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Voulez-vous Danser ? – Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, quand Annette publie un nouvel opus qui nous invite à danser, nous ne pouvons faire autrement que de partir en quadrilles avec elle, surtout en ces moments rudes vécus, où les liens sociaux sont réduits aux acquêts.

Mon amitié profonde et indéfectible pour Annette ne peut être considérée comme un manque d’objectivité dans mon analyse sur son travail, car nos relations ont toujours été tournées vers les exigences, les sensibilités, les honnêtetés de nous dire les choses, sans faux-semblant, valorisées par le plaisir de nos discussions, de nos élans, de nos volontés de croisements culturels.

Cet opus, très délicatement introduit par son amie Christine, qui entremêle souvenirs communs et appréciation de plaisirs partagés, se lit avec un vrai bonheur, car il est écrit en une langue recherchée, stylisée, et il affecte tous les domaines littéraires, de la nouvelle à la poésie, du conte onirique à la déclamation de moments d’humeur.

Je viens de le lire par deux fois consécutives, pour en humer les saveurs, je vous incite à suivre mes pas, à vous placer dans le sillage de personnages qui, d’indépendance de récits, se recroisent en des aventures communes, pour prolonger leurs tensions et désirs, pour ainsi offrir au lecteur une vraie tonicité plurielle qui juxtapose tous les moments qu’il a vécus, au détour des mots, des réflexions, des passions que sait puiser Annette, en récurrence.

Si par instants directs et précis, le livre d’Annette rappelle que sa mise en écriture n’allait pas de soi, qu’il lui fallait combattre et s’aguerrir, qu’elle a souvent vécu des espaces sensoriels qui la mettaient en contrainte sur sa confiance en elle, le lecteur sait qu’elle va toujours de l’avant, qu’elle sait nous tenir en haleine, qu’elle aime raconter des histoires, qu’elle définit l’émotion avec un talent inspiré.

Coralie souffre d’incommunicabilité, de manque de respect, elle doute, elle flageole, elle se positionne même sur des tentations noires, mais une voix amie lui permettra de se reconquérir, de se dire qu’elle peut affronter les tempêtes et marquer ses essentiels de son empreinte, faisant fi des jugements de valeur toujours mièvres et stériles.

Elena est chauffeure de taxi, et, quand elle rencontre Victor, auteur en mal d’inspiration, et qu’ils décident de changer leurs vie, quand Elena doit s’arrêter pour une opération, ils se rendent compte que leur rencontre n’aura rien de fugace ou de surprenant, car ils partagent la conviction de créer, de faire vivre leurs intensités.

Jeanne a du mal à s’intégrer aux réalités numériques, mais elle a rencontré un jeune homme, un vendeur, qui sait l’appuyer et la conseiller. Quand il ne répondra plus aux sollicitations, Jeanne se sentira désemparée, mais il n’est pas possible que son ange gardien d’élévation technique ait pu l’oublier…

Très belle touche amicale et sensible que cette rencontre entre une Mamie et une jeune fille, en proie aux douleurs intérieures de spleens ravageurs, et qui, par le contact charnel avec des pommes de couleurs différentes, vendues par la Mamie marchande, dont elle sait conter les différences et les atouts, redonnera espoir à la jeune fille, pour que sa vie se pare de chatoiements et d’espoirs. Toute l’intensité de cette nouvelle, son écriture déployée, me ravissent et m’ont empli de larmes, de force et de nécessité d’optimisme résolu, envers et contre tout.

Eliette et Robert vivent pour les voyages et les découvertes de nouveaux horizons, ils ont la tête bien pleine de nombreuses aventures, aux quatre coins du monde, mais quand Robert vivra un accident, il faudra tout faire pour que les promesses d’autres endroits à conquérir puissent se perpétuer, malgré les handicaps de vie. Car la passion doit rester intacte et réfuter les messages permanents sur la prudence et l’attention, qui empêchent d’éclore les énergies.

Francine connaît par cœur toutes les réponses à des questions géographiques, elle veut gagner le concours qui permettra à sa petite voisine de partir en séjour. Quand elle regarde, avec plaisir, son émission de voyages, elle s’imagine triompher et vivre le départ de sa voisine, à qui elle offrirait le séjour, par procuration, pour s’emplir des émotions qu’elle conserve ardemment en son âme.

Julie a consulté une fois un voyant, prénommé Carmen, et elle ne l’a pas cru, car la vie ne lui fut pas simple avec des parents disparus quand elle était toute jeune, des grands-parents peu aimants qui lui reprochent même d’être là… et une proximité avec les hommes qu’elle jure dangereuse. Mais la vie réserve des surprises et peut parfois émettre des sons porteurs, pour sortir des néants et angoisses.

Josiane vit une longue maladie, mais elle va sa battre, réfuter tous les fatalismes, s’attacher intensément à cueillir chaque instant pour marquer ses volontés et ses forces, car tout discours misérabiliste ou pétri de rudesse sur les moments à venir ne fait qu’atteindre la dignité et assure la déconstruction.

Quand lors d’une croisière, l’on retrouve dans un livre de Françoise Sagan un billet de cent dollars, l’on ne sait s’il faut en rechercher le propriétaire ou placer cette mise au casino, mais en tous cas, comme Françoise Sagan brûlait la vie, les deux protagonistes de cette nouvelle élégante, racée et amoureuse, feront tout pour conserver le plaisir de moments partagés, à satiété.

Juliette est abandonnée de ses enfants et, même si elle observe avec frénésie les enfants qui vont à l’école, il lui est difficile de se sentir si seule, alors qu’elle a simplement voulu dire ce qu’elle ressentait en chaque moment partagé de vie, sans faux-semblant. Cette honnêteté, ce ton direct, lui ont été reprochés plus que vivement. Un enfant qui l’observe, timide et maladroit, saura lui redonner sens à la force d’espérer… Cette nouvelle là est écrite avec une harmonie absolue, nous remémore toutes et tous des détresses vécues, mêlées de nouvelles donnes pour avancer quand même, par-delà les douleurs…

Et cet opus riche et foisonnant sait faire valser et danser toutes les protagonistes, qui prolongent leurs vies des nouvelles qui les ont mises en scène, pour procurer un bal où les envies, les tensions de chacune s’agglomèrent, pour créer une force tenace et propice, pour toujours conquérir de nouveaux espaces.

En cette période pénible où les liens sociétaux demeurent complexes, où les décideurs hésitent et tombent souvent dans le moralisme agaçant, où les perspectives positives demeurent ténues, il vous faut lire ce très beau livre d’Annette, quintessence de la poésie la plus esthétique (Annette est aussi peintre) et de l’écriture réflexive, qui nous invite à franchir des ponts, à réfuter les murs qui se dressent, pour assumer nos envies, explorer nos profondeurs, créer notre chemin, en respect de nos identités intérieures.

Merci Annette pour ta bienveillance, ta fougue et ta qualité d’écriture incisive.

Je t’embrasse.

