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Le diable dans la bouteille de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture concernant le troisième tome des œuvres complètes de Stevenson, de la bibliothèque de la Pléiade, qui intègre toutes les pépites qu’il a écrites, en sa fin de vie de Pacifique Sud, auprès des populations Samoanes qui le considéreront toujours comme leur allié et leur appui.

Stevenson se permettra de transmettre à des journaux anglais sa vision du colonialisme Victorien, apportera sa contribution pour que les populations locales s’autodéterminent et disposent d’elles-mêmes, avec des couplets acérés sur l’insupportable dogme établi sur la primauté des principes « civilisateurs » Européens ou sur la non capacité des gouverneurs Britanniques à reconnaître la profondeur des cultures autochtones…

Au sein d’un recueil joliment appelé Veillées des îles s’insère une nouvelle très Stevensonienne, avec une narration onirique, fantastique, mais aussi très profonde sur la perversité des âmes et consciences, enchaînant une déclamation sur la nécessité de conserver en permanence son libre arbitre et la maîtrise de son destin, réalités qui n’apparaissent jamais simples puisque la vie est aussi faite de compromis, compromissions, fuites, erreurs, accommodements à nos fêlures et capitulations récurrentes aux autorités…

Cette nouvelle s’appelle Le diable dans la bouteille.

Sur l’île d’Hawaï, vit Keawe, sans autre chose que de modestes sous en poche et des perspectives d’avenir difficiles à cerner…

Il rencontre sur les hauteurs de l’île, un homme résidant dans une maison cossue, quasiment un palais, et ce dernier l’apostrophant, Keawe reconnaît qu’il aimerait bien vivre en un endroit de cette nature.

L’homme lui précise qu’il peut lui vendre une bouteille magique qui lui permettra de réaliser tous ses vœux, mais il lui faudra céder la bouteille avant sa fin de vie, car sinon il périrait en enfer et y brûlerait pour l’éternité… ; il ne pourra, de plus, jamais revendre la bouteille pour un prix supérieur ou égal au prix de son achat initial, sinon la bouteille restera collée à son propriétaire sans pouvoir le quitter, le menaçant des terreurs du Diable…

Keawe consent à acheter la bouteille cinquante dollars, mais en quittant l’homme et sa riche demeure, il vérifie, en laissant la bouteille par terre, en de multiples endroits, qu’elle est bien en capacité de rejoindre sa poche de veston, instamment, sans autre intervention…

Mais Keawe ne veut pas s’en laisser compter et finit par vendre la bouteille à un antiquaire, intéressé par son verre rare, pour le prix de soixante dollars, empochant par là-même une plus – value par rapport à son achat initial, puis, regagnant le bateau où il travaillait, il se rend compte que la bouteille est arrivée avant lui, en sa cabine, en son coffre…

Keawe analyse alors les pouvoirs magiques et magnifiés de la bouteille et décide de se faire construire une belle maison, et d’y demeurer en profitant de la vie, même si son nom « Bright House » pourrait symboliser des flammes potentielles moins attirantes que les paysages d’Hawaï…

Il rencontre une jeune femme Kokua et leur amour sacralise la joie et le bonheur de douceurs communes, comme du plaisir de vivre en un lieu à eux, ravissant et digne des Princes.

Mais Keawe est rongé par la détresse, car il ne peut pas ne pas songer à la nécessité de se séparer de la bouteille et du coup il devient taciturne et tendu et l’œil du Diablotin dans la bouteille semble le narguer.

Il livre le secret de la bouteille à Kokua qui imagine la possibilité de l’acquérir pour elle-même, en faisant croire à Keawe qu’elle a trouvé un autre acheteur…

Keawe, qui reprend sens à sa vie, repère aisément que Kokua ne sourit plus, et ne se positionne qu’en déchirure, et il comprend qu’elle s’est sacrifiée pour lui, par amour.

Je ne vais, bien évidemment pas, vous raconter la fin de cette histoire, mais je ne voudrais pas que vous la considériez seulement comme un conte un peu simpliste, car elle renferme une vraie et forte parabole sur les natures humaines :

