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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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La Fabrication de l’aube de Jean-François Beauchemin

Attention chef d’œuvre !

De promenade en la Belle Province, pour rejoindre aussi l’un de mes fils, implanté rue Saint-Urbain, sur Montréal, en cet automne de 2016, je me suis rendu en la splendide et « invitante » librairie « Le Port de Tête », avenue du Mont-Royal Est, que je vous recommande, pour retirer des rayons, sur les conseils avisés d’un libraire-lecteur, ce qui ne se fait plus vraiment et je le regrette amèrement, ce roman magnifiant, écrit avec une écriture ciselée et étincelante, pour lequel je vais, amie lectrice et ami lecteur, tenter de vous narrer l’accomplissement.

Je tiens ici-même à saluer aussi, mon ami, Yves, dont le blog toujours excellent « lyvres » constitue une mine impressionnante d’informations et d’analyses aiguisées, pour m’avoir ouvert les portes de cet auteur, en m’offrant l’année passée son roman « Le Jour des corneilles » qui m’a familiarisé avec la langue Québécoise et m’a incité à l’apprendre, puis tenter de la cultiver.

Jean-François a pensé que son parcours sur terre se terminait à l’âge de 44 ans ; sa conscience lui permet de parler avec les personnels soignants, mais il ressent ses forces s’étioler et la souffrance tenace le tenaille, et il se permet simplement de demander de percevoir le ciel, au moins pour une dernière fois…

Jean-François ne placera pas de nom sur la maladie ou la lourde contrainte qui l’a ravagé mais il émerge d’une inconscience lourde et longue et finit par cerner qu’il reste encore parmi les vivants, en souriant au médecin qui l’accueille par ses mots banals mais tellement charmants : « bienvenue de retour avec nous et parmi nous, Monsieur Beauchemin ».

Jean-François, épigone direct de notre auteur, qui ne voulait aucunement se livrer à une autobiographie de vécu rude, mais simplement qui désirait, après cette réalité, « conter l’amour », se décide, à cet instant précis où il sait que sa vie se poursuit malgré l’angoisse qu’elle ne se termine sans s’être installée vraiment, d’écrire pour donner corps et cœur à celles et ceux qu’il aime et qui l’ont entouré, avant et après cet évènement qui aurait pu le ramener en direction du grand voyage…

Il salue une mère aimante, partie quelques années avant la douleur ressentie, cause de la longue hospitalisation de Jean-François, et qui l’a ouvert à la culture, qui a effectué des études sur le tard, après avoir élevé ses enfants, avide qu’elle était de découvertes et qui s’est envolée après avoir déclamé aux médecins qu’elle avait vraiment beaucoup eu de plaisir à partager des moments intenses avec ses enfants.

Il rend grâce, comme on dit au Québec sans mièvrerie, mais au sens pur, à son père qui n’a jamais été homme de proximité ou de relation aisée, mais qui s’adonnait au chant choral et à l’écoute de musique d’orgue, marquant par cette originalité une envie de ressourcement et d’apaisement introspectif.

Il remercie ses frères aux parcours variés, qui de leurs socles culturels ou artistiques à la volonté d’entraide en des lieux complexes de la planète, pour appuyer de leur solidarité celles et ceux en souffrance, font remémorer à l’auteur combien ils lui furent importants pour sa construction et son « enfoncement » dans le royaume de la vraie littérature. L’un de ses frères ne le voyait absolument pas devenir écrivain ; cette analyse se place comme la plus belle récompense de l’auteur qui mesure le chemin parcouru pour pouvoir installer ses mots et crédibiliser sa pensée, aussi par défi pour ce frère aimé et positif, le ramenant sans jugement vers le rationnel.

Il s’incline pour sa sœur, présente pour lui en permanence, et avec laquelle les liens furent toujours très étroits, allant même jusqu’à simuler une forme de féminité de l’auteur, en son enfance, pour mieux s’accaparer en la compréhension de celle qui fut aussi une compagne de jeu et de forte élévation.

Il évoque surtout Manon, son épouse, sa compagne, celle qu’il imaginait près de lui en la période des songes, entre vie et au-delà, celle qui le cerne mieux que tout autre, celle qui l’environne et l’affectionne, celle qui sait quelles réalités surenchérissent en ses fêlures et flamboiements, celle qu’il aime et qui l’aime, tout simplement.

