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jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

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Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu de Vladimir Lortchenkov

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voilà un livre qui ne vous laissera aucunement indifférent et qui sait associer décalages, humour détonateur, rétif à toute forme de convention, et qui s’attache aussi à poser les fondations d’une nouvelle réalité sociétale, espérée plus ouverte, plus solidaire, plus partageuse, plus fraternelle.

Nous sommes en 2004, en Moldavie, au moment où le pays s’attache à remplir les conditions pour devenir un jour prochain membre de l’Union Européenne, et qui reçoit régulièrement les visites de certains sbires de la commission de Bruxelles ou des édiles du Fonds Monétaire International pour vérifier s’il se comporte en les critères programmés ou prévus…

Ben Laden est activement recherché par tous les services secrets du monde entier et en un endroit assez improbable du centre de Chisinau, la capitale du pays, un dénommé Oussama semblerait bien répondre au profil de l’ordonnateur des sinistres attentats du 11 septembre…, alors qu’il travaille dans un restaurant de chawarma, sandwich orientaliste où la découpe des concombres, ingrédient essentiel en sa composition, demeure impérieuse. Et justement cet Oussama est préposé à cette mission fondamentale, ce qui ne peut que sacraliser une correspondance avec le fondateur d’Al Qaïda…

Le responsable des services secrets de Moldavie, Tanase, épris d’amour pour une Natalya à laquelle il dédie des poèmes surannés et sans relief et qui ne comprend pas avoir été quitté, ne cernant pas que la jeune femme recherche exclusivement des plans sur contrat très déterminée et sans engagement, reçoit, alors qu’il interroge de manière assez vive, un journaliste, la communication paraissant assurée que le lieutenant Petrescu, lui-même issu de la police secrète, serait l’instigateur ou le commanditaire d’un réseau terroriste en Moldavie, affilié à Ben Laden…

S’enchevêtrent ensuite, en ce roman loufoque et savoureux, des situations grotesques et carnavalesques, mais concrétisant aussi les excès et inconséquences du pays, en ses dérives sécuritaires ou dans son fonctionnement de surveillance :

·         Tanase va déléguer un de ses collaborateurs pour marquer de près Petrescu. L’agent désigné va se transformer en sans domicile fixe, va vivre avec tous les clochards de la cité, qui par tradition peuvent être invités à festoyer à chaque mariage organisé dans la ville. Pour se donner un temps certain pour vivre pleinement ces moments de liesse pour boire et manger, il sera transmis chaque jour à Tanase un rapport totalement imaginaire à écriture de plusieurs mains, qui montre que l’on peut ne pas avoir de métier ou d’appui social  sans pour autant ne pas savoir taquiner la plume ou ne pas savoir faire place à la fiction débridée…

·         Un jeune stagiaire va être affecté pour mettre fin aux jours d’un chef séparatiste de Transnistrie, sans cerner qu’il sera lui-même la victime d’une machination manipulatrice et sera ensuite « nettoyé » pour ne pas laisser de trace sur sa prétendue action, mais qui s’en sortira, en naviguant cependant entre réalité et songe, adopté par un ancien SS resté sur site, post deuxième guerre mondiale…

·         Oussama appréciera que l’ensemble des immigrés des pays Arabes lui affectent une dévotion à Chisinau, mais la transformation de ce moment de décalage ponctuel avec l’affirmation d’une secte pour laquelle la recherche d’argent constitue l’élan essentiel, contribuera à le lasser…

·         Natalya croisera la route de Petrescu qui compte bien en profiter, même si les écoutes des ébats font pâlir de jalousie Tanase, qui en viendra même à des pensées suicidaires…

·         Et les manifestations dans le pays, où les étudiants demandent le maintien de la gratuité des transports, ne semblent pas effleurer une volonté d’analyse prioritaire chez les décideurs

Pour qui, comme moi, a apprécié avec ferveur, le livre phare de l’auteur « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » paru chez Mirobole en 2014, vous retrouverez, en cet opus, écrit en amont, la capacité palpitante de Vladimir Lortchenkov, pour parler des réalités rudes, en les malaxant avec un humour salvateur et décapant

L’auteur ne cherche pas à dénoncer ou à dénigrer, ni à juger ou à moraliser, il se permet simplement d’évoquer des services de surveillance tellement tatillons qu’ils finissent par considérer suspect toute personne de proximité, de préciser que l’irrationnel se place souvent en règle dans un pays qui cherche son identité post fin du soviétisme, et de plaider pour la concorde et l’amour libre, pour qu’au moins les protagonistes et personnages aient le loisir de prendre le plaisir qui leur est dû, parmi un vécu compliqué et un avenir assez incertain

