Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Romans noirs

Le goût du rouge à lèvres de ma mère, de Gabrielle Massat

Amie lectrice et Ami lecteur, j’avoue avoir été très intrigué par le titre de ce livre, qui m’apparaissait bien contemporain, au sens le plus néfaste du terme, là où les titres de livre deviennent une vraie source de banalité ou de poncifs…

Le livre s’avère particulièrement captivant, il mérite toute votre considération.

Il faut donc toujours se targuer d’éviter les jugements de valeur…

Il prend trace sur les modèles des romans noirs américains, notamment des meilleurs opus de Don Wislow, où les carnages et férocités n’hésitent pas à se convoquer en bandes organisées, où les réalités sociétales rudes et difficiles surgissent entre violences et compromissions impitoyables.

Cyrus Colfer a vu sa mère gésir dans une mare de sang, alors qu’il avait quinze ans.

Cette mère lui était affective, même si son métier de mère maquerelle, en lien avec le milieu de tous les trafics Californiens de drogue et de prostitution, ne correspondait pas exactement aux vertus éducatives traditionnelles attendues…

Elle a élevé son fils en lui apprenant à ne jamais devenir une balance ou un indic de flics, à accepter les violences les plus excessives pour défendre les pré-carrés de la famille du milieu, en lui démontrant qu’il ne pouvait jamais se fier à quiconque ne serait pas assermenté par ce même milieu.

On lui a souvent cassé la figure pour lui apprendre à vivre…

Cyrus avait quinze ans quand il trouvé sa mère assassinée de multiples coups de couteau, au moment où sa rétine lui posait contrainte, où il devenait aveugle sans rémission.

Il a été adressé à une famille d’accueil peu appréciée, mais il a su se construire en se battant, malgré son infirmité de perte de vue – que seul un éclair puissant, qui apparaît par instants, le rattache à la lumière – avec une pratique de boxe investie et remarquée, en vendant de la drogue qu’il achète en gros, qu’il refourgue en paquets individuels.

Il a un ami, Lee, prêt à tout pour l’aider et l’appuyer, qui possède un métier, qui a une femme, qui attend de devenir père, que Cyrus n’hésite pas à appeler pour lui demander de lui prêter mains fortes dans toutes les combines possibles, alors que Lee voudrait qu’il arrête de développer ce type de penchant…

Quand un homme qui recherchait Cyrus est retrouvé mort dans des conditions étranges, en ayant perdu littéralement tout son sang dans des conditions atroces après injection létale d’une sorte de mort aux rats, Cyrus décide de revenir sur la côte ouest Américaine, de tenter de rechercher le meurtrier de sa mère, de comprendre ce qui a bien se passer quinze ans auparavant.

Cyrus compte sur son fidèle chien, accompagnateur, joueur, dévoreur de plantes à l’occasion, pour que son handicap soit moins contraignant, car son chien mémorise aisément les trajets, sait facilement guider Cyrus, qui, avec sa canne, peut se targuer, aussi, d’une autonomie rare et fiabilisée.

Sur place Cyrus retrouve l’employeur ou le responsable direct de sa mère, et un homme qui le reconnaît comme son fils, qui a gardé une statuette que Cyrus avait sculptée, qui représente le gratin de l’organisation, le summum de la mafia locale, sans jamais avoir été inquiété, car toutes ses entreprises sont enchevêtrées dans un terreau de prête-noms ou de filiales indescriptibles…

Ces derniers lui font comprendre sans ménagement qu’il ne pourra jamais, du fait de son handicap, reprendre une quelconque position, mais que l’on peut lui accorder une sorte de rente, s’il sait se tenir, c’est-à-dire s’il sait oublier ses recherches, s’il ne se mêle pas d’enquêtes sur le passé, surtout s’il se tait.

Cyrus finit par rencontrer deux inspecteurs de police, l’un qui donne tout son argent à une église évangélique pour tenter de sauver son âme, qu’il considère menacée – car il n’a pas su aider une femme en contrainte, morte sauvagement, alors qu’il était chargé de sa protection -, l’autre qui reprend du service à la criminelle, alors qu’elle en avait été écartée.

Il accepte de travailler avec eux, sans pour cela perdre son indépendance ou se transformer en balance, car il sait que sans l’aide de la police il ne remontera jamais sur la piste des assassins de sa mère, et sans ses liens directs avec le milieu, il ne pourra jamais obtenir d’informations sérieuses ou de première main.

Mais ce jeu n’est pas aisé, et la frontière est bien ténue entre la capacité à être démasqué, et donc mis en torture ou à mort, par les sbires du milieu, et celle de ne pas tenir son rang avec les inspecteurs qui pourraient le coffrer, le placer en détention, pour tous ses trafics passés et actuels.

Cyrus saura-t-il convaincre la tenancière du bar, lieu de présence des prostituées qui attendent les commandes de clients, avant que des taxis les emmènent sur leurs lieux de travail, pour lui demander de rencontrer des personnes clefs de l’organisation?

Ces mêmes individus accepteront – ils de discuter, de converser avec Cyrus ou le considèreront-ils comme un intrus, un donneur de contraintes, un paria, qu’il conviendrait de mettre au pas ou de neutraliser ?

Le frère de Cyrus, Kurt, qui n’a jamais cherché à avoir de nouvelles de Cyrus, pourra-t-il l’aider dans sa quête de la compréhension et de la vérité, pourra-t-il devenir un allié ?

La compagne de celui qui l’appelle « son fils », et qui veut protéger Cyrus, avenante et peu farouche, deviendra-t-elle une amante de passage, une avocate d’appui, puisque tel est son métier, ou une personne insaisissable qui navigue dans des eaux troubles et peu identifiées, qu’elle seule peut maîtriser ?

Être aveugle deviendra-t-il un enjeu complémentaire de tension, qui oblige à encore plus d’abnégation et de combat, ou sera-ce l’assurance d’une forme d’empathie ou de compassion, y compris parmi les plus violents et durs de l’organisation criminelle monopolistique sur la drogue et la prostitution ?

Cyrus, à qui sa mère avait défendu de fumer, qui essaie en permanence de lutter pour arrêter, mais qui n’arrête pas de fumer et d’y trouver du plaisir, qui possède en image le rouge à lèvres carmin de sa Maman, toujours repérée comme la quintessence de la beauté incommensurable, saura-t-il accepter, avec objectivité, que les pistes qu’il pénètre, que les chausse trappes qui s’amoncellent, que les chemins de traverses qui s’agglutinent devant lui, doivent être utilisés et intégrés comme des étapes nécessaires, ou au contraire comme des obligations insupportables qui ne font qu’aggraver sa détresse amplifiée par un handicap qu’il peut exécrer, en criant aux injustices récurrentes ?

Ce livre est écrit par une auteure Française, mais pourrait tout aussi bien être écrit par une romancière de polars Américaine ; il est enlevé, car l’on ne connaît qu’à la toute fin la réalité des faits et la vérité sur le meurtre d’Amy, la mère de Cyrus ; il est bien écrit, car il intègre à la fois le descriptif sans concession des organisations criminelles et le fonctionnement des enquêteurs, la vie sociétale Californienne qui associe des confraternités, comme pour les relations entre Lee et Cyrus, et une profonde détestation des relations humaines qui se pervertissent par la circulation de l’argent sale à flot, l’acceptation des luxures les plus pernicieuses et pédophiles, la présence d’une violence crue et régulière qui sert de régulation aux difficultés, sans que cela semble poser la moindre contestation…

Ce livre ne laisse pas indifférent, il oblige à méditer sur le sens du partage et de l’entraide, sur la nécessité de lutter contre toutes les vilenies, qu’elles soient issues des gangs, des institutions, des relations interpersonnelles, en réfutant les engagements coupables et déshonorants, en refusant de détruire son âme au bénéfice du pouvoir et de l’argent.

