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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Histoire

Richesse oblige d’Hannelore Cayre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous trouverez cette humble chronique, très enthousiaste, car je ne vous cache pas que j’ai refermé ce livre avec la satisfaction d’avoir vécu des moments marquants, qui élèvent « le champ des connaissances », comme disait Malraux, et pour avoir lu un roman noir excellemment mis en œuvre, avec un cocktail très structuré de références historiques maîtrisées, de réalités sociétales contemporaines, avec un humour récurrent dans les lignes, acéré notamment là où il n’est pas souvent appuyé, en adresse précise aux personnes porteuses de handicap…

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », avait dit Desproges, l’auteure suit ses traces assidument, avec talent.

Blanche de Rigny s’est toujours questionnée sur les origines de son nom, elle qui a vécu, en une île Bretonne, où les personnes  s’appelaient toujours avec les références sonnantes attendues des patronymes.

Elle a été élevée par sa grande tante, car son père n’a pu l’aimer comme il l’aurait voulu, son épouse étant décédée en couche, puisqu’un accouchement nécessitait un transport sur la mer toujours tempétueuse et incertaine, qu’il ne voyait sa fille que comme la responsable du départ de son aimée…

Blanche s’est rapidement prise en main, avec des excès,  des volontés réactives face à son enfermement insulaire, elle a fugué, et elle a aussi , un jour, fait les quatre cents coups en beuverie, et en voiture…

Elle est sortie handicapée lourde d’un accident terrifiant où le véhicule de ses amis de boissons est tombé dans un ravin…

Elle est obligée, en permanence, de vivre avec béquilles et protections jambières, avec des douleurs atroces.

En centre de soins, elle a rencontré Hildegarde, courageuse jeune femme élancée, victime du syndrome de Marfan, avec des clous plantés dans la tête, qui lui a redonné tonicité et  force, qui est devenue son amie ; c’est elle qui lui a permis de travailler dans un service de reprographie des données judiciaires et policières et ainsi de pouvoir s’assumer, d’autant plus qu’elle peut récupérer des données de junkies et les transmettre à des dealers, en puisant une somme pour cette communication discrète, bien utile pour les futures transactions du trafic de drogue, lui permettant, aussi, une meilleure aisance sociale personnelle…

Blanche a eu une fille, Juliette, dont elle ne se souvient plus du père, très en passage, qui égaie sa vie et lui donne les influx nécessaires pour l’aiguiser, car elle se sent forcément mise en contraintes, avec une mobilité plus que réduite.

L’auteure insère dans son roman noir un pan de notre histoire, souvent peu relaté, celle des conscriptions militaire qui s’effectuaient par tirage au sort, qui entraînaient que certains étaient affectés en mobilisation pour une durée qui n’était pas inférieure à trois ans et d’autres qui pouvaient en réchapper. 

Ce système inique suscitait aussi des propositions commerciales de « compensations » qui, au mépris de tout sens humaniste, permettait à des familles fortunées, dont le fils avait infortunément tiré un mauvais numéro, d’être remplacé, moyennant finances, par une personne dont la famille avait besoin d’argent ou était nécessiteuse, ou par un homme qui voyait, en cette transaction redoutable,  la seule possibilité d’échapper à sa condition miséreuse.

Nous nous trouvons à quelques encablures de la guerre avec la Prusse, en 1870, et Auguste de Rigny, idéaliste, socialiste, utopiste, prêt en permanence à des déclamations dans des clubs ou cafés, vient de tirer un mauvais numéro…

Si son élévation humaniste ne l’entraîne pas vers le remplacement de sa condition de possible soldat, il ne retient pas son père –  capitaliste et réactionnaire, qui veut l’avoir sous la main et lui faire abandonner ses idées révolutionnaires – du désir de lui dénicher une personne de bonne taille (un 5 pieds 8 pouces sera très apprécié par l’armée…) et de dentition convenable, pour qu’il parte au régiment, à sa place …

Auguste se morfond, malgré sa volonté assouvie d’études, vilipendé par un frère sans scrupules, qui lui, ne cherche qu’à s’enrichir et à maintenir les castes sociales ; Auguste vit chez sa tante, d’éducation libérale et libertine, mais qui reste très attachée à son rang et à ses privilèges et qui trouve que le jeune homme ne connaît pas son bonheur de vivre libre et riche…

