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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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D’exil et de chair d’Anne-Catherine Blanc

Parler et écrire sur l’indicible ou sur l’enfoui ne représente jamais une chose aisée. On peut facilement tomber dans la mièvrerie ou dans la litanie des bons sentiments de celles et ceux qui se morfondent en se désolant des réalités ambiantes… mais qui n’agiront jamais pour que les choses puissent changer en mieux…

Pour Anne-Catherine Blanc cette gageure se repère plus qu’atteinte puisqu’elle réussit à exprimer le réel le plus rude en témoignant une empathie permanente pour ses personnages tout en clamant la volonté d’un regard positif, précis, qui se transformerait si ce n’est en compassion, tout du moins en accompagnement solidaire.

Elle ouvre ce regard nécessaire vers celles et ceux qui ont quitté leurs terres du fait de la guerre, des souffrances, des manques de reconnaissance, des réalités économiques insupportables et qui ne peuvent jamais être perçus comme des citoyens du Monde, mais simplement comme des gens d’ailleurs, que l’on croise ou que l’on dénigre, mais que l’on ne rencontre pas vraiment pour les découvrir…

Brassens chantait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » avec raison puisque comme le dit son disciple Maxime Le Forestier « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher… »…

Il reste que l’appartenance à un territoire fermé se place comme une réalité assez ancrée et si personne ne considèrera que l’on ne puisse pas s’attacher à des ou ses racines, l’enrichissement par la différence doit toujours prendre le pas sur le repli primaire sur soi et sur l’absence de geste fraternel envers celle ou celui qui vient d’ailleurs parce qu’il n’a pu faire autrement…

Anne-Catherine cherche en ce livre à tenter de sauver les migrants « du deuxième exil, le plus terrible, celui de l’oubli » et d’ailleurs le terme d’exilés s’analyse comme beaucoup plus juste que celui de migrants, puisque l’on s’exile par obligation alors que l’on peut parfois migrer par choix, mais l’on sait que les mots employés se veulent apaisants et politiquement corrects et qu’il est plus simple de se positionner en appui pour « des camps de migrants » forcément temporaires… que de se dire que les exilés doivent prendre place en nos réalités et qu’ils y apporteront leurs concours pour le grand bénéfice « de l’entraide et des croisements » comme le disait le regretté Prix Nobel Georges Charpak, Prix Nobel pour la France, alors qu’il venait d’une famille d’exil…

Comme un opus à tiroirs où s’enchevêtrent les réalités et destins de personnages qui s’entremêlent, Anne-Catherine nous conte les vécus de Mamadou Diamé, obligé de s’engager dans l’armée Française, en tant que tirailleur Sénégalais, puisque s’il n’avait pas fait ce pas là, il aurait été mis face à ses responsabilités pour son village ou sa famille, car les recruteurs coloniaux recherchaient des valides costauds et qu’il en faisait partie et qu’il convenait que chaque localité apporte son tribu à ce qui se préparait en métropole… de Soledad Juarez, dont le mari vient d’être assassiné sauvagement devant les yeux de son fils en pleine Catalogne Républicaine et qui quitte son pays de peur que celui, riche et bien-pensant, propriétaire et fier de lui, commanditaire au moins par collatéralité du meurtre de son mari ne cherche à lui imposer de devenir sa femme et ainsi de trahir les idéaux de son aimé… et d’ Issa Diamé, qui cherche à fuir son Sénégal sans repères suffisants et qui rêve de découvrir et pourquoi pas de conquérir « Londres », dont il a détaché quelques pages de magazine et dont il se repaît souvent pour y puiser la force de partir et l’espoir aussi plus ou moins conscient d’un monde plus porteur…

Ce livre écrit avec tact, avec un style incisif choisi et pénétrant, nous conduit, au fil des différents chapitres, qui parfois et souvent se croisent et s’influencent, à suivre le parcours de trois personnages, dans leurs quêtes désespérées d’un meilleur à venir et dans leurs tensions, contraintes et périodes rudes et insupportées :

  • Mamadou se retrouvera dans un camp à Rivesaltes, en 1938, destiné à parquer les réfugiés du Franquisme et que le Front Populaire devait accueillir en « frères républicains » mais qu’il encerclera, en attendant de voir comment l’Europe évoluera…, alors que l’on savait déjà que la légion Condor testait les armes Nazies et que les impitoyables réalités à venir prenaient déjà corps et cœur, dans le sang, et que Picasso pour l’exposition internationale de 37 avait déjà tout dit avec Guernica… Blum regrettera « ce pacifisme de la lâcheté » et la non intervention solidaire en Espagne, mais comme il l’a dit dans ses mémoires « déjà que l’on me reprochait d’être juif… »…
  • Mamadou se demande ce qu’il fait vraiment sur ce site et s’il accomplit sa besogne de rappel à l’ordre par la force si cela est nécessaire, il ne cerne pas ce que signifie sa mission, si ce n’est qu’il croise un homme de cuisine apaisant et ouvert et un responsable militaire inconséquent et toujours heureux de son piètre pouvoir…
  • Quand il rencontre Soledad, transie de froid en ce camp ouvert aux quatre vents, dont on ne peut se dépêtrer, il lui donne un café qui réchauffera temporairement son cœur et il lui apportera petits sucres et lait pour accompagner le quotidien sinistre qu’elle essaie de rendre acceptable pour son fils Jacinto…
  • Et Issa traversera toutes les péripéties les plus effroyables, entre chavirage de pirogue au large de la Mauritanie et esclavage dit moderne dans une compagnie pétrolière en Libye, pour tenter de joindre sa quête d’Europe et pouvoir ainsi structurer sa vie pour laquelle il ne repère aucun salut et aucun espoir…