Car comme le disait Michel Foucault, « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous », surtout si cette destruction apporte à ses auteurs plus de pouvoir, de représentation.

Car qui obtient plus de déférence et de référence, en s’étant comporté sans vergogne, sans respect, sans attitude compassée, sans écoute, ne mérite aucune considération, et s’assure le mépris du silence permanent…

Éric

Blog Débredinages

Le goût du rouge à lèvres de ma mère

Gabrielle Massat

Le masque Éditions

20 €

Le sourire du scorpion de Patrice Gain

Pourquoi une famille unie, avec mari, femme et deux enfants – une fille, plutôt brillante scolairement et intrépide sportive accomplie, et un fils que les études n’enchantent guère, peu prolixe et taciturne souvent –  qui vit de manière nomade volontaire, avec un camion qui ne les quitte pas, et s’évertue à dénicher des contrats saisonniers  – qui assurent les subsistances pour leurs vies affectionnées d’ermites et de promeneurs vagabonds – décide, avec l’appui et sous l’inspiration d’un ami, d’affronter les rapides qui serpentent dans les canyons du Monténégro ?

La mère n’était pas d’accord et rappelle fréquemment que cette expédition ne lui convient pas, car elle l’oblige à vivre en crainte des dangers, sans aucun rudiment de confort.

Les jeunes s’y sont faits, mais n’ont pas non plus exprimé de désir effectif pour cette aventure.

Le père, lui, est heureux, et, avec son ami Goran, ils se sentent combatifs, plus forts, plus entreprenants.

Quand le père sera porté disparu en les rapides, la vie de la famille deviendra tortueuse, rude, pétrie de doutes, de tensions récurrentes, de peines infinies…

La famille retrouve une bergerie des Causses, que le père voulait remettre en ordre.

Goran, qui a tenté de rechercher en vain, le père, se sent pris, par obligation et affection, par la nécessité de reprendre les rênes de ce chantier, même si la fille lui reproche son initiative fatale au paternel, que l’ambiance relationnelle s’analyse difficilement entre les membres de la famille, qu’elle s’étend de l’indifférence au délétère.

La mère finira par se rapprocher de Goran et tenter, ainsi, de revivre un nouvel amour, aidée par une psychologue passant dans le secteur des Causses, qui, de médecine chinoise à thérapies orientalistes avec huiles essentielles, l’accompagne pour reprendre sens à une existence bouleversée.

Le fils s’escrime à un apprentissage en menuiserie, semble avoir trouvé sa voie, avec une entreprise qui va lui permettre de réaliser son chef d’œuvre de compagnonnage, de se définir en un métier de charpentier-menuisier.

La fille arrive au lycée, et cela se passe vraiment bien, mais elle a besoin d’airs, entre escalade, varappe, et possibilités encore plus émérites de sports extrêmes qui l’attirent, sa mère l’épuise et Goran ne peut plus lui être approché…

Goran renferme un secret inavouable et indicible, encore plus complexe à exprimer quand un collègue de travail du fils est certain de l’avoir reconnu comme ancien tortionnaire, sans état d’âme, lors des combats et massacres en ex-Yougoslavie.

Il pourrait même y avoir une cassette vidéo qui démontrerait les engagements coupables, assimilables à des crimes contre l’humanité, en premier acteur.

Tom, le fils, va-t-il vaincre ses difficultés à assumer une vie solitaire quasi monacale, pour pouvoir se construire et s’assumer ?

Tom va-t-il devenir le centre névralgique d’une famille qui part en déliquescence, alors que Luna, notamment, la fille, se sent plus attirée par les lointains espaces que par sa capacité à tenir ses objectifs scolaires et professionnels, pour lesquels pourtant elle excelle ?

La mère pourra-t-elle se remettre de deux abandons, celui de son mari disparu, puis celui de Goran qui s’échappe, par fuite, pour tenter d’oublier ses infamies ?

La mère peut-elle comprendre que celui avec lequel elle a refait sa vie a été un monstre invétéré ?

Est-ce que Goran n’aurait pas eu un rôle dans la disparition du père ?

Est-ce que les montagnes du Causse, la présence du vent qui y est incessante, la force de la nature qui y est environnante, le bruit des cris des animaux qui ne cesse, ne revêtent pas, à la fois, une proximité réconfortante, un appui pour un avenir de meilleure sérénité, ou se confondent avec la détresse du lugubre, l’attente des inavouables ?

Est-ce que Luna pourra trouver la paix tout en dynamisant toutes ses compétences acérées pour des expéditions sportives toujours les plus audacieuses ?

Ce livre, rédigé avec concision, élégance de style, nous happe pleinement, nous prend sévèrement à la gorge.

On vit, en direct, comme dans un film à suspense, les tensions, détresses, moments de retrouvailles intenses émotionnels, des protagonistes.

On se dit que les choses vont certainement s’améliorer et trouver de meilleurs auspices.

Mais l’auteur montre les faits, les déchirures, les déchéances, ne cherche ni à blâmer, ni à condamner, ni à devenir laudateur.

Il nous invite à penser et réfléchir, pour ne jamais être les victimes de choix que nous n’aurions pas faits ou que d’autres auraient voulu faire pour nous…

Un livre écrit avec tonicité, vigueur, qui ouvre aux champs de la connaissance psychanalytique, sous fond de réalités des retours des horreurs des Balkans, il y a vingt-cinq ans, pour ne jamais oublier.

Éric

Blog Débredinages

Le sourire du scorpion

Patrice Gain

Le mot et le reste

19 €

Richesse oblige d’Hannelore Cayre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous trouverez cette humble chronique, très enthousiaste, car je ne vous cache pas que j’ai refermé ce livre avec la satisfaction d’avoir vécu des moments marquants, qui élèvent « le champ des connaissances », comme disait Malraux, et pour avoir lu un roman noir excellemment mis en œuvre, avec un cocktail très structuré de références historiques maîtrisées, de réalités sociétales contemporaines, avec un humour récurrent dans les lignes, acéré notamment là où il n’est pas souvent appuyé, en adresse précise aux personnes porteuses de handicap…

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », avait dit Desproges, l’auteure suit ses traces assidument, avec talent.

Blanche de Rigny s’est toujours questionnée sur les origines de son nom, elle qui a vécu, en une île Bretonne, où les personnes  s’appelaient toujours avec les références sonnantes attendues des patronymes.

Elle a été élevée par sa grande tante, car son père n’a pu l’aimer comme il l’aurait voulu, son épouse étant décédée en couche, puisqu’un accouchement nécessitait un transport sur la mer toujours tempétueuse et incertaine, qu’il ne voyait sa fille que comme la responsable du départ de son aimée…

Blanche s’est rapidement prise en main, avec des excès,  des volontés réactives face à son enfermement insulaire, elle a fugué, et elle a aussi , un jour, fait les quatre cents coups en beuverie, et en voiture…

Elle est sortie handicapée lourde d’un accident terrifiant où le véhicule de ses amis de boissons est tombé dans un ravin…

Elle est obligée, en permanence, de vivre avec béquilles et protections jambières, avec des douleurs atroces.

