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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Romans noirs

Equateur d’Antonin Varenne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avoue, sans nulle honte, avoir un vrai « faible » pour des lectures qui ravivent les épopées, qui traversent les contrées et qui me donnent envie de parcourir des espaces entremêlés de multiples aventures pittoresques ou improbables.

Pour atteindre cette exigence, il convient aussi d’intégrer des personnages intrépides, aux fêlures réelles, prêts à tout pour construire leur destin ou pour s’inventer.

J’ai retrouvé cet univers dans le livre marquant et très bien écrit d’Antonin Varenne.

Pete Ferguson fut déserteur de la Guerre de Sécession, que je préfère désigner sous son vocable américain de « Civil War », plus direct et clair ; il vient de quitter le ranch où il a été recueilli avec son petit frère, car on lui reproche d’avoir tué le vieux Meeks sous le témoignage, qu’il conteste fermement de Lydia.

Il ne lui est pas aisé de devoir fuir son petit frère, qu’il a toujours protégé, notamment des violences d’un paternel qui s’est suicidé en se pendant, et que Pete n’a pas décroché alors qu’il le pouvait, le regrettant par intermittences seulement…

Il arrive à Lincoln City où l’on propose des terres à ceux qui voudraient coloniser des espaces pour damner le pion aux « sauvages indigènes Indiens », dont on veut clairement parquer les influences dans des réserves où ils seront contrôlés…

Pete n’aime pas les injustices, le fait de tuer des Indiens, même s’il s’estime supérieur à eux, et encore moins de disposer de terres qui n’appartiennent nullement aux Etats fédérés.

Il vole le représentant des terres coloniales et incendie son officine et part avec son mustang « Réunion » pour vivre son aventure de vie.

Il deviendra d’abord chasseur de bisons : il était promis au dépeçage des bêtes pour conserver leurs peaux et fourrures pour les échanges commerciaux, mais il assurera rapidement la participation à la chasse, du fait de la force et de l’amplitude de son cheval comme de son aisance à viser.

Il s’écartera de ce métier quand il tuera un homme qui voulait atteindre à sa vie et auquel il avait donné un coup de poing, pour avoir brutalisé un jeune homme, car Pete peut être violent mais il défendra toujours le plus faible attaqué lâchement par le fort.

Il atteindra les communautés métissées Indiennes et Mexicaines et travaillera à leurs côtés jusqu’à son refus de participer à une vente d’enfants promis à l’esclavage, en fuyant avec une carriole et une jeune femme Mexicaine, qu’il n’hésite pas à frapper quand elle lui désobéit ou manifeste une indépendance, et qui lui volera son argent et lui décochera une balle dans le corps, qui l’immobilisera en blessure rude pendant un certain temps…

Il ira plus loin et, recherché pour avoir délaissé le clan des communautés Métisses et Mexicaines, et surtout pour n’avoir pas respecté ses missions assignées, il est approché par une personne assez vile et chasseuse de primes et n’hésite pas à tuer la personne désignée, qu’il avait connue dans son aventure Mexicaine et qui l’avait aidé pourtant…

Et comme un tueur à gages, il reçoit, en échange de son forfait, la possibilité de rejoindre un homme de navigation, en partance pour le Guatemala.

Il n’aime pas voguer sur les flots, et n’a pas le pied marin, mais il sait s’adapter et il sera compagnon de route d’un poète et de ses sbires, volontaires pour renverser le pouvoir gouvernemental et pour organiser une révolution.

Mais certain que l’Indienne Guatémaltèque, à qui il doit donner un pistolet contre argent, va mourir dans cette entreprise, il change les plans, danse avec elle, se voit sévèrement rabroué par les organisateurs du bal, et il part, avec elle, sur les traces de son village et de sa communauté, poursuivi par ses anciens « companieros » qui l’affectent comme un traître à la cause.

Il chemine, rencontre un prêtre devenu un adepte du syncrétisme et qui accompagne et soutient les Indiens locaux, parcourt les sentiers difficiles, réussit à créer les désordres et dissensions lors d’une « cérémonie » organisée pour mettre à mort des amis de son Indienne sauvée, Maria, et repart, par les flots, avec elle, jusqu’à atteindre la Guyane et une étonnante Cité exclusivement réservée aux femmes, que les hommes ne peuvent approcher sauf pour apporter un concours de travail ou pour faire en sorte que le village soit amélioré en sa condition.

Si un homme veut épouser une femme de cette Cité, il doit en reconnaître les règles et ne jamais se sentir patriarche, mais bien au contraire, se placer à son service.

Maria et Pete deviennent amants, finissent par s’apprécier par delà leurs différences et leurs limites définies en leur face à face contradictoire et tendu souvent, apprennent leurs langues mutuelles et décident de donner sens à leur vie, en accomplissant une prophétie qu’avait entendue et faite sienne, Pete : se rendre en l’Equateur, endroit mythique où tout serait possible…

Pete se voit réaliser un tatouage protéiforme, symbolisant sa racine qui part de la plante de ses pieds pour atteindre son cou et résumant ses errances, ses partances et le marquage des personnes qui l’ont forgé, et auxquels il pense, à savoir son frère Oliver et la petite Aileen, fille des propriétaires du ranch qui l’avait recueilli.

Pete et Maria atteindront l’équateur, dans le Brésil de l’Amazone, mais les espoirs enfouis ne correspondent pas aux réalités des vécus, et les déchéances physiques les menacent en ces contrées hostiles qui ravagent leur peu de santé restante.

Mais Maria sait que Pete sait écrire, et qu’il écrit régulièrement les lettres qu’il pourrait recevoir de celles et ceux qu’il a fuis, en espérant les revoir, avec une vie de frénésie à raconter.

Maria tente d’écrire à Oliver, comme une bouteille à la mer…

Ce livre se lit d’une traite et il est magnifié :

  • par sa capacité à se placer comme un roman noir, un roman d’aventures et un roman de destinées,
  • par sa coloration de personnages à la fois touchants et émouvants et cumulant aussi des affections et des pensées sans foi ni loi, où la force et la violence s’intègrent en récurrence,
  • par la promenade dans l’Amérique du XIXème siècle, sauvage, coloniale, sans scrupules, impitoyable contre les Indiens et dans l’Amérique Centrale et du Sud, entre échappées dantesques et fanfaronnades,
  • par sa qualité littéraire stylisée et sa propension à faire de Pete un homme affaibli, fataliste, mal en âme, mais aussi conquérant, indépendant, assumant toutes ses tensions et violences, et amoureux.

Voilà un bel et beau livre, comme je les affectionne, et qui m’invite à découvrir l’œuvre complète de l’auteur, que j’espère bien croiser lors d’un prochain Quais du Polar, puisque cette année, cela ne fut pas possible, en nos réalités rudes sanitaires…

 

Eric 

Blog Débredinages

 

Equateur

Antonin Varenne

Le livre de poche

7, 90€

Novellas, Tome I, de Didier Daeninckx

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je lis « Daeninckx » depuis 1984, et la sortie de Meurtres pour mémoire, dans la Série Noire, qui racontait en roman noir, ce qui s’était passé en cette sinistre journée du 17 octobre 1961, où le préfet de police de Paris de l’époque, le bien référencé Maurice Papon, avait fait tirer contre des manifestants indépendantistes Algériens, travailleurs économiques, souvent résidents de bidonvilles de banlieue, en notre pays.