Je n’ai pas encore eu le loisir de côtoyer Vladimir, mais je sais que la rencontre se fera et que j’aurai plaisir à bavarder avec lui, et pourquoi pas en dégustant un chawarma

Un livre drôle et qui donne à réfléchir et qui augurait déjà d’un réel talent pour rendre compte des insuffisances sociétales, et pas que Moldaves, en juxtaposant « absurdie » et fantaisie

L’intégration de longs moments sur le déluge et l’arche de Noé, que je ne vais pas ici raconter, dans le roman, aiguise encore plus notre appétit de lecteur et notre friandise de gaudriole, avide de se moquer de toutes les sacralisations

A ta santé, Vladimir, et amitiés vives et le bonjour à la librairie « Le Port de Tête » au Mont-Royal Est, de ma part, si tu t’y promènes.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu

Vladimir Lortchenkov

Traduit toujours fidèlement du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache

Agullo Éditions, avec mes amitiés aussi à Nadège pour son travail plus qu’appréciable pour la littérature différente !

21.50€

La Fabrication de l’aube de Jean-François Beauchemin

Attention chef d’œuvre !

De promenade en la Belle Province, pour rejoindre aussi l’un de mes fils, implanté rue Saint-Urbain, sur Montréal, en cet automne de 2016, je me suis rendu en la splendide et « invitante » librairie « Le Port de Tête », avenue du Mont-Royal Est, que je vous recommande, pour retirer des rayons, sur les conseils avisés d’un libraire-lecteur, ce qui ne se fait plus vraiment et je le regrette amèrement, ce roman magnifiant, écrit avec une écriture ciselée et étincelante, pour lequel je vais, amie lectrice et ami lecteur, tenter de vous narrer l’accomplissement.

Je tiens ici-même à saluer aussi, mon ami, Yves, dont le blog toujours excellent « lyvres » constitue une mine impressionnante d’informations et d’analyses aiguisées, pour m’avoir ouvert les portes de cet auteur, en m’offrant l’année passée son roman « Le Jour des corneilles » qui m’a familiarisé avec la langue Québécoise et m’a incité à l’apprendre, puis tenter de la cultiver.

Jean-François a pensé que son parcours sur terre se terminait à l’âge de 44 ans ; sa conscience lui permet de parler avec les personnels soignants, mais il ressent ses forces s’étioler et la souffrance tenace le tenaille, et il se permet simplement de demander de percevoir le ciel, au moins pour une dernière fois…

Jean-François ne placera pas de nom sur la maladie ou la lourde contrainte qui l’a ravagé mais il émerge d’une inconscience lourde et longue et finit par cerner qu’il reste encore parmi les vivants, en souriant au médecin qui l’accueille par ses mots banals mais tellement charmants : « bienvenue de retour avec nous et parmi nous, Monsieur Beauchemin ».

Jean-François, épigone direct de notre auteur, qui ne voulait aucunement se livrer à une autobiographie de vécu rude, mais simplement qui désirait, après cette réalité, « conter l’amour », se décide, à cet instant précis où il sait que sa vie se poursuit malgré l’angoisse qu’elle ne se termine sans s’être installée vraiment, d’écrire pour donner corps et cœur à celles et ceux qu’il aime et qui l’ont entouré, avant et après cet évènement qui aurait pu le ramener en direction du grand voyage…

Il salue une mère aimante, partie quelques années avant la douleur ressentie, cause de la longue hospitalisation de Jean-François, et qui l’a ouvert à la culture, qui a effectué des études sur le tard, après avoir élevé ses enfants, avide qu’elle était de découvertes et qui s’est envolée après avoir déclamé aux médecins qu’elle avait vraiment beaucoup eu de plaisir à partager des moments intenses avec ses enfants.

Il rend grâce, comme on dit au Québec sans mièvrerie, mais au sens pur, à son père qui n’a jamais été homme de proximité ou de relation aisée, mais qui s’adonnait au chant choral et à l’écoute de musique d’orgue, marquant par cette originalité une envie de ressourcement et d’apaisement introspectif.

