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Romans urbains

malgré tout la nuit tombe d’Antônio Xerxenesky

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais déjà été plus qu’emporté par les deux livres précédents de l’auteur que j’avais lus, relus et offerts souvent : Avaler du sable et F, du fait à la fois de leurs inspirations cinématographiées, où l’on vit la narration comme une projection effective, et de leurs réparties culturelles récurrentes qui donnent envie d’aller plus loin et de suivre les pas d’Antônio Xerxenesky, car la lecture se jalonne de références artistiques aiguisées qui ouvrent des portes nouvelles pour prolonger notre promenade littéraire.

J’avais avec moi, depuis le mois de mars, son dernier opus et je me le suis réservé pour cette récente période de vacances, où je peux m’ « enlivrer » à satiété…

J’ai retrouvé la force attractive de l’auteur, car quand on pénètre ce roman, on ne lâche plus, il est haletant et émotionnel, invitant pour une réflexion sur nos croyances, nos limites et nos possibles dépassements ou insuffisances, interrogateur sur notre capacité à nous émanciper ou à suivre les mouvements, à considérer que nos vécus nous construisent plus que nous les construisons…

Alina vit à Sao Paulo, ville qu’elle a choisie pour étudier et vivre plus intensément.

Elle travaille en une société où ses compétences informatiques pour la réalisation de vidéos publicitaires trouvent leur emploi, mais elle s’y ennuie plus que fortement, même si ses missions autonomes lui permettent l’évasion de celle qui peut vivre professionnellement avec un casque en côtoyant le minimum de collègues…

Elle est passionnée de films d’horreur, qu’elle ne visionne pas en voyeurisme, mais en analyste qui sait déceler l’esthétique rendue par les réalisations et qui aime transmettre ses perceptions des paraboles entre la noirceur incisive de l’écran et les réalités quotidiennes du Brésil ou du Monde contemporain.

Elle a souhaité illustrer ses études historiques comme sur les religions, de thématiques originales en effectuant des recherches poussées sur les ésotérismes ou paganismes qui se sont activés depuis des lustres et qui occupent le champ du gothisme ou du satanisme, notamment…

Elle ne peut oublier la dernière communication qu’elle a eue avec son frère, qui semblait heureux en son kibboutz exploité, et qui est décédé accidentellement beaucoup trop jeune.

Les ombres potentiellement maléfiques qui semblent se coller à Alina, et qui l’effraient autant qu’elle désire les affronter, peuvent avoir pris place suite à cet événement douloureux, et cependant leur présence régulière et permanente forme une sorte de harcèlement entêtant et hantant qui met à mal ses journées et nuits, même si cela lui arrive de foncer dans des fêtes de jeunesse et de s’oublier alors, avec tous les excès d’alcool et de drogue que l’on peut y puiser…

Alina est jointe par la police pour tenter de déchiffrer, du fait de ses études universitaires poussées, des inscriptions triangulaires étranges retrouvées chez une personne, qui en était recouverte, et qui visiblement avait vécu une absolue transe en s’y perdant totalement.

La police cherche à mettre la main sur les porteurs de tels agissements et Alina communique à la fois ses perceptions mais désire aussi développer sa propre enquête.

Le livre n’est pas un roman noir, mais il sait intégrer la montée des tensions, le sens du suspense narratif et les chausses trappe.

Le livre n’est pas un roman d’anticipation, mais il sait interroger sur nos destins collectifs, sur le besoin ou non de se confier aux forces des esprits pour se pencher sur le passé, pour anticiper nos prises de décision à venir, ou pour tout simplement nous adonner aux introspections.

Surtout comme toute science dite fictive il ne juge pas et n’interpelle pas sur un avenir potentiellement meilleur, mais il agglutine des pistes pour que l’on détermine ce qui peut nous aider ou pas et tracer ainsi sa propre route.

Le livre n’est pas un roman sociétal et pourtant il sait conjuguer avec maîtrise la panorama de la jeunesse qui se cherche de Sao Paulo, où se jouxtent différents milieux.

La réalité urbaine de la ville, magnifiée par des trajets en transport en commun ou des promenades plus ou moins obligées en taxi (toujours avec le même chauffeur), font de la Cité un acteur à part entière du roman qui interroge sur les incommunicabilités et sur les faux semblant, en sacralisant notamment le personnage de Fàbio, comme l’ami sur qui l’on peut compter, mais aussi mauvais génie possible ou tout simplement personnalité indétectable qui attire et révulse…

Le livre se place comme un condensé réussi de toutes ces formes littéraires et crée sa propre mouvance inspiratrice ; je ne serai jamais un classificateur et déteste les pré-carrés où l’on veut parfois cantonner et affecter les artistes, mais je reconnais à l’auteur sa fougue de romancier visuel, car chaque chapitre constitue un scénario ou un story-board structuré, et de romancier de sonorités, car les interpellations qu’il suscite en fréquence nous questionnent et développent une vivacité rare.

