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Romans noirs

Les chiens de Riga d’Henning Mankell

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Mon Ami, Yves, indépassable blogueur avec son site « Lyvres », exceptionnel en pépites dénichées et en célérité dans son renouvellement informatif littéraire permanent, m’avait fait part, suite à ma promenade récente estivale, en Lettonie, que l’un de ses enquêteurs fétiches, Kurt Wallander, connaissait bien le pays…

Suivant ses conseils toujours porteurs, j’ai acheté Les Chiens de Riga, œuvre que je n’avais encore jamais fait mienne en mes lectures de roman noir.

J’ai retrouvé toute la tonicité d’Henning Mankell qui intègre toujours les réalités historiques et sociétales, en ses narrations.

J’ai pu surtout mettre en relief le descriptif de la Lettonie d’émancipation naissante en ce livre, datant de 1992, et mes propres pérégrinations en ce pays méconnu qui porte avec fierté sa volonté d’ouverture et d’indépendance affirmée.

Wallander est chargé d’enquêter sur la mort de deux hommes laissés à la dérive, en un canot, et découverts en pleine mer par un bateau de trafic de contrebande qui ne cherche vraiment pas alerter la police, mais qui ne peut se résoudre à passer son chemin et qui fait en sorte que l’on puisse le retrouver en bord de côte Suédoise…

L’on repère assez vite que les deux hommes sont Lettons et qu’ils ont fait les frais radicaux d’un règlement de compte lié au trafic de drogue.

Le major Liepa, en provenance de Riga, est appelé à se rendre en Suède pour reprendre les commandes de l’enquête ; il analyse assez vite le sérieux et l’opiniâtreté de Wallander qui lui-même, malgré les volutes de fumée étouffantes du major, se prend d’affection pour lui et regrette ardemment que le canot, en lequel les deux hommes ont été retrouvés morts, ait pu disparaître du commissariat en une équipée de cambriolage nocturne fantasque…

Le major Liepa retourne sur Riga, récupérant l’enquête, mais il se retrouve assassiné très peu de jours plus tard…

La police Lettone demande instamment à Wallander de venir l’appuyer et l’aider, mais notre enquêteur sent instinctivement qu’il est suivi, placé en filature, qu’on l’empêche de pouvoir discuter comme il l’entend, de rencontrer qui il souhaite.

Il se sent épié et mis sur écoute.

Il arrive cependant à rencontrer, après des circonvolutions et nécessités de donner le change épiques, l’épouse du major, Baiba, qui est persuadée que le major a été victime d’un crime politique.

Wallander est obligé de quitter Riga quand un coupable idéal semble avoir été arrêté et après ses aveux providentiels, mais il sait qu’il y reviendra, malgré les embûches et la certitude de forces obscures qui s’attacheront à le neutraliser ou à contraindre toute manifestation de la vérité.

Le bastion de Riga et ses petites collines en bord de canal, en plein centre-ville, sont aujourd’hui des lieux de pèlerinage où l’on observe encore des marques de balles dans la pierre, rappelant les combats entre forces indépendantistes et apparatchiks de la minorité russophone désireuse de conserver la vassalité à Moscou.

Henning Mankell évoque ces lieux de mémoire, encore toute vive et émue des combats datant d’à peine une année avant la sortie du livre.

La colonne de l’indépendance, d’intérêt architectural modeste, symbolise la primauté des idéaux de liberté du pays, et elle fait l’objet d’une vénération de mémoire, sur Riga.

Wallander la croise souvent dans le livre, entre volonté d’esquiver des chaperons et tentative de rejoindre le centre historique pour rencontrer Baiba…

Surtout le livre sait structurer les essentiels : déterminer le double jeu, ne pas identifier les coupables en aisance, assurer que les combattants pour l’ivresse indépendante sauront toujours préférer la mort qu’une vie sans liberté…

Cet idéal arboré les honorant, Wallander ne pourra jamais se désengager du lien qui unit son destin aux leurs, dorénavant, et il veut démontrer que les compromissions et hypocrisies se placent souvent en priorité face à la transmission de convictions aiguisées pour lesquelles on serait prêt à tout sacrifier… Mais il sait quel camp il veut appuyer ou servir.

Et comme toujours avec Wallander, l’on ne sait jamais si l’on peut imaginer un avenir moins sombre ou si l’on doit se concentrer pour se dire que le pire est encore à venir…

Aller visiter Riga, en prenant ce livre comme guide de promenade et surtout d’arrêt récurrent de lectures, en ses parcs magnifiques ou en ses bordures de canal, constitue une invitation que je vous recommande.

Et je transmets mes affections à Yves qui m’a permis, ainsi, de prolonger mon voyage.

Amitiés vives, Lectrice et Lecteur.

Eric

Blog Débredinages

 

Les chiens de Riga

Henning Mankell, qui ne cesse de manquer depuis qu’il a tourné le pas trop vite…

Collection Points Seuil

8.5€

Photo de la colonne de l’indépendance à Riga

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La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

En mars dernier, au salon du Livre Paris 2019, j’ai salué l’équipe d’Agullo Éditions et elle m’a ardemment conseillé de découvrir l’univers de Frédéric Paulin, qui s’est attelé, en une trilogie dont deux tomes sont parus à ce jour, à décrire, sans concession, l’Algérie des années 90 jusqu’en nos réalités contemporaines, entre attentats terroristes, montée de l’islamisme radical et collusion trouble entre pouvoir et forces régaliennes du pays avec les mouvements intégristes.

J’ai suivi ce conseil et ai acheté le premier tome.

Je n’ai pas eu le loisir de rencontrer l’auteur pour quais du Polar sur Lyon, en début de printemps 2019, où il obtint, et je l’en félicite, le prix des lecteurs, mais ce n’est que partie remise, car j’aime les auteurs qui utilisent, en source d’inspiration, les réalités du vécu historique, les interpellent et les interrogent pour en dénouer les fils et les actes enfouis.

Ce livre est une vraie réussite investie, tant sur le plan de la narration du roman noir que sur sa force contributive au débat, pour que les consciences atomisées par la chape de plomb des discours officiels reprennent vie et pour que les victimes oubliées ou disparues ne soient pas abandonnées…

Ce livre s’affecte d’abord comme un roman noir de qualité littéraire mais il sait aussi pénétrer des pistes longtemps mises en jachère, et, en ce sens il contribue à revisiter une Histoire récente dont les stigmates s’avèrent toujours présents mais dont la scrutation restait à opérer.

