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L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

Le diable dans la bouteille de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture concernant le troisième tome des œuvres complètes de Stevenson, de la bibliothèque de la Pléiade, qui intègre toutes les pépites qu’il a écrites, en sa fin de vie de Pacifique Sud, auprès des populations Samoanes qui le considéreront toujours comme leur allié et leur appui.

Stevenson se permettra de transmettre à des journaux anglais sa vision du colonialisme Victorien, apportera sa contribution pour que les populations locales s’autodéterminent et disposent d’elles-mêmes, avec des couplets acérés sur l’insupportable dogme établi sur la primauté des principes « civilisateurs » Européens ou sur la non capacité des gouverneurs Britanniques à reconnaître la profondeur des cultures autochtones…

Au sein d’un recueil joliment appelé Veillées des îles s’insère une nouvelle très Stevensonienne, avec une narration onirique, fantastique, mais aussi très profonde sur la perversité des âmes et consciences, enchaînant une déclamation sur la nécessité de conserver en permanence son libre arbitre et la maîtrise de son destin, réalités qui n’apparaissent jamais simples puisque la vie est aussi faite de compromis, compromissions, fuites, erreurs, accommodements à nos fêlures et capitulations récurrentes aux autorités…

Cette nouvelle s’appelle Le diable dans la bouteille.

Sur l’île d’Hawaï, vit Keawe, sans autre chose que de modestes sous en poche et des perspectives d’avenir difficiles à cerner…

Il rencontre sur les hauteurs de l’île, un homme résidant dans une maison cossue, quasiment un palais, et ce dernier l’apostrophant, Keawe reconnaît qu’il aimerait bien vivre en un endroit de cette nature.

L’homme lui précise qu’il peut lui vendre une bouteille magique qui lui permettra de réaliser tous ses vœux, mais il lui faudra céder la bouteille avant sa fin de vie, car sinon il périrait en enfer et y brûlerait pour l’éternité… ; il ne pourra, de plus, jamais revendre la bouteille pour un prix supérieur ou égal au prix de son achat initial, sinon la bouteille restera collée à son propriétaire sans pouvoir le quitter, le menaçant des terreurs du Diable…

Keawe consent à acheter la bouteille cinquante dollars, mais en quittant l’homme et sa riche demeure, il vérifie, en laissant la bouteille par terre, en de multiples endroits, qu’elle est bien en capacité de rejoindre sa poche de veston, instamment, sans autre intervention…

Mais Keawe ne veut pas s’en laisser compter et finit par vendre la bouteille à un antiquaire, intéressé par son verre rare, pour le prix de soixante dollars, empochant par là-même une plus – value par rapport à son achat initial, puis, regagnant le bateau où il travaillait, il se rend compte que la bouteille est arrivée avant lui, en sa cabine, en son coffre…

Keawe analyse alors les pouvoirs magiques et magnifiés de la bouteille et décide de se faire construire une belle maison, et d’y demeurer en profitant de la vie, même si son nom « Bright House » pourrait symboliser des flammes potentielles moins attirantes que les paysages d’Hawaï…

Il rencontre une jeune femme Kokua et leur amour sacralise la joie et le bonheur de douceurs communes, comme du plaisir de vivre en un lieu à eux, ravissant et digne des Princes.

Mais Keawe est rongé par la détresse, car il ne peut pas ne pas songer à la nécessité de se séparer de la bouteille et du coup il devient taciturne et tendu et l’œil du Diablotin dans la bouteille semble le narguer.

Il livre le secret de la bouteille à Kokua qui imagine la possibilité de l’acquérir pour elle-même, en faisant croire à Keawe qu’elle a trouvé un autre acheteur…

Keawe, qui reprend sens à sa vie, repère aisément que Kokua ne sourit plus, et ne se positionne qu’en déchirure, et il comprend qu’elle s’est sacrifiée pour lui, par amour.

