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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Romans

Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions

A l’assaut du bonheur d’Annette Lellouche

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en ce sinistre cinquième anniversaire de la tuerie de Charlie, il est fondamental de puiser aux racines de l’écoute, de la concorde, de la tolérance, de l’ouverture, de la préférence donnée à  l’analyse de la complexité plutôt qu’au jugement de valeur insipide, vindicatif, donneur de leçon.

Le dernier roman de mon amie Annette Lellouche (mais notre amitié indéfectible n’entachera jamais le fait de nous dire les choses et de respecter nos indépendances de jugement, et cette chronique s’attache respectueusement à ces principes) se place comme un hymne consacré à la compréhension de l’autre, à l’acceptation des différences, à la recherche partagée des meilleurs accomplissements, et en ce sens il s’affiche avec une volonté optimiste, pour conquérir, comme son titre le manifeste, l’accès à un bonheur qui se niche, certes, dans des interstices difficiles à repérer, que l’on nie parfois à vouloir atteindre.

Matéo et Julien ont découvert leur amour, magnifié dans un précédent opus que je vous recommande de l’auteure, Un soir d’été en Sardaigne, alors que leurs vies, leurs références familiales, les pesanteurs des certitudes de leurs milieux sociaux ne pouvaient laisser imaginer que cela puisse leur arriver…

Ils repartent en Sardaigne pour quelques jours de vacances, mais surtout pour repérer si vraiment ils se décident à franchir le pas, à afficher au grand jour leur union, à réfuter les tensions de la compagne de Julien, très affectée par ce qui lui arrive et qui veut faire barrage à la garde partagée de leur fille issue de leur union, ou à affronter les remontrances qui se voudraient moralisatrices, notamment de la mère de Julien, Elsa…

Ils se doivent de ne pas se mentir, de ne pas se fuir, ils doivent décider clairement si leur vie à deux s’assumera ou non, et cela passe aussi par le fait de pouvoir le clamer ou de ne pas imaginer à en être offusqués, dans un avion ou au sein de leurs entreprises ou lieux de travail communs.

Elsa a eu une vie amoureuse compliquée, avec un homme qui n’a pas été prodigue en douceurs, qui se plaçait entre chantage affectif et manquements récurrents à la nécessaire complicité de couple, qui oblige au partage permanent pour construire une dynamique positive, qui se renouvelle et qui se relance continuellement pour que l’aventure soit toujours en éclosion.

Elle a eu une aventure qu’elle n’a jamais oubliée avec François et qu’elle a enterrée, la mort dans l’âme, pour conserver les potentielles sagesses qui lui avaient toujours été édictées : une vie de famille, avec époux et enfants et que l’on ne peut jamais quitter, par quasi devoir sacralisé, même quand tout dysfonctionne et qu’il n’y a plus d’âme.

Elle décide de tenter de retrouver François, mais François qui est sorti « lessivé » et plus qu’en contraintes de cette rupture a reconstruit sa vie, et ne sera peut-être pas disponible pour revenir en arrière sur la trace de douleurs enfouies difficiles et rudes…

Et l’auteure sait célébrer la force de l’amitié, la vraie, celle qui n’oublie pas l’amie ou l’ami en contrainte ou en détresse, qui réfutera tout procès d’intention et qui appuiera, parfois nécessairement en critiquant et enjoignant l’introspection nécessaire, pour lui assurer d’avancer, lui tendre la main, lui faire du bien, et tout simplement pour dire à celui ou celle que l’on apprécie que l’on est là, que l’on sera toujours là et qu’il ou elle peut compter sur cette force de conviction commune.

La vraie amitié nie toute forme de compromission ou de lâcheté, elle accepte que l’on entende des choses directes de l’autre, mais avec l’empathie pour permettre de progresser, de comprendre ce qui ne va pas et de se relancer.

En ce sens les moments magiques entre Elsa et Célia se savourent comme des mets délicieux où ces petits instantanés communs procureront l’affection qui dynamisera une énergie pour prendre les bonnes décisions et panser les plaies.

Les enfants d’Elsa, Marina déjà, et vraisemblablement Julien, prennent leur envol et partent pour conquérir d’autres envies, ils décident en leur âme et conscience, font leurs choix, des choix qu’ils auraient certainement refusés, enfants, à leurs parents, mais ils décident, en souvenir de l’héritage Rimbaldien, de se porter sur les rivages de la « liberté libre ».

Elsa qui a toujours composé, qui s’est toujours retenue, qui a toujours, quasiment de manière sacrificielle, intégré les principes généralisateurs et conservateurs, comme des valeurs cardinales, se dit qu’il peut être temps, pour elle, de se prendre en main, et de vivre ses passions.

Ce livre fait du bien car il appuie et renforce toutes les ouvertures, tous les ponts et met en retrait tous les mûrs et toutes les pesanteurs ; ce livre apporte de la fougue car il donne des arguments pour interroger l’autre, le cerner par delà nos propres visions et perceptions et il préfère toujours l’écoute et le partage que le péremptoire du principe édicté ; ce livre enchevêtre des personnages entiers, avec leurs limites et leurs fêlures, mais qui restent toujours attachants, avec leurs limites, ce qui ne peut procurer que de la joie pour celles et ceux qui ont l’habitude de plus donner que de recevoir, et qui quand ils sont mis en tension ne seront jamais épargnés…

J’attends avec impatience une possible suite de ces aventures.

Annette, je t’embrasse, te remercie pour tes talents inspirants et je suis fier d’être ton ami et je te propose un très prochain déjeuner partagé, comme Elsa et Célia…

 

Eric

Blog Débredinages

 

A l’assaut du bonheur

Annette Lellouche

A 5 Editions – a5editions.fr

15€

 

L’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian

 

Emile Erckmann et Alexandre Chatrian ont écrit à deux plumes, du collectif de leurs deux noms collés, qui fait parfois oublier la spécificité de leur aventure littéraire, comme le développèrent, après eux, Boileau et Narcejac, notamment.