Un roman de tonicités cinéphiliques, si je me livrais au résumé occasionnel, sans vouloir du tout être réducteur.

Je vous invite ardemment à intégrer les univers de l’auteur et à vous laisser porter par les flux et reflux du jour et de la nuit ; ce roman a été mon vrai coup de cœur de l’été et de l’année et – même si je n’ai jamais caché ma reconnaissance pour les éditions Asphalte pour son travail – je ne place aucunement cette offrande qualitative comme une quelconque allégeance, mais comme une réalité d’un livre qui fait partie du littéraire moderne, différent, et donc à découvrir instamment.

Et je termine cette chronique par une anecdote plus personnelle.

En 1986, à Lyon, sur feu quai Achille Lignon, j’avais vu en concert Serge Gainsbourg, et ce moment restera gravé en ma mémoire.

Le Grand Serge avait arrêté de chanter et avait lu quelques morceaux choisis des Contes « dits » extraordinaires d’Edgar Allan Poe, traduits par Baudelaire, qui connaissait (selon Gainsbourg) mal l’Anglais-Américain, pourtant… Il nous incitait à lire ces Contes qu’il désigna comme « simplement superbes ! ». Je suivis ces pas et offre souvent ces Contes, en cette seule indépassable traduction, à mes amies et amis.

Et le livre d’Antônio Xerxenesky se poursuit par une intégration d’un morceau, lui-aussi choisi, de Thomas de Quincey (dont seule l’attractivité à l’opium m’était connue), traduit par Baudelaire ; vous imaginez aisément ce que je vais lire prochainement…

Éric

Blog Débredinages

malgré tout la nuit tombe

Antônio Xerxenesky

Traduit du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Éditions

20€

 

Le Parisien de Jean-François Paillard

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous incite fortement à suivre mes humbles pas et ainsi à pénétrer l’univers de ce roman noir très maîtrisé, associant une histoire structurée et des enchevêtrements récurrents avec les réalités sociétales, qu’elles soient liées à certaines combines politiques ou au déploiement du « secret défense »…

Nicolas a été soldat et a été mobilisé dans ce que l’on appelle pudiquement « les opérations extérieures » et notamment dans celles de l’Irak de la guerre du Golfe, lancée officiellement (commentaire personnel) pour défendre la souveraineté du Koweït envahi par les troupes de Saddam Hussein (qui fut l’allié de la France pendant de nombreuses années, après avoir été reconnu comme le dictateur funeste qu’il avait toujours été…) ou au Congo-Brazzaville, pour le maintien de l’ordre public et accessoirement (nouveau commentaire personnel) pour maintenir en place la famille de dirigeants au pouvoir, pourtant appelée de manière récurrente, en les tribunaux Parisiens, pour les biens mal acquis…

Nicolas semble avoir été victime du syndrome du désert, appellation communiquée par l’armée, qui a aujourd’hui encore du mal à reconnaître sa responsabilité (dernier commentaire personnel) sur les dommages collatéraux vécus par les forces alliées, et donc le contingent Français, lors de l’utilisation de gaz paralysants visant à stopper la progression des forces Irakiennes mais se voulant non nocifsIl reste que les vents ont renvoyé les gaz à leurs prescripteurs causant des pathologies neurologiques à de nombreux soldats, mais que l’on a refoulées pendant des années, prétextant leurs troubles psychologiques individuels…

Nicolas a quitté l’active, par obligation médicale, mais il se convertit, en étant chargé de la protection rapprochée, nouveau terme élégant employée pour la vigie…, en travaillant pour un ancien condisciple auquel il a sauvé la vie au Congo-Brazzaville, alors que ce dernier avait tenté une intervention inutile et provocatrice, ayant entraîné le décès tragique d’une relation de Nicolas, dont le souvenir le hante encore, puisqu’il a dû la laisser en agonie, obligé qu’il était de se replier. Ces passages, en le roman, sont décrits avec délicatesse infinie et plongent en la vraie littérature, celle qui décrit et invite à penser…

Quand son ancien condisciple lui propose une opération sur Marseille, lucrative, alors que Nicolas est en proie à des soucis financiers compliqués, ce dernier accepte, ne sachant pas où il met les pieds…

L’auteur organise un récit palpitant, entraînant, pétri d’humeur et d’humour et dévoilant des réalités de Marseille, sans aucune concession.

