Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

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