Leur livre de référence, L’Ami Fritz, peut sembler daté et un peu emprunté et convenu, tant dans le style de narration, où l’on sent toute la réalité des classes sociales divisées très clairement pour « le bon fonctionnement du Monde » et où chacun se cantonne en la part qui lui revient, sans jamais remettre en cause ou ordre tout ce qui pourrait donner lieu à une meilleure redistribution sociale, que dans la présence de certains personnages, adonnés aux rentes, et qui peuvent bien vivre, sans jamais travailler…

Fritz Kobus est, ce que l’on pourrait appeler, un bon vivant ; il aime faire ripailles, il apprécie boire du bon vin et de la bonne bière, se lever quand il en a envie, se laisser vivre par les relais appliqués d’une domestique à son service, comme elle le fut aussi pour son père, et qui passe son temps libre, forcément conséquent, à imaginer comment utiliser au mieux de ses investissements l’argent qu’il possède, dont un héritage cossu lui permet de profiter sans avoir besoin de gagner autrement sa vie.

Il apprécie se quereller, avec affection, mais en pouvant tout lui dire en direct, avec le Rabbin Sichel, confident et conseiller de la famille et qui n’imagine pas que Fritz puisse rester éternellement célibataire.

Fritz se sent bien, seul, et considère le mariage comme une perte définitive de liberté et un abandon de ses choix de vie, qui peuvent être critiqués, mais qu’il assume avec le plaisir absolu de celui qui a eu de la chance et qui veut s’employer à la faire perpétuer.

Il parie une superficie de ses propres vignes, les plus recherchées en qualité, avec le Rabbin, en déclarant que s’il se mariait (ce que Fritz ne peut imaginer un instant comme une réalité possible), les vignes partiraient en propriété au Rabbin, qui lui est persuadé, tout au contraire, que Fritz prendra femme, parce que tel est l’ordre des choses et parce qu’il le désire.

Le livre s’offre quatre visions de la Bavière du XIXème siècle, ce qui permet aussi à Emile Erckmann et Alexandre Chatrian de placer en filigrane les Provinces perdues Alsaciennes dans leurs entrefilets, qui pourraient bien s’apparenter à cette Bavière décrite, à la manière de Montesquieu qui parlait de la Perse, dans ses célébrissimes Lettres, pour mieux fustiger les indigences du Royaume de France, à l’abri relatif des censures… On trouve ainsi :

  • une vision de panorama, avec des petites villes centrées sur l’église et la culture des champs, sur la nécessité de donner ardeur pour assurer des récoltes suffisantes et qualitatives et où le labeur fini, les hommes (les femmes sont reléguées en l’ouvrage en une place bien médiocre et sans relief…) se retrouvent au bar. Seul moment de communion des deux sexes, les fêtes de village, où l’on prend le plaisir d’une danse pour donner de la joie en une vie assez repliée et monotone, mais pour laquelle on se ne plaindra jamais…
  • une vision d’organisation sociale rythmée par de longs chapitres sur la récolte des impôts et sur l’importance des propriétaires qui savent en permanence ce qui est bel et bon pour leurs gens des villages attenants, et qui structurent les paysages pour que chacun puisse avoir ce qu’il lui revient, en s’assurant cependant que les demandes ne dépassent pas les bornes établies depuis des successions de générations…
  • une vision sur les dogmes établis, qu’ils soient liés à la place limitée de la femme, à la soumission docile des exploitants de fermage pour le compte du maître, à l’acceptation d’un antisémitisme larvé, et qui se voudrait cependant acceptable et bon enfant, et sur le choix décidé par les édiles de qui doit se marier avec qui, sans demander consentement aux intéressées et intéressés…
  • une vision de l’amour, qui, dans le roman, semble la seule concession volontaire pour sortir des contemplations naïves et validées des habitudes et accoutumances…, qui permettra à Fritz, d’un âge déjà de bel élan, de fréquenter la toute jeune Suzel qui associe charmes, délicatesses et finesse. Cette vision là permet de pouvoir marquer une différence avec les principes édictés, qui veulent que les gens du Monde ne peuvent convoiter des personnes du Peuple et que les âges de raison ne peuvent convoler avec des âges moins élevés…

Ce livre se lit comme un rappel des peintures d’authenticité de personnages truculents, parfois caricaturaux et sarcastiques, mais vivants et marquants, comme un souvenir aussi des chaleurs des rencontres en villages autour de tables riches et roboratives et comme une succession d’images des mœurs et coutumes de la vieille Bavière, ou de la vieille Alsace…

Un livre à lire avant d’arpenter les pentes du Haut-Koenigsbourg et de revoir La Grande Illusion de Jean Renoir, tourné sur place, alors que les bruits de botte retentissaient à proximité, et que le film narrait la fin d’un Monde aristocratique, sur fond de Grande Guerre et de prise et reprise du fort de Douaumont, à Verdun…

Eric

Blog Débredinages

 

L’ami Fritz 

Erckmann-Chatrian

Collection de la Bibliothèque Verte, retrouvable chez les meilleurs bouquinistes, et notamment chez celui proche de la Gare de Saint-Raphaël, où je l’ai re-déniché récemment.

L’Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov

Attention Chef d’œuvre !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pris un plaisir avide et palpitant à lire ce livre, totalement déjanté, décalé à souhait et irrésistiblement inclassable, écrit avec un style virevoltant et une tonicité décapante.

Arseni Andréiévitch Iratov gagne plus que fortement bien sa vie, il est devenu architecte, un peu par hasard, en reprenant pour lui des plans réalisés par son Père, d’inspiration futuriste ; il a échafaudé bien des combines, a participé sans complexe à de nombreux trafics, en cette période de fin de règne de feu l’Union Soviétique et de reprise en main autoritaire des oligarques qui oublieraient de respecter le pouvoir des nouveaux Tsars de Russie…, il vit une sexualité débridée et aime marquer sa force et sa réussite financière en étalant son argent et ses possessions.

Un jour il constate qu’il n’a plus de sexe, que son attribut n’existe plus, qu’il a bel et bien disparu. Il consulte un de ses amis médecins, qui imagine une potentielle prothèse lui permettant de donner le change, notamment avec sa compagne du moment, qui aimerait bien un enfant de lui et qui l’affectionne de toutes ses tendresses, même s’il met un point d’honneur à vivre seul au rez de chaussée et à solliciter le premier étage pour son aimée, car son indépendance personnelle se voit solidement indépassable et indiscutable…

Surgit à des centaines de kilomètres du Moscou où vit Arseni, une sorte de gnome – concrètement un homoncule – reprenant les réalités de l’attribut perdu et qui se transforme en jeune homme à la beauté magnifiée. Le gnome est récupéré, recueilli, par la jeune Alissa, scolarisée mais en intérêt très ponctuel pour les études, qui doit affronter toutes les intempéries pour faire le chemin entre école et maison familiale, en utilisant le char d’un paysan de voisinage, le plus souvent entreprenant et mal famé, ivre en permanence… La jeune fille retrouve sa grand-mère, pas particulièrement portée sur l’ouverture d’esprit et le solidaire, qui la rabroue sans ménagement, mais Alissa peut aussi répondre avec force désinvolture à son aïeule…

Le gnome initie Alissa aux essentialités des découvertes personnelles, si l’on me permet cette sorte de parabole digressive, mais avec déception pour la jeune fille, étant devenu jeune homme saisissant rapidement, l’homoncule prend le chemin pour la Grande Ville, pour vivre ses propres aventures.

