Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Romans noirs

Mortel Végétal de Jacques Koskas

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce fut la première fois que je pénétrais l’univers de Jacques Koskas ; j’en suis ressorti avec la conviction de découvrir une plume stylisée, organisant des personnages aux caractères accomplis, en prise avec des réalités sociétales conjuguées par l’accumulation de drames personnels plus ou moins enfouis.

J’ai apprécié fortement ma lecture et je vous conseille vivement de suivre mes pas.

Le commandant Hippolyte Mangin va prendre en charge une enquête compliquée, aux ramifications denses, alors qu’il devait partir en vacances, pour retrouver celle qu’il a aimée et aime encore, et surtout la fille de cette dernière qu’il devait adopter, mais qu’il a malencontreusement fait chuter lors d’un jeu, et qui conserve des séquelles lourdes neurologiques, situation qui a engendré le départ brutal et sans appel de ces deux personnes qu’il affectionnait le plus au monde.

Il se morfond en sa responsabilité, même si son Chef, en difficultés de santé, lui remet souvent les clefs des enquêtes, à la fois pour pouvoir se soigner lui-même, et aussi par l’assurance qu’il sera dignement remplacé.

Mangin est aussi suivi médicalement, avec une analyse avec un thérapeute qui tente de lui redonner sens à sa vie.

Il est aidé par Marithé Lesourd, dont il ne goûte guère le penchant immodéré pour se « gaver » en permanence, qui méprise son excès de poids, mais qui sait analyser les faits avec acuité et efficacité, et par Dubaille, très à l’aise avec les technologies informatiques et toujours en proie aux réflexions pertinentes, aux détails où peut se nicher le Diable, et qui sait qu’il peut plaire, car bien en attrait de sa personne.

Mangin prend cependant toujours le temps de s’adonner au rituel de la dégustation de thés raffinés, au sein d’une association qu’il fréquente assidûment et régulièrement, et en donnant ses rendez-vous de point d’enquête, en un salon de thé géré par deux femmes répondant toutes deux du prénom Dominique, et qui n’ont aucune égale pour savoir comment allier la température de l’eau, l’affectation du thé proposé en lien avec les moments de la journée et les accompagnements pour une meilleure hygiène de vie.

Elles savent aussi y associer des pâtisseries choisies directement en phase et en harmonie avec les nectars proposés.

Le passionné de thé que je suis (et pas seulement parce que je suis enseignant en anglais…) a trouvé superbes les pages qui parsèment ce roman noir sociétal, consacrées à la dégustation des thés présentés, qui nécessite toujours du temps, de l’apaisement et de la respiration, pour en humer les saveurs et savoir bénéficier de ses apports toujours porteurs

Un responsable associatif et militant acharné du véganisme meurt assassiné, chez lui, en son lit, retrouvé avec un épi de maïs en sa bouche.

Il vivait bien, dans une maison cossue, avec un jardin conséquent et une annexe de qualité, représentant elle-même une habitation, et il faisait fi avec détachement marqué de ses détracteurs nombreux et incisifs.

Sa femme, Clémence, tient un restaurant de gastronomie végan, avec son ex-mari.

La sœur de la victime, avec une différence d’âge marquée avec son frère aîné, vit aussi, en cette maison, même si elle a pris son indépendance en rencontrant un homme, ce qui ne plait nullement à son frère, qui s’entre-déchire avec elle, sur ce sujet, en permanence.

Et Louisa, la gouvernante de la maisonnée, à la fois inspirée, espiègle, un brin mijaurée, n’imagine pas quitter les conditions de vie qui lui sont offertes en un lieu de luxe, même si elle s’attelle à des missions qui l’accaparent en densité forte.

Le décor est planté et l’auteur réussit avec brio, en entremêlant les chapitres avec des narrations sur l’avancée de l’enquête, sur les fêlures du Commandant, les récits à la première personne d’un personnage en détresse et en souffrance, et sur la nécessité de respecter les rites de la prise de thé, à nous tenir en haleine, à nous donner l’envie avide de découvrir les suites et rebondissements de son livre.

Est-ce que le combat entre partisans d’une consommation de viande, telle qu’elle a toujours existé, et gens désireux de modifications drastiques des comportements pour ne prendre comme nourritures ou achats que des produits sans lien avec l’animal, serait à l’origine de cet assassinat ?

Est-ce que les menaces et tensions vécues pour faire vivre des engagements et convictions se trouvent responsables de cet acte définitif ?

Est-ce que la famille de la victime ne devrait pas faire face à sa complète introspection, pour cerner ses déchirures, ses limites, ses tensions, ses drames ?

Est-ce que la Grande Histoire du Moment sur la nécessité de repenser nos modes de consommation, notamment alimentaires, n’est pas assise sur La Petite Histoire des bipolarités, où l’on pense connaître très bien quelqu’un qui peut aussi renfermer sa part d’ombre, sachant que cette dernière peut tout aussi bien être une protection personnelle, une limite, qu’une insupportable caractérisation de troubles et violences qui s’affichent, par fréquences, et disparaissent aussitôt, en ayant cependant créé des contraintes vives et vivaces auprès des personnes rencontrées ?

Je vous incite à lire le livre de Jacques Koskas, qui sait raconter une histoire trépidante (mention particulière pour le médecin légal, qui ouvre aussi, avec ses façons d’être, une autre enquête différente de la principale…), qui structure ses personnages avec beaucoup de verve et d’ironie subtile, qui devient aussi, merci à lui, mon maître de référence pour la sacralisation des rites du thé.

J’attends avec impatience le retour de Mangin, en espérant que ses démons intérieurs ne l’auront pas broyé et que son goût effréné pour l’élégance, en buvant une tasse de thé ou en observant les délicates formes de Clémence, lui aura permis de se ressourcer et de repartir pour d’autres aventures.

Un livre bien ficelé et bien narré, que je vous recommande instamment.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Mortel Végétal

Jacques Koskas

Editions Vivaces

16€

Allez vous promener sur le site de l’auteur : https://jacqueskoskas/wixsite.com/jacques-koskas

Clin d’œil affectif à Mon Amie, Annette Lellouche, qui m’a fait connaître cet auteur et que je remercie !

Meurtriers sans visage d’Henning Mankell

 

En cette période de nos vécus de réalités rudes, et pas seulement sanitaires, et surtout de facilités à trouver ou dénicher des boucs-émissaires, il est toujours intéressant et salvateur de revenir aux essentiels que la littérature peut nous remémorer.

J’ai donc eu le plaisir récent de pouvoir retrouver une enquête de Wallander et de l’inscrire aussi en nos actualités de débat, où la concorde ou la tolérance se placent bien en contrainte et où les facilités des raisonnements simplistes s’égaient en récurrence.

Kurt Wallander, en ce début d’année, avec un hiver prenant, froid et humide de Scanie Suédoise, est chargé d’enquêter sur l’assassinat sauvage de deux retraités paysans, un homme et une femme, la femme transportée à l’hôpital n’a pu transmettre qu’un seul mot avant de s’éteindre, celui « d’étranger ».

Quand ce dernier mot est relaté par la presse, l’inspecteur reçoit des messages anonymes lui précisant que si la mort des deux infortunés n’est pas « vengée » par une arrestation rapide, une justice « citoyenne expéditive » s’organisera.