Je ne vais, bien évidemment pas, vous raconter la fin de cette histoire, mais je ne voudrais pas que vous la considériez seulement comme un conte un peu simpliste, car elle renferme une vraie et forte parabole sur les natures humaines :

  • La possession exprime t-elle la quintessence du bonheur ? Si pour Stevenson, comme pour vous et moi, il est évident qu’il convient d’avoir un minimum pour la décence de nos existences, il pourfend tous les excès, les apparences, les signes extérieurs de richesse…
  • La magie permet de créer des illusions, des manipulations, des perversités ; elle doit rester un émerveillement, pour Stevenson, et ne pas ouvrir des boîtes de Pandore, car la vie peut être faire de hasard et de décalages, mais elle ne repose pas sur des chimères, ou sinon le socle des fondations deviendra bien friable…
  • L’amitié et la concorde avec son prochain obligent à dire le vrai, tout le vrai, et de ne rien cacher des vices enfouis dans une communication, car sinon le pacte du sensible, du fraternel et du solidaire s’évanouit. Aujourd’hui tous les commerciaux ne disent pas tout et maquillent les réalités complètes pour séduire le chaland. Stevenson accepte les omissions et les mensonges, car la vie est aussi faite de contradictions et tout ne peut être dit, mais il n’accepte pas que leurs utilisations soient faites pour de vils enrichissements financiers ou pour créer des détresses volontairement, en faisant fi des moralités et des humanités. On peut se tromper ou tromper, mais on ne doit pas tromper pour s’enrichir aux dépends d’autrui…

Cette nouvelle se place comme une source bienfaisante, car elle donne envie de voyager, de vagabonder, de rencontrer son prochain éloigné culturellement, en le respectant, en acceptant un dialogue consommé égalitaire, en ne recherchant aucun autre profit que le plaisir du débat commun sans matérialisme, sans faux-semblant, sans factice ou circonstancielle pseudo-amitié. La vraie amitié est inébranlable et désintéressée.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le diable dans la bouteille

Robert-Louis Stevenson

Nouvelle intégrée dans le recueil Veillées des îles – Derniers romans édité par la bibliothèque de la Pléiade (références complètes citées dans ma précédente chronique).

Photo de Stevenson et de sa famille, avec ses amis Samoans, copyright Culture Club et Financial Times

L’ennemi d’Erich Maria Remarque

 

Quelle belle idée que Le Livre de Poche a eue pour publier six nouvelles du Grand Écrivain, Erich Maria Remarque, plutôt oubliées, malheureusement, et parues après l’exil de l’auteur aux Etats-Unis !

Je suis passionné depuis longtemps par les auteurs de l’entre deux guerres, et j’ai quasiment tout lu ou relu les concernant.

J’ai lu Henri Barbusse avec Le Feu, certainement le livre le plus remarquable sur les conditions de vie et réalités vécues des Poilus et qui constituera un manifeste pacifiste ; j’ai lu Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois, qui magnifient des engagements solidaires et qui évoque sans pathos les douleurs indicibles de ceux qui savent qu’ils sont et resteront sacrifiés, et j’ai lu aussi l’œuvre intégrale d’Erich Maria Remarque, que l’on connaît surtout pour A l’ouest rien de nouveau, qui parle avec force émotive des réalités quotidiennes de la Grande Guerre et de l’assurance intégrée de désespérance pour tous ses combattants.

Erich Maria Remarque a tout compris et vite.

Il a senti rapidement qu’après l’acceptation par les Vainqueurs de 1918 – malgré des efforts méritoires de Woodrow Wilson pour éviter ce qui sera appelé Diktat – d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne et ses deux millions de morts pour la Grande Guerre, les bruits de botte sonneraient la charge du totalitarisme et la volonté de revanche militarisée.

Il a démontré par un livre admirable, L’Obélisque Noir, que l’hyper inflation que connaissait l’Allemagne des années 1920, rendait impossible aux populations de se procurer nourriture ou de pouvoir vivre ; cette hyper inflation avait tellement marqué les esprits et les consciences qu’elle a donné libre cours à laisser conduire le pays aux édiles les plus vils, qui considéraient qu’il fallait détruire tous les nobles idéaux pour assurer la suprématie raciale germanique et la laver des affronts cumulés depuis 1918 et des disettes endurées.

Erich Maria Remarque a vécu une idylle avec Marlene Dietrich, qui, comme lui, s’est exilée, et a renié sa patrie qu’elle ne pouvait reconnaître avec l’avènement Nazi.