Comme dans la vraie vie, on rencontre dans ce livre, prenant et maîtrisé, des personnages sans vergogne comme ce militaire nazi qui voudrait qu’on lui « cède » les Tirailleurs Sénégalais après l’armistice de 1940, comme ce sbire du propriétaire terrien de Catalogne prêt à toutes les lâchetés pour servir en se disant que cela lui procurera une reconnaissance milicienne…, comme ces hommes de l’ordre au Maroc qui effraient les candidats à l’exil pour les ramener sur les eaux territoriales de Mauritanie, car s’ils tombent dans ces eaux-là, ce ne serait plus de leur ressort d’avoir la bonté de les « récupérer »…

Mais on rencontre aussi des hommes et femmes de courage et de dignité comme ce militaire qui ne trahira pas ses hommes tirailleurs et qui se dévoue avec conviction, comme ce vieillard en Mauritanie qui recueille Issa éploré et blessé et lui assure la survie minimale, comme cet ami d’Issa qui lui fera découvrir le camp de Rivesaltes sur les traces du passé, peut-être même familial qui sait… et comme ce dessinateur Catalan qui fait le portrait de ses compagnons d’infortune dans le camps de Rivesaltes et qui remettra à Mamadou son effigie, qu’il conservera précieusement toute sa vie durant…

Il vous faut lire ce livre admirable dans sa sonorité car il clame et décrit le réel pour mieux accompagner et célébrer le geste solidaire salvateur, car il évoque des personnages entiers qui ne se morfondent jamais et qui essaient simplement de se tenir dignes et d’avancer et il place surtout un lien indéfectible, sous forme de passerelles récurrentes, entre exilés, car Mamadou, Soledad et Issa, dans leurs destins croisés et différenciés, donnent aussi naissance à d’autres fougues, fugues et envies comme à d’autres destins, qui seuls permettent au monde de s’ouvrir, de s’émanciper et donc de s’enrichir…

Et comme le disait le Père Delorme au moment de la marche des Minguettes en 1983, « le monde c’est comme une mobylette, il n’avance bien qu’avec du vrai mélange » !

Merci à Anne-Catherine pour cette ode solidaire en ce début d’année où mon vœu se placera, en ses traces, pour que l’on puisse découvrir l’autre, apprendre de lui et construire ensemble avec l’assurance de vivre une expérience porteuse et mobilisatrice.

Un vrai beau livre et un espoir de ne pas oublier les exilés !

 

Éric

Blog Débredinages

 

D’exil et de chair

Anne-Catherine Blanc

Les Éditions Mutine

18€

Pour aller plus loin, allez faire un tour, ou plus, sur le blog inspirant et toujours « recenseur de pépites » de mon ami Yves, appelé Lyvres, et lisez sa chronique sur le même livre d’Anne-Catherine Blanc, notamment, dont voici le lien : http://www.lyvres.fr/2017/12/d-exil-et-de-chair.html

Et j’irai apporter quelques fleurs au mémorial de Chasselay, prochainement, proche de chez moi et en pensant fort à Anne-Catherine et notamment au personnage de Mamadou !

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La Miraculée par Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous souhaite une belle année 2018, apaisante pour vous et les vôtres et pour ainsi penser aux essentiels, dynamisante pour éclore vos projets et envies et gratifiante pour que l’on reconnaisse vos engagements et talents inspirants.

J’adresse tous mes vœux fraternels et affectifs à Ma Très Chère Amie, Annette Lellouche, auteure toujours volontariste et réflexive, qui associe, en ses livres, la précision narrative avec une tonalité empathique et bienveillante qui n’exclura jamais sa capacité à dire ce qu’elle ressent et pense, quelles qu’en soient les conséquences, car la vie est aussi faite de choix, de décisions, qui façonnent notre force à surnager en nos troubles vécus et à marquer nos différences !

Je viens de lire et de relire son dernier opus, qui s’affiche comme un vrai roman naturaliste ou comme un récit de vie, mais qui se place surtout comme une ode à la résilience, à la volonté indéfectible et permanente de combativité et de courage face aux éléments de noirceur ou aux difficultés qui s’amoncellent… et comme un hommage à la vraie amitié, celle qui partage les liens et ouvre les communications, qui jamais ne juge et toujours appuie ou renforce les fidélités.