Éric

Blog Débredinages

Voulez-vous Danser

Annette Lellouche

A5 Éditions

http://a5editions.fr

15€

Novellas 3, le dernier volume ! de Didier Daeninckx

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer, encore une fois, une expérience de lecture palpitante, bienfaisante, décapante, avec un de mes auteurs fétiches.

J’ai lu les œuvres complètes de Didier (je peux l’appeler par son prénom, car il m’accompagne tellement souvent qu’il est devenu un ami de pensée et de réflexion), représentant une bonne quarantaine de publications.

Mais le registre de la nouvelle longue se place certainement comme son style d’expression le plus référencé, car il peut décrire, en romance noire, les mots et maux qui traversent notre société, rappeler ses insuffisances, se remémorer les lâchetés de son histoire enfouie, de manière compacte, directe, sans concession, tout en ayant aussi la possibilité de vagabonder, de faire vivre des personnages, en explicitant leurs déboires et tensions, dans des contextes finement rappelés.

Ce troisième et dernier recueil de nouvelles longues est paru au Cherche Midi, et je vous conseille ardemment de vous procurer les trois qui composent ces « novellas », reprenant des textes de publications antérieures et une nouvelle inédite.

Je ne vais pas vous résumer chacune des nouvelles, car cela ne serait pas adapté à la force d’écriture de Didier et cela vous empêcherait de retrouver l’effet de suspense de chaque écrit, car Didier parle du réel ou du passé sociétal, mais sait d’abord raconter, intensément, des histoires de roman noir.

L’enclave, nouvelle inédite, se déroule en un moment terrifiant de l’histoire, que l’on peut rapprocher du ghetto de Varsovie, où des personnes parquées n’ont plus d’identité et de dignité propre, sont soumises aux brutalités et violences incessantes. Mais, même avec une absence totale d’espoir, une camaraderie secrète s’opère pour tenter de recréer un espace culturel, où un pianiste pourrait donner un récital de Chopin, car il n’y a pas plus forte résistance que celle du fait culturel face aux armes de déchéance.

Une oasis dans la ville décrit l’univers sordide qui attend les réfugiés, qui, ne trouvant pas de travail et de lieu pour s’abriter, finissent par être enrôlés par des marchands de sommeil et des dealers, ce qu’ils acceptent pour avoir un toit et manger, mais qu’ils regrettent aussitôt, car devenant des marionnettes de trafiquants sans scrupules, intégrant des opérations violentes.

Quand Skander dénichera, par hasard, un lieu dédié aux enfants, avec un jardin pédagogique et un lieu d’apprentissage des essentiels, il se sent chez lui et ne veut pas retourner dans son ancienne vie…

Mais quand il recroise un de ses anciens tauliers, il ne pourra pas échapper à la demande de replonger dans le trafic, même s’il fera tout pour préserver ses vrais amis d’idéal.

Est-ce possible qu’une oasis d’espoir se pérennise dans les quartiers infectés par la drogue et ses fléaux d’argent facile, de violence systématisée ?

La couleur du noir rappelle, à la manière récurrente de Daeninckx, qui dès Meurtres pour mémoire  prenait ce vaisseau romancier , que des épisodes nauséabonds de notre histoire peuvent ressurgir dans la littérature, alors que certains (re) deviendraient assassins pour que l’oubli soit permanent et que rien ne puisse refaire surface…

Hors limites raconte le parcours d’un détective privé, approché par des parents pour tenter de remettre sur un chemin plus droit, un fils, qui s’écarte.

Celui-ci ne se sent vivre qu’avec sa bande, qui cherche à réaliser de petits larcins. Mais quand un vol qui devait être facile se transforme en échange de feux, qu’un des amis décède, les choses prennent une autre tournure, surtout quand le détective, qui a les moyens de faire arrêter la bande, sans désigner le fils de ses mandants, fait du chantage sexuel à la compagne de ce dernier…

Cités perdues raconte tout le désespoir que Didier recense depuis quelques années dans les villes de banlieue parisienne, qu’il aime et arpente, où il a vécu longtemps et où il est né, et dont il a été chassé (incendie criminel de son domicile) par ceux qui veulent la permanence de la chappe de plomb et des combines corruptives.

On retrouve un mort dans un immeuble qui vient d’être démoli, que l’on imaginait ne jamais retrouver et l’on remonte aux trafics de stupéfiants, mais aussi aux intégrismes de prêche, sachant que les liens entre les deux se démontrent assez fréquemment.

Sans amalgame (ce n’est pas son genre), mais avec rationalité aiguisée, Didier décrit les enfermements des consciences, les rapines des tours, les exécutions froides de ceux qui finissent par refuser d’aller plus loin, quand les manipulations leur apparaissent.

Didier jette un regard lucide et positif sur le conglomérat des échanges culturels qui font d’un inspecteur d’origine serbe un client apprécié des restaurants Brésiliens ou du Maghreb et caractérisant les quartiers avec des couleurs d’enrichissement, avec l’espoir que les désastres de la violence incarnée n’anéantiront pas des années de fraternité.

Bonjour les petits enfants parcourt la vie d’un cirque ambulant où des artistes donnent leur vie pour un spectacle de plus en plus considéré comme dépassé, alors qu’ils souhaitent apporter de la joie, de l’aventure, de l’évasion, en repoussant les limites des risques des acrobates, pour que les frissons apparaissent.

Mais le cirque sème aussi des moments de doute, quant à chaque lieu où la roulotte s’arrête, apparaissent des crimes pédophiles… Les membres de la troupe se doivent de devenir enquêteurs, car la confraternité du cirque n’existe plus si l’enfance est massacrée par un des leurs.

A nous la vie est une nouvelle magnifique, qui prend place dans les usines occupées des grèves de 36, pour que naissent les conquêtes sociales et les premiers droits ouvriers. On s’immisce dans la vie d’une famille qui intègre intensément, et avec courage, ces moments de doute, de fierté, pour que la dignité s’affiche.

Et quand un des ouvriers va rejoindre les Brigades Internationales, on se rappelle que le Front Populaire a préféré l’attentisme plutôt que le courage de ses convictions, même s’il n’était pas aisé de faire bouger la France en une période où elle retenait surtout son pacifisme de lâcheté, précurseur de ce qui fera 1940…

Les corps râlent rapportent les souvenirs d’enfants de chorale et le plaisir de retrouvailles, mais celles-ci, qui pouvaient ardemment devenir des moments porteurs, se transformeront en détresses incommensurables, quand les enfants de l’époque se remémoreront les agissements du prêtre, qui feront des émules plus tard…

L’inspecteur à la retraite, qui pensait retrouver ses bases géographiques et ses liens avec sa vie doucerette, soulèvera des pans rudes de la vie villageoise, comme une boîte de Pandore…

Non à la guerre rappelle, avec minutie et profondeur, la mort de Louis Jaurès, âgé d’à peine vingt ans, en 1917, au front, fidèle à la force pacifiste de son père, qui l’a payée de sa vie, et à sa volonté de ne surtout pas laisser témoigner que sa famille serait en désertion ou non patriote, malgré la boucherie vécue en récurrences en ces funestes années…

L’esclave du lagon décrit l’enfer d’enfants vendus par leurs parents, sans ressources, à des armateurs sans âme, qui ont décrit aux familles qu’ils ne manqueraient de rien, alors qu’ils sont employés comme plongeurs en apnée pour récupérer des poissons en filet, qu’ils s’épuisent et s’époumonent…

Quand deux jeunes garçons voudront courageusement réagir, ils devront affronter des dangers tenaces, au milieu de rivieras de touristes peu intéressés par le sort d’enfants en contrainte lourde, démunis de tout, exploités sans vergogne.