  • La possession exprime t-elle la quintessence du bonheur ? Si pour Stevenson, comme pour vous et moi, il est évident qu’il convient d’avoir un minimum pour la décence de nos existences, il pourfend tous les excès, les apparences, les signes extérieurs de richesse…
  • La magie permet de créer des illusions, des manipulations, des perversités ; elle doit rester un émerveillement, pour Stevenson, et ne pas ouvrir des boîtes de Pandore, car la vie peut être faire de hasard et de décalages, mais elle ne repose pas sur des chimères, ou sinon le socle des fondations deviendra bien friable…
  • L’amitié et la concorde avec son prochain obligent à dire le vrai, tout le vrai, et de ne rien cacher des vices enfouis dans une communication, car sinon le pacte du sensible, du fraternel et du solidaire s’évanouit. Aujourd’hui tous les commerciaux ne disent pas tout et maquillent les réalités complètes pour séduire le chaland. Stevenson accepte les omissions et les mensonges, car la vie est aussi faite de contradictions et tout ne peut être dit, mais il n’accepte pas que leurs utilisations soient faites pour de vils enrichissements financiers ou pour créer des détresses volontairement, en faisant fi des moralités et des humanités. On peut se tromper ou tromper, mais on ne doit pas tromper pour s’enrichir aux dépends d’autrui…

Cette nouvelle se place comme une source bienfaisante, car elle donne envie de voyager, de vagabonder, de rencontrer son prochain éloigné culturellement, en le respectant, en acceptant un dialogue consommé égalitaire, en ne recherchant aucun autre profit que le plaisir du débat commun sans matérialisme, sans faux-semblant, sans factice ou circonstancielle pseudo-amitié. La vraie amitié est inébranlable et désintéressée.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le diable dans la bouteille

Robert-Louis Stevenson

Nouvelle intégrée dans le recueil Veillées des îles – Derniers romans édité par la bibliothèque de la Pléiade (références complètes citées dans ma précédente chronique).

Photo de Stevenson et de sa famille, avec ses amis Samoans, copyright Culture Club et Financial Times

Le creux de la vague de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, de retour de vacances estivales, j’ai l’immense plaisir de vous proposer, comme première chronique de « rentrée », mon enivrement en les derniers romans de Stevenson, que la bibliothèque de La Pléiade permet maintenant de connaître, avec un appareil critique érudit et pédagogique, et que j’ai lus, avec enthousiasme, entre Bretagne et Méditerranée.

Certes, je vous le confie une nouvelle fois, je ne suis pas totalement objectif, car je voue une vénération pour Stevenson, qui fut une de mes révélations littéraires adolescentes, et dont la courte vie, de quarante quatre ans, s’est toujours calibrée en engagements porteurs, en intégrant la psychanalyse en ses personnages, en variant les genres, en défendant toujours les idéaux d’une Ecosse autonome, en devenant un farouche partisan de l’indépendance des Samoa comme des territoires du Pacifique Sud, pourfendant le colonialisme Britannique triomphant Victorien.

Il est enterré aux Samoa, et je me suis toujours dit que j’irais le saluer et m’incliner sur sa tombe, un jour, comme quand j’ai arpenté ses souvenirs sur Edimbourg, en suivant ses pas, en 2013.

Ce livre, Le creux de la vague, est un roman de déchirures, et pourtant où apparaissent à foisons le besoin de rachat, la nécessité de plénitudes, le combat permanent entre forces du mal et de tension avec la volonté de rester honnête, en des esprits torturés qui ne se sentent jamais en phase avec les lois et règlements, qui jettent un regard pessimiste sur leurs passés et qui attendent, sans y croire vraiment, la délivrance par la chance ou la mort…

Tout commence à Tahiti où trois compagnons, qui ne forment ni une amitié, ni une communauté, traversent une épidémie ravageuse (tout ressort avec nos réalités rudes ne serait que fortuite) et sentent leur fin approcher : l’un Capitaine de navire, ainsi nommé, reconnaît avoir mal gouverné sa dernière affectation par armateur et avoir laissé tomber en chavirage son équipage et ses passagers ; l’autre, Herrick, ancien employé et étudiant sur Oxford a quitté sa famille pour tenter de conquérir la fortune et, comme il n’a jamais abouti, rumine ses déceptions et déclame, en délectation morose, qu’il n’est qu’un raté avéré ; et le dernier, Huish, qui n’hésiterait pas à recourir à la violence, a toujours fait partie des coups louches et n’imagine pas une vie sans continuer combines et lâchetés…

Pour éviter un emprisonnement sur Papeete, car leurs méfaits ou larcins semblent avoir été identifiés, il leur est proposé par le Consul de France, d’accepter de partir avec un bateau affrété, dont l’équipage directionnel a succombé à la maladie, dont l’embarcation peut encore être infectée, avec un équipage de marins Canaques, que le Trio, comme le Consul, assimilent à de la main d’œuvre négligeable et au caractère sauvage tribal…

Le capitaine accepte de prendre en main le navire et imagine assez fortement mettre le cap pour le Pérou pour vendre son équipage et faire du commerce illicite.

