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Théâtre

Rabbit Hole – Univers parallèles de David Lindsay-Abaire, mise en scène de Claudia Stavisky

« Rabbit Hole » s’entend à la fois comme une référence à Alice au pays des merveilles, où le lapin, forcément toujours en retard…, s’engouffre dans un trou qui donne accès à un monde plus que surprenant de l’autre côté du miroir… et aussi comme un lien direct avec le « trou noir », ce puits où l’on s’engouffre au sein d’une énergie folle dont nul ne sait comment elle est véhiculée et qui « absorbe tout, même la lumière ».

Cette double traduction et ce jeu de mots entre le « trou du lapin » et le « trou noir atmosphérique » s’invite comme une parabole pour cette pièce de théâtre contemporaine, essentielle, où la résilience côtoie l’humour et où la possibilité de pardon n’empêche pas le besoin invitant de se souvenir en permanence, en évitant cependant la morbidité, même si l’implacable détresse peut resurgir à chaque instant.

Becky et Howard ont eu la douleur indicible de perdre leur fils vénéré et adoré de quatre ans, de manière accidentelle ; on apprendra qu’il avait suivi son chien en courant et qu’un jeune automobiliste n’a pas freiné à temps…

Huit mois ont passé et Becky et Howard tentent de survivre et de surmonter, si telle est la gageure possible, leur peine immense, incommensurable…

Becky préfère se séparer des affaires de son fils alors qu’Howard apprécierait les conserver ; Becky ne comprend pas pourquoi ses amies et amis intimes ne l’appellent pas alors qu’Howard considère qu’ils se sentent certainement en gêne et n’osent pas, de peur de créer des contraintes, surtout en venant, en invitation, avec leurs propres enfants…

La sœur de Becky, Izzy, plutôt perçue comme difficile pour se poser et s’engager, qui a du mal à conserver un emploi et apparaît comme fortement instable, informe la famille qu’elle est enceinte et cette belle nouvelle ne se place pas de façon aisée, car la naissance à venir peut aussi rappeler le souvenir de l’enfant disparu…

La maman de Becky et d’Izzy, Nat, dont nous apprendrons la mort de son fils à un âge jeune, vient fréquemment rendre visite à ses filles, elle aime discuter, converser, mais ses propos ne sont pas toujours adéquats ; il reste que Nat cherche toujours à s’ouvrir et réfléchir et n’imagine jamais créer une maladresse…

Cette pièce de théâtre, écrite avec soin et finesse, sur un sujet très difficile et nécessitant ô combien de l’adresse rédactionnelle et de la minutie dans la relation des actrices et acteurs, est jouée en ce moment par une distribution en état de grâce.

L’entrelacement entre des phrases courantes, de la vie quotidienne et la montée des tensions exprimant la crainte de l’avenir et la perte de l’être cher interrogent la volonté de vivre malgré tout, orchestrent une ampleur marquante, donnant au jeu des rôles une subtilité toute en retenue où s’enchevêtrent des moments de partage, des cris déchirants d’abandon, des doutes, des songes complexes, des détresses et pleurs, mais surtout la force de garder intacte la mémoire de celui tant aimé, parti dans des conditions insupportables, en essayant de faire face puis peut-être de tenter une reconstruction.

Julie Gayet (Becky) se voit exceptionnelle, alternant avec application le jeu de la sœur protectrice, de la fille apaisante mais aussi capable de donner du répondant à sa mère, d’épouse attentive mais déterminée à faire valoir son point de vue et surtout ouverte à l’écoute de celui qui se place en responsabilité du terrible accident.

Les moments où elle se place en tension avec Howard, quand ce dernier se rend compte que la cassette où il visionnait son fils, a été utilisée par forte mégarde de son épouse pour un enregistrement… et où elle reçoit Jason – le jeune homme qui conduisait la voiture le jour de l’accident – où ce dernier lui parle d’une nouvelle qu’il vient d’écrire, dédiée à l’enfant disparu, évoquant une parabole sur un monde sublimé par la force des esprits où l’enfant pourrait apparaître en étoile, constituent une attractivité théâtrale majeure.