J’avais aimé sa tonalité, le fait d’utiliser le « policier » pour évoquer des réalités sociales et sociétales enfouies, sa volonté de toujours intégrer les caractéristiques d’un roman noir qualitatif avec la place pour la réflexion sur nos univers vécus, sur nos lourds silences collectifs.

Je l’ai lu en permanence, guettant chacune des sorties et je n’ai jamais été en déception ; j’ai plutôt un brin de jalousie car Daeninckx écrit en style et atmosphères ce que j’aimerais pouvoir décrire et susciter ; je vais peut-être me lancer un de ces jours, sans rechercher l’imitation, car je n’arriverai jamais à ses chevilles, mais en ayant ses forces narratives en tête et en miroir.

Et Didier est un homme délicieux ; et quand j’ai pu l’approcher lors d’un « Quais du Polar » sur Lyon, j’ai pu trouver celui que j’imaginais : quelqu’un de simple, à l’écoute, bienveillant, en envie de plaisir partagé de lectures et de discussions.

J’ai relu ce premier recueil de longues nouvelles, paru au Cherche Midi, il y a cinq ans, en cette période particulière qui va forcément donner du relief pour de nouvelles donnes chez mon auteur de prédilection, et comme à chaque fois, j’ai refermé l’opus avec le plaisir de lectures saisissantes et l’assurance d’avoir, en murmures, tellement de non-dits et de désespoirs, qu’il me devient toujours nécessaire de continuer à m’engager pour une meilleure concorde, de plus efficients partages ou pour une conquête de fraternité ou de sororité solidaire.

Je ne vais pas tenter de dévoiler toutes les onze nouvelles de ce livre, mais je me permets de vous suggérer des aperçus pour vous donner envie d’aller plus loin, à satiété, en vos reculs obligés, qui vous inviteront à tendre la main et à ne jamais vous replier.

Mortel Smartphone place en filigranes les détresses des enfants soldats enrôlés, dans l’Afrique des minerais, où la guerre civile se conjugue avec la plus extrême sauvagerie, pour essayer de dominer des sites d’exploitation et récupérer les finances qui vont avec, où un jeune homme trouve un pseudo-refuge, au péril de sa vie, dans la soute de marchandises d’un avion, pour atterrir à Bruxelles, où les habitués des téléphones portables ne savent nullement d’où proviennent les terres rares indispensables à leurs nouvelles oreillettes…

La Particule évoque le cas d’une personne mal aimée qui pense avoir retrouvé sa vraie famille, ce qui lui permettra de mieux vivre pour sa femme et ses enfants, pour lesquels il ne peut rien offrir, sauf des expédients très ponctuels, mais entre l’assurance de ne pas douter et la potentialité mythomaniaque, les déchirures opèrent…

Je tu il est excellent, il prend place sur le Caillou néo-calédonien où arrive un homme, auréolé d’une gloire littéraire qu’il veut abandonner, et qui de subterfuges en lâchetés sera responsable de la condamnation à mort d’un Kanak, car en cette période du début des années cinquante, il n’est pas possible qu’un blanc puisse avoir raison face à celui que l’on considère comme un sous-homme…

La mort en dédicace pourrait prendre appui sur l’histoire cruelle et sanglante de Florence Rey, qui voulait vérifier que celui qu’elle aimait pouvait tirer sur un flic et se lancer en une course poursuite ; ici un jeune homme s’évade après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné, sous fond de propagande révolutionnaire, et il veut retrouver celle qu’il aime, mais il comprendra vite qu’il a été manipulé et que son avenir vise seulement un retour entre les barreaux…

A louer sans commission est aussi une nouvelle remarquable, car elle évoque pèle mêle les abus des entreprises immobilières, pour réfuter la loi de 1948, qui faisait obligation de modération de loyers sociaux, et qui dès qu’un locataire s’en va, rénovent à tous crins pour susciter une nouvelle clientèle et le départ de l’ancienne. La nouvelle montre l’attachement d’un jeune couple à une personne âgée, qui s’invente sa vie ou la réinvente, en la martelant de faits divers lus dans les journaux ou se remémorant des romans noirs cultes…

La repentie vogue de Bretagne en pays Gardois où une jeune femme qui semble avoir eu des liens avec les organisations terroristes du début des années 80, en des cercles d’extrême gauche, vient de purger une peine, se sent guettée et espionnée, même si elle a accepté son statut de repentie. Entre sa volonté de changer d’identité avec l’aide de la police, de trouver un emploi de serveuse, de repérer une forme d’amour entre les bras d’un plongeur professionnel dont le métier fut souvent pétri de risques ineffables, le moyen de sortir de l’eau sera ténu et douloureux…

Dans Légende du rail, Didier Daeninckx rappelle le passé de son père, cheminot, comme de son attachement au service public ferroviaire, ce qu’il a démontré avec fougue lors des manifestations de 2018 notamment, et il égrène la possibilité de remettre en service des réseaux oubliés, qui assureraient un désenclavement de territoires isolés et des liens économiques de proximité, ce que l’on rappelle en récurrence en nos temps compliqués actuels…

Le crime de Sainte-Adresse m’a ramené en les terres Haut-Normandes, où j’ai vécu et travaillé, pendant deux ans à la fin des années 90, et notamment sur le fait que cette ville accolée au Havre avait été le siège du gouvernement Belge en exil pendant la première guerre mondiale. On retrouve toutes les saveurs des docks portuaires du Havre, en cette belle nouvelle, bien ficelée, où un couple de jeunes tente de démontrer le racisme ordinaire de certains responsables gradés policiers de Belgique.

Dans Bagnoles, tires et caisses, notre auteur parle des voitures qu’il a la nostalgie d’avoir usées et usitées, dans des virées improbables et magnifiées.

Et dans L’Affranchie du périphérique, l’auteur emploie le recours à une jeune femme, située entre le reportage, le journalisme et le « free lance », qui cherche à découvrir à qui appartient une maison mauresque de banlieue, qui reconstitue toute son histoire et y fait revivre les tensions et espoirs de plus de quarante ans de croisements sociaux et de rencontres ouvrières et culturelles.