Suite espagnole n’hésite pas à décrire la chasse que l’administration française a livrée aux républicains espagnols, souvent héroïques face aux périls des occupants nazis, alors que cette dernière « bien maréchaliste », dans son ensemble sacralisé, retrouvait sa capacité à mater le différent et l’étranger, au début des années cinquante…

Didier sait décrire les tensions de nos sociétés, sait faire parler les insurgés et les mutins, sait apporter du réconfort aux blessés de la vie, sait écrire avec conviction les essentiels libertaires qui constituent nos socles de combat et nos droits humains. Merci à lui !

Éric

Blog Débredinages

Novellas 3, le dernier volume !

Didier Daeninckx

Cherche-Midi Éditions

21€

Le Tableau Papou de Port-Vila de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli

Didier Daeninckx a été victime d’un incendie, plus que certainement d’origine criminelle – potentiellement lié aux menaces d’un individu qui lui aurait reproché d’attenter à « l’honneur » de Faurisson, le négationniste Français qui avait réussi à convaincre Dieudonné de ses réflexions abjectes, et notamment de sa thèse déclamée considérant le journal d’Anne Franck comme un « faux »… – en son pavillon, et, en refaisant ses peintures, il retrouva un paysage à l’encre de chine de Heinz Von Furlau, peintre dont il ignorait tout, certainement comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs…

Il avait acquis cette œuvre pour son support, la couverture d’un poème d’Achille Chavée, surréaliste Belge ayant combattu dans les Brigades Internationales avec les Républicains Espagnols.

Le dessin présente la silhouette d’un homme près d’un navire à quai, avec le ciel froid d’une Ville d’Allemagne du Nord.

Didier Daeninckx se glisse dans la peau de son héros émérite, issu notamment de ses nombreux livres de la Série Noire, l’Inspecteur Cadin, et Didier mène lui-même l’enquête pour cerner le parcours du peintre.

Il va ainsi totalement s’engouffrer dans son histoire et vite repérer que le peintre vaut largement le poète.

Didier se remémore qu’il avait acquis ce paysage lors d’un voyage aux îles Vanuatu (les anciennes Nouvelles Hébrides franco-anglaises, indépendantes depuis 1980), situées aux antipodes, pour prolonger le travail accompli après la publication de son livre important « Cannibale » sur l’exposition de Paris de 1931, où l’on exhibait des « bons sauvages » en provenance de Nouvelle-Calédonie, Kanaks considérés et présentés comme anthropophages.

En se promenant dans les rues de Port-Vila, Didier est « frappé par une sorte de léthargie » qui s’affecte chez les autochtones et dont la réalité est liée à l’utilisation et à l’effet du « kava »(breuvage rituel obtenu par la macération d’une racine de poivrier), que lui-même aura plusieurs fois l’occasion de tester dans ses discussions et contacts à venir…

Au hasard de pérégrinations avec sa compagne, en un entrepôt, il déniche des journaux anciens de Papouasie, à l’époque de la colonisation Allemande, et il tombe sur le motif peint sur la couverture du recueil d’Achille Chavée.

Le commerçant lui précise qu’il avait rapporté l’œuvre intégrée en un coffre ramené de la Ville de Madang, anciennement Wilhemshaven (clin d’œil direct avec le nom de l’actuelle ville d’Allemagne Hanséatique)…

Didier tente de rechercher l’auteur de l’encre de chine et on lui conseille de rencontrer Harry Tirvala, archiviste, qui immédiatement lui parle de la reconnaissance de l’emprise artistique de Heinz Von Furlau., dont il possédait déjà lui-même quelques œuvres.

Tous les dessins du peintre ont pratiquement tous été réalisés sur du papier imprimé.

Didier décide de pénétrer l’univers du peintre qui intègre un parcours tout sauf banal : né en 1889, ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Berlin, ami de Fernand Léger et d’André Derain, ayant certainement côtoyé Apollinaire, embarqué volontaire pour échapper à des difficultés familiales et amoureuses pour la Papouasie-Nouvelle Guinée en 1912, au titre de peintre officiel de l’Empire Allemand pour l’inventaire de la faune, de la flore comme des rites locaux.
Il sera abandonné par ses collègues dans la jungle, sera récupéré par les Néerlandais, neutres au conflit mondial de la Grande Guerre, qui le remettront aux autorités Allemandes, qui l’affecteront assez vite sur le Chemin des Dames, dont on connaît les périls, douleurs et horreurs…

Il utilise aussi la traversée pour peindre tous les hommes d’équipage sans distinction aucune de hiérarchie.

En poursuivant ses discussions avec Harry Tirvala, Didier apprend que Heinz Von Furlau est revenu aux Nouvelles-Hébrides en 1930, sentant que des éléments compliqués se programmaient en Allemagne…

Von Furlau naviguait en 1912 avec un dénommé Rechtig (dont le nom signifie pourtant « droit ou droiture » en Allemand, en commentaire personnel…), un spécialiste des « races dites inférieures » qui s’acharnait à convertir le maximum d’âmes pour le compte de la mission protestante Rhénane.

Mais il ne s’arrêtait pas là, en anticipation des critères dits « aryens » qui seront mis en exergue vingt-cinq ans plus tard, il disséquait des cadavres Papous dans une clinique installée dans la cale du navire, pour ergoter sur de pseudo-critères permettant de s’assurer de la possibilité d’inculquer une once de sens religieux à ces « sauvages ».

Mais en s’approchant en pirogue du bateau en question, un Papou a surpris Rechtig en ses sinistres expériences et a « hurlé » pour prévenir la berge.

Un combat s’est ensuivi et Von Furlau est resté entre les mains des guerriers Abelams, en prisonnier-monnaie d’échange.

Le peintre a utilisé cette période de captivité pour intelligemment représenter des scènes de brousse et surtout des fusains de visages et de scènes quotidiennes.

Didier, qui avait participé avec Tardi à un ouvrage collectif sur le Chemin des Dames, l’a interrogé sur Von Furlau, et il l’a placé assez vite avec ceux que l’on regroupe sous l’estampille de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité en Français) intégrant notamment Otto Dix et George Grosz dont les œuvres décrivent sans nuance et avec force les gueules cassées de la Grande Guerre et les profiteurs de la même période (j’ai chez moi une lithographie de Grosz qui ne me quitte jamais des yeux, c’est mon alerte sur le sens de la vie et du monde) mais il est depuis complètement passé à la trappe.

