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Romans noirs

La Ferme aux poupées de Wojciech Chmielarz

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je me permets de vous susurrer à l’oreille que cet auteur, que je viens de découvrir, mérite votre très forte attention et vous plongera en un univers sans concession et difficile, mais totalement en phase avec nos réalités sociétales rudes…

L’inspecteur Mortka dit « Le Kub » vient d’arriver depuis quelques temps en Silésie, à Krotowice, et même si cette affectation répond officiellement d’une nécessité d’apport de son expertise auprès de ses collègues, il est imaginable de repérer qu’il a vécu des contraintes avec sa hiérarchie passée… et que l’on a souhaité – au moins temporairement – le déplacer… Il ne vit plus avec sa femme, avec laquelle un attendrissement l’unit toujours, mais sans espoir potentiel de le raviver ; et elle est en train de refaire sa vie, lui reprochant de ne pas accorder assez de temps à ses fils, ce qu’il admet volontiers, tout en sachant qu’il ne fera pas grand-chose pour améliorer la situation…

La vie au commissariat de Krotowice s’imagine se dérouler sans trop affaire particulière et l’inspecteur repère une action au travail plutôt morne ou insuffisante.

Quand une adolescente de onze ans est portée disparue, que le signalement d’une femme témoigne de sa prise en charge par un conducteur, tout s’enchaîne pour repérer une possible réalité pédophile.

L’inspecteur a fort à faire en le fonctionnement interne des services de police locaux, car la vérification aboutie des informations reçues, le recoupement des éléments d’enquête ou la volonté de se rendre régulièrement sur le terrain pour analyser des sources et rechercher la vérité ne semblent pas des vertus assumées et intégrées : l’on préfère s’en remettre aux clichés bien enfouis et notamment à la crainte suscitée par les différences, notamment par les communautés Rom, qui ont aussi peu de confiance en la police que la police ne leur en attribue…

Il se sent cependant en affinité avec Lupa, un collègue qui lui-aussi a été réaffecté, mais qui a été reconnu pour ses qualités de policier infiltré dans la pègre du crime organisé, des années antérieures, et ensemble ils partagent une relative indifférence par rapport à leurs hiérarchies, une volonté de faire avancer les choses et surtout une complicité pour boire une bière et écouter tout ce qui se dit en les lieux essentiels où se croisent les gens des cités environnantes.

L’inspecteur vit dans un modeste appartement où il croise Alicja, qui élève seule ses jeunes enfants et à laquelle il s’attache, sachant qu’elle ne semble pas se trouver en indifférence avec lui, lui préparant parfois de quoi se sustenter et lui lavant son linge, en espérance d’un regard plus marqué et d’autres explorations à venir, peut-être…

Lorsque d’anciennes mines de Silésie marqueront la présence de squelettes enfouis, personne ne pourra escompter que la police ne se doive pas d’enquêter et l’inspecteur, par méthode, efficacité, et sens de la droiture, va poursuivre sa route investiguée, à la recherche de signes associant sa quête pour la compréhension de ces environnements sordides… Et ce roman très noir va s’enchevêtrer en des territoires rudes où même les plus fortes complicités pourront se révéler force de duplicité…

J’ai eu le plaisir de rencontrer Wojciech Chmielarz, le 17 mars dernier, lors d’une conférence donnée dans le cadre de Livre Paris 2018 (cf photos), sur le roman noir de l’Est Européen, et j’ai fortement apprécié son sens de l’humeur et de l’humour comme sa faconde répartie pour préciser que les racines de ses inspirations prennent corps et cœur sur les fêlures et tensions vécues par son pays, et qu’en écrivant, il déclame, évoque, suggère, pour que les débats s’ouvrent, pour une écoute plus attentive et réfutant tout fatalisme ou dogmatisme.

Son roman pénétrant, prenant, qui s’appuie sur un style incisif et un suspense haletant, s’offre comme une vraie réussite littéraire, proche des thématiques magnifiées par son compatriote Zygmunt Miloszewski, que j’ai lu avec passion en ses trois romans parus en France, et par Didier Daeninckx qui écrit toujours sous les auspices de son inspecteur Cadin pour déflorer et dénoncer ce que notre histoire a oublié, en ces vicissitudes et insuffisances et que je considère comme un littérateur magnifié, depuis ma première lecture en 1983…

Wojciech sait démontrer que le sens de la justice ne sera jamais atteint sans vouloir rechercher une vérité absolue, même si elle dérange des habitudes, des conformismes ou des réseaux installés. Oui les Roms ne sont pas très appréciés en Pologne et sont souvent parqués dans des secteurs identifiés, mais ils ne seront jamais responsables de toutes les contraintes et de tous les maux rappelle-t-il, même si l’auteur sait aussi dénoncer les mariages Rom arrangés et l’absence de libre arbitre pour les jeunes filles ou les principes d’honneur ou de loi du talion insupportables. Il plaide pour la concorde et la relation et réfute toute dénonciation inconséquente…

Wojciech sait rappeler que les pesanteurs hiérarchiques ou les tensions entre services ne peuvent entacher la recherche de la vérité et la volonté de rendre justice, en respect des mémoires de toutes les victimes.