Nicolas sait qu’il a pour objectif de suivre un gros bonnet du trafic de drogue et que ce dernier est suspecté d’avoir fait exécuté un adolescent, visiblement qui n’aurait pas tenu ses « objectifs » ou qui s’en serait écarté…

Il rencontre, sur place, les organisateurs qui souhaitent qu’il soit mis hors d’état de nuire et on lui livre des consignes qu’il est prêt à observer puisqu’il a accepté la mission…

Quand il revient à son hôtel, après avoir proposé un dîner à la jeune réceptionniste, qui en a accepté l’idée à la vraie surprise de Nicolas, il observe, tout en se camouflant, que le dit gros bonnet a été exécuté en l’hôtel, et qu’il devient ainsi la personne recherchée, le Parisien recherché…

Nicolas veut comprendre ce qui est advenu et peut compter sur deux alliés : la sensuelle Djamila, la réceptionniste de l’hôtel qui n’a pas froid aux yeux et qui comprend vite que Nicolas associe force, lucidité et volonté de quête de vérité et avec lequel la relation s’ouvre sur tous les plans, et Jean-No, ancien docker, installé en les réseaux de Nicolas, et qui sait repérer chaque recoin de Marseille pour s’y faufiler avec  soin, en ayant toujours un plaisir profond à communiquer sur l’histoire et le patrimoine des lieux parcourus, même en pleine urgence… Ces scènes-là se placent en cinématographie, et on attend la version filmée de ce livre, charpenté avec dynamique.

Nicolas devra cerner la part de crédibilité ou de supercherie de ses commanditaires, et surtout il va devoir affronter des situations redoutables quand la direction de cabinet de la mairie de Marseille semble être en cheville étroite avec des gangs du trafic de drogue…, eux-mêmes décidés à en découdre entre eux, sachant que « des territoires » ont été définis et qu’il ne convient pas d’en dériver… et que les édiles locaux peuvent parfaitement prendre un accord qui pourra être remanié en fonction des évènements et des profits à réaliser.

L’auteur ne se place pas en une volonté de dénoncer des pratiques mafieuses ou des corruptions, il s’intègre en la volonté de construire une histoire et un roman noir et urbain tonique et convaincant.

Mais il sait glisser quelques messages précis sur les effrois causés par le trafic de drogues, en certains quartiers de la ville, où les règlements de compte sanglants sont légion et où la réalité rude dépasse la fiction romancée.

Il s’attarde aussi, par entrelacements successifs, à évoquer les collusions entre monde des affaires, milieu politique et personnalités peu recommandables, et le passage qui se déroule au stade Vélodrome (que l’on appelle stupidement, pour encore une histoire de fric, Orange Vélodrome, der de der des commentaires personnels, alors que le dernier était suggéré plus haut, je sais…) s’insère de manière très documentée, car il relate tous les coups fourrés et abjections susceptibles d’abriter des relations aussi confuses et inconséquentes, en une ville que Jean-No rend, comme elle l’est (je la connais bien) fraternelle, en vécu ouvert de quartiers composites, et au bord de mer invitant pour une sieste, une promenade ou un romantisme amoureux.

Nicolas arrivera-t-il à ses fins et à remonter la filière du trafic de drogue en large échelle ? Quel est l’enjeu de cette pochette qu’il récupère chez la femme d’un parrain, qui ne se fait plus aucune illusion sur un mari qu’elle a abandonné et qu’elle méprise et dont les photos semblent plus que compromettantes ? La désirable Djamila, qui apporte son aide et son appui sans compter, renferme-t-elle une fêlure enfouie ?

Je vous laisse lire, à satiété, ce roman enlevé et très bien ficelé, qui vous donnera envie, envers et contre tout, de retourner à Marseille et de parcourir la ville, avec Jean-No pour guide, entre corniche Kennedy et lacets routiers ou tunnels urbains.

Merci à l’auteur et à Asphalte-Editions.

Eric

Blog Débredinages

 

Le Parisien

Jean-François Paillard

Asphalte Editions – 21€

Brooklyn Paradis – Saisons 1 et 2 de Chris Simon

Grâce soit rendue à mon Amie, auteure, Laurence Labbé, pour m’avoir fait rencontrer Chris Simon, au dernier salon du Livre de Paris – Livre Paris 2018 – et ainsi m’avoir permis de pénétrer l’univers différent et passionnel de l’auteure.

Laurence m’a présenté à Chris en évoquant « mes humbles chroniques déjantées » et « ce plaisir investi du décalage, en mes lectures » et Chris m’a déclamé – tout de go – que la lire me permettrait aisément de perpétuer mon goût pour l’humour corrosif…

J’ai donc acquis la collection complète de Brooklyn Paradis (trois saisons à ce jour et une en préparation) et je me permets de vous donner, Amie Lectrice et Ami Lecteur, un retour sur les deux premiers opus, que j’ai lus avec un plaisir intense, car le sens de la narration de l’auteure, avec la juxtaposition de personnages entiers, directs et totalement baignés dans des caractères fonceurs, comme sa volonté acérée de présenter des situations décapantes m’ont totalement convaincu et m’ont inspiré à suivre les pas de ses œuvres complètes.

Pour la saison 1, Michaël conduit un fourgon sur une longue distance et il a pris en équipage, pour la première fois, Dan, qui se trouvait sans boulot et qui considère que cette nouvelle expérience, plutôt bien payée potentiellement, pourra lui permettre de donner une vie plus aisée, à lui, son épouse et les siens, en remerciant son panthéon de religion juive pour avoir réussi cette reconversion.