Tedj Benlazar est rattaché à la DGSE et opère en Algérie ; il connaît bien le pays, parle l’arabe, y a aussi ses origines personnelles ; de sa vie intime l’on sait qu’il semble joindre sa femme et prendre des nouvelles de ses deux filles quand il est en mission…

Il est soutenu par son « chef », Rémy Bellevue, qui apprécie son flair et son sens d’initiative à toute épreuve, et il le couvre fréquemment, quand sa façon d’enquêter peut mettre à mal les postures diplomatiques.

Lui-même a presque quasiment toujours vécu en Afrique, y a rencontré Fadoul et sait que l’on ne peut servir une mission que si l’on respire le pays de rattachement par tous ses pores et que si l’on s’y engouffre.

Tedj apprend vite que les sphères du pouvoir Algérien, et notamment les militaires et agents de renseignement, veulent « délégitimer » les islamistes qui avaient gagné les élections – avant qu’un coup de force, pour ne pas dire coup d’État organisé par des généraux appelés « janviéristes », les en aient chassé – en les infiltrant dans leurs maquis, pour que tous les crimes commis (y compris par les relais de ces agents du pouvoir) salissent les islamistes et leur organisation référente, le FIS.

Tedj connaît l’existence d’Aïn M’guel, zone qui servit au pouvoir Gaulliste pour les essais des premières bombes nucléaires dans le désert du sud Algérien, et reconverti en camp d’internement depuis l’indépendance, tellement isolé que l’on ne sait ce qui s’y pratique, mais l’on imagine que le pire peut s’y tenir et qu’il peut accroître encore son inanité…

Quand Tedj assiste à un interrogatoire plus que musclé d’un potentiel terroriste par les forces militaires Algériennes, au nord du pays, mais qu’il repère une personnalité qui semble elle-même dans la mouvance islamiste que l’on respecterait avec un certain égard, il place un de ses indicateurs pour suivre un véhicule qui va en direction du Grand Sud pour tenter d’en savoir plus.

Mais l’indicateur ne donne pas signe de vie et Tedj sait ce qu’il lui est arrivé… et il décide de passer à l’action, seul, ne voulant plus mettre en péril les personnes qu’il mandate pour l’aider et le renseigner.

La jeune et belle Gh’zala, étudiante, indépendante, très volontariste sur sa capacité à s’affirmer et à revendiquer une place pour la femme dans le pays, ne sait plus ce qu’est devenu son « promis » Raouf, qui a flirté avec les islamistes, plus par dégoût des caciques du FLN et de leur veulerie, que par conviction ; il a été arrêté, mais aucune demande sur son sort ne reçoit de réponse et le frère de Raouf, militaire, est aux ordres du pouvoir.

Elle passe régulièrement saluer et prendre soin de la Maman de Raouf, pour garder lien avec la famille qu’elle pensait intégrer…

Le roman décrit les fonctionnements des chefs militaires qui ont bien cerné que la terreur renforcerait leur pouvoir d’ordre et que personne n’imaginerait que les attentats islamistes pourraient être fomentés ou même aiguillés, en sous-main et en infiltration, par l’armée ou les services de renseignement.

En arrêtant des islamistes, en rasant des villages suspectés de les appuyer ou de les cacher, en organisant avec certains islamistes, et en s’associant à eux, des attentats touchant notamment des intérêts étrangers (surtout Français), ils pouvaient légitimement demander des appuis et des soutiens extérieurs et renforcer leur pérennité, en cultivant ce double jeu.

Tedj n’est pas dupe et les chefs militaires locaux l’ont bien repéré, mais il n’est pas aisé de détrôner la vérité officielle quand la France préfère soutenir le pouvoir de la force, le considérant, comme beaucoup moins néfaste qu’un pouvoir islamiste…

Mais les liens du FIS avec de jeunes Français et notamment en certains quartiers de Vaulx en  Velin ne cessent d’inquiéter Tedj qui mesure ce que représenterait la poursuite perpétuée des attentats hors territoire Algérien…

Est-ce que le pouvoir Algérien organiserait aussi des possibles conversions d’apprentis terroristes en France pour que la France sache bien qu’elle ne peut être qu’unie avec le pouvoir militaire…

Quand des Français sont kidnappés et qu’ils sont retrouvés trop rapidement par les forces militaires, Tedj imaginera que la duplicité peut aussi se placer sur les angles les plus cruels pour magnifier la volonté d’un pouvoir de perdurer, en acceptant toutes les lâchetés et compromissions.

Tedj sait que Gh’zala est en danger et il veut la faire sortir du territoire, et il ne peut que se remémorer le terrible attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, où des militaires Français avaient été sauvagement assassinés en un attentat ; Tedj y était et depuis lors il se sent toujours porté par la nécessité de secourir les personnes avec lesquelles il se sent en lien et dont il repère la potentielle fragilité, même à leur corps défendant ; Tedj renferme aussi un secret plus que douloureux qui magnifie aussi sa volonté de bravoure et d’entraide, malgré ses fêlures et sa prise de boisson trop récurrente…

Le premier tome qui s’ouvrait sur le coup de force des janviéristes se clôture avec l’attentat de l’été 95 au RER Saint-Michel et les soubresauts de Khaled Kelkal qui agissait au nom du FIS en France, enfin au nom du FIS et-ou de ses éventuels alliés militarisés…

Le livre intègre subtilement, et avec force, des personnalités réelles et ayant existé et ne camoufle rien, ni des enlèvements odieux avec décapitations à la clef ou de ceux fomentés pour prouver que le pouvoir Algérien peut retrouver des étrangers sains et saufs, ni des généraux et militaires dont les volontés de commandement intègrent toutes les panoplies des doubles jeux, ni les mouvements islamistes dans toutes leurs différentes acceptions, qu’ils s’imaginent de politique pure ou de combat armé ou de djihad.

Un livre marquant et percutant et plus qu’important en son sujet traité.

Je vais maintenant lire le second tome ; à bientôt pour vous en parler.

Éric

Blog Débredinages

La guerre est une ruse

Frédéric Paulin

Agullo Noir – Agullo Éditions – 22€

La Cliente de Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Cet auteur m’apparait indépassable, vraiment.

