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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Vécu !

Celsius d’Isabelle Mutin

 

Rare se trouve, en mes découvertes d’écritures contemporaines, l’impression assouvie, qui suit la lecture, du repérage d’une tonalité stylisée, d’une écriture forte, porteuse, émouvante, sensible, inspirée, délicate et ouverte pour la réflexion.

Je viens de lire, par deux sessions successives, le livre d’Isabelle Mutin, et j’en suis ressorti, à satiété, à chaque lecture, avec le plaisir marqué d’une écriture magnifiée, très travaillée et d’une envie impérieuse d’aller plus loin, pour sonder tous les rivages des œuvres complètes de l’auteure.

Il ne m’est pas fréquent d’être aussi fortement laudateur, mais si je me permets cette insistance, en cette chronique, c’est qu’il m’apparaît impératif que vous suivez mes pas, Amie Lectrice et Ami Lecteur, et que vous plongiez dans les univers d’une auteure qui écrit sans compromis, avec ferveur, qui sait déceler les fêlures qui jouxtent nos réalités ambiantes et nos difficultés, pour tenter de repérer des communications plus apaisantes, plus bienveillantes, tournées vers les « améliorations d’âme », comme disait joliment Céline, dans Mort à crédit et oubliant les faux semblant, les lâchetés et les jugements de valeur insupportables.

Isabelle, la narratrice du roman, vit des moments d’intensité rude.

Elle a perdu son père, désarmé par les douleurs indicibles de la maladie de Parkinson et qui avait réclamé l’envie de partir en paix…, mais sans avoir obtenu l’écoute attentive des soins palliatifs de fin de vie et qui a vécu ses derniers moments dans des souffrances inacceptables.

Ce départ fut atroce, déchirant et douloureux, et sa Maman, comme elle, ont vécu cette absence, du fait de leur attachement passionnel avec leur Mari et Père, comme une impossibilité récurrente de se reconstruire, aggravée par la maladie d’Alzheimer qui prend de l’ampleur chez sa Maman.

Mais Isabelle aime avec fougue, avec frénésie, et son Compagnon demeure son refuge, son enfouissement, même s’ils ne peuvent se voir et se rencontrer que par épisodes, trop insuffisants en durée, et obligeant Isabelle à de longs trajets en train qui l’épuisent et la mettent fortement en tension.

Il reste que son Homme sait l’entourer, l’appuyer, la consolider, qu’elle a besoin de son regard comme de leurs élans communs, pour s’adonner à l’abandon, à la libération des intensités qui lui permettent de conserver les essentiels, en ces moments bien troublés et usants.

Elle se décide à consulter un psychiatre, le Docteur Celsius, qui lui apparaît de prime abord comme quelqu’un d’inquisiteur, de désinvolte, volontairement intégré dans le « rentre-dedans », mais elle finit par apprécier sa franchise, son ton direct, sa capacité à la cerner pour lui faire se poser les bonnes questions introspectives.

Mais les choses deviendront plus périlleuses quand elle se sentira en lien d’intimité avec lui, en le voyant et en sentant toute sa présence physique, lors des moments d’amour avec son Compagnon, ce qui la placera en stupéfaction, la mettra en lourde contrainte avec celui qu’elle aime, ne pouvant se porter en bercement aussi fort qu’avant avec lui, ayant l’impression qu’il serait remplacé par son Médecin…

Le roman s’étire sur plusieurs niveaux, qui chacun constitue une force d’écriture et une analyse de nos tensions, qui oscillent entre fuite, évitement ou affrontement :

  • un niveau de déchirement intérieur où Isabelle va se poser la question de pouvoir, ou pas, continuer sa thérapie avec son Médecin, car elle ne sait si elle aura la capacité de lui expliquer sa présence fantomatique intrusive en sa vie personnelle, privée et intime.
  • un niveau de potentialité manipulatrice où les liens de confiance, difficilement organisés, avec un Médecin, peut faire place à des réalités instables ou perverses, particulièrement intrigantes…
  • un niveau de rejet de soi-même et de dégoût égotiste, qui ne sombreront pas dans un spleen romantisé mais qui peuvent, au contraire, amener à des déchirures et à des actes destructeurs déterminés.
  • un niveau d’amour majeur qui, subsistant envers et contre tout, pourrait, si ce n’est ramener l’espoir, tout du moins éviter les suffocations et les abattements…

L’auteure sait particulièrement bien décrire les sensualités, elle les évoque avec le descriptif des extases et envoûtements, avec les délices qui associent la douceur et l’épanouissement des corps.

L’auteure sait aussi parler des débats intérieurs qui se nichent en nos tourments, qui nous minent, qui nous pénètrent, nous paralysent, mais qui nous obligent aussi à nous remettre en question, à réfuter des amitiés ou amours dont l’organisation pourrait prendre un chemin toxique et qui nous offrent des espoirs plutôt qu’un désespoir…

Un livre à lire plus que fortement, que je place comme un vrai coup de cœur personnel !

Et je ne dévoilerai pas la raison, mais il m’est impératif, dorénavant de lire le livre de l’auteur, DeSirium tremens.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Celsius

Isabelle Mutin

Les éditions Mutine

12€

Equateur d’Antonin Varenne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avoue, sans nulle honte, avoir un vrai « faible » pour des lectures qui ravivent les épopées, qui traversent les contrées et qui me donnent envie de parcourir des espaces entremêlés de multiples aventures pittoresques ou improbables.

Pour atteindre cette exigence, il convient aussi d’intégrer des personnages intrépides, aux fêlures réelles, prêts à tout pour construire leur destin ou pour s’inventer.

J’ai retrouvé cet univers dans le livre marquant et très bien écrit d’Antonin Varenne.

Pete Ferguson fut déserteur de la Guerre de Sécession, que je préfère désigner sous son vocable américain de « Civil War », plus direct et clair ; il vient de quitter le ranch où il a été recueilli avec son petit frère, car on lui reproche d’avoir tué le vieux Meeks sous le témoignage, qu’il conteste fermement de Lydia.

Il ne lui est pas aisé de devoir fuir son petit frère, qu’il a toujours protégé, notamment des violences d’un paternel qui s’est suicidé en se pendant, et que Pete n’a pas décroché alors qu’il le pouvait, le regrettant par intermittences seulement…

Il arrive à Lincoln City où l’on propose des terres à ceux qui voudraient coloniser des espaces pour damner le pion aux « sauvages indigènes Indiens », dont on veut clairement parquer les influences dans des réserves où ils seront contrôlés…

Pete n’aime pas les injustices, le fait de tuer des Indiens, même s’il s’estime supérieur à eux, et encore moins de disposer de terres qui n’appartiennent nullement aux Etats fédérés.

Il vole le représentant des terres coloniales et incendie son officine et part avec son mustang « Réunion » pour vivre son aventure de vie.

Il deviendra d’abord chasseur de bisons : il était promis au dépeçage des bêtes pour conserver leurs peaux et fourrures pour les échanges commerciaux, mais il assurera rapidement la participation à la chasse, du fait de la force et de l’amplitude de son cheval comme de son aisance à viser.

Il s’écartera de ce métier quand il tuera un homme qui voulait atteindre à sa vie et auquel il avait donné un coup de poing, pour avoir brutalisé un jeune homme, car Pete peut être violent mais il défendra toujours le plus faible attaqué lâchement par le fort.

Il atteindra les communautés métissées Indiennes et Mexicaines et travaillera à leurs côtés jusqu’à son refus de participer à une vente d’enfants promis à l’esclavage, en fuyant avec une carriole et une jeune femme Mexicaine, qu’il n’hésite pas à frapper quand elle lui désobéit ou manifeste une indépendance, et qui lui volera son argent et lui décochera une balle dans le corps, qui l’immobilisera en blessure rude pendant un certain temps…

Il ira plus loin et, recherché pour avoir délaissé le clan des communautés Métisses et Mexicaines, et surtout pour n’avoir pas respecté ses missions assignées, il est approché par une personne assez vile et chasseuse de primes et n’hésite pas à tuer la personne désignée, qu’il avait connue dans son aventure Mexicaine et qui l’avait aidé pourtant…

Et comme un tueur à gages, il reçoit, en échange de son forfait, la possibilité de rejoindre un homme de navigation, en partance pour le Guatemala.

Il n’aime pas voguer sur les flots, et n’a pas le pied marin, mais il sait s’adapter et il sera compagnon de route d’un poète et de ses sbires, volontaires pour renverser le pouvoir gouvernemental et pour organiser une révolution.

Mais certain que l’Indienne Guatémaltèque, à qui il doit donner un pistolet contre argent, va mourir dans cette entreprise, il change les plans, danse avec elle, se voit sévèrement rabroué par les organisateurs du bal, et il part, avec elle, sur les traces de son village et de sa communauté, poursuivi par ses anciens « companieros » qui l’affectent comme un traître à la cause.