En centre de soins, elle a rencontré Hildegarde, courageuse jeune femme élancée, victime du syndrome de Marfan, avec des clous plantés dans la tête, qui lui a redonné tonicité et  force, qui est devenue son amie ; c’est elle qui lui a permis de travailler dans un service de reprographie des données judiciaires et policières et ainsi de pouvoir s’assumer, d’autant plus qu’elle peut récupérer des données de junkies et les transmettre à des dealers, en puisant une somme pour cette communication discrète, bien utile pour les futures transactions du trafic de drogue, lui permettant, aussi, une meilleure aisance sociale personnelle…

Blanche a eu une fille, Juliette, dont elle ne se souvient plus du père, très en passage, qui égaie sa vie et lui donne les influx nécessaires pour l’aiguiser, car elle se sent forcément mise en contraintes, avec une mobilité plus que réduite.

L’auteure insère dans son roman noir un pan de notre histoire, souvent peu relaté, celle des conscriptions militaire qui s’effectuaient par tirage au sort, qui entraînaient que certains étaient affectés en mobilisation pour une durée qui n’était pas inférieure à trois ans et d’autres qui pouvaient en réchapper. 

Ce système inique suscitait aussi des propositions commerciales de « compensations » qui, au mépris de tout sens humaniste, permettait à des familles fortunées, dont le fils avait infortunément tiré un mauvais numéro, d’être remplacé, moyennant finances, par une personne dont la famille avait besoin d’argent ou était nécessiteuse, ou par un homme qui voyait, en cette transaction redoutable,  la seule possibilité d’échapper à sa condition miséreuse.

Nous nous trouvons à quelques encablures de la guerre avec la Prusse, en 1870, et Auguste de Rigny, idéaliste, socialiste, utopiste, prêt en permanence à des déclamations dans des clubs ou cafés, vient de tirer un mauvais numéro…

Si son élévation humaniste ne l’entraîne pas vers le remplacement de sa condition de possible soldat, il ne retient pas son père –  capitaliste et réactionnaire, qui veut l’avoir sous la main et lui faire abandonner ses idées révolutionnaires – du désir de lui dénicher une personne de bonne taille (un 5 pieds 8 pouces sera très apprécié par l’armée…) et de dentition convenable, pour qu’il parte au régiment, à sa place …

Auguste se morfond, malgré sa volonté assouvie d’études, vilipendé par un frère sans scrupules, qui lui, ne cherche qu’à s’enrichir et à maintenir les castes sociales ; Auguste vit chez sa tante, d’éducation libérale et libertine, mais qui reste très attachée à son rang et à ses privilèges et qui trouve que le jeune homme ne connaît pas son bonheur de vivre libre et riche…

L’auteure cisèle son roman en nous happant en permanence, en faisant s’entrecroiser la Grande Histoire avec Auguste et ses états d’âme,  en cette fin de Second Empire, où les conflits sociaux et extérieurs s’amoncellent , avec les réalités des négociations abjectes où l’on monnaye son remplacement militaire comme si l’on discutait aux marchés aux bestiaux, et l’Histoire de Blanche, qui a repéré que son nom avait un lien direct avec Auguste et son remplaçant, que les différentes branches de la famille de Rigny se rapportaient à elle, qu’elle pouvait essayer de s’y glisser, pour se donner, dans toutes les acceptions du terme, une meilleure fortune…

Je vous laisse imaginer si :

  • Blanche arrivera à conquérir son destin, pour ainsi assurer une forme de revanche personnelle, familiale et sociale sur vécu tragique, de la mort de sa Maman à sa naissance, à son accident qui l’a meurtrie,  l’a affectée en infirmité douloureuse…
  • Auguste conservera ses élans humanistes pour au moins suivre la destinée de son remplaçant et de celle qu’il a aimée si fortement…
  • Blanche et Hildegarde confirmeront leurs amitiés indéfectibles, avec l’éducation associée de Juliette, pour qu’elle vive un destin moins ombrageux et difficile.
  • L’Administration repèrera ou pas si l’on peut croiser des fichiers de personnes répondant de délits pour extraire des informations et les utiliser, pour les monnayer…

Ce livre est écrit avec une force de propos, avec un suspense manié avec soins, qui nous porte jusqu’aux conclusions, sans pré-repères, avec l’envie de nous permettre de nous plonger dans les vilenies des conscriptions fallacieuses, dans les méandres des nobles familles qui renferment tellement de secrets inavoués qu’elles en oublient, souvent, les convenances et le respect dû à tous leurs membres, pour souvent placer en retrait celles et ceux qui ne mériteraient pas leur part de destinée…

Un livre que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande !

Éric

Blog Débredinages

Richesse oblige

Hannelore Cayre

Éditions Métailié

18€

Mictlan de Sébastien Rutés

Mictlán

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre ne vous laissera vraiment pas indifférent, car il décrit les choses avec un réalisme froid, direct, et ne s’embarrasse nullement de pathos ou de modérations…

Il met en perspectives ce qui existe, s’organise, se met en place, sans aucune morale, avec une violence abjecte permanente, car seule la loi du plus fort domine les fonctionnements, aucune échappatoire n’est possible pour celui qui s’y est enferré…

Nous ne savons pas en quel pays nous nous trouvons, mais l’hypothèse d’un pays d’Amérique Centrale ou Latine, où les conquêtes et positionnements sociaux s’intègrent toujours avec le poids des castes, des hiérarchies, avec une violence assumée si habituelle, semble prendre naissance…

Le livre se lit d’une traite, ne permet pas de respirer, on le vit en apnée récurrente, d’autant plus qu’il est écrit avec une ponctuation rare, qui juxtapose des phrases très longues, parfois de plusieurs pages, pour que la lectrice ou le lecteur ne puisse pas se reprendre, pour qu’il s’époumone, en découvrant les descriptifs du narrateur, lui-même conducteur d’un camion très particulier, qui ne peut imaginer s’arrêter un seul instant, en son trajet indéfini, d’une longueur dense…

Le Gros conduit un camion, en binôme avec Le Vieux.

Ce camion renferme des cadavres de personnes mortes, de mort violente, très violente même…

Comme il n’est pas possible que ces personnes puissent être inhumées sans enquête judiciaro-policière, qu’il n’est pas envisageable, non plus, pour les édiles, d’imaginer que des procès s’ouvrent, rien ne vaut le déplacement de ces cadavres dans un camion qui les transportera bien loin, pour qu’ils ne soient pas retrouvés, que le sens de leur disparition conserve son énigme irrésolue…

Gros et Vieux sont payés pour cette « mission », même si Vieux aimerait bien retrouver le cadavre de sa fille, qu’il sait décédée, qu’il a mal aimée cependant – ce qui le mine -, en s’infiltrant dans le coffre de cargaison, et qu’ils ne peuvent, tous deux, s’arrêter, que pour faire le plein d’essence ou pour acheter quelques nourritures.