Et Erich Maria Remarque a partagé toute sa majeure vie avec Paulette Goddard, qui avait vécu avec Charlie Chaplin, immortalisée qu’elle est avec son rôle magistral dans Les Temps Modernes.

Erich et Paulette reposent ensemble, au joli cimetière de Porto Ronco, petite ville perchée au dessus du Lac Majeur, près de Locarno, en Suisse Italienne, et je les ai salués, en 2012, en pèlerinage, car ce couple fut admirable de réflexions et pensées pour la concorde et la tolérance et méritait bien ces rhododendrons qu’ils affectionnaient.

Le recueil publié à la manière d’un inédit se repère passionnant, car il rappelle les thématiques d’Erich Maria Remarque : condamnation des décisions iniques qui sacrifient des générations, absurdité assénée de la guerre ce qui lui vaudra des autodafés récurrents, déploiement de personnages combatifs et lucides qui représentent les humanités que l’on doit pas oublier et qui se sont agrégées par les philosophies progressistes, et présence de l’humour pour que la flamme du refus du fatalisme ou de l’abandon soit maintenue vivace.

Je ne vais pas résumer les six nouvelles, mais je me permets, de façon impressionniste, de vous en livrer quelques reliefs saisissants, pour vous inviter à suivre mes humbles traces et pour vous inciter à les lire par vous-même :

  • La première nouvelle, L’ennemi, parle des tentatives de fraternisation, qui ont vraiment eu lieu dans les tranchées de face à face, où les soldats réclamaient, par eux-mêmes, des temps vivants (et non des temps morts, car la mort était la réalité récurrente et permanente des combats), pour échanger quelques cadeaux, et ainsi préciser que la guerre entre frères de nations n’avait pas de sens. Mais bien évidemment les commandements ne pouvaient tolérer ce type de bienveillance assimilé à de la trahison et au refus de devoir, et ne pouvaient que le sanctionner.
  • La femme de Josef est pour moi la nouvelle la plus aboutie et la plus émotionnelle, car elle parle d’une femme qui retrouve son Mari traumatisé par ce qu’il a enduré au combat, et qui reste pétrifié, sans réaction, comme hypnotisé et lobotomisé ; par sa patience, son amour et son acuité, sa femme, qui dépasse les simplismes des diagnostics, lui permet de refaire surface, en devenant la psychologue qui découvre la nécessité de l’exutoire.
  • Le retour à Douaumont plaide pour un mépris absolu de celles et ceux qui voulaient s’enrichir pour développer le tourisme de la glorification des héros Poilus, alors que le respect du silence et l’inclinaison devant des morts enfouis, et non encore découverts sur Verdun, devaient prendre le pas. A Verdun, on doit parler de Martyrs et pas de Héros.
  • L’étrange destinée de Johann Bartok parle des Poilus considérés comme disparus et qui, oubliés par les affres de la Grande Guerre et ses turbulences, y compris dans les Dardanelles, a fait que certains appelés étaient envoyés en mission, sans pouvoir communiquer avec leurs familles ; quand ces derniers reviennent chez eux, alors que tout le monde les pensait morts, la guerre terminée, ils peuvent constater qu’ils furent oubliés et que leurs familles se sont recomposées sans eux…
  • L’histoire d’amour d’Annette constitue un point d’orgue chez cet auteur qui sait si bien styliser les sentiments : Annette serait la promise d’un homme, pour lequel elle ne ressent aucune passion, alors que ce dernier n’imagine pas vivre sans elle ; quand le jeune homme tombera, en – ce que certains ose encore appeler – le champ d’honneur, Annette ne pourra plus vivre sans son image et sans une forme de sacralisation idéalisée de ce qu’il fût…
  • Silence reprend de manière plus terrifiante les enjeux sans scrupule évoqués par Le retour à Douaumont, où, la guerre finie, on décidera de créer un marché où la gloriole de la victoire, le sacrifice des héros et la pseudo-compassion commercialisée pour les anciens combattants deviendront une vraie économie prospère… Erich Maria Remarque est dégoûté et préfère le mépris du silence qu’un mépris communiqué, qui ne toutes façons ne serait pas compris…

Ce recueil synthétise toute la force de l’auteur : rester convaincu que toute guerre est détestable, qu’elle repose sur la déshumanisation et la fatuité de ceux qui la lancent ou l’organisent, et il plaide pour une relation citoyenne positive, fraternelle, démilitarisée, sans référence à la Nation qui fait toujours germer des risques de nationalisme.

