvelle réalité sociétale, espérée plus ouverte, plus solidaire, plus partageuse, plus fraternelle.

Nous sommes en 2004, en Moldavie, au moment où le pays s’attache à remplir les conditions pour devenir un jour prochain membre de l’Union Européenne, et qui reçoit régulièrement les visites de certains sbires de la commission de Bruxelles ou des édiles du Fonds Monétaire International pour vérifier s’il se comporte en les critères programmés ou prévus…

Ben Laden est activement recherché par tous les services secrets du monde entier et en un endroit assez improbable du centre de Chisinau, la capitale du pays, un dénommé Oussama semblerait bien répondre au profil de l’ordonnateur des sinistres attentats du 11 septembre…, alors qu’il travaille dans un restaurant de chawarma, sandwich orientaliste où la découpe des concombres, ingrédient essentiel en sa composition, demeure impérieuse. Et justement cet Oussama est préposé à cette mission fondamentale, ce qui ne peut que sacraliser une correspondance avec le fondateur d’Al Qaïda…

Le responsable des services secrets de Moldavie, Tanase, épris d’amour pour une Natalya à laquelle il dédie des poèmes surannés et sans relief et qui ne comprend pas avoir été quitté, ne cernant pas que la jeune femme recherche exclusivement des plans sur contrat très déterminée et sans engagement, reçoit, alors qu’il interroge de manière assez vive, un journaliste, la communication paraissant assurée que le lieutenant Petrescu, lui-même issu de la police secrète, serait l’instigateur ou le commanditaire d’un réseau terroriste en Moldavie, affilié à Ben Laden…

S’enchevêtrent ensuite, en ce roman loufoque et savoureux, des situations grotesques et carnavalesques, mais concrétisant aussi les excès et inconséquences du pays, en ses dérives sécuritaires ou dans son fonctionnement de surveillance :

·         Tanase va déléguer un de ses collaborateurs pour marquer de près Petrescu. L’agent désigné va se transformer en sans domicile fixe, va vivre avec tous les clochards de la cité, qui par tradition peuvent être invités à festoyer à chaque mariage organisé dans la ville. Pour se donner un temps certain pour vivre pleinement ces moments de liesse pour boire et manger, il sera transmis chaque jour à Tanase un rapport totalement imaginaire à écriture de plusieurs mains, qui montre que l’on peut ne pas avoir de métier ou d’appui social  sans pour autant ne pas savoir taquiner la plume ou ne pas savoir faire place à la fiction débridée…

·         Un jeune stagiaire va être affecté pour mettre fin aux jours d’un chef séparatiste de Transnistrie, sans cerner qu’il sera lui-même la victime d’une machination manipulatrice et sera ensuite « nettoyé » pour ne pas laisser de trace sur sa prétendue action, mais qui s’en sortira, en naviguant cependant entre réalité et songe, adopté par un ancien SS resté sur site, post deuxième guerre mondiale…

·         Oussama appréciera que l’ensemble des immigrés des pays Arabes lui affectent une dévotion à Chisinau, mais la transformation de ce moment de décalage ponctuel avec l’affirmation d’une secte pour laquelle la recherche d’argent constitue l’élan essentiel, contribuera à le lasser…

·         Natalya croisera la route de Petrescu qui compte bien en profiter, même si les écoutes des ébats font pâlir de jalousie Tanase, qui en viendra même à des pensées suicidaires…

·         Et les manifestations dans le pays, où les étudiants demandent le maintien de la gratuité des transports, ne semblent pas effleurer une volonté d’analyse prioritaire chez les décideurs

Pour qui, comme moi, a apprécié avec ferveur, le livre phare de l’auteur « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » paru chez Mirobole en 2014, vous retrouverez, en cet opus, écrit en amont, la capacité palpitante de Vladimir Lortchenkov, pour parler des réalités rudes, en les malaxant avec un humour salvateur et décapant

L’auteur ne cherche pas à dénoncer ou à dénigrer, ni à juger ou à moraliser, il se permet simplement d’évoquer des services de surveillance tellement tatillons qu’ils finissent par considérer suspect toute personne de proximité, de préciser que l’irrationnel se place souvent en règle dans un pays qui cherche son identité post fin du soviétisme, et de plaider pour la concorde et l’amour libre, pour qu’au moins les protagonistes et personnages aient le loisir de prendre le plaisir qui leur est dû, parmi un vécu compliqué et un avenir assez incertain

