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Romans

malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xerxenesky

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais déjà été plus qu’emporté par les deux livres précédents de l’auteur que j’avais lus, relus et offerts souvent : Avaler du sable et F, du fait à la fois de leurs inspirations cinématographiées, où l’on vit la narration comme une projection effective, et de leurs réparties culturelles récurrentes qui donnent envie d’aller plus loin et de suivre les pas d’Antônio Xerxenesky, car la lecture se jalonne de références artistiques aiguisées qui ouvrent des portes nouvelles pour prolonger notre promenade littéraire.

J’avais avec moi, depuis le mois de mars, son dernier opus et je me le suis réservé pour cette récente période de vacances, où je peux m’ « enlivrer » à satiété…

J’ai retrouvé la force attractive de l’auteur, car quand on pénètre ce roman, on ne lâche plus, il est haletant et émotionnel, invitant pour une réflexion sur nos croyances, nos limites et nos possibles dépassements ou insuffisances, interrogateur sur notre capacité à nous émanciper ou à suivre les mouvements, à considérer que nos vécus nous construisent plus que nous les construisons…

Alina vit à Sao Paulo, ville qu’elle a choisie pour étudier et vivre plus intensément.

Elle travaille en une société où ses compétences informatiques pour la réalisation de vidéos publicitaires trouvent leur emploi, mais elle s’y ennuie plus que fortement, même si ses missions autonomes lui permettent l’évasion de celle qui peut vivre professionnellement avec un casque en côtoyant le minimum de collègues…

Elle est passionnée de films d’horreur, qu’elle ne visionne pas en voyeurisme, mais en analyste qui sait déceler l’esthétique rendue par les réalisations et qui aime transmettre ses perceptions des paraboles entre la noirceur incisive de l’écran et les réalités quotidiennes du Brésil ou du Monde contemporain.

Elle a souhaité illustrer ses études historiques comme sur les religions, de thématiques originales en effectuant des recherches poussées sur les ésotérismes ou paganismes qui se sont activés depuis des lustres et qui occupent le champ du gothisme ou du satanisme, notamment…

Elle ne peut oublier la dernière communication qu’elle a eue avec son frère, qui semblait heureux en son kibboutz exploité, et qui est décédé accidentellement beaucoup trop jeune.

Les ombres potentiellement maléfiques qui semblent se coller à Alina, et qui l’effraient autant qu’elle désire les affronter, peuvent avoir pris place suite à cet événement douloureux, et cependant leur présence régulière et permanente forme une sorte de harcèlement entêtant et hantant qui met à mal ses journées et nuits, même si cela lui arrive de foncer dans des fêtes de jeunesse et de s’oublier alors, avec tous les excès d’alcool et de drogue que l’on peut y puiser…

Alina est jointe par la police pour tenter de déchiffrer, du fait de ses études universitaires poussées, des inscriptions triangulaires étranges retrouvées chez une personne, qui en était recouverte, et qui visiblement avait vécu une absolue transe en s’y perdant totalement.

La police cherche à mettre la main sur les porteurs de tels agissements et Alina communique à la fois ses perceptions mais désire aussi développer sa propre enquête.

Le livre n’est pas un roman noir, mais il sait intégrer la montée des tensions, le sens du suspense narratif et les chausses trappe.

Le livre n’est pas un roman d’anticipation, mais il sait interroger sur nos destins collectifs, sur le besoin ou non de se confier aux forces des esprits pour se pencher sur le passé, pour anticiper nos prises de décision à venir, ou pour tout simplement nous adonner aux introspections.

Surtout comme toute science dite fictive il ne juge pas et n’interpelle pas sur un avenir potentiellement meilleur, mais il agglutine des pistes pour que l’on détermine ce qui peut nous aider ou pas et tracer ainsi sa propre route.

Le livre n’est pas un roman sociétal et pourtant il sait conjuguer avec maîtrise la panorama de la jeunesse qui se cherche de Sao Paulo, où se jouxtent différents milieux.

La réalité urbaine de la ville, magnifiée par des trajets en transport en commun ou des promenades plus ou moins obligées en taxi (toujours avec le même chauffeur), font de la Cité un acteur à part entière du roman qui interroge sur les incommunicabilités et sur les faux semblant, en sacralisant notamment le personnage de Fàbio, comme l’ami sur qui l’on peut compter, mais aussi mauvais génie possible ou tout simplement personnalité indétectable qui attire et révulse…

Le livre se place comme un condensé réussi de toutes ces formes littéraires et crée sa propre mouvance inspiratrice ; je ne serai jamais un classificateur et déteste les pré-carrés où l’on veut parfois cantonner et affecter les artistes, mais je reconnais à l’auteur sa fougue de romancier visuel, car chaque chapitre constitue un scénario ou un story-board structuré, et de romancier de sonorités, car les interpellations qu’il suscite en fréquence nous questionnent et développent une vivacité rare.

Un roman de tonicités cinéphiliques, si je me livrais au résumé occasionnel, sans vouloir du tout être réducteur.

Je vous invite ardemment à intégrer les univers de l’auteur et à vous laisser porter par les flux et reflux du jour et de la nuit ; ce roman a été mon vrai coup de cœur de l’été et de l’année et – même si je n’ai jamais caché ma reconnaissance pour les éditions Asphalte pour son travail – je ne place aucunement cette offrande qualitative comme une quelconque allégeance, mais comme une réalité d’un livre qui fait partie du littéraire moderne, différent, et donc à découvrir instamment.

Et je termine cette chronique par une anecdote plus personnelle.

En 1986, à Lyon, sur feu quai Achille Lignon, j’avais vu en concert Serge Gainsbourg, et ce moment restera gravé en ma mémoire.

Le Grand Serge avait arrêté de chanter et avait lu quelques morceaux choisis des Contes « dits » extraordinaires d’Edgar Allan Poe, traduits par Baudelaire, qui connaissait (selon Gainsbourg) mal l’Anglais-Américain, pourtant… Il nous incitait à lire ces Contes qu’il désigna comme « simplement superbes ! ». Je suivis ces pas et offre souvent ces Contes, en cette seule indépassable traduction, à mes amies et amis.

Et le livre d’Antônio Xerxenesky se poursuit par une intégration d’un morceau, lui-aussi choisi, de Thomas de Quincey (dont seule l’attractivité à l’opium m’était connue), traduit par Baudelaire ; vous imaginez aisément ce que je vais lire prochainement…

Éric

Blog Débredinages

malgré tout la nuit tombe

Antônio Xerxenesky

Traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Éditions

20€

 

Mémorial Tour de Chris Simon

Est-ce possible que le tourisme de mémoire, pour rendre le vécu indicible de celles et ceux qui partirent pour les camps de la mort, encore plus repérable ou identifiable pour les générations actuelles, se transforme en pèlerinage morbide, voyeur et inconséquent ?