Il a consacré sa vie à l’analyse de la période sombre de l’Occupation et de la Collaboration, en n’omettant jamais de rappeler les soubresauts de l’époque où nombre de protagonistes oscillaient entre acceptation des réalités du moment, adaptation aux lois d’exception et facilités à montrer leur esprit de résistance circonstancielle ou de double jeu, aux lendemains des libérations de 1944, et un rappel implacable et saisissant des comportements les plus habituels, lors de ces années troubles et terribles, sans jamais les juger, mais sans jamais se placer aussi en amnésie humaniste.

Les fourreurs Fechner ont émigré en France, en fuyant les lois raciales que les plus que bruits de botte annonçaient à l’est, avec l’espérance que leur pays d’accueil leur permettrait un exil en sécurité et préservation de leurs droits en humanités…

L’auteur, chercheur contemporain aux archives, centré scientifiquement sur la période 1940/1944, avait voulu savoir ce qui avait entraîné une enquête de la police dite des affaires juives, sur la famille Fechner, et qui avait provoqué que nombre d’entre eux soient déportés et jamais revenus des camps de la mort.

L’auteur, cousin de la famille Fechner, leur devait, en son travail, la vérité des faits, même en la plus basse de ses ignominies.

Il remarqua une lettre de dénonciation anonyme, aux archives, mais que le commissariat aux affaires juives, très organisé en ses missions les plus viles, avait relevé, avec l’indication de la personne qui s’était prétextée de cette missive, une dénommée Madame Armand, fleuriste de son état.

En informant la famille Fechner de sa dénonciation par Madame Armand, l’auteur créa un émoi considérable, car Madame Armand était cliente du magasin, en le passé, et toujours depuis lors…

Ce roman biographié ou cette biographie romancée s’interpénètre en nos veines et s’attache, en une narration enlevée, à la manière d’une enquête policière, à ouvrir des pistes, pour que la justice prenne ses droits et pour répondre aux questions essentielles :

  • Pourquoi Madame Armand a-t-elle dénoncé ses voisins commerçants, avec lesquels elle entretenait des rapports cordiaux, qu’elle a développés aussi avec les survivants de la famille ?
  • Pourquoi est-elle si marquée par des cicatrices physiques qui se structurent comme une fêlure permanente, sur son visage ?
  • Pourquoi, quand l’auteur l’approchera pour parler avec elle, sans se positionner comme Procureur, reprendra-t-elle des réflexes antisémites dans son verbe, en ne montrant aucune compassion et plutôt en considérant que les juifs ne sont pas les seuls à avoir souffert des infamies de la guerre…
  • Pourquoi la famille Fechner n’a-t-elle pas volonté ou envie de porter plainte ou de demander réparation pour l’acte insupportable commis et envoyant à la mort ces ascendants, dans des conditions atroces ?
  • Pourquoi est-il si difficile de juger avec nos regards actuels de la réalité vécue en cette sombre période ?

Pierre Assouline apprendra que Madame Armand avait son frère en stalag et qu’il n’allait pas bien… et que la police aux affaires juives lui avait manifesté un message, reprenant des propos du Maréchal, précisant que si elle se comportait en « digne patriote », on pouvait aider son frère…

La lettre rédigée était-elle une sorte de capitulation face à la détresse et à la perception que mieux valait accepter une inconséquence, qui déchirerait la conscience, plutôt que d’abandonner un être cher que l’on pouvait sauver, même par la lâcheté la plus suffisante…

Ce roman ne laisse pas indifférent, il prend aux tripes et il nous interroge sur notre capacité à décider de nos choix, en des situations extrêmes, et à suivre la voie de l’humanité, quel qu’en soit le coût, ou à s’accommoder de l’inconcevable, même au profit d’un intérêt qui ne soit pas seulement financier ou matérialiste…

Quand Jean-Moulin rencontra son futur secrétaire Cordier, ce dernier lui rappela son passage par les Camelots du Roi, par l’Action Française, par les ligues et Jean Moulin de lui dire : « je ne louerai jamais assez mes parents de m’avoir élevé dans l’enceinte des vertus de la République… ».

Un livre édifiant, fort, majeur et percutant, réflexif et témoignage de nos réalités vécues, en toutes leurs acceptions, même les plus insoutenables !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Cliente

Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt

Livre intégré dans le recueil paru récemment, dans la collection « Bouquins », et dénommé « Occupation », romans et biographies.

32€

Robert Laffont Éditions

 

L’Hôtel de Yana Vagner

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’ai pénétré pour la troisième fois l’univers de cette auteur Russe, que j’ai eu le vif plaisir et le privilège de rencontrer également trois fois, pour deux discussions à Quais du Polar, à Lyon en 2015, et cette année, et au Salon du Livre Paris, au mois de mars dernier.

J’avais été fortement saisi par sa capacité à enchevêtrer ses personnages aux prises avec des situations de crise, de catastrophe, en montrant que les instincts grégaires et individualistes l’emportent souvent sur le fraternel et le solidaire, et en observant également que même dans la négation la plus impitoyable de la déshumanisation, on retrouve aussi des interstices positifs, capables de redonner si ce n’est confiance à la tolérance, en tous cas de ne pas percevoir une fin indépassable ou sournoise dans la relation à l’autre…

Vongozero, son premier roman analysait la fuite de personnes de mêmes réseaux ou familles, avec leurs atermoiements et déchirures, leurs fêlures et leurs failles, qui pour échapper à un désastre de pandémie impitoyable mettent le cap pour le Grand Nord, à la limite de la Finlande, pour tenter d’échapper au pire…

Le Lac, son deuxième roman, sorte de constitutif du premier, décrit le vécu des exilés et naufragés et entre enfermement, tensions, désespoir et incommunicabilités, essaie d’ouvrir une porte de sortie pour une libération des entraves comme des obligations de rester en isolement.