Puis Didier, lors d’une nouvelle pérégrination de préparation documentaire et littéraire au centre culturel Jean-Marie Tjibaou de Nouméa, retrouve une encre de chine où l’on voit des soldats Niaoulis enrôlés lors de la guerre de 1914 sur le point d’être fusillés ; serait-ce aussi la marque de Von Furlau ?

Didier rencontre son traducteur pour la version Allemande de son livre indispensable « Meurtres pour Mémoire » qui deviendra « Tod auf Bewährung » pour l’appuyer sur l’analyse exacte de la signification de certains mots d’argot Parisien, et il apprend que Von Furlau a été caché dans la demeure du poète Rainer Maria Rike au moment où ce dernier s’associe à la Commune de Munich sur les traces douloureusement planifiées à Berlin auparavant par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Il restait à Didier à cerner comment une encre de chine du peintre avait pu orner le recueil d’un poète surréaliste Belge et aussi à comprendre pourquoi il était retourné en Océanie dans les années Trente.

Il apprendra que Von Furlau a été professeur associé en une des académies d’art en Belgique et que sa femme Jayla était décédée auparavant en Papouasie…

En fin d’ouvrage, le conservateur d’un Musée dédié à Von Furlau, à Berlin, conteste le retour du peintre dans les années Trente aux Nouvelles Hébrides…

Ce livre s’affiche donc de manière plurielle : il représente un documentaire précieux vous permettant de connaître le peintre Von Furlau, ses engagements militants progressistes et son parcours exceptionnel, il est parsemé de superbes illustrations de Joe G. Pinelli dans l’inspiration de Von Furlau, qui constituent un recueil captivant, et bien évidemment il se caractérise comme un roman noir passionnant dans la lignée des analyses sociétales, des connaissances profondes de personnages inspirés et aux parcours de vie généreux, prenants et mêlés au tragique, à la manière de Daeninckx.

Un livre tout à fait original et délicieux dans la lecture comme dans le feuilletage des dessins, et important historiquement.

Est-ce une fiction, est-ce un roman noir prenant appui sur le réel, à vous de juger et jauger, mais en tous cas ce livre ne vous laissera pas indifférent !

Et je félicite Jocelyne, la dulcinée de Didier, qui lit « Erromango » de Pierre Benoît, dont je parlerai bientôt en ce blog.

Éric

Blog Débredinages

Le Tableau Papou de Port-Vila
de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli
Roman noir mis en couleurs par Heinz Von FurlauCherche Midi Éditeur
18.80€

Finis Terrae d’Isabelle Mutin

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous l’avais déjà narré il y a quelques mois, je suis tombé éperdument sous le charme de l’écriture d’Isabelle Mutin, et je n’utilise pas ce genre de dithyrambe en permanence, vous le savez bien.

La lecture de « Celsius » et de « L’écho de ton silence » m’avaient transporté, car Isabelle sait, à la fois, raconter une histoire, la rendre passionnelle et captivante, mais elle pénètre aussi au plus profond de nos âmes, tensions et fêlures, lors des douleurs vécues quand nos proches dépérissent…, quand nous avons du mal à cerner nos essentiels, que l’on se tiraille entre la construction de nos projets et la réalité incertaine de nos quotidiens…, et surtout elle sait évoquer, au travers des pratiques d’un psychiatre à la fois étonnant, original et inquiétant, les complexités de nos nécessaires introspections et les soubresauts ou déchirures qu’elles peuvent décliner…

Isabelle sait conter le miroir des âmes, elle magnifie son style pour suggérer nos intimités ou déployer nos fougues charnelles ; elle reste impliquée en un champ littéraire positif, malgré la succession récurrente des bouleversements haletants ou désespérés que nos vies parsèment…

J’avais apprécié dans « DeSirium Tremens » sa capacité à parler des choses enfouies, des forces de l’amour passionnel, des nécessités d’aller rechercher au plus profond de soi-même les sensations les plus inassouvies.

Mais elle n’oublie jamais de rappeler que rien ne se passe comme prévu, ou alors rarement, et que nos vies doivent d’abord s’assumer, en respect de ce que nous sommes, en cohérence avec nos envies et différences, pour éviter de se faire broyer par les manipulations, les aphorismes, les faux-semblant et les jugements de valeur.

J’ai retrouvé dans son livre « Finis Terrae »,  qu’Isabelle m’a dédicacé, lors de notre première rencontre, en « vrai », sur Dijon, le mois passé, en un salon d’éditions, toutes les saveurs et forces de mes lectures précédentes, et je vais – très humblement – en espérant ne pas dénaturer la puissance stylisée de l’auteure, vous préciser pourquoi ce livre vous est « invitant », comme on dit joliment au Québec, et pourquoi vous devez instamment suivre mes pas, pour vous y plonger assurément !

L’auteure recommande de lire les nouvelles, qui s’enchevêtrent en son recueil, en cohérence avec la chronologie qu’elle organise.

Cet avertissement est important, car on retrouvera, en récurrence, des « petits cailloux de Petit Poucet » qui s’intègrent dans le livre, aux détours des nouvelles, qui permettent à la fois de retrouver des personnages détaillés auparavant ou de prolonger l’action délivrée antérieurement.

« Le cri du vent » parle avec justesse, aplomb et profondeur, de la violence faite à une Maman par son conjoint, de la volonté de cette dernière à tenter d’échapper aux enfers, en profitant chaque fin d’après-midi d’un moment de délicatesse, avec ses deux enfants, en bord de mer Bretonne, puisque comme le nom du recueil l’indique, toutes les nouvelles donnent essor aux paysages fantastiques et déchiquetés de l’Iroise et de ses îles attenantes.

Quand le mari et père commettra l’irréparable, il sera difficile pour la fille survivante de se reconstruire et de penser à vivre, tout simplement, en essayant d’imaginer un amour possible…

Quand elle y parviendra, avec hauteur et volonté, les démons indicibles des douleurs accumulées ressurgiront…

« Athénaïs » est une nouvelle remarquable pour toute personne (je peux témoigner…) qui a été victime, au moins une fois, de la manipulation par la flagornerie, ou de l’excès de flatterie. 

On est subjugué par une personne dotée de force artistique ou de talents, et cette même personne s’intéresse à nous et nous comble ainsi de bonheurs…

On a envie d’en être aimé et l’on ferait tout pour elle.

Quand on se rend compte qu’à un moment elle nous délaisse, nous critique férocement, quand ce que nous faisons pourrait remettre en question le fait que l’on ne parle plus d’elle d’abord et exclusivement, la violence se place directe et latente, et les conséquences psychologiques subies sont ravageuses.

L’auteure décrit les fondements de ces relations toxiques et sublime son écriture pour que l’on puisse rester digne face à ce type d’adversités insupportables.

