Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Romans noirs

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Publicités

Choucroute maudite de Rita Falk

choucroute-maudite

Quel plaisir unique et raffiné que la lecture de ce roman noir et sociétal, pétri d’humeurs et d’humour, que j’ai lu par deux fois, avec une vraie saveur renouvelée.

Je félicite fortement les traductrices qui ont donné à ce livre sa verve forte, son organisation narrative mélangeant dialogues directs et réflexions profondes sur une ville moyenne Bavaroise comme sa capacité décalée à nous surprendre, nous émouvoir, nous faire bigrement rire et tendre aussi vers l’insoupçonné surréel ou « franc n’importe quoi », dont je suis réellement très preneur.

Le commissaire Franz Eberhofer vit chez son père et avec sa Mémé, sa grand-mère donc, et il tente désespérément de s’offrir un chez lui, en dépendance de la maison familiale, d’où sa mère est disparue trop tôt…

Franz a vécu des années fastes sur Münich, mais il a été obligé de se rapatrier sur le gros bourg de Niederkaltenkirchen, par sanction disciplinaire, pour avoir pris trop à cœur et un peu, à poings, une affaire passée…

Il n’aime tant que promener son chien Louis II, en vénération certaine avec le monarque des châteaux somptueux, dits de Bavière et de l’éternel Neuschwanstein, en particulier, et de chronométrer le temps mis pour leur tour commun du pâté de maison, référence récurrente en le roman.

Mémé lui demande régulièrement de la sortir pour faire des courses dans les supermarchés locaux et elle apprécie fortement d’acheter des produits en promotion, et notamment de l’antigel, même si la nécessité de ces acquisitions peut apparaître bien modeste…

Mémé est reconnue dans le paysage pour inspirer respect et reconnaissance et quand un artisan s’avère présenter une facture contestable, elle règle elle-même les comptes et montre les crocs, pour que l’inconvenante société ne l’y reprenne plus…

Et Franz apprécie se retrouver chez Simmerl, pour acheter des pâtés de foie, des saucisses Weisswurtz (ah ces saucisses blanches là, quelle vénération !) et boire une bière, en instants apaisants, réconfortants, où le monde se réinvente au milieu de l’amitié transcendée…

Quand Franz se rend compte qu’une superbe créature, avec laquelle il aura une liaison torride, en rendant jalouse sa copine de la mairie, semble s’inventer une identité et qu’elle occupe indécemment une superbe propriété, en se revendiquant de la famille du propriétaire et qu’il repère un lien possible avec la vente d’une maison, idéalement située pour installer une station service, après que tous les héritiers de la famille, à laquelle elle appartenait, soient décédés dans des conditions très surprenantes, de l’électrocution douteuse à la pendaison en forêt jusqu’à l’aplatissement par un container détaché opportunément d’une grue, il ressent la possibilité de tenir une véritable affaire et ainsi sortir des errements des dossiers monotones qui s’entassent devant lui.

Franz aura donc à s’organiser pour la concrétisation de la résolution de l’énigme, et il devra :

  • reprendre langue avec son ancien co-listier d’enquête qui est devenu détective, et dont les méthodes sans scrupules peuvent le heurter
  • veiller à convaincre sa hiérarchie, qui considère que toutes ses initiatives ne revêtent qu’un intérêt mineur
  • s’assurer de ne pas se laisser impressionner, par un frère peu aimant, et apparemment qui aurait mieux réussi que lui et qui serait plus apprécié paternellement…
  • prendre le temps des réflexions méthodiques pour dénicher les éléments qui trahiront celles et ceux qui ont préféré la vénalité funeste à la négociation immobilière classique…
  • supporter d’écouter les chansons des Beatles, que son père vénère, et que lui ne peut plus encadrer !

Le livre, suave à souhait, se place en lecture délectable, avec un humour ravageur, qui donne envie de retourner se promener aux environs de Füssen pour revoir les châteaux de Bavière, en profitant d’une longue bière blonde, avec de la charcuterie locale.

Je remercie l’auteure pour me permettre de ne pas contempler ma surcharge pondérale négativement, pour une fois au moins, et m’inciter à préférer déclamer que l’on parle toujours d’un « bon gros » et jamais d’un bon maigre…

Une vraie pépite de roman noir, que ce livre, dont je vais tenter de dénicher la version filmique, sortie sous forme de série outre-Rhin.

Rita, je veux vous voir et je pense avoir encore quelques rudiments d’allemand pour vous inviter en un bouchon Lyonnais et ainsi vous faire apprécier d’autres charcuteries !

A bientôt donc !

Éric

Blog Débredinages

Choucroute maudite

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux

Mirobole Éditions

19.50€

Parution le 16 mars 2017

 

Le Blues de La Harpie de Joe Meno

joe-meno-le-blues-de-la-harpiela-harpie-2

Amie Lectrice et Ami Lecteur, attention, voici un livre coup de cœur personnel de ce début d’année et dont la lecture s’impose à vous, car l’écriture associe sens aigu de la narration, dialogues incisifs, psychologie fouillée, réflexive, dérangeante souvent, pour les personnages, et humeurs fortes, où planent la volonté de résilience mais aussi l’assurance de l’abattement, de la déchirure comme l’impossibilité funeste de sortir de la noirceur absolue.

Luce Lemay n’a pas vu cette femme qui traversait la rue, avec le landau de son bébé ; il a perdu le contrôle de son véhicule et le drame est arrivé, ce qui qui lui a valu un enfermement en maison d’arrêt.
Luce a beaucoup travaillé sur lui-même, en introspection, pendant sa détention et il avait toujours en image subliminale la présence de l’enfant décédé par sa faute, puisque ce sinistre jour, il revenait aussi d’un braquage de pacotille, pour tenter d’améliorer le quotidien… et il avait certainement envie d’accélérer un peu, comme de mettre les voiles…

En maison d’arrêt, il a rencontré Junior Breen, homme poète à ses heures, contemplatif, renfermant un secret enfoui, pacifique et force physique de la nature. Luce l’a aidé, protégé quand il était agressé sur son physique, par trop graisseux, et parce que Junior se renferme, s’intériorise, se replie.