Wojciech sait aussi que dans son pays, comme dans d’autres, les corruptions ont pu s’installer au sein d’une administration peu reconnue, peu fiabilisée et dont les responsables ne perçoivent pas des émoluments décents, ce qui signifie pas qu’il reconnaisse légitime qu’ils puissent d’écarter de leurs devoirs de probité.

Wojciech sait raconter une histoire enlevée et passionnelle, pour associer sa force émotive à la volonté de plaider pour une société de concorde et transparente et non pour une communication où s’amoncellent des bouc-émissaires, des absences d’objectivité, des pesanteurs, comme des volontés d’oubli par accumulation de lâchetés.

Un livre percutant délivré par un auteur que je vais suivre intensément !

Merci à Nadège Agullo pour son travail investi et de défrichage de talent différencié permanent et toutes mes affections à elle.

Amitiés vives, Cher Wojciech et « à la revoyure », comme on dit à Lyon chez Guignol, où je vous attends pour « Quais du Polar », l’an prochain, sans faute !

Éric

Blog Débredinages

La ferme aux poupées

Wojciech Chmielarz

Traduit du polonais par Érik Veaux (bravo à lui !)

22€

Agullo Éditions – Collection Agullo Noir

Photos personnelles avec Wojciech Chmielarz (auteur), Laurence Labbé (auteure) et votre serviteur et de Wojciech Chmielarz avec Nadège Agullo, son éditrice. Livre Paris 2018. Le 17 mars 2018.

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Bretzel Blues de Rita Falk

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avais narré l’an passé quel fut mon contentement à la lecture de l’univers de Rita Falk, lors de ma découverte de l’auteure avec son opus « Choucroute Maudite ».

Elle associe humour décapant, décalage volontaire, et ingrédients de roman noir ciselé, permettant de délivrer une enquête policière mêlée étroitement à une analyse sociétale de la ruralité de Bavière.

J’avais particulièrement aimé le caractère du commissaire Franz Eberhofer, personnage truculent et direct, qui ne se laisse pas encombrer par des principes théoriques et qui sait manier une investigation pour aboutir à sa résolution, malgré les embûches et les vicissitudes.

Et Franz ne peut pas passer une journée sans avoir le plaisir de savourer quelques douceurs de charcuterie, quelques plats émérites de sa « Mémé » et en dégustant régulièrement des bières. On pourrait considérer qu’il s’agirait de poncifs sur le Bavarois et l’on se tromperait, l’auteure dénonce les insuffisances de sa Région et ses petites lâchetés mais sait aussi nous rappeler aux courtoisies de la vie et aux partages des bonnes choses.

Le commissaire est appelé par le Principal du Collège, qui vient de découvrir des inscriptions insultantes très claires sur le mur de sa maison. Franz repère assez vite que le Principal ne lui apparaît nullement sympathique et que cet avis est sévèrement partagé par les élèves et les parents qu’il peut rencontrer en ses sphères amicales.

Le Principal demeure absent et injoignable, pendant quelques jours, et le commissaire se rend chez la sœur du Principal, qui n’a plus de contact avec lui depuis longtemps et qui ne le considère pas comme membre de sa famille, et qui se désintéresse de lui ; quand le Principal refait apparition, le Commissaire est intrigué et quand il se rend chez lui, il ne peut que corroborer son impression de départ sur la suffisance de l’intéressé et son peu d’intérêt en relationnel.

Mais quand son cadavre est retrouvé « façon puzzle », sur une voie ferrée, après le passage d’un train, notre Commissaire penche rapidement pour une exécution et pas pour un suicide.

Ce roman vous apportera successivement ou de manière délicieusement entremêlée :

  • Une mise en bouche totalement formidable avec la confection notamment des petits pains à la vapeur de « la Mémé » et en croisant la charcuterie saisissante et savoureuse de chez Simmerl, que Franz affectionne
  • Une appréciation très drôle des péripéties amoureuses de Franz et de « sa Susi », qui n’arrivent pas à se détacher de leurs ébats ou de leurs tensions et coups de gueule, mais qui ressentent difficilement bilatéralement le possible amour de La Susi vers un bellâtre Italien dont nous attendons avec impatience la résultante pour un prochain opus…
  • Une dynamite en règle des relations familiales avec l’agacement majeur du Léopold, le frère du commissaire, antithèse totale de son caractère, quand Franz réussit seul à endormir sa nièce métissée, qu’il persiste à appeler Sushi, en rajoutant un « s » à son prénom
  • Une enquête méthodique appuyée sur des analyses médico-légales poussées et des expertises mettant en lien tous les réseaux professionnels passés du commissaire, où cohabitent Günter et Rudi, aux réalités totalement déjantées et/mais professionnelles
  • Une drôlerie permanente et une cocasserie– même si le terme est galvaudé –jubilatoire, qui structure une lecture agréable avec une connaissance nécessaire de la vie sociétale en Bavière où les rapports de voisinage sont souvent épiés et où les cachotteries sont légion…

Une auteure formidable que je vous invite à apprécier et conquérir, qui m’a mis l’eau (et la bière…) à la bouche et pour laquelle la nouvelle livraison du prochain opus est attendue, en ma bibliothèque, en priorité.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Bretzel Blues

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux, bravo à elles !

Mirobole Éditions

19.50€

 

Avec mes amitiés vives à Sophie, fervente dénicheuse de romans différents et à qui j’adresse ma gratitude pour son travail d’éditrice ! Salut Sophie !