« Le cimetière des fourmis » m’a rappelé « Les Oiseaux » d’Hitchcock et une  mauvaise aventure personnelle lors d’une invasion de punaises de lit…

Orphée et Eurydice, aux prénoms bien évidemment non hasardeux, vivent ensemble, mais ne se côtoient pas vraiment.

Lorsque des fourmis s’agglutineront en permanence dans leur demeure, tout leur quotidien sera bouleversé : ils prendront même le temps de rester en bord de mer, eux qui n’y venaient jamais, pour tenter d’échapper à la douce folie qui peut les menacer…

Quand les inquiétants insectes finiront par germer dans leurs esprits, plus rien ne fonctionnera dans leur vie, hormis l’impression qu’ils sont guettés et qu’ils ne peuvent plus échapper à l’infernale présence de leurs envahisseurs…

« Soren Malsor » est un artiste, en cette nouvelle éponyme, peintre de l’île d’Ouessant – qu’Isabelle décrit, à satiété, avec une telle finesse impressionniste, qu’avec ses mots on ressent le vent et les embruns – qui reçoit une jeune femme qui vient de perdre son compagnon,  angoissé chronique et alcoolique obligé pour tenter de calmer ses anxiétés.

Elle désire que le peintre fasse un portrait de son aimé.

Ce dernier donne son accord mais il peindra le compagnon perdu uniquement par ce qu’en raconte la jeune femme, sans photographie et sans repérages.

La force artistique ne réside t-elle pas d’abord dans la profondeur du contact intimiste avec les gens de valeur et de partage, car comme le disait Monet : « je ne peins pas avec mes mains, mais avec mes yeux et mon cœur ».

La narration d’Isabelle peut paraître surréelle ; elle est surtout intelligente, car la vraie poésie s’appuie sur la relation, la discussion, le respect des différences, sur la volonté de construire le beau avec la force de la rencontre.

Alors oui, on peut faire un portrait réussi sans forcément avoir la personne en face de soi !

« Mea Culpa » raconte l’histoire, que l’on a tous vécue, d’une personne qui laisse des messages sur notre portable se trompant de correspondant, et que l’on regrette de ne pas avoir rappelée pour lui préciser sa méprise.

La fin de l’aventure sera tragique en cette nouvelle, mais parfois l’irrationnel sème sur nos pas et nous empêche d’avancer, et la délivrance de ce charme souvent négatif n’est pas évidente…

« La dame aux éphélides » constitue une nouvelle magnifique, car elle est écrite en tonalités délicieuses et harmonieuses, où l’on retrouve la force des estampes japonaises, la tendresse des vers du Rimbaud bohème et l’assurance que l’on peut tout voir, si l’on accepte d’être ému et attiré par les songes, les captations des élans de paysages profonds et sauvages.

Un livre très réussi, que je vous recommande, que je vais offrir à mes amies et amis, car je veux qu’elles et ils puissent partager ces moments de lecture porteurs et marquants !

Bravo, Isabelle, pour votre talent de conteuse, de poétesse, et pour la saveur enivrante de votre écriture !

Non, je ne suis pas laudateur circonstanciel, je suis contemplatif et vous remercie sincèrement !

Éric

Blog Débredinages

Finis Terrae

Isabelle Mutin

Les Éditions Mutine

18€

L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

Le diable dans la bouteille de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture concernant le troisième tome des œuvres complètes de Stevenson, de la bibliothèque de la Pléiade, qui intègre toutes les pépites qu’il a écrites, en sa fin de vie de Pacifique Sud, auprès des populations Samoanes qui le considéreront toujours comme leur allié et leur appui.

Stevenson se permettra de transmettre à des journaux anglais sa vision du colonialisme Victorien, apportera sa contribution pour que les populations locales s’autodéterminent et disposent d’elles-mêmes, avec des couplets acérés sur l’insupportable dogme établi sur la primauté des principes « civilisateurs » Européens ou sur la non capacité des gouverneurs Britanniques à reconnaître la profondeur des cultures autochtones…

Au sein d’un recueil joliment appelé Veillées des îles s’insère une nouvelle très Stevensonienne, avec une narration onirique, fantastique, mais aussi très profonde sur la perversité des âmes et consciences, enchaînant une déclamation sur la nécessité de conserver en permanence son libre arbitre et la maîtrise de son destin, réalités qui n’apparaissent jamais simples puisque la vie est aussi faite de compromis, compromissions, fuites, erreurs, accommodements à nos fêlures et capitulations récurrentes aux autorités…

Cette nouvelle s’appelle Le diable dans la bouteille.

Sur l’île d’Hawaï, vit Keawe, sans autre chose que de modestes sous en poche et des perspectives d’avenir difficiles à cerner…

Il rencontre sur les hauteurs de l’île, un homme résidant dans une maison cossue, quasiment un palais, et ce dernier l’apostrophant, Keawe reconnaît qu’il aimerait bien vivre en un endroit de cette nature.

L’homme lui précise qu’il peut lui vendre une bouteille magique qui lui permettra de réaliser tous ses vœux, mais il lui faudra céder la bouteille avant sa fin de vie, car sinon il périrait en enfer et y brûlerait pour l’éternité… ; il ne pourra, de plus, jamais revendre la bouteille pour un prix supérieur ou égal au prix de son achat initial, sinon la bouteille restera collée à son propriétaire sans pouvoir le quitter, le menaçant des terreurs du Diable…

Keawe consent à acheter la bouteille cinquante dollars, mais en quittant l’homme et sa riche demeure, il vérifie, en laissant la bouteille par terre, en de multiples endroits, qu’elle est bien en capacité de rejoindre sa poche de veston, instamment, sans autre intervention…

Mais Keawe ne veut pas s’en laisser compter et finit par vendre la bouteille à un antiquaire, intéressé par son verre rare, pour le prix de soixante dollars, empochant par là-même une plus – value par rapport à son achat initial, puis, regagnant le bateau où il travaillait, il se rend compte que la bouteille est arrivée avant lui, en sa cabine, en son coffre…

Keawe analyse alors les pouvoirs magiques et magnifiés de la bouteille et décide de se faire construire une belle maison, et d’y demeurer en profitant de la vie, même si son nom « Bright House » pourrait symboliser des flammes potentielles moins attirantes que les paysages d’Hawaï…

Il rencontre une jeune femme Kokua et leur amour sacralise la joie et le bonheur de douceurs communes, comme du plaisir de vivre en un lieu à eux, ravissant et digne des Princes.

Mais Keawe est rongé par la détresse, car il ne peut pas ne pas songer à la nécessité de se séparer de la bouteille et du coup il devient taciturne et tendu et l’œil du Diablotin dans la bouteille semble le narguer.

Il livre le secret de la bouteille à Kokua qui imagine la possibilité de l’acquérir pour elle-même, en faisant croire à Keawe qu’elle a trouvé un autre acheteur…

Keawe, qui reprend sens à sa vie, repère aisément que Kokua ne sourit plus, et ne se positionne qu’en déchirure, et il comprend qu’elle s’est sacrifiée pour lui, par amour.