Je n’ai pas encore eu le loisir de côtoyer Vladimir, mais je sais que la rencontre se fera et que j’aurai plaisir à bavarder avec lui, et pourquoi pas en dégustant un chawarma

Un livre drôle et qui donne à réfléchir et qui augurait déjà d’un réel talent pour rendre compte des insuffisances sociétales, et pas que Moldaves, en juxtaposant « absurdie » et fantaisie

L’intégration de longs moments sur le déluge et l’arche de Noé, que je ne vais pas ici raconter, dans le roman, aiguise encore plus notre appétit de lecteur et notre friandise de gaudriole, avide de se moquer de toutes les sacralisations

A ta santé, Vladimir, et amitiés vives et le bonjour à la librairie « Le Port de Tête » au Mont-Royal Est, de ma part, si tu t’y promènes.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu

Vladimir Lortchenkov

Traduit toujours fidèlement du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache

Agullo Éditions, avec mes amitiés aussi à Nadège pour son travail plus qu’appréciable pour la littérature différente !

21.50€

La Fabrication de l’aube de Jean-François Beauchemin

Attention chef d’œuvre !

De promenade en la Belle Province, pour rejoindre aussi l’un de mes fils, implanté rue Saint-Urbain, sur Montréal, en cet automne de 2016, je me suis rendu en la splendide et « invitante » librairie « Le Port de Tête », avenue du Mont-Royal Est, que je vous recommande, pour retirer des rayons, sur les conseils avisés d’un libraire-lecteur, ce qui ne se fait plus vraiment et je le regrette amèrement, ce roman magnifiant, écrit avec une écriture ciselée et étincelante, pour lequel je vais, amie lectrice et ami lecteur, tenter de vous narrer l’accomplissement.

Je tiens ici-même à saluer aussi, mon ami, Yves, dont le blog toujours excellent « lyvres » constitue une mine impressionnante d’informations et d’analyses aiguisées, pour m’avoir ouvert les portes de cet auteur, en m’offrant l’année passée son roman « Le Jour des corneilles » qui m’a familiarisé avec la langue Québécoise et m’a incité à l’apprendre, puis tenter de la cultiver.

Jean-François a pensé que son parcours sur terre se terminait à l’âge de 44 ans ; sa conscience lui permet de parler avec les personnels soignants, mais il ressent ses forces s’étioler et la souffrance tenace le tenaille, et il se permet simplement de demander de percevoir le ciel, au moins pour une dernière fois…

Jean-François ne placera pas de nom sur la maladie ou la lourde contrainte qui l’a ravagé mais il émerge d’une inconscience lourde et longue et finit par cerner qu’il reste encore parmi les vivants, en souriant au médecin qui l’accueille par ses mots banals mais tellement charmants : « bienvenue de retour avec nous et parmi nous, Monsieur Beauchemin ».

Jean-François, épigone direct de notre auteur, qui ne voulait aucunement se livrer à une autobiographie de vécu rude, mais simplement qui désirait, après cette réalité, « conter l’amour », se décide, à cet instant précis où il sait que sa vie se poursuit malgré l’angoisse qu’elle ne se termine sans s’être installée vraiment, d’écrire pour donner corps et cœur à celles et ceux qu’il aime et qui l’ont entouré, avant et après cet évènement qui aurait pu le ramener en direction du grand voyage…

Il salue une mère aimante, partie quelques années avant la douleur ressentie, cause de la longue hospitalisation de Jean-François, et qui l’a ouvert à la culture, qui a effectué des études sur le tard, après avoir élevé ses enfants, avide qu’elle était de découvertes et qui s’est envolée après avoir déclamé aux médecins qu’elle avait vraiment beaucoup eu de plaisir à partager des moments intenses avec ses enfants.

Il rend grâce, comme on dit au Québec sans mièvrerie, mais au sens pur, à son père qui n’a jamais été homme de proximité ou de relation aisée, mais qui s’adonnait au chant choral et à l’écoute de musique d’orgue, marquant par cette originalité une envie de ressourcement et d’apaisement introspectif.