On retrouve dans ce nouveau roman, dense, ciselé, excellemment traduit par Raphaëlle Pache, une nouvelle fois, au talent de restitution parfait (enseignant moi-même les langues, j’ai eu une longue conversation avec Yana Vagner à Quais du Polar sur l’importance d’une traduction fidèle et ciselée aux préceptes de l’auteure), les mêmes vertus nourricières de la prose de Yana, qui associent une profonde désillusion sur la capacité à vivre en commun de manière désintéressée en respect des différences, une capacité indéniable à forger des caractères et personnages pétris de richesses mais surtout envoûtés par leurs petites lâchetés récurrentes, et une volonté de construire, avec un sens de l’humour certain, une histoire solide, dont on ne percevra pas la fin, si la notion de conclusion peut éventuellement s’imposer…

Une bande d’amies et d’amis – enfin que l’on peut décrire comme telle si l’acception du mot « ami » résonne comme un lien de connaissance et de nécessité de rencontre, sans profondeur, sans assurance de répondre en permanence aux besoins de bouée que suscite naturellement l’amitié solidaire et désintéressée – au niveau de vie plutôt bien garni, travaillant dans le cinéma, la production, la scénarisation et le juridique de l’activité artistique, décide, sous l’impulsion, d’Ivan, le chef de bande, de passer une semaine en la montagne enneigée d’un endroit dont on ne connaîtra pas l’identité, mais qui peut ressembler à la Pologne actuelle (je prends le pari), car ce pays apprécie peu les Russes et les Allemands… Les Russes, car ils furent dominateurs et inquisiteurs du pays et les Allemands, parce qu’ils furent des envahisseurs…

Quand la bande arrive à destination, en jet privé, elle n’attend qu’une chose : rejoindre un hôtel d’altitude, réservé exclusivement pour les neuf personnes constitutives de l’équipée et qui veulent profiter de la vue, du charme du paysage et vivre intensément et avec bonheur, en étant en certitude de pouvoir se rassasier et boire à foison, avec des victuailles et alcool ouverts pour eux à satiété.

Mais quand ils arrivent à destination, accueillis par leur hôte, Oscar, taciturne et sur la réserve, bien que courtois et à leur service indéfectible, ils sont coiffés par une sorte d’avalanche ou de chute de neige imprévue, d’une densité impitoyable, qui entraîne que le téléphérique qui les a transportés ne peut plus fonctionner et que toute électricité rend l’âme ; ils se trouvent livrés à eux-mêmes, sans repère, sans captation de réseau de portable, sans assistance, au milieu de nulle part, avec juste la possibilité de se chauffer au charbon, d’utiliser par fréquences rares un groupe électrogène et en obligation d’attendre que le temps se radoucisse et que les choses s’apaisent…

Dans cette correspondance plutôt névrotique, en une arrivée nocturne rude, l’équipe monte dans ses chambres respectives et le lendemain matin, une de leur amie, Sonia, est retrouvée, quasi congelée, en contrebas d’un précipice, visiblement assassinée car sa poitrine revêt la marque d’un bâton de ski.

L’auteure nous transmet juste un indice, l’assurance qu’Oscar a vu ce qui s’était passé, mais n’est pas intervenu ou n’a pas voulu intervenir ; il était à la fenêtre quand il a repéré les conditions du crime.

Yana nous emporte pendant 500 pages, qui se lisent avec passion, de manière virevoltante, sur les traces des protagonistes qui cernent très vite que leur amie n’a pu être tuée que par l’un d’entre eux ou par Oscar, et elle effectue des flash-back incessants entre leur vécu en l’hôtel, leur passé récent et leur histoire personnelle et professionnelle, sentimentale et familiale, souvent déchirée, complexe et où ils ont tous dû, à un moment donné, décider de choisir entre compromission et vérité, volonté de se placer pour vivre de manière plus aisée et acceptation d’être privée d’une partie de libre arbitre, en plaçant le collectif de l’équipe en supériorité de leur indépendance ou de leur jugement.

Lisa apprécie faire la cuisine et aime que tout soit ordonné, mais on ressent assez vite que son bonheur de voir toutes les choses structurées ne se place qu’en façade et qu’elle n’assume pas une capacité à vouloir franchir les lignes ou sortir d’un carcan qui la réconforte mais qui lui pèse aussi.

Macha s’adonne à la sentimentalité et à la douceur, mais elle peut aussi réfuter, s’irriter, et elle renferme des éléments enfouis qui la traversent et l’empêchent de se définir.

Lora renferme un secret de jeunesse lourd, et quand elle est devenue la petite amie d’Ivan, elle est apparue écervelée et décalée, et elle sait que se faire une place dans l’équipe restera une gageure.

Tania essaie de se comporter en bonne copine, ouverte et réconfortante, mais elle n’arrive pas à se positionner et elle se place entre lucidité introspective momentanée et ouverture sur un avenir radieux potentiel qui n’arrivera pas.

Ivan sait que sa richesse le rend maître de toute situation et qu’il peut tout mettre en œuvre ; s’il partage sa fortune de manière volontariste, il ne résiste pas au retour qui lui parvient fréquemment d’acheter les amitiés et de faire taire les déchirures par son fric…

Égor assume sa capacité à dire les choses et à aller au combat, mais il n’est pas en mesure de décider et de faire des choix et quand la clarté s’ouvre à lui, le principe de conservation du confort l’emporte sur toute autre libéralité.

Piotr se positionne comme un volontariste, un costaud, un imaginatif, un décideur, mais sa dynamique systématisée ne cache-t-elle pas une boulimie frénétique du paraître et de l’envie qu’on l’aime…

Vadim répond en permanence aux caractéristiques de l’alcoolique qui se perd et qui se noie, dans tous les sens du terme, et le roman dévoile souvent ses douleurs, ses contraintes et lui apporte à la fois appuis et soutiens, mais aussi démarcation de ses insuffisances et de ses inconséquences qui le livrent aux abymes.

Et Oscar, qui se place comme l’hôte circonstanciel, renferme une histoire qui s’étale sur la Grande Histoire de son territoire, avec ses fosses à purin et ses moments de sublime et s’il assiste au déséquilibre et au désastre de la palanquée de Russes riches, il ne peut ni s’en satisfaire, ni le regretter et l’on sent qu’il vit sa vie comme une ascèse compliquée…

Prenez tous ces personnages avec leurs déchirements, associez leurs drames et tensions enfouis qui ressurgissent avec sagacité en cette histoire sordide de séjour qui tourne au cauchemar, assaisonnez avec le talent de l’auteure pour développer des chausse-trappes et ponctuez la lecture par une bonne dose d’humour noir, ravageur assumé, et vous recevrez cette offrande romanesque comme un vrai plaisir de lecture, qui transcende tous les codes du roman noir, du sociétal à la Daenincks, de l’historique à la Indridason, jusqu’aux saveurs d’un Agatha Christie que l’on relit avec bonheur, en se remémorant des antiennes et des passerelles conservées en nos mémoires.