Et Rita, nous nous sommes rencontrés, l’an passé, après une conférence lors de Quais du Polar à Lyon, et j’avais discuté avec vous, avec mes rudiments de langue de Goethe, et ce fut un vif plaisir de prolonger les saveurs de vos romans en cet instant partagé.

Satanas de Mario Mendoza

 

Roman noir, analyse sociétale approfondie de la Colombie, dénonciation des inconséquences de pratiques violentes tolérées et installées, incommunicabilités familiales, impossibilité d’accepter les différences, tels pourraient être les qualificatifs à affecter à ce livre tonitruant, haletant, pénétrant et surtout sans concession aucune, qui se place à Bogota, dans les années quatre-vingts.

Ernesto est prêtre, mais il y a longtemps qu’il a cerné que la guérison potentielle des âmes passait d’abord par une rencontre permanente avec les humbles, pour cerner leurs peines et leurs vécus et pour leur apporter appui, réconfort, pour non seulement les écouter mais aussi partager avec eux leurs contraintes, pour tenter d’aller avec eux vers un mieux-être…

On le sent sensible aux inspirations de la théologie de la libération qui avait entraîné quelques prêtres à suivre la révolution Sandiniste au Nicaragua, avant que Jean-Paul II ne les sermonne fermement en public, avec un rappel à l’ordre sur la sacralisation de leur mission qui ne saurait suivre une aventure humaine, encore moins marxisante…

Ernesto aime Irene et sent que l’appel à devenir défroqué s’annonce… car les charmes d’Irene et sa chaleur sensuelle développent plus de positivité qu’une relecture intempestive évangélique.

Ernesto prend du temps, en son confessionnal, pour apporter du soutien, de l’empathie, de la compassion, mais quand un pauvre homme qui n’a plus le sou envisage de tuer les membres de sa famille pour ne plus avoir à se reprocher qu’il ne peut plus rien faire pour eux, il alerte avant son passage à l’acte. L’irréparable advint pourtant et le pauvre homme se place comme un meurtrier absous par le prêtre, ce qui déconcerte et révulse Ernesto…

En lisant cette partie-là du livre, crûe et directe, je me remémorais le film de Claude Autant-Lara, passé de la CGT au Front National je le sais, mais je vais différencier le parcours de l’homme de son œuvre, si vous me le permettez, « L’Auberge Rouge », où Fernandel, prêtre, confessait Françoise Rozay, aubergiste, qui lui confiait que tous les passants de nuitée étaient détroussés et assassinés depuis des années en son hôtel… Fernandel était tiraillé entre respect du secret de la confession et nécessité d’alerter les personnes en place dans l’auberge pour la nuit. Ce fut certainement le rôle le plus marquant pour Fernandel et Ernesto lui emboîte le pas, par sa candeur et sa douceur, son affliction et son courage et sa volonté très humaniste.

Andrés vit correctement de ses talents artistiques et notamment de portraitiste, il est reconnu et quasiment installé ; il a vécu une relation torride et passionnelle avec Angélica mais qu’il a contribué à clôturer, rendant la jeune femme au désespoir et l’artiste dans l’absolue pureté de ne se consacrer qu’à son œuvre.

Lorsqu’il repère qu’en peignant un portrait il est attiré par des forces incontrôlables qui l’obligent à traduire ce qui va arriver dans un proche avenir aux personnes qui posent devant lui, il se sent à la fois terrifié et impuissant et le besoin de conseil devient impératif. Angélica veut absolument qu’Andrés lui fasse son portrait et elle considère le refus de l’artiste comme lié à leur rupture et quand Andrés consentira à s’exécuter, et donc ainsi à découvrir le mal qui ronge la jeune femme, il voudra reprendre lien avec elle…

Les pages de tension entre les deux amants écartelés sont totalement magnifiques, déchirantes, et elles subliment la passion qui part de la force des sentiments à la détestation et de la volonté de reconstruire au chapelet d’injures. Il faudra qu’un réalisateur utilise cette force émotionnelle et de tension pour en faire vivre « un vrai beau film », comme on dit au Québec, sans jamais avoir l’apparition du mot « fin ».

Maria vit d’errances, son petit commerce où elle propose quelques boissons au marché et pour lesquels ses clients cumulent des ardoises ne lui rapporte pas beaucoup. Elle est sans arrêt victime de sarcasmes sexistes et d’une propension abusée des hommes à lui indiquer que la voie pour gagner beaucoup d’argent, du fait de son charme indéniable et racé, signifierait qu’elle accepte de s’offrir à eux. Elle ne supporte plus ces œillades et se désespère.

Quand deux jeunes garçons lui proposent de séduire dans un night-club des « richards » de passage, pour leur placer un anesthésiant dans leur verre, permettant ensuite aux garçons de récupérer argent et affaires des infortunés séduits, elle saute le pas… car elle peut connaître une vie enfin aisée avec appartement, fringues et possibilité de penser à elle.

Mais en prenant un taxi, elle rencontrera deux violeurs et elle ne pourra imaginer que la vengeance acérée, pour laquelle elle n’aura jamais aucune honte, considérant que son humiliation ne trouvera réconfort que par l’assistance à une autre humiliation en retour, vécue directement par ses bourreaux.