Wallander entend bien par là que des personnes n’hésiteraient pas à s’en prendre à des immigrés censés être responsables du double meurtre…

Et quand un Somalien, issu d’un camp de réfugiés, est tué à bout portant, il repère vite que le passage à l’acte sordide peut bien être concrétisé…

Sa conviction est renforcée lorsqu’il assiste, alors qu’il « planque », dès l’aube, à un incendie d’un camp de migrants, et qu’il donne de son épaisseur pour prévenir les secours à temps et éviter un drame encore plus étendu…

Sans procéder à une comparaison hâtive avec nos situations contemporaines immédiates, on se dit que ce livre, écrit au début des années 90, reste avec une tonalité très présente : la peur de l’autre et la détestation de l’immigrant qui viendrait s’installer en un pays qui ne penserait plus assez à ses compatriotes et nationaux, la volonté d’en découdre pour inquiéter et violenter les étrangers pour tenter de « magnifier » des stéréotypes bien vils de celui qui est issu « du sol natal », et la propension des différents acteurs à nier leurs responsabilités ou à se rejeter les contraintes.

Wallander n’est pas et se sera jamais attiré par les thèses nationalistes et racistes. Mais il se sent nullement coupable de pouvoir discuter sur la nécessité de réguler les flux migratoires, pour permettre aux arrivés de mieux s’insérer et de « préparer » les populations aux croisements avec leurs richesses, plutôt que d’alimenter leurs élans d’égoïsme ou d’oubli solidaire.

C’est ainsi qu’il se prend carrément la tête avec les responsables des camps de réfugiés, en incapacité de savoir qui est hébergé en leurs centres et qui demandent seulement de la sécurité policière, sans accepter des messages de meilleure organisation, en leur sein, des agents civils.

Il doit aussi faire front, face à la presse, pour garantir que les migrants seront protégés mais qu’il est important également que le débat sur les accueils de réfugiés puisse se tenir de manière apaisée, sans passion, pour la concorde de la solidarité Suédoise comme de sa générosité sociale, fer de lance de ses idéaux depuis des lustres.

Wallander se place toujours en chercheur inlassable de la vérité et il enquêtera, quels qu’en soient les prix jusqu’au bout pour la conquérir, avec les appuis de son équipe, et notamment de son fidèle Rydberg, dont la santé chancelle, mais qui connaît les talents de Kurt comme ses élans porteurs, qui sait aussi que quand il a des doutes et des débats intérieurs, il peut les transmettre à Wallander qui les appréciera.

Le livre développe des chausse-trappes incessantes qui semblent conduire à la solution attendue mais qui se referment régulièrement, surtout quand on recherche le fils non reconnu et caché du paysan assassiné, dont sa femme et ses filles ne connaissait pas la double vie, ni les richesses financières provenant de collaborations avec l’Allemagne Nazie, dans un commerce avec son Père, de moralité plus que douteuse…

Wallander est aussi un homme, avec ses limites et ses fêlures et son attention à son Père, peintre  – qui réalise le même tableau depuis des années, qui vit comme un rustre certain de sa vérité, et qui semble perdre les raisons – se repère touchante et difficile car il n’a pas assez de temps pour s’occuper de lui, sans pour cela ne pas lui vouloir le meilleur des appuis.

L’on imagine très vite que son investissement professionnel l’a déjà dévoré et qu’il a entraîné le départ de son épouse, l’éloignement de sa sœur et la mise à distance de sa fille…

Wallander imagine des tas de choses coquines et décalées qu’il pourrait entreprendre avec la nouvelle Procureure Anette Brolin, tout en sachant que s’il dépasse les bornes en retrouvant le goût immodéré pour l’alcool qui le rend à la fois intrépide et triste, il risque des désastres, alors qu’il se présente plutôt comme désarmant de fatuité touchante romantique…

Wallander suivra deux pistes, celle qui le conduira à retrouver les assassins froids et sans complexe du Pauvre Somalien abattu froidement et des volontaires d’incident criminel de camps de réfugiés, et celle qui, complexe et à rebours, tendue et irrésolue, difficile et fragmentée, l’amènera à dénicher les responsables de la mort des deux paysans.

Ainsi il pourra comprendre pourquoi la paysanne s’est exprimée avec ce dernier mot « étranger » et pourquoi le nœud marin autour du coup du paysan, tellement inhabituel et surprenant, qui a tant intrigué Rydberg, qui en faisait un axe essentiel de l’énigme, plutôt solitairement, revêt autant d’importance, car, nous le savons bien, le Diable se niche dans les détails…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Meurtres sans visage

Henning Mankell

Policier Points Seuil

Comme un blues d’Anibal Malvar

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en cette période si particulière où les ingéniosités créatives côtoient les langueurs et où les nécessités de prudence s’associent avec des envies de reconquérir des espaces de vie portés sur les essentiels, il est important de se replonger en la littérature qui interpelle, questionne et donne à réfléchir.

En 2017, en me promenant sur le stand d’Asphalte Editions au Salon Livre Paris, Estelle et Claire, éditrices, à qui je demande, par fréquences, quel livre choisir en priorité dans leur catalogue inspiré, m’ont proposé de découvrir l’univers d’Anibal Malvar.

J’avais été séduit, lors de ma lecture initiale en 2017, par ses personnages pétris de fêlures et attachants à souhait en emmêlement, combatifs et fatalistes, et par la présence omnipotente et caractéristique d’un vrai personnage naturel et d’un ingrédient indispensable : la pluie lancinante de Galice et le recours inépuisé au whisky, salvateur de bien des troubles…

J’ai voulu reprendre ma lecture, car il m’est abonné de lire et aussi de relire, car un livre apprécié contient en germes la capacité à se renouveler en deuxième analyse.

Carlos Ovelar a réussi à structurer une petite agence photographique et il est plus que surpris quand un avocat, mari de son ancienne épouse, lui demande de l’aider à retrouver sa fille Ania qui a disparu.

Carlos a travaillé dans la police, au service des enquêtes intérieures, auprès de son Père, dénommé « Le Vieux », avec une petite pointe de tendresse, mais surtout avec des rancœurs inassouvies qui laissent planer l’assurance d’un Paternel insaisissable et prêt, en ses missions, à tous les coups, même ceux qui peuvent compromettre…

Son Père a travaillé dans la Police Franquiste et s’est faufilé pour retrouver une place adaptée lors de la transition démocratique, mais l’on ne sait exactement le rôle plus ou moins sombre qu’il a pu développer lors de la tentative de Coup d’Etat du 23 février 1981, du lieutenant-colonel Tejero, qui fit trembler les institutions espagnoles, même si le Roi d’Espagne a réussi, avec maîtrise et courage, à contenir cette rébellion.

Carlos a accepté la demande de l’avocat et prend place dans l’appartement d’Ania, il commence son enquête, fortement appuyé par un ancien condisciple de son Père, Gualtrapa.

Le livre se scinde en cinq directions, très bien huilées, qui donnent de la consistance à la narration et permettent au suspense d’osciller, de ne jamais oublier d’intégrer l’histoire des faits divers avec la Grande Histoire en marche.

La première direction concerne le trafic de drogues, bien établi en Galice et qui n’a rien à envier aux mafias Napolitaines ou Siciliennes. Quand le caïd local repèrera qu’on lui a fauché une partie de sa cargaison et que les Colombiens sembleraient vouloir lui faire concurrence, on ressent clairement que le choix entre la soumission au « boss » et la mort violente apparaît comme seule potentielle réalité.

La deuxième direction prend force sur l’homosexualité, plutôt refoulée et intégrée en déni, en cette période du roman de la fin des années 90, où l’orientation sexuelle peut être un enjeu de menace et de dénonciation abjecte, et assurer, aussi, une raison pour une mort scénarisée et bestiale. Quand le fils du caïd associe homosexualité et potentialité de se servir de la drogue pour un commerce même limité, les affections et ainesse n’existent plus…

La troisième direction s’affecte sur la recomposition de la police, où stationnent d’anciens nostalgiques de l’Ordre ancien, jeunes avides de faire vivre la démocratie et une justice apaisée avec des serviteurs civils loyaux et sans corruption, et anciennes références des chasses aux sorcières où tout socialiste était repéré comme un révolutionnaire néfaste, où le poids de la guerre civile entre partisans de la sacralisation du chef et partisans de l’autogestion libertaire reste totalement présent, empêchant toute forme de cohabitation positive ou d’enrichissement par la différence, avec la préférence, au contraire, au combat ou à l’affrontement.