Il chemine, rencontre un prêtre devenu un adepte du syncrétisme et qui accompagne et soutient les Indiens locaux, parcourt les sentiers difficiles, réussit à créer les désordres et dissensions lors d’une « cérémonie » organisée pour mettre à mort des amis de son Indienne sauvée, Maria, et repart, par les flots, avec elle, jusqu’à atteindre la Guyane et une étonnante Cité exclusivement réservée aux femmes, que les hommes ne peuvent approcher sauf pour apporter un concours de travail ou pour faire en sorte que le village soit amélioré en sa condition.

Si un homme veut épouser une femme de cette Cité, il doit en reconnaître les règles et ne jamais se sentir patriarche, mais bien au contraire, se placer à son service.

Maria et Pete deviennent amants, finissent par s’apprécier par delà leurs différences et leurs limites définies en leur face à face contradictoire et tendu souvent, apprennent leurs langues mutuelles et décident de donner sens à leur vie, en accomplissant une prophétie qu’avait entendue et faite sienne, Pete : se rendre en l’Equateur, endroit mythique où tout serait possible…

Pete se voit réaliser un tatouage protéiforme, symbolisant sa racine qui part de la plante de ses pieds pour atteindre son cou et résumant ses errances, ses partances et le marquage des personnes qui l’ont forgé, et auxquels il pense, à savoir son frère Oliver et la petite Aileen, fille des propriétaires du ranch qui l’avait recueilli.

Pete et Maria atteindront l’équateur, dans le Brésil de l’Amazone, mais les espoirs enfouis ne correspondent pas aux réalités des vécus, et les déchéances physiques les menacent en ces contrées hostiles qui ravagent leur peu de santé restante.

Mais Maria sait que Pete sait écrire, et qu’il écrit régulièrement les lettres qu’il pourrait recevoir de celles et ceux qu’il a fuis, en espérant les revoir, avec une vie de frénésie à raconter.

Maria tente d’écrire à Oliver, comme une bouteille à la mer…

Ce livre se lit d’une traite et il est magnifié :

  • par sa capacité à se placer comme un roman noir, un roman d’aventures et un roman de destinées,
  • par sa coloration de personnages à la fois touchants et émouvants et cumulant aussi des affections et des pensées sans foi ni loi, où la force et la violence s’intègrent en récurrence,
  • par la promenade dans l’Amérique du XIXème siècle, sauvage, coloniale, sans scrupules, impitoyable contre les Indiens et dans l’Amérique Centrale et du Sud, entre échappées dantesques et fanfaronnades,
  • par sa qualité littéraire stylisée et sa propension à faire de Pete un homme affaibli, fataliste, mal en âme, mais aussi conquérant, indépendant, assumant toutes ses tensions et violences, et amoureux.

Voilà un bel et beau livre, comme je les affectionne, et qui m’invite à découvrir l’œuvre complète de l’auteur, que j’espère bien croiser lors d’un prochain Quais du Polar, puisque cette année, cela ne fut pas possible, en nos réalités rudes sanitaires…

 

Eric 

Blog Débredinages

 

Equateur

Antonin Varenne

Le livre de poche

7, 90€

Novellas, Tome I, de Didier Daeninckx

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je lis « Daeninckx » depuis 1984, et la sortie de Meurtres pour mémoire, dans la Série Noire, qui racontait en roman noir, ce qui s’était passé en cette sinistre journée du 17 octobre 1961, où le préfet de police de Paris de l’époque, le bien référencé Maurice Papon, avait fait tirer contre des manifestants indépendantistes Algériens, travailleurs économiques, souvent résidents de bidonvilles de banlieue, en notre pays.

J’avais aimé sa tonalité, le fait d’utiliser le « policier » pour évoquer des réalités sociales et sociétales enfouies, sa volonté de toujours intégrer les caractéristiques d’un roman noir qualitatif avec la place pour la réflexion sur nos univers vécus, sur nos lourds silences collectifs.

Je l’ai lu en permanence, guettant chacune des sorties et je n’ai jamais été en déception ; j’ai plutôt un brin de jalousie car Daeninckx écrit en style et atmosphères ce que j’aimerais pouvoir décrire et susciter ; je vais peut-être me lancer un de ces jours, sans rechercher l’imitation, car je n’arriverai jamais à ses chevilles, mais en ayant ses forces narratives en tête et en miroir.

Et Didier est un homme délicieux ; et quand j’ai pu l’approcher lors d’un « Quais du Polar » sur Lyon, j’ai pu trouver celui que j’imaginais : quelqu’un de simple, à l’écoute, bienveillant, en envie de plaisir partagé de lectures et de discussions.

J’ai relu ce premier recueil de longues nouvelles, paru au Cherche Midi, il y a cinq ans, en cette période particulière qui va forcément donner du relief pour de nouvelles donnes chez mon auteur de prédilection, et comme à chaque fois, j’ai refermé l’opus avec le plaisir de lectures saisissantes et l’assurance d’avoir, en murmures, tellement de non-dits et de désespoirs, qu’il me devient toujours nécessaire de continuer à m’engager pour une meilleure concorde, de plus efficients partages ou pour une conquête de fraternité ou de sororité solidaire.

Je ne vais pas tenter de dévoiler toutes les onze nouvelles de ce livre, mais je me permets de vous suggérer des aperçus pour vous donner envie d’aller plus loin, à satiété, en vos reculs obligés, qui vous inviteront à tendre la main et à ne jamais vous replier.

Mortel Smartphone place en filigranes les détresses des enfants soldats enrôlés, dans l’Afrique des minerais, où la guerre civile se conjugue avec la plus extrême sauvagerie, pour essayer de dominer des sites d’exploitation et récupérer les finances qui vont avec, où un jeune homme trouve un pseudo-refuge, au péril de sa vie, dans la soute de marchandises d’un avion, pour atterrir à Bruxelles, où les habitués des téléphones portables ne savent nullement d’où proviennent les terres rares indispensables à leurs nouvelles oreillettes…

La Particule évoque le cas d’une personne mal aimée qui pense avoir retrouvé sa vraie famille, ce qui lui permettra de mieux vivre pour sa femme et ses enfants, pour lesquels il ne peut rien offrir, sauf des expédients très ponctuels, mais entre l’assurance de ne pas douter et la potentialité mythomaniaque, les déchirures opèrent…

Je tu il est excellent, il prend place sur le Caillou néo-calédonien où arrive un homme, auréolé d’une gloire littéraire qu’il veut abandonner, et qui de subterfuges en lâchetés sera responsable de la condamnation à mort d’un Kanak, car en cette période du début des années cinquante, il n’est pas possible qu’un blanc puisse avoir raison face à celui que l’on considère comme un sous-homme…

La mort en dédicace pourrait prendre appui sur l’histoire cruelle et sanglante de Florence Rey, qui voulait vérifier que celui qu’elle aimait pouvait tirer sur un flic et se lancer en une course poursuite ; ici un jeune homme s’évade après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné, sous fond de propagande révolutionnaire, et il veut retrouver celle qu’il aime, mais il comprendra vite qu’il a été manipulé et que son avenir vise seulement un retour entre les barreaux…

A louer sans commission est aussi une nouvelle remarquable, car elle évoque pèle mêle les abus des entreprises immobilières, pour réfuter la loi de 1948, qui faisait obligation de modération de loyers sociaux, et qui dès qu’un locataire s’en va, rénovent à tous crins pour susciter une nouvelle clientèle et le départ de l’ancienne. La nouvelle montre l’attachement d’un jeune couple à une personne âgée, qui s’invente sa vie ou la réinvente, en la martelant de faits divers lus dans les journaux ou se remémorant des romans noirs cultes…

La repentie vogue de Bretagne en pays Gardois où une jeune femme qui semble avoir eu des liens avec les organisations terroristes du début des années 80, en des cercles d’extrême gauche, vient de purger une peine, se sent guettée et espionnée, même si elle a accepté son statut de repentie. Entre sa volonté de changer d’identité avec l’aide de la police, de trouver un emploi de serveuse, de repérer une forme d’amour entre les bras d’un plongeur professionnel dont le métier fut souvent pétri de risques ineffables, le moyen de sortir de l’eau sera ténu et douloureux…

Dans Légende du rail, Didier Daeninckx rappelle le passé de son père, cheminot, comme de son attachement au service public ferroviaire, ce qu’il a démontré avec fougue lors des manifestations de 2018 notamment, et il égrène la possibilité de remettre en service des réseaux oubliés, qui assureraient un désenclavement de territoires isolés et des liens économiques de proximité, ce que l’on rappelle en récurrence en nos temps compliqués actuels…

Le crime de Sainte-Adresse m’a ramené en les terres Haut-Normandes, où j’ai vécu et travaillé, pendant deux ans à la fin des années 90, et notamment sur le fait que cette ville accolée au Havre avait été le siège du gouvernement Belge en exil pendant la première guerre mondiale. On retrouve toutes les saveurs des docks portuaires du Havre, en cette belle nouvelle, bien ficelée, où un couple de jeunes tente de démontrer le racisme ordinaire de certains responsables gradés policiers de Belgique.