Lisez avidement ce recueil, et puisez la sève de cet auteur percutant qui sait raconter des histoires, au milieu de la Grande Histoire, et qui sait réveiller nos ardeurs pour une nouvelle émancipation !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Novellas

Tome 1

Didier Daeninckx

Le Cherche Midi Editions

18,90€

Miroirs de nos peines de Pierre Lemaitre

 

Quand sort un nouveau livre de Pierre Lemaitre, que j’avais déjà lu et repéré, bien avant son succès mérité pour son Goncourt pour Au revoir là-haut, en 2013, je me précipite en ma librairie préférée, à Lyon, où je vis et travaille, La librairie du tramway, près de la Bourse du Travail, ou sur celle de mon lieu de villégiature habituel, à la Librairie Parisienne, sur Saint-Raphaël, endroit indescriptible où l’on peut tout trouver, car les stocks sont considérables, mais où il faut se faufiler dans des dédales et montagnes de cartons avec circonspection, et où « une chatte ne retrouverait pas ses petits », comme disait joliment ma grand-mère Marcelle…

Son dernier opus clôt le triptyque lancé avec Au revoir là-haut, aux protagonistes indépassables, qui ont vécu l’enfer des tranchées et ne peuvent accepter que les gradés planqués puissent s’enrichir ou se servir de la mémoire des martyrs, et qui décident d’organiser une arnaque aux monuments aux morts, symbole nécessaire pour rendre hommage aux poilus, mais lieu insupportable quand il se veut glorification de héros et non espace de paix pour saluer les « morts pour rien », selon la belle formule, que je réutilise souvent, de Cavanna.

J’avais admiré Au revoir là-haut et beaucoup aimé Couleurs de l’incendie qui reprenait traces des personnages premiers, en leur donnant vie sous une période de l’entre deux guerres, où tous les coups étaient permis, et où l’héroïne se battra jusqu’au bout pour se venger des traîtrises et méchancetés, avec satiété, sans sourciller, avec la volonté d’anéantir ceux qui avaient imaginé la détruire, l’ignorer ou l’abuser.

J’ai apprécié Miroir de nos peines, même si je n’ai pas trouvé la même force, le même engagement viscéral à faire projeter des caractères qui vont au bout de leurs parcours, même les plus vils et les plus inconséquents, que dans les deux premiers livres de cette saga.

Je vais donc, très humblement, tenter de vous préciser, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pourquoi il vous faut lire ce livre, et pourquoi, tout en restant un laudateur récurrent de l’auteur, je le trouve moins en fougue inspirante.

Louise a trente ans, en ce printemps 1940, de ce que l’on appellera plus tard, stupidement, La drôle de guerre, alors que nous étions bien en guerre, et que la guerre ne sera jamais drôle…

Mon grand-père Laurent était mobilisé, et il m’a raconté ses jours de bataille, avant d’être fait prisonnier à Thann, dans le Haut-Rhin et de partir cinq années en stalag en Allemagne du Nord. Il n’avait vraiment pas envie de rire…

Louise est observée par un client du café où elle fait le service, tout en poursuivant son métier d’institutrice, et ce client-médecin la regarde, la dévisage, la contemple…

Il lui demande de poser nue devant lui et il lui propose de l’argent pour cela.

Choquée et en incompréhension, et à la fois intérieurement intriguée par cette proposition, elle finit par accepter, et au moment où elle apparaît aux yeux du médecin, ce dernier se suicide et Louise erre nue, décontenancée, dans les rues de Paris, avant d’être prise en charge…

Louise va découvrir le secret de sa Maman, qui avait épousé son père, mort dans les tranchées et qu’elle semblait avoir peu aimé…

Louise repérera que sa mère a pourtant aimé, avec un amour intense, difficile, complexe et qu’elle a vécu meurtrie par les lâchetés et abandons…

Gabriel est mobilisé et il ne comprend pas l’absence de préparations à l’effort de guerre, la situation saugrenue de se voir retranché dans la ligne Maginot qui peut aisément devenir un enfer de suffocation, tant le système d’aération, d’évacuation et de chauffage semble insuffisant et contestable en sa conception.

Il observe, agacé, gêné, le manège de Raoul, un soldat, qui de combine en malversations, essaie de s’enrichir sur les commandes et fournitures de l’armée.

Gabriel et Raoul se placent en détestation directe, mais ils accompliront, ensemble, un acte de sabotage de pont, pour faire valser les colonnes Allemandes qui arrivent pour envahir le pays, livré sans blindés à l’ennemi, et donner une sorte de patriotisme en une période où le recul et le retrait deviennent la norme, avec une absence d’ordres des quartiers généraux et un manque total d’organisation, malgré la volonté et la bienveillance des hommes, qui veulent encore faire leur devoir et qui mourront en grand nombre…

Gabriel et Raoul cherchent à rejoindre, si ce n’est leurs bataillons, en tous cas, des informations sur le devenir attendu des soldats qu’ils constituent ; ils seront arrêtés et considérés comme pilleurs et rejoindront des cohortes de personnes prises en main, pour redressement, par les autorités militaires, plus intransigeantes pour réprimer et sanctionner des délits potentiels des siens, que d’affronter le réel et de tenter de sauver une patrie plus qu’en danger…

Louise a lu les lettres de sa mère et sait qu’elle a un demi-frère et elle veut le rejoindre, car elle a pu apprendre qu’il se dirigeait en une caserne en proximité d’Orléans.

Elle est accompagnée par celui qui la considère comme sa propre fille et qui l’emploie dans son restaurant, M. Jules, et qui fera tout ce qui est en son possible pour l’aider et l’appuyer.

Les deux histoires vont se retrouver pour n’en faire qu’une, unie et partagée, avec une intrigue bien ficelée et assurément romanesque et aiguisée, et l’on y retrouve tout le talent et toute la verve de l’auteur, aussi bien hors-pair dans le roman noir que dans le roman historicisé.

Je vais donc vous dire pourquoi j’ai aimé ce livre et pourquoi je vous conseille sa lecture.

J’ai apprécié fortement le personnage multiple de Désiré, tour à tour, avocat circonstanciel qui sauve de l’échafaud son client impromptu, organisateur de la propagande pour la défense militaire du pays et qui tient en haleine le pays avec la TSF et les journalistes qui se complaisent en ses points-presse, et qui deviendra le prêtre, en fougue généreuse majeure, d’une petite chapelle qui met à sa disposition ses espaces, pour tous les nécessiteux et réfugiés, quelles que soient ses nationalités.

J’aime ce personnage car il est totalement anti-conformiste, capable de toutes les mythomanies, affabulations et excès ; il peut aisément passer du théâtre libertaire au conservatisme le plus affligeant, mais en conservant sa joie et sa pétulance, son enthousiasme et ses absences de limites pour affirmer sa foi en le bien commun.

Et je préfère de loin des personnes de profil Célinien, qui mettent « leurs tripes sur la table », et vivront avec leurs fêlures, plutôt que de se contenter de personnes mièvres, toujours en jugement de valeur, qui s’adonneront d’abord à leurs petits plaisirs petits-bourgeois, en se targuant de défendre veuve et orphelin et de contester les injustices, sachant qu’ils agiront d’abord pour leur propre niveau de vie…

J’ai apprécié, tout aussi fortement le personnage d’Alice, qui devient l’infirmière et la personne à tout faire de Désiré, quand il est prêtre, qui souffre du cœur, et pour laquelle, son amour de toujours, Fernand, homme de loi et en incorporation militaire volontaire veut accomplir son rêve : l’amener sur les rivages des mille et une nuits.