La quatrième direction, certainement pour moi la plus remarquable dans l’écriture, correspond à la puissance des réalités naturelles, à cette pluie intense, tenace, lugubre, froide, récurrente, qui sillonne dans les rues, les rendant malhabiles et obscures, qui recouvre le bitume et renvoie la route à un flot marin, qui pénètre les âmes, les rendant secrètes, tiraillées, lourdes de conversations enfouies et qui pourtant donnent réelle envie de saluer Saint-Jacques de Compostelle, starisée comme ville sainte des pèlerinages, alors que le livre n’évoque que de manière très fugace la cathédrale…

La cinquième direction s’interpénètre dans le fol amour que Carlos a eu avec une femme très aimée, participante au même service que lui dans la police d’enquête, et qui fut sa passion avide, frénétique, porteuse, qui s’arrêta subitement, certainement par une manipulation du « Vieux », laissant hagard Carlos, avec des regrets immenses…

Ce livre engendre une écriture plurielle et à tiroirs, il se place comme un vrai roman noir où s’additionnent une réalité sombre d’histoire de meurtres sordides, une contemplation d’une jeunesse qui a du mal à se positionner, qui peut être tentée par l’argent facile, même sale, et une analyse très fouillée de l’histoire de la police espagnole, en son fonctionnement, à mi-chemin entre renseignements généraux et société secrète.

La présence de la pluie et de l’alcool, du whisky en particulier, parsèment de noirceurs et saveurs un roman complet et inspiré.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Comme un blues

Anibal Malvar

Traduit de l’espagnol par Hélène Serrano

Asphalte Editions

22€

Equateur d’Antonin Varenne

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avoue, sans nulle honte, avoir un vrai « faible » pour des lectures qui ravivent les épopées, qui traversent les contrées et qui me donnent envie de parcourir des espaces entremêlés de multiples aventures pittoresques ou improbables.

Pour atteindre cette exigence, il convient aussi d’intégrer des personnages intrépides, aux fêlures réelles, prêts à tout pour construire leur destin ou pour s’inventer.

J’ai retrouvé cet univers dans le livre marquant et très bien écrit d’Antonin Varenne.

Pete Ferguson fut déserteur de la Guerre de Sécession, que je préfère désigner sous son vocable américain de « Civil War », plus direct et clair ; il vient de quitter le ranch où il a été recueilli avec son petit frère, car on lui reproche d’avoir tué le vieux Meeks sous le témoignage, qu’il conteste fermement de Lydia.

Il ne lui est pas aisé de devoir fuir son petit frère, qu’il a toujours protégé, notamment des violences d’un paternel qui s’est suicidé en se pendant, et que Pete n’a pas décroché alors qu’il le pouvait, le regrettant par intermittences seulement…

Il arrive à Lincoln City où l’on propose des terres à ceux qui voudraient coloniser des espaces pour damner le pion aux « sauvages indigènes Indiens », dont on veut clairement parquer les influences dans des réserves où ils seront contrôlés…

Pete n’aime pas les injustices, le fait de tuer des Indiens, même s’il s’estime supérieur à eux, et encore moins de disposer de terres qui n’appartiennent nullement aux Etats fédérés.

Il vole le représentant des terres coloniales et incendie son officine et part avec son mustang « Réunion » pour vivre son aventure de vie.

Il deviendra d’abord chasseur de bisons : il était promis au dépeçage des bêtes pour conserver leurs peaux et fourrures pour les échanges commerciaux, mais il assurera rapidement la participation à la chasse, du fait de la force et de l’amplitude de son cheval comme de son aisance à viser.

Il s’écartera de ce métier quand il tuera un homme qui voulait atteindre à sa vie et auquel il avait donné un coup de poing, pour avoir brutalisé un jeune homme, car Pete peut être violent mais il défendra toujours le plus faible attaqué lâchement par le fort.

Il atteindra les communautés métissées Indiennes et Mexicaines et travaillera à leurs côtés jusqu’à son refus de participer à une vente d’enfants promis à l’esclavage, en fuyant avec une carriole et une jeune femme Mexicaine, qu’il n’hésite pas à frapper quand elle lui désobéit ou manifeste une indépendance, et qui lui volera son argent et lui décochera une balle dans le corps, qui l’immobilisera en blessure rude pendant un certain temps…

Il ira plus loin et, recherché pour avoir délaissé le clan des communautés Métisses et Mexicaines, et surtout pour n’avoir pas respecté ses missions assignées, il est approché par une personne assez vile et chasseuse de primes et n’hésite pas à tuer la personne désignée, qu’il avait connue dans son aventure Mexicaine et qui l’avait aidé pourtant…

Et comme un tueur à gages, il reçoit, en échange de son forfait, la possibilité de rejoindre un homme de navigation, en partance pour le Guatemala.

Il n’aime pas voguer sur les flots, et n’a pas le pied marin, mais il sait s’adapter et il sera compagnon de route d’un poète et de ses sbires, volontaires pour renverser le pouvoir gouvernemental et pour organiser une révolution.

Mais certain que l’Indienne Guatémaltèque, à qui il doit donner un pistolet contre argent, va mourir dans cette entreprise, il change les plans, danse avec elle, se voit sévèrement rabroué par les organisateurs du bal, et il part, avec elle, sur les traces de son village et de sa communauté, poursuivi par ses anciens « companieros » qui l’affectent comme un traître à la cause.

Il chemine, rencontre un prêtre devenu un adepte du syncrétisme et qui accompagne et soutient les Indiens locaux, parcourt les sentiers difficiles, réussit à créer les désordres et dissensions lors d’une « cérémonie » organisée pour mettre à mort des amis de son Indienne sauvée, Maria, et repart, par les flots, avec elle, jusqu’à atteindre la Guyane et une étonnante Cité exclusivement réservée aux femmes, que les hommes ne peuvent approcher sauf pour apporter un concours de travail ou pour faire en sorte que le village soit amélioré en sa condition.

Si un homme veut épouser une femme de cette Cité, il doit en reconnaître les règles et ne jamais se sentir patriarche, mais bien au contraire, se placer à son service.

Maria et Pete deviennent amants, finissent par s’apprécier par delà leurs différences et leurs limites définies en leur face à face contradictoire et tendu souvent, apprennent leurs langues mutuelles et décident de donner sens à leur vie, en accomplissant une prophétie qu’avait entendue et faite sienne, Pete : se rendre en l’Equateur, endroit mythique où tout serait possible…

Pete se voit réaliser un tatouage protéiforme, symbolisant sa racine qui part de la plante de ses pieds pour atteindre son cou et résumant ses errances, ses partances et le marquage des personnes qui l’ont forgé, et auxquels il pense, à savoir son frère Oliver et la petite Aileen, fille des propriétaires du ranch qui l’avait recueilli.

Pete et Maria atteindront l’équateur, dans le Brésil de l’Amazone, mais les espoirs enfouis ne correspondent pas aux réalités des vécus, et les déchéances physiques les menacent en ces contrées hostiles qui ravagent leur peu de santé restante.

Mais Maria sait que Pete sait écrire, et qu’il écrit régulièrement les lettres qu’il pourrait recevoir de celles et ceux qu’il a fuis, en espérant les revoir, avec une vie de frénésie à raconter.