Il remercie ses frères aux parcours variés, qui de leurs socles culturels ou artistiques à la volonté d’entraide en des lieux complexes de la planète, pour appuyer de leur solidarité celles et ceux en souffrance, font remémorer à l’auteur combien ils lui furent importants pour sa construction et son « enfoncement » dans le royaume de la vraie littérature. L’un de ses frères ne le voyait absolument pas devenir écrivain ; cette analyse se place comme la plus belle récompense de l’auteur qui mesure le chemin parcouru pour pouvoir installer ses mots et crédibiliser sa pensée, aussi par défi pour ce frère aimé et positif, le ramenant sans jugement vers le rationnel.

Il s’incline pour sa sœur, présente pour lui en permanence, et avec laquelle les liens furent toujours très étroits, allant même jusqu’à simuler une forme de féminité de l’auteur, en son enfance, pour mieux s’accaparer en la compréhension de celle qui fut aussi une compagne de jeu et de forte élévation.

Il évoque surtout Manon, son épouse, sa compagne, celle qu’il imaginait près de lui en la période des songes, entre vie et au-delà, celle qui le cerne mieux que tout autre, celle qui l’environne et l’affectionne, celle qui sait quelles réalités surenchérissent en ses fêlures et flamboiements, celle qu’il aime et qui l’aime, tout simplement.

Les plus belles pages, si je peux me livrer à ce palmarès un peu saugrenu et aussi un brin inutile, consacrent les liens qui l’unissent avec ses chiens et notamment avec Clara, qui ne comprend pas pourquoi son maître a été absent si longtemps et qui, quand il revient enfin à la maison, ne lui fait aucunement la fête, mais lui donne un regard signifiant : « pourquoi m’as-tu oubliée, ou où étais tu, bordel ! ».

Le regard de sa chienne était éperdu de douleur et l’auteur sait que chaque fois qu’il quitte sa maison inscrite dans la forêt, sans Clara (sa chienne justement), cette dernière ne peut qu’imaginer un adieu définitif et désespérant…

Alors, il fallait à Jean-François « se fabriquer une nouvelle aube », pour repartir de plus belle en une vie généreuse et tolérante, où l’on n’oubliera jamais de dire à celles et ceux que l’on aime, combien elles et ils demeurent indispensables, et où il soutiendra toujours le regard de sa chienne pour lui adresser un salut fraternel et direct, lui disant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Sans raconter ma vie, je sais que la relation avec quelqu’un que j’aime par-dessus tout peut s’éteindre à tout moment… Ce récit de vie et d’amour, de force et de gaieté, par-delà la noirceur et l’accablement ou la possibilité de mourir, donne de l’influx, de la constance et du courage, en se disant qu’il convient toujours de penser de dire à celles et ceux que l’on aime, que l’on se forge à leurs côtés avec douceur souvent, contrainte parfois et ténacité, et qu’il sera toujours bien temps de penser aux moments forts partagés comme aux affections données quand la porte se refermera, et que seule la force des esprits nous mettra en communication avec elles et eux.

Un livre exceptionnel, écrit sans fioriture, en écriture directe et alerte, poétique et suave, sacralisant ainsi ce que doit être la littérature : savoir conter sans finasserie et parler de l’essentiel en donnant de la saveur aux mots, pour les retourner par l’amour, à celles et ceux qui font ce que nous sommes.

Cette humble chronique est dédiée à ma Maman, partie trop tôt, il y a cinq ans, jour pour jour et qui aurait plus qu’aimé que je lui offre ce livre.

Éric

Blog Débredinages

La Fabrication de l’aube

Jean-François Beauchemin

Nomades Éditions

Littérature du Québec

6.30 Dollars Canadiens, à la librairie « Le Port de Tête », 262 avenue du Mont-Royal Est, à Montréal.

 

La Grande Ceinture de René Fallet

Ce texte de 1956, écrit dans le village de Thionne, dans l’Allier, où l’auteur puisait en ses ressources familiales et s’adonnait à sa passion de la pêche à la truite ou aux promenades à vélo le long des boucles de la Besbre ou de la Sioule, endroits que je connais bien, puisque j’y suis né et y ai passé toute mon enfance…, se place intimement en les traces de Cendrars et Céline, puisque rédigé sur un ton direct, sans concession, sans remords, en mettant « les tripes sur la table » et en considérant que le vécu sociétal, tel qu’il se positionnait ou se positionne, ne pouvait ou ne peut laisser place à un espoir de changement ou à une quelconque solidarité possible…

Pessimisme, peut-être, mais en tous cas le livre s’inscrit dans la littérature du réel et pas dans le naturalisme.