Est-ce nécessaire pour toucher les tréfonds des horreurs, que l’on soit dans l’obligation de supporter brimades, privations, coups, quolibets et que l’on soit aussi en situation de vivre en communauté de tensions, pour repérer si le solidaire l’emportera face à l’individualisme ou si le fort aidera le plus faible ou se considérera comme prédateur utile pour sa propre et unique sauvegarde ?

En lisant et relisant le fort livre de mon amie auteure, Chris Simon, qui sait si bien décrire les psychologies de l’insondable, je revoyais le film « I comme Icare » avec Yves Montand, de la fin des années 70, où un test s’organisait avec deux personnes et la perception pour l’un des protagonistes qu’il adressait une décharge électrique à l’autre personne quand elle ne répondait pas correctement à une question. La personne qui recevait des décharges électriques était un comédien qui simulait, mais son comparse ne le savait pas et rares étaient les personnes qui décidaient de stopper l’exercice avant une intensité électrique réputée forte ou qui le stoppaient avant qu’il ne démarre…

Patrice décide d’offrir un voyage surprise à Hélène ; elle ne doit rien savoir et tout ce qui est organisé doit rester secret.

Le voyage commence assez mal lorsque les personnes chargées d’accompagner Patrice et Hélène, pour les amener à leur point de départ, directement de leur domicile, se comportent comme des gougnafiers et s’en prennent violemment au chat de la maison qui en reste interdit…

Ils rencontrent, pour « embarquer », Laure et Mathieu ; Laure veut « immortaliser » le voyage à venir par des séquences récurrentes qu’elle postera sur les réseaux sociaux, alors que l’on apprend que les téléphones et engins de communication se trouvent rigoureusement interdits et le contenu des bagages plus que limités…

Les volontaires pour le « voyage » partent de Drancy, lieu sinistre où les trains à destination des camps d’extermination et directement en partance pour la solution finale ont été à l’œuvre entre 1941 et 1944 ; une guide explique historiquement la réalité des lieux et les « voyageurs » attendent le train, en se questionnant quand même pour cerner si la reconstitution des convois horrifiants du passé n’allait pas s’organiser en une sorte de tourisme de réalité directe plutôt inquiétante et sordide…

Le train s’ébroue et tous les voyageurs sont enfermés en un wagon fermé, avec l’obligation de s’asseoir sur le dur du revêtement au sol ; quelques optimistes s’imaginent en réalisation de documentaire instantané sur les traces de l’innommable et d’autres, dont Hélène, commencent sérieusement à se demander ce qu’ils viennent faire en cette galère, sans hygiène, en pleine promiscuité, sans possibilité d’aller aux latrines avec un rudiment d’intimité, en suffocation, sans air et sans savoir ce qui se déroulera en les heures à venir.

Si tour-operator il y a, il pousse le vice et le bouchon très loin, en imaginant reconstituer un train en partance pour le supplice de la Shoah, alors que, même en 1944, les Nazis prendront toujours soin de préciser aux personnes en convoi qu’elles allaient en camp de travail… Et les accueils au son des orchestres devant la sinistre banderole du « Arbeit macht frei » se voulaient accréditeurs de cette volonté « d’apaisement », pour mieux gérer ensuite l’organisation terrifiante du meurtre de masse des internées et internés.

L’auteure sait glaner sans concession les réalités d’une vie en groupe, en ce convoi insupportable et pourtant parti du plein gré de ses voyageurs.

Elle évoque la fébrilité de Christine qui se sent tellement terrorisée par ce vécu, en ce wagon d’inconvenance qui la déchire, qu’elle finit par s’uriner dessus ; elle parle de Bastien qui rapidement cherche à s’échapper, elle transmet le message d’un joueur de cartes, un peu rouleur de mécanique, qui finit par s’adonner à ses excréments dans le wagon et qui en dissimule une honte absolue…

Oui, on peut refaire revivre un train où le groupe réuni alternera des volontés d’entraide pour partager l’eau et conserver des réserves et des moments de déchirement où les injures et le chacun pour soi l’emporteront sur l’once de raison.

L’auteure déploie en son écriture une énergie sauvage où l’humanité ne fait plus sens, où toutes les relations bienveillantes sont anéanties, pour tendre vers la seule sauvegarde de chacune et chacun, prête ou prêt à piétiner l’autre pour conquérir une part de pain supplémentaire ou une respiration d’un peu d’air plus frais.

Et si toute la force émotionnelle de Chris Simon environne son roman pénétrant, elle ne conclut pas par la positivité…

Car ce voyage ne pourrait n’être qu’une mauvaise farce, un sinistre passage ou une tentative de reflux psychologique pour analyser les potentiels comportements de ceux qui sont partis et ne sont jamais revenus…

Et même si l’auteure plaide pour la concorde et l’amitié solidaire, elle ne se méprend pas sur la réalité de la nature humaine, qui peut à la fois se placer en ouverture et en égards mais aussi se cantonner à l’absence totale d’égards, avec la lâcheté de ne pas écouter, repérer et voir ce qui se passe à côté, pour s’auto-conserver, au mépris de toute compassion ou tolérance.

On ne ressort pas totalement indemne de ce roman, mais il est important de le lire et de l’utiliser en philosophie et en science cognitive, car il décrit ce qui est et ce qui fut, sans ambages et sans fioriture.

Il n’insiste pas pour tenter d’améliorer les choses ou de faire en sorte d’éviter le pire mais clame que « la bête immonde » Brechtienne d’Arturo Ui peut toujours revenir et qu’il convient de savoir dire non et parfois, même en documentaire circonstanciel, réfuter ce qui se propose ou se présente.

Et surtout l’indicible n’a pas besoin de commentaire, il est pénétré en nos esprits et cela suffit.

Merci Chris et reçois toutes mes amitiés et affections.

Éric

Blog Débredinages

Mémorial Tour

Chris Simon

13€ – www.chrisimon.com

Roman lauréat du jury Amazon-Kindle KDP au salon Livre Paris 2016

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

En mars dernier, au salon du Livre Paris 2019, j’ai salué l’équipe d’Agullo Éditions et elle m’a ardemment conseillé de découvrir l’univers de Frédéric Paulin, qui s’est attelé, en une trilogie dont deux tomes sont parus à ce jour, à décrire, sans concession, l’Algérie des années 90 jusqu’en nos réalités contemporaines, entre attentats terroristes, montée de l’islamisme radical et collusion trouble entre pouvoir et forces régaliennes du pays avec les mouvements intégristes.

J’ai suivi ce conseil et ai acheté le premier tome.

Je n’ai pas eu le loisir de rencontrer l’auteur pour quais du Polar sur Lyon, en début de printemps 2019, où il obtint, et je l’en félicite, le prix des lecteurs, mais ce n’est que partie remise, car j’aime les auteurs qui utilisent, en source d’inspiration, les réalités du vécu historique, les interpellent et les interrogent pour en dénouer les fils et les actes enfouis.