Dans Bagnoles, tires et caisses, notre auteur parle des voitures qu’il a la nostalgie d’avoir usées et usitées, dans des virées improbables et magnifiées.

Et dans L’Affranchie du périphérique, l’auteur emploie le recours à une jeune femme, située entre le reportage, le journalisme et le « free lance », qui cherche à découvrir à qui appartient une maison mauresque de banlieue, qui reconstitue toute son histoire et y fait revivre les tensions et espoirs de plus de quarante ans de croisements sociaux et de rencontres ouvrières et culturelles.

Lisez avidement ce recueil, et puisez la sève de cet auteur percutant qui sait raconter des histoires, au milieu de la Grande Histoire, et qui sait réveiller nos ardeurs pour une nouvelle émancipation !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Novellas

Tome 1

Didier Daeninckx

Le Cherche Midi Editions

18,90€

Pêcheur d’Islande de Pierre Loti

Ami Lectrice et Ami Lecteur, il m’est habituel de revenir à mes lectures passées, pour replonger dans les classiques de mon adolescence, et ainsi retrouver la saveur de mes propres « madeleines »…

J’ai toujours eu un vif plaisir à lire et relire Pierre Loti, car cet homme multi-formes, navigateur, explorateur, romancier et écrivain, collectionneur, grand-voyageur, m’a toujours séduit, certainement parce que sa vie frénétique et emplie correspond de celle que j’aime côtoyer, moi qui n’ai pas eu le courage de devenir baroudeur, mais qui apprécie cependant bourlinguer, aller de promenade en promenade, pour partager et s’enrichir, par les différences des cultures et civilisations rencontrées, en des successions de voyages…

J’ai pu retrouver les traces de Pierre Loti, en l’Ile de Pâques où j’ai eu la chance de me rendre en 2008, qu’il accosta, ce qui était bien rare en son époque, et qui fut un des premiers à s’émerveiller des moais, et contester la volonté coloniale de récupérer certains « spécimens », comme tels désignés, pour les placer dans des musées…, alors que la population locale considérait légitimement ce vol comme une atteinte à sa dignité et une offense aux ancêtres des ahus (un ahu comporte plusieurs moais et il se doit d’être respecté, comme une tombe en un cimetière).

J’ai pu aussi parcourir sa maison-musée, cabinet de curiosités, à Rochefort sur Mer, et cette visite fut à la fois impressionnante de ses densités de souvenirs, mais aussi un moment de décalage qui donne à voir Pierre Loti comme un vrai bel original pétri de connaissances et d’humeurs, et cela a renforcé mon désir de pénétrer tous ses univers.

Et Pierre Loti a su raconter sa remontée du Mékong et sa rencontre avec Angkor, qui venait juste d’être retrouvé dans la jungle, sous l’influence du remarquable Henri Mouhot, et j’avais avec moi le récit de l’auteur quand j’ai pu, avec ferveur et émotion, passer six jours à Siem-Réap, en 2014, pour m’enivrer de tous les sites des civilisations Khmères.

En cette période de confinement où je fais cours avec mes élèves et stagiaires, en permanence, via Skype ou Zoom, et cela se passe vraiment bien, et où mes évasions restent virtuelles cependant, j’avais besoin de retrouver aussi la qualité d’écriture de Pierre Loti, qui sait décrire un coucher de soleil avec un style aussi pénétrant qu’un artiste impressionniste, qui n’a pas son pareil pour évoquer les déchaînements marins et les tensions entre les hommes de mer et les flots tempétueux et qui déclame les amours naissants avec ravissement, élégance et nuances sublimées.

Certaines ou certains pourront certainement considérer son style comme un brin désuet, mais je le trouve poétique et tellement qualitatif à la lecture, qu’il m’apparaît à la fois indépassable et inimitable.

J’ai relu Pêcheur d’Islande, certainement un de ses livres les plus connus et émérites.

Yann est pêcheur d’Islande, cela signifie qu’il part au milieu de l’automne et qu’il rentre au milieu de l’été, pour aller pêcher des crustacés et poissons dans les mers rudes et sauvages du Grand Nord, aux abords des terres volcaniques d’Islande et des fjords Scandinaves.

On pêche à la ligne plus qu’au filet, pour les poissons, et au casier pour les crustacés, et toutes les prises sont placées dans la saumure, pour les sauvegarder et ensuite pouvoir vendre les marchandises au retour.

Neuf mois par an, en pleine mer, sans famille, on part au labeur, malgré les naufrages, malgré la mort de tellement de disparus, car ce métier est un sacerdoce Breton et il s’intègre dans les gênes des gens de Paimpol et des environs.

On est sous la surveillance de la vierge, et on croit fermement à la providence divine qui seule permet le retour à terre au début d’août ;  la foi tient lieu de réconfort alors que l’on travaille jours et nuits, sans repos, sans arrêt, avec des pauses limitées pour un petit brin de sommeil…

Yann a perdu beaucoup des siens mais il est costaud et fort, aguerri et confiant.

Un jour de bal, il se trouve avec Gaud comme cavalière, demoiselle avec un père avec un peu de fortune, et d’une élégance racée ; leur danse est remarquée et leur couple prometteur…

Mais Yann ne veut pas se marier et ne veut se donner qu’à la mer, au grand dam de son petit frère Sylvestre qui lui considère la vie de famille comme la seule réalité essentielle.

Gaud fut étourdie par ce bal, et elle sait que Yann sera celui qu’elle aime et désire, mais elle ne peut déclarer sa flamme, car cela serait inconvenant et cela ne se fait pas pour une femme…

Elle fait en sorte de croiser Yann mais il lui apparaît en retrait, un brin dédaigneux et sans regard acéré pour elle, et quand elle trouve le courage pour lui demander pourquoi elle est évitée, leur différence de classe sociale paraît irrémédiable pour Yann…

Sylvestre est obligé de faire son service militaire, en marine de guerre, et doit appareiller pour les combats coloniaux dans l’Indochine, malgré son soutien de famille à sa grand-mère tant aimée.

Gaud perd son père et sa petite fortune familiale, car feu son Papa a fait d’hasardeux placements, et Gaud va vivre avec la grand-mère de Sylvestre, puisque ce dernier est mobilisé.

Sylvestre, courageux et téméraire, ne reviendra pas des combats en le lointain sud-est Asiatique.

Sa grand-mère est éplorée et Gaud sait qu’elle n’appartiendra jamais à Yann.

La vieille femme et la jeune femme, qui doit travailler car elle ne possède plus rien, se mettent ensemble en ménage, et donnent du cœur à l’ouvrage en leurs qualités de couturières, et elles s’entraident, malgré leurs tristesses et détresses.

Quand Yann revient d’une nouvelle année de navigation, qu’il salue sa grand-mère, en pleurant son petit frère et qu’il croise Gaud, en sa nouvelle condition sociale, il se prend en main et s’oblige à vérifier si Gaud veut encore de lui…

Le livre sera-t-il porté à l’espérance et à se terminer avec apaisement ?

Pierre Loti sait que les destinées se repèrent souvent complexes et inassouvies et il connaît aussi les déchirures des âmes et les injustices des événements.

Je vous laisse lire ou relire ce livre, qui reste totalement émouvant, touchant, suave, positif, pétri de tendresses pour le monde marin et le peuple Breton, et qui est écrit avec une langue stylisée, de qualité pure, et qu’il convient d’avoir en bouche, comme un bon Whisky Écossais.

Et je termine par cette vanne entre Pierre Loti et Victorien Sardou.

Pierre Loti lui écrit une lettre en écrivant « à Victorien Sardy à Port-Marlou »…

Et Victorien Sardou de lui répondre en écrivant à « Pierre Loteau, capitaine de vessie… ».

Tout est dit…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Pêcheur d’Islande

Pierre Loti

Et je vous place une photographie de mon exemplaire collector, avec reliure de Brodard et Taupin, de bibliothèque verte, datant de 1967 (je l’avais acheté en 1975, j’avais onze ans, à la librairie Libralfa de Vichy, nostalgie quand tu nous tiens…).

Pablo Neruda – J’avoue que j’ai vécu -Jeunesse

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je le sais, je ne serais pas objectif, puisque je vais vous parler d’un de mes auteurs de référence, un poète du XXème siècle qui m’a toujours accompagné et dont j’ai suivi la trace, au sens physique direct du terme, Pablo Neruda, qui fut aussi Prix Nobel de Littérature.

Je ne vais pas parler précisément de sa « poétique », en cette humble chronique, puisqu’il s’agit d’évoquer un opus de Pablo Neruda, paru après sa mort, quelques jours seulement après le funeste coup d’Etat de Pinochet, en septembre 1973, sachant que la junte avait réfuté toute funérailles officielles qui auraient entraîné une manifestation de masse, en soutien aux libertés publiques, et qui furent, par obligation militaire dictatoriale, reportées au début des années quatre vingt dix, au retour de la démocratie, pour qu’enfin Pablo puisse avoir une sépulture digne de ce nom, face au Pacifique, juste à proximité de sa demeure d’Isla Negra (photo ci-dessous), au Chili central.