Maria tente d’écrire à Oliver, comme une bouteille à la mer…

Ce livre se lit d’une traite et il est magnifié :

  • par sa capacité à se placer comme un roman noir, un roman d’aventures et un roman de destinées,
  • par sa coloration de personnages à la fois touchants et émouvants et cumulant aussi des affections et des pensées sans foi ni loi, où la force et la violence s’intègrent en récurrence,
  • par la promenade dans l’Amérique du XIXème siècle, sauvage, coloniale, sans scrupules, impitoyable contre les Indiens et dans l’Amérique Centrale et du Sud, entre échappées dantesques et fanfaronnades,
  • par sa qualité littéraire stylisée et sa propension à faire de Pete un homme affaibli, fataliste, mal en âme, mais aussi conquérant, indépendant, assumant toutes ses tensions et violences, et amoureux.

Voilà un bel et beau livre, comme je les affectionne, et qui m’invite à découvrir l’œuvre complète de l’auteur, que j’espère bien croiser lors d’un prochain Quais du Polar, puisque cette année, cela ne fut pas possible, en nos réalités rudes sanitaires…

 

Eric 

Blog Débredinages

 

Equateur

Antonin Varenne

Le livre de poche

7, 90€

Novellas, Tome I, de Didier Daeninckx

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je lis « Daeninckx » depuis 1984, et la sortie de Meurtres pour mémoire, dans la Série Noire, qui racontait en roman noir, ce qui s’était passé en cette sinistre journée du 17 octobre 1961, où le préfet de police de Paris de l’époque, le bien référencé Maurice Papon, avait fait tirer contre des manifestants indépendantistes Algériens, travailleurs économiques, souvent résidents de bidonvilles de banlieue, en notre pays.

J’avais aimé sa tonalité, le fait d’utiliser le « policier » pour évoquer des réalités sociales et sociétales enfouies, sa volonté de toujours intégrer les caractéristiques d’un roman noir qualitatif avec la place pour la réflexion sur nos univers vécus, sur nos lourds silences collectifs.

Je l’ai lu en permanence, guettant chacune des sorties et je n’ai jamais été en déception ; j’ai plutôt un brin de jalousie car Daeninckx écrit en style et atmosphères ce que j’aimerais pouvoir décrire et susciter ; je vais peut-être me lancer un de ces jours, sans rechercher l’imitation, car je n’arriverai jamais à ses chevilles, mais en ayant ses forces narratives en tête et en miroir.

Et Didier est un homme délicieux ; et quand j’ai pu l’approcher lors d’un « Quais du Polar » sur Lyon, j’ai pu trouver celui que j’imaginais : quelqu’un de simple, à l’écoute, bienveillant, en envie de plaisir partagé de lectures et de discussions.

J’ai relu ce premier recueil de longues nouvelles, paru au Cherche Midi, il y a cinq ans, en cette période particulière qui va forcément donner du relief pour de nouvelles donnes chez mon auteur de prédilection, et comme à chaque fois, j’ai refermé l’opus avec le plaisir de lectures saisissantes et l’assurance d’avoir, en murmures, tellement de non-dits et de désespoirs, qu’il me devient toujours nécessaire de continuer à m’engager pour une meilleure concorde, de plus efficients partages ou pour une conquête de fraternité ou de sororité solidaire.

Je ne vais pas tenter de dévoiler toutes les onze nouvelles de ce livre, mais je me permets de vous suggérer des aperçus pour vous donner envie d’aller plus loin, à satiété, en vos reculs obligés, qui vous inviteront à tendre la main et à ne jamais vous replier.

Mortel Smartphone place en filigranes les détresses des enfants soldats enrôlés, dans l’Afrique des minerais, où la guerre civile se conjugue avec la plus extrême sauvagerie, pour essayer de dominer des sites d’exploitation et récupérer les finances qui vont avec, où un jeune homme trouve un pseudo-refuge, au péril de sa vie, dans la soute de marchandises d’un avion, pour atterrir à Bruxelles, où les habitués des téléphones portables ne savent nullement d’où proviennent les terres rares indispensables à leurs nouvelles oreillettes…

La Particule évoque le cas d’une personne mal aimée qui pense avoir retrouvé sa vraie famille, ce qui lui permettra de mieux vivre pour sa femme et ses enfants, pour lesquels il ne peut rien offrir, sauf des expédients très ponctuels, mais entre l’assurance de ne pas douter et la potentialité mythomaniaque, les déchirures opèrent…

Je tu il est excellent, il prend place sur le Caillou néo-calédonien où arrive un homme, auréolé d’une gloire littéraire qu’il veut abandonner, et qui de subterfuges en lâchetés sera responsable de la condamnation à mort d’un Kanak, car en cette période du début des années cinquante, il n’est pas possible qu’un blanc puisse avoir raison face à celui que l’on considère comme un sous-homme…

La mort en dédicace pourrait prendre appui sur l’histoire cruelle et sanglante de Florence Rey, qui voulait vérifier que celui qu’elle aimait pouvait tirer sur un flic et se lancer en une course poursuite ; ici un jeune homme s’évade après dix ans de prison pour un braquage qui a mal tourné, sous fond de propagande révolutionnaire, et il veut retrouver celle qu’il aime, mais il comprendra vite qu’il a été manipulé et que son avenir vise seulement un retour entre les barreaux…

A louer sans commission est aussi une nouvelle remarquable, car elle évoque pèle mêle les abus des entreprises immobilières, pour réfuter la loi de 1948, qui faisait obligation de modération de loyers sociaux, et qui dès qu’un locataire s’en va, rénovent à tous crins pour susciter une nouvelle clientèle et le départ de l’ancienne. La nouvelle montre l’attachement d’un jeune couple à une personne âgée, qui s’invente sa vie ou la réinvente, en la martelant de faits divers lus dans les journaux ou se remémorant des romans noirs cultes…

La repentie vogue de Bretagne en pays Gardois où une jeune femme qui semble avoir eu des liens avec les organisations terroristes du début des années 80, en des cercles d’extrême gauche, vient de purger une peine, se sent guettée et espionnée, même si elle a accepté son statut de repentie. Entre sa volonté de changer d’identité avec l’aide de la police, de trouver un emploi de serveuse, de repérer une forme d’amour entre les bras d’un plongeur professionnel dont le métier fut souvent pétri de risques ineffables, le moyen de sortir de l’eau sera ténu et douloureux…

Dans Légende du rail, Didier Daeninckx rappelle le passé de son père, cheminot, comme de son attachement au service public ferroviaire, ce qu’il a démontré avec fougue lors des manifestations de 2018 notamment, et il égrène la possibilité de remettre en service des réseaux oubliés, qui assureraient un désenclavement de territoires isolés et des liens économiques de proximité, ce que l’on rappelle en récurrence en nos temps compliqués actuels…

Le crime de Sainte-Adresse m’a ramené en les terres Haut-Normandes, où j’ai vécu et travaillé, pendant deux ans à la fin des années 90, et notamment sur le fait que cette ville accolée au Havre avait été le siège du gouvernement Belge en exil pendant la première guerre mondiale. On retrouve toutes les saveurs des docks portuaires du Havre, en cette belle nouvelle, bien ficelée, où un couple de jeunes tente de démontrer le racisme ordinaire de certains responsables gradés policiers de Belgique.

Dans Bagnoles, tires et caisses, notre auteur parle des voitures qu’il a la nostalgie d’avoir usées et usitées, dans des virées improbables et magnifiées.