Un livre fort et marquant, qui amplifie le talent inspiré de Yana, qui m’a précisé que le premier auteur de roman noir était Dostoïevski, ce qui m’a ramené à le relire, cet été, et qui me permet de pouvoir envisager aussi une prochaine conversation avec l’auteure, facile au dialogue et à la culture littéraire invitante, comme on dit dans la Belle Province.

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’Hôtel

Yana Vagner

Traduit magistralement du russe par Raphaëlle Pache

Mirobole Éditions

Photo avec l’auteure, au Salon du Livre Paris, en mars dernier

Le Parisien de Jean-François Paillard

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous incite fortement à suivre mes humbles pas et ainsi à pénétrer l’univers de ce roman noir très maîtrisé, associant une histoire structurée et des enchevêtrements récurrents avec les réalités sociétales, qu’elles soient liées à certaines combines politiques ou au déploiement du « secret défense »…

Nicolas a été soldat et a été mobilisé dans ce que l’on appelle pudiquement « les opérations extérieures » et notamment dans celles de l’Irak de la guerre du Golfe, lancée officiellement (commentaire personnel) pour défendre la souveraineté du Koweït envahi par les troupes de Saddam Hussein (qui fut l’allié de la France pendant de nombreuses années, après avoir été reconnu comme le dictateur funeste qu’il avait toujours été…) ou au Congo-Brazzaville, pour le maintien de l’ordre public et accessoirement (nouveau commentaire personnel) pour maintenir en place la famille de dirigeants au pouvoir, pourtant appelée de manière récurrente, en les tribunaux Parisiens, pour les biens mal acquis…

Nicolas semble avoir été victime du syndrome du désert, appellation communiquée par l’armée, qui a aujourd’hui encore du mal à reconnaître sa responsabilité (dernier commentaire personnel) sur les dommages collatéraux vécus par les forces alliées, et donc le contingent Français, lors de l’utilisation de gaz paralysants visant à stopper la progression des forces Irakiennes mais se voulant non nocifsIl reste que les vents ont renvoyé les gaz à leurs prescripteurs causant des pathologies neurologiques à de nombreux soldats, mais que l’on a refoulées pendant des années, prétextant leurs troubles psychologiques individuels…

Nicolas a quitté l’active, par obligation médicale, mais il se convertit, en étant chargé de la protection rapprochée, nouveau terme élégant employée pour la vigie…, en travaillant pour un ancien condisciple auquel il a sauvé la vie au Congo-Brazzaville, alors que ce dernier avait tenté une intervention inutile et provocatrice, ayant entraîné le décès tragique d’une relation de Nicolas, dont le souvenir le hante encore, puisqu’il a dû la laisser en agonie, obligé qu’il était de se replier. Ces passages, en le roman, sont décrits avec délicatesse infinie et plongent en la vraie littérature, celle qui décrit et invite à penser…

Quand son ancien condisciple lui propose une opération sur Marseille, lucrative, alors que Nicolas est en proie à des soucis financiers compliqués, ce dernier accepte, ne sachant pas où il met les pieds…

L’auteur organise un récit palpitant, entraînant, pétri d’humeur et d’humour et dévoilant des réalités de Marseille, sans aucune concession.

Nicolas sait qu’il a pour objectif de suivre un gros bonnet du trafic de drogue et que ce dernier est suspecté d’avoir fait exécuté un adolescent, visiblement qui n’aurait pas tenu ses « objectifs » ou qui s’en serait écarté…

Il rencontre, sur place, les organisateurs qui souhaitent qu’il soit mis hors d’état de nuire et on lui livre des consignes qu’il est prêt à observer puisqu’il a accepté la mission…

Quand il revient à son hôtel, après avoir proposé un dîner à la jeune réceptionniste, qui en a accepté l’idée à la vraie surprise de Nicolas, il observe, tout en se camouflant, que le dit gros bonnet a été exécuté en l’hôtel, et qu’il devient ainsi la personne recherchée, le Parisien recherché…

Nicolas veut comprendre ce qui est advenu et peut compter sur deux alliés : la sensuelle Djamila, la réceptionniste de l’hôtel qui n’a pas froid aux yeux et qui comprend vite que Nicolas associe force, lucidité et volonté de quête de vérité et avec lequel la relation s’ouvre sur tous les plans, et Jean-No, ancien docker, installé en les réseaux de Nicolas, et qui sait repérer chaque recoin de Marseille pour s’y faufiler avec  soin, en ayant toujours un plaisir profond à communiquer sur l’histoire et le patrimoine des lieux parcourus, même en pleine urgence… Ces scènes-là se placent en cinématographie, et on attend la version filmée de ce livre, charpenté avec dynamique.

Nicolas devra cerner la part de crédibilité ou de supercherie de ses commanditaires, et surtout il va devoir affronter des situations redoutables quand la direction de cabinet de la mairie de Marseille semble être en cheville étroite avec des gangs du trafic de drogue…, eux-mêmes décidés à en découdre entre eux, sachant que « des territoires » ont été définis et qu’il ne convient pas d’en dériver… et que les édiles locaux peuvent parfaitement prendre un accord qui pourra être remanié en fonction des évènements et des profits à réaliser.

L’auteur ne se place pas en une volonté de dénoncer des pratiques mafieuses ou des corruptions, il s’intègre en la volonté de construire une histoire et un roman noir et urbain tonique et convaincant.

Mais il sait glisser quelques messages précis sur les effrois causés par le trafic de drogues, en certains quartiers de la ville, où les règlements de compte sanglants sont légion et où la réalité rude dépasse la fiction romancée.

Il s’attarde aussi, par entrelacements successifs, à évoquer les collusions entre monde des affaires, milieu politique et personnalités peu recommandables, et le passage qui se déroule au stade Vélodrome (que l’on appelle stupidement, pour encore une histoire de fric, Orange Vélodrome, der de der des commentaires personnels, alors que le dernier était suggéré plus haut, je sais…) s’insère de manière très documentée, car il relate tous les coups fourrés et abjections susceptibles d’abriter des relations aussi confuses et inconséquentes, en une ville que Jean-No rend, comme elle l’est (je la connais bien) fraternelle, en vécu ouvert de quartiers composites, et au bord de mer invitant pour une sieste, une promenade ou un romantisme amoureux.