Maria fut la protégée d’Ernesto, Andrés appartient à la famille d’Ernesto et ils ont tous les trois des tas de choses à se dire, et une invitation dans un restaurant apprécié semble le bon moment pour partager craintes et tensions et considérer l’avenir sous une autre face, peut-être enfin positive et plus alerte…

Campo Elias, ancien vétéran du Vietnam avec les forces américaines, reprend des études et vit de ses cours d’anglais donnés à domicile. Il est détesté de ses voisins car il se place sans chaleur et sans compassion aucune et ne voit que son individualité.

Il analyse de manière récurrente le livre de Stevenson « Docteur Jekyll et Mr Hyde » et l’a tellement interprété et surjoué qu’il a acquis l’intime conviction que chaque individu se place en bipolarité, avec des moments rares d’apaisement et une extase onirique portés par un déferlement de violence, incarnée par Satan et qu’il doit conquérir et structurer.

Et il se prépare pour ce moment important de jouissance par le côté réputé salvateur de purifier son âme en tuant de sang- froid celles et ceux qui pensent œuvrer pour le Bien, alors qu’ils se doivent d’affronter le mal incarné vers lequel ils sont destinés…

L’auteur, en postace, nous précise qu’il a rencontré Campo Elias, en ses études, et qu’il en frémit encore, mais quand on sait la violence qui incarna la Colombie pendant de nombreuses années, on se dit que le règne de Satanas s’est imposé et a produit sa gangrène de manière insidieuse puis impitoyable, devenant même la norme…

J’aime beaucoup les messages de l’auteur, en déférence à Stevenson, cet écrivain dont on ne connaît que le merveilleux « l’île au trésor » et qui a combattu pour le droit des Samoans à disposer d’eux-mêmes, contre l’Empire Britannique, alors qu’il en possédait la nationalité et il est enterré là-bas et j’espère bien, un jour, le saluer sur place… J’ai cet écrivain, en passion. En 2013, en sa bonne ville d’Edimbourg, je suis allé sur ses traces et j’ai rencontré un de ses exégètes et on a parlé longuement de sa vie, de son œuvre et son parcours Francophile avec un âne dans les Cévennes et le rappel du fait qu’il ait utilisé comme prénom Robert-Louis et non Robert-Lewis, en hommage à notre langue.

Je vous invite à lire ce livre, une nouvelle offre de choix publié par Asphalte, et vous ne resterez pas indifférent ni à sa teneur, ni à son style, ni au charisme des personnages ou à leur emboitement enchevêtré pour le meilleur et pour le pire ; une vraie réussite littéraire, vraiment !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Satanas

Mario Mendoza

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay

Asphalte Éditions

22€

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Choucroute maudite de Rita Falk

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Quel plaisir unique et raffiné que la lecture de ce roman noir et sociétal, pétri d’humeurs et d’humour, que j’ai lu par deux fois, avec une vraie saveur renouvelée.

Je félicite fortement les traductrices qui ont donné à ce livre sa verve forte, son organisation narrative mélangeant dialogues directs et réflexions profondes sur une ville moyenne Bavaroise comme sa capacité décalée à nous surprendre, nous émouvoir, nous faire bigrement rire et tendre aussi vers l’insoupçonné surréel ou « franc n’importe quoi », dont je suis réellement très preneur.

Le commissaire Franz Eberhofer vit chez son père et avec sa Mémé, sa grand-mère donc, et il tente désespérément de s’offrir un chez lui, en dépendance de la maison familiale, d’où sa mère est disparue trop tôt…

Franz a vécu des années fastes sur Münich, mais il a été obligé de se rapatrier sur le gros bourg de Niederkaltenkirchen, par sanction disciplinaire, pour avoir pris trop à cœur et un peu, à poings, une affaire passée…

Il n’aime tant que promener son chien Louis II, en vénération certaine avec le monarque des châteaux somptueux, dits de Bavière et de l’éternel Neuschwanstein, en particulier, et de chronométrer le temps mis pour leur tour commun du pâté de maison, référence récurrente en le roman.

Mémé lui demande régulièrement de la sortir pour faire des courses dans les supermarchés locaux et elle apprécie fortement d’acheter des produits en promotion, et notamment de l’antigel, même si la nécessité de ces acquisitions peut apparaître bien modeste…

Mémé est reconnue dans le paysage pour inspirer respect et reconnaissance et quand un artisan s’avère présenter une facture contestable, elle règle elle-même les comptes et montre les crocs, pour que l’inconvenante société ne l’y reprenne plus…

Et Franz apprécie se retrouver chez Simmerl, pour acheter des pâtés de foie, des saucisses Weisswurtz (ah ces saucisses blanches là, quelle vénération !) et boire une bière, en instants apaisants, réconfortants, où le monde se réinvente au milieu de l’amitié transcendée…

Quand Franz se rend compte qu’une superbe créature, avec laquelle il aura une liaison torride, en rendant jalouse sa copine de la mairie, semble s’inventer une identité et qu’elle occupe indécemment une superbe propriété, en se revendiquant de la famille du propriétaire et qu’il repère un lien possible avec la vente d’une maison, idéalement située pour installer une station service, après que tous les héritiers de la famille, à laquelle elle appartenait, soient décédés dans des conditions très surprenantes, de l’électrocution douteuse à la pendaison en forêt jusqu’à l’aplatissement par un container détaché opportunément d’une grue, il ressent la possibilité de tenir une véritable affaire et ainsi sortir des errements des dossiers monotones qui s’entassent devant lui.