Il remercie ses frères aux parcours variés, qui de leurs socles culturels ou artistiques à la volonté d’entraide en des lieux complexes de la planète, pour appuyer de leur solidarité celles et ceux en souffrance, font remémorer à l’auteur combien ils lui furent importants pour sa construction et son « enfoncement » dans le royaume de la vraie littérature. L’un de ses frères ne le voyait absolument pas devenir écrivain ; cette analyse se place comme la plus belle récompense de l’auteur qui mesure le chemin parcouru pour pouvoir installer ses mots et crédibiliser sa pensée, aussi par défi pour ce frère aimé et positif, le ramenant sans jugement vers le rationnel.

Il s’incline pour sa sœur, présente pour lui en permanence, et avec laquelle les liens furent toujours très étroits, allant même jusqu’à simuler une forme de féminité de l’auteur, en son enfance, pour mieux s’accaparer en la compréhension de celle qui fut aussi une compagne de jeu et de forte élévation.

Il évoque surtout Manon, son épouse, sa compagne, celle qu’il imaginait près de lui en la période des songes, entre vie et au-delà, celle qui le cerne mieux que tout autre, celle qui l’environne et l’affectionne, celle qui sait quelles réalités surenchérissent en ses fêlures et flamboiements, celle qu’il aime et qui l’aime, tout simplement.

Les plus belles pages, si je peux me livrer à ce palmarès un peu saugrenu et aussi un brin inutile, consacrent les liens qui l’unissent avec ses chiens et notamment avec Clara, qui ne comprend pas pourquoi son maître a été absent si longtemps et qui, quand il revient enfin à la maison, ne lui fait aucunement la fête, mais lui donne un regard signifiant : « pourquoi m’as-tu oubliée, ou où étais tu, bordel ! ».

Le regard de sa chienne était éperdu de douleur et l’auteur sait que chaque fois qu’il quitte sa maison inscrite dans la forêt, sans Clara (sa chienne justement), cette dernière ne peut qu’imaginer un adieu définitif et désespérant…

Alors, il fallait à Jean-François « se fabriquer une nouvelle aube », pour repartir de plus belle en une vie généreuse et tolérante, où l’on n’oubliera jamais de dire à celles et ceux que l’on aime, combien elles et ils demeurent indispensables, et où il soutiendra toujours le regard de sa chienne pour lui adresser un salut fraternel et direct, lui disant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Sans raconter ma vie, je sais que la relation avec quelqu’un que j’aime par-dessus tout peut s’éteindre à tout moment… Ce récit de vie et d’amour, de force et de gaieté, par-delà la noirceur et l’accablement ou la possibilité de mourir, donne de l’influx, de la constance et du courage, en se disant qu’il convient toujours de penser de dire à celles et ceux que l’on aime, que l’on se forge à leurs côtés avec douceur souvent, contrainte parfois et ténacité, et qu’il sera toujours bien temps de penser aux moments forts partagés comme aux affections données quand la porte se refermera, et que seule la force des esprits nous mettra en communication avec elles et eux.

Un livre exceptionnel, écrit sans fioriture, en écriture directe et alerte, poétique et suave, sacralisant ainsi ce que doit être la littérature : savoir conter sans finasserie et parler de l’essentiel en donnant de la saveur aux mots, pour les retourner par l’amour, à celles et ceux qui font ce que nous sommes.

Cette humble chronique est dédiée à ma Maman, partie trop tôt, il y a cinq ans, jour pour jour et qui aurait plus qu’aimé que je lui offre ce livre.

Éric

Blog Débredinages

La Fabrication de l’aube

Jean-François Beauchemin

Nomades Éditions

Littérature du Québec

6.30 Dollars Canadiens, à la librairie « Le Port de Tête », 262 avenue du Mont-Royal Est, à Montréal.

 

La Grande Ceinture de René Fallet

Ce texte de 1956, écrit dans le village de Thionne, dans l’Allier, où l’auteur puisait en ses ressources familiales et s’adonnait à sa passion de la pêche à la truite ou aux promenades à vélo le long des boucles de la Besbre ou de la Sioule, endroits que je connais bien, puisque j’y suis né et y ai passé toute mon enfance…, se place intimement en les traces de Cendrars et Céline, puisque rédigé sur un ton direct, sans concession, sans remords, en mettant « les tripes sur la table » et en considérant que le vécu sociétal, tel qu’il se positionnait ou se positionne, ne pouvait ou ne peut laisser place à un espoir de changement ou à une quelconque solidarité possible…

Pessimisme, peut-être, mais en tous cas le livre s’inscrit dans la littérature du réel et pas dans le naturalisme.

