En cette période vécue, pour le moins agitée, où les théories du complot s’enchevêtrent avec des faussetés permanentes, il est bon de revenir aux textes fondateurs et à la littérature de notre patrimoine.

Récemment, fin janvier 2017, au théâtre des Célestins de Lyon, j’ai partagé un moment important en assistant à la représentation, pour la première fois pour ce qui me concerne, d’une pièce de Molière pour laquelle j’avoue que je ne maîtrisais pas le texte, « Amphitryon », et elle m’est apparue d’une telle actualité que je me suis décidé, au rideau de fin, d’aller à la boutique du théâtre pour me procurer le texte intégral et le savourer une nouvelle fois, à mon rythme de lecture.

Cette pièce en trois actes, et en vers, a été écrite en 1668, en une période où « Le Tartuffe » était toujours censuré et-ou interdit mais où Molière ressentait une capacité à pouvoir continuer à alerter et critiquer, et où sa notoriété et sa protection relative en Cour, pouvaient lui assurer une certaine liberté de ton.

Il reste que cette pièce n’a pas connu les succès d’estime de bien d’autres, qu’elle est toujours un peu confidentielle et peu jouée sur les scènes théâtrales.

Amphitryon, général des Thébains a sollicité son valet, Sosie, pour informer son épouse Alcmène de sa victoire au combat.

Il ignore que le Dieu des Dieux, Jupiter, a pris, depuis quelques temps, son apparence physique, pour prendre sa place auprès d’Alcmène, dont la beauté l’a subjugué.

Quand Sosie approche du domicile d’Amphitryon et qu’il répète la scène qu’il va livrer à Alcmène pour lui narrer les exploits de son mari, il est sévèrement recadré par Mercure, qui lui aussi s’est glissé dans la peau et les réalités de Sosie, et qui est chargé, par Jupiter, d’empêcher Sosie de toute communication avec la femme d’Amphitryon.

Toute la pièce, avec un comique enlevé, s’intercale en ce quiproquo où Alcmène ne comprend pas comment son époux ne peut pas se souvenir d’une nuit d’ébats sensuels (Jupiter prenant les traits d’Amphitryon semble avoir des ressources bien supérieures à l’original…) et Amphitryon ne peut accepter que sa femme ne l’accueille pas, avec vénération, en prétextant une rencontre nocturne dont il ne se souvient nullement et pour cause…

Sosie vit les mêmes déboires avec Cléanthis, servante d’Alcmène et son épouse dans le civil, car cette dernière s’est vu rejetée par Mercure (alias le faux Sosie) et elle se place en bouderie sévère face à son vrai mari, qu’elle considère comme un ingrat et comme ayant pu l’oublier…

Mais la pièce se structure aussi en tragédie, car elle se métamorphose comme une parabole sur le mensonge et la manipulation, où les Grands de ce Monde-ici ou de l’Olympe, se moquent bien des gens d’ici-bas et se jouent d’eux, sans contrainte et sans aucun regret, et où les faveurs que l’on peut recevoir d’eux se payent comptant, avec la perception que l’on sera bien « jeté » si l’on ne satisfait plus aux regards des Princes…

Entre nos impétrants du moment à la fonction suprême, qui quand ils se doivent de répondre à une demande d’audience judiciaire, prétextent une manœuvre du pouvoir en place… ou qui transforment une possible mise en examen par un complot judiciaire ou médiatique, on retrouve avec force l’illustration de la tirade de Jupiter qui regagne l’Olympe en déclarant à Amphitryon, cocufié et interdit par ce qu’il vient de vivre, qu’il « peut hardiment se flatter de ces espérances données ; c’est un crime que d’en douter, les paroles de Jupiter sont des arrêts des destinées ! (acte III Scène 10) ».

L’on pourrait aisément considérer que nous ne pouvons qu’être heureux des messages de nos édiles, car douter d’eux serait assimilé à un crime de lèse ou à une offense insoutenable, et nous ne pouvons qu’être satisfaits de leurs réalités ou de leurs programmes, puisque notre « destinée » et « notre avenir » ne seront assurément qu’entre de bonnes mains, et il faut nécessairement le croire…

Utilise l’ironie pour montrer que l’apparence se place souvent en un poids supérieur au réel ou que le réel n’est intégré que par la fatuité des apparences que l’on considère comme impérativement justes ou justifiées, résonne avec force, particulièrement en ce moment, et seule la quintessence de l’esprit de Molière s’affecte d’arriver à nous faire rire et réfléchir, nous invite à rester analyste, en proie au doute et nous assure de demeurer des citoyens actifs, éclairés, soucieux de la meilleure des probités et du possible désintéressement de nos représentants…

Une pièce qui invite à méditer comme à rester lucides et optimistes !

Et je vous conseille la représentation de la pièce, avec la mise en scène de Guy-Pierre Couleau , si d’aventure, elle pénètre votre secteur géographique.

 

Éric

Blog Débredinages

Amphitryon

Pièce en trois actes de Molière

Édition du Livre de Poche, en texte intégral

Présentation érudite, et notes très intéressantes et réflexives, de Jean-Pierre Collinet

3.10€

Publicités