L’auteure cisèle son roman en nous happant en permanence, en faisant s’entrecroiser la Grande Histoire avec Auguste et ses états d’âme,  en cette fin de Second Empire, où les conflits sociaux et extérieurs s’amoncellent , avec les réalités des négociations abjectes où l’on monnaye son remplacement militaire comme si l’on discutait aux marchés aux bestiaux, et l’Histoire de Blanche, qui a repéré que son nom avait un lien direct avec Auguste et son remplaçant, que les différentes branches de la famille de Rigny se rapportaient à elle, qu’elle pouvait essayer de s’y glisser, pour se donner, dans toutes les acceptions du terme, une meilleure fortune…

Je vous laisse imaginer si :

  • Blanche arrivera à conquérir son destin, pour ainsi assurer une forme de revanche personnelle, familiale et sociale sur vécu tragique, de la mort de sa Maman à sa naissance, à son accident qui l’a meurtrie,  l’a affectée en infirmité douloureuse…
  • Auguste conservera ses élans humanistes pour au moins suivre la destinée de son remplaçant et de celle qu’il a aimée si fortement…
  • Blanche et Hildegarde confirmeront leurs amitiés indéfectibles, avec l’éducation associée de Juliette, pour qu’elle vive un destin moins ombrageux et difficile.
  • L’Administration repèrera ou pas si l’on peut croiser des fichiers de personnes répondant de délits pour extraire des informations et les utiliser, pour les monnayer…

Ce livre est écrit avec une force de propos, avec un suspense manié avec soins, qui nous porte jusqu’aux conclusions, sans pré-repères, avec l’envie de nous permettre de nous plonger dans les vilenies des conscriptions fallacieuses, dans les méandres des nobles familles qui renferment tellement de secrets inavoués qu’elles en oublient, souvent, les convenances et le respect dû à tous leurs membres, pour souvent placer en retrait celles et ceux qui ne mériteraient pas leur part de destinée…

Un livre que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande !

Éric

Blog Débredinages

Richesse oblige

Hannelore Cayre

Éditions Métailié

18€

Code Évangile : 1. Le Vase de Bamberg, de Paul Hornet

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voici un livre qui se lit avec délectation, et qui potentiellement peut vous placer en addiction : une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus vous en séparer, vous le lirez intensément et vous ne pourrez plus le refermer avant de connaître l’épilogue.

Il s’agit d’un polar bien mené qui intègre non seulement des péripéties inhérentes à un roman noir qualitatif : personnages de belle facture, héros original et valeureux, scènes de crime récurrentes liées à un scénario ciselé, mais aussi et surtout, qui vous ouvre l’esprit et vous enrichit scientifiquement.

En effet quelques années avant sa mort, le Prix Nobel de Physique 1992 Français, Georges Charpak – que je vénère personnellement pour avoir été à l’origine dans les écoles primaires du programme dit « la main à la pâte » où les enfants découvrent les sciences par l’expérimentation directe et la création d’objets leur permettant de mieux cerner les réalités qui les environnent (comme la création d’un petit moulin à eau à placer au bord d’une rivière pour expliquer l’énergie hydraulique) – aurait émis une hypothèse audacieuse connue sous le nom de « son fossile ».

Cette hypothèse se place sous les traces de Thomas Edison, qui, en 1877, a inventé le phonographe, technique qui relie un stylet à une membrane.

Le stylet grave, sur un cylindre tournant de cire, les vibrations qui l’agitent, lorsque les sons frappent la membrane, en restituant les enregistrements.

Charpak aurait rénové cette technique en imaginant que des sons antiques seraient gravés en des poteries anciennes.

De l’argile tourne naturellement sur le tour du potier et pendant que l’artisan, avec ses mains ou un stylet, grave ses motifs décoratifs, il pourrait avoir enregistré, à l’insu de tous, les sonorités de proximité de son atelier.

Charpak aurait imaginé, par exemple, Aristote, parlant à un ami potier, ou conversant avec un artisan sur le seuil de sa boutique, avec l’inattendue conservation de cette discussion enregistrée sur les décorations du vase ou de l’objet réalisé.

Toute la réflexion du Vase de Bamberg s’affecte en prolongement de cette hypothèse et fait place à un roman noir passionnant.