Et dans L’Affranchie du périphérique, l’auteur emploie le recours à une jeune femme, située entre le reportage, le journalisme et le « free lance », qui cherche à découvrir à qui appartient une maison mauresque de banlieue, qui reconstitue toute son histoire et y fait revivre les tensions et espoirs de plus de quarante ans de croisements sociaux et de rencontres ouvrières et culturelles.

Lisez avidement ce recueil, et puisez la sève de cet auteur percutant qui sait raconter des histoires, au milieu de la Grande Histoire, et qui sait réveiller nos ardeurs pour une nouvelle émancipation !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Novellas

Tome 1

Didier Daeninckx

Le Cherche Midi Editions

18,90€

Miroirs de nos peines de Pierre Lemaitre

 

Quand sort un nouveau livre de Pierre Lemaitre, que j’avais déjà lu et repéré, bien avant son succès mérité pour son Goncourt pour Au revoir là-haut, en 2013, je me précipite en ma librairie préférée, à Lyon, où je vis et travaille, La librairie du tramway, près de la Bourse du Travail, ou sur celle de mon lieu de villégiature habituel, à la Librairie Parisienne, sur Saint-Raphaël, endroit indescriptible où l’on peut tout trouver, car les stocks sont considérables, mais où il faut se faufiler dans des dédales et montagnes de cartons avec circonspection, et où « une chatte ne retrouverait pas ses petits », comme disait joliment ma grand-mère Marcelle…

Son dernier opus clôt le triptyque lancé avec Au revoir là-haut, aux protagonistes indépassables, qui ont vécu l’enfer des tranchées et ne peuvent accepter que les gradés planqués puissent s’enrichir ou se servir de la mémoire des martyrs, et qui décident d’organiser une arnaque aux monuments aux morts, symbole nécessaire pour rendre hommage aux poilus, mais lieu insupportable quand il se veut glorification de héros et non espace de paix pour saluer les « morts pour rien », selon la belle formule, que je réutilise souvent, de Cavanna.

J’avais admiré Au revoir là-haut et beaucoup aimé Couleurs de l’incendie qui reprenait traces des personnages premiers, en leur donnant vie sous une période de l’entre deux guerres, où tous les coups étaient permis, et où l’héroïne se battra jusqu’au bout pour se venger des traîtrises et méchancetés, avec satiété, sans sourciller, avec la volonté d’anéantir ceux qui avaient imaginé la détruire, l’ignorer ou l’abuser.

J’ai apprécié Miroir de nos peines, même si je n’ai pas trouvé la même force, le même engagement viscéral à faire projeter des caractères qui vont au bout de leurs parcours, même les plus vils et les plus inconséquents, que dans les deux premiers livres de cette saga.

Je vais donc, très humblement, tenter de vous préciser, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pourquoi il vous faut lire ce livre, et pourquoi, tout en restant un laudateur récurrent de l’auteur, je le trouve moins en fougue inspirante.

Louise a trente ans, en ce printemps 1940, de ce que l’on appellera plus tard, stupidement, La drôle de guerre, alors que nous étions bien en guerre, et que la guerre ne sera jamais drôle…

Mon grand-père Laurent était mobilisé, et il m’a raconté ses jours de bataille, avant d’être fait prisonnier à Thann, dans le Haut-Rhin et de partir cinq années en stalag en Allemagne du Nord. Il n’avait vraiment pas envie de rire…

Louise est observée par un client du café où elle fait le service, tout en poursuivant son métier d’institutrice, et ce client-médecin la regarde, la dévisage, la contemple…

Il lui demande de poser nue devant lui et il lui propose de l’argent pour cela.

Choquée et en incompréhension, et à la fois intérieurement intriguée par cette proposition, elle finit par accepter, et au moment où elle apparaît aux yeux du médecin, ce dernier se suicide et Louise erre nue, décontenancée, dans les rues de Paris, avant d’être prise en charge…

Louise va découvrir le secret de sa Maman, qui avait épousé son père, mort dans les tranchées et qu’elle semblait avoir peu aimé…

Louise repérera que sa mère a pourtant aimé, avec un amour intense, difficile, complexe et qu’elle a vécu meurtrie par les lâchetés et abandons…

Gabriel est mobilisé et il ne comprend pas l’absence de préparations à l’effort de guerre, la situation saugrenue de se voir retranché dans la ligne Maginot qui peut aisément devenir un enfer de suffocation, tant le système d’aération, d’évacuation et de chauffage semble insuffisant et contestable en sa conception.

Il observe, agacé, gêné, le manège de Raoul, un soldat, qui de combine en malversations, essaie de s’enrichir sur les commandes et fournitures de l’armée.

Gabriel et Raoul se placent en détestation directe, mais ils accompliront, ensemble, un acte de sabotage de pont, pour faire valser les colonnes Allemandes qui arrivent pour envahir le pays, livré sans blindés à l’ennemi, et donner une sorte de patriotisme en une période où le recul et le retrait deviennent la norme, avec une absence d’ordres des quartiers généraux et un manque total d’organisation, malgré la volonté et la bienveillance des hommes, qui veulent encore faire leur devoir et qui mourront en grand nombre…

Gabriel et Raoul cherchent à rejoindre, si ce n’est leurs bataillons, en tous cas, des informations sur le devenir attendu des soldats qu’ils constituent ; ils seront arrêtés et considérés comme pilleurs et rejoindront des cohortes de personnes prises en main, pour redressement, par les autorités militaires, plus intransigeantes pour réprimer et sanctionner des délits potentiels des siens, que d’affronter le réel et de tenter de sauver une patrie plus qu’en danger…

Louise a lu les lettres de sa mère et sait qu’elle a un demi-frère et elle veut le rejoindre, car elle a pu apprendre qu’il se dirigeait en une caserne en proximité d’Orléans.

Elle est accompagnée par celui qui la considère comme sa propre fille et qui l’emploie dans son restaurant, M. Jules, et qui fera tout ce qui est en son possible pour l’aider et l’appuyer.

Les deux histoires vont se retrouver pour n’en faire qu’une, unie et partagée, avec une intrigue bien ficelée et assurément romanesque et aiguisée, et l’on y retrouve tout le talent et toute la verve de l’auteur, aussi bien hors-pair dans le roman noir que dans le roman historicisé.

Je vais donc vous dire pourquoi j’ai aimé ce livre et pourquoi je vous conseille sa lecture.

J’ai apprécié fortement le personnage multiple de Désiré, tour à tour, avocat circonstanciel qui sauve de l’échafaud son client impromptu, organisateur de la propagande pour la défense militaire du pays et qui tient en haleine le pays avec la TSF et les journalistes qui se complaisent en ses points-presse, et qui deviendra le prêtre, en fougue généreuse majeure, d’une petite chapelle qui met à sa disposition ses espaces, pour tous les nécessiteux et réfugiés, quelles que soient ses nationalités.

J’aime ce personnage car il est totalement anti-conformiste, capable de toutes les mythomanies, affabulations et excès ; il peut aisément passer du théâtre libertaire au conservatisme le plus affligeant, mais en conservant sa joie et sa pétulance, son enthousiasme et ses absences de limites pour affirmer sa foi en le bien commun.

Et je préfère de loin des personnes de profil Célinien, qui mettent « leurs tripes sur la table », et vivront avec leurs fêlures, plutôt que de se contenter de personnes mièvres, toujours en jugement de valeur, qui s’adonneront d’abord à leurs petits plaisirs petits-bourgeois, en se targuant de défendre veuve et orphelin et de contester les injustices, sachant qu’ils agiront d’abord pour leur propre niveau de vie…

J’ai apprécié, tout aussi fortement le personnage d’Alice, qui devient l’infirmière et la personne à tout faire de Désiré, quand il est prêtre, qui souffre du cœur, et pour laquelle, son amour de toujours, Fernand, homme de loi et en incorporation militaire volontaire veut accomplir son rêve : l’amener sur les rivages des mille et une nuits.