Ils se retrouvent, leur peine purgée, pour travailler, dans la ville de La Harpie, en une station service où le responsable leur donne, avec aménité, une seconde chance et ils s’emploient à marquer leur investissement, à tenir les comptes, à agencer correctement l’échoppe, à éviter les importuns, à s’intégrer dans le paysage local.

Ils louent une chambrette dans une résidence où la patronne elle-aussi,  revêt une apparence décalée, sournoise, et même un peu inquiétante avec sa prédilection pour les animaux punaisés, mais qui renferme un autre secret douloureux, et ils essaient de prendre quelques repos en s’apportant de l’entraide, pour penser à un demain plus apaisant…

Luce croise Charlene, qui travaille dans un restaurant, la sœur de celle que Luce aima par le passé et il se sent attiré, aspiré, totalement envoûté par ses formes, sa physionomie, ses élans, sa fougue et il ne peut s’imaginer sans avenir, au moins partiellement, partagé avec elle.

Luce n’est en aucun cas apprécié par la famille de Charlene, lui que l’on considère comme responsable des divagations de la fille aînée et l’on veut prestement l’écarter du chemin de la jeune fille, promise à un autre homme de la ville, cogneur invétéré et prêt à en découdre pour montrer qui possède la Belle…

L’amour passionnel entre Charlene et Luce va vivre fréquemment des moments rudes car dans le Midwest on ne pardonne pas celui qui a un passé d’ancien prisonnier et qui voudrait conquérir celle affectée à un autre, sans même considérer que la décision se doit d’abord appartenir à la jeune fille…

L’on verra que Luce, qui se targue d’aider un enfant battu, pourra se voir mis à mal par celui qu’il a voulu appuyer et ici l’on se remémore le message direct et impitoyable, implacable de Céline : « les gens ne vous pardonneront jamais tout le bien que vous avez voulu leur témoigner… ».

L’on aura de la peine pour Junior qui lui aussi a voulu accompagner, aider et aimer, mais qui ne peut vivre sans un retour permanent sur un acte insupportable qu’il a commis dans le passé alors qu’il recherchait le sentiment de pureté, sans cerner sa vraie portée…

La logeuse qui n’a jamais pu faire le deuil d’une douleur intense trouvera en Luce un allié et lui apportera compassion, quand l’acquisition de la voiture des rêves de Junior et de Luce partira en fumée, en un règlement de comptes de méchanceté gratuite.

La vie dans le Midwest s’intègre dans la violence, la tension, les sous-entendus, les complots, les clans, elle prône la rudesse et la désinvolture et pour ceux, comme Junior et Luce, et leur employeur, qui veulent montrer qu’ils ont payé, qu’ils veulent changer, la contrainte se place en réalité permanente, infranchissable.

Ce livre est fascinant par sa tonalité : style direct, sans concession, qui épaule la violence des actes, la méchanceté des propos et le jugement abordé seulement sous l’angle de la force.

Ce livre est percutant par son écriture : une vraie musique théâtralisée mêlée d’un suspense porteur où les personnages s’aiguisent à tenter de trouver une voie pour s’en sortir, mais où l’abandon à la délectation morose ou à l’incapacité de s’enfuir des enfermements deviennent vite la règle.

Ce livre est porteur car il exprime désenchantement, décrépitude, tensions comme il retrace la passion, la morale, la douceur et l’humour des partages amicaux.

Ce livre est écrit avec une vraie touche de roman noir, tout en s’en écartant, pour intégrer les rivages du roman urbain, mais tout en s’alliant, aussi, au roman d’amour et au roman des secrets qui peuplent toutes les dimensions de nos psychologies insuffisantes…

Et il se place magistralement dans le sillage de Voltaire, pour qui, « il vaut mieux l’analyse de la complexité que le jugement de valeur ».

Éric

Blog Débredinages

Le Blues de La Harpie
Joe Meno
Traduit magistralement de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana
Agullo Fiction
Agullo Éditions
21,50€

F d’Antônio Xerxenesky

antonio-xerxenesky

antonio-2

En refermant la lecture de ce livre, je déclame, intérieurement, que le voyage fut absolument palpitant, différent à souhait et que « la petite musique » qui s’y dégage s’identifie à une incomparable histoire romanesque, transcendée par une plume élégante et vive (félicitations marquées à Mélanie Fusaro pour la traduction).

Ana, adolescente Brésilienne Carioca, vient de perdre son père, décédé stupidement en chutant de sa baignoire. Elle fait la connaissance de son oncle, lors des obsèques, et l’on devine que la famille ne tient pas en estime cet immigré en Californie, dont elle s’est détachée depuis longtemps. Il invoque une correspondance avec la jeune fille, en lui demandant de cacher cette relation épistolaire à sa Maman ; il lui propose un séjour d’études pour apprendre l’anglais et surtout faire connaissance commune.

Cet oncle, à la fois rustre, bohème, mais en volonté affective, se complaît à tirer au révolver sur des bouteilles en verre vides, en recherchant à les viser comme « un strike » au « booling » et sa jeune nièce veut s’essayer à cette occupation, ce qu’il n’accepte qu’en rechignant fortement.

Mais il découvre son talent absolu pour le tir précis, net, sans fioriture.

Un ami de passage de son oncle considère qu’un tel talent ne peut être gâché et qu’il doit être transféré au service d’une cause, de « la cause »…

Ana va faire ses classes clandestinement à Cuba où, de formations militaires et commandos, elle cerne qu’elle peut tuer proprement, sans bavure et aussi sans aucune hésitation.