Franz aura donc à s’organiser pour la concrétisation de la résolution de l’énigme, et il devra :

  • reprendre langue avec son ancien co-listier d’enquête qui est devenu détective, et dont les méthodes sans scrupules peuvent le heurter
  • veiller à convaincre sa hiérarchie, qui considère que toutes ses initiatives ne revêtent qu’un intérêt mineur
  • s’assurer de ne pas se laisser impressionner, par un frère peu aimant, et apparemment qui aurait mieux réussi que lui et qui serait plus apprécié paternellement…
  • prendre le temps des réflexions méthodiques pour dénicher les éléments qui trahiront celles et ceux qui ont préféré la vénalité funeste à la négociation immobilière classique…
  • supporter d’écouter les chansons des Beatles, que son père vénère, et que lui ne peut plus encadrer !

Le livre, suave à souhait, se place en lecture délectable, avec un humour ravageur, qui donne envie de retourner se promener aux environs de Füssen pour revoir les châteaux de Bavière, en profitant d’une longue bière blonde, avec de la charcuterie locale.

Je remercie l’auteure pour me permettre de ne pas contempler ma surcharge pondérale négativement, pour une fois au moins, et m’inciter à préférer déclamer que l’on parle toujours d’un « bon gros » et jamais d’un bon maigre…

Une vraie pépite de roman noir, que ce livre, dont je vais tenter de dénicher la version filmique, sortie sous forme de série outre-Rhin.

Rita, je veux vous voir et je pense avoir encore quelques rudiments d’allemand pour vous inviter en un bouchon Lyonnais et ainsi vous faire apprécier d’autres charcuteries !

A bientôt donc !

Éric

Blog Débredinages

Choucroute maudite

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux

Mirobole Éditions

19.50€

Parution le 16 mars 2017

 

Le Blues de La Harpie de Joe Meno

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Amie Lectrice et Ami Lecteur, attention, voici un livre coup de cœur personnel de ce début d’année et dont la lecture s’impose à vous, car l’écriture associe sens aigu de la narration, dialogues incisifs, psychologie fouillée, réflexive, dérangeante souvent, pour les personnages, et humeurs fortes, où planent la volonté de résilience mais aussi l’assurance de l’abattement, de la déchirure comme l’impossibilité funeste de sortir de la noirceur absolue.

Luce Lemay n’a pas vu cette femme qui traversait la rue, avec le landau de son bébé ; il a perdu le contrôle de son véhicule et le drame est arrivé, ce qui qui lui a valu un enfermement en maison d’arrêt.
Luce a beaucoup travaillé sur lui-même, en introspection, pendant sa détention et il avait toujours en image subliminale la présence de l’enfant décédé par sa faute, puisque ce sinistre jour, il revenait aussi d’un braquage de pacotille, pour tenter d’améliorer le quotidien… et il avait certainement envie d’accélérer un peu, comme de mettre les voiles…

En maison d’arrêt, il a rencontré Junior Breen, homme poète à ses heures, contemplatif, renfermant un secret enfoui, pacifique et force physique de la nature. Luce l’a aidé, protégé quand il était agressé sur son physique, par trop graisseux, et parce que Junior se renferme, s’intériorise, se replie.

Ils se retrouvent, leur peine purgée, pour travailler, dans la ville de La Harpie, en une station service où le responsable leur donne, avec aménité, une seconde chance et ils s’emploient à marquer leur investissement, à tenir les comptes, à agencer correctement l’échoppe, à éviter les importuns, à s’intégrer dans le paysage local.

Ils louent une chambrette dans une résidence où la patronne elle-aussi,  revêt une apparence décalée, sournoise, et même un peu inquiétante avec sa prédilection pour les animaux punaisés, mais qui renferme un autre secret douloureux, et ils essaient de prendre quelques repos en s’apportant de l’entraide, pour penser à un demain plus apaisant…

Luce croise Charlene, qui travaille dans un restaurant, la sœur de celle que Luce aima par le passé et il se sent attiré, aspiré, totalement envoûté par ses formes, sa physionomie, ses élans, sa fougue et il ne peut s’imaginer sans avenir, au moins partiellement, partagé avec elle.

Luce n’est en aucun cas apprécié par la famille de Charlene, lui que l’on considère comme responsable des divagations de la fille aînée et l’on veut prestement l’écarter du chemin de la jeune fille, promise à un autre homme de la ville, cogneur invétéré et prêt à en découdre pour montrer qui possède la Belle…

L’amour passionnel entre Charlene et Luce va vivre fréquemment des moments rudes car dans le Midwest on ne pardonne pas celui qui a un passé d’ancien prisonnier et qui voudrait conquérir celle affectée à un autre, sans même considérer que la décision se doit d’abord appartenir à la jeune fille…

L’on verra que Luce, qui se targue d’aider un enfant battu, pourra se voir mis à mal par celui qu’il a voulu appuyer et ici l’on se remémore le message direct et impitoyable, implacable de Céline : « les gens ne vous pardonneront jamais tout le bien que vous avez voulu leur témoigner… ».