Fernand va entremêler sa rigueur de fonctionnaire, désintéressée et humaniste, avec l’acceptation de prélever sa « dîme » dans des sacs de liquide, qui de toutes façons seraient perdus ou iraient à l’ennemi…

J’ai apprécié que l’auteur rappelle que l’armée de 1940 n’hésitait pas à faire tirer sur des prisonniers jugés n’allant pas assez vite, lors de la Débâcle, pour que la file indienne qui ne savait pas où elle allait continue son chemin improbable, sans que ces exactions fussent jugées…

Je vais vous dire quels sont mes regrets concernant l’assise narrative du roman.

J’ai trouvé que le roman se terminait presque trop bien, et je déplore que le personnage de Raoul ne soit pas allé jusqu’au bout de ses errements, complexités, saveurs, engagements et si l’auteur, en postface, nous en fait un membre de l’OAS, j’aurais aimé le voir agir, après les combats de 1940, en Occupation et lors de la décolonisation…

J’ai trouvé que Gabriel trouvait trop aisément que Louise pouvait devenir sa promise, et que les tensions et douleurs cumulées de la Belle s’arrêtaient un peu trop précipitamment sur le terreau de la chapelle « de Désiré », alors que leurs relations auraient nécessité plus de tragédie, de regards, d’observations, de silences, d’incompréhensions…

J’ai trouvé que le roman aurait nécessité un chapitre supplémentaire sur la période de l’Occupation, où les protagonistes auraient certainement eu à se livrer à des choix cornéliens.

N’imaginez pas un seul instant que je puisse dire que l’auteur se serait livré à un final de « facilité », je suis tellement en attente et exigence de lui que j’aurais simplement aimé des prolongations de lecture et des poursuites pour aller plus loin.

Il reste que Pierre Lemaitre est un conteur remarquable, qu’il sait tenir en haleine sa lectrice et son lecteur et qu’il se place dans la droite ligne de Maupassant, pour moi l’écrivain le plus majeur pour la description des caractères et pour les intensités des émotions, fugues et fougues, de ses personnages. Pierre Lemaitre est clairement dans son sillage direct.

Chapeau, Monsieur l’écrivain, Pierre Lemaitre, sans accent circonflexe sur le « i »…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre

Albin Michel

22,90€

Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions

Les chiens de Riga d’Henning Mankell

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Mon Ami, Yves, indépassable blogueur avec son site « Lyvres », exceptionnel en pépites dénichées et en célérité dans son renouvellement informatif littéraire permanent, m’avait fait part, suite à ma promenade récente estivale, en Lettonie, que l’un de ses enquêteurs fétiches, Kurt Wallander, connaissait bien le pays…

Suivant ses conseils toujours porteurs, j’ai acheté Les Chiens de Riga, œuvre que je n’avais encore jamais fait mienne en mes lectures de roman noir.

J’ai retrouvé toute la tonicité d’Henning Mankell qui intègre toujours les réalités historiques et sociétales, en ses narrations.

J’ai pu surtout mettre en relief le descriptif de la Lettonie d’émancipation naissante en ce livre, datant de 1992, et mes propres pérégrinations en ce pays méconnu qui porte avec fierté sa volonté d’ouverture et d’indépendance affirmée.

Wallander est chargé d’enquêter sur la mort de deux hommes laissés à la dérive, en un canot, et découverts en pleine mer par un bateau de trafic de contrebande qui ne cherche vraiment pas alerter la police, mais qui ne peut se résoudre à passer son chemin et qui fait en sorte que l’on puisse le retrouver en bord de côte Suédoise…

L’on repère assez vite que les deux hommes sont Lettons et qu’ils ont fait les frais radicaux d’un règlement de compte lié au trafic de drogue.

Le major Liepa, en provenance de Riga, est appelé à se rendre en Suède pour reprendre les commandes de l’enquête ; il analyse assez vite le sérieux et l’opiniâtreté de Wallander qui lui-même, malgré les volutes de fumée étouffantes du major, se prend d’affection pour lui et regrette ardemment que le canot, en lequel les deux hommes ont été retrouvés morts, ait pu disparaître du commissariat en une équipée de cambriolage nocturne fantasque…

Le major Liepa retourne sur Riga, récupérant l’enquête, mais il se retrouve assassiné très peu de jours plus tard…

La police Lettone demande instamment à Wallander de venir l’appuyer et l’aider, mais notre enquêteur sent instinctivement qu’il est suivi, placé en filature, qu’on l’empêche de pouvoir discuter comme il l’entend, de rencontrer qui il souhaite.

Il se sent épié et mis sur écoute.

Il arrive cependant à rencontrer, après des circonvolutions et nécessités de donner le change épiques, l’épouse du major, Baiba, qui est persuadée que le major a été victime d’un crime politique.

Wallander est obligé de quitter Riga quand un coupable idéal semble avoir été arrêté et après ses aveux providentiels, mais il sait qu’il y reviendra, malgré les embûches et la certitude de forces obscures qui s’attacheront à le neutraliser ou à contraindre toute manifestation de la vérité.

Le bastion de Riga et ses petites collines en bord de canal, en plein centre-ville, sont aujourd’hui des lieux de pèlerinage où l’on observe encore des marques de balles dans la pierre, rappelant les combats entre forces indépendantistes et apparatchiks de la minorité russophone désireuse de conserver la vassalité à Moscou.

Henning Mankell évoque ces lieux de mémoire, encore toute vive et émue des combats datant d’à peine une année avant la sortie du livre.

La colonne de l’indépendance, d’intérêt architectural modeste, symbolise la primauté des idéaux de liberté du pays, et elle fait l’objet d’une vénération de mémoire, sur Riga.

Wallander la croise souvent dans le livre, entre volonté d’esquiver des chaperons et tentative de rejoindre le centre historique pour rencontrer Baiba…

Surtout le livre sait structurer les essentiels : déterminer le double jeu, ne pas identifier les coupables en aisance, assurer que les combattants pour l’ivresse indépendante sauront toujours préférer la mort qu’une vie sans liberté…

Cet idéal arboré les honorant, Wallander ne pourra jamais se désengager du lien qui unit son destin aux leurs, dorénavant, et il veut démontrer que les compromissions et hypocrisies se placent souvent en priorité face à la transmission de convictions aiguisées pour lesquelles on serait prêt à tout sacrifier… Mais il sait quel camp il veut appuyer ou servir.

Et comme toujours avec Wallander, l’on ne sait jamais si l’on peut imaginer un avenir moins sombre ou si l’on doit se concentrer pour se dire que le pire est encore à venir…

Aller visiter Riga, en prenant ce livre comme guide de promenade et surtout d’arrêt récurrent de lectures, en ses parcs magnifiques ou en ses bordures de canal, constitue une invitation que je vous recommande.

Et je transmets mes affections à Yves qui m’a permis, ainsi, de prolonger mon voyage.