Fernand va entremêler sa rigueur de fonctionnaire, désintéressée et humaniste, avec l’acceptation de prélever sa « dîme » dans des sacs de liquide, qui de toutes façons seraient perdus ou iraient à l’ennemi…

J’ai apprécié que l’auteur rappelle que l’armée de 1940 n’hésitait pas à faire tirer sur des prisonniers jugés n’allant pas assez vite, lors de la Débâcle, pour que la file indienne qui ne savait pas où elle allait continue son chemin improbable, sans que ces exactions fussent jugées…

Je vais vous dire quels sont mes regrets concernant l’assise narrative du roman.

J’ai trouvé que le roman se terminait presque trop bien, et je déplore que le personnage de Raoul ne soit pas allé jusqu’au bout de ses errements, complexités, saveurs, engagements et si l’auteur, en postface, nous en fait un membre de l’OAS, j’aurais aimé le voir agir, après les combats de 1940, en Occupation et lors de la décolonisation…

J’ai trouvé que Gabriel trouvait trop aisément que Louise pouvait devenir sa promise, et que les tensions et douleurs cumulées de la Belle s’arrêtaient un peu trop précipitamment sur le terreau de la chapelle « de Désiré », alors que leurs relations auraient nécessité plus de tragédie, de regards, d’observations, de silences, d’incompréhensions…

J’ai trouvé que le roman aurait nécessité un chapitre supplémentaire sur la période de l’Occupation, où les protagonistes auraient certainement eu à se livrer à des choix cornéliens.

N’imaginez pas un seul instant que je puisse dire que l’auteur se serait livré à un final de « facilité », je suis tellement en attente et exigence de lui que j’aurais simplement aimé des prolongations de lecture et des poursuites pour aller plus loin.

Il reste que Pierre Lemaitre est un conteur remarquable, qu’il sait tenir en haleine sa lectrice et son lecteur et qu’il se place dans la droite ligne de Maupassant, pour moi l’écrivain le plus majeur pour la description des caractères et pour les intensités des émotions, fugues et fougues, de ses personnages. Pierre Lemaitre est clairement dans son sillage direct.

Chapeau, Monsieur l’écrivain, Pierre Lemaitre, sans accent circonflexe sur le « i »…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Miroir de nos peines

Pierre Lemaitre

Albin Michel

22,90€

Corps à l’écart d’Elisabetta Bucciarelli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne sais pas si vous vivez parfois ces mêmes réalités, mais il peut m’arriver qu’un livre, qui me soit proposé lors d’un salon ou d’une rencontre, rejoigne une étagère de ma bibliothèque, mis en valeur pour une prochaine rencontre, et que je ne le retrouve finalement que plusieurs temps après, ayant priorisé la pile près de mon lit qui m’attend en permanence, sans cesse renouvelée…

En mettant un peu de cohérence (je n’ose parler d’ordre, et le terme même d’ordre m’offusque, quand on parle livres et littérature…) en ma bibliothèque, récemment, j’ai retrouvé un livre qui m’avait été dédicacé (et donc suggéré, et je la remercie) par Estelle, des éditions Asphalte, lors du salon du livre de Paris de 2015.

Oui je sais cela date, cela fait cinq ans bientôt…

Je ne l’avais pas encore lu et j’avoue que j’ai eu quelque honte à imaginer avoir laissé vieillir ce roman qui m’attendait ; je pourrais m’en sortir, certes, en disant que comme le bon vin, la littérature peut s’affermir par un peu d’attente, mais cela serait une sorte de turpitude de ma part…

Le livre est tout simplement magnifique, il est écrit comme en plans de séquences filmées, en petits chapitres incisifs et précis, directs et percutants et il décrit des réalités de vie à la fois difficiles et terrifiantes mais qui renferment aussi des instantanés d’espoirs et de solidarités.

Tout le roman prend place en une décharge à ciel ouvert, d’une superficie très importante, en Italie.

Cette décharge semble être pour une petite partie contrôlée par les services d’ordures ménagères et de déchetterie, mais elle sert aussi, et par fréquences régulières, de lieux de stockage pour produits toxiques ou dangereux, car il est tellement plus facile de les laisser  s’enfouir en ce lieu que de respecter les obligations réglementaires…

Cette décharge constitue aussi le lieu de vie de Saddam le Turc, sorte de Sage claudiquant qui a construit, sur site, son habitation, avec des tapis, couvertures et cartons trouvés sur place et qui associe ingéniosité – car on peut y dormir, y manger, y trouver des tas de choses utiles ou qui pourront l’être plus tard – et organisation, car du sommet d’une sorte de butte constituée par l’accumulation d’humbles protections, il peut, comme en une ziggourat, observer ce qui se trame et se met en scène en ce lieu sordide, mais qui lui assure une demeure, un chez soi et éviter ainsi la rue et ses cortèges de violences…

Cette décharge recense aussi la présence du Vieux, sale de vomissures et d’excès d’alcool, préoccupé à dormir en récurrence sous ses couvertures, celle d’Argos, un colosse du Zimbabwe chargé de vendre sur les marchés les produits retrouvés et encore utilisables ou recomposés ou recyclés par ses soins, avec l’aide de Saddam, celle de Lira Funesta, jeune homme à la fois presque poète en ses expressions et naïvetés, facile à la discussion, à qui l’on reproche de trop en dire et celle de Iac, en fin d’adolescence, en crise avec sa mère et avec l’institution scolaire, débrouillard, volontaire et qui essaie de donner le change à Silvia qu’il apprécie observer, regarder, en espérant secrètement qu’elle puisse penser la même chose, sans pour autant s’en faire un défi systématisé, car ses journées doivent d’abord lui permettent de se nourrir…

L’auteure embrasse ses protagonistes et leur donne corps et chaleur, en insistant sur leurs limites et fêlures, mais aussi sur leurs ressorts permanents.

Saddam veut conserver son lieu de vie, et se contentera de ce qu’il peut avoir, car il sait que s’il ne peut y rester, il vivra encore plus difficilement, sans toit ou en un lieu indéfini, entre foyer de zonards et combat personnel pour exister. La sécurité se trouve bien mièvre en la décharge, mais le lieu de vie créé lui appartient et tel est l’essentiel.

Et que l’on ne compte pas sur lui pour déclarer à quiconque ce qu’il peut voir quand des camions clandestins déversent des déchets que l’on imagine illégaux et toxiques à souhait.

Argos fut adopté en provenance du Zimbabwe, mais il a quitté sa famille – qui semble pourtant vouloir connaître de ses nouvelles en venant sur le marché de revente des produits rebâtis ou reconsolidés – il a le sens commercial et se contente de vivre de ce talent, considérant comme Saddam que la vie pourrait être pire, du côté d’une rue menaçante…

Iac ne va plus à l’école, il sait que sa mère ne s’intéresse plus à lui, il aime son petit-frère mais ne supporte pas qu’il le rejoigne à la décharge, et il peut lui dire violemment qu’il s’en retourne ailleurs, car la présence du frangin le positionne en détresse absolue, à la fois comme celui qui ne peut plus vivre à la maison et qui n’y est plus le bienvenu et comme le grand-frère qui n’a pas encore la forte capacité autonome pour s’en sortir seul et qui n’a pu que trouver des expédients au milieu des immondices.

Mais il a toujours le pouvoir d’être le grand-frère de Tommi, qui le vénère, quand il lui effectue un tour de magie, toujours le même, mais qui sait le fasciner.