Ce livre est une vraie réussite investie, tant sur le plan de la narration du roman noir que sur sa force contributive au débat, pour que les consciences atomisées par la chape de plomb des discours officiels reprennent vie et pour que les victimes oubliées ou disparues ne soient pas abandonnées…

Ce livre s’affecte d’abord comme un roman noir de qualité littéraire mais il sait aussi pénétrer des pistes longtemps mises en jachère, et, en ce sens il contribue à revisiter une Histoire récente dont les stigmates s’avèrent toujours présents mais dont la scrutation restait à opérer.

Tedj Benlazar est rattaché à la DGSE et opère en Algérie ; il connaît bien le pays, parle l’arabe, y a aussi ses origines personnelles ; de sa vie intime l’on sait qu’il semble joindre sa femme et prendre des nouvelles de ses deux filles quand il est en mission…

Il est soutenu par son « chef », Rémy Bellevue, qui apprécie son flair et son sens d’initiative à toute épreuve, et il le couvre fréquemment, quand sa façon d’enquêter peut mettre à mal les postures diplomatiques.

Lui-même a presque quasiment toujours vécu en Afrique, y a rencontré Fadoul et sait que l’on ne peut servir une mission que si l’on respire le pays de rattachement par tous ses pores et que si l’on s’y engouffre.

Tedj apprend vite que les sphères du pouvoir Algérien, et notamment les militaires et agents de renseignement, veulent « délégitimer » les islamistes qui avaient gagné les élections – avant qu’un coup de force, pour ne pas dire coup d’État organisé par des généraux appelés « janviéristes », les en aient chassé – en les infiltrant dans leurs maquis, pour que tous les crimes commis (y compris par les relais de ces agents du pouvoir) salissent les islamistes et leur organisation référente, le FIS.

Tedj connaît l’existence d’Aïn M’guel, zone qui servit au pouvoir Gaulliste pour les essais des premières bombes nucléaires dans le désert du sud Algérien, et reconverti en camp d’internement depuis l’indépendance, tellement isolé que l’on ne sait ce qui s’y pratique, mais l’on imagine que le pire peut s’y tenir et qu’il peut accroître encore son inanité…

Quand Tedj assiste à un interrogatoire plus que musclé d’un potentiel terroriste par les forces militaires Algériennes, au nord du pays, mais qu’il repère une personnalité qui semble elle-même dans la mouvance islamiste que l’on respecterait avec un certain égard, il place un de ses indicateurs pour suivre un véhicule qui va en direction du Grand Sud pour tenter d’en savoir plus.

Mais l’indicateur ne donne pas signe de vie et Tedj sait ce qu’il lui est arrivé… et il décide de passer à l’action, seul, ne voulant plus mettre en péril les personnes qu’il mandate pour l’aider et le renseigner.

La jeune et belle Gh’zala, étudiante, indépendante, très volontariste sur sa capacité à s’affirmer et à revendiquer une place pour la femme dans le pays, ne sait plus ce qu’est devenu son « promis » Raouf, qui a flirté avec les islamistes, plus par dégoût des caciques du FLN et de leur veulerie, que par conviction ; il a été arrêté, mais aucune demande sur son sort ne reçoit de réponse et le frère de Raouf, militaire, est aux ordres du pouvoir.

Elle passe régulièrement saluer et prendre soin de la Maman de Raouf, pour garder lien avec la famille qu’elle pensait intégrer…

Le roman décrit les fonctionnements des chefs militaires qui ont bien cerné que la terreur renforcerait leur pouvoir d’ordre et que personne n’imaginerait que les attentats islamistes pourraient être fomentés ou même aiguillés, en sous-main et en infiltration, par l’armée ou les services de renseignement.

En arrêtant des islamistes, en rasant des villages suspectés de les appuyer ou de les cacher, en organisant avec certains islamistes, et en s’associant à eux, des attentats touchant notamment des intérêts étrangers (surtout Français), ils pouvaient légitimement demander des appuis et des soutiens extérieurs et renforcer leur pérennité, en cultivant ce double jeu.

Tedj n’est pas dupe et les chefs militaires locaux l’ont bien repéré, mais il n’est pas aisé de détrôner la vérité officielle quand la France préfère soutenir le pouvoir de la force, le considérant, comme beaucoup moins néfaste qu’un pouvoir islamiste…

Mais les liens du FIS avec de jeunes Français et notamment en certains quartiers de Vaulx en  Velin ne cessent d’inquiéter Tedj qui mesure ce que représenterait la poursuite perpétuée des attentats hors territoire Algérien…

Est-ce que le pouvoir Algérien organiserait aussi des possibles conversions d’apprentis terroristes en France pour que la France sache bien qu’elle ne peut être qu’unie avec le pouvoir militaire…

Quand des Français sont kidnappés et qu’ils sont retrouvés trop rapidement par les forces militaires, Tedj imaginera que la duplicité peut aussi se placer sur les angles les plus cruels pour magnifier la volonté d’un pouvoir de perdurer, en acceptant toutes les lâchetés et compromissions.

Tedj sait que Gh’zala est en danger et il veut la faire sortir du territoire, et il ne peut que se remémorer le terrible attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, où des militaires Français avaient été sauvagement assassinés en un attentat ; Tedj y était et depuis lors il se sent toujours porté par la nécessité de secourir les personnes avec lesquelles il se sent en lien et dont il repère la potentielle fragilité, même à leur corps défendant ; Tedj renferme aussi un secret plus que douloureux qui magnifie aussi sa volonté de bravoure et d’entraide, malgré ses fêlures et sa prise de boisson trop récurrente…

Le premier tome qui s’ouvrait sur le coup de force des janviéristes se clôture avec l’attentat de l’été 95 au RER Saint-Michel et les soubresauts de Khaled Kelkal qui agissait au nom du FIS en France, enfin au nom du FIS et-ou de ses éventuels alliés militarisés…

Le livre intègre subtilement, et avec force, des personnalités réelles et ayant existé et ne camoufle rien, ni des enlèvements odieux avec décapitations à la clef ou de ceux fomentés pour prouver que le pouvoir Algérien peut retrouver des étrangers sains et saufs, ni des généraux et militaires dont les volontés de commandement intègrent toutes les panoplies des doubles jeux, ni les mouvements islamistes dans toutes leurs différentes acceptions, qu’ils s’imaginent de politique pure ou de combat armé ou de djihad.

Un livre marquant et percutant et plus qu’important en son sujet traité.

Je vais maintenant lire le second tome ; à bientôt pour vous en parler.

Éric

Blog Débredinages

La guerre est une ruse

Frédéric Paulin

Agullo Noir – Agullo Éditions – 22€

Fils d’Irlande de Jules Verne

 

En parcourant, comme quasiment tous les premiers dimanches de mois, les tréteaux des bouquinistes de la Place Jean Macé, sur Lyon 7ème, j’ai déniché, récemment, un livre de Jules Verne, que je pensais pourtant avoir lu, en son intégralité, au moins deux fois, que je n’avais pourtant jamais parcouru, ni même identifié : il s’agit de Fils d’Irlande.