Ces éléments posés, l’auteur nous entraîne en un tourbillon magistral, souvent improbable, inventif et saisissant de ferveurs, tensions, incohérences et boulimies de farces, qui enchante et aiguise nos appétits, en nous faisant à la fois tordre de rire, mais aussi en y entremêlant la nécessité d’une prise de recul sur nos actualités, sur les rapports humains contemporains, où les machinations, manipulations, hypocrisies et lâchetés se forgent de manière récurrente un vrai premier rôle.

L’auteur aime le truculent et notamment des parties de jambes en l’air, avec souvent multi partenaires assumés, qui assure à Arseni (quand il est équipé…) ou à son double essentiel, si je peux m’exprimer ainsi, une ferveur marquée, appréciée surtout pour le physique de performance.

L’auteur démontre que tout est fiché et référencé et que la relation – fusse-t-elle intime – ne résiste à aucune forme de sentimentalisme quand les inspections des services analysent la façon dont les personnes s’inclinent ou pas par rapport aux dogmes édictés par toutes les autorités…

L’auteur aime évoquer la chose militaire et la vie en caserne, où les autorités par grades veulent conserver intacte leur force hiérarchisée, souvent au seul bénéfice de quelques privilégiés, en ignorance totale de la masse soldatesque.

L’auteur aime parler des commémorations ou vénérations, notamment en jardins de tombes, proches des églises orthodoxes, endroits qui peuvent être autant des pèlerinages ou des recueillements que des lieux de rencontre sournois, propices à toutes les malversations ou à l’imagination coupable et malfaisante.

L’auteur aime parler des magasins où l’on ne paye qu’en devises, et pas en roubles, où les clientèles sont triées sur le volet, surveillées et espionnées, où l’on trouve tout ce qui n’est pas découvrable ou cernable ailleurs, ce qui accentue les privilèges et rentes, étalés de la fin de la Nomenklatura aux inspirations Mafieuses contemporaines.

L’auteur, surtout, devient exceptionnel dans sa narration quand il met en place la rencontre, que la lectrice ou le lecteur attend pour son plus fort ravissement, entre Iratov et l’homoncule devenu jeune homme, double direct d’Iratov, où s’agglutinent toutes les possibilités : combat entre la jeunesse et la vie plus expérimentée, dualité sur la compagne d’Iratov qui retrouve avec l’homoncule – devenu beauté masculine incandescente – ce qu’elle a oublié de son Chéri initial…, explosion des réalités familiales, nécessités de faire les bilans de vie en n’omettant pas les erreurs et errements et en ne fuyant pas les responsabilités sachant que le jeune arrivant peut tout faire remémorer au vieil en puissance… et agrément de totalités de personnages dithyrambiques, drolatiques à souhait, et notamment la présence d’un coiffeur Grec, bien silencieux, mais pouvant se placer comme un réel et bel allumé…

Ce livre est pour moi un vrai coup de cœur et représente ce que j’affectionne plus que fortement dans la littérature : le plaisir d’une histoire ciselée et dynamisante, la profondeur d’une réflexion sociétale, la critique des convenances et des éléments parvenus et la présence omnipotente d’un humour sans concession et sauvage.

Là, en ce livre, j’ai été plus que servi.

Je vous invite à acheter ce livre pour les fêtes, à l’offrir pour vos vraies amies et vrais amis, celles et ceux qui savent rire d’un rire de qualité, exigeant et salvateur et qui apprécient la littérature intelligente et différente.

Merci, encore une fois, à Nadège Agullo et son équipe, pour son travail investi permettant de dénicher de telles pépites.

Éric

Blog Débredinages

 

L’Outil et les Papillons

Dmitri Lipskerov

Agullo Fiction

Agullo Éditions

Traduit du russe (bravo émérite encore à elle) par Raphaëlle Pache

22€

 

Ramuntcho de Pierre Loti

Lire Pierre Loti me ramène toujours aux découvertes, aux aventures, aux voyages, aux exaltations des sens.

Je l’avais lu en promenade, en les temples d’Angkor, en 2014 ; et il fut surtout un des rares occidentaux à raconter son passage en l’Ile de Pâques, avec une volonté marquée de tisser liens avec les autochtones et cerner les mystères des moais qui l’ont transporté, malgré une halte en Pacifique Sud, très courte…

J’ai eu le bonheur de pouvoir passer une semaine en cette île exceptionnelle, en 2008 ; et dans le petit musée d’Hanga-Roa, on peut dénicher le récit de Pierre Loti, en une édition locale, ce qui prouve que les Pascuans savent reconnaître celui qui s’est incliné face à la grandeur d’une civilisation inconnue et qui s’est considéré comme redevable et enrichi des différences, plutôt que se positionner comme un conquérant potentiel…

Ayant, pour raisons de santé (oui, Amie Lectrice et Ami Lecteur, cela fait un petit mois que vous ne me repérez plus en ce modeste blog…), été obligé à une convalescence d’ascèse, j’ai décidé de suivre les pas de Pierre Loti qui utilisait toujours les moments de contrainte personnelle pour écrire, réfléchir, raconter et lire…

Je me suis replongé dans la lecture de Ramuntcho, histoire vive et pénétrée de traditions colorées et qui fait que le héros éponyme symbolise, depuis plus d’un siècle, le Pays Basque, comme Tartarin la Provence…

Le fond de l’histoire peut sembler un brin désuet et vieillot, quoique ses réalités soient toujours effectives en de nombreux endroits de la planète, mais le style de l’auteur reste percutant, majeur et marquant, avec un flamboiement ciselé dans la narration de la nature et des escapades, qui contribue à ce que l’on s’imagine aisément suivre les pas des protagonistes, et une assurance récurrente dans la lecture, avec une langue magnifiée où chaque phrase devient un essor de théâtralité et de fougue, qui transporte.