Juju, adepte de la dive bouteille, mais surtout ravagé par l’alcool qu’il écluse sans compter, juste pour se dire qu’il se sent encore un peu vivant et debout, partage sa maisonnée avec sa sœur Renée – qui offre des charmes pour un peu de nourriture à l’épicier du secteur, et avec sa mère Bijou qui trime sans compter en faisant des ménages en ville et qui y laisse sa santé – dans un lieu dénommé « La Décharge » où s’entassent bidonville, bicoques délabrées et désespérance de toutes les infortunes et pauvretés qui ne peuvent imaginer une évolution de destinée…

Juju prend son seul plaisir en buvant des coups à n’en plus finir avec son ami dit L’Artisse, ancien de la Samaritaine, qui a perdu une jambe au front en 14, et qui s’adonne au plaisir de quelques créations en éructant quelques bonnes citations qu’il a conservées en tête, et en allant cajoler Frédérique, qui souffre d’une pneumonie – qui la cloue au lit – et qui ne rêve que de rejoindre sa Corse natale, pour vivre des produits de la mer, en ce doux et beau pays, où le temps est toujours apaisant, et qu’elle a quitté, avec déchirure, quand son frère Ange a été tué par les gendarmes, personnes qu’elle déteste « indépassablement »…

« La Décharge » n’est absolument pas appréciée par les autorités et elles l’évitent systématiquement, en lui octroyant l’assurance que tous les maux de la terre s’y rejoignent avec force oisiveté, désobéissance, vie dissolue noyée dans la promiscuité, la crasse et l’alcool, et bien entendu, la reconnaissant comme responsable de toutes les perversions et atteintes à l’ordre ou la légalité.

Lorsqu’un repris de justice gangster proxénète, séducteur de jolies femmes qu’il expédie ensuite pour prostitution au Venezuela, finit par exécuter deux policiers motards à ses basques, « La Décharge » considère que la Révolution peut apparaître… et elle prend fait et cause pour celui qui a descendu deux cognes et qui mériterait un respect certain, en ayant pris la fuite et en n’ayant pas peur d’affronter tous les périls…

Quand il atterrit chez L’Artisse, il met en joue le résident des lieux et Juju qui l’accompagnait pour le pinard plus que quotidien ; les deux amis repèrent vite que le gangster n’a pas vraiment l’âme sociale…, mais ils lui proposent l’hospitalité, de le cacher et de l’aider, ce que Barbier, puisque tel est le nom du malfrat, a du mal à analyser, n’étant en aucun cas habitué à faire preuve de compassion, et encore moins à en espérer recevoir…

Barbier a de l’argent, ce qui va améliorer l’ordinaire de L’Artisse et Juju, pour manger, dormir et se vêtir, même s’ils ne se positionneront jamais pour en profiter, considérant leur action de soutien comme désintéressée et participative d’un coup de pied aux institutions ; Juju ira même rendre visite à la « coquine » de Barbier, pour qu’elle l’aide à mettre les voiles, pour partir en exil au Venezuela, au nez et à la barbe des autorités et des gendarmes, selon le projet défini…

Mais Barbier vit dans le luxe, et l’exposition de ces richesses en un lieu où tout n’est que détresse et désolation triste, crée de la confusion, surtout quand on a envie aussi, comme Juju, de partir en Corse, où il ne fait que beau, avec Frédérique, pour qu’elle puisse recouvrer la santé…

Les personnages décrits ne se placent jamais dans le caricatural ou le sarcastique, ils vivent comme ils peuvent, avec leurs limites, leurs caractères entiers et souvent dévastés, leur peur de l’avenir et la nécessité de la combler par l’alcool, et, malgré leurs tensions permanentes, ils savent encore reconnaître les moments de chaleur partagée comme l’envie d’avancer et de regarder les autres en dignité.

René Fallet rend hommage au peuple des bidonvilles qui grouillait en cette France des années 50 où l’Abbé Pierre avait alerté face à la misère, surtout en période de gelures et de grands froids, et il n’espère pas des temps meilleurs ou radieux, il se contente de témoigner un regard direct et pétri d’humanité. Quand on voit les bidonvilles citadins des migrants, on se dit que ce regard-là se place déjà comme une fonction essentielle…

Les autorités en prennent pour leur grade et les policiers complices des ordres établis s’affichent comme des collaborateurs méprisés, dont la mort ne soucie personne et dont on se réjouirait même…

René Fallet, comme Cendrars ou Céline, ne juge pas, il décrit, il ne promet pas de lendemains qui chanteraient, il n’y croit pas, il ne s’engage pas, il se positionne pour que l’on n’oublie pas le populaire crasseux, qui mérite la même considération que la richesse bien habillée…

Le livre est écrit en une tonalité crue, souvent jargonneuse populeuse, avec « la petite musique » de celui qui sait parler aux prolos et aux métayers.