Huish est partant et Herrick s’estime dépassé, ne veut pas s’embarquer en cette voie, mais ne rechigne pas de s’y rendre cependant, faute d’autre possibilité…

Le Capitaine et Huish s’enivrent de caisses de champagne présentes à foison dans la cargaison et se désintéressent de la navigation et de l’équipage ; seul Herrick, reconnu comme le Bon Blanc, essaie de maintenir le cap et de partager les vivres avec tous les hommes du navire.

Par total hasard ils atteignent une île non répertoriée et analysent vite qu’elle est habitée et qu’elle renferme certainement des possibilités pour « se refaire », comme on dit, sans vergogne, en langage de piraterie.

Le « responsable » de cette île, Attwater, vit en autarcie, et les rares personnes qui forment communauté avec lui, et qui ont échappé à l’épidémie, se placent sous son commandement absolu, lui font don total de leurs âmes et corps ; on apprend vite que l’île regorge de perles de corail, que la richesse commerciale de toutes les pêches accumulées lui donne une apparence émérite de trésor flottant.

Le Capitaine et Huish imaginent rapidement conquérir l’île et se l’approprier ; Herrick est partagé entre son âme affolée qui lui rappelle de ne pas utiliser violence et trahison et son envie d’avoir enfin les moyens de dire à ses proches en Grande-Bretagne qu’il a réussi, et auxquels il enverrait un premier mandat…

Ce roman court et très ciselé développe six idées, très souvent reprises et magnifiées par Stevenson, et qui lui donnent une aura d’auteur engagé et visionnaire :

  • le combat inhérent à chacune et chacun d’entre nous, entre notre part de Docteur Jekyll et celle de M. Hyde, l’un de ses romans les connus, où s’entrechoquent, en nos consciences, la décision de rester fidèle en amitié, quelles que soient les déceptions possibles et passagères de ces relations, et celle de vivre de manière opportuniste, en traçant sa voie, sans se considérer en liaison avec qui que ce soit ; pour ce qui me concerne, fidèle à Stevenson, je ne dénigrerai jamais une amitié, surtout quand l’ami se trouve en tension…
  • la nécessité d’accomplir son destin en le partageant solidairement avec celles et ceux qui ont contribué à le mettre en scène, ou en s’accaparant tous les mérites, en s’affectant la part léonine : Herrick incarnerait la vertu du rachat et la résilience et Huish porterait l’absence d’état d’âme, et l’humain classique, qui oscille entre les deux réalités, prendrait la voie du Capitaine…
  • la reconnaissance que l’on peut s’enrichir des différences de l’autre et qu’il n’existe pas de vérité unique ou de domination et ici, Stevenson, plaide pour la concorde et un humanisme authentique.
  • la décision de s’assumer, par delà ses propres limites , ou de ne retenir que les bons côtés de soi-même, en oubliant ce que l’on réalise de néfaste, même par non volonté ; en ce sens Stevenson utilise le recours psychiatrique en imposant un message sur la nécessité de se regarder en face, et ne pas se représenter qu’avec un seul message positif et fluide, avec toujours la bonne face…
  • la volonté de pourfendre tous les colonialismes et il écrivait en 1894… Il fut longtemps un précurseur et il a souvent été moqué par sa facilité à reconnaître tout homme en égal…
  • la capacité à écrire une histoire où l’on ne sait pas où l’on va et où l’on arrivera, considérant que la vie est toujours faite d’incertitudes, de choix souvent ratés et de compromissions plus ou moins viles, mais en conservant intacte la volonté d’espérance et d’amélioration humaniste…

Un livre à lire en cette rentrée où l’individuel prime sur le collectif, où les humanités paraissent oubliées en un nationalisme de pacotille, et où la fidélité aux amitiés s’arrête aux opportunismes économiques, par l’omniprésence d’un argent qui ne veut jamais avoir d’odeur…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le creux de la vague

Robert-Louis Stevenson

Traduction de Marie-Anne de Kisch

Stevenson : Veillées des îles, derniers romans, œuvres, tome III de la Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard

Edition publiée sous la direction de Charles Ballarin et Marc Porée, avec la collaboration de Laurent Bury, Mathieu Duplay et Marie-Anne de Kisch

Pablo Neruda – J’avoue que j’ai vécu -Jeunesse

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je le sais, je ne serais pas objectif, puisque je vais vous parler d’un de mes auteurs de référence, un poète du XXème siècle qui m’a toujours accompagné et dont j’ai suivi la trace, au sens physique direct du terme, Pablo Neruda, qui fut aussi Prix Nobel de Littérature.