Amitiés vives, Lectrice et Lecteur.

Eric

Blog Débredinages

 

Les chiens de Riga

Henning Mankell, qui ne cesse de manquer depuis qu’il a tourné le pas trop vite…

Collection Points Seuil

8.5€

Photo de la colonne de l’indépendance à Riga

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La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

En mars dernier, au salon du Livre Paris 2019, j’ai salué l’équipe d’Agullo Éditions et elle m’a ardemment conseillé de découvrir l’univers de Frédéric Paulin, qui s’est attelé, en une trilogie dont deux tomes sont parus à ce jour, à décrire, sans concession, l’Algérie des années 90 jusqu’en nos réalités contemporaines, entre attentats terroristes, montée de l’islamisme radical et collusion trouble entre pouvoir et forces régaliennes du pays avec les mouvements intégristes.

J’ai suivi ce conseil et ai acheté le premier tome.

Je n’ai pas eu le loisir de rencontrer l’auteur pour quais du Polar sur Lyon, en début de printemps 2019, où il obtint, et je l’en félicite, le prix des lecteurs, mais ce n’est que partie remise, car j’aime les auteurs qui utilisent, en source d’inspiration, les réalités du vécu historique, les interpellent et les interrogent pour en dénouer les fils et les actes enfouis.

Ce livre est une vraie réussite investie, tant sur le plan de la narration du roman noir que sur sa force contributive au débat, pour que les consciences atomisées par la chape de plomb des discours officiels reprennent vie et pour que les victimes oubliées ou disparues ne soient pas abandonnées…

Ce livre s’affecte d’abord comme un roman noir de qualité littéraire mais il sait aussi pénétrer des pistes longtemps mises en jachère, et, en ce sens il contribue à revisiter une Histoire récente dont les stigmates s’avèrent toujours présents mais dont la scrutation restait à opérer.

Tedj Benlazar est rattaché à la DGSE et opère en Algérie ; il connaît bien le pays, parle l’arabe, y a aussi ses origines personnelles ; de sa vie intime l’on sait qu’il semble joindre sa femme et prendre des nouvelles de ses deux filles quand il est en mission…

Il est soutenu par son « chef », Rémy Bellevue, qui apprécie son flair et son sens d’initiative à toute épreuve, et il le couvre fréquemment, quand sa façon d’enquêter peut mettre à mal les postures diplomatiques.

Lui-même a presque quasiment toujours vécu en Afrique, y a rencontré Fadoul et sait que l’on ne peut servir une mission que si l’on respire le pays de rattachement par tous ses pores et que si l’on s’y engouffre.

Tedj apprend vite que les sphères du pouvoir Algérien, et notamment les militaires et agents de renseignement, veulent « délégitimer » les islamistes qui avaient gagné les élections – avant qu’un coup de force, pour ne pas dire coup d’État organisé par des généraux appelés « janviéristes », les en aient chassé – en les infiltrant dans leurs maquis, pour que tous les crimes commis (y compris par les relais de ces agents du pouvoir) salissent les islamistes et leur organisation référente, le FIS.

Tedj connaît l’existence d’Aïn M’guel, zone qui servit au pouvoir Gaulliste pour les essais des premières bombes nucléaires dans le désert du sud Algérien, et reconverti en camp d’internement depuis l’indépendance, tellement isolé que l’on ne sait ce qui s’y pratique, mais l’on imagine que le pire peut s’y tenir et qu’il peut accroître encore son inanité…

Quand Tedj assiste à un interrogatoire plus que musclé d’un potentiel terroriste par les forces militaires Algériennes, au nord du pays, mais qu’il repère une personnalité qui semble elle-même dans la mouvance islamiste que l’on respecterait avec un certain égard, il place un de ses indicateurs pour suivre un véhicule qui va en direction du Grand Sud pour tenter d’en savoir plus.

Mais l’indicateur ne donne pas signe de vie et Tedj sait ce qu’il lui est arrivé… et il décide de passer à l’action, seul, ne voulant plus mettre en péril les personnes qu’il mandate pour l’aider et le renseigner.

La jeune et belle Gh’zala, étudiante, indépendante, très volontariste sur sa capacité à s’affirmer et à revendiquer une place pour la femme dans le pays, ne sait plus ce qu’est devenu son « promis » Raouf, qui a flirté avec les islamistes, plus par dégoût des caciques du FLN et de leur veulerie, que par conviction ; il a été arrêté, mais aucune demande sur son sort ne reçoit de réponse et le frère de Raouf, militaire, est aux ordres du pouvoir.

Elle passe régulièrement saluer et prendre soin de la Maman de Raouf, pour garder lien avec la famille qu’elle pensait intégrer…

Le roman décrit les fonctionnements des chefs militaires qui ont bien cerné que la terreur renforcerait leur pouvoir d’ordre et que personne n’imaginerait que les attentats islamistes pourraient être fomentés ou même aiguillés, en sous-main et en infiltration, par l’armée ou les services de renseignement.

En arrêtant des islamistes, en rasant des villages suspectés de les appuyer ou de les cacher, en organisant avec certains islamistes, et en s’associant à eux, des attentats touchant notamment des intérêts étrangers (surtout Français), ils pouvaient légitimement demander des appuis et des soutiens extérieurs et renforcer leur pérennité, en cultivant ce double jeu.

Tedj n’est pas dupe et les chefs militaires locaux l’ont bien repéré, mais il n’est pas aisé de détrôner la vérité officielle quand la France préfère soutenir le pouvoir de la force, le considérant, comme beaucoup moins néfaste qu’un pouvoir islamiste…

Mais les liens du FIS avec de jeunes Français et notamment en certains quartiers de Vaulx en  Velin ne cessent d’inquiéter Tedj qui mesure ce que représenterait la poursuite perpétuée des attentats hors territoire Algérien…

Est-ce que le pouvoir Algérien organiserait aussi des possibles conversions d’apprentis terroristes en France pour que la France sache bien qu’elle ne peut être qu’unie avec le pouvoir militaire…

Quand des Français sont kidnappés et qu’ils sont retrouvés trop rapidement par les forces militaires, Tedj imaginera que la duplicité peut aussi se placer sur les angles les plus cruels pour magnifier la volonté d’un pouvoir de perdurer, en acceptant toutes les lâchetés et compromissions.

Tedj sait que Gh’zala est en danger et il veut la faire sortir du territoire, et il ne peut que se remémorer le terrible attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, où des militaires Français avaient été sauvagement assassinés en un attentat ; Tedj y était et depuis lors il se sent toujours porté par la nécessité de secourir les personnes avec lesquelles il se sent en lien et dont il repère la potentielle fragilité, même à leur corps défendant ; Tedj renferme aussi un secret plus que douloureux qui magnifie aussi sa volonté de bravoure et d’entraide, malgré ses fêlures et sa prise de boisson trop récurrente…

Le premier tome qui s’ouvrait sur le coup de force des janviéristes se clôture avec l’attentat de l’été 95 au RER Saint-Michel et les soubresauts de Khaled Kelkal qui agissait au nom du FIS en France, enfin au nom du FIS et-ou de ses éventuels alliés militarisés…

Le livre intègre subtilement, et avec force, des personnalités réelles et ayant existé et ne camoufle rien, ni des enlèvements odieux avec décapitations à la clef ou de ceux fomentés pour prouver que le pouvoir Algérien peut retrouver des étrangers sains et saufs, ni des généraux et militaires dont les volontés de commandement intègrent toutes les panoplies des doubles jeux, ni les mouvements islamistes dans toutes leurs différentes acceptions, qu’ils s’imaginent de politique pure ou de combat armé ou de djihad.