L’on aura de la peine pour Junior qui lui aussi a voulu accompagner, aider et aimer, mais qui ne peut vivre sans un retour permanent sur un acte insupportable qu’il a commis dans le passé alors qu’il recherchait le sentiment de pureté, sans cerner sa vraie portée…

La logeuse qui n’a jamais pu faire le deuil d’une douleur intense trouvera en Luce un allié et lui apportera compassion, quand l’acquisition de la voiture des rêves de Junior et de Luce partira en fumée, en un règlement de comptes de méchanceté gratuite.

La vie dans le Midwest s’intègre dans la violence, la tension, les sous-entendus, les complots, les clans, elle prône la rudesse et la désinvolture et pour ceux, comme Junior et Luce, et leur employeur, qui veulent montrer qu’ils ont payé, qu’ils veulent changer, la contrainte se place en réalité permanente, infranchissable.

Ce livre est fascinant par sa tonalité : style direct, sans concession, qui épaule la violence des actes, la méchanceté des propos et le jugement abordé seulement sous l’angle de la force.

Ce livre est percutant par son écriture : une vraie musique théâtralisée mêlée d’un suspense porteur où les personnages s’aiguisent à tenter de trouver une voie pour s’en sortir, mais où l’abandon à la délectation morose ou à l’incapacité de s’enfuir des enfermements deviennent vite la règle.

Ce livre est porteur car il exprime désenchantement, décrépitude, tensions comme il retrace la passion, la morale, la douceur et l’humour des partages amicaux.

Ce livre est écrit avec une vraie touche de roman noir, tout en s’en écartant, pour intégrer les rivages du roman urbain, mais tout en s’alliant, aussi, au roman d’amour et au roman des secrets qui peuplent toutes les dimensions de nos psychologies insuffisantes…

Et il se place magistralement dans le sillage de Voltaire, pour qui, « il vaut mieux l’analyse de la complexité que le jugement de valeur ».

Éric

Blog Débredinages

Le Blues de La Harpie
Joe Meno
Traduit magistralement de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana
Agullo Fiction
Agullo Éditions
21,50€

F d’Antônio Xerxenesky

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En refermant la lecture de ce livre, je déclame, intérieurement, que le voyage fut absolument palpitant, différent à souhait et que « la petite musique » qui s’y dégage s’identifie à une incomparable histoire romanesque, transcendée par une plume élégante et vive (félicitations marquées à Mélanie Fusaro pour la traduction).

Ana, adolescente Brésilienne Carioca, vient de perdre son père, décédé stupidement en chutant de sa baignoire. Elle fait la connaissance de son oncle, lors des obsèques, et l’on devine que la famille ne tient pas en estime cet immigré en Californie, dont elle s’est détachée depuis longtemps. Il invoque une correspondance avec la jeune fille, en lui demandant de cacher cette relation épistolaire à sa Maman ; il lui propose un séjour d’études pour apprendre l’anglais et surtout faire connaissance commune.

Cet oncle, à la fois rustre, bohème, mais en volonté affective, se complaît à tirer au révolver sur des bouteilles en verre vides, en recherchant à les viser comme « un strike » au « booling » et sa jeune nièce veut s’essayer à cette occupation, ce qu’il n’accepte qu’en rechignant fortement.

Mais il découvre son talent absolu pour le tir précis, net, sans fioriture.

Un ami de passage de son oncle considère qu’un tel talent ne peut être gâché et qu’il doit être transféré au service d’une cause, de « la cause »…

Ana va faire ses classes clandestinement à Cuba où, de formations militaires et commandos, elle cerne qu’elle peut tuer proprement, sans bavure et aussi sans aucune hésitation.

Elle discerne que son père était un scientifique dans l’électricité et qu’il avait communiqué toutes ses compétences aux responsables de la dictature du Brésil, entre mitans des années soixante et quatre-vingts, et qu’il avait même approfondi les possibilités de torture…

Sa première mission sera de mettre fin à l’existence d’un tortionnaire, sorte de résilience familiale et-ou de vengeance d’une culpabilité qu’elle n’estimait pas recevoir en hérédité…

Ana devient donc tueuse professionnelle et on s’arrache ses services avec force, car elle allie absence totale de compassion face aux cibles qu’on lui désigne, sûreté dans sa mission et précision dans le geste qui comprend la certitude que la victime ne souffrira pas et qu’elle ne pourra pas échapper à ce qui va lui arriver…

Ana se considère comme une artiste en son genre et se repère bien s’engouffrer en cette carrière là, pour un temps certain…

Mais le livre ne s’arrête pas à cette réalité narrative, il s’affiche comme une poupée gigogne, à plusieurs profondeurs et opère comme un cabinet secret, à tiroirs camouflés, et d’ailleurs il se lit comme un scénario de film, qu’il serait fascinant de voir réaliser par Liev Schreiber, l’acteur principal, metteur en scène à ses heures, de la série lugubre, noire, sans concession, rude et très réussie, que je regarde en boucle « Ray Donovan »…

Ana doit assassiner Orson Welles, mais il ne lui est légitimement pas possible de concrétiser ce dessein sans maîtriser la filmographie du « maître », dont on ne connaît que Citizen Kane, œuvre de jeunesse qui masque une créativité beaucoup plus multiforme, mais contestée par une critique acerbe qui lui reprochera toujours de ne pas être le génie qu’elle avait conçu pour lui, après son premier film devenu culte.