Juju, adepte de la dive bouteille, mais surtout ravagé par l’alcool qu’il écluse sans compter, juste pour se dire qu’il se sent encore un peu vivant et debout, partage sa maisonnée avec sa sœur Renée – qui offre des charmes pour un peu de nourriture à l’épicier du secteur, et avec sa mère Bijou qui trime sans compter en faisant des ménages en ville et qui y laisse sa santé – dans un lieu dénommé « La Décharge » où s’entassent bidonville, bicoques délabrées et désespérance de toutes les infortunes et pauvretés qui ne peuvent imaginer une évolution de destinée…

Juju prend son seul plaisir en buvant des coups à n’en plus finir avec son ami dit L’Artisse, ancien de la Samaritaine, qui a perdu une jambe au front en 14, et qui s’adonne au plaisir de quelques créations en éructant quelques bonnes citations qu’il a conservées en tête, et en allant cajoler Frédérique, qui souffre d’une pneumonie – qui la cloue au lit – et qui ne rêve que de rejoindre sa Corse natale, pour vivre des produits de la mer, en ce doux et beau pays, où le temps est toujours apaisant, et qu’elle a quitté, avec déchirure, quand son frère Ange a été tué par les gendarmes, personnes qu’elle déteste « indépassablement »…

« La Décharge » n’est absolument pas appréciée par les autorités et elles l’évitent systématiquement, en lui octroyant l’assurance que tous les maux de la terre s’y rejoignent avec force oisiveté, désobéissance, vie dissolue noyée dans la promiscuité, la crasse et l’alcool, et bien entendu, la reconnaissant comme responsable de toutes les perversions et atteintes à l’ordre ou la légalité.

Lorsqu’un repris de justice gangster proxénète, séducteur de jolies femmes qu’il expédie ensuite pour prostitution au Venezuela, finit par exécuter deux policiers motards à ses basques, « La Décharge » considère que la Révolution peut apparaître… et elle prend fait et cause pour celui qui a descendu deux cognes et qui mériterait un respect certain, en ayant pris la fuite et en n’ayant pas peur d’affronter tous les périls…

Quand il atterrit chez L’Artisse, il met en joue le résident des lieux et Juju qui l’accompagnait pour le pinard plus que quotidien ; les deux amis repèrent vite que le gangster n’a pas vraiment l’âme sociale…, mais ils lui proposent l’hospitalité, de le cacher et de l’aider, ce que Barbier, puisque tel est le nom du malfrat, a du mal à analyser, n’étant en aucun cas habitué à faire preuve de compassion, et encore moins à en espérer recevoir…

Barbier a de l’argent, ce qui va améliorer l’ordinaire de L’Artisse et Juju, pour manger, dormir et se vêtir, même s’ils ne se positionneront jamais pour en profiter, considérant leur action de soutien comme désintéressée et participative d’un coup de pied aux institutions ; Juju ira même rendre visite à la « coquine » de Barbier, pour qu’elle l’aide à mettre les voiles, pour partir en exil au Venezuela, au nez et à la barbe des autorités et des gendarmes, selon le projet défini…

Mais Barbier vit dans le luxe, et l’exposition de ces richesses en un lieu où tout n’est que détresse et désolation triste, crée de la confusion, surtout quand on a envie aussi, comme Juju, de partir en Corse, où il ne fait que beau, avec Frédérique, pour qu’elle puisse recouvrer la santé…

Les personnages décrits ne se placent jamais dans le caricatural ou le sarcastique, ils vivent comme ils peuvent, avec leurs limites, leurs caractères entiers et souvent dévastés, leur peur de l’avenir et la nécessité de la combler par l’alcool, et, malgré leurs tensions permanentes, ils savent encore reconnaître les moments de chaleur partagée comme l’envie d’avancer et de regarder les autres en dignité.