Je ne vais pas parler précisément de sa « poétique », en cette humble chronique, puisqu’il s’agit d’évoquer un opus de Pablo Neruda, paru après sa mort, quelques jours seulement après le funeste coup d’Etat de Pinochet, en septembre 1973, sachant que la junte avait réfuté toute funérailles officielles qui auraient entraîné une manifestation de masse, en soutien aux libertés publiques, et qui furent, par obligation militaire dictatoriale, reportées au début des années quatre vingt dix, au retour de la démocratie, pour qu’enfin Pablo puisse avoir une sépulture digne de ce nom, face au Pacifique, juste à proximité de sa demeure d’Isla Negra (photo ci-dessous), au Chili central.

Cela m’a toujours profondément attristé de savoir que cet artiste, accompli et observateur engagé politique avisé, avait quitté la terre avec son pays soumis à l’effroi et au suicide d’Allende dans La Moneda.

En 2008, je me suis rendu au Chili, pour pouvoir atteindre un de mes rêves d’enfance : visiter l’Ile de Pâques.

Cette île magnifiée par le secret et le mythe de ses moais est située à équidistance, dans le Pacifique Sud, de la Polynésie Française et des Côtes Chiliennes, à 3600 km de chaque limite.

Nous sommes restés, les miens et moi, une semaine sur place, dans l’île, logés chez l’habitant, comme il se doit, au plus près des Rapa Nui, et, en amont et en aval de notre retour en France, via le Chili, j’avais obtenu, sans trop d’insistance et je les en remercie, des miens, la possibilité d’aller sur les traces de Neruda, à Santiago, à Valparaiso et à Isla Negra.

Santiago du Chili fut la ville du Neruda étudiant et apprenti poète, vivant de bohème et de sensations, de rencontres inédites, comme celle d’un proche du Ministre des Affaires étrangères qui lui permit d’être consul en Birmanie, alors protectorat Britannique, et de démarrer ainsi, par la force des hasards, une carrière de diplomate, qui l’amena ensuite sur Madrid, en pleine palpitation rude et sanglante de la guerre civile, qui lui fit rencontrer Garcia Lorca, avant son exécution par les factieux Franquistes, relation nouée fondatrice pour son œuvre, son style et ses engagements.

Valparaiso, où Neruda s’installa sur les collines, avec sa villa complètement déjantée et folle résolue, sur plusieurs étages (photo ci-dessous), où l’on a à peine la possibilité de se faufiler, qui permet de dominer la Cité colorée, qui s’attache à s’organiser comme un cabinet de curiosités avec des collections de toutes sortes et comme un lieu de travail et de méditation créative.

Valparaiso est une ville mythique, que j’ai eu le bonheur de découvrir, non seulement en parcourant La Sebastiana, la villa de Neruda, mais aussi en me perdant dans ses collines aux murs et maisons peints de couleurs chatoyantes, aux odeurs mélangées du port au trafic maritime considérable et de douceurs délicates de mets incomparables avec poissons à la chair étonnante (mahi-mahi ou pissi), à la présence de son ascenseur hors d’âge, cœur palpitant de la Cité, avec la présence des lions de mer et de pélicans gris qui se laissent bercer par les flots ou l’air marin et se dorent au soleil, en toute plénitude tranquille.

Et Neruda termina sa vie à Isla Negra, au Chili Central, en bord de Pacifique, à environ 100 km au sud de Valparaiso.

Cette demeure est exceptionnelle, elle ressemble tellement à Pablo (photo ci-dessous) : elle renferme des collections de l’entomologiste distingué qu’il était, correspond à un cabinet d’art pavoisant où s’entremêlent des estampes, des esquisses, des œuvres, des dessins achetés et dénichés ci et là, des photographies de ses inspirateurs, et notamment du remarquable poète Walt Whitman, injustement méconnu, et dont je reparlerai bientôt, ici même en ce blog, des objets de ses voyages et promenades et des clichés d’oiseaux, à satiété et profusion.

« Ahora voy a contarles alguna historia de pajaros », « Maintenant je vais vous raconter une histoire d’oiseaux… », qu’ai-je eu plaisir à lire cette phrase répétée, et qui m’embarquait vers Parral, et sa grande pluie australe du Pôle sud, qui tombe comme une cataracte…

Neruda voulait surtout retrouver la proximité avec son enfance, aux abords du Chili Austral, déjà baignée par les courants Antarctiques, en cette côte sauvage, imprévisible et déchiquetée d’Isla Negra.

Le livre de Neruda, dont j’ai le plaisir de vous parler, en cette chronique du jour, va de sa naissance à son installation comme diplomate, à Rangoon, et couvre 25 ans à peine.