Et si René Fallet, qui aurait eu 90 ans cette année, était encore parmi nous, il aurait certainement envoyé des roses de chez Georges Delbard, les plus belles (si, si, sans chauvinisme de ma part…), qui viennent de Commentry ou de Malicorne dans l’Allier,et ils les auraient offertes et dédiées à Lucette Almansor-Destouches, la veuve inénarrable de Céline, fidèle à l’œuvre de son artiste de mari, si magistral, si rocambolesque, si excessif, si décrié… qui va fêter ses 105 ans, à Meudon, ce jeudi 20 juillet.

Bel anniversaire, Très Chère Lucette, et toutes mes affections et tous mes profonds respects, surtout.

Éric

Blog Débredinages

 

René Fallet

La Grande ceinture

Collection Folio

Photo ci-dessous de Céline, Lucette et Bébert, babelio copyright

Photo en haut, de René Fallet, Hôtels de l’Allier, copyright

Maiba de Russell Soaba

 

Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

Les Sexes Électriques de Mitch

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, si vous n’appréciez pas le corrosif, le « rentre-dedans » et le décapant assumé, passez votre chemin, mais comme vous me suivez – et je vous en remercie – régulièrement, vous savez que je ne boude jamais mon plaisir quand je rencontre une lecture différente, à la tonalité porteuse et avide de férocité et que j’ai envie de vous la faire partager

Un narrateur vient de postuler dans un « call center », il ne cerne pas précisément ce qu’il lui est demandé de faire, si ce n’est qu’il repère qu’on lui adjure de contacter un maximum de monde pour tenter de séduire et de vendre des objets ou prestations, dans toutes les directions…

Métier d’une ingratitude bien repérée, quand on sait quel accueil l’on fait à tous ces prospecteurs, en nos réalités ambiantes…

Sa vie personnelle n’est pas aisée, son ex-femme le harcèle pour des pensions alimentaires impayées jusque dans ses anciennes entreprises, son fils ne le contacte que pour recevoir de l’argent, sa quarantaine s’étale en un bilan bien maussade et son affectation nouvelle lui apparaît comme un épisode installé pour tenir, plus que pour avancer.

Cet homme dispose cependant de trois qualités plus qu’appréciables : il s’exprime directement et sans ambages, il aime les choses de la vie et le plaisir en toutes ses sensualités et il ne se verra jamais dicter sa conduite par qui que ce soit, peut-être justement après avoir éclusé des déceptions enfouies, ce que je ne peux qu’imaginer mais qui n’est pas directement reversé dans le roman.

Je ne souhaite pas raconter l’histoire qui se détache dans ce roman percutant et volontairement provocateur par instants, car il vous faut suivre mes pas et le lire, et vous laisser pénétrer dans son univers très sensible, poétique, sans illusion souvent, mais désespérément optimiste pour que chaque individu se place dans sa liberté de choix, se sente reconnu dans les réalités de la guerre économique, pour qu’une parcelle de pouvoir lui soit cependant, si ce n’est réservée, tout du moins, disponible.

Le narrateur va réussir à convaincre un collègue de travail, Chris, trop attentiste, trop « faire-valoir » de la nécessité de s’assumer, de vivre intensément l’instant présent et d’être capable d’affronter celles et ceux qui se positionnent en supériorité hautaine et calculée face à lui.

Notre narrateur l’accompagnera en un lieu échangiste où, si vous me le permettez, il ressortira « regonflé » à souhait et confiant en toute sa « maîtrise », avec le plaisir d’avoir croisé la psychologue des ressources humaines qui visiblement ne s’attendait à l’y trouver là… et qui délicatement partagera avec lui cette promenade inaccoutumée, confidentiellement, garantissant cependant un esprit de « corps » (si je puis dire) plus marqué en l’avenir.