Elle discerne que son père était un scientifique dans l’électricité et qu’il avait communiqué toutes ses compétences aux responsables de la dictature du Brésil, entre mitans des années soixante et quatre-vingts, et qu’il avait même approfondi les possibilités de torture…

Sa première mission sera de mettre fin à l’existence d’un tortionnaire, sorte de résilience familiale et-ou de vengeance d’une culpabilité qu’elle n’estimait pas recevoir en hérédité…

Ana devient donc tueuse professionnelle et on s’arrache ses services avec force, car elle allie absence totale de compassion face aux cibles qu’on lui désigne, sûreté dans sa mission et précision dans le geste qui comprend la certitude que la victime ne souffrira pas et qu’elle ne pourra pas échapper à ce qui va lui arriver…

Ana se considère comme une artiste en son genre et se repère bien s’engouffrer en cette carrière là, pour un temps certain…

Mais le livre ne s’arrête pas à cette réalité narrative, il s’affiche comme une poupée gigogne, à plusieurs profondeurs et opère comme un cabinet secret, à tiroirs camouflés, et d’ailleurs il se lit comme un scénario de film, qu’il serait fascinant de voir réaliser par Liev Schreiber, l’acteur principal, metteur en scène à ses heures, de la série lugubre, noire, sans concession, rude et très réussie, que je regarde en boucle « Ray Donovan »…

Ana doit assassiner Orson Welles, mais il ne lui est légitimement pas possible de concrétiser ce dessein sans maîtriser la filmographie du « maître », dont on ne connaît que Citizen Kane, œuvre de jeunesse qui masque une créativité beaucoup plus multiforme, mais contestée par une critique acerbe qui lui reprochera toujours de ne pas être le génie qu’elle avait conçu pour lui, après son premier film devenu culte.

Ana s’envole pour Paris et emmagasine une connaissance filmique considérable, en croisant Michel et Antoine, cinéphiles avertis, faisant d’Antoine un amant de passage alors que ce dernier imaginait structurer une relation plus marquée…

Ana, par l’entremise de ses commanditaires, est engagée pour le tournage du dernier film d’Orson Welles et elle le rencontre, à plusieurs reprises, en son restaurant favori chic, testée qu’elle est par le « maitre » sur son art et sur son parcours.

Ana a déjà réussi un jour à faire mourir d’une crise cardiaque une de ses cibles, en utilisant un subterfuge lié à une de ses angoisses et peurs identifiées, et le décès d’Orson, en la même cause, semble aussi une signature caractéristique du talent de la professionnelle, mais la réalité se repère plus têtue…

Ce livre vous amènera à l’envie de revoir Citizen Kane mais surtout de découvrir l’œuvre filmique d’Orson Welles et notamment ses mises en scène confidentielles ou peu connues comme Falstaff d’après Shakespeare (l’auteur nous informe que Welles l’identifiait comme son meilleur film), comme Vérités et Mensonges, comme le documentaire de l’entre deux guerres « It’s all true » et comme F for Fake , permettant peut-être de placer le titre mystérieux du roman, en son inspiration.

On apprend aussi que Welles, ignoré par les producteurs, renfermait des tas de projet sur les adaptations du Roi Lear, de Don Quichotte ou de Moby Dick et qu’il entamait une reconquête avec le film Les Rêveurs, resté inachevé, association entre surréel et analyse fataliste de la nature humaine.

Ana donne aussi dans le mélomane, entre new-wave et début du « heavy metal » et l’influence de Ian Curtis, suicidé à vingt trois ans, reste postée en toutes ses prises de décision ; Ana ne s’écarte pas non plus des paradis artificiels ou des films d’horreur et les zombies qu’elle croise s’incrustent dans un réel plus ou moins conséquent, concret ou imaginé, malgré les appuis d’Antoine venu en Californie pour parfaire sa formation estudiantine…

Livre filmé, musical ; roman scénarisé, instrumental ; œuvre multiforme originale et originelle, très érudite, très élaborée, très construite, très informative et surtout très bien écrite, profonde, moderne et « dynamisatrice » ; un roman que l’on referme en perdant un peu nos repères, entre bien et mal, entre réalité et fiction, entre narratif et onirique, entre le miroir du quotidien et celui du déformant, en tous cas, voilà un livre qui vous emporte, qui vous transporte et qui vous apporte !

Un vrai coup de cœur personnel !

Belle année 2017, pour que restent victorieuses les forces de la tolérance et de l’ouverture sous toutes leurs formes !

Et amitiés vives, ma signature habituelle qui prend sa source en ce Québec tellement apprécié !

 

Eric

Blog Débredinages

 

F

Antônio Xerxenesky

Traduit magistralement du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Editions

21€

Photo de l’auteur : Asphalte-Editions en copyright

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître

pierre-lemaitre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais été fortement bouleversé par Au revoir là-haut, le roman « Goncourisé », en 2013, car il alliait références historiques post Grande-Guerre, personnages sans concession au sortir des charniers et analyse sociétale de la France de la chambre bleu-horizon, qui glorifiait les sacrifices des monceaux de soldats morts au combat, en réfutant toute réflexion sur les pseudo-stratégies militaires employées, comme sur l’absence de considération reconnue aux mutilés et gueules cassées, qui rappelaient trop la noirceur des combats…

Pierre Lemaître avait réussi un roman très noir, inscrit dans l’histoire du vécu, avec conviction et écriture dense et tenace, ingrédients que je recherche dans mes lectures et que je vénère quand le cocktail se déguste avec une vraie créativité inventive, à l’image du « pianocktail » de Colin, dans L’écume des jours.

L’auteur avait aussi, durant plus d’une décennie en amont, écrit des romans noirs bien ficelés avec des protagonistes récurrents, toujours en relation critique avec nos réalités, nos insuffisances et petites lâchetés ordinaires, avec une écriture toujours recherchée, efficace, tonique et ménageant de vrais effets de suspense.

A la sortie de Trois jours et une vie, livre paru au printemps passé, je retrouve avec plaisir les principes conducteurs de l’auteur : relation avec le réel, pesanteurs et tensions intégrés par récurrence au sein des personnages, difficultés à faire des choix et à décider dans leurs parcours de vie au milieu des dialogues et communications plus ou moins factices, mais je ne peux me départir d’une impression fugace, puis plus ancrée, de facilité ou d’inachèvement, comme si l’auteur avait été sensibilisé à « produire » ce roman, sans lui donner un coup de patte personnel assurant qu’il soit vraiment ciselé à sa manière.