René Fallet rend hommage au peuple des bidonvilles qui grouillait en cette France des années 50 où l’Abbé Pierre avait alerté face à la misère, surtout en période de gelures et de grands froids, et il n’espère pas des temps meilleurs ou radieux, il se contente de témoigner un regard direct et pétri d’humanité. Quand on voit les bidonvilles citadins des migrants, on se dit que ce regard-là se place déjà comme une fonction essentielle…

Les autorités en prennent pour leur grade et les policiers complices des ordres établis s’affichent comme des collaborateurs méprisés, dont la mort ne soucie personne et dont on se réjouirait même…

René Fallet, comme Cendrars ou Céline, ne juge pas, il décrit, il ne promet pas de lendemains qui chanteraient, il n’y croit pas, il ne s’engage pas, il se positionne pour que l’on n’oublie pas le populaire crasseux, qui mérite la même considération que la richesse bien habillée…

Le livre est écrit en une tonalité crue, souvent jargonneuse populeuse, avec « la petite musique » de celui qui sait parler aux prolos et aux métayers.

Et si René Fallet, qui aurait eu 90 ans cette année, était encore parmi nous, il aurait certainement envoyé des roses de chez Georges Delbard, les plus belles (si, si, sans chauvinisme de ma part…), qui viennent de Commentry ou de Malicorne dans l’Allier,et ils les auraient offertes et dédiées à Lucette Almansor-Destouches, la veuve inénarrable de Céline, fidèle à l’œuvre de son artiste de mari, si magistral, si rocambolesque, si excessif, si décrié… qui va fêter ses 105 ans, à Meudon, ce jeudi 20 juillet.

Bel anniversaire, Très Chère Lucette, et toutes mes affections et tous mes profonds respects, surtout.

Éric

Blog Débredinages

 

René Fallet

La Grande ceinture

Collection Folio

Photo ci-dessous de Céline, Lucette et Bébert, babelio copyright

Photo en haut, de René Fallet, Hôtels de l’Allier, copyright

Berezina de Sylvain Tesson

 

Quand je lis Sylvain Tesson, admirable conteur et écrivain voyageur insatiable, je suis certain de recouvrer deux de mes humbles fragilités : le plaisir de savourer la dive bouteille, en discutant sans délai et carcan avec des amis comme la volonté de tenter de puiser dans la grande histoire pour essayer de mieux apprivoiser ou de mieux s’approprier nos réalités ambiantes du moment.

Deux cents ans pile après, Sylvain Tesson, avec quatre acolytes, amis Russes et Français, décide de refaire, en side-car, le trajet de la campagne de Russie ; entre le 3 et le 15 décembre 2012, sur les traces posthumes de la Grande Armée, sans vénération, mais avec respect, sans grandiloquence, mais avec inclinaison, notre auteur tente de percevoir des signes, des indices, permettant de cerner ce que fut le vécu violent et déchirant des grognards, prêts à tout pour suivre leur Empereur mais qui savaient qu’en plein hiver et sans repaires, ils allaient affronter une mort certaine, pour une gloire à la fois porteuse, mais aussi si funeste…

« Pourquoi ne pas faire offrande de quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon, à leurs fantômes et à leurs sacrifices ? » déclame Sylvain Tesson, qui, toujours affecté par une humeur mordante, considère que des hommes ont péri ou traversé une « effroyable boucherie », pour tenter de « voir scintiller les bulbes de Moscou »…

Le premier jour de trajet devait relier Moscou à Borodino, lieu intense de tensions entre Napoléon et Koutouzov, le maréchal du tsar, plutôt inspiré, car il considéra que la géographie ferait le travail et que la Grande Armée se perdrait dans « l’immensité des territoires »…

Et c’est en ce sens qu’il choisit de préférer la « dérobade » à l’ « affrontement » ; mais comme le tsar voulait un vrai combat, les charges ont fini par sonner la terreur, et Borodino conserva longtemps le record crétin de « la bataille la plus meurtrière depuis l’invention de la poudre »…, avant que la Grande Guerre ne remette un chapitre encore plus insupportable sous l’angle du nombre de morts et disparus, en ces successions d’assauts inconséquents…

Plus surprenant apparaît sur le site de Borodino un monument avec comme inscription « ici nous avons combattu l’Europe », ce qui n’est pas exact puisque l’Angleterre soutenait le tsar mais qui permettait hier, comme aujourd’hui, avec Poutine, de considérer que l’isolement Russe s’assortit d’une forme de vraie et forte grandeur.