Un livre marquant et percutant et plus qu’important en son sujet traité.

Je vais maintenant lire le second tome ; à bientôt pour vous en parler.

Éric

Blog Débredinages

La guerre est une ruse

Frédéric Paulin

Agullo Noir – Agullo Éditions – 22€

La Cliente de Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Cet auteur m’apparait indépassable, vraiment.

Il a consacré sa vie à l’analyse de la période sombre de l’Occupation et de la Collaboration, en n’omettant jamais de rappeler les soubresauts de l’époque où nombre de protagonistes oscillaient entre acceptation des réalités du moment, adaptation aux lois d’exception et facilités à montrer leur esprit de résistance circonstancielle ou de double jeu, aux lendemains des libérations de 1944, et un rappel implacable et saisissant des comportements les plus habituels, lors de ces années troubles et terribles, sans jamais les juger, mais sans jamais se placer aussi en amnésie humaniste.

Les fourreurs Fechner ont émigré en France, en fuyant les lois raciales que les plus que bruits de botte annonçaient à l’est, avec l’espérance que leur pays d’accueil leur permettrait un exil en sécurité et préservation de leurs droits en humanités…

L’auteur, chercheur contemporain aux archives, centré scientifiquement sur la période 1940/1944, avait voulu savoir ce qui avait entraîné une enquête de la police dite des affaires juives, sur la famille Fechner, et qui avait provoqué que nombre d’entre eux soient déportés et jamais revenus des camps de la mort.

L’auteur, cousin de la famille Fechner, leur devait, en son travail, la vérité des faits, même en la plus basse de ses ignominies.

Il remarqua une lettre de dénonciation anonyme, aux archives, mais que le commissariat aux affaires juives, très organisé en ses missions les plus viles, avait relevé, avec l’indication de la personne qui s’était prétextée de cette missive, une dénommée Madame Armand, fleuriste de son état.

En informant la famille Fechner de sa dénonciation par Madame Armand, l’auteur créa un émoi considérable, car Madame Armand était cliente du magasin, en le passé, et toujours depuis lors…

Ce roman biographié ou cette biographie romancée s’interpénètre en nos veines et s’attache, en une narration enlevée, à la manière d’une enquête policière, à ouvrir des pistes, pour que la justice prenne ses droits et pour répondre aux questions essentielles :

  • Pourquoi Madame Armand a-t-elle dénoncé ses voisins commerçants, avec lesquels elle entretenait des rapports cordiaux, qu’elle a développés aussi avec les survivants de la famille ?
  • Pourquoi est-elle si marquée par des cicatrices physiques qui se structurent comme une fêlure permanente, sur son visage ?
  • Pourquoi, quand l’auteur l’approchera pour parler avec elle, sans se positionner comme Procureur, reprendra-t-elle des réflexes antisémites dans son verbe, en ne montrant aucune compassion et plutôt en considérant que les juifs ne sont pas les seuls à avoir souffert des infamies de la guerre…
  • Pourquoi la famille Fechner n’a-t-elle pas volonté ou envie de porter plainte ou de demander réparation pour l’acte insupportable commis et envoyant à la mort ces ascendants, dans des conditions atroces ?
  • Pourquoi est-il si difficile de juger avec nos regards actuels de la réalité vécue en cette sombre période ?

Pierre Assouline apprendra que Madame Armand avait son frère en stalag et qu’il n’allait pas bien… et que la police aux affaires juives lui avait manifesté un message, reprenant des propos du Maréchal, précisant que si elle se comportait en « digne patriote », on pouvait aider son frère…

La lettre rédigée était-elle une sorte de capitulation face à la détresse et à la perception que mieux valait accepter une inconséquence, qui déchirerait la conscience, plutôt que d’abandonner un être cher que l’on pouvait sauver, même par la lâcheté la plus suffisante…

Ce roman ne laisse pas indifférent, il prend aux tripes et il nous interroge sur notre capacité à décider de nos choix, en des situations extrêmes, et à suivre la voie de l’humanité, quel qu’en soit le coût, ou à s’accommoder de l’inconcevable, même au profit d’un intérêt qui ne soit pas seulement financier ou matérialiste…

Quand Jean-Moulin rencontra son futur secrétaire Cordier, ce dernier lui rappela son passage par les Camelots du Roi, par l’Action Française, par les ligues et Jean Moulin de lui dire : « je ne louerai jamais assez mes parents de m’avoir élevé dans l’enceinte des vertus de la République… ».

Un livre édifiant, fort, majeur et percutant, réflexif et témoignage de nos réalités vécues, en toutes leurs acceptions, même les plus insoutenables !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Cliente

Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Livre intégré dans le recueil paru récemment, dans la collection « Bouquins », et dénommé « Occupation », romans et biographies.

32€

Robert Laffont Éditions

 

L’Hôtel de Yana Vagner

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pénétré pour la troisième fois l’univers de cette auteur Russe, que j’ai eu le vif plaisir et le privilège de rencontrer également trois fois, pour deux discussions à Quais du Polar, à Lyon en 2015, et cette année, et au Salon du Livre Paris, au mois de mars dernier.

J’avais été fortement saisi par sa capacité à enchevêtrer ses personnages aux prises avec des situations de crise, de catastrophe, en montrant que les instincts grégaires et individualistes l’emportent souvent sur le fraternel et le solidaire, et en observant également que même dans la négation la plus impitoyable de la déshumanisation, on retrouve aussi des interstices positifs, capables de redonner si ce n’est confiance à la tolérance, en tous cas de ne pas percevoir une fin indépassable ou sournoise dans la relation à l’autre…

Vongozero, son premier roman analysait la fuite de personnes de mêmes réseaux ou familles, avec leurs atermoiements et déchirures, leurs fêlures et leurs failles, qui pour échapper à un désastre de pandémie impitoyable mettent le cap pour le Grand Nord, à la limite de la Finlande, pour tenter d’échapper au pire…

Le Lac, son deuxième roman, sorte de constitutif du premier, décrit le vécu des exilés et naufragés et entre enfermement, tensions, désespoir et incommunicabilités, essaie d’ouvrir une porte de sortie pour une libération des entraves comme des obligations de rester en isolement.