Cela m’a toujours profondément attristé de savoir que cet artiste, accompli et observateur engagé politique avisé, avait quitté la terre avec son pays soumis à l’effroi et au suicide d’Allende dans La Moneda.

En 2008, je me suis rendu au Chili, pour pouvoir atteindre un de mes rêves d’enfance : visiter l’Ile de Pâques.

Cette île magnifiée par le secret et le mythe de ses moais est située à équidistance, dans le Pacifique Sud, de la Polynésie Française et des Côtes Chiliennes, à 3600 km de chaque limite.

Nous sommes restés, les miens et moi, une semaine sur place, dans l’île, logés chez l’habitant, comme il se doit, au plus près des Rapa Nui, et, en amont et en aval de notre retour en France, via le Chili, j’avais obtenu, sans trop d’insistance et je les en remercie, des miens, la possibilité d’aller sur les traces de Neruda, à Santiago, à Valparaiso et à Isla Negra.

Santiago du Chili fut la ville du Neruda étudiant et apprenti poète, vivant de bohème et de sensations, de rencontres inédites, comme celle d’un proche du Ministre des Affaires étrangères qui lui permit d’être consul en Birmanie, alors protectorat Britannique, et de démarrer ainsi, par la force des hasards, une carrière de diplomate, qui l’amena ensuite sur Madrid, en pleine palpitation rude et sanglante de la guerre civile, qui lui fit rencontrer Garcia Lorca, avant son exécution par les factieux Franquistes, relation nouée fondatrice pour son œuvre, son style et ses engagements.

Valparaiso, où Neruda s’installa sur les collines, avec sa villa complètement déjantée et folle résolue, sur plusieurs étages (photo ci-dessous), où l’on a à peine la possibilité de se faufiler, qui permet de dominer la Cité colorée, qui s’attache à s’organiser comme un cabinet de curiosités avec des collections de toutes sortes et comme un lieu de travail et de méditation créative.

Valparaiso est une ville mythique, que j’ai eu le bonheur de découvrir, non seulement en parcourant La Sebastiana, la villa de Neruda, mais aussi en me perdant dans ses collines aux murs et maisons peints de couleurs chatoyantes, aux odeurs mélangées du port au trafic maritime considérable et de douceurs délicates de mets incomparables avec poissons à la chair étonnante (mahi-mahi ou pissi), à la présence de son ascenseur hors d’âge, cœur palpitant de la Cité, avec la présence des lions de mer et de pélicans gris qui se laissent bercer par les flots ou l’air marin et se dorent au soleil, en toute plénitude tranquille.

Et Neruda termina sa vie à Isla Negra, au Chili Central, en bord de Pacifique, à environ 100 km au sud de Valparaiso.

Cette demeure est exceptionnelle, elle ressemble tellement à Pablo (photo ci-dessous) : elle renferme des collections de l’entomologiste distingué qu’il était, correspond à un cabinet d’art pavoisant où s’entremêlent des estampes, des esquisses, des œuvres, des dessins achetés et dénichés ci et là, des photographies de ses inspirateurs, et notamment du remarquable poète Walt Whitman, injustement méconnu, et dont je reparlerai bientôt, ici même en ce blog, des objets de ses voyages et promenades et des clichés d’oiseaux, à satiété et profusion.

« Ahora voy a contarles alguna historia de pajaros », « Maintenant je vais vous raconter une histoire d’oiseaux… », qu’ai-je eu plaisir à lire cette phrase répétée, et qui m’embarquait vers Parral, et sa grande pluie australe du Pôle sud, qui tombe comme une cataracte…

Neruda voulait surtout retrouver la proximité avec son enfance, aux abords du Chili Austral, déjà baignée par les courants Antarctiques, en cette côte sauvage, imprévisible et déchiquetée d’Isla Negra.

Le livre de Neruda, dont j’ai le plaisir de vous parler, en cette chronique du jour, va de sa naissance à son installation comme diplomate, à Rangoon, et couvre 25 ans à peine.

Il se lit comme sa poésie, à pleine voix, à voix haute, avec des phrases qui sonnent (il faut « gueuler » ses phrases à la manière de Flaubert), qui résonnent et raisonnent, et il associe, en un syncrétisme assumé, des moments de douleurs, de craintes, de peurs, d’émotions à un humour percutant et toujours salvateur.

Neruda a perdu sa Maman en sa première année de vie et il ne l’a jamais connue, mais sa belle-mère l’a choyé et ne s’est jamais comporté comme une marâtre, mais bien comme une Maman réelle et tendre, totalement de substitution, auquel il a toujours rendu fort hommage.

Pablo a vécu dans des terres rudes, balayées par les bourrasques et la pluie incessante, en ces terres de mineurs et de convois ferroviaires de fret où son père était chargé de l’entreposage du ballast, un homme prévenant malgré son côté taiseux, parfois froid et sévère.

Pablo a apprécié la mixité sociale et métissée de son enfance, où des immigrants basques français, voulant échapper à l’enrôlement militaire des trois années obligées françaises ou espagnoles et au trafic de contrebande chanté par Loti dans Ramuncho, des immigrants allemands en quête de nouvelle donne commerciale, des araucans (peuples premiers descendant des précolombiens) vivaient en harmonie, dans le travail et le respect, dans l’ouverture relationnelle et la perception d’une première décennie de vingtième siècle porteuse, loin d’une Europe qui se déchirait entre colonies et gestion des alliances avant la saignée des tranchées.

Pablo aimait par-dessus tout se rendre sur la côte Pacifique, pendant les vacances, pour aller voir les pêcheurs, prendre une barque, sentir les odeurs de poisson et de marée, se promener sur la jetée, lire et rêver.

Pablo participait aux travaux des champs et notamment au battage des grains de céréales et il prenait un cheval pour s’enfoncer dans les forêts assez hostiles, pour faire halte à tout venant, en une maison tenue, une fois, pour son souvenir mémorable, par des Françaises, qui l’accueillirent avec passion quand Pablo leur récita des vers de Baudelaire.

Pablo était bon élève et fut mûr pour aller à Santiago et faire des études, pour devenir journaliste ou un « Monsieur de qualité » selon les attentes paternelles, mais Pablo sut qu’il voulait devenir écrivain, poète et surtout être « célèbre », ce qui pour un jeune homme de 20 ans peut apparaître comme le comble de la fatuité et de la désinvolture, mais qu’il revendiquait, avec les soucis de redistribuer ce qu’il gagnerait, pour un partage auprès des siens, de ceux qui travaillaient notamment durement et chichement en son Chili Austral.

Pagnol, qui n’avait que quelques années de plus que Neruda, avait toujours dit qu’il voulait devenir « riche », et qu’il le serait, et Neruda avait toujours dit qu’il conquerrait la célébrité et il l’atteindra…

Le jeune homme qui va faire ses armes de diplomate n’a connu que des amours de passage et sans passion, il n’a pas encore de conviction politique acérée, si ce n’est qu’il se veut patriote et indépendantiste Chilien, réfutant toute forme de conquête d’autre Etat sur les territoires de ce pays tout en longueur entre Pacifique et Cordillère des Andes, et qu’il n’imagine pas une vie sans société juste et partagée, redistributrice.

En ses germes on retrouve déjà ses élans poétiques pour une vie émancipée, pleinement assumée et déployée, toujours soucieuse du plus fragile, et où l’amour et la contemplation du beau transcendent tous les instants.

Ce livre se lit avec une pure jouvence, il peut être qualifié de nectar, tant il est délicat et délicieux, avec sa narration des insectes observés (et collectionnés), sa connaissance encyclopédique des arbres et des fougères, sa capacité à faire ressentir dans les rencontres la nécessité de l’entraide, de la concorde et  surtout de la sublimation du collectif, propice à toutes les conquêtes.

Il fait du bien, il émeut et il caractérise les talents d’un écrivain et poète indépassable.

Je me suis incliné sur sa tombe à Isla Negra, et je sais que Pablo est toujours près de moi, par la force des esprits, et cela apaise.

Lisez et relisez Neruda !

 

Eric

Blog Débredinages

 

J’avoue que j’ai vécu – Jeunesse

Confieso que he vivido

Juventud

Pablo Neruda

Folio Bilingue

De gauche à droite et de bas en haut : Tombe de Pablo Neruda et de son épouse à Isla Negra, Villa de Neruda (intérieur) à Isla Negra et Villa de Neruda, dite La Sebastiane, à Valpareiso.