Erich Maria Remarque reprendrait avec conviction la magnifique chanson de Georges Brassens « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Car nous sommes toutes et tous des citoyens du Monde, avec la volonté de vivre le plus décemment possible, en écoutant et en s’élevant avec les autres, sans les amoindrir et sans proférer violence.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’ennemi

Erich Maria Remarque

Le Livre de Poche

Photo d’Erich Maria Remarque, mesbelleslectures.com en copyright

La ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens : magistral et toujours actuel

 

Les merveilleux voyages du baron de Münchhausen – Wunderbare Reisen des Freiherrn von Münchhausen

Amie Lectrice et Ami Lecteur, cet été je me suis promené quelques jours en Lettonie ; et dans la ville patrimoniale riche de Riga, je me suis arrêté devant la Tour dite poudrière, qui fut la propriété effective du baron de Münchhausen, Karl Friedrich Hieronymus (1720/1797) dont Rudolf Erich Raspe publia les aventures qui auraient été contées, par le baron lui-même, en 1785.

Intrigué fortement par cette réminiscence, aussi bien littéraire que cinématographiée, car ces aventures ont été mises en images aussi bien par Georges Méliès que Jean Image ou John Neville, je me suis rappelé que mon fils Antonin m’avait offert la version bilingue (franco-allemande) éditée par Folio de ce livre surréaliste et très souvent déjanté, avant l’heure des décalages, et enthousiasmant à plus d’un titre.

Soyez confortablement installées ou installés, et écoutez les déclamations du baron, en toutes ces péripéties et aventures ou engagements, considérez que tout est vrai, ou en tout cas rien ne prouve le contraire, et il ne s’agirait pas d’offenser un baron, que diantre !

Et prenez le temps régulièrement de boire un petit shooter de Balsam de Riga à la cerise (ma version préférée) ou aux fruits rouges, pour donner corps et lustre à ces contes enchanteurs et franchement fascinants.

Jugez du peu :

  • Une tempête de neige place son cheval à la flèche d’une église, mais le baron, d’un coup de pistolet, délivre son infortunée monture et repart avec elle…
  • Un loup dévore l’arrière train de son cheval et s’engouffre en lui, mais le baron sait bien mettre fin à ces agissements ; quant à la santé du cheval, on ne peut que boire à son souvenir potentiel…
  • Le baron arrive, par procédés chimiques particuliers, à créer une auréole de feu sacré, au-dessus de la tête d’un général…
  • Le baron réussit la prouesse, avec un seul et simple morceau de jambon, à prendre en brochette plusieurs canards…
  • Son cheval fait des merveilles lors de la guerre contre les Turcs, en étant capable de se découper en deux parties distinctes, et donc ainsi permettre, à son cavalier, d’intervenir sur deux fronts à la fois ; l’ubiquité se trouve donc ainsi résolue et dépassée même…
  • Il arrive à vaincre un lion et un crocodile en alliant discernement, tact, esprit d’initiative et calme à toute épreuve et on imagine aisément que les deux animaux ont eu plus peur du baron que l’inverse…
  • A la manière de Gepetto et Pinocchio, dans le ventre du cachalot, le baron, avalé par un gros poisson au large de Marseille, fait contre mauvaise fortune bon cœur, et passe un certain temps en son ventre, avant de l’étouffer et de retrouver la mer libre…
  • Il s’associe des personnalités aux talents émérites, sortes de géants ou êtres aux pouvoirs exceptionnels, en anticipation des caractères de Marvel des temps contemporains, et il parie avec le sultan de Constantinople sur le fait que son Tokay ne vaut pas celui de la cour de Hongrie, et qu’en une seule heure, il en goûtera une bouteille originale signée de l’Impératrice du pays. Le sultan le prend pour un fou réel, mais le pari est gagné par le baron…
  • De manière plus chevaleresque il fait échapper deux Anglais, promis à la potence, par les Espagnols, sur Gibraltar, en déployant des ingéniosités techniques et des camouflages jamais encore advenus…
  • Et bien évidemment le baron a pu atteindre aisément plusieurs fois la lune, surtout pour y récupérer ce qu’il y avait laissé par imprudence lors de voyages précédents… Et l’on apprend que la lune comporte des habitants d’un seul sexe et qu’ils ne meurent pas, mais se réduisent en poussière…
  • Et si vous désirez rencontrer le baron, car une telle âme ne peut être mortelle, il vous donne rendez-vous pour une « conterie » appréciable, aux abords de Saint-Pétersbourg.

