Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Romans urbains

Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

Publicités

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

Sporting Club

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

15€

Le Blues de La Harpie de Joe Meno

joe-meno-le-blues-de-la-harpiela-harpie-2

Amie Lectrice et Ami Lecteur, attention, voici un livre coup de cœur personnel de ce début d’année et dont la lecture s’impose à vous, car l’écriture associe sens aigu de la narration, dialogues incisifs, psychologie fouillée, réflexive, dérangeante souvent, pour les personnages, et humeurs fortes, où planent la volonté de résilience mais aussi l’assurance de l’abattement, de la déchirure comme l’impossibilité funeste de sortir de la noirceur absolue.

Luce Lemay n’a pas vu cette femme qui traversait la rue, avec le landau de son bébé ; il a perdu le contrôle de son véhicule et le drame est arrivé, ce qui qui lui a valu un enfermement en maison d’arrêt.
Luce a beaucoup travaillé sur lui-même, en introspection, pendant sa détention et il avait toujours en image subliminale la présence de l’enfant décédé par sa faute, puisque ce sinistre jour, il revenait aussi d’un braquage de pacotille, pour tenter d’améliorer le quotidien… et il avait certainement envie d’accélérer un peu, comme de mettre les voiles…

En maison d’arrêt, il a rencontré Junior Breen, homme poète à ses heures, contemplatif, renfermant un secret enfoui, pacifique et force physique de la nature. Luce l’a aidé, protégé quand il était agressé sur son physique, par trop graisseux, et parce que Junior se renferme, s’intériorise, se replie.

Ils se retrouvent, leur peine purgée, pour travailler, dans la ville de La Harpie, en une station service où le responsable leur donne, avec aménité, une seconde chance et ils s’emploient à marquer leur investissement, à tenir les comptes, à agencer correctement l’échoppe, à éviter les importuns, à s’intégrer dans le paysage local.

Ils louent une chambrette dans une résidence où la patronne elle-aussi,  revêt une apparence décalée, sournoise, et même un peu inquiétante avec sa prédilection pour les animaux punaisés, mais qui renferme un autre secret douloureux, et ils essaient de prendre quelques repos en s’apportant de l’entraide, pour penser à un demain plus apaisant…

Luce croise Charlene, qui travaille dans un restaurant, la sœur de celle que Luce aima par le passé et il se sent attiré, aspiré, totalement envoûté par ses formes, sa physionomie, ses élans, sa fougue et il ne peut s’imaginer sans avenir, au moins partiellement, partagé avec elle.

Luce n’est en aucun cas apprécié par la famille de Charlene, lui que l’on considère comme responsable des divagations de la fille aînée et l’on veut prestement l’écarter du chemin de la jeune fille, promise à un autre homme de la ville, cogneur invétéré et prêt à en découdre pour montrer qui possède la Belle…

L’amour passionnel entre Charlene et Luce va vivre fréquemment des moments rudes car dans le Midwest on ne pardonne pas celui qui a un passé d’ancien prisonnier et qui voudrait conquérir celle affectée à un autre, sans même considérer que la décision se doit d’abord appartenir à la jeune fille…

L’on verra que Luce, qui se targue d’aider un enfant battu, pourra se voir mis à mal par celui qu’il a voulu appuyer et ici l’on se remémore le message direct et impitoyable, implacable de Céline : « les gens ne vous pardonneront jamais tout le bien que vous avez voulu leur témoigner… ».

L’on aura de la peine pour Junior qui lui aussi a voulu accompagner, aider et aimer, mais qui ne peut vivre sans un retour permanent sur un acte insupportable qu’il a commis dans le passé alors qu’il recherchait le sentiment de pureté, sans cerner sa vraie portée…

La logeuse qui n’a jamais pu faire le deuil d’une douleur intense trouvera en Luce un allié et lui apportera compassion, quand l’acquisition de la voiture des rêves de Junior et de Luce partira en fumée, en un règlement de comptes de méchanceté gratuite.