On se situe à la fin décembre 1999, il y a déjà dix-sept ans, en pleine forte tempête abattue notamment sur la France.

Antoine, à peine au début de l’adolescence, aime beaucoup le chien des voisins qui lui rend bien cette affection, en le suivant régulièrement en forêt, où il s’adonne à des marches un brin aventurières et où il a même réussi à construire une cabane de Robinson de forte invention.

Le tout jeune Rémi a fait de son aîné Antoine une sorte de héros, et il lui rend fréquemment visite en ses cachettes, en admirant ses capacités d’explorateur comme de bâtisseur.

Le jour où le chien des voisins semble en difficulté physique, le père de la famille n’hésite pas à le tuer et surtout à le laisser sur un tas de gravats, comme s’il devait mettre fin à ses jours en exécution et en le considérant comme immondice.

Antoine, révolté, ne peut admettre une telle chose et court se cacher dans la forêt.

Rejoint par Rémi, il ne peut réprimer sa violence intérieure et lui assène un coup de planche qui assomme l’enfant et le condamne sur le champ.

Antoine cache le petit cadavre dans un trou laissé par un arbre déraciné et la parabole de l’auteur, qui revient en boucle, où la petite main du malheureux Rémi cherche à agripper la terre quand le corps tombe et qui semble dire « au revoir » à celui qui fut son ami mais qu’il a comparé à son funeste père, en lui prodiguant ce qu’il lui réservait dans ses songes, reste fortement ancrée, en la lecture, comme une référence rude et déchirante.

Antoine revient chez lui, haletant, en perdant une montre qu’il avait longtemps convoitée et que sa mère, qui travaille sur les marchés et qui tente toujours de joindre les deux bouts, avait accepté de lui offrir, après de nombreuses tergiversations, et il s’allonge, hagard, en sa chambre.

Bien évidemment, le petit village qui ne vit que par les évolutions économiques plus ou moins enviables d’une fabrique de jouets en bois, et dont le patron est aussi le maire de la commune, se place en réel émoi, quand les recherches pour retrouver Rémi s’organisent avec battues et interpellations ; comme on savait qu’Antoine se trouvait souvent en compagnie de Rémi, il fait l’objet d’interrogatoires qu’il se concentre à contrôler, sans pour cela que les remords sur son geste ne l’envahissent pas en permanence…

La tempête écarte la possibilité de fouiller dans la forêt et le petit Rémi reste disparu inquiétant.

L’auteur développe ensuite une organisation romancière en « flash back », entre évolutions du futur d’Antoine et retours sur cette terrible journée où sa haine du père de Rémi, cette injustice du sort réservé au chien, se sont transformées en violence sans réserve contre le jeune enfant.

Antoine va faire de brillantes études, va devenir médecin, devenant par là-même une référence pour le village et une fierté pour sa mère, même si leurs relations conserveront leur platitude et leurs silences et que leurs rencontres, de plus en plus espacées, s’avèreront des obligations contraignantes pour le fils, qui désire partir et penser à autre chose, et notamment avec un envol pour l’humanitaire.

Antoine rencontre une jeune femme amoureuse, libre et libérée, et malgré des crises fréquentes, s’imagine bien vivre avec elle.

Mais lors d’un de ses passages en son village, il retrouve Emilie, qui était la plus jolie du collège, qu’il convoitait sans imaginer arriver à ses fins ni même croiser son regard et, séduit, il l’enlace et leurs corps répondent avec effusion aux caresses liminaires.

Emilie est enceinte et, vivant en une famille traditionnaliste, veut épouser Antoine, qui refuse, lui demande d’avorter.

Le père d’Emilie menace Antoine de porter plainte, ce dernier précise que la potentielle paternité n’est pas assurée… et le père d’Emilie indique à Antoine qu’il demandera un test ADN, réalité qui replonge Antoine, avec marasme, quelques années plus tôt.., d’autant plus fortement qu’un complexe va ouvrir en l’ancienne forêt où il s’évadait et que les restes de Rémi viennent d’être découverts, au hasard, si l’on peut dire, du chantier…

Antoine choisira t’il  la paix et la vie avec Emilie, en acceptant de devenir médecin de province et de village, en prenant la succession de celui qui l’a toujours apprécié et qui a compris depuis longtemps qu’il renfermait un secret… ou affrontera t-il son destin, sa responsabilité, comme sa volonté de partir aider les gens de la planète, sans médecin de proximité ?

J’ai trouvé le livre un peu trop lisse, un peu trop prévisible en sa conclusion, mais peut-être que l’auteur s’est dit que notre réalité sociétale était elle-même lisse, insuffisante, programmée, complice des compromissions et que son récit devait suivre ces traces là…

Il reste que ce manque de mordant, de fantaisie dirais-je – y compris dans la méchanceté de certains protagonistes de l’histoire – contribue à structurer une intrigue un peu plate et donc avec un retrait et une retenue qui m’ont un peu désolé ; mais appréciant l’auteur avec ferveur, je suis certain qu’il n’a pas sacrifié au mode ambiant, où tout doit être décodé et décidé et où rien ne faiblit face aux données fixées, mais qu’il a simplement voulu démontrer que chacun vit de ses insuffisances, fêlures, choix plus ou moins acceptés et compromis « avalés ».

Et je dois bien reconnaître que je ne me placerai jamais au dessus de cette litanie, puisque la vie est faite de choix, mais aussi d’acceptations, en espérant que les-mes choix prendront le pas en majorité sur le poids de la balance…

Eric

Blog Débredinages

Trois jours et une vie

Pierre Lemaître

Albin Michel

19,80€

Photo : angersmag copyright

La rage de Zygmunt Miloszewski

zygmunt-photo

 

Lectrice et Lecteur, si vous n’avez pas encore pénétré l’univers de roman noir de Zygmunt, que j’ai eu le plaisir de rencontrer personnellement trois fois, en lien avec ses deux précédents opus parus chez Mirobole Éditions : Les impliqués et Un fond de vérité, je vous invite ardemment à suivre cette invitation et à rejoindre le travail méthodique de l’auteur, qui associe toujours réalités policières et réflexions sociétales, sur la Pologne actuelle notamment, si souvent complexe à saisir et cerner.