Iac aime bavarder avec Silvia, quand elle sort de l’école, quand il s’y rend ; il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit, il paraît gauche et emprunté, mais elle sait qu’il a le cœur doux pour elle et qu’il essaie de lui apparaître positif et bienveillant ; il va même lui faire visiter tous les recoins de la maison de Saddam, devenu le lieu central de vie de toute la troupe de la décharge.

Iac aime aussi caresser Nero, chien corniaud qui l’accompagne souvent et tout aussi débrouillard que lui.

Mais la Chose, comme on appelle pudiquement la décharge, peut aussi être le théâtre de situations graves et violentes ; et quand Nero sera kidnappé et torturé, que Iac sera pris à partie par des personnes dont on sait que leur venue vise à camoufler des déchets interdits, le pompier solidaire et salutaire, Lorenzo, tentera d’aider la communauté, tout en sachant qu’il ne pourra rien faire de majeur, car s’il en dit trop leur situation pourrait même empirer, et s’il n’en dit pas assez, la gangrène de la peur, de la crainte et du mal pourrait revenir…

Au milieu de cette chaîne de vie entre acceptation que des humains vivent au milieu de déchets et de gravats, comme existait l’accoutumance des années 50 et 60 pour une vie dans les bidonvilles pour un pan entier des citoyennes et citoyens, entre considération que l’enfouissement de déchets ménagers et de déchets totalement toxiques, en un seul et même lieu, peut bien être tolérée, tant que l’on ne voit pas ou que l’on ne découvre pas trop de choses pénibles, l’on trouve un médecin plasticien de chirurgie esthétique qui demande à sa femme de jouer les rabatteuses de clientèles lors de soirées, et pour lequel l’importance majeure ne réside qu’à montrer un corps parfait et sans tâche, entre suffisance et fatuité…

Le livre se termine sur une analyse d’articles sur la confiscation mafieuse de la gestion des décharges, en Italie, avec la complicité des édiles.

Un livre que l’on verrait bien en mise en scène filmée, poignant, fort, émouvant, très efficace dans sa force narrative et qui aide à réfléchir sur les priorités humaines, entre nécessaire solidarité première face à ceux qui souffrent mais qui n’attendent rien des autres et qui savent se débrouiller pour survivre, et superficialité de personnes qui ne vivent que pour se repaître d’un corps qui ne peut connaître aucune aspérité.

Entre corps à l’écart en abandon et en tension permanente de survie, en la décharge, et corps à l’écart pour décharger une impression de perfection…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Corps à l’écart

Elisabetta Bucciarelli

Traduit remarquablement de l’italien par Sarah Guilmault

Asphalte Editions

Les chiens de Riga d’Henning Mankell

Résultat de recherche d'images pour "les chiens de riga mankell"

Mon Ami, Yves, indépassable blogueur avec son site « Lyvres », exceptionnel en pépites dénichées et en célérité dans son renouvellement informatif littéraire permanent, m’avait fait part, suite à ma promenade récente estivale, en Lettonie, que l’un de ses enquêteurs fétiches, Kurt Wallander, connaissait bien le pays…

Suivant ses conseils toujours porteurs, j’ai acheté Les Chiens de Riga, œuvre que je n’avais encore jamais fait mienne en mes lectures de roman noir.

J’ai retrouvé toute la tonicité d’Henning Mankell qui intègre toujours les réalités historiques et sociétales, en ses narrations.

J’ai pu surtout mettre en relief le descriptif de la Lettonie d’émancipation naissante en ce livre, datant de 1992, et mes propres pérégrinations en ce pays méconnu qui porte avec fierté sa volonté d’ouverture et d’indépendance affirmée.

Wallander est chargé d’enquêter sur la mort de deux hommes laissés à la dérive, en un canot, et découverts en pleine mer par un bateau de trafic de contrebande qui ne cherche vraiment pas alerter la police, mais qui ne peut se résoudre à passer son chemin et qui fait en sorte que l’on puisse le retrouver en bord de côte Suédoise…

L’on repère assez vite que les deux hommes sont Lettons et qu’ils ont fait les frais radicaux d’un règlement de compte lié au trafic de drogue.

Le major Liepa, en provenance de Riga, est appelé à se rendre en Suède pour reprendre les commandes de l’enquête ; il analyse assez vite le sérieux et l’opiniâtreté de Wallander qui lui-même, malgré les volutes de fumée étouffantes du major, se prend d’affection pour lui et regrette ardemment que le canot, en lequel les deux hommes ont été retrouvés morts, ait pu disparaître du commissariat en une équipée de cambriolage nocturne fantasque…

Le major Liepa retourne sur Riga, récupérant l’enquête, mais il se retrouve assassiné très peu de jours plus tard…

La police Lettone demande instamment à Wallander de venir l’appuyer et l’aider, mais notre enquêteur sent instinctivement qu’il est suivi, placé en filature, qu’on l’empêche de pouvoir discuter comme il l’entend, de rencontrer qui il souhaite.

Il se sent épié et mis sur écoute.

Il arrive cependant à rencontrer, après des circonvolutions et nécessités de donner le change épiques, l’épouse du major, Baiba, qui est persuadée que le major a été victime d’un crime politique.

Wallander est obligé de quitter Riga quand un coupable idéal semble avoir été arrêté et après ses aveux providentiels, mais il sait qu’il y reviendra, malgré les embûches et la certitude de forces obscures qui s’attacheront à le neutraliser ou à contraindre toute manifestation de la vérité.

Le bastion de Riga et ses petites collines en bord de canal, en plein centre-ville, sont aujourd’hui des lieux de pèlerinage où l’on observe encore des marques de balles dans la pierre, rappelant les combats entre forces indépendantistes et apparatchiks de la minorité russophone désireuse de conserver la vassalité à Moscou.

Henning Mankell évoque ces lieux de mémoire, encore toute vive et émue des combats datant d’à peine une année avant la sortie du livre.

La colonne de l’indépendance, d’intérêt architectural modeste, symbolise la primauté des idéaux de liberté du pays, et elle fait l’objet d’une vénération de mémoire, sur Riga.

Wallander la croise souvent dans le livre, entre volonté d’esquiver des chaperons et tentative de rejoindre le centre historique pour rencontrer Baiba…

Surtout le livre sait structurer les essentiels : déterminer le double jeu, ne pas identifier les coupables en aisance, assurer que les combattants pour l’ivresse indépendante sauront toujours préférer la mort qu’une vie sans liberté…

Cet idéal arboré les honorant, Wallander ne pourra jamais se désengager du lien qui unit son destin aux leurs, dorénavant, et il veut démontrer que les compromissions et hypocrisies se placent souvent en priorité face à la transmission de convictions aiguisées pour lesquelles on serait prêt à tout sacrifier… Mais il sait quel camp il veut appuyer ou servir.

Et comme toujours avec Wallander, l’on ne sait jamais si l’on peut imaginer un avenir moins sombre ou si l’on doit se concentrer pour se dire que le pire est encore à venir…

Aller visiter Riga, en prenant ce livre comme guide de promenade et surtout d’arrêt récurrent de lectures, en ses parcs magnifiques ou en ses bordures de canal, constitue une invitation que je vous recommande.

Et je transmets mes affections à Yves qui m’a permis, ainsi, de prolonger mon voyage.

Amitiés vives, Lectrice et Lecteur.