Ramuntcho vit dans la Montagne du Pays-Basque, avec sa Maman, qui a réussi, à force de sagacité et d’abnégation, à racheter sa maison de famille et pouvoir ainsi montrer sa tête haute et fière, de celle qui possède son toit, au milieu d’un village où les secrets enfouis, les querelles intestines vivaces et transmises de génération en génération, ont toujours tendance à s’agglutiner. On ne sait que peu de chose sur le Père, mais il est patent qu’il n’est plus là.

Ramuntcho travaille comme contrebandier, entre douanes françaises et espagnoles et arpente toutes les nuits des sentiers compliqués, des pentes dangereuses, pour transporter de la marchandise et développer un réseau d’affaires parallèles, pour le compte de la palanquée qui lui a accordé sa confiance.

On réclame le silence, la discrétion, parfois l’on doit aussi endurer des tensions et coups de violence, mais être contrebandier au Pays Basque s’affecte comme une mission ancestrale, reconnue, et même valorisée, par le courage qu’elle nécessite, avec des dangers incessants de coup de chaud avec les autorités.

Ramuntcho retrouve surtout sa liberté, son indépendance, sa capacité à s’exprimer en jouant à la pelote Basque et il est apprécié fortement, car il sait virevolter, danser, sauter, faire preuve d’agilités pour exercer son art de la récupération et faire gagner son équipe.

Il aime ce moment intense sportif et artistique, surtout quand il est contemplé par Gatchutcha, sa promise, son élue, qu’il n’imagine pas autrement que future femme de sa vie…

Mais la mère de Gatchutcha n’a que du mépris pour la famille de Ramuntcho, à la fois pour des critères de classe (Ramuntcho ne possède rien ou presque) et par accumulations d’histoires, dont l’on ne connaîtra jamais la réalité effective, mais qui constituent une chape d’acier implacable, rendant impossible tout lien commun.

Les deux amoureux se rencontrent en cachette, se croisent au jeu de pelote, se font des promesses langoureuses et positives, mais ne dépassent jamais les champs de la camaraderie, car il est nécessaire, obligé et même impératif que l’on respecte scrupuleusement la soumission parentale.

Gatchutcha demande à Ramuntcho de prendre la nationalité Française, ce qui l’élèvera positivement pour l’appréciation de la famille de la jeune femme – ce sera déjà un premier pas – et Ramuntcho en prend acte, même si cette décision lui coûte car elle entraîne trois ans de service militaire et un éloignement du Pays Basque pendant la même période, laissant sa Maman esseulée, sa fiancée abandonnée et la clôture de ses retours financiers de contrebande qui apportaient le juste suffisant au logis.

Pendant ces funestes trois ans où Ramuntcho naviguera sur les mers, la mère de Gatchutcha présentera sa fille à un meilleur parti, que cette dernière refusera, par fidélité à son serment pour celui qu’elle aime, et elle sera donc transférée, sans vergogne, en un couvent…

Ramuntcho consacrera, à son retour, toute son énergie pour tenter de retrouver, et même d’enlever celle qu’il aime, mais le poids des certitudes, des traditions compactées et la force du religieux local l’obligeront à un autre choix, celui du départ et de l’exil, sa Maman venant, de plus, de rendre son dernier soupir.

Pierre Loti sait parler de la religion ; il aime les cérémoniaux d’encens et de chant, il apprécie la communion pour saluer une certaine force des esprits, mais il sait critiquer les intolérances, les morbidités et les enfermements vils de personnes sous influence ou sous contrainte qui détruisent des âmes.

Pierre Loti sait aussi signifier son respect pour l’ensemble des habitants qui considéreront qu’il vaut mieux s’échapper ou se placer en contrition plutôt que de tenter une certaine sorte de blasphème en voulant s’attaquer aux bigoteries et aux sacrements.

Pierre Loti sait que l’amour s’affiche comme l’essentialité de l’essor des âmes mais qu’il peut provoquer des douleurs indicibles dont les plaies peuvent ne jamais se refermer.

Et Pierre Loti sait rendre hommage à celles et ceux qui font vivre les fêtes de villages, les costumes chamarrés, les dynamiques collectives, comme on dit de nos jours, comme ces élévations par la pelote Basque ; il sait conter la beauté sauvage de paysages, que seuls les initiés connaissent, et qui renferment à la fois des désirs non assouvis, des déceptions réelles, des rancunes tenaces et des possibilités de conquête ou d’aventures uniques.

Un livre qu’il convient de relire avant de retrouver une promenade future en Euskadi.

Éric

Blog Débredinages

Ramuntcho

Pierre Loti

Livre retrouvé dans ma collection de livres dits de jeunesse, en bibliothèque verte, reliée par Brodard et Taupin, bien évidemment ; toute une époque…

Le lac salé de Pierre Benoît

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je sais que je vais me placer avec des répétitions, auprès de vous, et je fais appel à votre mansuétude pour tenter de me pardonner…

Non par esprit de provocation ou par défense des causes perdues ou inconséquentes, mais simplement par une nécessité personnelle d’aller puiser directement dans les textes et les écritures, pour alimenter mon opinion et ainsi organiser mon libre arbitre, je lis souvent des livres d’écrivains très en vogue, en leurs temps, mais qui ont du mal à survivre à un certain ostracisme qui les a frappés, du fait de leur rattachement à la liste des écrivains qui avaient cédé aux pratiques antipatriotiques pendant l’Occupation.

Pierre Benoît, disciple de Barrès et Maurras, est-fut de ceux-là.

Sa trop grande préciosité, son goût pour le dandysme, et parfois même pour une certaine pédanterie, lui ont fait préférer, non par désinvolture ou lâcheté, mais par esprit de confort et facilité vénale du bien vivre, les couverts de la Continentale et les invitations de confrères pangermanistes plutôt que rappeler en permanence la nécessité d’une liberté assouvie (que l’on retrouve en tous ses livres) et son esprit de concorde.

N’oublions pas néanmoins que le premier livre du Livre de Poche fut son œuvre de référence Koenigsmark, que l’on ne lit plus aujourd’hui, et qui se consacrait comme un classique de littérature ciselée, inventive, émotive et passionnelle, sorte de romantisme de nouvelle vague, puisant beaucoup dans Musset, revisité et mis en relief avec le contemporain.

Et vous ne pouvez visiter les ruines émerveillantes d’Angkor (je l’ai fait en 2014) sans relire Le Roi lépreux, en se rendant justement sur le site-hommage, terrasse, qui lui est dédié dans la Cité Khmère.