Quand Michaël laissera un canapé sur le bord d’un trottoir, en demandant à Dan d’en assurer la responsabilité de surveillance, le temps que Michaël gère un contact, en plein embouteillage, les choses vont s’emballer…

Courtney Burden, paysagiste et décoratrice en devenir, qui s’est arrêtée de travailler pour élever ses enfants, et surtout pour donner sens à son ascension sociale, avec un mari aimant et nervi de Wall Street, ne peut vivre sans une compulsion addictive et frénétique pour dénicher et récupérer toutes sortes d’objet, entraînant un entassement permanent de choses hétéroclites en son garage, comme en les accès de sécurité de sa « brownstone , au grand dam d’Harlan, l’homme couteau-suisse et multi ressources de la maisonnée.

Lorsqu’elle récupère le canapé, avec l’aide de transsexuels s’adonnant à la prostitution, au moment où Dan prenait un plaisir que la religion (juive ou pas) ne lui proposerait pas en première réflexion…, un enchaînement de faisceaux incertains va faire éclater toutes les certitudes.

Le canapé, si passionnant en qualité cuir et en design, pour Courtney, ne se positionne pas comme objet meuble pour ses transporteurs, car il renferme plusieurs kilos de drogue et ne pas le retrouver place Michaël, mais aussi Dan, qui découvre la réalité effective de son emploi…, dans une situation plus que périlleuse avec son commanditaire, peu porté sur la compréhension et la discussion ouverte…

Quand Special K, du nom céréalier du chat de la maison, fera ses griffes sur ce canapé, alors que Sawyer, le jeune enfant de la maison cherche à lui attraper la queue, de la poudre tombe ! Et Sawyer la goûte, entraînant son hospitalisation aux urgences, un message clair du médecin et de la police à la mère de famille Courtney, qui en conclut que la nounou se repère comme toxicomane et qui la licencie donc sur le champ…

L’adolescent de la maison, Cameron, trouve en cette possibilité de récupération de poudre, les moyens de se placer sur les traces de la richesse de son paternel, d’épater ses potes et les filles, de se faire du fric aisément et de devenir un jeune homme respecté, en dealer chic de quartier.

Mais quand il sera repéré par les barons de la drogue locale, eux-mêmes en tension pour la préservation de leur territoire, les choses vont se déplacer sur un terrain beaucoup plus tendu et inquiétant, d’autant que Jason, l’ami de Cameron associe drogue (dont il devient habitué, avec de la livraison facilement accessible, via Cameron) et strangulation visant à exacerber sa libido et une masturbation dynamisante, et qu’il se met fortement en danger.

Lorsque les récupérateurs du canapé se transformeront en pompiers et que l’immeuble des Burden deviendra un enjeu de combat des dealers, seule l’arrivée de la police entraînera un retrait momentané des tensions et l’assurance que la famille Burden apparemment irréprochable et installée, cacherait bien son jeu et ses appétences pour le « hors légal » pour les enquêteurs.

La saison 2 contribue à la nécessité pour Cameron de calibrer ses ventes de drogue, car il n’est plus potentiellement en autogestion et en libéralité, il dépend de Sam Lee Ming, à qui le canapé était destiné, et qui considère que Cameron a inscrit une dette incrustée en son commerce et qu’il ne peut effacer que par une activation de son entregent et le fait de récupérer tous les contenants du canapé.

Cameron ne s’en offusquerait qu’à peine, assez inconscient du danger et certain de son avenir tracé pour être respecté, se faire un nom, gagner de l’argent et devenir le meilleur en son domaine.

Courtney est appréciée de sa clientèle et exprime ses talents de compositrice d’espaces, même si elle ressent qu’elle ne sera pas forcément prise au sérieux par son mari dont le métier l’accapare et qui associe le travail de sa femme à une sorte de hobby, par ses enfants pour lesquels elle reste un objet central de tendresse ou d’incompréhension face à la boulimie de récupération d’objets… et par ses employés de maison qui cerneraient son fonctionnement comme on observe une bourgeoise de goût contestable, assise sur un lit d’or et qui ne regarde le monde que par ses seules œillères.

S’enchevêtrent et s’interpénètrent avec brio plusieurs situations pittoresques, décalées, pétries d’humour et décapantes :

  • Un jeune adolescent qui ne vit plus que par la volonté de dominer les autres et de se construire un empire financier, sans repérage des frontières de l’illégal ou du mal !
  • Une mère de famille qui veut tout à la fois : une vie confortable, assouvir ses envies de posséder, un amour de mari qui la contente en tous points et notamment en intimité, de beaux enfants et des employés à sa disposition et qui n’imagine pas un instant que le factice se renferme dans sa réalité, alors qu’elle ne comprend nullement que les retours critiques qui lui arrivent devraient lui permettre introspection et humilité…
  • Des employés de maison immigrés, à la fois inféodés à leur patronne, mais capables de dire leur ressenti et pour lesquels les visites policières ou d’enquêteurs troublent leur volonté apaisée et le fait de rester en discrétion.
  • Des dealers peu fringants, et aux muscles qui sortent uniquement avec des accompagnements armés, mais qui font la loi et qui bousculent un quartier qui se sentait à l’abri !