Tout part du Vatican où le Cardinal Di Lupo, en proximité du Pape François, souhaite retrouver une poterie du Ier siècle, de la région de Capharnaüm (oui, la Ville a existé, et je ne vous raconte pas son célèbre « bazar » … !), où vécurent le Christ et ses disciples, où une parole du Christ serait inscrite.

Le Cardinal Di Lupo convainc John Quantius, un fils d’un de ses illustres amis, qu’il a pris sous sa protection, qui dispose de capacités évidentes pour se cacher, se camoufler et se rendre invisible.

Il considère que ses talents indéniables, qui pourraient faire de lui un voleur de grande classe, vont être utilisés pour cette action jaugée un peu folle et fantasque mais qui représente un enjeu historique et spirituel majeur.

John se place aussi comme un galeriste de renom et un expert en art et il est régulièrement affecté par le Vatican pour des missions d’analyse et d’appui.

John, appelé par le Cardinal, rencontre dans les sous-sols du Vatican, une équipe, travaillant sur des bases ultrasecrètes et développant des compétences scientifiques et linguistiques de très haut-niveau ; il lui est demandé de dérober un vase du Ier siècle, situé dans la ville Autrichienne de Bamberg, en son Musée, et en provenance de l’Antique Judée.

Mais retrouver un vase où pourraient être transcrites, enfouies par les années, dans les stries de poterie, des paroles prononcées par le Christ, ne s’inscrit pas comme une opération classique, bien au contraire, et, malgré les précautions de discrétion et d’information triée à un nombre minimal de partenaires informés, cette dernière va connaître des rebondissements importants liés notamment :

  • aux interventions de nombreuses officines d’intelligence qui s’inquiètent de cette soudaine application de l’hypothèse Charpak.
  • à la NSA, qui veut comprendre ce qui motive le Vatican, et surtout quel rôle entend jouer et développer John Quantius ; elle n’hésite pas à placer des personnalités chargées de séduire les membres du réseau.
  • à la mafia Italienne (désespérément proche du clergé le plus rétrograde, ce qui malheureusement s’est souvent repéré et apparemment sans arrêt en nos temps récents…) qui veut mettre en tension le Vatican et ses sbires par trop progressistes…
  • aux services secrets Russes, qui s’affichent dans l’orchestration, car ils ne peuvent pas ne pas être présents dans une opération aussi novatrice et hors norme.
  • et aux services spécialisés, proches de religions concurrentes, qui veulent impérativement tordre le coup à ces réalités, pour ne pas redonner vie et couleurs à un catholicisme dont les pratiques et écoutes pourraient reprendre de la vigueur, si l’on était en capacité d’écouter en direct son précepteur le plus prophétique…

Tous ces intervenants vont tous se mettre sur la route de John pour conspirer contre lui et l’empêcher d’accomplir sa mission.

Mais John, aidé par une partenaire, qui s’attache à lui et dont il reconnaît les capacités à s’intégrer en son univers excentrique, fait front et veut atteindre son objectif.

Et je vous laisse imaginer s’il sera possible d’écouter la parole prophétique prononcée en araméen du Ier siècle…

Ce roman policier et roman noir se lit avec un plaisir vorace :

  • Que vous soyez ou non versés dans l’ésotérisme, il vous amènera sur les réalités Vaticanes, mais avec une synthèse originale entre le spirituel et la science qui – on le sait bien – n’ont pas toujours vécu des ménages aisés…
  • Que vous soyez ou non versés dans les déferlantes et les concurrences, sans merci, entre services secrets concurrents où nulle loi ne prévaut si ce n’est celle du plus fort ou du plus mesquin.
  • Que vous soyez ou non bercés par les monte-en-l’air cultivés par le film « La Main au Collet » d’Hitchcock, qui a donné à John ses volontés d’escapades plus ou moins frivoles et légales.
  • Que vous soyez ou non épris de romans à épisodes, puisque le livre se termine en appelant une suite que j’imagine savourer bientôt.

Je vous engage à rentrer dans ce roman de qualité narrative, très documenté sur la recherche scientifique, et à vous plonger dans l’univers de Paul Hornet qui est le pseudonyme partagé d’un écrivain (grand prix de l’académie Française) et d’un journaliste, selon les confidences de l’éditeur.