Eric

Blog Débredinages

 

Les chiens de Riga

Henning Mankell, qui ne cesse de manquer depuis qu’il a tourné le pas trop vite…

Collection Points Seuil

8.5€

Photo de la colonne de l’indépendance à Riga

Résultat de recherche d'images pour "COLONNE INDEPENDANCE RIGA"

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

En mars dernier, au salon du Livre Paris 2019, j’ai salué l’équipe d’Agullo Éditions et elle m’a ardemment conseillé de découvrir l’univers de Frédéric Paulin, qui s’est attelé, en une trilogie dont deux tomes sont parus à ce jour, à décrire, sans concession, l’Algérie des années 90 jusqu’en nos réalités contemporaines, entre attentats terroristes, montée de l’islamisme radical et collusion trouble entre pouvoir et forces régaliennes du pays avec les mouvements intégristes.

J’ai suivi ce conseil et ai acheté le premier tome.

Je n’ai pas eu le loisir de rencontrer l’auteur pour quais du Polar sur Lyon, en début de printemps 2019, où il obtint, et je l’en félicite, le prix des lecteurs, mais ce n’est que partie remise, car j’aime les auteurs qui utilisent, en source d’inspiration, les réalités du vécu historique, les interpellent et les interrogent pour en dénouer les fils et les actes enfouis.

Ce livre est une vraie réussite investie, tant sur le plan de la narration du roman noir que sur sa force contributive au débat, pour que les consciences atomisées par la chape de plomb des discours officiels reprennent vie et pour que les victimes oubliées ou disparues ne soient pas abandonnées…

Ce livre s’affecte d’abord comme un roman noir de qualité littéraire mais il sait aussi pénétrer des pistes longtemps mises en jachère, et, en ce sens il contribue à revisiter une Histoire récente dont les stigmates s’avèrent toujours présents mais dont la scrutation restait à opérer.

Tedj Benlazar est rattaché à la DGSE et opère en Algérie ; il connaît bien le pays, parle l’arabe, y a aussi ses origines personnelles ; de sa vie intime l’on sait qu’il semble joindre sa femme et prendre des nouvelles de ses deux filles quand il est en mission…

Il est soutenu par son « chef », Rémy Bellevue, qui apprécie son flair et son sens d’initiative à toute épreuve, et il le couvre fréquemment, quand sa façon d’enquêter peut mettre à mal les postures diplomatiques.

Lui-même a presque quasiment toujours vécu en Afrique, y a rencontré Fadoul et sait que l’on ne peut servir une mission que si l’on respire le pays de rattachement par tous ses pores et que si l’on s’y engouffre.

Tedj apprend vite que les sphères du pouvoir Algérien, et notamment les militaires et agents de renseignement, veulent « délégitimer » les islamistes qui avaient gagné les élections – avant qu’un coup de force, pour ne pas dire coup d’État organisé par des généraux appelés « janviéristes », les en aient chassé – en les infiltrant dans leurs maquis, pour que tous les crimes commis (y compris par les relais de ces agents du pouvoir) salissent les islamistes et leur organisation référente, le FIS.

Tedj connaît l’existence d’Aïn M’guel, zone qui servit au pouvoir Gaulliste pour les essais des premières bombes nucléaires dans le désert du sud Algérien, et reconverti en camp d’internement depuis l’indépendance, tellement isolé que l’on ne sait ce qui s’y pratique, mais l’on imagine que le pire peut s’y tenir et qu’il peut accroître encore son inanité…

Quand Tedj assiste à un interrogatoire plus que musclé d’un potentiel terroriste par les forces militaires Algériennes, au nord du pays, mais qu’il repère une personnalité qui semble elle-même dans la mouvance islamiste que l’on respecterait avec un certain égard, il place un de ses indicateurs pour suivre un véhicule qui va en direction du Grand Sud pour tenter d’en savoir plus.

Mais l’indicateur ne donne pas signe de vie et Tedj sait ce qu’il lui est arrivé… et il décide de passer à l’action, seul, ne voulant plus mettre en péril les personnes qu’il mandate pour l’aider et le renseigner.

La jeune et belle Gh’zala, étudiante, indépendante, très volontariste sur sa capacité à s’affirmer et à revendiquer une place pour la femme dans le pays, ne sait plus ce qu’est devenu son « promis » Raouf, qui a flirté avec les islamistes, plus par dégoût des caciques du FLN et de leur veulerie, que par conviction ; il a été arrêté, mais aucune demande sur son sort ne reçoit de réponse et le frère de Raouf, militaire, est aux ordres du pouvoir.

Elle passe régulièrement saluer et prendre soin de la Maman de Raouf, pour garder lien avec la famille qu’elle pensait intégrer…

Le roman décrit les fonctionnements des chefs militaires qui ont bien cerné que la terreur renforcerait leur pouvoir d’ordre et que personne n’imaginerait que les attentats islamistes pourraient être fomentés ou même aiguillés, en sous-main et en infiltration, par l’armée ou les services de renseignement.

En arrêtant des islamistes, en rasant des villages suspectés de les appuyer ou de les cacher, en organisant avec certains islamistes, et en s’associant à eux, des attentats touchant notamment des intérêts étrangers (surtout Français), ils pouvaient légitimement demander des appuis et des soutiens extérieurs et renforcer leur pérennité, en cultivant ce double jeu.

Tedj n’est pas dupe et les chefs militaires locaux l’ont bien repéré, mais il n’est pas aisé de détrôner la vérité officielle quand la France préfère soutenir le pouvoir de la force, le considérant, comme beaucoup moins néfaste qu’un pouvoir islamiste…

Mais les liens du FIS avec de jeunes Français et notamment en certains quartiers de Vaulx en  Velin ne cessent d’inquiéter Tedj qui mesure ce que représenterait la poursuite perpétuée des attentats hors territoire Algérien…

Est-ce que le pouvoir Algérien organiserait aussi des possibles conversions d’apprentis terroristes en France pour que la France sache bien qu’elle ne peut être qu’unie avec le pouvoir militaire…

Quand des Français sont kidnappés et qu’ils sont retrouvés trop rapidement par les forces militaires, Tedj imaginera que la duplicité peut aussi se placer sur les angles les plus cruels pour magnifier la volonté d’un pouvoir de perdurer, en acceptant toutes les lâchetés et compromissions.

Tedj sait que Gh’zala est en danger et il veut la faire sortir du territoire, et il ne peut que se remémorer le terrible attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983, où des militaires Français avaient été sauvagement assassinés en un attentat ; Tedj y était et depuis lors il se sent toujours porté par la nécessité de secourir les personnes avec lesquelles il se sent en lien et dont il repère la potentielle fragilité, même à leur corps défendant ; Tedj renferme aussi un secret plus que douloureux qui magnifie aussi sa volonté de bravoure et d’entraide, malgré ses fêlures et sa prise de boisson trop récurrente…

Le premier tome qui s’ouvrait sur le coup de force des janviéristes se clôture avec l’attentat de l’été 95 au RER Saint-Michel et les soubresauts de Khaled Kelkal qui agissait au nom du FIS en France, enfin au nom du FIS et-ou de ses éventuels alliés militarisés…

Le livre intègre subtilement, et avec force, des personnalités réelles et ayant existé et ne camoufle rien, ni des enlèvements odieux avec décapitations à la clef ou de ceux fomentés pour prouver que le pouvoir Algérien peut retrouver des étrangers sains et saufs, ni des généraux et militaires dont les volontés de commandement intègrent toutes les panoplies des doubles jeux, ni les mouvements islamistes dans toutes leurs différentes acceptions, qu’ils s’imaginent de politique pure ou de combat armé ou de djihad.

Un livre marquant et percutant et plus qu’important en son sujet traité.

Je vais maintenant lire le second tome ; à bientôt pour vous en parler.

Éric

Blog Débredinages

La guerre est une ruse

Frédéric Paulin

Agullo Noir – Agullo Éditions – 22€

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