Il se lit comme sa poésie, à pleine voix, à voix haute, avec des phrases qui sonnent (il faut « gueuler » ses phrases à la manière de Flaubert), qui résonnent et raisonnent, et il associe, en un syncrétisme assumé, des moments de douleurs, de craintes, de peurs, d’émotions à un humour percutant et toujours salvateur.

Neruda a perdu sa Maman en sa première année de vie et il ne l’a jamais connue, mais sa belle-mère l’a choyé et ne s’est jamais comporté comme une marâtre, mais bien comme une Maman réelle et tendre, totalement de substitution, auquel il a toujours rendu fort hommage.

Pablo a vécu dans des terres rudes, balayées par les bourrasques et la pluie incessante, en ces terres de mineurs et de convois ferroviaires de fret où son père était chargé de l’entreposage du ballast, un homme prévenant malgré son côté taiseux, parfois froid et sévère.

Pablo a apprécié la mixité sociale et métissée de son enfance, où des immigrants basques français, voulant échapper à l’enrôlement militaire des trois années obligées françaises ou espagnoles et au trafic de contrebande chanté par Loti dans Ramuncho, des immigrants allemands en quête de nouvelle donne commerciale, des araucans (peuples premiers descendant des précolombiens) vivaient en harmonie, dans le travail et le respect, dans l’ouverture relationnelle et la perception d’une première décennie de vingtième siècle porteuse, loin d’une Europe qui se déchirait entre colonies et gestion des alliances avant la saignée des tranchées.

Pablo aimait par-dessus tout se rendre sur la côte Pacifique, pendant les vacances, pour aller voir les pêcheurs, prendre une barque, sentir les odeurs de poisson et de marée, se promener sur la jetée, lire et rêver.

Pablo participait aux travaux des champs et notamment au battage des grains de céréales et il prenait un cheval pour s’enfoncer dans les forêts assez hostiles, pour faire halte à tout venant, en une maison tenue, une fois, pour son souvenir mémorable, par des Françaises, qui l’accueillirent avec passion quand Pablo leur récita des vers de Baudelaire.

Pablo était bon élève et fut mûr pour aller à Santiago et faire des études, pour devenir journaliste ou un « Monsieur de qualité » selon les attentes paternelles, mais Pablo sut qu’il voulait devenir écrivain, poète et surtout être « célèbre », ce qui pour un jeune homme de 20 ans peut apparaître comme le comble de la fatuité et de la désinvolture, mais qu’il revendiquait, avec les soucis de redistribuer ce qu’il gagnerait, pour un partage auprès des siens, de ceux qui travaillaient notamment durement et chichement en son Chili Austral.

Pagnol, qui n’avait que quelques années de plus que Neruda, avait toujours dit qu’il voulait devenir « riche », et qu’il le serait, et Neruda avait toujours dit qu’il conquerrait la célébrité et il l’atteindra…

Le jeune homme qui va faire ses armes de diplomate n’a connu que des amours de passage et sans passion, il n’a pas encore de conviction politique acérée, si ce n’est qu’il se veut patriote et indépendantiste Chilien, réfutant toute forme de conquête d’autre Etat sur les territoires de ce pays tout en longueur entre Pacifique et Cordillère des Andes, et qu’il n’imagine pas une vie sans société juste et partagée, redistributrice.

En ses germes on retrouve déjà ses élans poétiques pour une vie émancipée, pleinement assumée et déployée, toujours soucieuse du plus fragile, et où l’amour et la contemplation du beau transcendent tous les instants.

Ce livre se lit avec une pure jouvence, il peut être qualifié de nectar, tant il est délicat et délicieux, avec sa narration des insectes observés (et collectionnés), sa connaissance encyclopédique des arbres et des fougères, sa capacité à faire ressentir dans les rencontres la nécessité de l’entraide, de la concorde et  surtout de la sublimation du collectif, propice à toutes les conquêtes.

Il fait du bien, il émeut et il caractérise les talents d’un écrivain et poète indépassable.

Je me suis incliné sur sa tombe à Isla Negra, et je sais que Pablo est toujours près de moi, par la force des esprits, et cela apaise.

Lisez et relisez Neruda !

 

Eric

Blog Débredinages

 

J’avoue que j’ai vécu – Jeunesse

Confieso que he vivido

Juventud

Pablo Neruda

Folio Bilingue

De gauche à droite et de bas en haut : Tombe de Pablo Neruda et de son épouse à Isla Negra, Villa de Neruda (intérieur) à Isla Negra et Villa de Neruda, dite La Sebastiane, à Valpareiso.