Je savais qu’Annette avait vécu de longs moments d’immobilisation et de tension les mois passés, mais je n’avais pas pris le soin d’aller plus loin ou en profondeur… pour connaître le sens de son vécu rude et de lui témoigner ainsi une affection continuelle et directe ; je ne vais pas, car ce serait contraire à nos forces amicales, solliciter une sorte de pseudo-pardon pour mon relatif éloignement, par cette chronique, car je veux parler de son livre percutant, écrit avec une plume acérée et précise, mais je me permets tout de même de dire à Annette que même si j’ai pas assez cerné ce qu’elle vivait en douleurs, j’étais présent, avec elle, par la force des esprits d’amitié qui nous anime.

Cette amitié s’étire depuis plus de 5 ans, lorsque nous nous sommes rencontrés et plus qu’appréciés au détour d’une chronique dans un blog collectif d’une belle aventure appelée « Les 8 plumes » où je commentais le récit de Marguerite Duras sur ses entretiens avec François Mitterrand, et où Annette plaça un commentaire, en lien avec un livre puissant qu’elle venait d’écrire « retourne de là où tu viens » et qui marquait un sens aigu à ne jamais accepter les enfermements et les replis et ainsi affirmer nos authenticités avec la seule réalité qui nécessite une inflexibilité totale : le refus de se laisser abaisser et de perdre sa dignité !

Je retrouve dans La Miraculée la percussion du livre qui fut le prélude à nos débats et rencontres.

Annette décrit ce qui lui survint la nuit du 4 octobre 2016. Oiseau nocturne et noctambule qui se déplace sans heurs et sans bruit, Annette a l’habitude d’aimer contempler les lumières et les senteurs, quand nos réalités puisent un sommeil profond, et elle ne se lève pas par contrainte, mais par élan, par goût et pour profiter de moments qui lui appartiennent et qui la retiennent.

Je connais sa délicieuse maison et ses jardins envoûtants et elle et son mari, Paul, que je salue, constituent des ferments de gentillesse et de délicatesse ; les invitations partagées renferment une ouverture aux débats et un plaisir de retrouvailles.

L’on ne pouvait éviter son escalier stylisé et monumental, tout en arpentage italianisant, mais sans rampe, car elle défigurerait son intégration spatiale et son élancement propice à toutes les légèretés, aux envols et aux rêveries, rassemblant ainsi toutes les captations des imaginaires d’Annette.

En cette nuit où les habitudes qu’Annette prenait pour déambuler silencieusement et sans lumière, pour ne créer aucune perturbation, auront peut-être pu fugacement s’oublier, elle fit une chute très lourde qui lui fit perdre connaissance et la fracassa. Elle remercie simplement, toujours avec sa douceur habituelle, une sculpture, qui chavira sous l’onde de choc de la chute effrénée et qui ainsi réveilla son mari qui put donner l’alerte… Car Annette avait perdu connaissance et perdait son sang…

Le livre d’Annette évoque ses combats, ses douleurs, ses détestations, mais aussi ses reconnaissances comme ses volontés de reconstruction ; elle décrit toutes ses réalités, non comme un témoignage exutoire, mais comme le récit d’une force fière qui se sent responsable de ce qui est arrivé mais se refuse explicitement de s’abandonner au désespoir ou à l’inéluctable, pour donner corps et cœur à la nécessité d’engager un combat pour se reconstituer et montrer que la vie peut repartir par-delà toutes les obscurités.

Elle crie l’absolue promiscuité des services d’urgence où les patients attendent, sur leurs brancards mièvres, de connaître quand aurait lieu leur prise en charge, même si elle est consciente de la volonté des personnels de gérer au mieux toutes les réalités auxquelles ils doivent faire face.

Elle crie, avec la détresse de l’infortunée qui attend d’être écoutée, qu’elle ne veut pas être placée avec un numéro d’ordre, alors que la douleur s’affiche au milieu de pertes de connaissance et d’une fatigue installée consécutive à la chute qui la laisse avec un bras en miettes, des côtes touchées et des hémorragies pénalisantes et que son cas nécessite un traitement rapide, sans se considérer comme le centre du monde…

Elle crie son absence de compréhension qui la fait partager une chambre avec une personne troublée psychologiquement et violente, et elle craint autant pour sa sécurité que pour celle de sa comparse dont elle ne peut que cerner les perturbations qui nécessitent des soins adaptés.

Elle crie surtout sa révolte face à l’absence de compassion quand un personnel quitte son travail et qu’il la laisse, sans aide ou relais, ni regard, seule face à l’expression de ses besoins élémentaires, alors qu’elle doit se soulager… et qu’elle ne peut l’exécuter efficacement seule, sauf à perdre toute forme de dignité… Et l’on sait depuis Michel Foucault que « qui détruit un homme (ou une femme), sciemment les détruit tous (ou toutes) ».