Nicolas arrivera-t-il à ses fins et à remonter la filière du trafic de drogue en large échelle ? Quel est l’enjeu de cette pochette qu’il récupère chez la femme d’un parrain, qui ne se fait plus aucune illusion sur un mari qu’elle a abandonné et qu’elle méprise et dont les photos semblent plus que compromettantes ? La désirable Djamila, qui apporte son aide et son appui sans compter, renferme-t-elle une fêlure enfouie ?

Je vous laisse lire, à satiété, ce roman enlevé et très bien ficelé, qui vous donnera envie, envers et contre tout, de retourner à Marseille et de parcourir la ville, avec Jean-No pour guide, entre corniche Kennedy et lacets routiers ou tunnels urbains.

Merci à l’auteur et à Asphalte-Editions.

Eric

Blog Débredinages

 

Le Parisien

Jean-François Paillard

Asphalte Editions – 21€

La Ferme aux poupées de Wojciech Chmielarz

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je me permets de vous susurrer à l’oreille que cet auteur, que je viens de découvrir, mérite votre très forte attention et vous plongera en un univers sans concession et difficile, mais totalement en phase avec nos réalités sociétales rudes…

L’inspecteur Mortka dit « Le Kub » vient d’arriver depuis quelques temps en Silésie, à Krotowice, et même si cette affectation répond officiellement d’une nécessité d’apport de son expertise auprès de ses collègues, il est imaginable de repérer qu’il a vécu des contraintes avec sa hiérarchie passée… et que l’on a souhaité – au moins temporairement – le déplacer… Il ne vit plus avec sa femme, avec laquelle un attendrissement l’unit toujours, mais sans espoir potentiel de le raviver ; et elle est en train de refaire sa vie, lui reprochant de ne pas accorder assez de temps à ses fils, ce qu’il admet volontiers, tout en sachant qu’il ne fera pas grand-chose pour améliorer la situation…

La vie au commissariat de Krotowice s’imagine se dérouler sans trop affaire particulière et l’inspecteur repère une action au travail plutôt morne ou insuffisante.

Quand une adolescente de onze ans est portée disparue, que le signalement d’une femme témoigne de sa prise en charge par un conducteur, tout s’enchaîne pour repérer une possible réalité pédophile.

L’inspecteur a fort à faire en le fonctionnement interne des services de police locaux, car la vérification aboutie des informations reçues, le recoupement des éléments d’enquête ou la volonté de se rendre régulièrement sur le terrain pour analyser des sources et rechercher la vérité ne semblent pas des vertus assumées et intégrées : l’on préfère s’en remettre aux clichés bien enfouis et notamment à la crainte suscitée par les différences, notamment par les communautés Rom, qui ont aussi peu de confiance en la police que la police ne leur en attribue…

Il se sent cependant en affinité avec Lupa, un collègue qui lui-aussi a été réaffecté, mais qui a été reconnu pour ses qualités de policier infiltré dans la pègre du crime organisé, des années antérieures, et ensemble ils partagent une relative indifférence par rapport à leurs hiérarchies, une volonté de faire avancer les choses et surtout une complicité pour boire une bière et écouter tout ce qui se dit en les lieux essentiels où se croisent les gens des cités environnantes.

L’inspecteur vit dans un modeste appartement où il croise Alicja, qui élève seule ses jeunes enfants et à laquelle il s’attache, sachant qu’elle ne semble pas se trouver en indifférence avec lui, lui préparant parfois de quoi se sustenter et lui lavant son linge, en espérance d’un regard plus marqué et d’autres explorations à venir, peut-être…

Lorsque d’anciennes mines de Silésie marqueront la présence de squelettes enfouis, personne ne pourra escompter que la police ne se doive pas d’enquêter et l’inspecteur, par méthode, efficacité, et sens de la droiture, va poursuivre sa route investiguée, à la recherche de signes associant sa quête pour la compréhension de ces environnements sordides… Et ce roman très noir va s’enchevêtrer en des territoires rudes où même les plus fortes complicités pourront se révéler force de duplicité…

J’ai eu le plaisir de rencontrer Wojciech Chmielarz, le 17 mars dernier, lors d’une conférence donnée dans le cadre de Livre Paris 2018 (cf photos), sur le roman noir de l’Est Européen, et j’ai fortement apprécié son sens de l’humeur et de l’humour comme sa faconde répartie pour préciser que les racines de ses inspirations prennent corps et cœur sur les fêlures et tensions vécues par son pays, et qu’en écrivant, il déclame, évoque, suggère, pour que les débats s’ouvrent, pour une écoute plus attentive et réfutant tout fatalisme ou dogmatisme.

Son roman pénétrant, prenant, qui s’appuie sur un style incisif et un suspense haletant, s’offre comme une vraie réussite littéraire, proche des thématiques magnifiées par son compatriote Zygmunt Miloszewski, que j’ai lu avec passion en ses trois romans parus en France, et par Didier Daeninckx qui écrit toujours sous les auspices de son inspecteur Cadin pour déflorer et dénoncer ce que notre histoire a oublié, en ces vicissitudes et insuffisances et que je considère comme un littérateur magnifié, depuis ma première lecture en 1983…

Wojciech sait démontrer que le sens de la justice ne sera jamais atteint sans vouloir rechercher une vérité absolue, même si elle dérange des habitudes, des conformismes ou des réseaux installés. Oui les Roms ne sont pas très appréciés en Pologne et sont souvent parqués dans des secteurs identifiés, mais ils ne seront jamais responsables de toutes les contraintes et de tous les maux rappelle-t-il, même si l’auteur sait aussi dénoncer les mariages Rom arrangés et l’absence de libre arbitre pour les jeunes filles ou les principes d’honneur ou de loi du talion insupportables. Il plaide pour la concorde et la relation et réfute toute dénonciation inconséquente…

Wojciech sait rappeler que les pesanteurs hiérarchiques ou les tensions entre services ne peuvent entacher la recherche de la vérité et la volonté de rendre justice, en respect des mémoires de toutes les victimes.

Wojciech sait aussi que dans son pays, comme dans d’autres, les corruptions ont pu s’installer au sein d’une administration peu reconnue, peu fiabilisée et dont les responsables ne perçoivent pas des émoluments décents, ce qui signifie pas qu’il reconnaisse légitime qu’ils puissent d’écarter de leurs devoirs de probité.

Wojciech sait raconter une histoire enlevée et passionnelle, pour associer sa force émotive à la volonté de plaider pour une société de concorde et transparente et non pour une communication où s’amoncellent des bouc-émissaires, des absences d’objectivité, des pesanteurs, comme des volontés d’oubli par accumulation de lâchetés.