On retrouve dans ce nouveau roman, dense, ciselé, excellemment traduit par Raphaëlle Pache, une nouvelle fois, au talent de restitution parfait (enseignant moi-même les langues, j’ai eu une longue conversation avec Yana Vagner à Quais du Polar sur l’importance d’une traduction fidèle et ciselée aux préceptes de l’auteure), les mêmes vertus nourricières de la prose de Yana, qui associent une profonde désillusion sur la capacité à vivre en commun de manière désintéressée en respect des différences, une capacité indéniable à forger des caractères et personnages pétris de richesses mais surtout envoûtés par leurs petites lâchetés récurrentes, et une volonté de construire, avec un sens de l’humour certain, une histoire solide, dont on ne percevra pas la fin, si la notion de conclusion peut éventuellement s’imposer…

Une bande d’amies et d’amis – enfin que l’on peut décrire comme telle si l’acception du mot « ami » résonne comme un lien de connaissance et de nécessité de rencontre, sans profondeur, sans assurance de répondre en permanence aux besoins de bouée que suscite naturellement l’amitié solidaire et désintéressée – au niveau de vie plutôt bien garni, travaillant dans le cinéma, la production, la scénarisation et le juridique de l’activité artistique, décide, sous l’impulsion, d’Ivan, le chef de bande, de passer une semaine en la montagne enneigée d’un endroit dont on ne connaîtra pas l’identité, mais qui peut ressembler à la Pologne actuelle (je prends le pari), car ce pays apprécie peu les Russes et les Allemands… Les Russes, car ils furent dominateurs et inquisiteurs du pays et les Allemands, parce qu’ils furent des envahisseurs…

Quand la bande arrive à destination, en jet privé, elle n’attend qu’une chose : rejoindre un hôtel d’altitude, réservé exclusivement pour les neuf personnes constitutives de l’équipée et qui veulent profiter de la vue, du charme du paysage et vivre intensément et avec bonheur, en étant en certitude de pouvoir se rassasier et boire à foison, avec des victuailles et alcool ouverts pour eux à satiété.

Mais quand ils arrivent à destination, accueillis par leur hôte, Oscar, taciturne et sur la réserve, bien que courtois et à leur service indéfectible, ils sont coiffés par une sorte d’avalanche ou de chute de neige imprévue, d’une densité impitoyable, qui entraîne que le téléphérique qui les a transportés ne peut plus fonctionner et que toute électricité rend l’âme ; ils se trouvent livrés à eux-mêmes, sans repère, sans captation de réseau de portable, sans assistance, au milieu de nulle part, avec juste la possibilité de se chauffer au charbon, d’utiliser par fréquences rares un groupe électrogène et en obligation d’attendre que le temps se radoucisse et que les choses s’apaisent…

Dans cette correspondance plutôt névrotique, en une arrivée nocturne rude, l’équipe monte dans ses chambres respectives et le lendemain matin, une de leur amie, Sonia, est retrouvée, quasi congelée, en contrebas d’un précipice, visiblement assassinée car sa poitrine revêt la marque d’un bâton de ski.

L’auteure nous transmet juste un indice, l’assurance qu’Oscar a vu ce qui s’était passé, mais n’est pas intervenu ou n’a pas voulu intervenir ; il était à la fenêtre quand il a repéré les conditions du crime.

Yana nous emporte pendant 500 pages, qui se lisent avec passion, de manière virevoltante, sur les traces des protagonistes qui cernent très vite que leur amie n’a pu être tuée que par l’un d’entre eux ou par Oscar, et elle effectue des flash-back incessants entre leur vécu en l’hôtel, leur passé récent et leur histoire personnelle et professionnelle, sentimentale et familiale, souvent déchirée, complexe et où ils ont tous dû, à un moment donné, décider de choisir entre compromission et vérité, volonté de se placer pour vivre de manière plus aisée et acceptation d’être privée d’une partie de libre arbitre, en plaçant le collectif de l’équipe en supériorité de leur indépendance ou de leur jugement.

Lisa apprécie faire la cuisine et aime que tout soit ordonné, mais on ressent assez vite que son bonheur de voir toutes les choses structurées ne se place qu’en façade et qu’elle n’assume pas une capacité à vouloir franchir les lignes ou sortir d’un carcan qui la réconforte mais qui lui pèse aussi.

Macha s’adonne à la sentimentalité et à la douceur, mais elle peut aussi réfuter, s’irriter, et elle renferme des éléments enfouis qui la traversent et l’empêchent de se définir.

Lora renferme un secret de jeunesse lourd, et quand elle est devenue la petite amie d’Ivan, elle est apparue écervelée et décalée, et elle sait que se faire une place dans l’équipe restera une gageure.

Tania essaie de se comporter en bonne copine, ouverte et réconfortante, mais elle n’arrive pas à se positionner et elle se place entre lucidité introspective momentanée et ouverture sur un avenir radieux potentiel qui n’arrivera pas.

Ivan sait que sa richesse le rend maître de toute situation et qu’il peut tout mettre en œuvre ; s’il partage sa fortune de manière volontariste, il ne résiste pas au retour qui lui parvient fréquemment d’acheter les amitiés et de faire taire les déchirures par son fric…

Égor assume sa capacité à dire les choses et à aller au combat, mais il n’est pas en mesure de décider et de faire des choix et quand la clarté s’ouvre à lui, le principe de conservation du confort l’emporte sur toute autre libéralité.

Piotr se positionne comme un volontariste, un costaud, un imaginatif, un décideur, mais sa dynamique systématisée ne cache-t-elle pas une boulimie frénétique du paraître et de l’envie qu’on l’aime…

Vadim répond en permanence aux caractéristiques de l’alcoolique qui se perd et qui se noie, dans tous les sens du terme, et le roman dévoile souvent ses douleurs, ses contraintes et lui apporte à la fois appuis et soutiens, mais aussi démarcation de ses insuffisances et de ses inconséquences qui le livrent aux abymes.

Et Oscar, qui se place comme l’hôte circonstanciel, renferme une histoire qui s’étale sur la Grande Histoire de son territoire, avec ses fosses à purin et ses moments de sublime et s’il assiste au déséquilibre et au désastre de la palanquée de Russes riches, il ne peut ni s’en satisfaire, ni le regretter et l’on sent qu’il vit sa vie comme une ascèse compliquée…

Prenez tous ces personnages avec leurs déchirements, associez leurs drames et tensions enfouis qui ressurgissent avec sagacité en cette histoire sordide de séjour qui tourne au cauchemar, assaisonnez avec le talent de l’auteure pour développer des chausse-trappes et ponctuez la lecture par une bonne dose d’humour noir, ravageur assumé, et vous recevrez cette offrande romanesque comme un vrai plaisir de lecture, qui transcende tous les codes du roman noir, du sociétal à la Daenincks, de l’historique à la Indridason, jusqu’aux saveurs d’un Agatha Christie que l’on relit avec bonheur, en se remémorant des antiennes et des passerelles conservées en nos mémoires.