Photos Fondation Pablo Neruda Chili en copyright

Roald Amundsen : De l’Atlantique au Pacifique par les glaces de l’Arctique

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, c’est avec un plaisir vibrant que je vais tenter de vous parler d’un de mes héros : le Norvégien Roald Amundsen.

Je m’étais rendu à Oslo, en 2015, pour aller visiter le musée qui est consacré au bateau qui l’a transporté, avec son équipage, en Antarctique (cf photo en fin de chronique, copyright wikipedia), et lui a permis d’être le premier à atteindre le pôle sud magnétique, en 1911, alors que le capitaine Scott, avec un pavillon Britannique, se plaçait aussi avec le même enjeu de conquête, au même moment.

Amundsen arrivera le premier et Scott ne survivra pas à l’aventure. Cette course à la fois déraisonnée et fantastique m’a toujours fasciné.

J’avais aussi lu de nombreux écrits sur sa volonté de sauver l’expédition de Nobile, en perdition avec le survol de l’Arctique en dirigeable, en 1928, et qui verra Amundsen trouver la mort en tentant de porter secours à son Ami, et ce dernier, qui eut une longue vie, et qui en réchappa, lui témoignera une reconnaissance permanente pour ce don de lui-même…

Le livre récemment réédité par les éditions Arthaud, nom forcément évocateur pour les inspirations, les découvertes et la navigation (salut à Florence, disparue tragiquement) recense un journal de bord, écrit par Amundsen, et désireux de réaliser la liaison entre Atlantique et Pacifique, par les terres Arctiques.

Amundsen n’en est seulement qu’au début de sa carrière en cette aurore de vingtième siècle, il vient de terminer des études scientifiques poussées, technologiques et médicales (à la demande de sa Mère, pour cette dernière partie), à l’Université de Hambourg, et il a décidé d’acheter un petit bateau solide et adaptable au gros temps, qu’il nomme La Gjoa.

Il met en place un petit équipage de marins habitués aux expéditions en terres de glace, qu’il recrute sur les conseils de son maître navigateur, le grand Nansen ; il s’assure que les membres de son expédition savent prendre des relevés, savent utiliser tous les moyens de navigation, même les plus rustiques ou artisanaux, et se repérer aux astres, cieux et étoiles, et il n’oublie pas d’avoir aussi avec lui un cuisinier-chasseur hors pair, car il ne peut y avoir de dynamique conquérante sans moments de partage et de convivialité.

Depuis la nuit des temps les navigateurs Européens cherchaient à découvrir le passage dit du Nord-Ouest qui devait permettre de joindre l’Europe à l’Asie, en passant par les terres Arctiques du Nord Canadien.

Personne n’y était parvenu. Amundsen réalisera cet exploit mais cela lui mit plus de deux ans, car les glaces solides et tenaces ne permettent pas la navigation en permanence et il faut s’armer de patience et accepter des hivernages récurrents.

Amundsen mit le cap de Christiania (l’ancien nom d’Oslo dédié au prénom du Roi de Suède qui avait pavillon sur la Norvège pendant des lustres historiquement…) pour se rendre ensuite au Groenland et voguer ensuite en direction de l’idéal à atteindre.

Un échouage sécuritaire obligea, après passage du détroit de Lancastre, à un hivernage complet, en un lieu qui fut appelé, pour la circonstance, Port Gjoa.

Comme la nécessité de stationner dure un temps certain, l’équipage décide de se rendre sur le Pôle magnétique, en affrontant des températures extrêmes, en appréciant les splendeurs de l’été Arctique et en devant redoubler de vigilance face à des moustiques spécifiques présents en ces contrées, appréciant particulièrement le sang humain, plutôt rare…, et pouvant provoquer des démangeaisons et piqûres difficilement soutenables.

Un appareillage permet de rejoindre la baie d’Hudson et une arrivée à la terre Crozier, qui est explorée de fond en comble, et dont certains territoires sont dédiés au Roi de Norvège Haakon VII.

L’équipage finit par atteindre le détroit de Béring, mythique lieu que l’on observe sur un planisphère, en se remémorant nos lectures des romans de Melville, avant d’être obligé par un nouvel hivernage en Alaska septentrional, qu’Amundsen utilisera pour des randonnées scientifiques et d’amélioration du champ des connaissances jusqu’à Fort Yukon.

L’arrivée à Home, sur l’Alaska du Pacifique, ne sera pas une partie de plaisir et demandera d’accepter de vivre avec la météorologie plus qu’incertaine, de considérer que parfois, et même souvent, il faille revenir sur ses pas ou sur ses flots, et s’armer d’une patience et d’une vigilance accrue insoupçonnée.