Ce livre se place en forte originalité dans l’œuvre du grand écrivain, malheureusement trop souvent affecté à la littérature de jeunesse, alors que ses connaissances scientifiques et encyclopédiques en font un analyste brillant et un conteur hors pair, soucieux de ménager le suspense, enchevêtrant en permanence ses personnages et narrations pour insuffler un esprit de conquête et d’aventure qui m’ont toujours fasciné.

Ce livre raconte, à la manière de David Copperfield de Dickens ou de Sans Famille d’Hector Malot, l’histoire d’un tout jeune garçon, qui n’a jamais reçu d’autre nom que celui de « P’tit Bonhomme », et qui, de misère endurcie à châtiments corporels, va finir cependant, à force de droiture, de conviction, de travail investi, de volonté de se sublimer par l’étude et la réflexion, à sortir de sa nasse et de sa condition pour répandre le bien autour de lui.

On pourra considérer que ce roman s’intègre en une fiction de bon aloi, où tout finit bien et où toute personne peut s’élever, en respectant les codes pourtant inégaux, mais ce serait bien péjoratif, car Verne, qui fut aussi Conseiller Municipal Républicain-social, dénonce les injustices, les privilèges et condamne les ordres établis, sans pour cela accepter les malversations ou violences ou les volontés de bouleversement révolutionnaire.

P’tit Bonhomme se voit d’abord enlevé d’une famille d’où il ne repère que le visage doux et l’affection d’une toute jeune fille, prénommée Sissy, pour aller servir un mauvais homme qui part en bohème sur les chemins, par tous temps, pour présenter des marionnettes.

Le chaland ne sait pas que P’tit Bonhomme est le seul à faire fonctionner les marionnettes et qu’il s’échine à la tâche en avançant, de plus, à pied, sur des chemins difficiles.

Sans un cri échappé un jour de représentation et entendu par un prêtre, il aurait pu continuer longtemps à errer de la sorte, en misère d’esclavage…

Mais le prêtre le confie à une pension où le seul intérêt de son responsable vise à suggérer aux enfants d’abandon d’aller se livrer à la mendicité ou à de menus larcins pour subvenir à leur gîte et couvert, pourtant plus que rudimentaires…

Heureusement P’tit Bonhomme croise la route de Grip, jeune homme qui le prend en protection, et qui reconnaît vite les qualités humaines de l’enfant, et lui apprend aussi à lire, écrire et compter, malgré la méchanceté de ses autres condisciples.

Un incendie ravageur où Grip sauve P’tit Bonhomme, sépare leurs chemins, car l’enfant est recueilli par une comédienne qui veut l’adopter et le chérir, mais surtout pour assurer sa notoriété de bienfaitrice.

Une mauvaise compréhension, entre la comédienne et l’enfant, un jour où elle l’invite à monter sur scène, laisse P’tit Bonhomme de nouveau, seul et abandonné… Verne en profite pour donner sa perception impitoyable sur celles et ceux qui font le bien uniquement pour leur gouverne de communication…

Il finit par rencontrer une famille de fermiers, aimante et solidaire, qui le recueille ; il y passe de belles années, avant que les récoltes soient compliquées et que le propriétaire expulse celles et ceux qui l’ont reconnu comme fils.

Verne en profite pour prendre la défense des nationalistes Irlandais désireux de prendre leur émancipation et leur indépendance face à une Grande-Bretagne repliée sur ses privilèges d’aristocratie ; il magnifie leur volonté de combat qui ne peut se vivre qu’avec des révoltes, pourtant réprimées sévèrement par les ordres de sa Majesté…

P’tit Bonhomme se retrouve de nouveau seul, mais avec le chien de la maison Birk, et ensemble, ils vont affronter de nouveau l’existence, avec un passage comme valet de châtelain, puis, en sauvant un jeune enfant de la noyage suicidaire, vont tenter de se lancer dans le commerce de produits de papeterie, avant de devenir de vraies hommes d’affaire avisés, et surtout très organisés, employant déjà des techniques publicitaires et de communication.

P’tit Bonhomme voudra surtout tout faire pour remercier celles et ceux, qui l’auront aimé, aidé et appuyé, sur sa route douloureuse et pénible, rude et sans pitié, pour les assurer de son infinie reconnaissance et pour que s’ouvrent des lendemains plus apaisants et porteurs.

Un livre solidaire, positif, qui n’élude pas les réalités insupportables et les avidités humaines, mais qui plaide vers une concorde, et surtout pour la mise en œuvre de lois permettant à l’enfance de vivre et de s’épanouir tranquillement, en sa découverte intérieure, avec l’appui d’une éducation bienveillante qui lui donnera les clefs pour construire une vie digne et juste, ouverte au partage. Et en fin de XIXème siècle, ce message avait une force évidente, qui reste encore à porter aujourd’hui, en de nombreux coins du Monde.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Fils d’Irlande

Jules Verne

4 euros en Bibliothèque Verte de 1975 chez les Bouquinistes Lyonnais

 

 

Moana blues d’Anne-Catherine Blanc

 

Ce samedi 16 mars dernier, où j’arpentais, à mes habitudes, le salon Livre Paris, je me suis rendu sur le stand de la Polynésie Française et du Pavillon Océanien, où je déambule aussi chaque année, pour dénicher de vraies pépites.

J’ai eu l’immense plaisir de retrouver « Lucile » des Éditions « Au vent des îles », avec laquelle j’avais déjà eu le privilège intense de rencontrer Russel Soaba, auteur indépassable de Papouasie-Nouvelle Guinée, à la découverte de son opus magnifique, d’une poésie rare, Maiba, en 2017.

Ayant eu un autre bonheur de pouvoir compter, en mes amitiés sincères, directes, en plénitude, une auteure de talent, Anne-Catherine Blanc, avec laquelle je partage les nécessités d’appui sociétal pour une meilleure compréhension des relations humaines et pour plaider une entraide toujours solidaire, et une passion pour le Peuple Rapa Nui et ses héritages, je recherchais son roman, écrit quand elle « professait » en Polynésie et quand elle s’est plus que familiarisée aux réalités, coutumes et enivrements locaux.

Ce roman, que j’ai lu deux fois de suite, avec intensité, et que j’offrirai souvent en mes humbles réseaux, se consacre avec une force émotionnelle majeure, une sensibilité exacerbée ; surtout il s’affiche avec une narration stylisée remarquable qui donne encore plus de hauteur à la lecture, puisque nous sommes happés, au sens strict, par les réalités décrites, par les communions ou désunions entre les protagonistes et par la recherche d’un mieux-être par-delà toutes les déchirures, même les plus enfouies.

Paulot s’est mis en couple avec Malinda et ils constituent les parents d’Urahei (Couronne de flammes) née récemment et encore pouponne ; ils forment un couple organisé autour d’une famille dite pudiquement recomposée, avec Vaitiare (Rivière de fleurs), jeune fille qui s’épanouit mais qui renferme une fragilité lancinante et Moana, le fils de Malinda, qui au départ avait battu froid la venue d’un autre homme dans le foyer, mais qui l’avait adopté en entremêlant leurs passions pour le surf pour le jeune et pour la plongée pour le « paternel ».