Ana s’envole pour Paris et emmagasine une connaissance filmique considérable, en croisant Michel et Antoine, cinéphiles avertis, faisant d’Antoine un amant de passage alors que ce dernier imaginait structurer une relation plus marquée…

Ana, par l’entremise de ses commanditaires, est engagée pour le tournage du dernier film d’Orson Welles et elle le rencontre, à plusieurs reprises, en son restaurant favori chic, testée qu’elle est par le « maitre » sur son art et sur son parcours.

Ana a déjà réussi un jour à faire mourir d’une crise cardiaque une de ses cibles, en utilisant un subterfuge lié à une de ses angoisses et peurs identifiées, et le décès d’Orson, en la même cause, semble aussi une signature caractéristique du talent de la professionnelle, mais la réalité se repère plus têtue…

Ce livre vous amènera à l’envie de revoir Citizen Kane mais surtout de découvrir l’œuvre filmique d’Orson Welles et notamment ses mises en scène confidentielles ou peu connues comme Falstaff d’après Shakespeare (l’auteur nous informe que Welles l’identifiait comme son meilleur film), comme Vérités et Mensonges, comme le documentaire de l’entre deux guerres « It’s all true » et comme F for Fake , permettant peut-être de placer le titre mystérieux du roman, en son inspiration.

On apprend aussi que Welles, ignoré par les producteurs, renfermait des tas de projet sur les adaptations du Roi Lear, de Don Quichotte ou de Moby Dick et qu’il entamait une reconquête avec le film Les Rêveurs, resté inachevé, association entre surréel et analyse fataliste de la nature humaine.

Ana donne aussi dans le mélomane, entre new-wave et début du « heavy metal » et l’influence de Ian Curtis, suicidé à vingt trois ans, reste postée en toutes ses prises de décision ; Ana ne s’écarte pas non plus des paradis artificiels ou des films d’horreur et les zombies qu’elle croise s’incrustent dans un réel plus ou moins conséquent, concret ou imaginé, malgré les appuis d’Antoine venu en Californie pour parfaire sa formation estudiantine…

Livre filmé, musical ; roman scénarisé, instrumental ; œuvre multiforme originale et originelle, très érudite, très élaborée, très construite, très informative et surtout très bien écrite, profonde, moderne et « dynamisatrice » ; un roman que l’on referme en perdant un peu nos repères, entre bien et mal, entre réalité et fiction, entre narratif et onirique, entre le miroir du quotidien et celui du déformant, en tous cas, voilà un livre qui vous emporte, qui vous transporte et qui vous apporte !

Un vrai coup de cœur personnel !

Belle année 2017, pour que restent victorieuses les forces de la tolérance et de l’ouverture sous toutes leurs formes !

Et amitiés vives, ma signature habituelle qui prend sa source en ce Québec tellement apprécié !

 

Eric

Blog Débredinages

 

F

Antônio Xerxenesky

Traduit magistralement du portugais (Brésil) par Mélanie Fusaro

Asphalte Editions

21€

Photo de l’auteur : Asphalte-Editions en copyright

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître

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Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avais été fortement bouleversé par Au revoir là-haut, le roman « Goncourisé », en 2013, car il alliait références historiques post Grande-Guerre, personnages sans concession au sortir des charniers et analyse sociétale de la France de la chambre bleu-horizon, qui glorifiait les sacrifices des monceaux de soldats morts au combat, en réfutant toute réflexion sur les pseudo-stratégies militaires employées, comme sur l’absence de considération reconnue aux mutilés et gueules cassées, qui rappelaient trop la noirceur des combats…

Pierre Lemaître avait réussi un roman très noir, inscrit dans l’histoire du vécu, avec conviction et écriture dense et tenace, ingrédients que je recherche dans mes lectures et que je vénère quand le cocktail se déguste avec une vraie créativité inventive, à l’image du « pianocktail » de Colin, dans L’écume des jours.

L’auteur avait aussi, durant plus d’une décennie en amont, écrit des romans noirs bien ficelés avec des protagonistes récurrents, toujours en relation critique avec nos réalités, nos insuffisances et petites lâchetés ordinaires, avec une écriture toujours recherchée, efficace, tonique et ménageant de vrais effets de suspense.

A la sortie de Trois jours et une vie, livre paru au printemps passé, je retrouve avec plaisir les principes conducteurs de l’auteur : relation avec le réel, pesanteurs et tensions intégrés par récurrence au sein des personnages, difficultés à faire des choix et à décider dans leurs parcours de vie au milieu des dialogues et communications plus ou moins factices, mais je ne peux me départir d’une impression fugace, puis plus ancrée, de facilité ou d’inachèvement, comme si l’auteur avait été sensibilisé à « produire » ce roman, sans lui donner un coup de patte personnel assurant qu’il soit vraiment ciselé à sa manière.

On se situe à la fin décembre 1999, il y a déjà dix-sept ans, en pleine forte tempête abattue notamment sur la France.

Antoine, à peine au début de l’adolescence, aime beaucoup le chien des voisins qui lui rend bien cette affection, en le suivant régulièrement en forêt, où il s’adonne à des marches un brin aventurières et où il a même réussi à construire une cabane de Robinson de forte invention.