Photos Fondation Pablo Neruda Chili en copyright

Miroirs de nos peines de Pierre Lemaitre

 

Quand sort un nouveau livre de Pierre Lemaitre, que j’avais déjà lu et repéré, bien avant son succès mérité pour son Goncourt pour Au revoir là-haut, en 2013, je me précipite en ma librairie préférée, à Lyon, où je vis et travaille, La librairie du tramway, près de la Bourse du Travail, ou sur celle de mon lieu de villégiature habituel, à la Librairie Parisienne, sur Saint-Raphaël, endroit indescriptible où l’on peut tout trouver, car les stocks sont considérables, mais où il faut se faufiler dans des dédales et montagnes de cartons avec circonspection, et où « une chatte ne retrouverait pas ses petits », comme disait joliment ma grand-mère Marcelle…

Son dernier opus clôt le triptyque lancé avec Au revoir là-haut, aux protagonistes indépassables, qui ont vécu l’enfer des tranchées et ne peuvent accepter que les gradés planqués puissent s’enrichir ou se servir de la mémoire des martyrs, et qui décident d’organiser une arnaque aux monuments aux morts, symbole nécessaire pour rendre hommage aux poilus, mais lieu insupportable quand il se veut glorification de héros et non espace de paix pour saluer les « morts pour rien », selon la belle formule, que je réutilise souvent, de Cavanna.

J’avais admiré Au revoir là-haut et beaucoup aimé Couleurs de l’incendie qui reprenait traces des personnages premiers, en leur donnant vie sous une période de l’entre deux guerres, où tous les coups étaient permis, et où l’héroïne se battra jusqu’au bout pour se venger des traîtrises et méchancetés, avec satiété, sans sourciller, avec la volonté d’anéantir ceux qui avaient imaginé la détruire, l’ignorer ou l’abuser.

J’ai apprécié Miroir de nos peines, même si je n’ai pas trouvé la même force, le même engagement viscéral à faire projeter des caractères qui vont au bout de leurs parcours, même les plus vils et les plus inconséquents, que dans les deux premiers livres de cette saga.

Je vais donc, très humblement, tenter de vous préciser, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pourquoi il vous faut lire ce livre, et pourquoi, tout en restant un laudateur récurrent de l’auteur, je le trouve moins en fougue inspirante.

Louise a trente ans, en ce printemps 1940, de ce que l’on appellera plus tard, stupidement, La drôle de guerre, alors que nous étions bien en guerre, et que la guerre ne sera jamais drôle…

Mon grand-père Laurent était mobilisé, et il m’a raconté ses jours de bataille, avant d’être fait prisonnier à Thann, dans le Haut-Rhin et de partir cinq années en stalag en Allemagne du Nord. Il n’avait vraiment pas envie de rire…

Louise est observée par un client du café où elle fait le service, tout en poursuivant son métier d’institutrice, et ce client-médecin la regarde, la dévisage, la contemple…

Il lui demande de poser nue devant lui et il lui propose de l’argent pour cela.

Choquée et en incompréhension, et à la fois intérieurement intriguée par cette proposition, elle finit par accepter, et au moment où elle apparaît aux yeux du médecin, ce dernier se suicide et Louise erre nue, décontenancée, dans les rues de Paris, avant d’être prise en charge…

Louise va découvrir le secret de sa Maman, qui avait épousé son père, mort dans les tranchées et qu’elle semblait avoir peu aimé…

Louise repérera que sa mère a pourtant aimé, avec un amour intense, difficile, complexe et qu’elle a vécu meurtrie par les lâchetés et abandons…

Gabriel est mobilisé et il ne comprend pas l’absence de préparations à l’effort de guerre, la situation saugrenue de se voir retranché dans la ligne Maginot qui peut aisément devenir un enfer de suffocation, tant le système d’aération, d’évacuation et de chauffage semble insuffisant et contestable en sa conception.

Il observe, agacé, gêné, le manège de Raoul, un soldat, qui de combine en malversations, essaie de s’enrichir sur les commandes et fournitures de l’armée.

Gabriel et Raoul se placent en détestation directe, mais ils accompliront, ensemble, un acte de sabotage de pont, pour faire valser les colonnes Allemandes qui arrivent pour envahir le pays, livré sans blindés à l’ennemi, et donner une sorte de patriotisme en une période où le recul et le retrait deviennent la norme, avec une absence d’ordres des quartiers généraux et un manque total d’organisation, malgré la volonté et la bienveillance des hommes, qui veulent encore faire leur devoir et qui mourront en grand nombre…

Gabriel et Raoul cherchent à rejoindre, si ce n’est leurs bataillons, en tous cas, des informations sur le devenir attendu des soldats qu’ils constituent ; ils seront arrêtés et considérés comme pilleurs et rejoindront des cohortes de personnes prises en main, pour redressement, par les autorités militaires, plus intransigeantes pour réprimer et sanctionner des délits potentiels des siens, que d’affronter le réel et de tenter de sauver une patrie plus qu’en danger…

Louise a lu les lettres de sa mère et sait qu’elle a un demi-frère et elle veut le rejoindre, car elle a pu apprendre qu’il se dirigeait en une caserne en proximité d’Orléans.

Elle est accompagnée par celui qui la considère comme sa propre fille et qui l’emploie dans son restaurant, M. Jules, et qui fera tout ce qui est en son possible pour l’aider et l’appuyer.

Les deux histoires vont se retrouver pour n’en faire qu’une, unie et partagée, avec une intrigue bien ficelée et assurément romanesque et aiguisée, et l’on y retrouve tout le talent et toute la verve de l’auteur, aussi bien hors-pair dans le roman noir que dans le roman historicisé.

Je vais donc vous dire pourquoi j’ai aimé ce livre et pourquoi je vous conseille sa lecture.

J’ai apprécié fortement le personnage multiple de Désiré, tour à tour, avocat circonstanciel qui sauve de l’échafaud son client impromptu, organisateur de la propagande pour la défense militaire du pays et qui tient en haleine le pays avec la TSF et les journalistes qui se complaisent en ses points-presse, et qui deviendra le prêtre, en fougue généreuse majeure, d’une petite chapelle qui met à sa disposition ses espaces, pour tous les nécessiteux et réfugiés, quelles que soient ses nationalités.

J’aime ce personnage car il est totalement anti-conformiste, capable de toutes les mythomanies, affabulations et excès ; il peut aisément passer du théâtre libertaire au conservatisme le plus affligeant, mais en conservant sa joie et sa pétulance, son enthousiasme et ses absences de limites pour affirmer sa foi en le bien commun.

Et je préfère de loin des personnes de profil Célinien, qui mettent « leurs tripes sur la table », et vivront avec leurs fêlures, plutôt que de se contenter de personnes mièvres, toujours en jugement de valeur, qui s’adonneront d’abord à leurs petits plaisirs petits-bourgeois, en se targuant de défendre veuve et orphelin et de contester les injustices, sachant qu’ils agiront d’abord pour leur propre niveau de vie…

J’ai apprécié, tout aussi fortement le personnage d’Alice, qui devient l’infirmière et la personne à tout faire de Désiré, quand il est prêtre, qui souffre du cœur, et pour laquelle, son amour de toujours, Fernand, homme de loi et en incorporation militaire volontaire veut accomplir son rêve : l’amener sur les rivages des mille et une nuits.

Fernand va entremêler sa rigueur de fonctionnaire, désintéressée et humaniste, avec l’acceptation de prélever sa « dîme » dans des sacs de liquide, qui de toutes façons seraient perdus ou iraient à l’ennemi…

J’ai apprécié que l’auteur rappelle que l’armée de 1940 n’hésitait pas à faire tirer sur des prisonniers jugés n’allant pas assez vite, lors de la Débâcle, pour que la file indienne qui ne savait pas où elle allait continue son chemin improbable, sans que ces exactions fussent jugées…

Je vais vous dire quels sont mes regrets concernant l’assise narrative du roman.

J’ai trouvé que le roman se terminait presque trop bien, et je déplore que le personnage de Raoul ne soit pas allé jusqu’au bout de ses errements, complexités, saveurs, engagements et si l’auteur, en postface, nous en fait un membre de l’OAS, j’aurais aimé le voir agir, après les combats de 1940, en Occupation et lors de la décolonisation…

J’ai trouvé que Gabriel trouvait trop aisément que Louise pouvait devenir sa promise, et que les tensions et douleurs cumulées de la Belle s’arrêtaient un peu trop précipitamment sur le terreau de la chapelle « de Désiré », alors que leurs relations auraient nécessité plus de tragédie, de regards, d’observations, de silences, d’incompréhensions…

J’ai trouvé que le roman aurait nécessité un chapitre supplémentaire sur la période de l’Occupation, où les protagonistes auraient certainement eu à se livrer à des choix cornéliens.

N’imaginez pas un seul instant que je puisse dire que l’auteur se serait livré à un final de « facilité », je suis tellement en attente et exigence de lui que j’aurais simplement aimé des prolongations de lecture et des poursuites pour aller plus loin.

Il reste que Pierre Lemaitre est un conteur remarquable, qu’il sait tenir en haleine sa lectrice et son lecteur et qu’il se place dans la droite ligne de Maupassant, pour moi l’écrivain le plus majeur pour la description des caractères et pour les intensités des émotions, fugues et fougues, de ses personnages. Pierre Lemaitre est clairement dans son sillage direct.