Mais ces arrêts doivent être rares, limités, très rapides, car le chargement ne doit, en aucun cas, éveiller des soupçons, sinon les commanditaires de Vieux et Gros seraient menacés et les conducteurs alternatifs du camion qui travaillent douze heure de suite, chacun, pendant que l’autre tente de dormir, seraient aussi, bien mal en point, et leur vie plus que fébrile et raccourcie…

Tout au long de l’enchaînement des cent cinquante pages, ce livre prenant, dur, rude, difficile, qui laisse sans répit, sans aucun espoir, où s’amoncellent des violences et tueries, vous vivrez, sous très haute tension, et vous serez le témoin exclusif de :

  • Règlements de compte entre gangs ou castes différenciés, qui observent avec attention le trajet du camion, qui veulent s’en accaparer le chargement pour le moins compliqué, insolite et morbide. Gros et Vieux n’ont qu’une chose à laquelle penser et se référencer : tout faire pour reprendre leur chemin et continuer leur route, coûte que coûte.
  • Rencontres avec un archéologue, particulièrement heureux d’être pris en stop, mais bien désarçonné par les situations de tensions et combats qu’il doit affronter avec Gros et Vieux, qui lui laissent poursuivre son ascension à pied, seul, car il ne lui est plus possible de pénétrer de tels dangers permanents, car le camion est source de convoitise, avec combats en armes fréquents.
  • Coups de téléphone avec les commanditaires, toujours vindicatifs et arrogants, mais que Vieux et Gros savent neutraliser, car la réussite de la survie des édiles répond d’abord du succès de leur propre mission affectée.
  • Finalisations, alors que tous les espaces de passage, entre station-service et contrôles routiers, auront été lieux et moments de sauvageries, de montées vers les sphères des sommets, pour tenter de se mettre en communication avec les forces des esprits, avec le légendaire Mictlan, où les morts et défunts peuvent enfin espérer l’oubli, une sorte de paix…
  • Discussions entre Gros et Vieux qui se scrutent, s’invectivent et s’assomment parfois, mais qui restent compagnons solidaires des infortunes vécues et à subir.
  • Violences qui se succèdent, car aucune règle sociale n’existe en ces territoires où seules résonnent et raisonnent les réalités des profiteurs, des manipulateurs, des capteurs des ressources, où le flingue permet la survie, où il faut tuer avant d’être soi-même tué, où aucune analyse morale ou humaniste ne se fait pressentir, où seul l’horizon de la mort apparaît, avec la volonté de retarder son atteinte et sa jonction, au moins pour quelques instants fugaces où l’on se permet de tenter fébrilement d’exister…

Ce livre est souvent insoutenable, provocant, mais il décrit le quotidien de tellement de zones à risques, sans foi ni loi, de notre Terre, qu’il répond surtout d’une dynamique salvatrice, car à force de témoigner et de décrire les horreurs endurées et vécues, peut-être que l’on chercherait à chasser les fomenteurs de troubles, à tenter de créer une nouvelle harmonie positive, tolérante, à l’écoute de l’autre, sans que la terreur et l’effroi soient les dominantes systématisées.

Je n’ai rien contre le fait de décrire les choses vues et lourdes avec des phrases, en enchaînement et sans point, ce qui magnifie la tension et exacerbe les violences qui se succèdent dans l’opus, mais il est nécessaire de lire ce livre d’une traite, de le lire avec une vraie acuité, car sinon le fil se casse et l’atmosphère de pesanteur indéfectible, d’impossibilité de réchapper à la force méchante acérée, deviendrait moins directe, suggérée ou réflexive.

Éric

Blog Débredinages

Mictlan

Sébastien Rutés

Nrf Gallimard

17€

Tuer le fils de Benoît Séverac

TUER LE FILS de Benoît Séverac

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il ne m’était pas arrivé, depuis assez longtemps, de refermer un roman noir, avec une telle belle impression de découverte d’un auteur, que je place dorénavant dans le panthéon du genre, sans aucune hésitation.

Matthieu, avec « deux t », comme pour Saint-Matthieu, surtout pour sa Passion incarnée par Bach, vient de sortir de maison d’arrêt, où il a passé quinze années, pour un meurtre gratuit d’un homosexuel.

Il n’était pas homophobe, il avait perdu sa mère, jeune, en un accident de la route, son père ne l’a jamais aimé, l’a souvent brutalisé, ne lui a jamais accordé de considération.

Comme son paternel avait des idées bien arrêtées, directement radicales, contre les immigrés, contre les homosexuels, contre toutes les personnes qui lui faisaient différence, Matthieu s’est simplement dit que s’il tuait une personne honnie par son père, peut-être que ce dernier lui accorderait un peu d’attention…

Mais Matthieu fut vite arrêté, son père déclara que « même un crime, il ne pouvait le faire proprement… ». Le père n’est jamais venu le voir en cellule.

Pendant sa détention, Matthieu candidate pour un atelier d’écriture, animé par un écrivain qui fut en vue, mais qui ne l’est plus vraiment.

Il s’avère que la plume de Matthieu est repérée alerte, forte, marquante, même s’il écrit souvent, exclusivement, en pensant à ce père qui l’a tellement déconstruit, même si Matthieu a aimé les très rares fois où il le prenait sur sa moto ou l’emmenait voir un concert de Johnny.

L’écrivain l’encourage à poursuivre, il recueille même, alors que l’intendance carcérale le réfute, des textes que produit Matthieu, pour qu’il lui puisse lui donner, de principe, conseils ou avertissements.

Matthieu sort de prison, va voir son père, et quarante-huit heures après cette visite, son père est retrouvé mort, avec la perception des enquêteurs qu’elle n’est pas naturelle, car elle semble maquillée en suicide, par pendaison, avec comme arme du crime, vraisemblable, un cendrier…

Matthieu semble repéré comme le coupable idéal, évident.

L’inspecteur Cérisol, chargé de l’enquête, est un flic endurci, d’expérience, apprécié, aimant son métier.

Il sait qu’il ne faut négliger aucune piste, que toute analyse doit être ouverte et pas exclusivement à charge, centrée sur un seul faisceau d’indices, fusse-t-il très crédible…

Il passe un temps infini au travail, mais n’oublie pas son épouse aimée, Sylvia, aveugle depuis bon nombre d’années, kinésithérapeute et sportive de haut-niveau.

Sylvia connaît son homme par cœur, elle analyse vite ses doutes ou contraintes.

Cérisol s’accorde quelques rares moments de grâce, en dégustant avec délice et frénésie de multiples confitures, sorte de péché personnel qui lui donne ressort et énergie.

Il regrette simplement, par fréquences, de ne pas avoir eu d’enfant, mais Sylvie ne le désirait plus, son handicap ayant créé comme une forme de repoussoir…

En ce roman noir, ciselé et palpitant, vous rencontrerez pêle-mêle :

  • Un collègue de l’inspecteur, Nicodemo, Portugais d’origine, catholique pratiquant, qui apprécie assez peu que l’on se moque du religieux, de ses rites, mais qui finit par trouver lassant son fil de vie organisé, seulement, pour des retrouvailles de familles, que lui seul structure, au fur et à mesure des célébrations allant de la première communion, à la confirmation, jusqu’à la communion solennelle…
  • Un jeune collègue de l’inspecteur, Grospierres, diplômé d’un doctorat, au phrasé élégant et un rien suranné, qui vit son métier avec la volonté de tenter de le dépoussiérer, de rendre la justice, qui peut agacer et mettre en désordre des pratiques huilées, dont les rapports, avec Cérisol, fluctuent, d’un plaisir de travail partagé commun à l’affrontement usant de méthodes différentes.
  • Des membres d’association de réparations de vieilles motos, qui se retrouvent surtout pour consacrer leurs opinions extrémistes, où la nostalgie du troisième Reich semble à peine camouflée.
  • Un écrivain, responsable d’atelier d’écriture en maison d’arrêt, consécrateur de la nouvelle orientation de Matthieu, dont les réflexions et communications semblent tellement scénarisées ou préparées, qu’il n’apparaît ni d’honnêteté insoupçonnée, ni de cohérence relationnelle absolue…
  • Un hôpital où l’on veut soigner un inspecteur qui vient de faire une crise de diabète redoutable, alors que ce dernier ne voudra jamais laisser une enquête fondamentale se dérouler sans son intervention, sans sa gouverne…
  • La présence récurrente de chansons françaises, sorties tout droit du Front Populaire, aux paroles volontaristes et tendres, et du parcours gustatif affirmé de senteurs de confitures, toujours poétisées et inspirées.