L’auteure sait dynamiter les assurances, ne jamais laisser en paix les certitudes et elle donne – au travers de portraits ciselés avec précision et entrain – des messages clairs pour que le libre arbitre, l’émancipation personnelle passent d’abord par la maîtrise d’un destin assumé, d’une vie définie et non bercée de faux semblants ou d’apparences ; en ce sens la Maman de Courtney qui vit d’abord pour sa réalité artistique et qui n’apprécie pas d’être dérangée, même pour garder un petit-fils…, montre le chemin vers une liberté libre Rimbaldienne, tournée vers le sens du bonheur, à conquérir, par la conviction de ne rien devoir à personne.

Merci Chris pour ces flamboyances et ces inspirations et au plaisir de découvrir les saisons 3 (je la lis en ce moment) et 4, à venir.

Merci Chris pour ces partages et notre rencontre qui en promet d’autres.

Merci Laurence pour ton entremise et ton amitié vive qui m’apporte tant !

Éric

Blog Débredinages

Brooklyn Paradis

Saisons 1 et 2

Chris Simon

12€ le volume de chaque saison ; distribution numérique (Kindle, Kobo, Fnac, iBooks, Store and Nook) et papier (Amazon, Barnes and Noble et chrisimon.com)

Aller sur le site www.chrisimon.com et enlivrez vous !

En photos, de gauche à droite : Laurence Labbé, Chris Simon et votre serviteur !

Satanas de Mario Mendoza

 

Roman noir, analyse sociétale approfondie de la Colombie, dénonciation des inconséquences de pratiques violentes tolérées et installées, incommunicabilités familiales, impossibilité d’accepter les différences, tels pourraient être les qualificatifs à affecter à ce livre tonitruant, haletant, pénétrant et surtout sans concession aucune, qui se place à Bogota, dans les années quatre-vingts.

Ernesto est prêtre, mais il y a longtemps qu’il a cerné que la guérison potentielle des âmes passait d’abord par une rencontre permanente avec les humbles, pour cerner leurs peines et leurs vécus et pour leur apporter appui, réconfort, pour non seulement les écouter mais aussi partager avec eux leurs contraintes, pour tenter d’aller avec eux vers un mieux-être…

On le sent sensible aux inspirations de la théologie de la libération qui avait entraîné quelques prêtres à suivre la révolution Sandiniste au Nicaragua, avant que Jean-Paul II ne les sermonne fermement en public, avec un rappel à l’ordre sur la sacralisation de leur mission qui ne saurait suivre une aventure humaine, encore moins marxisante…

Ernesto aime Irene et sent que l’appel à devenir défroqué s’annonce… car les charmes d’Irene et sa chaleur sensuelle développent plus de positivité qu’une relecture intempestive évangélique.

Ernesto prend du temps, en son confessionnal, pour apporter du soutien, de l’empathie, de la compassion, mais quand un pauvre homme qui n’a plus le sou envisage de tuer les membres de sa famille pour ne plus avoir à se reprocher qu’il ne peut plus rien faire pour eux, il alerte avant son passage à l’acte. L’irréparable advint pourtant et le pauvre homme se place comme un meurtrier absous par le prêtre, ce qui déconcerte et révulse Ernesto…

En lisant cette partie-là du livre, crûe et directe, je me remémorais le film de Claude Autant-Lara, passé de la CGT au Front National je le sais, mais je vais différencier le parcours de l’homme de son œuvre, si vous me le permettez, « L’Auberge Rouge », où Fernandel, prêtre, confessait Françoise Rozay, aubergiste, qui lui confiait que tous les passants de nuitée étaient détroussés et assassinés depuis des années en son hôtel… Fernandel était tiraillé entre respect du secret de la confession et nécessité d’alerter les personnes en place dans l’auberge pour la nuit. Ce fut certainement le rôle le plus marquant pour Fernandel et Ernesto lui emboîte le pas, par sa candeur et sa douceur, son affliction et son courage et sa volonté très humaniste.

Andrés vit correctement de ses talents artistiques et notamment de portraitiste, il est reconnu et quasiment installé ; il a vécu une relation torride et passionnelle avec Angélica mais qu’il a contribué à clôturer, rendant la jeune femme au désespoir et l’artiste dans l’absolue pureté de ne se consacrer qu’à son œuvre.