Elle rend hommage à un chirurgien, auquel le livre est dédié, qui réalise un travail d’orfèvre et reconstitue le coude d’Annette et lui évite une possible amputation qui n’était pas à exclure et qui l’appuiera dans tous les efforts qu’elle va entreprendre, pour recouvrer sa mobilité et pouvoir compter sur ce bras meurtri, qui la fait tant souffrir et qui se repose comme un fardeau inutile…

Elle rend hommage à ses condisciples des temps de rééducation où entre soins, exercices et nécessités de s’étirer toujours à la limite du douloureux indicible, on peut se retrouver, partager, et se livrer à des moments de fête ou de saine camaraderie.

Elle rend hommage à ses amies et amis, les vraies et les vrais, qui lui ont témoigné l’accompagnement et le soutien et l’ont guidée pour garder le cap de sa reconstitution ; elle crie sa hargne face à celles et ceux qui se livraient plus à de la moralisation et qui répétaient de manière insatiable que cet escalier sans rampe représentait une fatale incohérence…

Or cet escalier, photo de couverture du livre, représente effectivement Annette, je le répète, dans sa ligne de fragilité de construction et dans sa force de démonstration où l’on s’élance à l’escalader, car Annette représente la gracilité et l’élan dans l’effort, la délicatesse incarnée et la capacité à dire « non ».

Annette va avoir du mal à trouver le kiné qui saura la comprendre, la cerner et l’encadrer et elle crie les insuffisances de cabinets oublieux des règles d’hygiène et peu scrupuleux sur les demandes de versements de la sécurité sociale, qui exigent pourtant un temps minimum de « manipulation » pas toujours respecté, mais elle finira par avoir le repérage d’une confiance qui l’entourera et la fera progresser, jusqu’à non pas la rédemption mais l’assurance d’avoir accompli le chemin pour recouvrer indépendance et fierté corporelle, pour toujours exister et ainsi ne jamais s’assister…

Lisez ce livre formidable, tranche de vécu, direct, incisif, plein, entier et toute à la volonté de donner élan et inspiration pour avancer, progresser et comme disent les sportifs, « ne jamais rien lâcher ! ».

Chère Annette, je t’embrasse très affectueusement et que 2018 apporte de nouvelles réalités à tes talents de conteuse ; mais je sais que ce n’est pas un vœu que je formule, juste une humble exigence pour avoir le plaisir inassouvi de te lire.

Et repère toi en tranquillité, si je peux être un appui, je ne te donnerai pas mon bras pour une escalade, tu es trop indépendante et impétueuse, pour n’avoir que l’envie de t’y livrer, seule !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Miraculée

Annette Lellouche

A5 Editions

15€

 

Les îles du matin de Guy Mazeline

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous pouvez aisément, en cette humble chronique, retrouver le charme suranné des écritures passées…

Qui est Guy Mazeline, me direz-vous ?

Il est surtout connu pour avoir remporté le Prix Goncourt 1932, avec son opus « Les loups » qui a devancé, contre toute cohérence prévisible (mais les prix remis se repèrent-ils avec une notion de cohérence…) l’indépassable « Voyage au bout de la nuit » de Céline qui ne récoltera que le Renaudot, en cette même année…

Je n’avais rien lu de lui et avais plutôt une image ancrée de mièvrerie, d’auteur de bluette, que j’avais en germe, narrée essentiellement par la déception des Céliniens, dont je fais partie, qui ne peuvent concevoir qu’un livre qui a révolutionné le sens de l’écrit, en incorporant une « petite musique » de différence, puisse avoir été oublié par les pontes des récompenses, au bénéfice d’un auteur plus en retrait…

Comme à mon habitude, je me suis promené au hasard des rayonnages de bouquiniste, précisément à Saint-Raphaël, en ce mois d’août 2017, et j’achetais, pour le prix modique de 1 euro, ce livre datant de 1936 et d’abord stylisé, non nécessairement trop pompier et pompeux, mais qui se savoure souvent intensément et qui recouvre des réalités sociétales encore très actuelles et valorisantes.

Élisabeth vit au Havre, elle est issue d’une famille aisée et vit avec un époux aimé et aimant, Didier, qui lui a donné un fils trop idolâtré et capricieux, mais apprécié et volontaire.

Elle se sent respectable et respectée et elle fait partie du monde des personnes dont on parle et qui peut donner libre aspiration à ses pouvoirs comme à ses envies.

Elle sait qu’elle fût aimée par Benoît, le frère de Didier, aussi intrépide et imprévisible que son frère et époux apparaît mesuré et apaisant, mais cette histoire demeure enfouie et il n’est pas prévu lui donner un nouvel essor.