On retrouve son héros, le procureur Teodore Szacki, que nous avions repéré avec une vie sentimentale un peu en berne avec son épouse Weronika à Varsovie en ses premières aventures, puis séparé et ayant accepté un transfert géographique pour la suite de son parcours, et ici avec une nouvelle compagne Zenia et la présence nouvelle de sa fille, Hela, en son nouveau lieu de mutation professionnelle : Olsztyn, en Varmie, province Polonaise qui a connu plusieurs occupations et notamment une présence Prussienne et Allemande majeure, conférant aux autres Polonais qui n’en sont pas issus, une certaine condescendance pour les Varmiens et peut-être même une suspicion de leur réel patriotisme…

Le procureur se doit de résoudre une énigme délicate avec la présence d’os parfaitement identifiables, sans lambeau de chair accroché, que les analyses scientifiques attribuent pourtant à des personnes disparues récemment ; or sans morbidité, les os ne peuvent se séparer de la chair sans un temps suffisant, la réalité vécue semble donc échapper à toute rationalité.

Le procureur semble apprécié en ses nouvelles fonctions et sur sa nouvelle circonscription territoriale ; il est même invité par un Lycée pour évoquer son métier et récompenser une dissertation d’une élève, qui a réfléchi sur les actions judiciaires : on lui demanderait même d’être le porte-parole du parquet local, car son profil de communicant avec la presse apparaît pertinent, même si Teodore déteste paraître en public, ce qu’il assimile à une perte de temps et de liberté de mouvement.

La disparition inquiétante d’un responsable d’agence de voyages, dont l’épouse avait l’habitude de départs fréquents sans explication particulière et dont l’associée reconnaissait la compétence sans se mêler de ses activités, constitue la première salve d’enquêtes.

La relation d’un couple avec un enfant, qui semblerait exemplaire avec la bonne situation pour le mari, le cottage coquet familial et un amour exposé, sent pourtant le soufre et menace de voler en éclat, surtout depuis que le mari envisage un nouvel enfant ; cette situation toute personnelle devient inquiétante quand on retrouve l’épouse ensanglantée et son enfant éperdu.

La venue d’une jeune femme au parquet, qui n’a pas été prise suffisamment au sérieux par Teodore, et que son adjoint identifie comme une alerte réelle sur de possibles violences conjugales et qui envisage de porter plainte contre son supérieur pour « non-assistance » à personne en danger, situe la ville comme un lieu où tensions personnelles et réalité criminelle peuvent s’enchevêtrer en multiples ressorts.

La permanence d’os retrouvés et épurés de la même manière, à différents endroits de la ville, pour à la fois « éparpiller façon puzzle » des morceaux de cadavre et disséminer des preuves et indices, pour mettre police et justice au défi, contribuent aussi à mobiliser  « les petites cellules grises » du procureur, en l’amenant à analyser, avec méthode et minutie, toutes les hypothèses qui l’animent et qui s’interpénètrent.

On retrouve ainsi tous les ingrédients chers à Zygmunt :

  • un procureur au travail inlassable, chercheur de vérité, qui utilise toutes les ressources qui s’offrent à lui, y compris en provenance de techniques jugées peu fiables, comme celles s’attachant à l’explication de comportements complexes,
  • un procureur agacé par les pesanteurs de son administration, comme au faux-semblant, où l’on refuse d’avancer par peur des contraintes et surtout d’affronter les convenances,
  • une équipe judiciaire de travail, en appui parfois du procureur, mais qui le laisse aussi en solitude en ses affrontements et analyses,
  • une capacité mordante à relever les errements du passé historique, les habitudes des territoires ancrés, façonnés avec les années d’occupation et de plomb de la guerre froide et qui, alors qu’une nouvelle liberté s’offrait, s’engouffrent, aujourd’hui, en un conservatisme absolu et sans égard pour la différence.

Le procureur se placera encore plus en première ligne, en ce roman, et vie personnelle et professionnelle s’entremêleront, à satiété, pour à la fois relever un suspense encore plus intrépide et démontrer que tout professionnel judiciaire est livré à ses propres fêlures et ses limites et qu’il reste d’abord un humain, avec des choix, qui ne sont pas toujours affirmés ou qui peuvent être souvent critiqués ou mis en question.

On termine ce fort livre avec trois fortes impressions :

  • l’assurance du talent littéraire de Zygmunt qui allie en permanence roman noir puissant, maîtrisé, avec une volonté ciselée et sans concession de parler de ses contemporains, de leurs lâchetés, insuffisances, non remises en question et fatalismes,
  • la capacité de l’auteur à dresser une situation policière et judiciaire compliquée, avec une aisance majeure, puisée en rencontrant les spécialistes de la police scientifique,
  • et la description, toujours en humour vif, de notre actualité mondiale, par ses soins, placée avec les yeux d’un Polonais, citoyen éclairé, qui illustre en Varmie un condensé des fractures que l’on repère fortement actuellement: repli sur soi, individualisme et incommunicabilité.

Un livre percutant, convaincant, à savourer comme un roman noir de densité, qui tient en haleine et qui pose des questions dérangeantes sur le fonctionnement des institutions publiques, sur le poids de l’histoire et surtout sur les non-dits familiaux ou les secrets enfouis, qui peuvent souvent être préludes à des luttes sans merci et même terrifiantes.