Un livre percutant délivré par un auteur que je vais suivre intensément !

Merci à Nadège Agullo pour son travail investi et de défrichage de talent différencié permanent et toutes mes affections à elle.

Amitiés vives, Cher Wojciech et « à la revoyure », comme on dit à Lyon chez Guignol, où je vous attends pour « Quais du Polar », l’an prochain, sans faute !

Éric

Blog Débredinages

La ferme aux poupées

Wojciech Chmielarz

Traduit du polonais par Érik Veaux (bravo à lui !)

22€

Agullo Éditions – Collection Agullo Noir

Photos personnelles avec Wojciech Chmielarz (auteur), Laurence Labbé (auteure) et votre serviteur et de Wojciech Chmielarz avec Nadège Agullo, son éditrice. Livre Paris 2018. Le 17 mars 2018.

Bretzel Blues de Rita Falk

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avais narré l’an passé quel fut mon contentement à la lecture de l’univers de Rita Falk, lors de ma découverte de l’auteure avec son opus « Choucroute Maudite ».

Elle associe humour décapant, décalage volontaire, et ingrédients de roman noir ciselé, permettant de délivrer une enquête policière mêlée étroitement à une analyse sociétale de la ruralité de Bavière.

J’avais particulièrement aimé le caractère du commissaire Franz Eberhofer, personnage truculent et direct, qui ne se laisse pas encombrer par des principes théoriques et qui sait manier une investigation pour aboutir à sa résolution, malgré les embûches et les vicissitudes.

Et Franz ne peut pas passer une journée sans avoir le plaisir de savourer quelques douceurs de charcuterie, quelques plats émérites de sa « Mémé » et en dégustant régulièrement des bières. On pourrait considérer qu’il s’agirait de poncifs sur le Bavarois et l’on se tromperait, l’auteure dénonce les insuffisances de sa Région et ses petites lâchetés mais sait aussi nous rappeler aux courtoisies de la vie et aux partages des bonnes choses.

Le commissaire est appelé par le Principal du Collège, qui vient de découvrir des inscriptions insultantes très claires sur le mur de sa maison. Franz repère assez vite que le Principal ne lui apparaît nullement sympathique et que cet avis est sévèrement partagé par les élèves et les parents qu’il peut rencontrer en ses sphères amicales.

Le Principal demeure absent et injoignable, pendant quelques jours, et le commissaire se rend chez la sœur du Principal, qui n’a plus de contact avec lui depuis longtemps et qui ne le considère pas comme membre de sa famille, et qui se désintéresse de lui ; quand le Principal refait apparition, le Commissaire est intrigué et quand il se rend chez lui, il ne peut que corroborer son impression de départ sur la suffisance de l’intéressé et son peu d’intérêt en relationnel.

Mais quand son cadavre est retrouvé « façon puzzle », sur une voie ferrée, après le passage d’un train, notre Commissaire penche rapidement pour une exécution et pas pour un suicide.

Ce roman vous apportera successivement ou de manière délicieusement entremêlée :

  • Une mise en bouche totalement formidable avec la confection notamment des petits pains à la vapeur de « la Mémé » et en croisant la charcuterie saisissante et savoureuse de chez Simmerl, que Franz affectionne
  • Une appréciation très drôle des péripéties amoureuses de Franz et de « sa Susi », qui n’arrivent pas à se détacher de leurs ébats ou de leurs tensions et coups de gueule, mais qui ressentent difficilement bilatéralement le possible amour de La Susi vers un bellâtre Italien dont nous attendons avec impatience la résultante pour un prochain opus…
  • Une dynamite en règle des relations familiales avec l’agacement majeur du Léopold, le frère du commissaire, antithèse totale de son caractère, quand Franz réussit seul à endormir sa nièce métissée, qu’il persiste à appeler Sushi, en rajoutant un « s » à son prénom
  • Une enquête méthodique appuyée sur des analyses médico-légales poussées et des expertises mettant en lien tous les réseaux professionnels passés du commissaire, où cohabitent Günter et Rudi, aux réalités totalement déjantées et/mais professionnelles
  • Une drôlerie permanente et une cocasserie– même si le terme est galvaudé –jubilatoire, qui structure une lecture agréable avec une connaissance nécessaire de la vie sociétale en Bavière où les rapports de voisinage sont souvent épiés et où les cachotteries sont légion…

Une auteure formidable que je vous invite à apprécier et conquérir, qui m’a mis l’eau (et la bière…) à la bouche et pour laquelle la nouvelle livraison du prochain opus est attendue, en ma bibliothèque, en priorité.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Bretzel Blues

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux, bravo à elles !

Mirobole Éditions

19.50€

 

Avec mes amitiés vives à Sophie, fervente dénicheuse de romans différents et à qui j’adresse ma gratitude pour son travail d’éditrice ! Salut Sophie !

Et Rita, nous nous sommes rencontrés, l’an passé, après une conférence lors de Quais du Polar à Lyon, et j’avais discuté avec vous, avec mes rudiments de langue de Goethe, et ce fut un vif plaisir de prolonger les saveurs de vos romans en cet instant partagé.

Satanas de Mario Mendoza

 

Roman noir, analyse sociétale approfondie de la Colombie, dénonciation des inconséquences de pratiques violentes tolérées et installées, incommunicabilités familiales, impossibilité d’accepter les différences, tels pourraient être les qualificatifs à affecter à ce livre tonitruant, haletant, pénétrant et surtout sans concession aucune, qui se place à Bogota, dans les années quatre-vingts.

Ernesto est prêtre, mais il y a longtemps qu’il a cerné que la guérison potentielle des âmes passait d’abord par une rencontre permanente avec les humbles, pour cerner leurs peines et leurs vécus et pour leur apporter appui, réconfort, pour non seulement les écouter mais aussi partager avec eux leurs contraintes, pour tenter d’aller avec eux vers un mieux-être…

On le sent sensible aux inspirations de la théologie de la libération qui avait entraîné quelques prêtres à suivre la révolution Sandiniste au Nicaragua, avant que Jean-Paul II ne les sermonne fermement en public, avec un rappel à l’ordre sur la sacralisation de leur mission qui ne saurait suivre une aventure humaine, encore moins marxisante…

Ernesto aime Irene et sent que l’appel à devenir défroqué s’annonce… car les charmes d’Irene et sa chaleur sensuelle développent plus de positivité qu’une relecture intempestive évangélique.