Je ne vais, bien évidemment pas, vous raconter la fin de cette histoire, mais je ne voudrais pas que vous la considériez seulement comme un conte un peu simpliste, car elle renferme une vraie et forte parabole sur les natures humaines :

  • La possession exprime t-elle la quintessence du bonheur ? Si pour Stevenson, comme pour vous et moi, il est évident qu’il convient d’avoir un minimum pour la décence de nos existences, il pourfend tous les excès, les apparences, les signes extérieurs de richesse…
  • La magie permet de créer des illusions, des manipulations, des perversités ; elle doit rester un émerveillement, pour Stevenson, et ne pas ouvrir des boîtes de Pandore, car la vie peut être faire de hasard et de décalages, mais elle ne repose pas sur des chimères, ou sinon le socle des fondations deviendra bien friable…
  • L’amitié et la concorde avec son prochain obligent à dire le vrai, tout le vrai, et de ne rien cacher des vices enfouis dans une communication, car sinon le pacte du sensible, du fraternel et du solidaire s’évanouit. Aujourd’hui tous les commerciaux ne disent pas tout et maquillent les réalités complètes pour séduire le chaland. Stevenson accepte les omissions et les mensonges, car la vie est aussi faite de contradictions et tout ne peut être dit, mais il n’accepte pas que leurs utilisations soient faites pour de vils enrichissements financiers ou pour créer des détresses volontairement, en faisant fi des moralités et des humanités. On peut se tromper ou tromper, mais on ne doit pas tromper pour s’enrichir aux dépends d’autrui…

Cette nouvelle se place comme une source bienfaisante, car elle donne envie de voyager, de vagabonder, de rencontrer son prochain éloigné culturellement, en le respectant, en acceptant un dialogue consommé égalitaire, en ne recherchant aucun autre profit que le plaisir du débat commun sans matérialisme, sans faux-semblant, sans factice ou circonstancielle pseudo-amitié. La vraie amitié est inébranlable et désintéressée.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le diable dans la bouteille

Robert-Louis Stevenson

Nouvelle intégrée dans le recueil Veillées des îles – Derniers romans édité par la bibliothèque de la Pléiade (références complètes citées dans ma précédente chronique).

Photo de Stevenson et de sa famille, avec ses amis Samoans, copyright Culture Club et Financial Times

L’ennemi d’Erich Maria Remarque

 

Quelle belle idée que Le Livre de Poche a eue pour publier six nouvelles du Grand Écrivain, Erich Maria Remarque, plutôt oubliées, malheureusement, et parues après l’exil de l’auteur aux Etats-Unis !

Je suis passionné depuis longtemps par les auteurs de l’entre deux guerres, et j’ai quasiment tout lu ou relu les concernant.

J’ai lu Henri Barbusse avec Le Feu, certainement le livre le plus remarquable sur les conditions de vie et réalités vécues des Poilus et qui constituera un manifeste pacifiste ; j’ai lu Roland Dorgelès avec Les Croix de Bois, qui magnifient des engagements solidaires et qui évoque sans pathos les douleurs indicibles de ceux qui savent qu’ils sont et resteront sacrifiés, et j’ai lu aussi l’œuvre intégrale d’Erich Maria Remarque, que l’on connaît surtout pour A l’ouest rien de nouveau, qui parle avec force émotive des réalités quotidiennes de la Grande Guerre et de l’assurance intégrée de désespérance pour tous ses combattants.

Erich Maria Remarque a tout compris et vite.

Il a senti rapidement qu’après l’acceptation par les Vainqueurs de 1918 – malgré des efforts méritoires de Woodrow Wilson pour éviter ce qui sera appelé Diktat – d’un Traité de Versailles humiliant pour l’Allemagne et ses deux millions de morts pour la Grande Guerre, les bruits de botte sonneraient la charge du totalitarisme et la volonté de revanche militarisée.

Il a démontré par un livre admirable, L’Obélisque Noir, que l’hyper inflation que connaissait l’Allemagne des années 1920, rendait impossible aux populations de se procurer nourriture ou de pouvoir vivre ; cette hyper inflation avait tellement marqué les esprits et les consciences qu’elle a donné libre cours à laisser conduire le pays aux édiles les plus vils, qui considéraient qu’il fallait détruire tous les nobles idéaux pour assurer la suprématie raciale germanique et la laver des affronts cumulés depuis 1918 et des disettes endurées.

Erich Maria Remarque a vécu une idylle avec Marlene Dietrich, qui, comme lui, s’est exilée, et a renié sa patrie qu’elle ne pouvait reconnaître avec l’avènement Nazi.

Et Erich Maria Remarque a partagé toute sa majeure vie avec Paulette Goddard, qui avait vécu avec Charlie Chaplin, immortalisée qu’elle est avec son rôle magistral dans Les Temps Modernes.

Erich et Paulette reposent ensemble, au joli cimetière de Porto Ronco, petite ville perchée au dessus du Lac Majeur, près de Locarno, en Suisse Italienne, et je les ai salués, en 2012, en pèlerinage, car ce couple fut admirable de réflexions et pensées pour la concorde et la tolérance et méritait bien ces rhododendrons qu’ils affectionnaient.

Le recueil publié à la manière d’un inédit se repère passionnant, car il rappelle les thématiques d’Erich Maria Remarque : condamnation des décisions iniques qui sacrifient des générations, absurdité assénée de la guerre ce qui lui vaudra des autodafés récurrents, déploiement de personnages combatifs et lucides qui représentent les humanités que l’on doit pas oublier et qui se sont agrégées par les philosophies progressistes, et présence de l’humour pour que la flamme du refus du fatalisme ou de l’abandon soit maintenue vivace.

Je ne vais pas résumer les six nouvelles, mais je me permets, de façon impressionniste, de vous en livrer quelques reliefs saisissants, pour vous inviter à suivre mes humbles traces et pour vous inciter à les lire par vous-même :