Éric

Blog Débredinages

La rage

Zygmunt Miloszewski

Traduit magistralement du polonais par Kamil Barbarski

Fleuve Noir Éditions

21.90€

La fille au 22 d’Anna-Véronique El Baze

la fille au 22

 

Léa a pensé vivre le parfait amour avec un compagnon pseudo-comédien qui se considère, comme pétri de talent et qui attend le rôle de référence qui lui sera forcément promis…

Et elle se repère plus que déçue, elle s’est donc séparée, alors qu’elle avait tout quitté pour lui : des études potentielles intéressantes comme des projets personnels, oubliés et enfouis, au bénéfice exclusif de celui qui l’avait conquise, totalement égocentré…

Elle a eu une fille avec lui, en a été attendrie, même si leurs relations ne se sont jamais structurées sur le mode du long fleuve tranquille ; sa fille a trouvé « son coquin », elle est partie outre-Atlantique, elle devait s’engager en une dynamique exaltante, mais un terrible accident de la route a obligé son rapatriement et depuis elle est alitée et sa Maman n’imagine plus lui rendre visite en son hôpital où, végétative, elle ne sait plus communiquer avec elle, même avec la force des esprits…

Elle est passionnée de romans noirs, de polars et elle est responsable de ce secteur en une librairie où elle a couvert tous les postes, même les plus subalternes, elle est heureuse de rencontrer les clients et de leur faire partager des coups de cœur ou coups de gueule, même si aujourd’hui elle ne sent plus portée avec les mêmes élans, et qu’elle tourne un peu en rond, en ce lieu qui la pétrifierait même, après tant d’années qu’elle lui a consacré…

Elle pourrait être considérée comme maniaque compulsive car tout doit être rangé pour elle, selon un ordre immuable et immaculé, en la librairie, comme chez elle, où les nécessités de ménage, de rangement, de mise en ordre s’imposent à satiété, car cette pratique contribue à forger ses idéaux de propreté, de pureté, de cohérence, d’assurance d’avoir la maîtrise sur les choses.

Et elle retrouve un jour l’arme ayant appartenu à un père, peu présent mais vénéré, qui faisait certainement partie de ce que l’on appelle « le milieu » et qui est mort des suites de ses activités et de manière violente.

Léa croise régulièrement un clochard, un sans domicile fixe, qu’elle a envie de côtoyer, de connaître, alors que ce dernier, s’il apprécie une générosité non feinte de Léa, ne peut supporter son côté inquisitorial ou sa volonté d’engager une conversation nourrie…

Ce dernier lui apporte cependant une forme de soutien pour qu’elle s’accomplisse, qu’elle se positionne seule, qu’elle décide pour elle et qu’elle s’assume.

Et Léa qui rêve d’aventures, y compris sur le plan intime, décide pêle-mêle de se faire belle, de séduire, de conquérir, de prendre enfin du temps pour elle, en lâchant prise en la librairie et surtout en refusant toute forme de compromission ou de lâcheté, en toute situation.

Si une rencontre, fusse-t-elle de passage, ne s’orienterait pas comme elle l’escompte, avec le respect qui lui est dû, elle est prête à une action décisive, y compris avec l’arme de son paternel…

Je ne connaissais pas l’univers d’Anna-Véronique et je vous invite à vous y plonger sans retenue.

Certes il ne s’embarrasse pas de réserve, d’équilibre, de pondération, mais l’époque se plaçant trop souvent sur des faux-semblants, ce style direct et implacable fait du bien.

Léa a trop vécu de contraintes, de limites, de peines, de méchancetés, de petites ou grandes blessures pour continuer l’acceptation, elle a décidé de dire non, de réfuter et elle peut aller dans le radical.

Pour qui, aujourd’hui, ne comprendrait pas que la qualité de vie au travail, avec la reconnaissance de ce qui est fait au mieux par les acteurs en entreprise, se place comme vertu première pour le vivre ensemble ; pour qui ne comprendrait pas que l’on ne peut accepter que certains décident et organisent quand d’autres appliquent et se taisent ; pour qui ne comprendrait pas qu’à force d’asservir et de mettre en retrait les humanités de certains, la révolte peut poindre et qu’elle peut être très dangereuse, la lecture de ce livre s’avèrera plus que salvatrice.

Car Anna-Véronique écrit en paraboles et en ellipses, elle sait manier un roman noir avec aisance, avec des personnages très ciselés, elle nous invite surtout à réfléchir comme à cerner que la vie nécessite un regard ouvert, et pas un placage organisationnel où certains domineraient et où d’autres seraient sans cesse dominés.

Un livre à méditer et qui se parcourt avec un vif plaisir emplie de force émotive.

Éric, blog Débredinages

 

La fille au 22

Anna-Véronique El Blaze

Éditions Cherche Midi

16€

 

Le bal des vipères d’Horacio Castellanos Moya

le bal des viperes

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ne croyez aucunement qu’en ces périodes plus que rudes et troublées, je me positionne pour vous suggérer une méthode pour exercer vos potentiels talents pour l’accomplissement d’un crime parfait… Et pourtant, en terminant ce roman décapant, tonitruant et totalement ébouriffant, vous pourriez prendre quelques notes utiles, si vous envisagiez une telle idée…

Je me place avec ce que je viens de dire juste en amont, dans la veine de Desproges, qui clamait que « l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » et vous n’êtes pas n’importe qui…, puisque vous me faîtes le bonheur de me lire, en cet humble blog.