La vie dans le Midwest s’intègre dans la violence, la tension, les sous-entendus, les complots, les clans, elle prône la rudesse et la désinvolture et pour ceux, comme Junior et Luce, et leur employeur, qui veulent montrer qu’ils ont payé, qu’ils veulent changer, la contrainte se place en réalité permanente, infranchissable.

Ce livre est fascinant par sa tonalité : style direct, sans concession, qui épaule la violence des actes, la méchanceté des propos et le jugement abordé seulement sous l’angle de la force.

Ce livre est percutant par son écriture : une vraie musique théâtralisée mêlée d’un suspense porteur où les personnages s’aiguisent à tenter de trouver une voie pour s’en sortir, mais où l’abandon à la délectation morose ou à l’incapacité de s’enfuir des enfermements deviennent vite la règle.

Ce livre est porteur car il exprime désenchantement, décrépitude, tensions comme il retrace la passion, la morale, la douceur et l’humour des partages amicaux.

Ce livre est écrit avec une vraie touche de roman noir, tout en s’en écartant, pour intégrer les rivages du roman urbain, mais tout en s’alliant, aussi, au roman d’amour et au roman des secrets qui peuplent toutes les dimensions de nos psychologies insuffisantes…

Et il se place magistralement dans le sillage de Voltaire, pour qui, « il vaut mieux l’analyse de la complexité que le jugement de valeur ».

Éric

Blog Débredinages

Le Blues de La Harpie
Joe Meno
Traduit magistralement de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana
Agullo Fiction
Agullo Éditions
21,50€

Te quiero de J.P. Zooey

TE QUIERO

Une fois votre lecture achevée, Amie et Ami, vous ne pourrez plus observer la littérature de la même façon, car vous aurez eu le bonheur insigne de découvrir un texte enivrant, originel et original, et associant de l’humeur et de l’humour, du décalage, de la sensibilité, une réflexion sociétale acérée, et qui vous transportera en des rivages insoupçonnés, auxquels seule l’écriture mobilisée, avec « les tripes sur la table », selon la formule consacrée de Céline, peut vous conduire et vous pénétrer.

Bonnie et Clyde vivent à Buenos Aires.

Je vous repère, d’ores et déjà, en train de susurrer le refrain de la célébrissime chanson de Gainsbourg, interprétée par le Grand Serge lui-même, et Brigitte Bardot, à l’époque de sa flamboyance – bien oubliée en nos réalités contemporaines, pauvre fille… -, ou de retrouver le film éponyme avec Faye Dunaway et Warren Betty, sur les traces de ceux qui sont bien obligés « de faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Le couple Parker-Barrow revit, pour partie, en ce livre absolument indispensable, et coup de cœur personnel de mes lectures sur 2016 !

Ils aiment commander des pizzas moitié provolone, moitié épinard et boivent des bières Quilmes : si le diable se niche dans les détails, ce roman rengorge de faits, tous fondamentaux pour le déroulement de l’intrigue, même si les informations parsemées peuvent parfois sembler insolites, inconséquentes ou futiles…

Il est en effet totalement indispensable de savoir qu’après avoir savouré une petite mousse, on ressent l’envie de monter à cheval…

Bonnie travaille en un pressing, où on lui montre régulièrement des photos d’échographie et quand elle a envie d’intimité avec Clyde, il est nécessaire et irrépressible de voler un collier en diamants, en amont…

Ils n’imaginent pas une vie sans passion dévorante permanente et ils feraient leur cette citation d’Oscar Wilde qui a déclamé « qu’il valait mieux avoir brûlé sa jeunesse que de ne pas en avoir vécue du tout » et Clyde poursuit en « disant qu’il a plus peur d’exister que de mourir »…

Bonnie et Clyde s’envoient des messages en permanence, aux contenus insolites, où sont évoquées pêle-mêle des envies de faim, qui iraient jusqu’à envisager de grignoter un des deux pieds à leur disposition individuelle, ou de parler du chat Deschanel, assez loufoque et dont le nom – qui sait – aurait peut-être à voir avec le Président de la République Française du début des années vingt, considéré comme un vrai agité et dont je pourrais vous compter, si vous insistez, en commentaire, la fameuse nuit noctambule, en la gare de Saint-Germain des Fossés, à dix kilomètres de mon lieu natal…

Mais je m’égare, sans calembours saugrenus, et je reviens au livre, à l’essentiel !