Notre narrateur réussit à faire exploser les chiffres d’affaire et à dépasser routes les prévisions avérées jusque-là, à la fois parce qu’il a trouvé des alliés en la direction qui apprécie son caractère sans concession et qui ne se laisse jamais conter de quoi que ce soit, comme pour des raisons qui lui échappent, mais qu’il ne souhaite pas analyser, espérant que le bon moment présent durera le plus longtemps possible…

Il gagne vite très bien sa vie, il organise rapidement une équipe qui lui est dévouée résolument, il intègre des personnalités jugées fantasques aisément et qui ensuite lui sont redevables, au-delà de ses espérances, il peut faire bénéficier, à ses collaborateurs, de primes appréciables et il a même la possibilité de les convier à un voyage de remerciements commerciaux.

Son ex-femme a reçu tous les versements escomptés, une de ses collègues se chargera, sans qu’il ne lui ait rien demandé, de calmer son insistance financière, il prend de l’ascendant et grossit et se construit même une organisation où il devient quasiment sacralisé, où l’auteur pointe la menace sectaire et certainement la possibilité d’explosion, chère à La Fontaine, avec la grenouille qui enfle trop et dont on connaît la douloureuse destinée…

Ce roman se place en différences :

  • Une différence de tonalité car il ne respecte aucune convenance et cela me sied fort ; il ignore la réussite installée, les compromis sociaux, les limites au plaisir,
  • Une différence de repères narratifs, car le roman passe de l’analyse sociologique et économique, à la frénésie des sens, au drame potentiel, qui guette celui qui ne sait plus structurer le cours de sa folle envolée et qui peut ainsi se faire détruire par celles et ceux auxquels il voulait, avec cohérence, maîtriser les mauvaises influences,
  • Une différence dans le rédactionnel, toujours incisif, impitoyable, mais aussi en quête permanente d’apprentissage du bonheur, de reconnaissance des plaisirs des instants et d’optimisme sur la vie, par-delà les illusions fantasmées ou les désespérances.

Je me permets juste, avec affection, de recommander à Mitch, une relecture, avant nouveau retirage de son ouvrage, car quelques trop fréquentes coquilles peuvent un brin agacer un lecteur sourcilleux de justesse stylisée.

Un livre à lire et un auteur qui m’a fait le plaisir de placer en sa quatrième de couverture l’humble reconnaissance méritée que je lui avais accordée, en feu le blog des 8 plumes, avec « une plume d’or » de découverte, pour son précédent roman « Vide », d’une tonicité forte et alerte, que l’on trouve fortement en ce nouvel opus, pour un vrai régal de non conformisme.

Éric

Blog Débredinages

 

Les Sexes Électriques

Mitch

Préface de Dooz Kawa

HF Édition, Hugues Facorat Édition

14€

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

Sporting Club

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

15€

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer l’aventure qui m’est arrivée, il y a tout juste un mois, sur Fréjus.

Ce lundi 27 février, je me promenais en centre-ville, dans le quartier dit « des artisans d’art », proche de la mairie dont l’édile, depuis 2014, se targue de conjuguer Front National avec gestion municipale de service public (ce que je trouve offensant pour la République ouverte et fraternelle !) et qui oublie que la ville a été métissée culturellement – avec la venue des hommes des troupes coloniales en provenance d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, créant une mosquée soudanaise ou une pagode indéfectiblement liées à l’histoire de la cité – quand je découvris une brocante, avec de nombreux ouvrages d’où je tirais un exemplaire d’un livre non lu encore, de René Fallet, dans la sublime collection dite du « cercle du bibliophile » illustrée d’une interview de l’auteur, à la sortie initiale de son ouvrage.
Le brocanteur, absent, demandait qu’on lui place une pièce de 1 euro en une boîte aux lettres, si un livre était susceptible d’être apprécié…

Je me suis exécuté, trouvant cependant un peu décalé qu’un livre de cette notoriété, datant de mon année de naissance (1964), en très bon état (je parle du livre, pour moi, je vous laisse juge…), soit étiqueté à cette valeur superficielle, mais je la rapportais en mon antre de cette ville, que je n’appellerais jamais ma résidence secondaire, car elle n’est ni résidente, mais offerte et ouverte à tous les amies et amis de passage, et elle ne me sera jamais secondaire…
Je n’avais jamais lu ce livre de René Fallet, dont je partage les origines Bourbonnaises de l’Allier et dont j’ai toujours apprécié la verve truculente et l’esprit épicurien, lui, parti pourtant trop vite et trop tôt, à 56 ans, suivant de deux ans son grand ami Georges Brassens.