Chapeau, Monsieur l’écrivain, Pierre Lemaitre, sans accent circonflexe sur le « i »…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre

Albin Michel

22,90€

Equipe de nuit d’Anne-Catherine Blanc

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il n’est pas si fréquent qu’à la lecture d’un livre, on reste suspendu, comme en lévitation émotive, avec la volonté marquée adjacente de faire vivre nos solidarités avec forte intensité.

Je n’ai rencontré fugacement l’auteure qu’une fois, pour Quais du Polar sur Lyon, en 2014, et, depuis lors, nous nous sommes « manqués » à deux reprises : l’une quand elle était en novembre 2018 invitée d’un salon littéraire à Montélimar, et où je me suis trouvé entraîné dans une situation assez rocambolesque en voulant la rejoindre qui finalement m’a privée de notre rencontre… et l’autre il y a quelques jours où nos réalités rudes vécues du moment n’ont pas permis nos « retrouvailles » en Bourgogne…

Mais il est certain que, même si l’adage « jamais deux sans trois » tend à s’appliquer, nous réussirons le troisième rendez-vous et que l’on pourra le savourer…

J’ai lu plusieurs de ses livres, que j’ai tous, sans aucune allégeance que l’amitié relationnelle avec l’auteure, collègue enseignante en plus, pourrait suggérer, fortement appréciés, par la puissance des caractères en présence, par la qualité de l’écriture toujours recherchée en profondeur et précisions, par la tonalité qui parsème les différents récits où l’on retrouve toujours la nécessité de combattre pour exister et se transcender, pour ne jamais sombrer, et pour la dynamique de l’espérance manifestée, malgré les fêlures et les injustices.

Je vais m’adonner à intégrer la collection complète des œuvres de l’auteure.

Son dernier opus m’a profondément touché, bouleversé, et mes deux lectures successives ces derniers jours, m’ont donné l’avidité de tenter, insuffisamment certainement, de vous en retracer les teneurs, pour vous solliciter à suivre mes pas et pénétrer cette lecture qui vous portera vers des rivages où le sens des humanités, la vigueur de la fraternité ou de la sororité et les refus des abandons et des jugements de valeur s’orchestrent, donnent corps et cœur aux valeurs essentielles : le partage de la main tendue et la reconnaissance de l’entraide entre citoyennes et citoyens du Monde.

Geneviève – depuis longtemps surnommée par son homme, Ginou, car le prénom de la sainte-patronne des gendarmes apparaissait comme trop bigot pour son homme, José, dit Zé – doit quitter précipitamment son mas des hauteurs Catalanes pour suivre l’ambulance qui vient de chercher en urgence celui avec lequel elle partage sa vie, depuis tant de temps, et qui vient de faire un accident cardiaque.

Elle rejoint, tant bien que mal, avec sa voiture-camionnette qui a bien vécu, l’établissement hospitalier où son mari vient d’être transporté, et elle affronte la personne à l’accueil qui lui apparaît, sévère et froide, dénuée du sens relationnel attendu et plutôt inspirée par des communications réglementaires que par un appui accompagnant.

Elle est partie avec son chien Closque (j’ai appris que le terme Closque ressemblait beaucoup à mon mot Bourbonnais, « bredin »).

En se rendant à la salle d’attente, elle repère un jeune garçon visiblement blessé et recroquevillé, et elle se rend compte qu’elle prend beaucoup plus de place que lui sur les chaises agglutinées…

En aérant Closque sur le parking de l’hôpital, en attendant des nouvelles de Zé, elle découvre près des poubelles une ombre qui semble faire peur à son chien et qui semble se défendre par des jets de canette…

Elle découvre une nine (petite fille en Catalan) apeurée et qui tente d’échapper à la Police de l’air et des frontières, qui vient justement de patrouiller, et qui avait interpellé Ginou pour que son chien reste enfermé dans sa fourgonnette.

Ginou, sans forcément l’avoir prémédité, analysé ou mis en perspectives, décide d’agir et d’assumer ses humanités, qui la guident depuis qu’elle avait eu l’envie de devenir institutrice, avant de partager les récoltes et ventes sur les marchés avec celui qu’elle aime, son Zé, car l’amour reste son fil conducteur, sa réalité cardinale.

Je ne vais pas raconter le livre, car je veux vous laisser en pénétrer les sèves et ressorts.

Je vais simplement, sous formes de petites touches pointillistes et impressionnistes, vous apporter des attraits qui ne pourront que vous donner envie de lire le livre, de vous laisser porter par sa fougue bienfaisante et sa plume acérée.

Ginou a un fils en détention, renié par son père depuis lors, ce qui a anéantit les relations avec toute la famille et notamment les deux filles du couple.

Seule Ginou n’a pas rompu les ponts avec Tiago et elle va le voir régulièrement au parloir car si elle ne faisait rien, que serait sa vie quand il sortira…, sans possibilité de seconde chance, sans capacité résiliente pour se porter sur des objectifs professionnels et personnels.

Elle ne défend pas son fils par pur instinct maternel, elle veut qu’il s’en sorte et elle se bat pour cela. Et elle se livre totalement pour qu’il puisse y avoir une reconquête après l’enfermement.

Mais elle a décidé que ce combat, quand Zé serait sorti d’affaire, doit devenir le leur et que son repli sans engagement n’a pas d’issue, car l’absence de combativité ou de concorde n’est pas simplement une lassitude pesante, elle répond aussi d’insuffisances et de facilités, car moins on s’engage, moins on aura de contrainte…

Ginou garde confiance en la nécessité du lien à conserver pour que l’autre se prenne en charge, en se sentant appuyé et non jugé.

Ginou décide d’aider le nen (petit garçon en Catalan) qui était en salle d’attente et la nine qu’elle a découverte sur le parking et elle structure une organisation, en appelant Aziz, un ami de Tiago, pour permettre à ce frère et cette sœur, affamés, apeurés, qui ont vécu des moments terrifiants, de retrouver un pan de leur famille dans les environs de Barcelone.

Elle n’appelle pas Aziz, en compensation potentielle de ce qu’elle a pu faire pour lui, mais simplement parce qu’il pourra aider les deux jeunes, car Ginou ne peut pas envisager un voyage avec sa fourgonnette et qu’Aziz saura se démener avec intelligence.

Ginou veut se placer dans l’entraide solidaire, car quand deux enfants sont en tension aussi forte, potentiellement livrés à un centre de rétention, et que leur intégrité est menacée, elle n’hésite pas, elle intervient, elle porte son soutien et elle essaie de faire au mieux, sans imaginer devenir une Maman de substitution, mais en opérant vite et bien.

Ginou va aussi passer cette nuit, avec son Zé à l’hôpital, en introspection personnelle et en analysant qu’une personne en accueil hospitalier, qui apparaît sobre et un brin technocratique, peut aussi renfermer un engagement solidaire et humaniste porteur, que sa sœur, bien policée et catholique bon teint, pourra certainement lui apporter un réconfort d’apaisement, malgré leurs différences de vie et de vues, et qu’une jeune fille collégienne de 3ème qui n’hésite pas à sortir de nuit pour prêter main forte à une nine en détresse, donne un espoir réconfortant pour une nouvelle ouverture tolérante, en cette période où les barrières et réfutations par murs installés résonnent plus fortement que les ponts et traverses fraternelles.

Ginou va donc associer sa force motrice d’engagement avec une prise de recul pour ne jamais considérer l’autre comme ce qu’il peut apparaître en premier abord.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de tensions, où l’on regarde vers soi et plus vers l’autre, où l’on assène ses vérités plus que d’accepter des contradictions utiles et propices aux débats, où l’on aurait même peur de la différence, où l’on voudrait s’en écarter ou la juger ou jauger, sans imaginer l’importance du croisement culturel et de la capacité à dialoguer de manière métissée.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de confinement, où l’on redécouvre le service public et le désintéressement de ses fonctionnaires qui se tournent vers leurs missions, non pas comme en sacerdoce mais avec la plénitude de donner toute énergie pour le bien commun, pour le meilleur appui pour l’intérêt général, où ses protagonistes structurent de leur mieux leurs compétences pour tendre vers un élan solidaire.

Ce livre est une ode bienvenue en ces périodes de soumission et de fatalisme, en ces moments de repli et recul ;  il ouvre des portes vers des engagements porteurs, seule manière de vivre de manière émancipée et conquérante, pour un mieux être personnel.

Ce livre est une ode bienvenue pour pouvoir se moquer de tout et de tout dire par humour, et cet opus est tapissé de ces marques là, qui nous sont tellement importantes, et j’ai particulièrement ri au passage sur la librairie de bondieuseries, au nom évocateur que je vous laisse découvrir…

Ce livre est à lire impérativement car il est écrit à la fois en narration, en style introspectif avec son italique stylisée et poétisée, et en dialogues directs toujours saisis vers les essentiels, avec une instantanéité d’une nuit, qui concentre l’opus comme un film incisif, précis, qui ouvre vers les réflexions et des portes nouvelles, pour aller plus loin.