Secrètement Didier veut solliciter une mutation pour travailler dans les Antilles (les îles du matin) et ainsi se libérer d’un joug familial pesant, notamment d’une mère possessive et fortunée, comme d’une grand-mère matriarche et décideuse de tout, sollicitant sans cesse des tiraillements pour mettre à mal la cohésion possible de la famille, par volonté jubilatoire de lui donner une force de division…

Le père d’Élisabeth, capitaine de vaisseau ayant échappé à un naufrage et très apprécié de ses matelots sauvés, ne peut imaginer le départ de sa fille admirée et de son petit-fils choyé et il ne peut s’empêcher de contrarier ce dessein de départ, qu’il considère comme mal venu, économiquement négatif pour les prétentions du couple pour s’imposer en société et incitateur d’incertitudes car la vie en « colonies » inspire la différence et donc agrémente la propagation de nouveautés libertaires, forcément progressistes et donc attentatoires aux ordres établis…

Élisabeth finira par partir aux Antilles, avec Didier, et appréhendera le plaisir de prendre part à sa vie, à ses plaisirs, à ses priorités, à vivre pleinement, en réfutant toute forme de représentation.

Et elle rencontrera Guillaume et elle l’aimera passionnément et tendrement, par-delà les convenances et les offuscations décrites, la considérant comme une mère indigne qui abandonne son fils et qui se métamorphose en infidèle, alors qu’elle était dévouée et même soumise à son mari…

Ce livre peut être perçu comme un opus sans intrigue, assez plat, et référençant des communications contemplatives sur une famille vivant soubresauts et compromissions, dans les années trente.
Mais cette analyse serait bien réductrice.

Ce livre se savoure et se déteste pour quatre raisons diversifiées, à chaque fois, ce qui donne corps à l’acronyme de ce blog de « s’enrichir par la différence ».

Il se savoure car il se place comme féministe avant la lettre avec une femme qui désire vivre sa passion au grand jour, par-delà les remontrances des corps constitués et des pesanteurs.
Il se savoure car il déclame que la vie familiale s’assortit d’intrigues et de coups bas qui s’orchestrent juste pour démontrer que les libertaires d’un moment peuvent devenir les conservateurs invétérés d’une autre époque.
Il se savoure car il évoque avec une dimension très poétique les promenades dans les criques, inspirantes pour toute rêverie contemplative.
Il se savoure car il planifie la victoire de l’amour sur le pouvoir.

Il se déteste car il utilise une langue trop maniérée, souvent empâtée et inutile.
Il se déteste car les personnages manquent souvent de candeur, de courage et de conviction et cependant l’auteur leur donne parfois plus d’ampleur que celles et ceux qui résistent.
Il se déteste car il ne peut s’empêcher de considérer que les relations dominantes nécessitent un patriarcat rigide et garant de ses avantages ou principes féodaux.
Il se déteste car à la fin Élisabeth semble livrée à elle-même sans appui et sans écoute…

Mais l’auteur mérite un arrêt, une lecture, un passage, une promenade, un vagabondage et je vous invite à lire du « Mazeline », ne serait-ce que pour se dire qu’il ne pourra jamais atteindre Céline !

Éric
Blog Débredinages

Les îles du matin
Guy Mazeline
NRF Gallimard
1 euro chez le bouquiniste de la gare de Saint-Raphaël, merci à lui car il renferme de fortes pépites !

La ligne droite d’Yves Gibeau

J’ai toujours un plaisir infini à flâner chez les bouquinistes pour découvrir, au hasard des rayons méticuleusement rangés ou au contraire laissés totalement en jachère, le livre découverte d’un auteur qui me parle mais dont je ne connais rien ou si peu ou pour trouver, et éventuellement dénicher, une perle que ma volonté n’estimait même pas pouvoir affleurer…

En balade à Vichy, en ce début de novembre, en lien avec une rééducation métabolique, ma ville natale, au passé tellement compliqué, que je ré-arpentais , j’ai retrouvé les traces de la rue Montaret où j’allais chercher scrupuleusement, quand j’étais adolescent, mes cahiers de musique ou mes diapasons et j’ai repéré un bouquiniste spécialisé dans les éditions de poche des premières années de création.

Mes yeux se sont portés sur une édition rare de 1966 d’un livre d’Yves Gibeau que je n’avais jamais lu et dénommé : La ligne droite.

Yves Gibeau, amie lectrice et ami lecteur, cette personnalité ne peut vous être inconnue et si tel était le cas, suivez mes pas…

Il est l’auteur admirable du célébrissime Allons  z’enfants, qui parle sans nuance des réalités insupportables du vécu des écoles des « enfants de troupe » et qui prend appui sur l’enfance de l’auteur, où son père – qui a passé et ressenti la Grande Guerre comme une valeur héroïque et non comme un gâchis humain – a tout de suite désiré qu’il devienne officier pour conforter la pseudo-glorification familiale, ce dont Yves ne voulait absolument pas…

Ce livre a été aussi magistralement mis en scène par Yves Boisset et certaines images me reviennent sans cesse comme celle où le jeune, lassé des déchirures et des soumissions, indique qu’il va sauter par la fenêtre, avec pour seul message celui d’un adjudant formateur l’en défiant ; le jeune saute en lui disant « qu’il a bien tort » et il s’en remettra de justesse…ou celle où il décide en 39 de partir en mission de transmission, alors qu’il est mobilisé pour la « drôle de guerre », et qu’il n’en revient pas ; son père, à ses obsèques, effectue le salut militaire en déclamant « qu’il aurait pu être officier le bougre » …

J’ai retrouvé les traces d’Yves Gibeau, en me rendant sur le Chemin des Dames, à Craonne, « sur le plateau où l’on y laisse la peau », comme le célèbre tristement et atrocement la chanson éponyme et Yves Gibeau y a arpenté, sans relâche, en ce plateau dit de Californie, la levée du sol, pour en retirer des vestiges et des témoignages, pour donner ainsi réalité vive et mémoire aux soldats combattants obligés, tombés en nombre effroyable, notamment lors de la sinistre offensive Nivelle.