L’auteure déploie son roman à partir des significations plurielles de Moana, bleu intense quand on atteint les profondeurs et qui peut même faire planer des vertiges entêtants ou déchirants, avec des limites insatiables et tendues, mais aussi symbolique d’un prénom lié à l’Océan, en toutes ses dimensions, surtout celles sur lesquelles la prise humaine demeure compliquée, car l’appel de son immensité peut à la fois donner sens à la liberté mais rappelle aussi l’assurance qu’il maîtrise seul l’avenir de celui ou de celle qui s’aventure en ses tréfonds…

Il ne serait pas convenable de raconter le roman, en ses pénétrations, fougues, envoûtements et fragilités, mais il m’importe, à touches impressionnistes, de donner quelques messages forcément insuffisants, sur ce qui m’a marqué, et m’incite à vous encourager, à suivre mes pas, pour intégrer cette force littéraire présente, en palpitations permanentes, en ce livre :

  • La dignité dans le chagrin s’impose comme une valeur transcendante. L’ on ne masque ni la douleur, ni la détresse ; l’on ne compose pas de rites de deuil, mais l’on se rassemble pour porter le « partant » vers un au-delà spiritualisé ou pas, qui le place en les sphères où il aimait être, avec l’affection de celles et ceux qui l’ont aimé. Comme cela, au travers d’un soleil étincelant et d’un bleu percutant, le « partant » sera toujours présent au fond des âmes…
  • Le solidaire amical qui entoure les personnes en détresse, sans intéressement, par simple volonté d’être là, en silence, en appui, avec son corollaire nécessaire où les choses doivent être bien en place, notamment si une échoppe ou un camion, version food-truck Polynésien, ne pourra ouvrir quelques temps, avec l’avertissement donné aux clients potentiels, sans attendre de compassion, mais en sollicitant juste la compréhension des essentiels dans l’art de vivre et de ne plus vivre aussi bien…
  • Les couleurs multiples du bleu, déployées à satiété en ce roman et qui collent en récurrence dans les expressions, où le bleu démontre la mer, ses enveloppes, ses poussées, ses reflets avec le soleil, sa présence en vision entre ciel et lointain, et surtout sa gravité, qui promeut une intensité plus marquée lorsque l’on plonge, surtout en qualité de plongeur émérite. Le plongeur amateur que je suis, qui apprécie les promenades en palanquée, sait que l’atmosphère de ces bleus multiples doit s’apprécier en silence, en respect, et surtout avec une prudence acérée…
  • L’assurance que l’on peut avoir une deuxième chance, qu’elle soit liée à une orientation (comme l’on dit pudiquement) scolaire réussie et placée en bienveillance, avec un accompagnement professoral et parental adapté, ou qu’elle soit due à un transfert familial pour sortir une jeune d’une nasse sans affection ou pire d’une tension familiale qui la place en danger et peut mettre en péril tous ses sens et sa construction à venir.
  • La nécessité de prendre en compte la douleur comme un temps de vie difficile mais qu’il n’est pas possible d’éviter ou de mettre en repli. Sans délectation morose ou perception dépressive, mais avec l’importance de vivre un moment que l’on doit affronter, où comme le dit joliment Jacques Prévert : « si le rire est le propre de l’homme, le sale ne sera jamais de pleurer »…

Merci aux éditions « Au vent des îles » pour son catalogue inspiré et inspirant, et merci à Anne-Catherine Blanc, pour son écriture puissante, positive, apaisante, réactive, « sollicitante », et surtout tendrement émotionnelle et-ou émotionnellement tendre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Moana

Anne-Catherine Blanc

Éditions « Au vent des îles » – Tahiti

Photo avec Lucile et « Moana » le 16 mars dernier, au salon Livre Paris 2019

Les frères Kip de Jules Verne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne peux passer deux mois sans revenir, en les entrelacements de mes promenades littéraires, à une « revisitation » (comme on dit joliment au Québec) de mes auteurs de référence d’enfance ou d’adolescence, pour retrouver les saveurs de certains de mes « livres-madeleines ».

Quel plaisir absolu de lire Jules Verne dans la bibliothèque verte et de partir en aventure sur les traces de ses personnages fougueux, investis par la force de la confiance en les sciences de progrès, pétris par un sentiment solidaire de justice et de concorde et en étant assuré, en suivant leurs pas, de pénétrer des contrées inexplorées et qui associent rêve et enchantement.

Je pensais avoir tout lu et relu, notamment dans la bibliothèque verte, qui avait volontairement tout fait pour que même des livres un peu oubliés de l’auteur trouvent un jeune (ou moins jeune) public, aiguisé par l’envie de vivre passionnément des récits picaresques. Je regrettais juste un message appuyé de l’éditeur Hachette de l’époque, pour réduire et cantonner Jules Verne, à une lecture pour seuls garçons, principe bien inconséquent et malvenu pour l’ouverture pour l’égalité hommes-femmes. La bibliothèque rose allait pour les filles et la verte pour les garçons…

Sur le stand d’un bouquiniste de la Place Jean Macé de Lyon, où je me promène tous les premiers dimanches du mois pour aller les saluer, faire « mon marché » et dénicher des pépites, je suis tombé sur un livre de Jules Verne, dont j’ignorais l’existence, et je me précipitais pour l’acheter, pour la somme modique de 2€, et bien dans la bibliothèque verte, en édition cartonnée illustrée de 1977.

Il s’agit des « Frères Kip » et je vous recommande instamment de tout faire pour vous le procurer, car vous y trouverez et y puiserez tous les ingrédients que Jules Verne a assaisonnés pour permettre à son lecteur de s’enrichir en connaissance, de partir sur des terres inconnues, hostiles ou inviolées, en s’appuyant sur des personnages vivant des rebondissements permanents, mus par une combativité en verve et bien décidés à faire valoir leurs droits.

Jugez plutôt :

L’histoire prend source en Nouvelle-Zélande, administrée au XIXème siècle par la Grande-Bretagne, dans les milieux des dockers, des armateurs, des bars à marins, plus ou moins louches, et où se combinent toutes les envies de piraterie…

Le brick James Cook part en expédition commerciale pour joindre plusieurs îles du Pacifique renfermant des produits rares, précieux et exotiques, pour une durée de plusieurs mois, avant le retour sur ses bases.

L’équipage semble solidaire du capitaine et avide de travail et peu vénal pour les gains.

Mais la volonté de certains membres de prendre en main les destinées du bateau et de partir en piraterie devient de plus en plus marquée, et elle semble bien contrariée par le repêchage de deux frères qui étaient échoués sur une île…, à la manière de Robinson, après le naufrage du bateau qui les employait et bien loin de leurs terres d’origine, aux Pays-Bas…

En effet, le capitaine voyant leurs signaux de détresse approche un canot pour les sauver, ce qui en bons marins, raffermit le solidaire et donne une reconnaissance éternelle pour les frères Kip à celui qui les a sortis d’une si funeste posture.