Un livre que j’ai aimé et que je vous recommande, Amie Lectrice et Ami Lecteur, solidaires.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Equipe de nuit

Anne-Catherine Blanc

Les Editions Mutine

18€

La marche de Radetzky de Joseph Roth

 

Mon Ami, auteur-écrivain, réalisateur de documentaire, Timothée Demeillers, m’avait précisé, lors de notre première rencontre, qui m’avait permis de l’interviewer pour un blog collectif, hébergé par L’Express, Les 8 plumes, en automne 2014, auquel j’appartenais, que ses inspirations et ses références littéraires prenaient pour partie racine dans l’œuvre de Joseph Roth.

Je ne connaissais de cet écrivain, né en Galicie, aux confins de l’Empire Austro-Hongrois, aujourd’hui en Ukraine, que les autodafés que les Nazis avaient sinistrement orchestrés, en lui reprochant sa volonté de se déclamer « citoyen du Monde », lui qui avait vécu la première guerre mondiale dans les unités non combattantes et de presse, mais qui avait clairement vu la désagrégation de l’Europe dans les tranchées, qui plaidait avec force pour une analyse originale du patriotisme intégrée dans un concert pacifié des relations entre Nations.

J’ai lu avec une vraie passion l’un de ses livres-phare qui pourrait être repéré en y plongeant comme un roman historicisé un brin précieux, mais qui s’avère manier une langue châtiée, aux détours aristocratiques certes, mais qui se structure avec une force narrative marquée, avec des personnages qui iront au bout de leurs limites et engagements, qui préféreront en permanence conserver leurs rites et pessimismes plutôt que de conquérir d’autres voies qui mettraient à mal les conservatismes qui ont fondé leurs vies.

Le livre se lit avec le plaisir des boudoirs de lecture d’antan, où l’on allait dans le jardin d’hiver se cultiver dans les grands textes en portant à ses lèvres un thé noir ou un alcool de prune (je n’ai jamais connu ces réalités, mais je me vois très bien m’y implanter…), sans « avoir la nostalgie des soirées de gala, riviera » narguées, avec délice, par Alain Souchon dans « Y’a d’la rumba dans l’air »…

Le livre court une période qui va de la campagne d’Italie du mitan du XIXème siècle jusqu’au début de la première guerre mondiale.

Le sous-lieutenant von Trotta sauve la vie de l’empereur d’Autriche, lors de la bataille de Solferino, où les troupes austro-hongroises affrontent celles de Napoléon III et de ses alliés sardes.

Il a eu la vivacité d’esprit de plonger sur l’empereur, pour lui éviter une salve, et il fut blessé pour cet acte de bravoure.

La famille Trotta se voit anoblie et devient von Trotta et peut bénéficier de terres alors qu’elle était de paysannerie Slovène, en remerciement de ce haut service rendu.

Mais von Trotta grand-père, en le roman, qui reste attaché à la modestie, à la simplicité de ses racines, et surtout à un sens élevé de l’honneur – caractérisé chez les Habsbourg comme une qualité sublimée, qui fait que l’on peut tout perdre et tout accepter, à condition que le niveau de déférence aux préceptes de la couronne ne soit jamais éteint – ne peut accepter que des livres illustrés d’histoire présentent son acte de façon déformée, soit en lui donnant une fougue intentionnelle romantique qu’il n’a jamais intégrée, soit en plaçant l’empereur comme maître de la situation, avec un sous-lieutenant qui ne pouvait prendre le pas sur le talent stratégique de celui qui reste encore en contact avec le Divin, par absolutisme de la monarchie Viennoise…

On retrouve la manière de Paul Morand, qui est de moins en moins lu de nos jours, et qui souffrirait même le sulfureux, dans nos réalités actuelles, où l’on aime juger homme et artiste, pèle-mêle, sans différencier l’œuvre avec sa portée et la personne autrice, dans les narrations de Joseph Roth.

On assiste à de longues digressions dans le roman, qui tentent, avec succès, de rappeler les emphases, les obligations, les organisations de la Vienne Habsbourg, où même avec des caisses vides, on ne fera jamais les impasses sur les bals, les repas de gala, les dorures, les splendeurs, car sans ces références là, sans le luxe, sans la coloration des rites enfouis et magnifiés, la vie ne serait plus et l’Empire disparaîtrait.

Et l’Empire ne peut imaginer qu’un roturier au combat puisse avoir eu l’initiative de sauver son souverain, car le souverain est élu divin, et par cette consécration ne peut être qu’inaliénable, inaltérable.

Et si l’on récrit l’histoire, ce n’est pas lui faire offense, c’est simplement que ce qui doit être, doit se perpétuer, et qu’il ne peut en être autrement.

Von Trotta, fils, deviendra préfet, et il élève son fils dans le respect de principes bien actés : la politesse, la déférence, le pli traditionnel aux ordres qui a permis aux von Trotta d’être en bonne place dans les élévations des privilèges, et en une sorte de soumission doucement acceptée.

Tous les dimanches on déjeune, après avoir écouté la marche martiale de Radetzky, orchestrée par, non pas une fanfare – qui serait presqu’une injure populaire – mais par un orchestre rythmé par le maître de chapelle, qui donne à la musique aux tonalités militaires la fierté des appartenances et une assurance de goût, de tonicité élégante, de délicatesse romantique.

Et on déjeune toujours la même chose, en rites investis, récurrents, qu’il ne faut surtout pas déranger.

Von Trotta, petit-fils, sera militaire et ira dans la cavalerie ; il ne peut en être autrement, le destin est scellé, et le fils répond toujours aux questions de son père, par un « oui Papa » sans trouble, sans équivoque, sans protestation, sans volonté de prendre la parole ou de conquérir une démarche émancipée.

Quand Von Trotta petit-fils aura une amante, dans la ville, qui mourra subitement, ce dernier rendra hommage à son mari, sans s’épancher, par devoir de pieux, et le mari remettra à von Trotta petit-fils les lettres que sa femme et lui-même avaient échangées, sans commentaire, sans tension, car la logique veut que l’on ne s’émeuve pas et que le flux des us et coutumes se perpétue…

Von Trotta petit-fils est un piètre cavalier et s’ennuie à l’armée ; il n’a qu’un ami, un médecin militaire, qui lui-même aime une femme qui le trompe et ne le supporte plus.

Les deux amis passent leur temps, en dehors de la caserne, dans les estaminets de la ville de garnison ; et quand le médecin trompé répondra en duel à une offense d’un militaire qui clame son infortune sur tous les toits, von Trotta petit-fils se dit qu’il devrait prendre la place de son ami, tout en sachant qu’il n’en fera rien, car pourquoi se placer en courage quand l’on peut vivre avec les tranquillités détachées d’une vie organisée sans illusion et sans perspectives…

Il décide néanmoins, ce qui fut sa seule affirmation de destinée, en sollicitant l’accord de son père qui ne lui répondit point précisément mais qui ne la blâma point, de quitter la cavalerie et de rejoindre une ville de garnison aux confins de l’Empire, un peu sur les traces natales de Joseph Roth…

Il n’y fait rien de particulier, mais il y rencontre un aristocrate amoureux des fêtes et des tables emplies, qui sait que l’Empire se désagrège, qui ne s’en émeut pas, mais qui ne fera rien, ni pour modifier le cours des choses, ni pour limiter ses excès et trains de vie, et surtout il croise lors de l’ouverture d’un casino, un autre militaire, qui l’initie à la boisson dissolue et qu’il couvre financièrement de ses dettes de jeu, jusqu’à ne plus pouvoir être en maîtrise de ses possibilités personnelles…

Il aura le bonheur d’amours passagères avec une aristocrate qui le prend sous son aile et sous d’autres auspices aussi…

Elle l’amène à Vienne et il abuse des permissions.

Et il ne comprend pas pourquoi elle rejoint son Mari qu’elle n’aime pourtant pas, et il ne cerne pas pourquoi les maîtres de l’Empire lui répètent qu’une femme est à son Mari et qu’il n’est pas envisageable qu’elle puisse le quitter…, et que les frivolités ne constituent que l’acceptation immergée de réalités de vie, l’émergement restant structuré pour la droiture et les rites familiaux.

Von Trotta père le délivrera de dettes impossibles et tentera, sans lui parler, sans lui marquer d’affection, de tendresse, sans morale, sans contestation, de « le recadrer un brin » comme on dit de nos jours, mais le déclin est inéluctable, et le roman se termine sur le début de la première guerre mondiale, où les soldats des Habsbourg ne savent pas pourquoi ils se battent, ne savent pas pourquoi ils se retrouvent en régiments, et ne savent pas vraiment comment combattre, puisqu’ils étaient depuis des lustres des militaires non combattants, apparaissant seulement en tenue de circonstances et en cavalcades de festivités…

On ne peut comprendre la folie douce des Habsbourg où l’esprit d’élégance, de retenue policée, d’affirmation des glorifications, de magnification des fêtes et luxes, sans lire ce livre admirable, qui ne juge pas les hommes et les femmes, les coutumes et les rites, et se contente de les décrire, de les décrypter, de placer des protagonistes qui n’ont jamais la maîtrise de leurs destins, qui feront ce qu’on leur demande de faire, qui vivront sans soumission systématisée, mais sans aucun ressort innovant ou personnalisé, ce qui adviendra…

« Le rayonnement du soleil des Habsbourg s’étendait vers l’Orient, jusqu’aux confins de l’empire des tsars », il ne faut pas l’oublier, même si les malédictions de la famille von Trotta portent en germe le requiem de la monarchie austro-hongroise et sa chute inéluctable, impossible à maîtriser, quasiment acceptée…

Un grand roman fort et remarquablement maîtrisé littérairement.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Joseph Roth

La marche de Radetzky

Traduit de l’allemand (exceptionnelle traduction) par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot, et présenté par Stéphane Pesnel.