  • La première nouvelle, L’ennemi, parle des tentatives de fraternisation, qui ont vraiment eu lieu dans les tranchées de face à face, où les soldats réclamaient, par eux-mêmes, des temps vivants (et non des temps morts, car la mort était la réalité récurrente et permanente des combats), pour échanger quelques cadeaux, et ainsi préciser que la guerre entre frères de nations n’avait pas de sens. Mais bien évidemment les commandements ne pouvaient tolérer ce type de bienveillance assimilé à de la trahison et au refus de devoir, et ne pouvaient que le sanctionner.
  • La femme de Josef est pour moi la nouvelle la plus aboutie et la plus émotionnelle, car elle parle d’une femme qui retrouve son Mari traumatisé par ce qu’il a enduré au combat, et qui reste pétrifié, sans réaction, comme hypnotisé et lobotomisé ; par sa patience, son amour et son acuité, sa femme, qui dépasse les simplismes des diagnostics, lui permet de refaire surface, en devenant la psychologue qui découvre la nécessité de l’exutoire.
  • Le retour à Douaumont plaide pour un mépris absolu de celles et ceux qui voulaient s’enrichir pour développer le tourisme de la glorification des héros Poilus, alors que le respect du silence et l’inclinaison devant des morts enfouis, et non encore découverts sur Verdun, devaient prendre le pas. A Verdun, on doit parler de Martyrs et pas de Héros.
  • L’étrange destinée de Johann Bartok parle des Poilus considérés comme disparus et qui, oubliés par les affres de la Grande Guerre et ses turbulences, y compris dans les Dardanelles, a fait que certains appelés étaient envoyés en mission, sans pouvoir communiquer avec leurs familles ; quand ces derniers reviennent chez eux, alors que tout le monde les pensait morts, la guerre terminée, ils peuvent constater qu’ils furent oubliés et que leurs familles se sont recomposées sans eux…
  • L’histoire d’amour d’Annette constitue un point d’orgue chez cet auteur qui sait si bien styliser les sentiments : Annette serait la promise d’un homme, pour lequel elle ne ressent aucune passion, alors que ce dernier n’imagine pas vivre sans elle ; quand le jeune homme tombera, en – ce que certains ose encore appeler – le champ d’honneur, Annette ne pourra plus vivre sans son image et sans une forme de sacralisation idéalisée de ce qu’il fût…
  • Silence reprend de manière plus terrifiante les enjeux sans scrupule évoqués par Le retour à Douaumont, où, la guerre finie, on décidera de créer un marché où la gloriole de la victoire, le sacrifice des héros et la pseudo-compassion commercialisée pour les anciens combattants deviendront une vraie économie prospère… Erich Maria Remarque est dégoûté et préfère le mépris du silence qu’un mépris communiqué, qui ne toutes façons ne serait pas compris…

Ce recueil synthétise toute la force de l’auteur : rester convaincu que toute guerre est détestable, qu’elle repose sur la déshumanisation et la fatuité de ceux qui la lancent ou l’organisent, et il plaide pour une relation citoyenne positive, fraternelle, démilitarisée, sans référence à la Nation qui fait toujours germer des risques de nationalisme.

Erich Maria Remarque reprendrait avec conviction la magnifique chanson de Georges Brassens « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Car nous sommes toutes et tous des citoyens du Monde, avec la volonté de vivre le plus décemment possible, en écoutant et en s’élevant avec les autres, sans les amoindrir et sans proférer violence.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’ennemi

Erich Maria Remarque

Le Livre de Poche

Photo d’Erich Maria Remarque, mesbelleslectures.com en copyright

La ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens : magistral et toujours actuel

 

Les merveilleux voyages du baron de Münchhausen – Wunderbare Reisen des Freiherrn von Münchhausen

Amie Lectrice et Ami Lecteur, cet été je me suis promené quelques jours en Lettonie ; et dans la ville patrimoniale riche de Riga, je me suis arrêté devant la Tour dite poudrière, qui fut la propriété effective du baron de Münchhausen, Karl Friedrich Hieronymus (1720/1797) dont Rudolf Erich Raspe publia les aventures qui auraient été contées, par le baron lui-même, en 1785.

Intrigué fortement par cette réminiscence, aussi bien littéraire que cinématographiée, car ces aventures ont été mises en images aussi bien par Georges Méliès que Jean Image ou John Neville, je me suis rappelé que mon fils Antonin m’avait offert la version bilingue (franco-allemande) éditée par Folio de ce livre surréaliste et très souvent déjanté, avant l’heure des décalages, et enthousiasmant à plus d’un titre.

Soyez confortablement installées ou installés, et écoutez les déclamations du baron, en toutes ces péripéties et aventures ou engagements, considérez que tout est vrai, ou en tout cas rien ne prouve le contraire, et il ne s’agirait pas d’offenser un baron, que diantre !

Et prenez le temps régulièrement de boire un petit shooter de Balsam de Riga à la cerise (ma version préférée) ou aux fruits rouges, pour donner corps et lustre à ces contes enchanteurs et franchement fascinants.

Jugez du peu :

  • Une tempête de neige place son cheval à la flèche d’une église, mais le baron, d’un coup de pistolet, délivre son infortunée monture et repart avec elle…
  • Un loup dévore l’arrière train de son cheval et s’engouffre en lui, mais le baron sait bien mettre fin à ces agissements ; quant à la santé du cheval, on ne peut que boire à son souvenir potentiel…
  • Le baron arrive, par procédés chimiques particuliers, à créer une auréole de feu sacré, au-dessus de la tête d’un général…
  • Le baron réussit la prouesse, avec un seul et simple morceau de jambon, à prendre en brochette plusieurs canards…
  • Son cheval fait des merveilles lors de la guerre contre les Turcs, en étant capable de se découper en deux parties distinctes, et donc ainsi permettre, à son cavalier, d’intervenir sur deux fronts à la fois ; l’ubiquité se trouve donc ainsi résolue et dépassée même…
  • Il arrive à vaincre un lion et un crocodile en alliant discernement, tact, esprit d’initiative et calme à toute épreuve et on imagine aisément que les deux animaux ont eu plus peur du baron que l’inverse…
  • A la manière de Gepetto et Pinocchio, dans le ventre du cachalot, le baron, avalé par un gros poisson au large de Marseille, fait contre mauvaise fortune bon cœur, et passe un certain temps en son ventre, avant de l’étouffer et de retrouver la mer libre…
  • Il s’associe des personnalités aux talents émérites, sortes de géants ou êtres aux pouvoirs exceptionnels, en anticipation des caractères de Marvel des temps contemporains, et il parie avec le sultan de Constantinople sur le fait que son Tokay ne vaut pas celui de la cour de Hongrie, et qu’en une seule heure, il en goûtera une bouteille originale signée de l’Impératrice du pays. Le sultan le prend pour un fou réel, mais le pari est gagné par le baron…
  • De manière plus chevaleresque il fait échapper deux Anglais, promis à la potence, par les Espagnols, sur Gibraltar, en déployant des ingéniosités techniques et des camouflages jamais encore advenus…
  • Et bien évidemment le baron a pu atteindre aisément plusieurs fois la lune, surtout pour y récupérer ce qu’il y avait laissé par imprudence lors de voyages précédents… Et l’on apprend que la lune comporte des habitants d’un seul sexe et qu’ils ne meurent pas, mais se réduisent en poussière…
  • Et si vous désirez rencontrer le baron, car une telle âme ne peut être mortelle, il vous donne rendez-vous pour une « conterie » appréciable, aux abords de Saint-Pétersbourg.

Dans sa préface maîtrisée, Théophile Gautier fils, précise que « la plaisanterie allemande n’est pas d’abord aisé », mais que « sa bizarrerie ne recule devant aucune outrance et se perpétue dans une logique d’absurdie » ; il est toujours nécessaire de ce dire que la réalité est bien trop insupportable pour qu’elle soit crédible, et que les contes de fantaisie – ou même d’inconséquence – peuvent donner des idées et réflexions pour générer une nouvelle harmonie, et surtout pour s’ouvrir au Monde et ne pas se considérer comme le centre de celui-ci…

En ce positionnement, le baron est un précurseur du multilatéralisme et de la volonté de rencontre ; et comme il a toujours su s’adapter, ses souvenirs ne peuvent qu’être passionnels et pétris de cet esprit d’aventure et d’exploration qui donne à observer l’autre, sans le juger ou se placer en supériorité, et à partager avec lui, en réfutant tous les replis.