Les équipages de side-car de marque Oural, à la fois robustes et imprévisibles, roulant sur la neige, et croisant des camions incessants, arrivent à Smolensk où une halte est faite en un ancien hôtel d’apparatchik, proche des fortifications et remparts de la cité ; Sylvain Tesson se remémore les récits du sergent Bourgogne qui écrivit, ici, des témoignages confirmés  de cannibalisme aux babines pleines de sang, alors que six mois auparavant « les grognards faisaient trembler l’Europe »…

Et toute proche de Smolensk, l’on traverse une rivière, nommée Berezina, au nom si direct, si prophétique de douleurs, tensions et de détresses…

En direction de Vilnius, l’Empereur avait décidé, précisément, à Smorgoni de rentrer directement aux Tuileries, pour « en imposer plus en Europe » ; cette réalité confiée à Caulaincourt pourrait apparaître comme une situation assez lâche en laissant ses hommes à la vindicte, au froid et à l’épuisement, mais l’on se remémore la phrase célèbre et misogyne de l’Empereur pour qui « les Français sont comme les femmes, car il ne faut jamais les laisser en de trop longues absences… » et, on le sait, un militaire consacré aux destinées du pays a mieux à faire que de périr avec les siens…

Vilnius vit encore sur le souvenir de la débâcle des pauvres hères, en haillons, de l’armée de zombies et comme ils étaient parfois couverts de peaux de bête, les bourgeois de la cité décidèrent de fermer les portes de la ville, sachant que les grognards qui avaient survécu aux massacres des combats, au froid et à la faim se voyaient maintenant attaquer par la vermine ; la mort n’oublie personne décidément…

Le plus surprenant, en cette tragédie humaine, fut de savoir que les hommes avaient tous pas mal d’argent sur eux, récupéré lors des conquêtes et pillages de l’aller, mais que plus un seul ne possédait de fusil…

En passant par la Pologne, on perçoit aujourd’hui un buste de Napoléon qui y avait créé un duché indépendant de la Russie et qui avait aussi apporté le code civil aux Varsoviens.

La grande armée avait à développer un bref passage en Prusse pour tenter de rallier Paris pour ceux qui restaient…, que Napoléon, en éclaireur, redoutait, même s’il ne percevait pas de rupture à son idéal, et qu’il a toujours mésestimé la campagne de Russie, persuadé que sa grandeur de vue ne pouvait souffrir d’une défaite.

Le périple de Sylvain Tesson prend fin, aux travers des Ardennes, pour rejoindre les Invalides et le tombeau de l’Empereur.

Sylvain Tesson a toujours été rebelle en tout et s’est toujours lancé des défis, en suivant Jules Verne autour de la mer Noire, en s’exilant au bord du Lac Baïkal, et ici en suivant les traces tragiques de l’épopée de la grande armée ; il sait conter, il sait dompter le flot de la grande histoire pour y puiser les affluents de la plus petite, mais qui donne son sens à l’épique, et il n’oubliera jamais de prendre le temps nécessaire d’apprécier une ou plusieurs bières et de poursuivre par une vodka d’herbe de bison…

Un récit tonique et érudit sur un pan d’histoire, où se mêle aussi une belle aventure amicale et enivrée, comme il s’entend…

Éric

Blog Débredinages

Sylvain Tesson

Berezina

Collection Folio

7.5€

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Sexes Électriques de Mitch

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, si vous n’appréciez pas le corrosif, le « rentre-dedans » et le décapant assumé, passez votre chemin, mais comme vous me suivez – et je vous en remercie – régulièrement, vous savez que je ne boude jamais mon plaisir quand je rencontre une lecture différente, à la tonalité porteuse et avide de férocité et que j’ai envie de vous la faire partager

Un narrateur vient de postuler dans un « call center », il ne cerne pas précisément ce qu’il lui est demandé de faire, si ce n’est qu’il repère qu’on lui adjure de contacter un maximum de monde pour tenter de séduire et de vendre des objets ou prestations, dans toutes les directions…

Métier d’une ingratitude bien repérée, quand on sait quel accueil l’on fait à tous ces prospecteurs, en nos réalités ambiantes…

Sa vie personnelle n’est pas aisée, son ex-femme le harcèle pour des pensions alimentaires impayées jusque dans ses anciennes entreprises, son fils ne le contacte que pour recevoir de l’argent, sa quarantaine s’étale en un bilan bien maussade et son affectation nouvelle lui apparaît comme un épisode installé pour tenir, plus que pour avancer.