Car l’on parle de la différence du deuil porté, où certains ont besoin de rites et de sacralisation et d’autres de retrait et d’introspection, sans jamais donner de jugement de valeur, et l’on évoque aussi la possible rédemption par l’écoute et le pardon, même si Howard ne s’y sent pas encore prêt, ce que personne ne lui reprochera.

Patrick Catalifo (Howard) donne de l’épaisseur à son rôle et ne cache pas ses troubles, ses limites, ses débats intérieurs, lui qui aime tant son chien, qu’aimait tant son fils, alors que Becky a confié l’animal à sa mère, alors qu’Howard a tant besoin de son retour… Là encore, le chien peut être perçu comme le responsable collatéral de l’accident, mais il peut aussi se placer comme le lien de tendresse et d’affection qui l’unissait à l’enfant.

Mention spéciale pour le jeune Renan Prévot qui joue Jason et sait jouer avec candeur, avec un sens parfois proche de l’impassibilité, mais qui veut forcer le destin, en comprenant que les parents de l’enfant puissent le rejeter, en sollicitant l’écoute de leur douleur et en leur témoignant compassion et volonté personnelle, non pas de se racheter, mais d’exprimer son désarroi, en voulant trouver les mots et les formes pour se rendre utile et ainsi participer à la mémoire de l’enfant.

Je vous conseille instamment d’aller voir la pièce et aussi de prolonger votre découverte théâtrale en lisant le numéro de L’avant-scène théâtre, consacré à la pièce, où vous retrouverez le texte de l’adaptation, intégral, car sa lecture permet à la fois de se remémorer la force du jeu, mais aussi de savourer la maîtrise de l’écriture, car elle allie la puissance du sujet : la perte d’un enfant avec la juxtaposition de phrases très quotidiennes, d’une simplicité majeure, mais qui savent émouvoir, choquer, agacer, pour enfin cerner les pistes pour une résilience possible.

Merci à Claudia Stavisky pour la sincérité donnée dans l’émotion de la pièce, dans les fêlures des personnages et qui associe à ces tensions rudes des moments d’humour et de poésie attachants et prenants.

Merci à la distribution pour sa complémentarité réussie pour donner corps au texte et faire réfléchir l’assistance en même temps qu’elle savoure un moment de théâtre structurant.

Allier la force de l’analyse avec le plaisir d’un jeu percutant, c’est ce que vous vivrez lorsque la pièce viendra vous rencontrer en votre ville, pour sa promenade en tournée.

Et lisez le texte de David Lindsay-Abaire ou son adaptation réussie par Marc Lesage.

Éric

Blog Débredinages

Rabbit Hole – Univers parallèles

Texte en anglais (États-Unis) de David Lindsay-Abaire

Adaptation remarquable en français de Marc Lesage

Mise en scène de Claudia Stavisky ; création au théâtre des Célestins de Lyon le 13 septembre 2017

Distribution : Julie Gayet (Becky), Patrick Catalifo (Howard), Lolita Chammah (Izzy), Nanou Garcia (Nat) et Renan Prévot (Jason)

Poursuivez par la lecture du dossier très complet de L’avant-scène théâtre, numéro 1428, 14€, avec le texte intégral de la pièce adaptée.

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Amphitryon de Molière

 

En cette période vécue, pour le moins agitée, où les théories du complot s’enchevêtrent avec des faussetés permanentes, il est bon de revenir aux textes fondateurs et à la littérature de notre patrimoine.

Récemment, fin janvier 2017, au théâtre des Célestins de Lyon, j’ai partagé un moment important en assistant à la représentation, pour la première fois pour ce qui me concerne, d’une pièce de Molière pour laquelle j’avoue que je ne maîtrisais pas le texte, « Amphitryon », et elle m’est apparue d’une telle actualité que je me suis décidé, au rideau de fin, d’aller à la boutique du théâtre pour me procurer le texte intégral et le savourer une nouvelle fois, à mon rythme de lecture.

Cette pièce en trois actes, et en vers, a été écrite en 1668, en une période où « Le Tartuffe » était toujours censuré et-ou interdit mais où Molière ressentait une capacité à pouvoir continuer à alerter et critiquer, et où sa notoriété et sa protection relative en Cour, pouvaient lui assurer une certaine liberté de ton.