Les plus belles pages, si je peux me livrer à ce palmarès un peu saugrenu et aussi un brin inutile, consacrent les liens qui l’unissent avec ses chiens et notamment avec Clara, qui ne comprend pas pourquoi son maître a été absent si longtemps et qui, quand il revient enfin à la maison, ne lui fait aucunement la fête, mais lui donne un regard signifiant : « pourquoi m’as-tu oubliée, ou où étais tu, bordel ! ».

Le regard de sa chienne était éperdu de douleur et l’auteur sait que chaque fois qu’il quitte sa maison inscrite dans la forêt, sans Clara (sa chienne justement), cette dernière ne peut qu’imaginer un adieu définitif et désespérant…

Alors, il fallait à Jean-François « se fabriquer une nouvelle aube », pour repartir de plus belle en une vie généreuse et tolérante, où l’on n’oubliera jamais de dire à celles et ceux que l’on aime, combien elles et ils demeurent indispensables, et où il soutiendra toujours le regard de sa chienne pour lui adresser un salut fraternel et direct, lui disant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Sans raconter ma vie, je sais que la relation avec quelqu’un que j’aime par-dessus tout peut s’éteindre à tout moment… Ce récit de vie et d’amour, de force et de gaieté, par-delà la noirceur et l’accablement ou la possibilité de mourir, donne de l’influx, de la constance et du courage, en se disant qu’il convient toujours de penser de dire à celles et ceux que l’on aime, que l’on se forge à leurs côtés avec douceur souvent, contrainte parfois et ténacité, et qu’il sera toujours bien temps de penser aux moments forts partagés comme aux affections données quand la porte se refermera, et que seule la force des esprits nous mettra en communication avec elles et eux.

Un livre exceptionnel, écrit sans fioriture, en écriture directe et alerte, poétique et suave, sacralisant ainsi ce que doit être la littérature : savoir conter sans finasserie et parler de l’essentiel en donnant de la saveur aux mots, pour les retourner par l’amour, à celles et ceux qui font ce que nous sommes.

Cette humble chronique est dédiée à ma Maman, partie trop tôt, il y a cinq ans, jour pour jour et qui aurait plus qu’aimé que je lui offre ce livre.

Éric

Blog Débredinages

La Fabrication de l’aube

Jean-François Beauchemin

Nomades Éditions

Littérature du Québec

6.30 Dollars Canadiens, à la librairie « Le Port de Tête », 262 avenue du Mont-Royal Est, à Montréal.

 

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Rue Saint-Urbain de Mordecai Richler

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Où se niche la découverte littéraire ?

Parfois elle nous échappe et le hasard se place aux détours de nos lectures.

Mon troisième fils a passé plusieurs mois au Québec, dans le cadre de la fin de ses études d’ingénieur et il a vécu rue Saint-Urbain, à Montréal, en une co-location, toute Américaine, avec des escaliers en fer forgé qui communiquent entre étages, à la manière des lofts où séjournaient, en s’épiant, les bandes rivales du New-York de West-Side Story…

De retour, pour les fêtes, de La Belle Province, en nos quartiers Lyonnais, il m’a offert un livre justement intitulé Saint-Urbain et écrit par l’un des plus illustres auteurs canadiens de langue anglaise, mais qui a vécu (on l’oublie souvent) à Montréal, comme Léonard Cohen, en la partie anglophone de la mégapole, ce qui prouve que le Québec s’instaure surtout comme un lieu de brassage et de communion.

Mordecai Richler (1931/2001) livre ici un récit de sa jeunesse, en les quartiers juifs de Montréal, en pleine actualité de la deuxième guerre mondiale.

Être adolescent au début des années quarante ne s’avérait pas une sinécure.

On se devait instamment de devenir quelqu’un, pour la fierté familiale, et donc il fallait intégrer l’Université, pour damner le pion aux voisins toujours susceptibles de marquer leur supériorité…

On se devait de prendre soin d’une grand-mère diagnostiquée grabataire et dont la fin de vie approchait, mais qui résistera de la même façon que Michel Serrault dans l’inénarrable et jovial film du regretté Pierre Tchernia « le viager » avec un scénario de René Goscinny, et dont l’impossibilité pour la famille de la placer en maison adaptée (ce serait un abandon coupable) entraînera sa décomposition, puisqu’elle ne vivra que pour l’accompagnement de l’aïeule, sans autre occupation…

On se devait de parler politique et en plein avènement d’Hitler, dont on connaissait l’antisémitisme mais pas encore la mise en œuvre de la solution finale…, et donc on appuyait les partis progressistes et même le communisme, tout en recherchant la possibilité d’y inscrire les traditions cultuelles de la religion juive…

On se devait aussi de participer aux activités permettant l’affectation de fonds à destination de la naissance possible de la terre d’Israël.