Cet homme dispose cependant de trois qualités plus qu’appréciables : il s’exprime directement et sans ambages, il aime les choses de la vie et le plaisir en toutes ses sensualités et il ne se verra jamais dicter sa conduite par qui que ce soit, peut-être justement après avoir éclusé des déceptions enfouies, ce que je ne peux qu’imaginer mais qui n’est pas directement reversé dans le roman.

Je ne souhaite pas raconter l’histoire qui se détache dans ce roman percutant et volontairement provocateur par instants, car il vous faut suivre mes pas et le lire, et vous laisser pénétrer dans son univers très sensible, poétique, sans illusion souvent, mais désespérément optimiste pour que chaque individu se place dans sa liberté de choix, se sente reconnu dans les réalités de la guerre économique, pour qu’une parcelle de pouvoir lui soit cependant, si ce n’est réservée, tout du moins, disponible.

Le narrateur va réussir à convaincre un collègue de travail, Chris, trop attentiste, trop « faire-valoir » de la nécessité de s’assumer, de vivre intensément l’instant présent et d’être capable d’affronter celles et ceux qui se positionnent en supériorité hautaine et calculée face à lui.

Notre narrateur l’accompagnera en un lieu échangiste où, si vous me le permettez, il ressortira « regonflé » à souhait et confiant en toute sa « maîtrise », avec le plaisir d’avoir croisé la psychologue des ressources humaines qui visiblement ne s’attendait à l’y trouver là… et qui délicatement partagera avec lui cette promenade inaccoutumée, confidentiellement, garantissant cependant un esprit de « corps » (si je puis dire) plus marqué en l’avenir.

Notre narrateur réussit à faire exploser les chiffres d’affaire et à dépasser routes les prévisions avérées jusque-là, à la fois parce qu’il a trouvé des alliés en la direction qui apprécie son caractère sans concession et qui ne se laisse jamais conter de quoi que ce soit, comme pour des raisons qui lui échappent, mais qu’il ne souhaite pas analyser, espérant que le bon moment présent durera le plus longtemps possible…

Il gagne vite très bien sa vie, il organise rapidement une équipe qui lui est dévouée résolument, il intègre des personnalités jugées fantasques aisément et qui ensuite lui sont redevables, au-delà de ses espérances, il peut faire bénéficier, à ses collaborateurs, de primes appréciables et il a même la possibilité de les convier à un voyage de remerciements commerciaux.

Son ex-femme a reçu tous les versements escomptés, une de ses collègues se chargera, sans qu’il ne lui ait rien demandé, de calmer son insistance financière, il prend de l’ascendant et grossit et se construit même une organisation où il devient quasiment sacralisé, où l’auteur pointe la menace sectaire et certainement la possibilité d’explosion, chère à La Fontaine, avec la grenouille qui enfle trop et dont on connaît la douloureuse destinée…

Ce roman se place en différences :

  • Une différence de tonalité car il ne respecte aucune convenance et cela me sied fort ; il ignore la réussite installée, les compromis sociaux, les limites au plaisir,
  • Une différence de repères narratifs, car le roman passe de l’analyse sociologique et économique, à la frénésie des sens, au drame potentiel, qui guette celui qui ne sait plus structurer le cours de sa folle envolée et qui peut ainsi se faire détruire par celles et ceux auxquels il voulait, avec cohérence, maîtriser les mauvaises influences,
  • Une différence dans le rédactionnel, toujours incisif, impitoyable, mais aussi en quête permanente d’apprentissage du bonheur, de reconnaissance des plaisirs des instants et d’optimisme sur la vie, par-delà les illusions fantasmées ou les désespérances.

Je me permets juste, avec affection, de recommander à Mitch, une relecture, avant nouveau retirage de son ouvrage, car quelques trop fréquentes coquilles peuvent un brin agacer un lecteur sourcilleux de justesse stylisée.

Un livre à lire et un auteur qui m’a fait le plaisir de placer en sa quatrième de couverture l’humble reconnaissance méritée que je lui avais accordée, en feu le blog des 8 plumes, avec « une plume d’or » de découverte, pour son précédent roman « Vide », d’une tonicité forte et alerte, que l’on trouve fortement en ce nouvel opus, pour un vrai régal de non conformisme.