En pleine mer de Corail, après un arrêt sur une île pour effectuer des transactions, une partie de l’équipage fomente l’assassinat du capitaine et s’empare du bateau, au sein duquel est présent le propre fils de l’infortuné chef de bord…

A partir de ce moment-là, le livre prend plusieurs postures :

  • Avec la volonté des pirates de faire accuser les frères Kip de l’assassinat du capitaine, car l’étranger est toujours responsable de tous les maux, adage que Verne fait méditer à ses lecteurs, pour mieux le réfuter.
  • Avec l’incompétence des marins pirates qui ne savent pas guider le bateau, que prennent en main les frères Kip, en hommage à leur sauveur défunt, ce que les pirates ne peuvent pardonner, car il n’est pas envisageable que celui qui vient d’ailleurs apporte plus de conscience que celui qui est bien né et qui sait forcément tout sur tout…
  • Avec l’injustice criante qui apparaît quand les frères sont accusés de meurtre et avec les péripéties qu’ils vont devoir endurer pour faire reconnaître leur innocence, avec toujours chez Verne, la lucidité d’une personne objective et raisonnée, dans ses livres, qui repère les fausses pistes et sait dénouer les lâchetés et les vicissitudes.
  • Avec la capacité de Verne d’intégrer la géographie avec l’histoire et sa propension permanente à rappeler le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec ici un soutien marqué aux Fenians, les nationalistes Irlandais qui étaient enfermés au bagne pour oser réclamer une indépendance face à la couronne Victorienne.
  • Avec la présence des indices de roman noir, sur les traces d’Edgar Allan Poe, que Verne vénérait, qui permet notamment, grâce à des analyses scientifiques de dernier cri, de prouver l’innocence des frères.

Ce livre se savoure et s’apprécie dans toute sa palpitation.

Et moi je suis retombé en enfance et en adolescence, avec vigueur, avec un contentement majeur, en lisant ce livre, que je ne pourrais jamais considérer comme réservé seulement à un jeune public, car Verne s’adresse aux grandeurs et suppléments d’âme et donc à tout un chacun et chacune, ne l’oublions pas…

Eric

Blog Débredinages

 

Les frères Kip

Jules Verne

En bibliothèque verte, pour 2€, chez les talentueux bouquinistes des premiers dimanches du mois, de la Place Jean Macé de Lyon 7ème, merci à eux ! Photo collector du livre, en édition de 1977.

La Cliente de Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Cet auteur m’apparait indépassable, vraiment.

Il a consacré sa vie à l’analyse de la période sombre de l’Occupation et de la Collaboration, en n’omettant jamais de rappeler les soubresauts de l’époque où nombre de protagonistes oscillaient entre acceptation des réalités du moment, adaptation aux lois d’exception et facilités à montrer leur esprit de résistance circonstancielle ou de double jeu, aux lendemains des libérations de 1944, et un rappel implacable et saisissant des comportements les plus habituels, lors de ces années troubles et terribles, sans jamais les juger, mais sans jamais se placer aussi en amnésie humaniste.

Les fourreurs Fechner ont émigré en France, en fuyant les lois raciales que les plus que bruits de botte annonçaient à l’est, avec l’espérance que leur pays d’accueil leur permettrait un exil en sécurité et préservation de leurs droits en humanités…

L’auteur, chercheur contemporain aux archives, centré scientifiquement sur la période 1940/1944, avait voulu savoir ce qui avait entraîné une enquête de la police dite des affaires juives, sur la famille Fechner, et qui avait provoqué que nombre d’entre eux soient déportés et jamais revenus des camps de la mort.

L’auteur, cousin de la famille Fechner, leur devait, en son travail, la vérité des faits, même en la plus basse de ses ignominies.

Il remarqua une lettre de dénonciation anonyme, aux archives, mais que le commissariat aux affaires juives, très organisé en ses missions les plus viles, avait relevé, avec l’indication de la personne qui s’était prétextée de cette missive, une dénommée Madame Armand, fleuriste de son état.

En informant la famille Fechner de sa dénonciation par Madame Armand, l’auteur créa un émoi considérable, car Madame Armand était cliente du magasin, en le passé, et toujours depuis lors…

Ce roman biographié ou cette biographie romancée s’interpénètre en nos veines et s’attache, en une narration enlevée, à la manière d’une enquête policière, à ouvrir des pistes, pour que la justice prenne ses droits et pour répondre aux questions essentielles :

  • Pourquoi Madame Armand a-t-elle dénoncé ses voisins commerçants, avec lesquels elle entretenait des rapports cordiaux, qu’elle a développés aussi avec les survivants de la famille ?
  • Pourquoi est-elle si marquée par des cicatrices physiques qui se structurent comme une fêlure permanente, sur son visage ?
  • Pourquoi, quand l’auteur l’approchera pour parler avec elle, sans se positionner comme Procureur, reprendra-t-elle des réflexes antisémites dans son verbe, en ne montrant aucune compassion et plutôt en considérant que les juifs ne sont pas les seuls à avoir souffert des infamies de la guerre…
  • Pourquoi la famille Fechner n’a-t-elle pas volonté ou envie de porter plainte ou de demander réparation pour l’acte insupportable commis et envoyant à la mort ces ascendants, dans des conditions atroces ?
  • Pourquoi est-il si difficile de juger avec nos regards actuels de la réalité vécue en cette sombre période ?

Pierre Assouline apprendra que Madame Armand avait son frère en stalag et qu’il n’allait pas bien… et que la police aux affaires juives lui avait manifesté un message, reprenant des propos du Maréchal, précisant que si elle se comportait en « digne patriote », on pouvait aider son frère…

La lettre rédigée était-elle une sorte de capitulation face à la détresse et à la perception que mieux valait accepter une inconséquence, qui déchirerait la conscience, plutôt que d’abandonner un être cher que l’on pouvait sauver, même par la lâcheté la plus suffisante…

Ce roman ne laisse pas indifférent, il prend aux tripes et il nous interroge sur notre capacité à décider de nos choix, en des situations extrêmes, et à suivre la voie de l’humanité, quel qu’en soit le coût, ou à s’accommoder de l’inconcevable, même au profit d’un intérêt qui ne soit pas seulement financier ou matérialiste…

Quand Jean-Moulin rencontra son futur secrétaire Cordier, ce dernier lui rappela son passage par les Camelots du Roi, par l’Action Française, par les ligues et Jean Moulin de lui dire : « je ne louerai jamais assez mes parents de m’avoir élevé dans l’enceinte des vertus de la République… ».

Un livre édifiant, fort, majeur et percutant, réflexif et témoignage de nos réalités vécues, en toutes leurs acceptions, même les plus insoutenables !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Cliente

Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Livre intégré dans le recueil paru récemment, dans la collection « Bouquins », et dénommé « Occupation », romans et biographies.