Le suspense vous tient en haleine en permanence, et l’écriture, bordée de références culturelles et historico-sociétales, se place, avec bonheur, entre découverte des fragments du manuscrit de Matthieu et avancée de l’enquête, avec rebondissements vifs.

Suivez mes pas, prenez ce plaisir de lecture réflexif et captivant !

Éric

Blog Débredinages

Tuer le fils

Benoît Séverac

La manufacture de livres

18.90€

La soustraction des possibles de Joseph Incarnoda

Attention, Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre écrit sans concession, de manière très directe, rude et corrosive, ne vous laissera nullement indifférent, ses messages vous seront inscrits en mémoire pour un bon moment, car il parle d’un passé proche, impudique, où l’argent roi devenait le centre de tout, et il rappelle aussi que ce conditionnement peut ressurgir en permanence, si tenté qu’il se soit évaporé depuis lors…

Aldo Bianchi est un professeur de tennis, bien mis de sa personne, et il sait qu’il plait à certaines de ses élèves, en manque affectif, notamment à celles qui s’ennuient d’une vie pourtant aisée et sans contrainte, mais où le piment, le relief, la capacité d’émotion, la différence attendue, apparaissent peu fréquentes, remplacée par une réalité terne, ankylosée, sclérosée, par la monotonie des habitudes, par la nécessité de toujours paraître, en perfection, au milieu du cœur de jet-set.

Odile s’est laissée séduire par Aldo, elle a même fait en sorte qu’il s’éprenne d’elle, ensemble ils passent du bon temps, Odile se sent revivre, se sent reféminisée, à la fois sur le plan intime et dans sa projection future.

Elle aime Aldo, mais elle ne sait si la réciprocité est assurée, alors elle l’invite dans des restaurants qualitatifs, lui offre des cadeaux de marque, en évitant qu’il prenne ses attentions comme une acceptation d’une situation de gigolo.

Odile délaisse son mari, qui semble accepter que sa femme recherche l’amour, ailleurs, même s’il regrette que toute sa fortune soit aussi utilisée pour ce type de caprices, lui qui travaille sans relâche dans des affaires que l’on ne cerne pas, mais qui apparaissent clairement avec des oublis de sens moral, même si en cette Suisse Genevoise, la fin et la faim d’argent justifient les moyens et le fait d’avoir des moyens, de forts moyens même…

En cette période de fin des années quatre-vingts, en Helvétie du monde des affaires, le mari d’Odile mise sur les OGM, susceptibles de rapporter beaucoup…

Svetlana travaille en une Banque d’importance, référencée sur Zürich, elle est le bras droit du Directeur, mais elle attend beaucoup plus de sa carrière, elle est prête à donner de sa personne, jusqu’à la limite de la convenance, pour faire fructifier son désir de possession financière, pour assurer la sécurité de sa fille, elle qui a vécu la pauvreté en République Tchèque et n’imagine pas, une seule fois, revenir en arrière, en cette condition honnie…

Christophe Noir, un banquier sans scrupule, apte à toutes les bassesses, pourvu que les stratégies rapportent, n’imagine pas ne pas conquérir Svetlana, elle qu’il considère comme l’incarnation absolue de la femme désirable, à posséder, puisqu’il vit de sa puissance, que le corps d’une femme n’est repéré que par sa chair à assouvir…

Aldo remarque Svetlana, en une soirée, lui qu’Odile a affecté pour des missions de confiance, entre France et Suisse, en transport d’argent très secret, qu’il camoufle comme s’il était VRP, et il se sent plus que fortement attiré par la Belle, et la réciprocité semblerait assez envisageable, avec une perception qu’un début d’amour pourrait même se tisser…

Ensemble ils décident de s’unir pour tenter d’obtenir le jackpot, qui leur assurera un avenir financier très fiable, la promesse d’un bonheur permanent, puisqu’ils croient que le « bonheur c’est d’avoir… », mais les personnes rencontrées, dans leurs organisations et missions respectives, n’hésitent pas à combiner avec la violence ou le crime, et ils sembleraient l’oublier, et il conviendrait qu’ils se rappellent de ne pas tenter de se bruler les ailes, par trop forte avidité…

Ce livre, bien mené, avec une narration décapante qui, si elle se place à la fin des années quatre-vingt, à la future chute de l’URSS prévisible et déjà en prémices, en pleine période du capitalisme triomphant, de la richesse présentée et positionnée sans aucune retenue, en totale impudeur, structure des renvois réguliers en nos temps présents, avec un humour cinglant et vif.

Vous aurez ainsi la possibilité de côtoyer :

  • Un ancien immigré Chilien, qui a connu les geôles de Pinochet, qui se verrait, cependant, bien devenir nouveau riche, surtout pour assurer son addiction au jeu…
  • Des sbires de la mafia Albanaise, prêteurs usuriers et proxénètes ayant maté des filles, en leur faisant vivre des sévices effroyables, mais qu’elles ont fini par endurer et même capter, si l’on peut dire, qui maintenant sont prêtes à faire tout ce qu’on leur demande, avec l’espoir d’une petite reconnaissance, d’une once de liberté et de finances coulant à flot…
  • Un Papy Corse, en fin de vie, mais toujours partant pour un nouveau coup, pour faire fructifier son magot, pour le respect de la famille et de son aura, pour l’assurance d’une vie confortable pour sa petite fille. Sa sœur suit ses consignes, agit, et elle est toute aussi capable de profiter d’un moment apprécié, en un bouchon sur Lyon, que d’organiser un règlement de compte sanglant, pour punir celles et ceux qui auraient voulu se risquer à la détrousser ou à empiéter sur son domaine. On l’appelle Mimi, elle sait repérer les failles de celles et ceux avec lesquels elle travaille, elle voit vite que Svetlana et Aldo tombent dans le sentimentalisme affectif, qu’ils s’aiment, ce qui semblerait compromettant pour le maintien d’affaires solides et ce qui pourrait, aussi, les entraîner en une chute précipitée…
  • Un détective privé qui, sollicité par Odile, traîne ses pieds pour prendre des photos d’amants qui oublient leurs promesses, qui se demande comment l’on peut encore se vautrer de sentimentalisme, alors que l’argent ne sait plus comment être dépensé, en ces familles du bord du lac Léman, totalement grandiloquentes, heureuses et factices de leurs trains de vie, totalement inconséquentes en la platitude de leurs discours ou de leurs projets…
  • Un couple de Zurichois, sans enfant, qui semblerait accepter l’ouverture, la critique et la tolérance, mais qui sait garder des secrets, surtout assurer ses arrières, en acceptant toutes les compromissions et les désaveux de la soi—disant amitié économique…

Vous apprécierez aussi les légèretés et poésies de l’auteur, qui revient régulièrement à l’analyse des romans et textes narratifs de Ramuz, par récurrences dans le livre ; Ramuz, que Céline reconnaissait comme un véritable auteur (ce qui était très rare chez lui), ce qui me donne envie d’aller plus loin et de lire ou relire son œuvre.