Dans sa préface maîtrisée, Théophile Gautier fils, précise que « la plaisanterie allemande n’est pas d’abord aisé », mais que « sa bizarrerie ne recule devant aucune outrance et se perpétue dans une logique d’absurdie » ; il est toujours nécessaire de ce dire que la réalité est bien trop insupportable pour qu’elle soit crédible, et que les contes de fantaisie – ou même d’inconséquence – peuvent donner des idées et réflexions pour générer une nouvelle harmonie, et surtout pour s’ouvrir au Monde et ne pas se considérer comme le centre de celui-ci…

En ce positionnement, le baron est un précurseur du multilatéralisme et de la volonté de rencontre ; et comme il a toujours su s’adapter, ses souvenirs ne peuvent qu’être passionnels et pétris de cet esprit d’aventure et d’exploration qui donne à observer l’autre, sans le juger ou se placer en supériorité, et à partager avec lui, en réfutant tous les replis.

Éric

Blog Débredinages

Les merveilleux voyages du baron de Münchhausen – Wunderbare Reisen des Freiherrn von Münchhausen

Préface de Théophile Gautier fils

Traduction inédite d’Olivier Mannoni, très réussie, bravo à lui !

Collection Folio Bilingue

Les caïds de Mario Vargas Llosa

Belle initiative, mise en œuvre par la collection Folio, de rééditer, en version bilingue, six nouvelles publiées pour la première fois à la fin des années cinquante, quand notre futur Prix Nobel de Littérature s’adonnait à la plume, à vingt ans à peine…, en ses terres et racines Péruviennes.

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme conteur, avide de faire découvrir des histoires, mais il sait magnifier ses personnages en les intégrant dans un réel sociétal, toujours proche du vécu et de l’histoire du Pérou, alternant enthousiasmes, fougues et violence indicible.

La première nouvelle qui donne son titre éponyme au recueil, Les caïds, évoque, certainement calquée sur une perception et un ressenti autobiographiés de l’auteur, la difficulté de la relation existante entre étudiants et administration scolaire, avec la primauté donnée à un mandarinat hors d’âge qui réfute toute discussion, qui suggère des soumissions autoritaires et qui développe des contraintes qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la sphère d’étude de toute personne qui se permettra la plus minimale des contestations.

Surtout si cette contestation est justifiée par une volonté d’équité et de concorde, la mise en retrait sera implacable.

La difficulté qui s’organisera chez les étudiants, pour conserver la solidarité de leur combat, en évitant toute velléité permettant à l’administration de diviser les jeunes et de couper court à leurs débats, s’exprime en toute sa réalité ; les tensions humaines vécues touchent souvent à la souffrance des âmes.

La nouvelle Le défi pénètre nos sens et s’organise comme un combat permanent et incessant entre la volonté personnelle de conserver sa dignité et sa hauteur, face aux tentations de reculer ou d’accepter si ce n’est les compromissions, tout du moins une marge d’acceptabilité de celle ou de celui dont on considère que le comportement se caractérise par l’indécence ou l’insuffisance…

La fin de l’histoire associe cruauté, crudité mais aussi respect face à celle et celui qui ne sombrera jamais dans l’acceptation de sa destruction humaine, car comme le disait Michel Foucault « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous »…

La troisième nouvelle Le frère cadet se positionne sur les archétypes d’une Amérique du Sud toujours enferrée dans le droit d’aînesse et où le chemin est tracé par une relation systématisée ou « privilégiante » entre Fils aîné et Paternel.