Yves Gibeau est enterré avec une petite tombe modeste et à peine visible sur ce même plateau, pour donner lien de son parcours à ceux qui sont morts en leur juvénilité, pour conserver un bout de plateau dont aujourd’hui l’on perçoit encore les cicatrices atroces et des restes d’éclats d’obus qui ont plus que meurtri et retourné les paysages délavés…

La ligne droite raconte l’histoire d’un jeune athlète prometteur Stefan Volker, coureur de 800m avant la deuxième guerre mondiale et laissé pour mort sur le front de Prusse Orientale, que son entraîneur exigeant et paternaliste Julius Henckel finit par retrouver grâce à un regard volé d’un de ses amis à Münich qui a cru – et avec raison – retrouver l’ancien brillant demi-fondeur et sprinter, mutilé avec un bras en moins, et qui répondait au nom de Sporn, et de son état vendeur de journaux.

Julius Henckel se place comme un brave homme ; il veut aider et appuyer son ancien protégé, il est plus qu’ému de le retrouver et de le savoir en vie, lui qui a sillonné toute l’Allemagne de fin de guerre pour savoir ce qu’il était devenu, surtout depuis que la mère de Stefan est décédée dans les derniers bombardements. Il insiste et réussit, non sans mal, à convaincre Stefan de partir avec lui et d’être choyé, en étant accueilli à bras ouverts, dans la maison de Julius où sa femme apaisante et sans jugement considère Stefan comme un fils prodigue, à qui il est nécessaire de donner du temps pour se reconstruire.

Julius veut remettre son champion en selle, il veut qu’il puisse recourir et il veut aussi le rendre compétitif, mais Stefan ne souhaite qu’une chose, qu’on le laisse en paix et tranquille ; s’il apprécie l’hospitalité donnée, il la veut non pérenne et limitée, et il s’adonne surtout au plaisir de promenades vivifiantes en forêt, avec le chien de la maison, qu’il associe comme confident et ami direct, mais il désire oublier sa vie d’athlète passée, non en se morfondant avec une sorte de délectation morose, mais en plaidant pour le fait de se reconquérir seul, avec sa mutilation, en pensant à ses frères d’arme qui n’avaient rien demandé et qui ne sont pas revenus et qui en plus ont été vaincus…

Julius, aidé par son ami qu’il rabroue souvent de manière injuste, Voldemar, va tout faire pour que Stefan reprenne goût à la course, à sa volonté mobilisée de donner corps à ses sensations en rythme sportif, avec la dynamique de se dépasser pour se prouver à lui-même qu’il est bien toujours vivant malgré les meurtrissures et les infamies et petit à petit, Stefan reprend sens à ses palpitations et arrive à se positionner avec des temps de course appréciables.

Quand un Américain manager propose à Julius d’entraîner aussi un soldat noir des troupes installées dans le pays post libération du 8 mai 1945, et de le mettre en compétition avec Stefan, Julius accepte sans hésiter et perpétue des séances d’entraînement où se malaxent des temps intenses de course, des respirations positives et des élans d’amitié ou d’affection, avec un travail sur le comportemental et l’alimentaire.

Et il sait comment Stefan doit tenter de neutraliser son bras mutilé, son moignon, même s’il va courir avec les valides, les compétitions paralympiques n’étant pas orchestrées en cette fin des années quarante…

Ce livre se place dans le sillage direct d’Yves Gibeau, un homme de tolérance, d’ouverture, de concorde et de générosité, qui réfute toute forme d’enfermement, d’embrigadement, de dogmatisme et qui sait que face à la bêtise des certitudes, il convient de plaider pour un rappel vigoureux des différences, qui, seules, permettent un vivre ensemble intelligent et porteur de sens.

Je me permets de terminer cette modeste chronique en vous livrant un petit secret.

Le livre que j’ai acheté pour 1 euro chez ce bouquiniste comportait une publicité du début des années 70 pour apprendre les langues avec un électrophone chez un institut linguaphone, ce qui vous le repérerez est assez cocasse pour un formateur en langues que je suis… et il contient aussi une dédicace d’Yves Gibeau adressé à l’ancien propriétaire de ce livre, qui a certainement parcouru aussi des écoles d’enfant de troupe, notamment en ex Indochine, et qui évoque «  le souvenir partagé de nos heures de français communes à Nguyen An » et cela date du 29 avril 1970…

Belle parabole pour se remémorer les forts moments de plaisir de lecture, de découverte que les deux amis ont dû passer ensemble, pour oublier les errements du disciplinaire intransigeant et pour pouvoir avoir la force des évasions comme la volonté de se sentir désespérément libre.