Lorsqu’il repère qu’en peignant un portrait il est attiré par des forces incontrôlables qui l’obligent à traduire ce qui va arriver dans un proche avenir aux personnes qui posent devant lui, il se sent à la fois terrifié et impuissant et le besoin de conseil devient impératif. Angélica veut absolument qu’Andrés lui fasse son portrait et elle considère le refus de l’artiste comme lié à leur rupture et quand Andrés consentira à s’exécuter, et donc ainsi à découvrir le mal qui ronge la jeune femme, il voudra reprendre lien avec elle…

Les pages de tension entre les deux amants écartelés sont totalement magnifiques, déchirantes, et elles subliment la passion qui part de la force des sentiments à la détestation et de la volonté de reconstruire au chapelet d’injures. Il faudra qu’un réalisateur utilise cette force émotionnelle et de tension pour en faire vivre « un vrai beau film », comme on dit au Québec, sans jamais avoir l’apparition du mot « fin ».

Maria vit d’errances, son petit commerce où elle propose quelques boissons au marché et pour lesquels ses clients cumulent des ardoises ne lui rapporte pas beaucoup. Elle est sans arrêt victime de sarcasmes sexistes et d’une propension abusée des hommes à lui indiquer que la voie pour gagner beaucoup d’argent, du fait de son charme indéniable et racé, signifierait qu’elle accepte de s’offrir à eux. Elle ne supporte plus ces œillades et se désespère.

Quand deux jeunes garçons lui proposent de séduire dans un night-club des « richards » de passage, pour leur placer un anesthésiant dans leur verre, permettant ensuite aux garçons de récupérer argent et affaires des infortunés séduits, elle saute le pas… car elle peut connaître une vie enfin aisée avec appartement, fringues et possibilité de penser à elle.

Mais en prenant un taxi, elle rencontrera deux violeurs et elle ne pourra imaginer que la vengeance acérée, pour laquelle elle n’aura jamais aucune honte, considérant que son humiliation ne trouvera réconfort que par l’assistance à une autre humiliation en retour, vécue directement par ses bourreaux.

Maria fut la protégée d’Ernesto, Andrés appartient à la famille d’Ernesto et ils ont tous les trois des tas de choses à se dire, et une invitation dans un restaurant apprécié semble le bon moment pour partager craintes et tensions et considérer l’avenir sous une autre face, peut-être enfin positive et plus alerte…

Campo Elias, ancien vétéran du Vietnam avec les forces américaines, reprend des études et vit de ses cours d’anglais donnés à domicile. Il est détesté de ses voisins car il se place sans chaleur et sans compassion aucune et ne voit que son individualité.

Il analyse de manière récurrente le livre de Stevenson « Docteur Jekyll et Mr Hyde » et l’a tellement interprété et surjoué qu’il a acquis l’intime conviction que chaque individu se place en bipolarité, avec des moments rares d’apaisement et une extase onirique portés par un déferlement de violence, incarnée par Satan et qu’il doit conquérir et structurer.

Et il se prépare pour ce moment important de jouissance par le côté réputé salvateur de purifier son âme en tuant de sang- froid celles et ceux qui pensent œuvrer pour le Bien, alors qu’ils se doivent d’affronter le mal incarné vers lequel ils sont destinés…

L’auteur, en postace, nous précise qu’il a rencontré Campo Elias, en ses études, et qu’il en frémit encore, mais quand on sait la violence qui incarna la Colombie pendant de nombreuses années, on se dit que le règne de Satanas s’est imposé et a produit sa gangrène de manière insidieuse puis impitoyable, devenant même la norme…

J’aime beaucoup les messages de l’auteur, en déférence à Stevenson, cet écrivain dont on ne connaît que le merveilleux « l’île au trésor » et qui a combattu pour le droit des Samoans à disposer d’eux-mêmes, contre l’Empire Britannique, alors qu’il en possédait la nationalité et il est enterré là-bas et j’espère bien, un jour, le saluer sur place… J’ai cet écrivain, en passion. En 2013, en sa bonne ville d’Edimbourg, je suis allé sur ses traces et j’ai rencontré un de ses exégètes et on a parlé longuement de sa vie, de son œuvre et son parcours Francophile avec un âne dans les Cévennes et le rappel du fait qu’il ait utilisé comme prénom Robert-Louis et non Robert-Lewis, en hommage à notre langue.

Je vous invite à lire ce livre, une nouvelle offre de choix publié par Asphalte, et vous ne resterez pas indifférent ni à sa teneur, ni à son style, ni au charisme des personnages ou à leur emboitement enchevêtré pour le meilleur et pour le pire ; une vraie réussite littéraire, vraiment !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Satanas

Mario Mendoza

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay

Asphalte Éditions

22€

Microfilm d’Emmanuel Villin

Quand le talent du conteur s’associe à l’originalité narrative comme à l’analyse sociétale, nous nous approchons du plaisir inhérent au coup de cœur littéraire, à célébrer et proclamer, sans réserve !