Un livre très agréable, alerte et facile en bouche, sans être du tout simplificateur, un opus pédagogique, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Paul Hornet

Code Évangile 1. Le Vase de Bamberg

20€

Cherche Midi Éditions

Robert Schnerb, un historien dans le siècle, 1900-1962, de Claudine Hérody-Pierre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il m’est plutôt rare de lire le livre de personnes que j’ai pu côtoyées, que j’apprécie, que je place en amitié sincère.

J’ai eu un parcours militant et d’engagement avec l’auteure, nos échanges dans les lieux de débats ou simplement dans le cadre d’un partage gustatif, ont toujours été faciles, aisés, revigorants et positifs.

Claudine m’a adressé, et j’en ai été honoré, le livre qu’elle a écrit et qui pénètre avec profondeur, objectivité investie, analyse acérée et émotion, dans la vie de son grand-père, qu’elle a peu connu, qui a accompli un travail immense, majeur, rigoureux d’historien, en partageant son labeur et ses écrits avec les historiens les plus en vue du vingtième siècle.

L’amitié que j’ai pour Claudine ne peut être analysée, Amie Lectrice et Ami Lecteur, comme une offrande qui ferait que cette humble chronique se placerait plus sous l’angle du regard affectif (il existe et je ne le nie pas) que sur mon intérêt et mon plaisir de lecteur (récurrent et précis, vivace fortement après mes deux lectures successives de l’opus).

J’ai apprécié fortement le livre car il m’a ouvert des réflexions que je n’avais pas en connaissance, il est écrit avec une écriture délicate, toute en finesse.

Le livre sait en permanence s’afficher avec le vecteur de la recherche la plus minutieuse, la plus approfondie, avec la volonté de présenter les faits avec cohérence, sans pathos, pour tracer des analyses ordonnées et assez implacables.

Robert Schnerb est né d’une famille de commerçants de Dijon, affectée par la perte des Provinces perdues après la guerre de 1870, ayant clairement affirmé son attachement à la France, exilés obligés de leur Alsace, par détermination patriotique et aussi foi en les valeurs d’une république universaliste.

Leur judéité est effective, mais elle n’est pas pratiquée et elle ne s’affiche pas comme « ostentatoire », comme on dirait aujourd’hui, mais elle n’est pas non plus offusquée, ni reniée.

Il reste que comme de nombreuses familles juives de cette époque, livrées en pleine Affaire Dreyfus, lui-aussi Alsacien national, on s’identifie d’abord par son travail et son attachement à la République laïque, on ne met pas en avant ses origines cultuelles, on évite aussi de prendre corps sur les poncifs antisémites que certains juifs alimentent en exacerbant notamment les réalités financières de train de vie ou d’affaires menées par les leurs.

Robert naît en 1900, comme Jacques Prévert qui aimait rappeler, en ses poèmes, qu’arriver une année aussi ronde et promise à tous les progrès, « ressentait fougue et naïveté ».

J’ai souvent eu ce message en tête, en lisant le livre de Claudine, car Robert a été « plus que fougueux » et a aussi pu pêcher par naïveté…

Cet enfant choyé travaille très bien à l’école, il intègre toutes les portes de l’ascension du mérite républicain ; il est à la fois studieux et réfléchi, organisé et posé, assez conscient aussi de ses qualités ou de ses connaissances supérieures, pour pouvoir tenter de « dépuceler » un cousin de quinze ans dont les conversations et niveaux d’élocution lui paraissent bien mièvres…

A la sortie de la Grande Guerre et du retour des Poilus ou des « fantômes des martyrs » comme disait Barbusse, il étudie l’histoire assidument, méthodiquement, passionnément, en écrivant ses premiers articles avec déclamation patriotique dans les revues étudiantes universitaires.

Il rencontre Albert Mathiez (que l’on doit prononcer Mathié et pas Mathièze…) qu’il vénère, écoute en récurrence, qui le forge, malgré son caractère intransigeant, cassant, sans compromis possible.

Albert Mathiez est marxiste, communiste et une des sommités de la société des études robespierristes, plaçant l’œuvre révolutionnaire de Maximilien sans concession et « idéalisée dans sa pureté », comme disait Victor Hugo dans Quatre vingt treize, en référence majeure, absolue, n’acceptant que peu de critiques.

Dans son sillage, Robert fera ses classes et les mènera avec brio et érudition, bercé par un travail toujours soutenu, et avec ma perception qu’il imagine mal la formation et la connaissance sans une part aussi sacrificielle ou de sacerdoce…

Il avance vite sur le plan universitaire et atteint l’agrégation, avec une ascension rapide, même s’il doit s’y prendre à deux fois.