Ernesto prend du temps, en son confessionnal, pour apporter du soutien, de l’empathie, de la compassion, mais quand un pauvre homme qui n’a plus le sou envisage de tuer les membres de sa famille pour ne plus avoir à se reprocher qu’il ne peut plus rien faire pour eux, il alerte avant son passage à l’acte. L’irréparable advint pourtant et le pauvre homme se place comme un meurtrier absous par le prêtre, ce qui déconcerte et révulse Ernesto…

En lisant cette partie-là du livre, crûe et directe, je me remémorais le film de Claude Autant-Lara, passé de la CGT au Front National je le sais, mais je vais différencier le parcours de l’homme de son œuvre, si vous me le permettez, « L’Auberge Rouge », où Fernandel, prêtre, confessait Françoise Rozay, aubergiste, qui lui confiait que tous les passants de nuitée étaient détroussés et assassinés depuis des années en son hôtel… Fernandel était tiraillé entre respect du secret de la confession et nécessité d’alerter les personnes en place dans l’auberge pour la nuit. Ce fut certainement le rôle le plus marquant pour Fernandel et Ernesto lui emboîte le pas, par sa candeur et sa douceur, son affliction et son courage et sa volonté très humaniste.

Andrés vit correctement de ses talents artistiques et notamment de portraitiste, il est reconnu et quasiment installé ; il a vécu une relation torride et passionnelle avec Angélica mais qu’il a contribué à clôturer, rendant la jeune femme au désespoir et l’artiste dans l’absolue pureté de ne se consacrer qu’à son œuvre.

Lorsqu’il repère qu’en peignant un portrait il est attiré par des forces incontrôlables qui l’obligent à traduire ce qui va arriver dans un proche avenir aux personnes qui posent devant lui, il se sent à la fois terrifié et impuissant et le besoin de conseil devient impératif. Angélica veut absolument qu’Andrés lui fasse son portrait et elle considère le refus de l’artiste comme lié à leur rupture et quand Andrés consentira à s’exécuter, et donc ainsi à découvrir le mal qui ronge la jeune femme, il voudra reprendre lien avec elle…

Les pages de tension entre les deux amants écartelés sont totalement magnifiques, déchirantes, et elles subliment la passion qui part de la force des sentiments à la détestation et de la volonté de reconstruire au chapelet d’injures. Il faudra qu’un réalisateur utilise cette force émotionnelle et de tension pour en faire vivre « un vrai beau film », comme on dit au Québec, sans jamais avoir l’apparition du mot « fin ».

Maria vit d’errances, son petit commerce où elle propose quelques boissons au marché et pour lesquels ses clients cumulent des ardoises ne lui rapporte pas beaucoup. Elle est sans arrêt victime de sarcasmes sexistes et d’une propension abusée des hommes à lui indiquer que la voie pour gagner beaucoup d’argent, du fait de son charme indéniable et racé, signifierait qu’elle accepte de s’offrir à eux. Elle ne supporte plus ces œillades et se désespère.

Quand deux jeunes garçons lui proposent de séduire dans un night-club des « richards » de passage, pour leur placer un anesthésiant dans leur verre, permettant ensuite aux garçons de récupérer argent et affaires des infortunés séduits, elle saute le pas… car elle peut connaître une vie enfin aisée avec appartement, fringues et possibilité de penser à elle.

Mais en prenant un taxi, elle rencontrera deux violeurs et elle ne pourra imaginer que la vengeance acérée, pour laquelle elle n’aura jamais aucune honte, considérant que son humiliation ne trouvera réconfort que par l’assistance à une autre humiliation en retour, vécue directement par ses bourreaux.

Maria fut la protégée d’Ernesto, Andrés appartient à la famille d’Ernesto et ils ont tous les trois des tas de choses à se dire, et une invitation dans un restaurant apprécié semble le bon moment pour partager craintes et tensions et considérer l’avenir sous une autre face, peut-être enfin positive et plus alerte…

Campo Elias, ancien vétéran du Vietnam avec les forces américaines, reprend des études et vit de ses cours d’anglais donnés à domicile. Il est détesté de ses voisins car il se place sans chaleur et sans compassion aucune et ne voit que son individualité.

Il analyse de manière récurrente le livre de Stevenson « Docteur Jekyll et Mr Hyde » et l’a tellement interprété et surjoué qu’il a acquis l’intime conviction que chaque individu se place en bipolarité, avec des moments rares d’apaisement et une extase onirique portés par un déferlement de violence, incarnée par Satan et qu’il doit conquérir et structurer.

Et il se prépare pour ce moment important de jouissance par le côté réputé salvateur de purifier son âme en tuant de sang- froid celles et ceux qui pensent œuvrer pour le Bien, alors qu’ils se doivent d’affronter le mal incarné vers lequel ils sont destinés…

L’auteur, en postace, nous précise qu’il a rencontré Campo Elias, en ses études, et qu’il en frémit encore, mais quand on sait la violence qui incarna la Colombie pendant de nombreuses années, on se dit que le règne de Satanas s’est imposé et a produit sa gangrène de manière insidieuse puis impitoyable, devenant même la norme…

J’aime beaucoup les messages de l’auteur, en déférence à Stevenson, cet écrivain dont on ne connaît que le merveilleux « l’île au trésor » et qui a combattu pour le droit des Samoans à disposer d’eux-mêmes, contre l’Empire Britannique, alors qu’il en possédait la nationalité et il est enterré là-bas et j’espère bien, un jour, le saluer sur place… J’ai cet écrivain, en passion. En 2013, en sa bonne ville d’Edimbourg, je suis allé sur ses traces et j’ai rencontré un de ses exégètes et on a parlé longuement de sa vie, de son œuvre et son parcours Francophile avec un âne dans les Cévennes et le rappel du fait qu’il ait utilisé comme prénom Robert-Louis et non Robert-Lewis, en hommage à notre langue.

Je vous invite à lire ce livre, une nouvelle offre de choix publié par Asphalte, et vous ne resterez pas indifférent ni à sa teneur, ni à son style, ni au charisme des personnages ou à leur emboitement enchevêtré pour le meilleur et pour le pire ; une vraie réussite littéraire, vraiment !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Satanas

Mario Mendoza

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay

Asphalte Éditions

22€

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€

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