Le lac salé est un livre écrit de manière rayonnante : avec des phrases jamais maniérées, mais riches et enlevées, des sentiments jamais mièvres mais toujours exaltants, des profondeurs jamais sarcastiques ou caricaturales mais toujours assouvies, des ironies jamais de façade mais toujours cruelles et décapantes.

L’héroïne, Annabel, vient d’Irlande, l’Irlande catholique, celle qui recherche, en ce mitan du XIXème siècle qui précède la guerre de Sécession aux États-Unis, son indépendance de la Grande-Bretagne, et dont le père, décédé, a toujours appuyé la cause dite rebelle, pour permettre à l’île de prendre son destin en main.

Elle vit en une belle maison, avec des domestiques Noirs, qui sont en statut libre, et elle est conseillée et appuyée par le Père d’Exiles, un jésuite qui a pour mission d’évangéliser les tribus Indiennes, et qui le fait dans le respect de leurs traditions et sans jamais considérer que son dogme s’opèrera par la force ou une quelconque soumission ; il accepte tous les débats théologiques et imagine même une sorte de syncrétisme entre sa religion et les préceptes ancestraux de celles et ceux qu’il rencontre, notamment en Utah.

La maison est située près de Salt Lake City, ville édifiée par les Mormons, qui veulent organiser leurs espaces comme une nouvelle Jérusalem et qui considèrent leur nouvelle donne spirituelle comme un enjeu de pouvoir et de domination assumée.

L’armée Américaine s’est déployée, des combats ont eu lieu et un quasi pacte de non-agression s’est structuré : laisser les troupes prendre leurs terrains de conquête sur l’ouest des États et laisser faire les Mormons en leur ville, en s’assurant seulement qu’ils se cantonnent en leur Cité et n’imaginent pas la faire déborder…

Un pasteur de passage, aumônier dans l’armée Américaine, rencontre Annabel et son attirance pour elle n’est pas feinte, comme il est aussi troublé par la fille d’un des maîtres de la doctrine Mormone…

Le livre se construit, tout en tiroirs, avec des allers et retours récurrents entre :

  • l’amour positif, éclairé, d’une vie à organiser dans le respect mutuel, et l’amour soumis, hiérarchisé, comme chez les Mormons, avec des épouses figurées avec des numéros correspondant aux jours de la semaine où elles pourront partager la couche du Maître…
  • la rencontre très forte et marquante du Père d’Exiles avec les Indiens – où il leur reprochera l’assassinat de soldats considérés comme des colonisateurs, mais qui acceptera son sort quand ces mêmes Indiens lui reprocheront d’avoir fait un rapport aux autorités qui aura provoqué le massacre de tribus, en représailles – et la vision de Mormons qui placent les Noirs comme des objets et des meubles, qui les assujettissent comme des biens sur lesquels on marquerait la propriété, comme feu le Code Noir terrifiant…
  • la facilité d’accepter son sort, fusse-t-il lié à des erreurs de choix ou d’interprétations et la capacité à se rebeller quand la trahison est utilisée et que ni le temps, ni les événements, ne sauraient pardonner.
  • la dynamique racontée, en une plume avide, de natures sauvages et désertiques, emplies d’une faune ornithologique exceptionnelle et la fadeur de villes construites sans âme et sans relief, avec juste la présence majeure, lourde et oppressive de bâtiments répétés, qui structureraient une autorité qui serait indépassable…

Je vous laisse lire Pierre Benoît, qui peut vous apparaître pompier à la première salve de lecture, mais qui vous saisira par un emploi façonné de la langue, et surtout par une énergie de ressources vives qui parsèment ses personnages toujours volontaires, aiguisés, mais qui vivent souvent des moments rudes et tendus qu’ils affronteront pour des conclusions souvent compliquées…

Une œuvre rare, comme un bon vin en bouche ; allez comme un Condrieu avec un fromage frais du pays d’Ampuis.

Éric

Blog Débredinages

Le lac salé

Pierre Benoît

Le Livre de Poche, édition de 1969 ; trouvée chez un bouquiniste pour 3€

La dame blanche des Habsbourg de Paul Morand

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Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous le savez, en me suivant en cet humble blog, je suis passionné de lectures d’auteurs souvent contestés, à la morale ou au parcours pas forcément reluisants, mais qui n’ont jamais créé d’indifférences…

Paul Morand avait bien ri quand Arletty, lors de son procès, juste au moment de la Libération, avait déclaré au Président du Tribunal, en réponse à sa question sur « comment elle se portait », « qu’elle n’était pas très résistante… ».

Paul Morand était à la fois écrivain de talent et diplomate et il souhaitait continuer à poursuivre sa carrière, quelles que soient les circonstances…

De la Roumanie où il se trouvait en 1940, où il alliait frasques et combines, en même temps qu’il représentait la France, il trouva plutôt intéressant de se rendre à Vichy, de marquer allégeance à Jean Jardin, l’éminence grise de Laval, et servir l’État Français, lui qui rêvait d’une Europe nouvelle, même s’il n’en a jamais souhaité de contours dictatoriaux ou déshumanisés.

Il se retrouva affecté en  Suisse, pays neutre pendant le conflit, et il put continuer à mener sa plume et rester sur place, notamment dès la publication de la liste des écrivains inciviques en laquelle il figurait bien nettement, dès 1944.

L’homme était un dandy et un intellectuel brillant, mais sa carrière et sa position lui importaient plus que la rigueur morale ou les principes éthiques. Sans lui accorder de circonstance atténuante particulière, car il s’est mis en retrait quand tant d’autres risquaient leur vie, il a toujours conservé les amitiés qu’il avait contractées et a toujours défendu celles et ceux en qui il était redevable, sans pour cela avoir le courage d’affronter la justice post Libération, préférant les hôtels de Berne et la fortune de ses conquêtes aristocratiques récurrentes…

J’ose cependant apprécier sa plume que je trouve exceptionnelle, car il écrit avec verve, chatoiement et précision, se plaçant toujours en érudition, en mêlant la Grande Histoire avec les petits moments de vie et en ayant la capacité de décrire le réel en le romançant à satiété.

J’ai déniché en un bouquiniste de Saint-Raphaël, proche de la gare de Valescure, un livre de 1963 du club de la femme, illustré d’un cahier sur l’auteur et sur son œuvre, relié en pleine toile, pour la somme modique d’un euro, et j’ai pénétré avec plaisir un roman qui décrit toute la dynastie des Habsbourg, en évoquant des faits, en intégrant le réel effectif, mais en ouvrant des pistes pour tous les imaginaires.