Et bien évidemment je continuerai à flâner chez les bouquinistes, à Vichy, ou ailleurs.

Éric

Blog Débredinages

Yves Gibeau

La ligne droite

Livre de poche de 1966, pour un livre paru en 1956, qui a obtenu le grand prix de la littérature sportive en 1957, à l’époque où tous les droits étaient réservés, y compris pour l’URSS…

1 euro chez le bouquiniste de Vichy de la rue Montaret, que je salue s’il parcourt Débredinages…

Chanson de Craonne, à retrouver avec ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=z-yRaEYQNQs

 

La guerre des bulles de Kao Yi-Feng

En refermant ce livre, l’on se dit que l’on a pu vivre une forte expérience littéraire, à la fois étonnante, novatrice et originale et j’y reviendrai.

Gao Ding, enfant, se dit que la réalité de son vécu urbain sans eau potable distribuée, sans prise en compte de besoins de première nécessité dans plusieurs quartiers, sans capacité repérée de responsabilisation des adultes pour que les choses changent, nécessite un changement de paradigme et qu’il convient de prendre le pouvoir et que les enfants finissent par réaliser ce que des adultes n’ont jamais pu obtenir ou concrétiser.

Pour ce faire, muni avec des acolytes, tout aussi enfants que lui et qui le prennent pour capitaine, d’armes spécifiques, desquelles sortent des bulles, lorsque l’on les utilise, il neutralise le responsable de la distribution d’eau qui se transformera en spectre permanent dans tout le roman.

Les enfants vont s’acharner pour ce que l’eau puisse être maîtrisée et qu’elle puisse être solidairement répartie.

Tous les enfants magnifient leurs compétences, qu’elles soient techniques, sportives, sécuritaires et ils s’emploient à mettre en place un système de tuyaux reliés les uns aux autres, épousant une déclivité cohérente pour assurer un débit d’eau et un stockage en une ancienne piscine.

Ils devront faire face à un vieillard dont les chiens semblent en permanence affamés, et qui se sont déjà attaqués à des enfants et dont le caractère sauvage apparaît aiguisé, à une sorcière dont on ne sait si elle apprécie les évolutions de la prise de pouvoir par les enfants ou si elle reste calculatrice pour tirer le meilleur parti des changements, et d’adultes disposés à ne pas tous accepter cette confiscation par les enfants de leur position sociale et opérationnelle pour leur ville.

Ce roman livre une expérience étonnante, car il montre la vacuité du monde adulte quand il ne fonctionne plus sur des repères solidaires, partagés, démocratiques, car si l’on se moque, lorsque l’on s’occupe de la distribution de l’eau de sa non répartition, l’on acceptera les tensions et conflits et même on contribuera à les provoquer.

Ce roman livre une expérience novatrice car dans le sillage du célébrissime roman de William Golding « Sa majesté des mouches », il présente des enfants acteurs, courageux, mais aussi pétris de doute et qui n’oublient pas qu’ils préfèreraient se baigner d’insouciance et de tranquillité ou s’adonner aux jeux, ce que l’enfance vivante doit intégrer et que le monde adulte doit lui apporter et protéger.

Ce roman livre une expérience originale car il présente des personnages enfants qui s’apprécient, se mettent en discorde, se rassemblent, puis se distendent et il précise que toute réalité sociétale doit apprendre à appuyer un collectif et à lui donner sens.

Ce roman place l’écologie comme une parabole permanente car l’auteur sait que la présence de l’eau, source de toute vie, pourrait être, si elle n’est pas équitablement répartie, rebondir sur les prémices de tous les combats et de tous les conflits.

Ce livre est à lire comme une ode à la probité, à la solidarité, au partage et comme un poème sublimé pour des ressources naturelles gérées avec intelligence, dans le respect des différences de toutes les communautés et dans le souci du soutien à l’enrichissement par la diversité, en acceptant les enfants, les adultes, les vieillards et même une sorcière, comme une contribution à une forme sociétale, heureuse de sa combinaison de compétences et d’apports…

Un livre à savourer, vraiment !

Éric

Blog Débredinages

La guerre des bulles

Kao Yi-Feng

Traduit du chinois (Taïwan) par Gwennaël Gaffric

Mirobole Éditions

Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu de Vladimir Lortchenkov

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voilà un livre qui ne vous laissera aucunement indifférent et qui sait associer décalages, humour détonateur, rétif à toute forme de convention, et qui s’attache aussi à poser les fondations d’une nouvelle réalité sociétale, espérée plus ouverte, plus solidaire, plus partageuse, plus fraternelle.