Sans flagornerie hasardeuse qui ne se placera jamais en l’inspirante et dynamisante maison d’édition Asphalte et sans éloge par trop contempteur de l’auteur, je tiens cependant, en cette humble chronique, à dire pourquoi j’ai fortement aimé le livre et pourquoi vous ne pouvez passer à côté de ce moment rare que vous vivrez, en vous y plongeant, car vous vibrerez en des séquences qui mêleront et associeront émotion, décalage, sens de l’absurde, mais aussi réflexions aiguisées sur nos réalités rudes contemporaines.

J’ai retrouvé, en ce livre, la saveur de Ionesco dans la Leçon et ses multiples rappels « comme c’est bizarre, comme c’est curieux et quelle coïncidence… » et de Rhinocéros où l’implacable inconséquence de ce qui est vécu ne peut être contrariée, même si ce qui se passe apparaît sans repère ni cohérence…

Un figurant cinéphile averti et en connaissance appuyée sur la genèse des films et sur leur analyse inventoriée, tente de survivre, entre castings plus ou moins opérants et sollicitations de Pôle Emploi l’incitant à ouvrir son profil de recherche…

Il répond à une annonce, que son Conseiller l’incite à analyser, et trouve presque surprenant que l’on cherche à le contacter aussi rapidement et directement.

Il se présente en une « Fondation pour la paix continentale » située Place Vendôme, peu évidente à repérer, pas forcément accessible au regard, pourtant en un des lieux les plus voyeurs de la Capitale, et se voit engagé, quasi immédiatement, avec pour missions de microfilmer des documents ou d’analyser des dossiers et pièces microfilmés, mais sans appareil de visionnage encore présent, ni disponible…

En attendant que sa mission première prenne forme concrète, on lui demande de compulser une sorte d’encyclopédie explicative de la Fondation et d’en tirer quelques éléments visant à en faire ressortir des axes de communication exploitables pour des publications.

Ces éléments communiqués, le relief inhérent à ce livre étonnant et fort apparaît sur plusieurs strates, en évocation des personnages :

  • Nadège, la secrétaire de la Fondation, avenante et accompagnante de notre personnage principal, pourra apparaître sous un jour différent en d’autres situations… « Aménité un jour, déshumanité toujours … », disait le regretté Desproges…
  • Celle que l’on peut appeler référente « ressources humaines », Lydie Soucy, se positionne avec une communication retenue, mais qui vogue de l’indifférence au cinglant, et qui magnifie au plus haut moins la densité du travail qui l’attend et par délégation la haute responsabilité qu’elle s’imagine développer…
  • Le directeur de la Fondation, qui n’en est pas le Président, – ce que Lydie Soucy répète à foison, marquant par là-même son attachement à l’autorité suprême et pas à se laisser conter par d’autres moins en référence… – semble errer sans mission définie et pourtant il semble se sentir indispensable, derrière des paravents de fumée de cigare…

Quand un spécialiste du juridique recruté avec verve, passionné aussi de cinéma et échangeant des connaissances avec notre personnage principal, se trouvera vilipendé et même mis en retrait de manière tout à fait insupportable par Lydie Soucy et Nadège… et que notre personnage principal, voulant prendre de ses nouvelles, apprendra avec stupeur ce qu’il est advenu de lui, la perception de la Fondation deviendra, pour lui, bien plus périlleuse…

Et un déplacement à Lisbonne pour remettre des feuillets de dépliants et en une rencontre qui laisse planer tous les doutes potentiels sur l’existence possible, en la Fondation, du secret diplomatique ou des missions discrètes, notre personnage principal errera à la recherche de son Patron, pour finir par revenir sur Paris, sans savoir pourquoi il avait fait le déplacement, ces contraintes ressenties deviendront plus majeures…

Il faut lire ce livre comme une ode à notre vécu d’incommunicabilité, où l’on croise des collègues sans se soucier s’ils vont bien ou pas, où l’on est capable de côtoyer quelqu’un mais ne plus s’intéresser à ce qu’il devient, surtout s’il disparaît de la circulation du jour au lendemain, où l’individualisme prend le pas sur le collégial et où l’indifférence et la déférence règnent en parfaite harmonie, sans approche d’un minimum d’ancrage solidaire…

Il faut lire ce livre comme une oraison à l’absurde, car l’on sait bien que le rationnel n’est pas ce qui guide le plus nos actions et donc que l’inconséquence peut se placer en notre quotidien…

Notre héros peut parfois considérer qu’une journée de travail sans mission s’entend et s’organise, que l’absence de mission définie ne se conditionne pas comme une impasse impossible à gérer…

Mais le livre invite surtout à la réflexion sur la condition au travail de celui ou de celle qui sans repérage de ce qu’il a à faire, sans prise en charge collective de son domaine d’activité, peut facilement tomber dans le désarroi, le doute, le déchirement, le stress et donc la dépression…