Henri Plantin est vendeur à la Samaritaine, au rayon « articles de pêche » et sa femme, Simone, travaille en tant que couturière, à domicile, pour une maison de gros.
Ils vivent dans un appartement modeste avec leurs deux enfants, au rythme d’une concierge mégère, la mère Pampine, vindicative, en permanence dans le jugement, et d’un voisin toujours gêné par le bruit, qui se plaint de manière intempestive.
Cette année-là (mais pas celle chantée par Claude François, même si elle lui succède de peu…), Henri ne partira en vacances qu’en septembre, alors que Simone et les enfants se rendront à la mer, en août. Henri va aller taquiner le poisson en la Besbre, affluent de l’Allier, où j’ai mes racines familiales aussi et où Fallet appréciait se ressourcer.
Henri va donc vivre à Paris, au mois d’août et il s’imagine travaillant en sa besogne, en conseillant les clients et en prenant juste quelques arrêts en un bar, où il jouera à la belote avec ses potes ou en discutant timidement et délicatement avec des prostituées de quartier, défraîchies peut-être mais toujours en volonté d’aider « le demandeur » par conviction dans le métier et qui viennent prendre une absinthe ou un gorgeon par fréquences…

Lorsqu’il croise, par hasard, sur un pont de Paris, une douce et pâle blonde, en une robe suave et rouge, Henri est subjugué.
Cette jeune anglaise, Patricia, mais qui se fait appeler Pat, cherche le meilleur chemin pour aller au Panthéon et Henri, qui ne parle nullement la langue de Shakespeare, décide de l’accompagner directement.
Elle le trouve sympathique, il la trouve adorable, charmante, mais qu’est-ce que pourra considérer une jeune anglaise face à un français bien moyen, sans attrait particulier et sans culture magnifiée ?

Henri s’incrustera par paliers : d’abord en l’accompagnant en ses visites de la capitale, en se donnant le rôle de chevalier-servant, puis en s’inventant un métier de peintre en empruntant des toiles à un véritable artiste – par les bons offices d’un de ses amis qui apprécie que son pote se sente ému à ravir – puis en se créant de lui-même un accident de travail pour pouvoir bénéficier de plus de temps avec Pat, sa muse, son exquise compagne de promenade, sa tendresse d’août…
Il va même tenter d’apprendre l’anglais avec une méthode assimil (et pas à 4000 comme disait Coluche…).

Fallet se positionne en ce livre à l’instar de ses galeries en ses romans les plus connus : avec de l’humour farceur comme dans « Le triporteur », avec des amis fidèles et soucieux de toujours plaider pour la solidarité comme dans « Les vieux de la vieille », avec de la tendresse invitante comme dans « Banlieue Sud-Est » et avec de la causticité mêlant rêve anarchique et désespérance sur les rapports humains dans la hiérarchie au travail ou sur les impossibilités de pouvoir quitter sa condition mièvre et morne comme dans « Les Pas perdus », reprenant les envolées en jargon populaire littéraliste de ses maîtres Cendrars et Céline.

Est-ce qu’Henri convolera, même pour l’instant fugace d’un été avec Pat ?
Est-ce que la mère Pampine va comploter pour transmettre à Simone, en son retour, les perceptions égayées et forcément repoussantes moralement, de Monsieur Plantin, qu’elle trouve trop joyeux pour être honnête ?
Est-ce que Pat, jeune et belle, mais qui peut aussi renfermer des fêlures, trouvera en Henri un ange gardien, cadeau de sa promenade Parisienne ?
Est-ce qu’Henri pourra toujours s’appuyer sur les copains d’abord ?

Ce livre délicat, tout en finesse, parle d’amour, d’amitié, de tendresse, d’affection, de nécessité de refuser les compromissions, de volonté de rester dans le corrosif face à la bassesse, et il contient tout ce que j’aime en lecture : personnages ouverts et tolérants, limités mais volontaires, décidés et naïfs à la fois, au milieu d’une réalité sociétale insuffisante que l’on a envie de conspuer mais que l’on ne peut qu’apprivoiser pour en atténuer les méfaits.
Un livre que je vous recommande de dénicher au plaisir d’une promenade chez un brocanteur, à Fréjus ou ailleurs.

Éric
Blog Débredinages

Paris au mois d’août
René Fallet
Cercle du bibliophile (avec de la chance) ou collection Folio
1 euro à Fréjus chez le brocanteur du quartier des artisans d’art…

Choucroute maudite de Rita Falk

choucroute-maudite

Quel plaisir unique et raffiné que la lecture de ce roman noir et sociétal, pétri d’humeurs et d’humour, que j’ai lu par deux fois, avec une vraie saveur renouvelée.