32€

Robert Laffont Éditions

 

Pharaon, mon royaume est de ce monde, de Christian Jacq

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il peut arriver parfois que l’on soit obligé de se justifier, même en, ce blog personnel de chroniques de liberté libre, pour reprendre l’expression remarquable de Rimbaud…

Quand on me pose la question suivante : quel est le livre, l’auteur, ou le disque ou l’artiste que vous appréciez et/ou que vous détenez et pour lequel vous auriez si ce n’est un brin de honte ou de remords, en tous cas une nécessité d’explication argumentée, je réponds du tac au tac avec feu le chanteur Carlos et avec l’auteur Christian Jacq.

Carlos a chanté beaucoup de refrains sans relief, mais dont nous nous souvenons en permanence et il plaçait un moment de décalage et de gaieté dans la grisaille du quotidien et je conserve, en les réécoutant parfois, les standards de Señor Météo et de Papayou (il m’a fallu grandir pour comprendre les paroles coquines en sous-entendu…) sans me sentir en retrait du culturel sacralisé…

Christian Jacq est repéré comme un auteur facile, qui écrit trop fréquemment, qui ne soigne pas son style, qui raconte des histoires avec des méchants vite cernés.

Je comprends ces réactions mais je ne les partage pas.

Quand je lis Christian Jacq (et ma bibliothèque est pleine à craquer de ses ouvrages), j’ai le plaisir d’une lecture détente et d’évasion, et je me remémore mes promenades en bord de Nil de 1987 et 1997, ou mes lectures de livres d’Histoire de 6ème où je rêvais de me placer sur les traces d’Howard Carter et de Lord Carnavon, en redécouvrant les merveilles de la tombe de Toutankhamon dans la Vallée des Rois, comme en 1922 avec ses épigones.

Je défendrais Christian Jacq en permanence car il donne envie d’aller plus loin et de se plonger dans le fraternel, l’écoute introspective, le partage ou l’exigence de l’effort, valeurs cardinales qui consacrent la règle de Mâat, tellement rappelée par l’auteur en ses ouvrages, et la sagesse inspirée des textes hiéroglyphiques que l’auteur maîtrise totalement puisqu’il est lui-même docteur en égyptologie.

Et ce n’est pas sa propension à l’ésotérisme qui doit contraindre la lecture de ses romans, avec la perception qu’ils enfermeraient la pensée, en la réduisant au repérage que les textes anciens sont forcément des vérités…

On peut parfaitement lire une biographie de Christiane Desroches- Noblecourt (je l’ai fait souvent) en y puisant l’exégèse de la scientifique et apprécier aussi un roman de Christian Jacq, qui associera la fiction avec des analyses de conteur connaisseur qui cerne l’Égypte, à la fois dans ses richesses de patrimoines et de civilisations comme dans les préceptes des scribes et des transmissions d’Empires qui ont duré plus de 3000 ans, quand même…

Dissocier Christian Jacq du culturel ou de l’attractivité sur l’Égypte, en le comparant à un auteur de forfanterie et sans conscience ou rigueur intellectuelles, équivaut à dire que rencontrer Mickey à Disneyland empêcherait de se plonger dans Victor Hugo…

Je trouve ces types de raccourcis inconséquents et même je considère qu’ils sont incitateurs d’une culture de classe et d’expression d’une vérité du beau, de ce qui doit être référencé comme crédible culturellement de ce qui ne le serait pas.

Et comme je n’ai jamais aimé les princesses et princes du bon goût, qui de Télérama aux Inrockuptibles (notamment), décernent des palmes ou des croupières à ce qui est beau ou bon ou ne le serait pas, je vous recommande la lecture de ce dernier roman, dense et foisonnant et qui m’a comblé intellectuellement et m’a transporté en des rivages de dépaysement.

Christian Jacq se place dans le sillage du Pharaon Thoutmosis III, que l’on appellera plus tard Le Napoléon Égyptien, et le livre est écrit à la première personne, avec le Pharaon comme narrateur, ce qui renforce la proximité des confidences avec le lecteur.

J’ai aimé ce livre pour toute une panoplie de raisons :

  • Il montre un Pharaon qui ne voulait pas vraiment régner, mais qui savait que son rôle était déjà dicté ; il ne lui était pas simple de succéder à sa tante Hatchepsout qui s’est imposée comme une femme d’exception en bâtissant le temple merveilleux de Deir el Bahari, à Thèbes, consacré à la déesse Hathor et dont le plafond encore scintillant d’étoiles bleutées me revient encore en mémoire, plus de 30 ans après l’avoir parcouru à satiété…
  • Il présente un Pharaon qui aimait la lecture et l’étude assouvie des textes antiques et qui aurait rêvé de passer sa vie, en bibliothèque et en qualité de scribe ou de manieur de la règle de Thot, le Dieu à tête d’Ibis.
  • Il évoque la force intérieure d’un homme qui détestait la violence, mais qui a accompli plus d’une dizaine de campagnes militaires pour mettre au pas des protectorats entre Liban et Syrie actuelles, qui ne voulaient que renverser la civilisation Pharaonienne et s’emparer de ses richesses sacrées, au bénéfice d’individualités vénales…
  • Il raconte un homme amoureux fou d’une musicienne harpiste, qui deviendra sa grande épouse royale et qu’il associera dans la construction de son temple des milliers d’années, comme son égale et son inspiratrice, pour relier les espaces terrestres au monde céleste.
  • L’auteur sait magnifier cette relation intime et caractérise le féminisme d’avant-garde de cette civilisation où la compétence, la tonicité, la volonté se placent comme des vertus largement supérieures au droit d’aînesse.
  • Il transfigure un homme qui prend le temps aussi d’aller dans les temples, de peindre des hiéroglyphes, de s’inspirer des textes et préceptes de ses aïeux, avant de prendre une décision d’importance et de confectionner un herbier ou de concevoir un carnet de dessin de la flore et de la faune des paysages traversés, qui font encore autorité de nos jours…
  • Le livre associe des personnages d’appui du souverain, qui se méfie des amis faciles et des compliments d’allégeance et qui préfère les communications de celles et ceux qui ne prennent pas de gant, qui parlent des critiques du terrain et qui travaillent sans relâche pour le bien commun, et d’autres protagonistes, certainement un peu caricaturaux, qui présentent les traits de caractère de ceux qui ne pensent qu’au confort individuel, qui ne seront jamais solidaires et qui n’attendent de la vie que la satisfaction du temps direct, au bénéfice de leurs seuls intérêts…
  • Le livre parcourt l’Égypte, en toute son acception du Moyen-Orient actuel et même jusqu’aux confins de la Mésopotamie jusqu’à la Nubie, démontrant son étendue, ses pouvoirs, son inspiration et surtout la consécration de temples majestueux, sans cesse complétés et enrichis, pour saluer la grandeur des Dieux et surtout pour célébrer la nécessité d’un lien indéfectible avec un au-delà qui assure aux présents terrestres un vécu juste et apaisé, qui déteste les avidités personnelles  comme les attaques aux patrimoines comme à l’environnement. Quelle actualité que cette analyse !