Il faut lire ce livre si l’on veut reconnaître la cohérence des lignes de métro Parisiennes, dans leur défilé en litanie, si l’on veut arpenter les cimetières comme un nécrosophe (philosophe de la nécrologie, comme le déjanté Bertrand Beyern, que j’admire, et que j’ai rencontré un jour au Père Lachaise, en 1999) et si l’on veut revoir des films d’auteur de référence, car l’auteur parsème à satiété des messages clairs sur des rappels de séquences qui nous invitent à la projection. J’ai même fait ma liste de DVD pour un prochain anniversaire qui arrive…

Il faut lire ce livre en se disant qu’il ne faut jamais, même sous prétexte de rémunération correcte et de possible sécurité d’employabilité (ce qui représente tout de même un luxe investi pour un figurant) accepter ce que l’on nous présente, sans être capable d’en cerner la signification, l’utilité, la fiabilité et surtout la reconnaissance humaine qui s’attache à celle ou celui à qui l’on confie une tâche. Restons humains et en aménité et détestons la déshumanité !

Merci à Emmanuel Villin pour son style aéré, incisif, poétique, pétri d’humeurs et qui se savoure comme une ode à la fraternité, en prenant un Communard en un Bouchon Lyonnais.

Emmanuel, venez sur Lyon, on flânera et on « bouchonnera » !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Microfilm

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

16€

La guerre des bulles de Kao Yi-Feng

En refermant ce livre, l’on se dit que l’on a pu vivre une forte expérience littéraire, à la fois étonnante, novatrice et originale et j’y reviendrai.

Gao Ding, enfant, se dit que la réalité de son vécu urbain sans eau potable distribuée, sans prise en compte de besoins de première nécessité dans plusieurs quartiers, sans capacité repérée de responsabilisation des adultes pour que les choses changent, nécessite un changement de paradigme et qu’il convient de prendre le pouvoir et que les enfants finissent par réaliser ce que des adultes n’ont jamais pu obtenir ou concrétiser.

Pour ce faire, muni avec des acolytes, tout aussi enfants que lui et qui le prennent pour capitaine, d’armes spécifiques, desquelles sortent des bulles, lorsque l’on les utilise, il neutralise le responsable de la distribution d’eau qui se transformera en spectre permanent dans tout le roman.

Les enfants vont s’acharner pour ce que l’eau puisse être maîtrisée et qu’elle puisse être solidairement répartie.

Tous les enfants magnifient leurs compétences, qu’elles soient techniques, sportives, sécuritaires et ils s’emploient à mettre en place un système de tuyaux reliés les uns aux autres, épousant une déclivité cohérente pour assurer un débit d’eau et un stockage en une ancienne piscine.

Ils devront faire face à un vieillard dont les chiens semblent en permanence affamés, et qui se sont déjà attaqués à des enfants et dont le caractère sauvage apparaît aiguisé, à une sorcière dont on ne sait si elle apprécie les évolutions de la prise de pouvoir par les enfants ou si elle reste calculatrice pour tirer le meilleur parti des changements, et d’adultes disposés à ne pas tous accepter cette confiscation par les enfants de leur position sociale et opérationnelle pour leur ville.

Ce roman livre une expérience étonnante, car il montre la vacuité du monde adulte quand il ne fonctionne plus sur des repères solidaires, partagés, démocratiques, car si l’on se moque, lorsque l’on s’occupe de la distribution de l’eau de sa non répartition, l’on acceptera les tensions et conflits et même on contribuera à les provoquer.

Ce roman livre une expérience novatrice car dans le sillage du célébrissime roman de William Golding « Sa majesté des mouches », il présente des enfants acteurs, courageux, mais aussi pétris de doute et qui n’oublient pas qu’ils préfèreraient se baigner d’insouciance et de tranquillité ou s’adonner aux jeux, ce que l’enfance vivante doit intégrer et que le monde adulte doit lui apporter et protéger.

Ce roman livre une expérience originale car il présente des personnages enfants qui s’apprécient, se mettent en discorde, se rassemblent, puis se distendent et il précise que toute réalité sociétale doit apprendre à appuyer un collectif et à lui donner sens.

Ce roman place l’écologie comme une parabole permanente car l’auteur sait que la présence de l’eau, source de toute vie, pourrait être, si elle n’est pas équitablement répartie, rebondir sur les prémices de tous les combats et de tous les conflits.

Ce livre est à lire comme une ode à la probité, à la solidarité, au partage et comme un poème sublimé pour des ressources naturelles gérées avec intelligence, dans le respect des différences de toutes les communautés et dans le souci du soutien à l’enrichissement par la diversité, en acceptant les enfants, les adultes, les vieillards et même une sorcière, comme une contribution à une forme sociétale, heureuse de sa combinaison de compétences et d’apports…

Un livre à savourer, vraiment !

Éric

Blog Débredinages

La guerre des bulles

Kao Yi-Feng

Traduit du chinois (Taïwan) par Gwennaël Gaffric

Mirobole Éditions

Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

Sporting Club

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

15€

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