Éric

Blog Débredinages

Les merveilleux voyages du baron de Münchhausen – Wunderbare Reisen des Freiherrn von Münchhausen

Préface de Théophile Gautier fils

Traduction inédite d’Olivier Mannoni, très réussie, bravo à lui !

Collection Folio Bilingue

Les caïds de Mario Vargas Llosa

Belle initiative, mise en œuvre par la collection Folio, de rééditer, en version bilingue, six nouvelles publiées pour la première fois à la fin des années cinquante, quand notre futur Prix Nobel de Littérature s’adonnait à la plume, à vingt ans à peine…, en ses terres et racines Péruviennes.

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme conteur, avide de faire découvrir des histoires, mais il sait magnifier ses personnages en les intégrant dans un réel sociétal, toujours proche du vécu et de l’histoire du Pérou, alternant enthousiasmes, fougues et violence indicible.

La première nouvelle qui donne son titre éponyme au recueil, Les caïds, évoque, certainement calquée sur une perception et un ressenti autobiographiés de l’auteur, la difficulté de la relation existante entre étudiants et administration scolaire, avec la primauté donnée à un mandarinat hors d’âge qui réfute toute discussion, qui suggère des soumissions autoritaires et qui développe des contraintes qui peuvent aller jusqu’à l’exclusion de la sphère d’étude de toute personne qui se permettra la plus minimale des contestations.

Surtout si cette contestation est justifiée par une volonté d’équité et de concorde, la mise en retrait sera implacable.

La difficulté qui s’organisera chez les étudiants, pour conserver la solidarité de leur combat, en évitant toute velléité permettant à l’administration de diviser les jeunes et de couper court à leurs débats, s’exprime en toute sa réalité ; les tensions humaines vécues touchent souvent à la souffrance des âmes.

La nouvelle Le défi pénètre nos sens et s’organise comme un combat permanent et incessant entre la volonté personnelle de conserver sa dignité et sa hauteur, face aux tentations de reculer ou d’accepter si ce n’est les compromissions, tout du moins une marge d’acceptabilité de celle ou de celui dont on considère que le comportement se caractérise par l’indécence ou l’insuffisance…

La fin de l’histoire associe cruauté, crudité mais aussi respect face à celle et celui qui ne sombrera jamais dans l’acceptation de sa destruction humaine, car comme le disait Michel Foucault « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous »…

La troisième nouvelle Le frère cadet se positionne sur les archétypes d’une Amérique du Sud toujours enferrée dans le droit d’aînesse et où le chemin est tracé par une relation systématisée ou « privilégiante » entre Fils aîné et Paternel.

Quand les codes évolueront, grâce notamment à l’appui d’un frère cadet, pour secourir son aîné, en situation d’extrême urgence, on attend que les choses s’organisent différemment en les rapports familiaux, mais entre la pesanteur suspendue et la réalité d’un instant, les résultantes ne se placeront pas toujours dans le progressisme…

La quatrième nouvelle, Un dimanche, se structure sur la même lignée et se déroule en l’immensité du Pacifique, face à la magnifique baie et des falaises grises de Miraflorès, aux surfeurs intrépides, que je vous recommande de visiter un jour, en dégustant un « cebiche » (poisson cru mariné au citron vert et aux herbes).

En les ressorts aventureux du texte, les liens solidaires et familiaux de fratrie sont bien mis à mal par le sentiment de supériorité de certains,  enfouis en des traditions fortement pénalisantes pour les essors des responsabilités ou des créativités individuelles.

La cinquième nouvelle, Un visiteur, prend appui sur les violences intestines existantes au Pérou où les gens du Pacifique se considèrent supérieurs intellectuellement aux gens des volcans (secteur d’Arequipa d’où l’auteur est originaire), qui se considèrent eux-mêmes en supériorité des personnes qui vivent aux abords des montagnes, proches des sites Incas.

Les Indiens de Cusco sont invités à accomplir de basses besognes, et l’on imagine que leur potentielle crédulité les façonnera à la convenance de leurs dirigeants… et quand une expédition punitive est mise en œuvre, l’on repérera que celles et ceux que l’on avait manipulées et manipulés peuvent se résigner, mais que cette résignation donnera des germes à la férocité.

Quand Le sinistre « Sentier Lumineux » éclusera, de sa terreur aveugle, le Pérou, pendant les années quatre-vingt, on objectera la non compréhension d’une telle déferlante négative en un pays paisible… mais ce serait oublier que les rigidités et séparations des relations, proches des castes, avaient instauré géographiquement des humiliations et des injustices récurrentes.

Loin de moi la volonté d’accorder l’once d’une légitimité à ces pseudo marxistes maoïstes, surtout portés par leur violence mafieuse, mais les responsables politiques du Pérou, alertés notamment par Vargas Llosa qui s’était lancé un temps dans la vie partisane et pour les élections présidentielles, ont dû cerner qu’il fallait abolir des traditions insupportables qui mettaient à mal le vivre ensemble ; et le combat n’est pas fini…

La dernière nouvelle, L’Aïeul, évoque l’absence et la rupture, de manière nette, ciselée, précise, sans fioriture et démontre que pour tenter une réconciliation, il faut un chemin volontaire accepté et une capacité d’élévation ou de sensibilité, hors-norme, mais quand il est trouvé, il nous fait grandir fortement et construit une force de caractère.

Lisez ce livre, que vous vouliez vous plonger dans le rédactionnel initial en espagnol du Pérou ou que vous le parcouriez avec la force tragique rendue parfaitement par la traduction, et vous vivrez un moment intense de profondeur, d’émotion et de fugue vers un avant ouvert, que chacune déterminera comme il l’entend, en émancipation personnelle.

Merci Mario ! A vingt ans, le regretté Paul Nizan, disparu trop tôt disait « j’avais vingt ans et je ne laisserai jamais dire à quiconque que c’est le plus bel âge… », Mario, lui, à vingt ans, savait déjà écrire, dire et transmettre et surtout interpeller…

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que je n’aime pas Sartre, dont j’apprécie cependant le théâtre, goûte très peu les romans et abhorre les engagements où il s’est souvent trompé ou fourvoyé, sans regret (notamment ces textes sur les partis uniques, insupportables…), mais comme il était ami avec Paul Nizan, je me dis que Paul aurait pu lui ouvrir l’esprit…

Éric

Blog Débredinages

Les caïds – Los jefes

Mario Vargas Llosa

Traduction de l’espagnol (Pérou) par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé, révisé par Aurore Touya

Collection bilingue Folio

Pas de tarif précisé, ce livre m’a été offert par mes fils pour la fête des pères et je les embrasse !

 

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