Ce livre se lit comme le récit d’une véritable épopée vécue et comme un livre d’aventures totalement en cohérence avec les merveilles de Jules Verne, que je relis à satiété, vous le savez.

J’ai notamment apprécié :

  • Les rencontres incessantes avec les Inuits et les Esquimaux – mais vous me préférerez prendre le terme d’Inuit car le vocable Esquimau voulant dire « homme de glace » peut revêtir une péjorativité – qui ne sont jamais des moments d’affrontement, mais au contraire, des périodes de concorde, de connaissance mutuelle, d’entraide ; l’équipage apprendra beaucoup sur les conditions d’habillement en période hivernale de moins soixante degrés, où les peaux d’animaux se repèrent beaucoup plus adaptées que les manteaux les plus chauds de mode Européenne, et où la connaissance des pistes de chasse et des endroits de pêche leur a assuré des subsistances relativement acceptables.
  • Les connaissances de Ristvedt, mécanicien et météorologiste, capable de poser en toutes circonstances et sur tous les terrains ou tous les flots ses instruments pour effectuer des relevés saisissants en précisions, m’ont fortement impressionné. Et comme il devait établir ces relevés plusieurs fois en journée et en nuit, il a peu dormi en trois ans…
  • Les capacités inventives de Lindström, le cuisinier, qui agrémente les prises de pêches de poissons inconnus, les arrivées d’oiseaux dont le caractère comestible n’est pas assuré et surtout l’accommodement de la graisse et de la chair de phoque à toutes les nuances de palais plus ou moins exigeantes.
  • La force indomptable qui anime l’équipage, certain de son but, fidèle à sa volonté de patience et d’attente, sachant se laisser guider par la nature et appréciant la contempler, en la respectant en toutes ses dimensions, et qui ne se réalise jamais comme une conquête exploratoire avec son apport de gloire parfois surdimensionnée mais comme une reconnaissance de la modestie nécessaire face aux événements et aux éléments, avec la perception que si l’on rencontre d’autres humains, ils seront toujours des semblables inspirants, de partage et communion, jamais à observer avec arrogance ou condescendance, avec le mythe saugrenu du civilisé face au sauvage.

Respect total, donc, pour Roald Amundsen ; je vous invite vraiment à découvrir cet opus qualitatif, ingénieux, condensé de vies et d’apprentissages, culte de la modestie et de la patience raisonnée, et écologiste en amont du terme, par la compréhension que la nature décide et que l’homme s’y adapte, en ne cherchant nullement à la provoquer ou à se jouer d’elle, par mauvais orgueil.

 

Eric

Blog Débredinages

 

De l’Atlantique au Pacifique par les glaces de l’Arctique

Roald Amundsen

Arthaud Poche

Les caïds de Mario Vargas Llosa

Belle initiative, mise en œuvre par la collection Folio, de rééditer, en version bilingue, six nouvelles publiées pour la première fois à la fin des années cinquante, quand notre futur Prix Nobel de Littérature s’adonnait à la plume, à vingt ans à peine…, en ses terres et racines Péruviennes.

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme conteur, avide de faire découvrir des histoires, mais il sait magnifier ses personnages en les intégrant dans un réel sociétal, toujours proche du vécu et de l’histoire du Pérou, alternant enthousiasmes, fougues et violence indicible.

La première nouvelle qui donne son titre éponyme au recueil, Les caïds, évoque, certainement calquée sur une perception et un ressenti autobiographiés de l’auteur, la difficulté de la relation existante entre étudiants et administration scolaire, avec la primauté donnée à un mandarinat hors d’âge qui réfute toute discussion, qui suggère des soumissions autoritaires et qui développe des contraintes qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la sphère d’étude de toute personne qui se permettra la plus minimale des contestations.

Surtout si cette contestation est justifiée par une volonté d’équité et de concorde, la mise en retrait sera implacable.

La difficulté qui s’organisera chez les étudiants, pour conserver la solidarité de leur combat, en évitant toute velléité permettant à l’administration de diviser les jeunes et de couper court à leurs débats, s’exprime en toute sa réalité ; les tensions humaines vécues touchent souvent à la souffrance des âmes.