On se devait de connaître l’anatomie des filles, car la découverte de « la création du monde », chère à Courbet, se plaçait comme un enjeu manifeste pour qui voulait montrer qu’il grandissait…

On se devait aussi de lutter contre les préjugés.

Les Canadiens Français considéraient les Juifs étaient secrètement riches et les Juifs pensaient que les Canadiens Français étaient « mâcheurs de gomme et faibles d’esprit ».

Et pourtant l’objectif commun des deux communautés se voulait plus élevé : se faire apprécier et reconnaître par les dominateurs du pouvoir, les Wasps (« White Anglo-Saxon Protestants »).

On se devait d’aller jouer au billard et de regarder quelques films d’effeuillage, en des endroits discrets…

On se devait de choisir son commerce de référence et de clairement s’y montrer, et ne pas en changer, pour ainsi être repéré comme client vénéré, qui déclamerait force insanité de contestation pour tous les autres clients de tous les autres commerces…

On se devait de faire le coup de point face à celles et ceux qui s’enorgueillissaient de programmer des plages réservées qui pratiquaient la discrimination anti-juive.

On se devait de sous-louer des chambres pour faire face aux contraintes d’argent, locations mises en place à destination d’artistes, qui se considéraient aisément comme développant un talent magistral qui serait reconnu rapidement.

On se devait de créer de petites revues pour parler du quotidien mais surtout imaginer des fictions définies pour le fuir.

L’auteur ne cache pas son affection pour le dévouement de ses parents, pour leur naïveté sympathique, qui les place souvent dans des situations où leur générosité et leur enthousiasme leur font perdre une part du réel, car ils ne repèrent pas celles et ceux qui abuseraient de leur ouverture.

Il ne camoufle pas non plus les poncifs et insuffisances de traditions tenaces, où l’on aime parader et se comparer plutôt que de laisser libre cours aux fantaisies et aux différences ; il évoque surtout une période troublée où vivre juif représentait un vrai risque, sans savoir qu’en Europe l’anéantissement guettait ou s’organisait.

Le livre est écrit comme un retour à l’enfance, à partir des yeux d’un adolescent vivant le réel en essayant de le sublimer ou d’en sortir, mais il n’hésite pas, avec humour, tendresse et parfois aussi sans concession à décrier les incapacités de remise en cause, les faux-semblants et les pesanteurs de traditions qui empêchent d’avancer comme on le souhaiterait.

Un livre alerte, incisif et très intéressant sur le vécu de la communauté Juive, en pleine guerre, hors d’Europe.

Éric

Blog Débredinages

Rue Saint-Urbain

Mordecai Richler

Bibliothèque Québécoise

Aller sur le site www.livres.bq.com pour aller plus loin, avec cette collection de poche remarquable, très abordable et au catalogue d’auteurs décrivant « des personnages où s’échauffent les esprits, très attachants » et ayant pour toile de fond les couleurs multiples du Québec.

Photo de l’auteur : copyright Radio Canada

Le Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin

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Lectrice et Lecteur, quelle chance ai-je d’avoir comme entremetteur de découverte, mon vénéré ami, Yves, blogueur impénitent et talentueux, que vous pouvez apprécier sur son blog indépassable Lyvres.

Il m’a en effet offert  (merci à lui, comme à son épouse Delphine) un livre magnifique d’un auteur Québécois, que je ne connaissais pas, Jean-François Beauchemin, dont j’entame depuis l’analyse des œuvres complètes, ayant depuis août des liens encore plus particuliers avec La Belle Province, avec mon dernier fils qui y termine ses études, à Montréal, et que je viens de saluer pour les fêtes de l’action de grâce (sorte de journées mixtes entre notre « premier mai » et le thanksgiving Américain).