Et vous refermerez cet opus en vous disant que si l’argent ne fait pas le bonheur, « cela aide à faire les commissions », comme disait le philosophe Coluche, mais s’il convenait d’être trop gourmand, une alerte doit transparaître, nous éveiller, pour rappeler que bien mal acquis ne profite jamais et que l’argent roi fait souvent perdre la raison et parfois tous les essentiels…

Éric

Blog Débredinages

La soustraction des possibles

Joseph Incardona

Éditions Finitude

23.50€

Artana ! Artana ! de Didier Daeninckx

Amie Lectrice et Ami Lecteur, le titre du livre de mon auteur vénéré pourrait vous apparaître bien étrange…

Il identifie le cri de ralliement des veilleurs, qui alertent les revendeurs de la venue de la police ou de quelqu’un de « suspect », pour éviter qu’ils soient pris sur le fait de leurs trafics…

Didier Daeninckx a écrit ce livre, alors qu’il a dû quitter sa banlieue Parisienne natale, et lieu de vie de plus de cinquante ans, car il a été la victime d’un incendie criminel et de menaces, lui qui a toujours défendu les Cités, qui a toujours aimé ses métissages, qui a toujours plaidé pour la concorde, qui a toujours milité, avec engagements, pour la reconnaissance de ses créativités, pour la sortir de ses isolements.

Il n’était pas question, pour lui, de céder aux chantages, mais il avait aussi la sécurité de son couple à assurer, et, comme la banlieue se transformait, par endroits, en mafia organisée, il décida de prendre la plume, de dénoncer les lâchetés des édiles qui préfèrent combiner avec les malfaisants plutôt que de les écarter, qui se transforment en corrompus pour défendre leurs pouvoirs et pré-carrés en laissant les bas trafics continuer à perdurer…

Et pourtant les trafics s’associent à des violences infinies qui terrassent dans l’abandon des pans entiers de quartiers qui n’en peuvent plus de dépendre des acteurs du monde des stupéfiants, de l’argent facile, du crime organisé…

Érik Ketezer est vétérinaire en Normandie et s’est installé dans les anciens quartiers bourgeois et de « cottage » de la famille Renault.

Sa clinique fonctionne bien, il est apprécié, dispose d’une clientèle fidèle qui connaît ses compétences, sa faculté à trouver rapidement le geste inspiré, pour remettre sur pied tous les animaux de compagnie appréciée.

Il connaît bien la banlieue parisienne où il a vécu une bonne partie de sa vie.

Il est appelé par la sœur et la mère de son ancienne petite amie, qui croupit dans un asile d’aliénés, qui semble totalement sous emprise, dans l’impossibilité de sortir d’une dépression emmurée.

Le frère de la famille vient d’être trouvé mort en Thaïlande et Érik est sollicité pour accomplir les démarches de rapatriement du corps.

Érik accepte la demande formulée, va rencontrer, sur place, des personnels consulaires et des relations de travail et d’affaires du frère décédé, qui était un passionné de plongée et qui avait organisé, sur site, une entreprise d’accompagnement de touristes pour des lieux magiques à explorer.

L’histoire, narrée efficacement, ciselée à la manière des veines habituelles de roman noir chez l’auteur, vous offrira :

  • La connaissance de la Thaïlande où s’interpénètrent populations locales, plus ou moins appâtées par les gains promis par les occidentaux de passage, organisant des projets suspects et souvent clandestins.
  • Le repérage que de nombreux responsables politiques des Cités croisent relation avec des personnes peu scrupuleuses, en Thaïlande, sous fond de sexe, de lucre, d’alcool à flot au prix invraisemblable, comme si la débauche planifiée sur place et l’envie de sortir de la condition habituelle livraient à tous les excès, en échange du silence absolu en chape d’acier, de l’acceptation, de retour en France, de ne rien dire qui pourrait remettre en question des états de fait, pourtant bien inquiétants au sein des trafics de drogue et de l’élimination criminelle de ceux qui dérangent.
  • Le lien direct entre trafiquants et édiles municipaux. Ces derniers ont reçu l’appui des réseaux, pour être élus ou conserver leur pouvoir, y compris avec des campagnes sans scrupules et des acceptations d’intégration de personnes peu recommandables dans les services publics, sans respect des règles habituelles de recrutement. Les trafiquants peuvent compter, en échange, sur le silence des responsables sur leurs organisations et sur le blanchiment de leurs finances…
  • La préférence donnée à la violence, à l’intimidation, à la mise en œuvre de foyers de tension, pour mettre à bas, empêcher toute forme de contestation, de débat différent, et surtout pour que ne puissent être dévoilées les arnaques et compromissions.
  • La destruction permanente des fondements des Cités, du désintéressement initial de leurs représentants, par la baisse drastique des subventions pour remédier aux contraintes de logements vétustes, pour améliorer des groupes scolaires en lambeaux, pour appuyer, par subventions, des initiatives, car l’on préfère utiliser les subsides pour des opérations de communication, pour des relations extérieures, au détriment de la justesse et de la justice, en enrichissant les mercantiles de tous acabits.

Quand Érik comprendra pourquoi son ancienne petite amie avait déféqué sur la tombe d’un ancien édile municipal, geste qui l’entraînera en cet asile d’aliénés, il ne pourra que se précipiter pour lui dire qu’il a enfin compris le sens de son acte, que son frère décédé avait aussi cerné…

Cette décision directe et cet acte impitoyable symbolisaient déjà le cri de détresse contre des personnalités malsaines, manipulatrices, qui ont inscrit la première pierre d’une banlieue – autrefois ouverte et multiple, tolérante et conquérante, malgré les misères – instituée comme le sentier permanent des trafics et mafias, avec des subordinations directes entre personnalités politiques et monde des stupéfiants et de la violence.

On retrouve les mêmes germes insupportables des villes Italiennes de Calabre, de Campanie et de Sicile, où gangrènent, depuis des lustres, des sociétés secrètes, qui donnent un peu d’argent à ceux qui en manqueraient, pour qu’ils leur lèchent la main et deviennent serviles.

Quand la délinquance pénètre le service public, quand le ramassage des ordures et le dysfonctionnement des ascenseurs des tours passe après l’avidité des clans, quand les réseaux islamistes s’interpénètrent pour placer des personnes à elles aux postes clefs municipaux, interdisant toute ouverture d’’esprit, plaçant dans les bibliothèques tous les ouvrages de la mouvance nouvelle rouge brune, l’on ressort révolté, et la lecture de Daeninckx, toujours bienfaisante, démontre que le combat pour un renouveau commence dès à présent.

Lisez ce livre direct, sans concession, écrit comme un coup de poing de face, qui vise à réveiller les consciences, à dire ce qui est, avec la volonté qu’il ne se perpétue pas, et qui plaide pour que des forces progressistes reviennent prendre le destin de ces quartiers, pour que les personnes délaissées ou abandonnées reçoivent enfin une nouvelle attention salvatrice !

Éric

Blog Débredinages

Artana ! Artana !

Didier Daeninckx

Nrf Gallimard

Novellas 3, le dernier volume ! de Didier Daeninckx

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer, encore une fois, une expérience de lecture palpitante, bienfaisante, décapante, avec un de mes auteurs fétiches.

J’ai lu les œuvres complètes de Didier (je peux l’appeler par son prénom, car il m’accompagne tellement souvent qu’il est devenu un ami de pensée et de réflexion), représentant une bonne quarantaine de publications.

Mais le registre de la nouvelle longue se place certainement comme son style d’expression le plus référencé, car il peut décrire, en romance noire, les mots et maux qui traversent notre société, rappeler ses insuffisances, se remémorer les lâchetés de son histoire enfouie, de manière compacte, directe, sans concession, tout en ayant aussi la possibilité de vagabonder, de faire vivre des personnages, en explicitant leurs déboires et tensions, dans des contextes finement rappelés.

Ce troisième et dernier recueil de nouvelles longues est paru au Cherche Midi, et je vous conseille ardemment de vous procurer les trois qui composent ces « novellas », reprenant des textes de publications antérieures et une nouvelle inédite.

Je ne vais pas vous résumer chacune des nouvelles, car cela ne serait pas adapté à la force d’écriture de Didier et cela vous empêcherait de retrouver l’effet de suspense de chaque écrit, car Didier parle du réel ou du passé sociétal, mais sait d’abord raconter, intensément, des histoires de roman noir.