Éric

Blog Débredinages

 

Les Sexes Électriques

Mitch

Préface de Dooz Kawa

HF Édition, Hugues Facorat Édition

14€

Une histoire simple de Leila Guerriero

 
Il n’est pas fréquent de sortir d’une lecture en considérant que l’on s’est enrichi plus que fortement par découverte culturelle et par bienfaisance inspirée.
Tel est mon enivrement, encore en vigueur, après m’être enfoui dans le livre original, à cheval entre documentaire sociologique et récit patrimonial de Leila Guerriero, dont le titre se rapproche de la première époque de nouvelle des « Trois Contes » de Flaubert et de son magnifié « un cœur simple ».
Tout se passe à Laborde, dans la Province de Cordoba, en Argentine, où cette bourgade de 6000 habitants organise, chaque année, en été austral, donc en janvier, un festival aux allures de compétition, totalement destiné au « malambo », danse de référence des « gauchos ».
Le festival dure quinze jours et la possibilité de devenir un jour champion national représente une consécration émérite qui entraînera, pour son lauréat, l’obligation de réaliser une dernière danse au festival de l’année suivante et ensuite de se retirer définitivement, car il a pu atteindre le Graal et il ne pourrait être admissible d’imaginer rivaliser avec une autre récompense…
L’auteure a assisté à plusieurs festivals mais surtout a suivi les compétiteurs dans leur recherche d’absolue, de pureté, de création des gestes les plus marquants et pénétrants, avec la nécessité d’atteindre cinq minutes de danse frénétique, épuisante physiquement où la beauté de la coordination, la façon dont on revêt les tenues traditionnelles avec harmonie, l’enchaînement des pas et des gestuelles au rythme de la musique – où s’enchevêtrent des inspirations du nord et du sud de l’Argentine – s’analyseront sous le regard acéré d’un jury de connaisseurs, qui n’attend que la perfection.
La compétition se déroule en pleine nuit et les résultats sont proclamés vers 3 ou 4 heures du matin.
Pour qui me suivra en cette lecture onirique, dans la foulée directe de ceux qui touchent à atteindre la quintessence émotionnelle de cette danse, vous apprendrez, pêle-mêle que :
• Le danseur donne puissance au rythme musical en frappant le sol avec ses pieds, jusqu’à la limite de la blessure et jusqu’à la domestication de la douleur, en un ensemble de mouvements, nommé « zapateo » ;
• Le danseur apporte de la fougue et de la majesté, en son enthousiasme, avec des « repique », petits sauts où l’on frappe le sol avec les plantes de pied, alternativement à gauche ou à droite;
• Le danseur porte le « cribo » traditionnel, qui complète le pantalon et qui s’achève par des franges brodées, car la tenue dégage autant de force et d’idéal que la contemplation palpitante de la danse exercée.
Ce livre est admirable car il rend optimiste, en cette période troublée citoyenne où certaines et certains s’imaginent gloser sur les nécessités ou non d’aller voter, alors que le marasme approfondi des idéologies mortifères et dangereuses guette et que notre démocratie est en péril avec un Front National au deuxième tour et aux portes du pouvoir.
Ce livre parle des petites gens, mais pas avec la condescendance des populistes, mais en étant proche d’eux et en s’imprégnant d’eux, en apprenant d’eux.
Ce livre parle de transcendance, quand l’homme est capable de défier la pesanteur et les pesanteurs pour aller au plus profond de lui-même dans une recherche de pureté dépouillée, qui se veut tout simplement artistique, profonde, éternellement esthétique.
Ce livre parle des besoins et des nécessités de solidarités, car même si le champion se déploie en un combat sauvage individuel, il s’appuie sur une famille, sur un entraineur, sur des réseaux amicaux, prêts à tous les sacrifices pour tenter de recevoir l’hommage d’un moment de grâce.
Et comme ce livre est en plus traduit magistralement, par Marta Martinez Valls, mon amie précieuse et toujours à la recherche du beau mot, de l’épurement de la langue, de la crédibilité ciselée des phrases ; je considère que l’harmonie des danseurs de « malambo » se retrouve ardemment dans la richesse inspirée et le talent d’écriture de sa traduction. Merci Marta !
Un livre à lire pour s’élever en cette période où certaine… cherche à nous rapiécer et nous rabaisser.
Éric
Blog Débredinages
Leila Guerriero
Une histoire simple
Traduit, avec majesté, de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinez Valls
Éditions Christian Bourgois

 

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