 Collection de poche Grands Romans Points Seuil

Photo de Joseph Roth, copyright wikipedia.

Bug de Tracy Letts, mise en scène par Emmanuel Daumas, avec Audrey Fleurot !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ces moments de réalités rudes vécues, prenez d’abord soin de vous, et je vous adresse mes confraternités solidaires.

Je sais bien que les spectacles théâtraux ne se placeront plus en actualité première avant un temps indéterminé…

J’ai eu le privilège, par un cadeau de mon fils aîné, pour mon récent anniversaire, de me rendre jeudi passé – pour ce qui a constitué une des toutes dernières représentations avant la fermeture obligée des établissements culturels – au théâtre des Célestins, théâtre de Lyon, pour vivre intensément la pièce « Bug », mise en scène par Emmanuel Daumas, avec la flamboyante et fascinante Audrey Fleurot.

Il n’est pas aisé de tenter de résumer la pièce et peut-être que de s’y livrer serait à la fois réducteur et un brin inconséquent, mais je vais essayer, quand même, de mettre en relief certains éléments…

Disons qu’Agnès danse lascivement pour les hommes dans un bar de nuit ; son ex-mari Jerry vient de sortir de prison, elle en est ébranlée et effrayée. Elle se confie à Ronnie, son amie condisciple du bar, qui la sait aussi seule, sans protection, en proie aux doutes majeurs.

Elle lui présente Peter, qui se veut naturellement positif, doux, appréciable, qui ne repère pas Agnès comme une conquête possible ou une seule beauté incandescente potentielle promise pour une nuitée amoureuse, mais comme une partenaire de discussion.

Peter se positionne en protecteur d’Agnès, il est prévenant, à l’écoute, il est pétri de délicatesse, il la protège quand Jerry débarque et qu’il se considère comme maître des lieux, attendu, et qu’il n’hésite pas, avec violence, à menacer Agnès, à lui reprocher son manque d’égards quand il fut détenu…

Agnès et Peter font l’amour et Peter se lie, finit par évoquer son passé de militaire lors de la Guerre du Golfe, d’où il est sorti dévasté, traumatisé, en proie à des tensions intérieures permanentes et douloureuses ; Agnès l’écoute, le calme, lui donne de l’attention.

Entre deux êtres broyés par des circonstances de vie, avec la disparition d’un enfant de dix ans dans des réalités troubles pour Agnès, et la complexité de réapprentissage de la vie civile pour Peter en sa qualité de vétéran de guerre, l’union d’une volonté commune de redémarrage de vie et de reconquête semblerait apparaître et se dessiner.

Mais l’on sent que Peter est en proie à des démons intérieurs, pour lesquels il ne peut lutter malgré ses introspections ; il repère des insectes, comme des sortes de punaises de lit qui démangent, rongent, lui créent des plaies à sang, mais qu’il semble le seul à voir, à discerner, même si ces blessures se voient bien réelles pourtant ; Agnès réfute, argumente que la paranoïa encercle Peter, qu’il lui faut se confier, prendre le pas sur les tensions enfouies…

Mais dès que l’inquiétant Docteur Sweet retrouve Peter, sous des abords avenants et posés cependant, les tensions se chevauchent et les montées en crainte, en détresse, s’élèvent sans pouvoir s’amenuiser, et tout est possible, de la théorie des complots à l’infamie potentielle de celles et ceux qui paraissaient amies et amis, jusqu’à la nécessité de combattre pour tenter de redevenir soi-même, de ne pas hésiter à être violent pour la perspective de sa propre survie, de réfuter, même par le déni, que la prolifération des insectes ne puisse être qu’un leurre, une chimère, une émanation psychologique irrationnelle…

La pièce écrite par Tracy Letts, traduite en français par un texte de Clément Ribes, s’organise comme un kaléidoscope inspiré : elle passe de la danse érotisée des bars nocturnes pour hommes aux discussions de copines de travail, entre Agnès et Ronnie, à la fois lucides sur leurs conditions professionnelles et leurs limites et s’exprimant avec une oralité mêlant le parler « cagoles » et la proximité de femmes au vécu complexe qui ne vivent plus qu’au jour le jour et tentent de chercher des liens affectifs sereins ou des moments d’amour positif.

Puis la pièce s’intègre avec des flashs de vie de couple qui peuvent s’installer entre Agnès et Peter, en évitant les fréquences et menaces de Jerry, et elle se transforme et s’achève en intensité noire et lugubre, en fin de débat à tonalité hallucinatoire, quand Peter s’infiltre sans échappatoire aux délires les plus vifs et aux issues sans concession, en violence affirmée, rejoint par une Agnès qui ne sait plus comment sortir des impasses, qui ne voit que la fuite en avant avec Peter comme axe de vie ou de fin…

La mise en scène d’Emmanuel Daumas se concentre en une pièce d’appartement, sacralisée par le grand lit d’Agnès, avec en contrepoint une petite cuisine camouflée par un rideau et un accès à l’extérieur par une porte. Ce lieu de vie intimiste et plutôt positif deviendra lieu de drame et de tensions exacerbées.

Le metteur en scène donne corps à ses protagonistes pour qu’ils jouent pleinement leurs caractéristiques : suffisance et violence pour Jerry, malgré des fêlures évidentes accumulées ; douleurs de vie et volonté de dépassement pour s’en sortir de Ronnie ; intensité, déceptions rassemblées et recherche d’espérance pour Agnès ; détresse lourde et besoin de communiquer malgré la certitude de ne pas y arriver pour Peter ; et décalages, manipulations et esprit à la fois calculateur et bienveillant-inquiétant pour le Docteur Sweet.

Si toute l’équipe fonctionne avec force et maîtrise, ce n’est pas faire injure aux composantes de la troupe pour dire que la pièce est centrée sur la relation entre Peter et Agnès, et qu’elle magnifie les exceptionnalités d’Audrey Fleurot.

Servi par Thibaut Evrard, remarquable dans sa prise de crescendo schizophrénique et dans ses errements auxquels il ne peut faire face, qui lui vaudront des blessures volontaires, qu’il s’inflige, incessantes, Audrey Fleurot impressionne et se livre à une performance théâtrale de haute volée :

  • elle vit plus qu’intensément la déchirure puis la folie qui sombre de son personnage, elle y donne toute son énergie, sa passion, son âme ; son jeu s’installe comme un feu dévorant, sans jamais dépasser le paroxysme qui pourrait donner tentation à l’excès de trop…
  • elle exerce une telle fougue pour toute l’étendue de la pièce qu’elle ne peut terminer qu’épuisée, marquée même par le sang de la violence en son physique de salut du public, mais surtout elle déclame ainsi que toute personne peut se transformer et perdre le sens des réels et des limites quand elle souffre d’absence d’écoute, d’élévation et quand les espoirs n’existent plus ; et peut-on imaginer une reconquête d’espérance après la disparition indicible d’un enfant…
  • elle magnifie son personnage avec la profondeur de sa chevelure rousse qui fait partie d’elle, non comme un instrument théâtral, mais comme une marque de fabrique pour donner force à la vie, à la conquête, à la libération, et par son combat volontaire pour tenter de sortir des déchirures et des drames, surtout quand l’appartement semble cerné par des invasions d’insectes et des menaces de destruction…
  • elle m’a ému, m’a bouleversé et je considère qu’elle peut parfaitement être affectée de ce qui avait été dit sur Gérard Philipe, en son temps : « Gérard Philipe ne joue pas, il vit ». Audrey Fleurot ne joue pas, elle vit, et elle vit intensément.

Je m’incline pour son talent et sa grâce.

Quand nos complexités s’arrêteront, il vous faudra courir voir cette pièce, parabole non volontaire de nos vécus du moment, entre paranoïa généralisée, excès des sens et nécessité de reconstruction pour une nouvelle donne positive et affective.

Amitiés vives.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Bug

Une pièce de Tracy Letts

Texte français de Clément Ribes

Mise en scène d’Emmanuel Daumas

Avec Audrey Fleurot, Thibaut Evrard, Anne Suarez, Igor Skreblin, Emmanuel Daumas.

Théâtre des Célestins, Théâtre de Lyon, le 12 mars dernier et en retour à venir sur Lyon, Paris et Tarbes, notamment.

 

 

 

 

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