L’enclave, nouvelle inédite, se déroule en un moment terrifiant de l’histoire, que l’on peut rapprocher du ghetto de Varsovie, où des personnes parquées n’ont plus d’identité et de dignité propre, sont soumises aux brutalités et violences incessantes. Mais, même avec une absence totale d’espoir, une camaraderie secrète s’opère pour tenter de recréer un espace culturel, où un pianiste pourrait donner un récital de Chopin, car il n’y a pas plus forte résistance que celle du fait culturel face aux armes de déchéance.

Une oasis dans la ville décrit l’univers sordide qui attend les réfugiés, qui, ne trouvant pas de travail et de lieu pour s’abriter, finissent par être enrôlés par des marchands de sommeil et des dealers, ce qu’ils acceptent pour avoir un toit et manger, mais qu’ils regrettent aussitôt, car devenant des marionnettes de trafiquants sans scrupules, intégrant des opérations violentes.

Quand Skander dénichera, par hasard, un lieu dédié aux enfants, avec un jardin pédagogique et un lieu d’apprentissage des essentiels, il se sent chez lui et ne veut pas retourner dans son ancienne vie…

Mais quand il recroise un de ses anciens tauliers, il ne pourra pas échapper à la demande de replonger dans le trafic, même s’il fera tout pour préserver ses vrais amis d’idéal.

Est-ce possible qu’une oasis d’espoir se pérennise dans les quartiers infectés par la drogue et ses fléaux d’argent facile, de violence systématisée ?

La couleur du noir rappelle, à la manière récurrente de Daeninckx, qui dès Meurtres pour mémoire  prenait ce vaisseau romancier , que des épisodes nauséabonds de notre histoire peuvent ressurgir dans la littérature, alors que certains (re) deviendraient assassins pour que l’oubli soit permanent et que rien ne puisse refaire surface…

Hors limites raconte le parcours d’un détective privé, approché par des parents pour tenter de remettre sur un chemin plus droit, un fils, qui s’écarte.

Celui-ci ne se sent vivre qu’avec sa bande, qui cherche à réaliser de petits larcins. Mais quand un vol qui devait être facile se transforme en échange de feux, qu’un des amis décède, les choses prennent une autre tournure, surtout quand le détective, qui a les moyens de faire arrêter la bande, sans désigner le fils de ses mandants, fait du chantage sexuel à la compagne de ce dernier…

Cités perdues raconte tout le désespoir que Didier recense depuis quelques années dans les villes de banlieue parisienne, qu’il aime et arpente, où il a vécu longtemps et où il est né, et dont il a été chassé (incendie criminel de son domicile) par ceux qui veulent la permanence de la chappe de plomb et des combines corruptives.

On retrouve un mort dans un immeuble qui vient d’être démoli, que l’on imaginait ne jamais retrouver et l’on remonte aux trafics de stupéfiants, mais aussi aux intégrismes de prêche, sachant que les liens entre les deux se démontrent assez fréquemment.

Sans amalgame (ce n’est pas son genre), mais avec rationalité aiguisée, Didier décrit les enfermements des consciences, les rapines des tours, les exécutions froides de ceux qui finissent par refuser d’aller plus loin, quand les manipulations leur apparaissent.

Didier jette un regard lucide et positif sur le conglomérat des échanges culturels qui font d’un inspecteur d’origine serbe un client apprécié des restaurants Brésiliens ou du Maghreb et caractérisant les quartiers avec des couleurs d’enrichissement, avec l’espoir que les désastres de la violence incarnée n’anéantiront pas des années de fraternité.

Bonjour les petits enfants parcourt la vie d’un cirque ambulant où des artistes donnent leur vie pour un spectacle de plus en plus considéré comme dépassé, alors qu’ils souhaitent apporter de la joie, de l’aventure, de l’évasion, en repoussant les limites des risques des acrobates, pour que les frissons apparaissent.

Mais le cirque sème aussi des moments de doute, quant à chaque lieu où la roulotte s’arrête, apparaissent des crimes pédophiles… Les membres de la troupe se doivent de devenir enquêteurs, car la confraternité du cirque n’existe plus si l’enfance est massacrée par un des leurs.

A nous la vie est une nouvelle magnifique, qui prend place dans les usines occupées des grèves de 36, pour que naissent les conquêtes sociales et les premiers droits ouvriers. On s’immisce dans la vie d’une famille qui intègre intensément, et avec courage, ces moments de doute, de fierté, pour que la dignité s’affiche.

Et quand un des ouvriers va rejoindre les Brigades Internationales, on se rappelle que le Front Populaire a préféré l’attentisme plutôt que le courage de ses convictions, même s’il n’était pas aisé de faire bouger la France en une période où elle retenait surtout son pacifisme de lâcheté, précurseur de ce qui fera 1940…

Les corps râlent rapportent les souvenirs d’enfants de chorale et le plaisir de retrouvailles, mais celles-ci, qui pouvaient ardemment devenir des moments porteurs, se transformeront en détresses incommensurables, quand les enfants de l’époque se remémoreront les agissements du prêtre, qui feront des émules plus tard…

L’inspecteur à la retraite, qui pensait retrouver ses bases géographiques et ses liens avec sa vie doucerette, soulèvera des pans rudes de la vie villageoise, comme une boîte de Pandore…

Non à la guerre rappelle, avec minutie et profondeur, la mort de Louis Jaurès, âgé d’à peine vingt ans, en 1917, au front, fidèle à la force pacifiste de son père, qui l’a payée de sa vie, et à sa volonté de ne surtout pas laisser témoigner que sa famille serait en désertion ou non patriote, malgré la boucherie vécue en récurrences en ces funestes années…

L’esclave du lagon décrit l’enfer d’enfants vendus par leurs parents, sans ressources, à des armateurs sans âme, qui ont décrit aux familles qu’ils ne manqueraient de rien, alors qu’ils sont employés comme plongeurs en apnée pour récupérer des poissons en filet, qu’ils s’épuisent et s’époumonent…

Quand deux jeunes garçons voudront courageusement réagir, ils devront affronter des dangers tenaces, au milieu de rivieras de touristes peu intéressés par le sort d’enfants en contrainte lourde, démunis de tout, exploités sans vergogne.

Suite espagnole n’hésite pas à décrire la chasse que l’administration française a livrée aux républicains espagnols, souvent héroïques face aux périls des occupants nazis, alors que cette dernière « bien maréchaliste », dans son ensemble sacralisé, retrouvait sa capacité à mater le différent et l’étranger, au début des années cinquante…

Didier sait décrire les tensions de nos sociétés, sait faire parler les insurgés et les mutins, sait apporter du réconfort aux blessés de la vie, sait écrire avec conviction les essentiels libertaires qui constituent nos socles de combat et nos droits humains. Merci à lui !

Éric

Blog Débredinages

Novellas 3, le dernier volume !

Didier Daeninckx

Cherche-Midi Éditions

21€

Le Tableau Papou de Port-Vila de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli

Didier Daeninckx a été victime d’un incendie, plus que certainement d’origine criminelle – potentiellement lié aux menaces d’un individu qui lui aurait reproché d’attenter à « l’honneur » de Faurisson, le négationniste Français qui avait réussi à convaincre Dieudonné de ses réflexions abjectes, et notamment de sa thèse déclamée considérant le journal d’Anne Franck comme un « faux »… – en son pavillon, et, en refaisant ses peintures, il retrouva un paysage à l’encre de chine de Heinz Von Furlau, peintre dont il ignorait tout, certainement comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs…

Il avait acquis cette œuvre pour son support, la couverture d’un poème d’Achille Chavée, surréaliste Belge ayant combattu dans les Brigades Internationales avec les Républicains Espagnols.