J’aime le style et particulièrement celui qui se veut différent, incisif, poétique, flamboyant, bref qui s’inscrit dans la petite musique Célinienne, où l’on préfère déclamer que s’exprimer, où l’on désire tonitruer, avec les « tripes sur la table » plutôt que de s’arrêter à raconter simplement une histoire.

Le narrateur s’affiche comme un adolescent, orphelin de mère depuis sa naissance.

On apprendra qu’il répond, comme son père, du nom de Courge, mais cette exclamation n’est affectée que pour les villageois du secteur, puisque Père et Fils vivent en reclus, en extérieur et en pleine forêt, ils n’ont pas d’identité assurée et assumée.

Le jeune vit avec son père, être rustre et difficile, isolé volontaire en forêt, asocial clinquant et qui n’a pu reprendre le chemin de la vie, après la douleur de l’incendie de sa ferme où il perdit ses parents et la mort en couche de sa femme.

Son fils doit lui obéir séance tenante, sinon il sera sévèrement châtié, y compris par l’utilisation de la violence et il devra s’adapter aux conditions de vie extérieure, sans toit et en errance, sinon il lui en coûtera.

Le fils s’isole et retrouve régulièrement le lieu où sa défunte mère a été déposée, ni vraiment une sépulture, ni vraiment un lieu sans référence familiale sacrée et il se confie, par la force des esprits, à celle qu’il n’a pas connue, pour qu’elle lui donne de la force et essaie de l’éclaircir sur le cheminement complexe de son père, taciturne, autarcique, désemparé, hautain, forcément malheureux et le jeune s’interroge pour savoir s’il est ou non aimé !

Le narrateur s’adresse par ellipses aux juges d’un tribunal, car l’on apprendra qu’il se doit d’avouer et de confier son âme, puisqu’il a commis un acte irréparable, même si sa réalité de quasi enfant sauvage doit nécessairement être prise en compte, en son parcours funeste.

Le seul moment de douceur de ce court et intense roman prendra place lorsque le narrateur rencontrera une jeune femme au village, alors qu’il cherche du secours pour son père accidenté en forêt.

Cette jeune femme, il l’a observée avec délicatesse et il ne cessera de l’avoir en représentation inspirée, en tête, ce qui lui permettra de savoir que la vie peut ne pas se résumer à la contrainte, la fatigue, l’obligation de suivre les consignes de son père, sans pouvoir apprécier un quelconque libre arbitre.

Si vous aimez les histoires qui se terminent bien, en un naturalisme de bon aloi, passez votre chemin, ce roman décrit le réel dans toute son acception cruelle et positionne les inhumanités ; il parle des incommunicabilités et de leurs désespérances qui conduisent vers les néants, terreurs et qui froidement peuvent déboucher sur des actes insensés.

Mais ce livre vaut votre détour de lecture car s’il est sans concession, il garde un fond d’optimisme car la justice peut se placer sur les chemins de la transcendance et parce que l’auteur plaide pour une écoute universelle de la différence, pour que nos relations sociales ne fuient pas le regard de celles et ceux qui errent et se sentent oubliés, il suggère que l’on tende la main et pas que l’on tombe dans les jugements de valeur péremptoires pour jauger les autres avec le sentiment de notre supposée supériorité acquise.

Ce livre est surtout un morceau de bravoure du style, avec un Québécois inspiré en langue, et des formules saisissantes, émouvantes, romantiques et délicates.

Malgré les terreurs et les abominations, le narrateur s’exprime posément, avec naturel et tonicité.

Je vous en livre quelques bribes éparses, mais fortement enjouées et qualitatives, messages du narrateur fils au lecteur, parlant de son père: « malgré qu’il fût gorgé d’entendement… Père goûtait une existence coite… ; ses jambes étaient équivalentes de cuissots de rossinant par musclure…, il restait souvent la lippe close,  il ronflait par accalmettes… et me faisait avaler à du tord bedain en m’extrayant du roupil dès l’aube… ».

On croirait lire du Rabelais !

Un livre remarquable par sa densité, sa concision et son écriture qui montre que le Québécois est d’abord une vraie langue et pas qu’un ersatz de francophonie.

Un vrai coup de cœur personnel !

Éric

Blog Débredinages

Le Jour des corneilles

Jean-François Beauchemin

Libretto

Et je reviendrai souvent, pour parler de cet auteur, en ce blog !

Photo du port de Montréal, avec les couleurs automnales, copyright personnel

 

 

 

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