Il reste que cette pièce n’a pas connu les succès d’estime de bien d’autres, qu’elle est toujours un peu confidentielle et peu jouée sur les scènes théâtrales.

Amphitryon, général des Thébains a sollicité son valet, Sosie, pour informer son épouse Alcmène de sa victoire au combat.

Il ignore que le Dieu des Dieux, Jupiter, a pris, depuis quelques temps, son apparence physique, pour prendre sa place auprès d’Alcmène, dont la beauté l’a subjugué.

Quand Sosie approche du domicile d’Amphitryon et qu’il répète la scène qu’il va livrer à Alcmène pour lui narrer les exploits de son mari, il est sévèrement recadré par Mercure, qui lui aussi s’est glissé dans la peau et les réalités de Sosie, et qui est chargé, par Jupiter, d’empêcher Sosie de toute communication avec la femme d’Amphitryon.

Toute la pièce, avec un comique enlevé, s’intercale en ce quiproquo où Alcmène ne comprend pas comment son époux ne peut pas se souvenir d’une nuit d’ébats sensuels (Jupiter prenant les traits d’Amphitryon semble avoir des ressources bien supérieures à l’original…) et Amphitryon ne peut accepter que sa femme ne l’accueille pas, avec vénération, en prétextant une rencontre nocturne dont il ne se souvient nullement et pour cause…

Sosie vit les mêmes déboires avec Cléanthis, servante d’Alcmène et son épouse dans le civil, car cette dernière s’est vu rejetée par Mercure (alias le faux Sosie) et elle se place en bouderie sévère face à son vrai mari, qu’elle considère comme un ingrat et comme ayant pu l’oublier…

Mais la pièce se structure aussi en tragédie, car elle se métamorphose comme une parabole sur le mensonge et la manipulation, où les Grands de ce Monde-ici ou de l’Olympe, se moquent bien des gens d’ici-bas et se jouent d’eux, sans contrainte et sans aucun regret, et où les faveurs que l’on peut recevoir d’eux se payent comptant, avec la perception que l’on sera bien « jeté » si l’on ne satisfait plus aux regards des Princes…

Entre nos impétrants du moment à la fonction suprême, qui quand ils se doivent de répondre à une demande d’audience judiciaire, prétextent une manœuvre du pouvoir en place… ou qui transforment une possible mise en examen par un complot judiciaire ou médiatique, on retrouve avec force l’illustration de la tirade de Jupiter qui regagne l’Olympe en déclarant à Amphitryon, cocufié et interdit par ce qu’il vient de vivre, qu’il « peut hardiment se flatter de ces espérances données ; c’est un crime que d’en douter, les paroles de Jupiter sont des arrêts des destinées ! (acte III Scène 10) ».

L’on pourrait aisément considérer que nous ne pouvons qu’être heureux des messages de nos édiles, car douter d’eux serait assimilé à un crime de lèse ou à une offense insoutenable, et nous ne pouvons qu’être satisfaits de leurs réalités ou de leurs programmes, puisque notre « destinée » et « notre avenir » ne seront assurément qu’entre de bonnes mains, et il faut nécessairement le croire…

Utilise l’ironie pour montrer que l’apparence se place souvent en un poids supérieur au réel ou que le réel n’est intégré que par la fatuité des apparences que l’on considère comme impérativement justes ou justifiées, résonne avec force, particulièrement en ce moment, et seule la quintessence de l’esprit de Molière s’affecte d’arriver à nous faire rire et réfléchir, nous invite à rester analyste, en proie au doute et nous assure de demeurer des citoyens actifs, éclairés, soucieux de la meilleure des probités et du possible désintéressement de nos représentants…

Une pièce qui invite à méditer comme à rester lucides et optimistes !

Et je vous conseille la représentation de la pièce, avec la mise en scène de Guy-Pierre Couleau , si d’aventure, elle pénètre votre secteur géographique.

 

Éric

Blog Débredinages

Amphitryon

Pièce en trois actes de Molière

Édition du Livre de Poche, en texte intégral

Présentation érudite, et notes très intéressantes et réflexives, de Jean-Pierre Collinet

3.10€

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