Nous sommes en 2004, en Moldavie, au moment où le pays s’attache à remplir les conditions pour devenir un jour prochain membre de l’Union Européenne, et qui reçoit régulièrement les visites de certains sbires de la commission de Bruxelles ou des édiles du Fonds Monétaire International pour vérifier s’il se comporte en les critères programmés ou prévus…

Ben Laden est activement recherché par tous les services secrets du monde entier et en un endroit assez improbable du centre de Chisinau, la capitale du pays, un dénommé Oussama semblerait bien répondre au profil de l’ordonnateur des sinistres attentats du 11 septembre…, alors qu’il travaille dans un restaurant de chawarma, sandwich orientaliste où la découpe des concombres, ingrédient essentiel en sa composition, demeure impérieuse. Et justement cet Oussama est préposé à cette mission fondamentale, ce qui ne peut que sacraliser une correspondance avec le fondateur d’Al Qaïda…

Le responsable des services secrets de Moldavie, Tanase, épris d’amour pour une Natalya à laquelle il dédie des poèmes surannés et sans relief et qui ne comprend pas avoir été quitté, ne cernant pas que la jeune femme recherche exclusivement des plans sur contrat très déterminée et sans engagement, reçoit, alors qu’il interroge de manière assez vive, un journaliste, la communication paraissant assurée que le lieutenant Petrescu, lui-même issu de la police secrète, serait l’instigateur ou le commanditaire d’un réseau terroriste en Moldavie, affilié à Ben Laden…

S’enchevêtrent ensuite, en ce roman loufoque et savoureux, des situations grotesques et carnavalesques, mais concrétisant aussi les excès et inconséquences du pays, en ses dérives sécuritaires ou dans son fonctionnement de surveillance :

·         Tanase va déléguer un de ses collaborateurs pour marquer de près Petrescu. L’agent désigné va se transformer en sans domicile fixe, va vivre avec tous les clochards de la cité, qui par tradition peuvent être invités à festoyer à chaque mariage organisé dans la ville. Pour se donner un temps certain pour vivre pleinement ces moments de liesse pour boire et manger, il sera transmis chaque jour à Tanase un rapport totalement imaginaire à écriture de plusieurs mains, qui montre que l’on peut ne pas avoir de métier ou d’appui social  sans pour autant ne pas savoir taquiner la plume ou ne pas savoir faire place à la fiction débridée…

·         Un jeune stagiaire va être affecté pour mettre fin aux jours d’un chef séparatiste de Transnistrie, sans cerner qu’il sera lui-même la victime d’une machination manipulatrice et sera ensuite « nettoyé » pour ne pas laisser de trace sur sa prétendue action, mais qui s’en sortira, en naviguant cependant entre réalité et songe, adopté par un ancien SS resté sur site, post deuxième guerre mondiale…

·         Oussama appréciera que l’ensemble des immigrés des pays Arabes lui affectent une dévotion à Chisinau, mais la transformation de ce moment de décalage ponctuel avec l’affirmation d’une secte pour laquelle la recherche d’argent constitue l’élan essentiel, contribuera à le lasser…

·         Natalya croisera la route de Petrescu qui compte bien en profiter, même si les écoutes des ébats font pâlir de jalousie Tanase, qui en viendra même à des pensées suicidaires…

·         Et les manifestations dans le pays, où les étudiants demandent le maintien de la gratuité des transports, ne semblent pas effleurer une volonté d’analyse prioritaire chez les décideurs

Pour qui, comme moi, a apprécié avec ferveur, le livre phare de l’auteur « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » paru chez Mirobole en 2014, vous retrouverez, en cet opus, écrit en amont, la capacité palpitante de Vladimir Lortchenkov, pour parler des réalités rudes, en les malaxant avec un humour salvateur et décapant

L’auteur ne cherche pas à dénoncer ou à dénigrer, ni à juger ou à moraliser, il se permet simplement d’évoquer des services de surveillance tellement tatillons qu’ils finissent par considérer suspect toute personne de proximité, de préciser que l’irrationnel se place souvent en règle dans un pays qui cherche son identité post fin du soviétisme, et de plaider pour la concorde et l’amour libre, pour qu’au moins les protagonistes et personnages aient le loisir de prendre le plaisir qui leur est dû, parmi un vécu compliqué et un avenir assez incertain

Je n’ai pas encore eu le loisir de côtoyer Vladimir, mais je sais que la rencontre se fera et que j’aurai plaisir à bavarder avec lui, et pourquoi pas en dégustant un chawarma

Un livre drôle et qui donne à réfléchir et qui augurait déjà d’un réel talent pour rendre compte des insuffisances sociétales, et pas que Moldaves, en juxtaposant « absurdie » et fantaisie

L’intégration de longs moments sur le déluge et l’arche de Noé, que je ne vais pas ici raconter, dans le roman, aiguise encore plus notre appétit de lecteur et notre friandise de gaudriole, avide de se moquer de toutes les sacralisations

A ta santé, Vladimir, et amitiés vives et le bonjour à la librairie « Le Port de Tête » au Mont-Royal Est, de ma part, si tu t’y promènes.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu

Vladimir Lortchenkov

Traduit toujours fidèlement du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache

Agullo Éditions, avec mes amitiés aussi à Nadège pour son travail plus qu’appréciable pour la littérature différente !

21.50€

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