L’auteur avait décidé d’écrire ce livre pour que le lecteur contemple « de belles ruines, au bord de l’orient de l’Europe, à la frontière d’une civilisation millénaire ».

Il rajoutait que personne ne pouvait imaginer ce que pouvait être la Vienne Impériale ni repérer « comment tant de pays vivaient sous un seul prince »…

La Dame Blanche est bien la maison d’Autriche qui paya du prix du sang ses fiertés implacables.

Paul Morand aime évoquer que l’amour a fait parfois perdre des raisons et rationalités aux Habsbourg mais qu’ils ont toujours récupéré en territoires… ; il n’est pas possible de tenter de puiser des anecdotes croustillantes, la cour d’Autriche édifie le mariage avec une morale janséniste avec les principes édictés d’union dans l’honneur, quasiment sanctifiée…

Les Habsbourg se devaient d’être Impériaux et mariés et appréciaient un mélange de solitude et de bals rares.

La Vienne de ces époques était bigarrée avec des palais à cent serviteurs qui baisaient la main de leurs maîtres (Küss die Hände) avec des jardiniers tchèques, des caméristes dalmates, des précepteurs triestins, des pâtissiers transylvains et des marmitons hongrois…

Et Paul Morand, qui s’y connaissait en stratégie des alliances, aime préciser qu’ils furent internationaux trop tôt, avant la création de l’Europe, et nationaux trop tard, après l’Anschluss… Mais Metternich disait aussi que le « vrai chef d’œuvre est de durer » et les Habsbourg ont duré plus de mille ans…

Paul Morand narre le destin de François II, qui fut le beau-père de Napoléon, quand il épousa Marie-Louise. Pendant les Cent Jours Napoléon pensait avoir joué les Habsbourg, il sera joué par eux.

François II tiendra Marie-Louise et le Roi de Rome et ne les lâchera pas. Borné et retors, perceur de dossiers, il réussit cependant à éviter des banqueroutes récurrentes et à héberger près de quatre cent cinquante personnages et leurs suites au congrès-gala de la paix de 1814/1815, en consacrant  l’hospitalité Autrichienne et ses féeries.

Même si Marie-Louise ne parla de Louis XVI qu’en évoquant « notre malheureux oncle », elle ne déjuge pas cependant son époux Napoléon, et quand son père François II retire son accord d’avec la France, et fait la guerre contre la France, en 1814, elle précise à son Cher Papa « qu’il n’en tirera aucun profit… ».  Il reste qu’elle ne répondra jamais aux lettres enflammées que Napoléon lui enverra d’exil et elle l’oubliera avec un prince qui la battait…

Napoléon réserve au Roi de Rome la moitié de l’Europe, de Séville à l’Illyrie, en 1811 et dix ans plus tard, à Longwood, sur Sainte-Hélène, il lui lègue sa seule maison d’Ajaccio… Le Roi de Rome, devenu Duc de Reichstadt n’en verra jamais la couleur. Fils de monstre sacré, il ne devait rien lui laisser de son péché originel, un péché qui ne pardonne pas. L’Aiglon a eu une vie courte et triste, sans amour, et on le traitait en prisonnier d’État. Seule l’archiduchesse Sophie lui donnera quelques gages d’apaisement et de tendresse.

Morand, toujours avec son sens de la formule, déclama que Napoléon II aura pu nous épargner Napoléon III, et que son masque mortuaire ressemblait à s’y méprendre à Napoléon au Pont d’Arcole…

Selon Morand, ce n’était pas une idée de fou ni d’imbécile que de vouloir barrer la route aux Etats-Unis sur leur propre continent car profiter, si l’on peut dire, de la guerre de Sécession, pour refaire dans le nouveau monde une sorte d’empire latin, sous l’égide conjointe de la France et de l’Espagne pouvait même être consacré, comme une idée profonde.

François-Joseph n’appréciait pas Maximilien et a accepté d’éloigner son frère mal aimé à la condition qu’il renonçât à tous ses droits sur la couronne d’Autriche, ce que Maximilien accepta, obtenant ainsi un appui pour rejoindre un corps expéditionnaire au Mexique, à la grande joie de son épouse Charlotte, malgré la défection de Napoléon III qui avait pourtant tout fait pour concrétiser ce projet, en assurant de son permanent appui Maximilien.

Bazaine sur place, homme de lige de Napoléon III, n’a jamais été loyal avec Maximilien et n’a rien fait pour empêcher son exécution, Charlotte déjà partie et sombrant dans une folie de persécution et empreinte d’oublis. Et l’on dit encore aujourd’hui qu’une armée Mexicaine n’a aucun sens, alors qu’elle a pu battre une armée de Napoléon III…

François Joseph a toujours été jeune mais imperméable aux idées modernes, il transcendait son autorité uniquement par les bals de la cour en prenant un temps récurrent pour valider les présents, qui passaient un examen avec le « hoffähig », qui s’assurait de la nécessité d’être bien né et de forte empreinte catholique.

Il ne souhaitait rien de moins que d’être intronisé à Prague, Budapest et Vienne pour slaviser la monarchie, trop magyarisée selon lui.

L’archiduc Rodolphe a été immortalisé par Mayerling, et ce colonel de vingt ans avait besoin d’embardées en amour, en se détruisant tout en détruisant les autres ; il fut un « Philippe Egalité qui devait voter sa propre mort », selon Morand.

Un livre précieux, rare et captivant, mais il vous faut accepter d’intégrer un style maniéré et parfois pompier, qui renferme cependant une très vive poésie.

Eric

Blog Débredinages

La dame blanche des Habsbourg

Paul Morand

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Les 500 millions de la Bégum

 

Grâce soit rendue, encore une fois, aux bouquinistes de la place Jean Macé, de Lyon 7ème, qui, chaque premier dimanche du mois, nous présentent des pépites et raretés.

En juillet dernier, j’ai déniché un exemplaire de 1966, en collection du Livre de Poche, reprenant les illustrations originales de Benett pour la collection Hetzel, d’un livre de Jules Verne, que je n’avais pas encore lu, et qui m’a tenu en intérêt, surtout quand on l’affecte en l’historique de sa sortie, en 1879.