La nouvelle Le défi pénètre nos sens et s’organise comme un combat permanent et incessant entre la volonté personnelle de conserver sa dignité et sa hauteur, face aux tentations de reculer ou d’accepter si ce n’est les compromissions, tout du moins une marge d’acceptabilité de celle ou de celui dont on considère que le comportement se caractérise par l’indécence ou l’insuffisance…

La fin de l’histoire associe cruauté, crudité mais aussi respect face à celle et celui qui ne sombrera jamais dans l’acceptation de sa destruction humaine, car comme le disait Michel Foucault « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous »…

La troisième nouvelle Le frère cadet se positionne sur les archétypes d’une Amérique du Sud toujours enferrée dans le droit d’aînesse et où le chemin est tracé par une relation systématisée ou « privilégiante » entre Fils aîné et Paternel.

Quand les codes évolueront, grâce notamment à l’appui d’un frère cadet, pour secourir son aîné, en situation d’extrême urgence, on attend que les choses s’organisent différemment en les rapports familiaux, mais entre la pesanteur suspendue et la réalité d’un instant, les résultantes ne se placeront pas toujours dans le progressisme…

La quatrième nouvelle, Un dimanche, se structure sur la même lignée et se déroule en l’immensité du Pacifique, face à la magnifique baie et des falaises grises de Miraflorès, aux surfeurs intrépides, que je vous recommande de visiter un jour, en dégustant un « cebiche » (poisson cru mariné au citron vert et aux herbes).

En les ressorts aventureux du texte, les liens solidaires et familiaux de fratrie sont bien mis à mal par le sentiment de supériorité de certains,  enfouis en des traditions fortement pénalisantes pour les essors des responsabilités ou des créativités individuelles.

La cinquième nouvelle, Un visiteur, prend appui sur les violences intestines existantes au Pérou où les gens du Pacifique se considèrent supérieurs intellectuellement aux gens des volcans (secteur d’Arequipa d’où l’auteur est originaire), qui se considèrent eux-mêmes en supériorité des personnes qui vivent aux abords des montagnes, proches des sites Incas.

Les Indiens de Cusco sont invités à accomplir de basses besognes, et l’on imagine que leur potentielle crédulité les façonnera à la convenance de leurs dirigeants… et quand une expédition punitive est mise en œuvre, l’on repérera que celles et ceux que l’on avait manipulées et manipulés peuvent se résigner, mais que cette résignation donnera des germes à la férocité.

Quand Le sinistre « Sentier Lumineux » éclusera, de sa terreur aveugle, le Pérou, pendant les années quatre-vingt, on objectera la non compréhension d’une telle déferlante négative en un pays paisible… mais ce serait oublier que les rigidités et séparations des relations, proches des castes, avaient instauré géographiquement des humiliations et des injustices récurrentes.

Loin de moi la volonté d’accorder l’once d’une légitimité à ces pseudo marxistes maoïstes, surtout portés par leur violence mafieuse, mais les responsables politiques du Pérou, alertés notamment par Vargas Llosa qui s’était lancé un temps dans la vie partisane et pour les élections présidentielles, ont dû cerner qu’il fallait abolir des traditions insupportables qui mettaient à mal le vivre ensemble ; et le combat n’est pas fini…

La dernière nouvelle, L’Aïeul, évoque l’absence et la rupture, de manière nette, ciselée, précise, sans fioriture et démontre que pour tenter une réconciliation, il faut un chemin volontaire accepté et une capacité d’élévation ou de sensibilité, hors-norme, mais quand il est trouvé, il nous fait grandir fortement et construit une force de caractère.

Lisez ce livre, que vous vouliez vous plonger dans le rédactionnel initial en espagnol du Pérou ou que vous le parcouriez avec la force tragique rendue parfaitement par la traduction, et vous vivrez un moment intense de profondeur, d’émotion et de fugue vers un avant ouvert, que chacune déterminera comme il l’entend, en émancipation personnelle.

Merci Mario ! A vingt ans, le regretté Paul Nizan, disparu trop tôt disait « j’avais vingt ans et je ne laisserai jamais dire à quiconque que c’est le plus bel âge… », Mario, lui, à vingt ans, savait déjà écrire, dire et transmettre et surtout interpeller…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que je n’aime pas Sartre, dont j’apprécie cependant le théâtre, goûte très peu les romans et abhorre les engagements où il s’est souvent trompé ou fourvoyé, sans regret (notamment ces textes sur les partis uniques, insupportables…), mais comme il était ami avec Paul Nizan, je me dis que Paul aurait pu lui ouvrir l’esprit…

Éric

Blog Débredinages

Les caïds – Los jefes

Mario Vargas Llosa

Traduction de l’espagnol (Pérou) par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé, révisé par Aurore Touya

Collection bilingue Folio

Pas de tarif précisé, ce livre m’a été offert par mes fils pour la fête des pères et je les embrasse !

 

Maiba de Russell Soaba

 

Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

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