Le tout jeune Rémi a fait de son aîné Antoine une sorte de héros, et il lui rend fréquemment visite en ses cachettes, en admirant ses capacités d’explorateur comme de bâtisseur.

Le jour où le chien des voisins semble en difficulté physique, le père de la famille n’hésite pas à le tuer et surtout à le laisser sur un tas de gravats, comme s’il devait mettre fin à ses jours en exécution et en le considérant comme immondice.

Antoine, révolté, ne peut admettre une telle chose et court se cacher dans la forêt.

Rejoint par Rémi, il ne peut réprimer sa violence intérieure et lui assène un coup de planche qui assomme l’enfant et le condamne sur le champ.

Antoine cache le petit cadavre dans un trou laissé par un arbre déraciné et la parabole de l’auteur, qui revient en boucle, où la petite main du malheureux Rémi cherche à agripper la terre quand le corps tombe et qui semble dire « au revoir » à celui qui fut son ami mais qu’il a comparé à son funeste père, en lui prodiguant ce qu’il lui réservait dans ses songes, reste fortement ancrée, en la lecture, comme une référence rude et déchirante.

Antoine revient chez lui, haletant, en perdant une montre qu’il avait longtemps convoitée et que sa mère, qui travaille sur les marchés et qui tente toujours de joindre les deux bouts, avait accepté de lui offrir, après de nombreuses tergiversations, et il s’allonge, hagard, en sa chambre.

Bien évidemment, le petit village qui ne vit que par les évolutions économiques plus ou moins enviables d’une fabrique de jouets en bois, et dont le patron est aussi le maire de la commune, se place en réel émoi, quand les recherches pour retrouver Rémi s’organisent avec battues et interpellations ; comme on savait qu’Antoine se trouvait souvent en compagnie de Rémi, il fait l’objet d’interrogatoires qu’il se concentre à contrôler, sans pour cela que les remords sur son geste ne l’envahissent pas en permanence…

La tempête écarte la possibilité de fouiller dans la forêt et le petit Rémi reste disparu inquiétant.

L’auteur développe ensuite une organisation romancière en « flash back », entre évolutions du futur d’Antoine et retours sur cette terrible journée où sa haine du père de Rémi, cette injustice du sort réservé au chien, se sont transformées en violence sans réserve contre le jeune enfant.

Antoine va faire de brillantes études, va devenir médecin, devenant par là-même une référence pour le village et une fierté pour sa mère, même si leurs relations conserveront leur platitude et leurs silences et que leurs rencontres, de plus en plus espacées, s’avèreront des obligations contraignantes pour le fils, qui désire partir et penser à autre chose, et notamment avec un envol pour l’humanitaire.

Antoine rencontre une jeune femme amoureuse, libre et libérée, et malgré des crises fréquentes, s’imagine bien vivre avec elle.

Mais lors d’un de ses passages en son village, il retrouve Emilie, qui était la plus jolie du collège, qu’il convoitait sans imaginer arriver à ses fins ni même croiser son regard et, séduit, il l’enlace et leurs corps répondent avec effusion aux caresses liminaires.

Emilie est enceinte et, vivant en une famille traditionnaliste, veut épouser Antoine, qui refuse, lui demande d’avorter.

Le père d’Emilie menace Antoine de porter plainte, ce dernier précise que la potentielle paternité n’est pas assurée… et le père d’Emilie indique à Antoine qu’il demandera un test ADN, réalité qui replonge Antoine, avec marasme, quelques années plus tôt.., d’autant plus fortement qu’un complexe va ouvrir en l’ancienne forêt où il s’évadait et que les restes de Rémi viennent d’être découverts, au hasard, si l’on peut dire, du chantier…

Antoine choisira t’il  la paix et la vie avec Emilie, en acceptant de devenir médecin de province et de village, en prenant la succession de celui qui l’a toujours apprécié et qui a compris depuis longtemps qu’il renfermait un secret… ou affrontera t-il son destin, sa responsabilité, comme sa volonté de partir aider les gens de la planète, sans médecin de proximité ?

J’ai trouvé le livre un peu trop lisse, un peu trop prévisible en sa conclusion, mais peut-être que l’auteur s’est dit que notre réalité sociétale était elle-même lisse, insuffisante, programmée, complice des compromissions et que son récit devait suivre ces traces là…

Il reste que ce manque de mordant, de fantaisie dirais-je – y compris dans la méchanceté de certains protagonistes de l’histoire – contribue à structurer une intrigue un peu plate et donc avec un retrait et une retenue qui m’ont un peu désolé ; mais appréciant l’auteur avec ferveur, je suis certain qu’il n’a pas sacrifié au mode ambiant, où tout doit être décodé et décidé et où rien ne faiblit face aux données fixées, mais qu’il a simplement voulu démontrer que chacun vit de ses insuffisances, fêlures, choix plus ou moins acceptés et compromis « avalés ».

Et je dois bien reconnaître que je ne me placerai jamais au dessus de cette litanie, puisque la vie est faite de choix, mais aussi d’acceptations, en espérant que les-mes choix prendront le pas en majorité sur le poids de la balance…

Eric

Blog Débredinages

Trois jours et une vie

Pierre Lemaître

Albin Michel

19,80€

Photo : angersmag copyright

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