Eduardo Sosa vit chez sa sœur et cherche un sens à sa vie, sans travail, sans repère, sans perspective d’aucune sorte…

Arrive une Chevrolet jaune, qui stationne sur un parking, près d’une épicerie de son quartier, dont la tenancière « La Nina Beatriz » répète que cette satanée voiture est arrivée, sur site, depuis deux semaines, et qu’elle renferme un ivrogne, qui y vit nuit et jour, ce qui peut décourager la clientèle…

Eduardo tente une approche en osant une discussion avec le propriétaire des lieux, assez acariâtre, dénommé Don Jacinto, et qui ne veut pas être importuné…

Eduardo insiste et Don Jacinto répond par une toute petite socialisation, mixée surtout avec beaucoup d’alcool, et, en perception d’une possible violence envers lui, Eduardo, en légitime défense vraiment toute contestable, lui tranche la gorge, séance tenante…

Il rejoint la Chevrolet, qui renferme des serpents, apprivoisés par Don Jacinto ; Eduardo tombe en pâmoison, persuadé d’être la proie de ces reptiles venimeux, mais il se réveille, le lendemain, presque radieux, et il prend la route avec les vipères…

Et à partir de cet instant, ce roman absolument différent et sans concession, qui porte en lui- métaphoriquement mais aussi directement, les contestations des réalités politiques et sociales vécues en de nombreux pays d’Amérique Centrale, en proie à la corruption récurrente et au non partage indigent des richesses, suit un rythme endiablé, bourré d’humour noir et vous ne lâcherez pas…

Eduardo nomme les vipères, ses quatre vipères d’emprunt : Beti, « la potelée », Loli, « délicate et timide », Valentina, « la sensuelle » et Carmela, « la mystérieuse » qui deviennent ses filles de promenade, d’action, de débauche même ou d’aventure frénétique, violente, potentiellement sans retour.

Les vipères informent Eduardo (qui peut communiquer avec elles) que Don Jacinto avait dû quitter le domicile conjugal, sa liaison avec sa secrétaire ayant été découverte, sa maîtresse ayant été , en plus, tuée par son mari infortuné ; il est parti, depuis, en errance, sans que sa femme et sa fille ne daignent le plaindre…

Les vipères se lient rapidement, et avec ferveur, avec Eduardo, et elles organisent, avec lui, une « petite virée », où des clients de supermarché deviennent étouffés ou sont pris de convulsions sous leurs morsures, mais Eduardo ne peut arrêter le mouvement, il a trop soif et il a une petite faim aussi, et il faut bien qu’il trouve à boire, comme à manger…

D’abord hésitant, il consent à conserver les vipères avec lui, en leur recommandant plus de discrétion… Et ensemble, ils décident, pèle-mêle, d’aller chez la femme de Don Jacinto, où son absence de compassion au regard de la fuite en avant de son mari, entraîne sa mise à mort immédiate, corrélée par la même punition pour sa servante, car depuis Bonnie and Clyde, version Gainsbourg, il « faut toujours faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Portée par une énergie quasiment orgiaque, Eduardo rend visite à Raul, le mari de la secrétaire, avec laquelle Don Jacinto avait eu sa liaison ; mais il est vite « recadré » et finit par s’enfuir ; penaud, il évoque sa mésaventure à « ses filles » qui décident d’aller le venger et prennent en chasse asphyxiante Raul et des amis de passage, en son appartement…  Carnage qui se termine aussi avec le décès de Valentina, victime d’un coup de feu de calibre élevé…

La promenade se poursuit en les quartiers riches, pour laisser sur le carreau quelques personnalités en vue, politiciens ou banquiers, et, « la virée » permet aussi à Eduardo de se placer définitivement en la personnalité de Don Jacinto, que tous les témoins des meurtres imaginent en « serial killer » coupable clair , puisque tout concorde, lui qui vivait en une Chevrolet Jaune…

Eduardo apparaît, par Jacinto interposé, en vedettariat, avec une médiatisation des crimes en série, qui semble aussi donner sens, si ce n’est à sa vie, en tout cas, à son actualité, lui qui se sent enfin écouté, attendu, presque reconnu, en faisant peur, alors qu’il n’était abonné qu’à la mièvrerie ou l’insuffisance…

La police est sur les dents, mais le commissaire adjoint Handal en a plus qu’assez des bâtons que l’on met en ses roues, le politique voulant toujours orienter le déroulement de l’enquête, en fonction de critères ne voulant surtout pas mettre en tension l’organisation sociétale préexistante…

La journaliste Rita Mena suit l’affaire de près et Eduardo, dont la vanité opère, pense qu’il est bien de la contacter, pour que son action soit encore plus diffusée, pour laisser des chausse-trappes et tout bonnement pour que son importance extériorisée soit achevée.

Je vous laisse pénétrer l’univers à la fois méchant à souhait, terrifiant, mais aussi tellement proche du réel vécu (certaines sociétés Américano Centrales développent plus de morts par arme à feu que de morts par accident routier…) et écrit avec une plume trempée dans le sang et la noirceur, mais, où un brin de fantastique, de décalage et d’humeur, façonné à chaque instant, contribue à faire de cet opus un régal de lecture comme de réflexion.

Réflexion fondamentale sur la nécessité de ne jamais oublier ceux qui penchent vers la déshérence, car leur vengeance possible peut s’affecter, sans foi ni loi, et en un tourbillon insaisissable autant qu’insatiable…

Et merci à Delphine et Yves pour m’avoir offert cette découverte indépassable de lecture.

Éric, blog Débredinages

Le bal des vipères

Horacio Castellanos Moya

Traduit de l’espagnol (Salvador) par Robert Amutio, je m’incline devant son talent !

Livre de poche 10/18

La petite fée de Laurent Vyeix

LA PETITE FEE IMAGE 1

LAURENT VYEIX IMAGE 2

J’avais déjà eu le plaisir et le vif intérêt à pénétrer l’écriture de Laurent Vyeix, avec « Clarisse et le singe en morceaux », titre de livre original et un brin curieux, renfermant un récit subtil, maîtrisé, développant un suspense haletant, propre au roman noir qualitatif.

Ce nouvel opus, paru en ce début d’année 2016, poursuit la veine inspirée de l’auteur et s’enrichit de collages, de dessins ou d’illustrations photographiées, indications de personnalités comme de sites réels.

Les illustrations résument l’action en des moments clefs ou invitent le lecteur à s’arrêter, à réfléchir, pour qu’il se livre à une sorte d’introspection sur le déroulement de l’histoire qui s’offre à lui, et surtout elles lui proposent, un peu comme un roman feuilleton des années 70, à aller plus loin comme à se confronter, en relecture, avec les lieux parsemés de manière impressionniste et attachante au sein du roman.