La Bégum, veuve de Rajah, avait épousé un Français devenu capitaine instructeur de l’armée Indienne, puis citoyen Britannique ; ils ont eu un enfant qui mourut en 1869 ; la société Trollop, Smith and Co s’est donnée comme mission essentielle de rechercher les héritiers de la Bégum, ce qui permit au docteur Sarrazin, hygiéniste, de bénéficier, pour sa plus grande surprise, d’une somme de 527 millions de francs, soit un coup de fortune prodigieux…

Mais le Professeur Schultze, d’Iena, conteste cet héritage exclusif et produit une attestation prouvant qu’il est le petit-fils de la sœur aînée du capitaine instructeur de l’armée Indienne…

La société Trollop propose une transaction aux deux héritiers qui s’emparent d’une somme rondelette pour tout un chacun.

Ainsi démarre le roman…

Nous sommes en 1879, et la douleur des Provinces perdues, comme de l’occupation Prussienne, et la défaite de la guerre de 1870/1871, résonnent fortement dans l’inconscient national.

Jules Verne, en Républicain volontaire, souhaite mettre sa plume au diapason d’idéaux nationalistes, même s’il restera toujours opposé à la force et aux instincts grégaires et belliqueux, pendant toute sa vie.

Le Docteur Sarrazin désire que tout son héritage soit consacré à l’édification d’une Ville nouvelle qui réfuterait les conditions d’hygiène déplorables des Urbanités de son époque, avec une absence d’air et de lumière ;  il souhaite tracer le plan d’une cité modèle fondée sur des rigueurs scientifiques.

Et cette ville s’appellera France-Ville, Cité du bien-être.

Le Docteur a un fils, Octave, plutôt peu porté sur les études et soutenu en permanence par Marcel, son condisciple, orphelin Alsacien, qui a tenu, bien que très jeune, à participer aux combats pour le maintien national de sa Province natale dans le giron Français et qui s’affecte comme quasiment le fils adoptif de la famille.

Marcel semble aussi très épris de Jeanne, la fille du Docteur.

Cinq ans ont passé et France-Ville a pris place dans l’Oregon, sur la côte ouest Américaine et les personnes qui présentent « de bonnes références » et qui peuvent exercer « une profession utile », en s’engageant à observer les lois de la ville se trouvent accueillies ; tous les bâtiments ont été édifiés avec luxe, entente et convenance hygiénique, en insistant sur la propreté permanente chargée de détruire les miasmes, avec une centralisation des égouts et la présence d’une eau récurrente.

Le Professeur Schultze a, lui, investi toute sa fortune léguée pour la construction d’une cité de l’acier, une Oberland, « aux coups sourds du marteau-pilon et des détonations étouffées de la poudre » et la cité de l’acier se situe à quelques encablures de France-Ville…

Ce roman peut apparaître ingénu et un brin caricatural, car bien évidemment le Bon est caractérisé par le Docteur Sarrazin, Français scientifique, généreux et ouvert au Monde.

Il se pose en créateur d’une société progressiste et épanouissante.

Verne intègre ici les principes qui ont guidé ceux que l’on a dénommé, souvent avec indélicatesse ou volonté péjorative, « les socialistes utopistes », qui rêvaient d’une cité idéale où le travail, la culture, les valeurs financières seraient mutualisées pour un partage harmonieux des compétences et connaissances.

Les phalanstères, les idées de Fourier ou Saint-Simon, la création de New Lanark en Écosse par Robert Owen, ont certainement inspiré Verne qui se place dans le sillage des hygiénistes qui connaissaient les ravages causés par les pandémies alimentées par l’absence d’air, de lumière et d’eau potable.

Et le méchant Allemand est bien Prussien, le Professeur Schultze, qui se cantonne en un belliciste, qui ne pense qu’à la production industrielle, à la capacité à armer et à dominer par la force, et pour lequel la science ne peut qu’être qu’au service de la puissance.

Marcel va s’infiltrer en cet Oberland et prendre le temps de se faire reconnaître et apprécier, puisque sa maîtrise de l’Allemand est évidente, dans tous les corps de métier, en grimpant rapidement toutes les hiérarchies, pour devenir un conseiller de Schultze, dont il devine les intentions d’autoritarisme et de dictature pour anéantir France-Ville…

Mais le roman doit surtout être lu, avec avidité, pour plusieurs essentialités :

  • La comparaison, peu flatteuse, des assureurs Britanniques, qui recherchent surtout à ne jamais dire les choses de la même façon à leurs interlocuteurs, et où « le diviser pour régner » devient une règle d’organisation ; en ce sens Verne nous alerte sur les dissimulations et les décisions qui s’affectent sur le seul angle de l’apanage financier.
  • L’évocation admirable du jeune Carl qui travaille dans le puits Albrecht, pour faire vivre sa Maman, alors qu’il est encore enfant et qui s’attache à faire des études en son sous-sol pour tenter d’élever sa condition. Cet enfant prodigue, auquel un malheur arrêtera les prétentions et envies, illustre les habitudes de Verne de stopper le travail chez l’enfant et la nécessité de pousser l’instruction et la connaissance. On retrouve ici les thématiques qu’il a orchestrées dans Fils d’Irlande, dans le droit fil de Dickens qu’il admirait, alors qu’il détestait Zola…
  • La présence de serviteurs zélés, Arminius et Sigimer, prêts à mourir pour leur maître et qui œuvrent sans moralité et sans se poser de questions, ce qui permet à Verne de rappeler à son lecteur, et notamment à son jeune lecteur, l’importance majeure du libre arbitre et de l’émancipation pour ne jamais vivre en devant quoi que ce soit à quiconque.
  • La primauté de la rigueur scientifique, car il n’est pas envisageable que le pire advienne et que le méchant triomphe, et s’il n’aboutira pas à ses fins, c’est surtout parce qu’il lui manque la cohérence d’analyse, la relecture de ses perceptions, et qu’il consacre un amateurisme sûr de lui alors que la science demande modestie et expérimentation.

Ce livre se lit avec plaisir, en le replaçant dans son contexte historique, même si l’on doit accepter des raccourcis, des facilités dans les caractères des personnages, des évidences trop directes sur le parti du Bien et le parti du Mal et une certaine tendance à considérer celui que l’on doit combattre comme une personne sans vergogne, sans état d’âme, sans compromis et sans humanité.

On préfère le Capitaine Némo en toutes ces acceptions et diversités, car il est mieux de choisir la complexité que le jugement de valeur.