Un livre fort et marquant, qui amplifie le talent inspiré de Yana, qui m’a précisé que le premier auteur de roman noir était Dostoïevski, ce qui m’a ramené à le relire, cet été, et qui me permet de pouvoir envisager aussi une prochaine conversation avec l’auteure, facile au dialogue et à la culture littéraire invitante, comme on dit dans la Belle Province.

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’Hôtel

Yana Vagner

Traduit magistralement du russe par Raphaëlle Pache

Mirobole Éditions

Photo avec l’auteure, au Salon du Livre Paris, en mars dernier

Le Parisien de Jean-François Paillard

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous incite fortement à suivre mes humbles pas et ainsi à pénétrer l’univers de ce roman noir très maîtrisé, associant une histoire structurée et des enchevêtrements récurrents avec les réalités sociétales, qu’elles soient liées à certaines combines politiques ou au déploiement du « secret défense »…

Nicolas a été soldat et a été mobilisé dans ce que l’on appelle pudiquement « les opérations extérieures » et notamment dans celles de l’Irak de la guerre du Golfe, lancée officiellement (commentaire personnel) pour défendre la souveraineté du Koweït envahi par les troupes de Saddam Hussein (qui fut l’allié de la France pendant de nombreuses années, après avoir été reconnu comme le dictateur funeste qu’il avait toujours été…) ou au Congo-Brazzaville, pour le maintien de l’ordre public et accessoirement (nouveau commentaire personnel) pour maintenir en place la famille de dirigeants au pouvoir, pourtant appelée de manière récurrente, en les tribunaux Parisiens, pour les biens mal acquis…

Nicolas semble avoir été victime du syndrome du désert, appellation communiquée par l’armée, qui a aujourd’hui encore du mal à reconnaître sa responsabilité (dernier commentaire personnel) sur les dommages collatéraux vécus par les forces alliées, et donc le contingent Français, lors de l’utilisation de gaz paralysants visant à stopper la progression des forces Irakiennes mais se voulant non nocifsIl reste que les vents ont renvoyé les gaz à leurs prescripteurs causant des pathologies neurologiques à de nombreux soldats, mais que l’on a refoulées pendant des années, prétextant leurs troubles psychologiques individuels…

Nicolas a quitté l’active, par obligation médicale, mais il se convertit, en étant chargé de la protection rapprochée, nouveau terme élégant employée pour la vigie…, en travaillant pour un ancien condisciple auquel il a sauvé la vie au Congo-Brazzaville, alors que ce dernier avait tenté une intervention inutile et provocatrice, ayant entraîné le décès tragique d’une relation de Nicolas, dont le souvenir le hante encore, puisqu’il a dû la laisser en agonie, obligé qu’il était de se replier. Ces passages, en le roman, sont décrits avec délicatesse infinie et plongent en la vraie littérature, celle qui décrit et invite à penser…

Quand son ancien condisciple lui propose une opération sur Marseille, lucrative, alors que Nicolas est en proie à des soucis financiers compliqués, ce dernier accepte, ne sachant pas où il met les pieds…

L’auteur organise un récit palpitant, entraînant, pétri d’humeur et d’humour et dévoilant des réalités de Marseille, sans aucune concession.

Nicolas sait qu’il a pour objectif de suivre un gros bonnet du trafic de drogue et que ce dernier est suspecté d’avoir fait exécuté un adolescent, visiblement qui n’aurait pas tenu ses « objectifs » ou qui s’en serait écarté…

Il rencontre, sur place, les organisateurs qui souhaitent qu’il soit mis hors d’état de nuire et on lui livre des consignes qu’il est prêt à observer puisqu’il a accepté la mission…

Quand il revient à son hôtel, après avoir proposé un dîner à la jeune réceptionniste, qui en a accepté l’idée à la vraie surprise de Nicolas, il observe, tout en se camouflant, que le dit gros bonnet a été exécuté en l’hôtel, et qu’il devient ainsi la personne recherchée, le Parisien recherché…

Nicolas veut comprendre ce qui est advenu et peut compter sur deux alliés : la sensuelle Djamila, la réceptionniste de l’hôtel qui n’a pas froid aux yeux et qui comprend vite que Nicolas associe force, lucidité et volonté de quête de vérité et avec lequel la relation s’ouvre sur tous les plans, et Jean-No, ancien docker, installé en les réseaux de Nicolas, et qui sait repérer chaque recoin de Marseille pour s’y faufiler avec  soin, en ayant toujours un plaisir profond à communiquer sur l’histoire et le patrimoine des lieux parcourus, même en pleine urgence… Ces scènes-là se placent en cinématographie, et on attend la version filmée de ce livre, charpenté avec dynamique.

Nicolas devra cerner la part de crédibilité ou de supercherie de ses commanditaires, et surtout il va devoir affronter des situations redoutables quand la direction de cabinet de la mairie de Marseille semble être en cheville étroite avec des gangs du trafic de drogue…, eux-mêmes décidés à en découdre entre eux, sachant que « des territoires » ont été définis et qu’il ne convient pas d’en dériver… et que les édiles locaux peuvent parfaitement prendre un accord qui pourra être remanié en fonction des évènements et des profits à réaliser.

L’auteur ne se place pas en une volonté de dénoncer des pratiques mafieuses ou des corruptions, il s’intègre en la volonté de construire une histoire et un roman noir et urbain tonique et convaincant.

Mais il sait glisser quelques messages précis sur les effrois causés par le trafic de drogues, en certains quartiers de la ville, où les règlements de compte sanglants sont légion et où la réalité rude dépasse la fiction romancée.

Il s’attarde aussi, par entrelacements successifs, à évoquer les collusions entre monde des affaires, milieu politique et personnalités peu recommandables, et le passage qui se déroule au stade Vélodrome (que l’on appelle stupidement, pour encore une histoire de fric, Orange Vélodrome, der de der des commentaires personnels, alors que le dernier était suggéré plus haut, je sais…) s’insère de manière très documentée, car il relate tous les coups fourrés et abjections susceptibles d’abriter des relations aussi confuses et inconséquentes, en une ville que Jean-No rend, comme elle l’est (je la connais bien) fraternelle, en vécu ouvert de quartiers composites, et au bord de mer invitant pour une sieste, une promenade ou un romantisme amoureux.

Nicolas arrivera-t-il à ses fins et à remonter la filière du trafic de drogue en large échelle ? Quel est l’enjeu de cette pochette qu’il récupère chez la femme d’un parrain, qui ne se fait plus aucune illusion sur un mari qu’elle a abandonné et qu’elle méprise et dont les photos semblent plus que compromettantes ? La désirable Djamila, qui apporte son aide et son appui sans compter, renferme-t-elle une fêlure enfouie ?

Je vous laisse lire, à satiété, ce roman enlevé et très bien ficelé, qui vous donnera envie, envers et contre tout, de retourner à Marseille et de parcourir la ville, avec Jean-No pour guide, entre corniche Kennedy et lacets routiers ou tunnels urbains.

Merci à l’auteur et à Asphalte-Editions.

Eric

Blog Débredinages

 

Le Parisien

Jean-François Paillard

Asphalte Editions – 21€

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