L’auteur nous renvoie aussi, en de nombreux bas de page, aux actualités contemporaines ou des vingt dernières années, en ressourçant notre mémoire, et en réussissant la prouesse de faire coller son avancée narrative, en son histoire, avec la Grande Histoire de nos vécus sociétaux les plus troublés ou même les plus dramatiques.

Anselme renferme un secret et vit un peu comme un ermite en Aquitaine, s’adonnant à apporter de quoi sustenter une araignée quasi domestiquée, qui se repère comme sa seule communicante de vie…

Mélusine, jeune femme toute en sensualité, aime les promenades à vélo, avec son chien griffon, en une allure sportive et elle retrouve régulièrement les amis de Cap’tain Baou, Estéban, férus de parties de cartes endiablées et qui l’ont surnommée « la petite fée » et elle en profite aussi pour rejoindre Estéban pour que vivent les sens…

Le lecteur apprend que Mélusine offre ses charmes, contre rémunération, en se déplaçant chez le client ou en une chambre d’hôtel Parisien où elle peut dynamiser la cadence, si je puis dire, une fois le tarif de prestation défini, et l’on repère aisément que ce besoin d’argent rapide est consacré par un autre secret…

Même si un de ses clients, Corentin, semblerait l’émouvoir en s’imaginant faire sa vie avec elle, la prostitution qu’elle intègre vise surtout à compiler une somme suffisante, sans aucune forme d’attachement…

Et elle est heureuse, car amoureuse de Salem, avec lequel elle escale la dune du Pilat, avec lequel elle échafaude une vie commune rêvée, avec enfant, avec lequel elle déguste des fruits de mer, à satiété, avec lequel elle va se rendre à Tunis, pour rencontrer sa famille puisque la mère de Salem en sera ravie, Salem le lui a dit…

Anaïs, la grande amie de Mélusine, travaille en tant que fleuriste, mais elle a du mal avec un patron indélicat qui s’imagine que le droit de cuissage conserve une légalité…

Anselme qui n’a pas été insensible au physique ravageur de Mélusine, qu’il a croisée en allant au supermarché, décide de passer un moment avec elle, d’abord en une chambre d’hôtel, pour préserver son intimité rustre, puis finit par « craquer » et l’appelle régulièrement en son domicile…

Mélusine a remis toutes ses « économies » amassées au beau Salem, qu’elle a souhaitées concrétiser rapidement, y compris avec un métier qui a mis son corps en charpie et dont elle est plus que dégoûtée, mais, quand, quelques jours après le départ possible de Salem en Tunisie, elle tente de visualiser ce que devient son argent, qui doit s’affecter en un projet immobilier fructifiant…, elle se rend compte qu’elle a été escroquée et trahie, elle ressent la violence de cette insulte suprême en toute sa chair, puisque Salem savait comment elle avait pu obtenir une somme aussi rapidement… et elle veut en finir, en amenant son chien avec elle…

A partir de cet instant tragique, douloureux, écrit en intensité, l’auteur manie une écriture acérée et organise une histoire à tiroirs où Anselme ne comprend pas pourquoi Mélusine ne répond plus à ses messages depuis trois semaines…, où Côme, appelé, sur conseils reçus, par Estéban ( Côme revient brillamment en ce livre ; Côme, notre héros aiguisé et aux talents analytiques de détective, bien que professeur de Français en le civil…, déjà vu dans « Clarisse et le singe en morceaux ») reprend de l’activité policière pour tenter de remonter la piste de Salem…

Anaïs tente une aide à la reconstruction pour Mélusine, sauvée, mais en cure de sommeil intensive et elle essaie de lui créer des parcelles de nouvelle vie, pour qu’elle tente d’oublier le démon qui l’a mystifiée et manipulée sauvagement.

Mélusine retrouve Anselme, plus par affection que par réalité économique…, mais elle cerne que le personnage ne lui dit pas tout, qu’il cultive un silence pesant, alors qu’elle veut coûte que coûte en savoir plus, surtout quand il déclame une surprenante citation « Maître Jacquot, Maître Jacquot… », qu’il refuse de lui donner une clef de sa maison ou qu’il lui démontre qu’il dispose de capacités érudites de pilote de rallye…

Mélusine va t-elle percer le secret de la porte interdite de la maison d’Anselme ?

Côme, surpris par la façon dont il retrouve Raouf en Tunisie, aura t-il la possibilité de recouvrer Salem et de rendre à Mélusine une part de sa dignité perdue ?

Les cahiers d’Eliette, bilingues Gascon-Français, permettront t-ils de donner des indices pour un déroulement plus affûté de l’enquête de Côme ?

Le secret de Mélusine n’est t-il pas plus profond, et lié notamment à son histoire familiale, comme à l’emprise qu’elle a toujours su qu’elle pouvait avoir sur les hommes, pour obtenir d’eux ce qu’elle désirait ?

Et Salem, qui pourrait apparaître comme un vil escroc, n’est t-il pas de ceux qui utilisent l’argent sale pour le mobiliser pour des réalités plus impitoyables et si présentes en nos réalités noires du moment ?

Je vous laisse lire le livre pour aller plus loin et répondre de ces questionnements que je laisse volontairement ouverts…

Laurent Vyeix associe des compétences de conteur d’histoire, d’hôte invitant à parcourir une Aquitaine différente, de métronome du roman noir comme de l’intrigue policière et il fait vivre ses personnages avec leurs forces, leurs secrets enfouis, leurs limites, leurs fêlures.

Il s’inscrit en un style dynamique, et le livre se lit avec percussion alerte et sens aigu de l’humeur et de l’humour, si nécessaire surtout quand on inclut , avec succès ici, les face à face avec les horreurs de nos actualités.

Un livre à lire qui fait méditer !

Éric, blog Débredinages !

La petite fée

Laurent Vyeix

Illustrations (très réussies et stylisées, bravo à elle) de Sophie Ainardi

Atome Éditions

15€

Photo de l’auteur, droits réservés en copyright pour Atome Éditions

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