Amitiés vives.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Les 500 millions de la Bégum

Jules Verne

3en collection de poche de 1966, chez les bouquinistes de Jean Macé, à Lyon

 

 

 

malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xerxenesky

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais déjà été plus qu’emporté par les deux livres précédents de l’auteur que j’avais lus, relus et offerts souvent : Avaler du sable et F, du fait à la fois de leurs inspirations cinématographiées, où l’on vit la narration comme une projection effective, et de leurs réparties culturelles récurrentes qui donnent envie d’aller plus loin et de suivre les pas d’Antônio Xerxenesky, car la lecture se jalonne de références artistiques aiguisées qui ouvrent des portes nouvelles pour prolonger notre promenade littéraire.

J’avais avec moi, depuis le mois de mars, son dernier opus et je me le suis réservé pour cette récente période de vacances, où je peux m’ « enlivrer » à satiété…

J’ai retrouvé la force attractive de l’auteur, car quand on pénètre ce roman, on ne lâche plus, il est haletant et émotionnel, invitant pour une réflexion sur nos croyances, nos limites et nos possibles dépassements ou insuffisances, interrogateur sur notre capacité à nous émanciper ou à suivre les mouvements, à considérer que nos vécus nous construisent plus que nous les construisons…

Alina vit à Sao Paulo, ville qu’elle a choisie pour étudier et vivre plus intensément.

Elle travaille en une société où ses compétences informatiques pour la réalisation de vidéos publicitaires trouvent leur emploi, mais elle s’y ennuie plus que fortement, même si ses missions autonomes lui permettent l’évasion de celle qui peut vivre professionnellement avec un casque en côtoyant le minimum de collègues…

Elle est passionnée de films d’horreur, qu’elle ne visionne pas en voyeurisme, mais en analyste qui sait déceler l’esthétique rendue par les réalisations et qui aime transmettre ses perceptions des paraboles entre la noirceur incisive de l’écran et les réalités quotidiennes du Brésil ou du Monde contemporain.

Elle a souhaité illustrer ses études historiques comme sur les religions, de thématiques originales en effectuant des recherches poussées sur les ésotérismes ou paganismes qui se sont activés depuis des lustres et qui occupent le champ du gothisme ou du satanisme, notamment…

Elle ne peut oublier la dernière communication qu’elle a eue avec son frère, qui semblait heureux en son kibboutz exploité, et qui est décédé accidentellement beaucoup trop jeune.

Les ombres potentiellement maléfiques qui semblent se coller à Alina, et qui l’effraient autant qu’elle désire les affronter, peuvent avoir pris place suite à cet événement douloureux, et cependant leur présence régulière et permanente forme une sorte de harcèlement entêtant et hantant qui met à mal ses journées et nuits, même si cela lui arrive de foncer dans des fêtes de jeunesse et de s’oublier alors, avec tous les excès d’alcool et de drogue que l’on peut y puiser…

Alina est jointe par la police pour tenter de déchiffrer, du fait de ses études universitaires poussées, des inscriptions triangulaires étranges retrouvées chez une personne, qui en était recouverte, et qui visiblement avait vécu une absolue transe en s’y perdant totalement.

La police cherche à mettre la main sur les porteurs de tels agissements et Alina communique à la fois ses perceptions mais désire aussi développer sa propre enquête.

Le livre n’est pas un roman noir, mais il sait intégrer la montée des tensions, le sens du suspense narratif et les chausses trappe.

Le livre n’est pas un roman d’anticipation, mais il sait interroger sur nos destins collectifs, sur le besoin ou non de se confier aux forces des esprits pour se pencher sur le passé, pour anticiper nos prises de décision à venir, ou pour tout simplement nous adonner aux introspections.

Surtout comme toute science dite fictive il ne juge pas et n’interpelle pas sur un avenir potentiellement meilleur, mais il agglutine des pistes pour que l’on détermine ce qui peut nous aider ou pas et tracer ainsi sa propre route.

Le livre n’est pas un roman sociétal et pourtant il sait conjuguer avec maîtrise la panorama de la jeunesse qui se cherche de Sao Paulo, où se jouxtent différents milieux.

La réalité urbaine de la ville, magnifiée par des trajets en transport en commun ou des promenades plus ou moins obligées en taxi (toujours avec le même chauffeur), font de la Cité un acteur à part entière du roman qui interroge sur les incommunicabilités et sur les faux semblant, en sacralisant notamment le personnage de Fàbio, comme l’ami sur qui l’on peut compter, mais aussi mauvais génie possible ou tout simplement personnalité indétectable qui attire et révulse…

Le livre se place comme un condensé réussi de toutes ces formes littéraires et crée sa propre mouvance inspiratrice ; je ne serai jamais un classificateur et déteste les pré-carrés où l’on veut parfois cantonner et affecter les artistes, mais je reconnais à l’auteur sa fougue de romancier visuel, car chaque chapitre constitue un scénario ou un story-board structuré, et de romancier de sonorités, car les interpellations qu’il suscite en fréquence nous questionnent et développent une vivacité rare.

Un roman de tonicités cinéphiliques, si je me livrais au résumé occasionnel, sans vouloir du tout être réducteur.

Je vous invite ardemment à intégrer les univers de l’auteur et à vous laisser porter par les flux et reflux du jour et de la nuit ; ce roman a été mon vrai coup de cœur de l’été et de l’année et – même si je n’ai jamais caché ma reconnaissance pour les éditions Asphalte pour son travail – je ne place aucunement cette offrande qualitative comme une quelconque allégeance, mais comme une réalité d’un livre qui fait partie du littéraire moderne, différent, et donc à découvrir instamment.

Et je termine cette chronique par une anecdote plus personnelle.

En 1986, à Lyon, sur feu quai Achille Lignon, j’avais vu en concert Serge Gainsbourg, et ce moment restera gravé en ma mémoire.

Le Grand Serge avait arrêté de chanter et avait lu quelques morceaux choisis des Contes « dits » extraordinaires d’Edgar Allan Poe, traduits par Baudelaire, qui connaissait (selon Gainsbourg) mal l’Anglais-Américain, pourtant… Il nous incitait à lire ces Contes qu’il désigna comme « simplement superbes ! ». Je suivis ces pas et offre souvent ces Contes, en cette seule indépassable traduction, à mes amies et amis.

Et le livre d’Antônio Xerxenesky se poursuit par une intégration d’un morceau, lui-aussi choisi, de Thomas de Quincey (dont seule l’attractivité à l’opium m’était connue), traduit par Baudelaire ; vous imaginez aisément ce que je vais lire prochainement…

Éric

Blog Débredinages

malgré tout la nuit tombe

Antônio Xerxenesky

Traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Éditions

20€

 

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