Quand les codes évolueront, grâce notamment à l’appui d’un frère cadet, pour secourir son aîné, en situation d’extrême urgence, on attend que les choses s’organisent différemment en les rapports familiaux, mais entre la pesanteur suspendue et la réalité d’un instant, les résultantes ne se placeront pas toujours dans le progressisme…

La quatrième nouvelle, Un dimanche, se structure sur la même lignée et se déroule en l’immensité du Pacifique, face à la magnifique baie et des falaises grises de Miraflorès, aux surfeurs intrépides, que je vous recommande de visiter un jour, en dégustant un « cebiche » (poisson cru mariné au citron vert et aux herbes).

En les ressorts aventureux du texte, les liens solidaires et familiaux de fratrie sont bien mis à mal par le sentiment de supériorité de certains,  enfouis en des traditions fortement pénalisantes pour les essors des responsabilités ou des créativités individuelles.

La cinquième nouvelle, Un visiteur, prend appui sur les violences intestines existantes au Pérou où les gens du Pacifique se considèrent supérieurs intellectuellement aux gens des volcans (secteur d’Arequipa d’où l’auteur est originaire), qui se considèrent eux-mêmes en supériorité des personnes qui vivent aux abords des montagnes, proches des sites Incas.

Les Indiens de Cusco sont invités à accomplir de basses besognes, et l’on imagine que leur potentielle crédulité les façonnera à la convenance de leurs dirigeants… et quand une expédition punitive est mise en œuvre, l’on repérera que celles et ceux que l’on avait manipulées et manipulés peuvent se résigner, mais que cette résignation donnera des germes à la férocité.

Quand Le sinistre « Sentier Lumineux » éclusera, de sa terreur aveugle, le Pérou, pendant les années quatre-vingt, on objectera la non compréhension d’une telle déferlante négative en un pays paisible… mais ce serait oublier que les rigidités et séparations des relations, proches des castes, avaient instauré géographiquement des humiliations et des injustices récurrentes.

Loin de moi la volonté d’accorder l’once d’une légitimité à ces pseudo marxistes maoïstes, surtout portés par leur violence mafieuse, mais les responsables politiques du Pérou, alertés notamment par Vargas Llosa qui s’était lancé un temps dans la vie partisane et pour les élections présidentielles, ont dû cerner qu’il fallait abolir des traditions insupportables qui mettaient à mal le vivre ensemble ; et le combat n’est pas fini…

La dernière nouvelle, L’Aïeul, évoque l’absence et la rupture, de manière nette, ciselée, précise, sans fioriture et démontre que pour tenter une réconciliation, il faut un chemin volontaire accepté et une capacité d’élévation ou de sensibilité, hors-norme, mais quand il est trouvé, il nous fait grandir fortement et construit une force de caractère.

Lisez ce livre, que vous vouliez vous plonger dans le rédactionnel initial en espagnol du Pérou ou que vous le parcouriez avec la force tragique rendue parfaitement par la traduction, et vous vivrez un moment intense de profondeur, d’émotion et de fugue vers un avant ouvert, que chacune déterminera comme il l’entend, en émancipation personnelle.

Merci Mario ! A vingt ans, le regretté Paul Nizan, disparu trop tôt disait « j’avais vingt ans et je ne laisserai jamais dire à quiconque que c’est le plus bel âge… », Mario, lui, à vingt ans, savait déjà écrire, dire et transmettre et surtout interpeller…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que je n’aime pas Sartre, dont j’apprécie cependant le théâtre, goûte très peu les romans et abhorre les engagements où il s’est souvent trompé ou fourvoyé, sans regret (notamment ces textes sur les partis uniques, insupportables…), mais comme il était ami avec Paul Nizan, je me dis que Paul aurait pu lui ouvrir l’esprit…

Éric

Blog Débredinages

Les caïds – Los jefes

Mario Vargas Llosa

Traduction de l’espagnol (Pérou) par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé, révisé par Aurore Touya

Collection bilingue Folio

Pas de tarif précisé, ce livre m’a été offert par mes fils pour la fête des pères et je les embrasse !

 

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