On se balade à Buenos Aires, avec des réminiscences aux œuvres de Thomas Mann (rappelez vous « Mort à Venise » de Visconti sur les traces de l’auteur…), de Faulkner, que je relis en permanence et que je suivrai, un jour, en remontant le Mississippi, comme je l’ai fait entre Santiago et Valparaiso, sur les traces de Neruda, et de Stendhal, dont le récit de Fabrice Del Dongo, sur le champ de bataille de Waterloo, dans « La Chartreuse de Parme » continue à m’émouvoir, comme une incantation de la perfection stylisée.

Ensuite nos deux héros ont envie de libérer un lièvre de Patagonie du zoo, mais Bonnie ne doit pas oublier qu’elle a un TP de stylisme à remettre dans le cadre de son diplôme, puis Clyde retourne saluer Gros Marxxx, qui travaille en une librairie, car Clyde envisage d’écrire une nouvelle qu’il repère à la fois surréelle, mais aussi très ancrée dans la réalité actuelle où jeux vidéos, références de marques et développements systématisés d’application n’en finissent pas de fleurir.

Il se voit bien engendrer une œuvre, en intégrant une mixité de ces différentes substances qu’il possède en lui et qui s’agrippent en sa réflexion, lui qui reste étudiant en littérature et qui aimerait composer et structurer un récit, en écoutant les conseils de Moe, son tuteur.

Et rien ne vaut d’en parler autour d’un bon maté (là aussi en commentaire, s vous voulez que je vous narre, amie et ami, ma dégustation, en transe, d’un maté de coca à Chivay, au Pérou, en 2004, je suis à votre disposition…) puis Clyde retourne chez lui « en se masturbant deux fois », ce qui représente un vrai signe de santé, et « puis vomit avant d’aller se coucher », ce qui était préconisé pour bien dormir par les Trissotin du XVIIème siècle, que l’on peut ne pas croire…

Puis un individu semble suivre Clyde, avec sa chèche autour du cou, son blouson et son « jean », mais il est vite rattrapé par un rêve qui l’amène sur les rivages d’un lac « alors que certains pères voulaient sauver leurs filles de la noyade » ou par une envie d’aller « voir la mer », malgré une douleur récurrente à l’oreille qui devient de plus en plus insistante et pénible…

Ce livre ne peut se résumer, se synthétiser, il est unique et il vous faut le lire, le relire, en contemplation, en extase, en réflexion, en prenant des notes, et vous comprendrez qu’écrire nécessite de faire corps à son époque, de la dépiauter pour mieux la disséquer, pour aussi chercher à la comprendre et tenter de l’améliorer.

En ce sens la profusion, dans le récit, de références de marques, d’applications informatisées montrent bien notre abrutissement face à l’immédiateté de l’instantané et notre besoin de poésie comme d’échappatoire.

J’ai lu ce livre, comme je relis Rimbaud, en ne comprenant pas tout, mais en me disant que ce n’est pas grave, puis en trouvant des explications différentes d’une lecture à l’autre sur certains passages, sans savoir si je suis dans le vrai, mais en étant assuré que je rencontre une tonalité inspirante et une vraie beauté.

Et si je vous dis que l’histoire se prolonge, en bord de mer, avec crustacés, colombes et faucons, vous ne pouvez qu’être aiguisés par une curiosité insatiable et la volonté de réserver ce livre, toute séance tenante, chez votre libraire.

La postface de Leandro Avalos Blacha précisant que le nom de l’auteur, âgé d’une petite quarantaine, renverrait à Salinger, entretient une dose encore plus forte d’appétence pour découvrir ce livre, totalement différent, et à l’univers surfant entre tableaux de Dali et de Bacon.

Eric, blog Débredinages

Te quiero

J.P. Zooey

Traduit de l’espagnol (Argentine), avec maestria, par Margot Nguyen Béraud, bravo à elle !

Postface de Leandro Avalos Blacha

Asphalte Éditions

15 €

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