Je félicite fortement les traductrices qui ont donné à ce livre sa verve forte, son organisation narrative mélangeant dialogues directs et réflexions profondes sur une ville moyenne Bavaroise comme sa capacité décalée à nous surprendre, nous émouvoir, nous faire bigrement rire et tendre aussi vers l’insoupçonné surréel ou « franc n’importe quoi », dont je suis réellement très preneur.

Le commissaire Franz Eberhofer vit chez son père et avec sa Mémé, sa grand-mère donc, et il tente désespérément de s’offrir un chez lui, en dépendance de la maison familiale, d’où sa mère est disparue trop tôt…

Franz a vécu des années fastes sur Münich, mais il a été obligé de se rapatrier sur le gros bourg de Niederkaltenkirchen, par sanction disciplinaire, pour avoir pris trop à cœur et un peu, à poings, une affaire passée…

Il n’aime tant que promener son chien Louis II, en vénération certaine avec le monarque des châteaux somptueux, dits de Bavière et de l’éternel Neuschwanstein, en particulier, et de chronométrer le temps mis pour leur tour commun du pâté de maison, référence récurrente en le roman.

Mémé lui demande régulièrement de la sortir pour faire des courses dans les supermarchés locaux et elle apprécie fortement d’acheter des produits en promotion, et notamment de l’antigel, même si la nécessité de ces acquisitions peut apparaître bien modeste…

Mémé est reconnue dans le paysage pour inspirer respect et reconnaissance et quand un artisan s’avère présenter une facture contestable, elle règle elle-même les comptes et montre les crocs, pour que l’inconvenante société ne l’y reprenne plus…

Et Franz apprécie se retrouver chez Simmerl, pour acheter des pâtés de foie, des saucisses Weisswurtz (ah ces saucisses blanches là, quelle vénération !) et boire une bière, en instants apaisants, réconfortants, où le monde se réinvente au milieu de l’amitié transcendée…

Quand Franz se rend compte qu’une superbe créature, avec laquelle il aura une liaison torride, en rendant jalouse sa copine de la mairie, semble s’inventer une identité et qu’elle occupe indécemment une superbe propriété, en se revendiquant de la famille du propriétaire et qu’il repère un lien possible avec la vente d’une maison, idéalement située pour installer une station service, après que tous les héritiers de la famille, à laquelle elle appartenait, soient décédés dans des conditions très surprenantes, de l’électrocution douteuse à la pendaison en forêt jusqu’à l’aplatissement par un container détaché opportunément d’une grue, il ressent la possibilité de tenir une véritable affaire et ainsi sortir des errements des dossiers monotones qui s’entassent devant lui.

Franz aura donc à s’organiser pour la concrétisation de la résolution de l’énigme, et il devra :

  • reprendre langue avec son ancien co-listier d’enquête qui est devenu détective, et dont les méthodes sans scrupules peuvent le heurter
  • veiller à convaincre sa hiérarchie, qui considère que toutes ses initiatives ne revêtent qu’un intérêt mineur
  • s’assurer de ne pas se laisser impressionner, par un frère peu aimant, et apparemment qui aurait mieux réussi que lui et qui serait plus apprécié paternellement…
  • prendre le temps des réflexions méthodiques pour dénicher les éléments qui trahiront celles et ceux qui ont préféré la vénalité funeste à la négociation immobilière classique…
  • supporter d’écouter les chansons des Beatles, que son père vénère, et que lui ne peut plus encadrer !

Le livre, suave à souhait, se place en lecture délectable, avec un humour ravageur, qui donne envie de retourner se promener aux environs de Füssen pour revoir les châteaux de Bavière, en profitant d’une longue bière blonde, avec de la charcuterie locale.

Je remercie l’auteure pour me permettre de ne pas contempler ma surcharge pondérale négativement, pour une fois au moins, et m’inciter à préférer déclamer que l’on parle toujours d’un « bon gros » et jamais d’un bon maigre…

Une vraie pépite de roman noir, que ce livre, dont je vais tenter de dénicher la version filmique, sortie sous forme de série outre-Rhin.

Rita, je veux vous voir et je pense avoir encore quelques rudiments d’allemand pour vous inviter en un bouchon Lyonnais et ainsi vous faire apprécier d’autres charcuteries !

A bientôt donc !

Éric

Blog Débredinages

Choucroute maudite

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux

Mirobole Éditions

19.50€

Parution le 16 mars 2017

 

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