Ce livre se place comme une émotion permanente, entre sagesse inspirée pour rappeler les essentiels et plaisirs de lecture dépaysante : on y retrouve la confraternité, l’écoute et la tolérance comme la volonté de se retrouver au bord du Nil pour déguster une perche avec les consécrations monumentales de pierre, en arrière-plan et à perte de vue.

Christian Jacq reste un parfait conteur et un auteur toujours à saluer.

Merci à mon Grand Fils Loïc, pour cette offrande de Noël dernier !

Éric

Blog Débredinages

Pharaon, mon royaume est de ce monde

Christian Jacq

XO Éditions

 

 

Les Heures Solaires de Caroline Caugant

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous adresse tous mes vœux pour une année 2019 propice, agréable et sereine, appuyée aussi par des promenades littéraires invitantes à la découverte.

Ma première chronique de cette nouvelle année consacre un roman écrit à la perfection stylisée, et mené avec intensité, tant dans sa narration que dans l’enchevêtrement permanent de ses personnages aux fêlures majeures, enfouies pour partie par le temps, mais toujours dévastatrices, car jamais cicatrisées…

Billie est partie de V., village dont nous ne saurions rien, si ce n’est par touches pointillistes, avec sa localisation qui se placerait dans l’arrière pays de la Côte d’Azur et qui s’ouvre entre ruelles, place principale et maisons hautes et peu larges, sur des montées abruptes et sur une rivière à rochers et cascade, appelant aux songes, à la rêverie et où les meilleurs des sentiments peuvent aussi se transformer en tensions, lourdeurs et déchirures…

Elle est devenue artiste-peintre, habite en surplomb du cimetière du Père Lachaise où elle contemple une statue penchée sur une tombe avec deux couronnes mortuaires qui sollicitent son imaginaire et ses bouillonnements intérieurs, et elle croise Paul, son amant, qui ne lui accorde que peu de temps…, mais dont elle paraît s’enivrer avec la passion de l’instant, sans rechercher plus longtemps une volonté romantique…

Quand elle apprend le décès de Louise, sa Maman, affectée en hôpital spécialisé car victime d’une maladie cérébrale, qu’elle n’avait plus vue depuis trois ans, car sa dernière rencontre avait été douloureuse et violente, Billie retourne chercher les affaires de sa mère, apprend les détails de sa mort due à une noyade dans la rivière qui longeait la résidence clinique après s’en être échappée, et elle met le cap pour V. pour assister aux obsèques de celle qu’elle avait quittée, à dix-sept ans, sans espoir de retrouvailles et qui ne l’a jamais vraiment accompagnée et aimée avec la tendresse attendue.

Elle avait reçu un message sur son répondeur de Suzanne, l’amie de Louise, sans savoir comment elle avait pu se procurer ses coordonnées, et elle n’imagine pas ce retour à V. autrement que comme un épisode terminal, avec la volonté de ne croiser et rencontrer personne et même de se camoufler face aux protagonistes du village qui pourraient sensément la reconnaître…

Le cadre de l’histoire est placé, et Caroline Caugant va sublimer par une écriture rare, toujours apurée, toujours limitée à l’essentiel, sans fioriture, avec le choix du bon mot et avec une orchestration minutieuse de sa vocalité, une progression narrative qui vous emportera et qui vous pénétrera. Vous pourrez même – j’ai testé cette réalité et je vous assure qu’elle est plus que convaincante – déclamer à haute voix la musicalité de l’écriture de l’auteure (comme le faisait Flaubert, en son « gueuloir ») et il est évident que son roman trouvera place pour une adaptation filmique, j’en suis certain.

Billie renferme en tout son être une déchirure lourde liée à la perte de son amie intime Lila.

Est-ce que le départ sans retour de Billie, pour Paris, à dix-sept ans, est directement centré sur la douleur du décès de son amie, est-ce qu’elle intègre au fond d’elle-même une perception de culpabilité ? En tous cas, elle considère qu’un nouveau contexte permet, si ce n’est d’oublier ou de se reconstruire, de prendre un nouvel envol et de figer les songes dévastateurs en une part de la mémoire que le temps étiolera…

La cicatrice sur la nuque de Louise, les venues chaque été de l’oncle Henri, le dernier message de Louise avant sa décision plus ou moins consciente d’en finir à l’hôpital où elle demande de protéger un soldat, sonnent comme des messages, des indices, des petits cailloux qui composent une somme d’histoire familiale difficile, complexe, qu’il n’est pas aisé d’analyser de front, qu’il est plus facile de masquer en croyant que le temps fera son œuvre, mais qui doit aussi un jour se dévoiler et s’affirmer en écho, pour éviter des cassures plus denses et encore plus soutenues ou insupportables.

Billie et Lila avaient décidé d’opérer, en enfance, un échange de chevelures et leurs Mamans respectives avaient peu apprécié cet éclat décisif de vie ; Billie avait trouvé une cachette pour conserver quelques mèches de blondeur de Lila et quand, avant de quitter sa maison d’enfance après les obsèques, elle voudra tenter de les retrouver, elle tombera sur un cahier bien ancien, aux écritures soignées mais délavées et son histoire personnelle s’ouvrira sur des connaissances nouvelles qui pourraient expliquer des « choix redoutables » qui pourraient s’égrener sur des générations…

Ce roman inspiré, très travaillé dans sa saveur d’écriture, s’ouvre sur trois profondeurs : celle d’un roman noir où les réalités de vie de personnages croisent les petites lâchetés quotidiennes qui parsèment nos vies et nos mémoires et qui obligent par étapes à des introspections, si l’on veut éviter les dérapages ; celle d’un roman où la génétique pourrait signifier des héritages lourds à porter et que seul le regard incisif déterminé à surmonter les épreuves peut transcender et celle d’un roman porté vers le bonheur des « Heures Solaires », celles qui rayonnent et qui font baigner des moments de tendresses, de jouissance, de ferveur, entre danse avec une robe aux motifs Vichy, plaisir de nager dans une rivière en se laissant emporter par le courant, ou appréciation de la réception de la chaleur en une journée d’été…

Et je salue la création d’une nouvelle collection chez  Stock, dénommée Arpège, ce qui prélude bien à la volonté magnifiée de proposer des livres aux musicalités étonnantes, différentes et aux accords littéraires majeurs. Et je salue aussi la qualité de la conception des livres qui y sont attachés, excellemment mis en valeur et beaux écrins.

Que Les Heures Solaires prennent place en cette collection répond parfaitement de la ligne éditoriale définie, car « la petite musique » de Caroline Caugant sait parsemer des notes virevoltantes où s’agglutinent des rythmes vivaces et intenses, des temps de silence et des portées magnifiées.

Un livre qu’il vous faut vraiment découvrir, lire, écouter, en toute ses musicalités !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Les Heures Solaires

Caroline Caugant

Stock Editions

Collection Arpège

18€

Sortie du livre ce jour, ce qui prouve que 2019 commence fort, avec en plus cette photo collector personnelle, avec l’auteure, en une brasserie Parisienne, en septembre 2016.

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