Le dessin présente la silhouette d’un homme près d’un navire à quai, avec le ciel froid d’une Ville d’Allemagne du Nord.

Didier Daeninckx se glisse dans la peau de son héros émérite, issu notamment de ses nombreux livres de la Série Noire, l’Inspecteur Cadin, et Didier mène lui-même l’enquête pour cerner le parcours du peintre.

Il va ainsi totalement s’engouffrer dans son histoire et vite repérer que le peintre vaut largement le poète.

Didier se remémore qu’il avait acquis ce paysage lors d’un voyage aux îles Vanuatu (les anciennes Nouvelles Hébrides franco-anglaises, indépendantes depuis 1980), situées aux antipodes, pour prolonger le travail accompli après la publication de son livre important « Cannibale » sur l’exposition de Paris de 1931, où l’on exhibait des « bons sauvages » en provenance de Nouvelle-Calédonie, Kanaks considérés et présentés comme anthropophages.

En se promenant dans les rues de Port-Vila, Didier est « frappé par une sorte de léthargie » qui s’affecte chez les autochtones et dont la réalité est liée à l’utilisation et à l’effet du « kava »(breuvage rituel obtenu par la macération d’une racine de poivrier), que lui-même aura plusieurs fois l’occasion de tester dans ses discussions et contacts à venir…

Au hasard de pérégrinations avec sa compagne, en un entrepôt, il déniche des journaux anciens de Papouasie, à l’époque de la colonisation Allemande, et il tombe sur le motif peint sur la couverture du recueil d’Achille Chavée.

Le commerçant lui précise qu’il avait rapporté l’œuvre intégrée en un coffre ramené de la Ville de Madang, anciennement Wilhemshaven (clin d’œil direct avec le nom de l’actuelle ville d’Allemagne Hanséatique)…

Didier tente de rechercher l’auteur de l’encre de chine et on lui conseille de rencontrer Harry Tirvala, archiviste, qui immédiatement lui parle de la reconnaissance de l’emprise artistique de Heinz Von Furlau., dont il possédait déjà lui-même quelques œuvres.

Tous les dessins du peintre ont pratiquement tous été réalisés sur du papier imprimé.

Didier décide de pénétrer l’univers du peintre qui intègre un parcours tout sauf banal : né en 1889, ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Berlin, ami de Fernand Léger et d’André Derain, ayant certainement côtoyé Apollinaire, embarqué volontaire pour échapper à des difficultés familiales et amoureuses pour la Papouasie-Nouvelle Guinée en 1912, au titre de peintre officiel de l’Empire Allemand pour l’inventaire de la faune, de la flore comme des rites locaux.
Il sera abandonné par ses collègues dans la jungle, sera récupéré par les Néerlandais, neutres au conflit mondial de la Grande Guerre, qui le remettront aux autorités Allemandes, qui l’affecteront assez vite sur le Chemin des Dames, dont on connaît les périls, douleurs et horreurs…

Il utilise aussi la traversée pour peindre tous les hommes d’équipage sans distinction aucune de hiérarchie.

En poursuivant ses discussions avec Harry Tirvala, Didier apprend que Heinz Von Furlau est revenu aux Nouvelles-Hébrides en 1930, sentant que des éléments compliqués se programmaient en Allemagne…

Von Furlau naviguait en 1912 avec un dénommé Rechtig (dont le nom signifie pourtant « droit ou droiture » en Allemand, en commentaire personnel…), un spécialiste des « races dites inférieures » qui s’acharnait à convertir le maximum d’âmes pour le compte de la mission protestante Rhénane.

Mais il ne s’arrêtait pas là, en anticipation des critères dits « aryens » qui seront mis en exergue vingt-cinq ans plus tard, il disséquait des cadavres Papous dans une clinique installée dans la cale du navire, pour ergoter sur de pseudo-critères permettant de s’assurer de la possibilité d’inculquer une once de sens religieux à ces « sauvages ».

Mais en s’approchant en pirogue du bateau en question, un Papou a surpris Rechtig en ses sinistres expériences et a « hurlé » pour prévenir la berge.

Un combat s’est ensuivi et Von Furlau est resté entre les mains des guerriers Abelams, en prisonnier-monnaie d’échange.

Le peintre a utilisé cette période de captivité pour intelligemment représenter des scènes de brousse et surtout des fusains de visages et de scènes quotidiennes.

Didier, qui avait participé avec Tardi à un ouvrage collectif sur le Chemin des Dames, l’a interrogé sur Von Furlau, et il l’a placé assez vite avec ceux que l’on regroupe sous l’estampille de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité en Français) intégrant notamment Otto Dix et George Grosz dont les œuvres décrivent sans nuance et avec force les gueules cassées de la Grande Guerre et les profiteurs de la même période (j’ai chez moi une lithographie de Grosz qui ne me quitte jamais des yeux, c’est mon alerte sur le sens de la vie et du monde) mais il est depuis complètement passé à la trappe.

Puis Didier, lors d’une nouvelle pérégrination de préparation documentaire et littéraire au centre culturel Jean-Marie Tjibaou de Nouméa, retrouve une encre de chine où l’on voit des soldats Niaoulis enrôlés lors de la guerre de 1914 sur le point d’être fusillés ; serait-ce aussi la marque de Von Furlau ?

Didier rencontre son traducteur pour la version Allemande de son livre indispensable « Meurtres pour Mémoire » qui deviendra « Tod auf Bewährung » pour l’appuyer sur l’analyse exacte de la signification de certains mots d’argot Parisien, et il apprend que Von Furlau a été caché dans la demeure du poète Rainer Maria Rike au moment où ce dernier s’associe à la Commune de Munich sur les traces douloureusement planifiées à Berlin auparavant par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Il restait à Didier à cerner comment une encre de chine du peintre avait pu orner le recueil d’un poète surréaliste Belge et aussi à comprendre pourquoi il était retourné en Océanie dans les années Trente.

Il apprendra que Von Furlau a été professeur associé en une des académies d’art en Belgique et que sa femme Jayla était décédée auparavant en Papouasie…

En fin d’ouvrage, le conservateur d’un Musée dédié à Von Furlau, à Berlin, conteste le retour du peintre dans les années Trente aux Nouvelles Hébrides…

Ce livre s’affiche donc de manière plurielle : il représente un documentaire précieux vous permettant de connaître le peintre Von Furlau, ses engagements militants progressistes et son parcours exceptionnel, il est parsemé de superbes illustrations de Joe G. Pinelli dans l’inspiration de Von Furlau, qui constituent un recueil captivant, et bien évidemment il se caractérise comme un roman noir passionnant dans la lignée des analyses sociétales, des connaissances profondes de personnages inspirés et aux parcours de vie généreux, prenants et mêlés au tragique, à la manière de Daeninckx.

Un livre tout à fait original et délicieux dans la lecture comme dans le feuilletage des dessins, et important historiquement.

Est-ce une fiction, est-ce un roman noir prenant appui sur le réel, à vous de juger et jauger, mais en tous cas ce livre ne vous laissera pas indifférent !

Et je félicite Jocelyne, la dulcinée de Didier, qui lit « Erromango » de Pierre Benoît, dont je parlerai bientôt en ce blog.

Éric

Blog Débredinages

Le Tableau Papou de Port-Vila
de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli
Roman noir mis en couleurs par Heinz Von FurlauCherche Midi Éditeur
18.80€

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