Sa thèse, structurée par son maître Mathiez, s’affiche comme originale, différente, porteuse, même si elle semble aride, difficile en communication publique pédagogique.

Elle a pour thème « Les contributions directes, à l’époque de la Révolution, dans le département du Puy de Dôme », réalité d’analyse importante, car le fonctionnement de l’impôt s’affiche toujours comme une organisation sociétale, et la politique fiscale sédimente les volontés de leurs acteurs pour marquer les prélèvements incitatifs à destination des populations que l’on veut préserver, ou moins…

Un travail de ce genre, qui n’a jamais été fait, nécessite de la précision, des recherches vives, assises et assidues, de la capacité à s’en tenir aux faits, mais aussi à sentir leurs effets ; il doit associer une analyse nette des réalités fiscales avec un descriptif minutieux de leurs implications sociales.

Robert va innover en travaillant sans relâche, pour éviter les redondances et redites, pour que le plan difficile, car le sujet est complexe et peu aisé à la transcription orale devant jury, en organisant sa pensée avec des tableaux, des lexiques, des statistiques, illustrant et mettant en valeur les essentiels.

Robert qui a rencontré Madeleine, elle-aussi historienne brillante, réussissant ses examens avec mérite remarqué, n’est pas seul, car son aimée travaille à ses côtés et le « maintient », en énergie, pour que sa thèse ne se relâche pas, même si les remarques souvent acerbes de Mathiez, qui lui demande en permanence de synthétiser plus, ou de reprendre des chapitres entiers, sans vergogne et sans trop d’explications rationnelles non plus, sont difficiles à avaler…

Mais Madeleine est là, elle pousse et soutient Robert, ensemble ils forment un couple combatif, certain que le mérite de l’ascension républicaine leur sera accordé.

Robert qui soutient sa thèse, en 1933, alors que son maître et mentor vient de mourir, devant un jury peu avenant, en aucun cas « bienveillant » comme on dit aujourd’hui, avec sa mère et son épouse dans la salle, se débat comme il peut, en étant coupé sans arrêt dans ses propos pour des demandes de précisions plutôt futiles.

A la lecture de ce que l’auteure nomme concrètement « une catastrophe », on ne peut qu’être en empathie avec Robert, qui fait de son mieux pour argumenter et surtout donner cœur à une thèse novatrice et exigeante.

On lui affectera la mention « honorable » qui l’empêchera de pouvoir enseigner en université et d’y faire carrière, ce que Robert revendiquait et qu’il méritait plus qu’amplement, et, ce qu’il ne sait pas encore, pour toute l’étendue de sa vie professionnelle.

Claudine Hérody-Pierre ne part nullement du postulat que la décision du jury répond d’une injustice, elle fait enquête, elle cisèle ses analyses, elle donne une opinion aiguisée.

Robert ne cache pas ses sympathies communistes, même s’il n’est pas affilié au parti, il recherche et préfère les lieux de débats ouverts et intelligents, où l’on se confronte entre personnalités qualifiées et bien éduquées, il n’aime pas les coups passionnels et les insuffisances ou les communications mal élevées.

Il est anticlérical, soutient sa femme victime d’une forme de cabale par des bigots qui lui reprochent un enseignement qui serait par trop critique sur la sacralisation, mais il est surtout ardent pacifiste.

S’il semble heureux de voir le Front Populaire gouverner, il se méfie de l’alliance possible des entreprises d’armement, en ces périodes de montée des périls, avec les gouvernants.

Sa position sur le plébiscite de la Sarre ou sur la nécessité de neutralité plutôt passive face aux bruits de botte qui se répandent, notamment en Allemagne, ne lui fait pas dévier de son indéfectible pacifisme, ancré en humanisme, pour éviter les désastres que l’on a déjà connus avec la saignée de l’Europe en 14/18.

La période de la guerre verra l’infâmie avec son impossibilité d’enseigner, car reconnu comme juif, ce qu’il n’avait jamais vraiment montré pourtant, cette interdiction s’affichant aussi pour son épouse.

La guerre est d’abord un moment de repli et de recherche de la sécurité pour les enfants, en essayant de joindre les deux bouts, en faisant des cours pour les enfants des villages d’accueil et en s’intéressant à l’autosuffisance de la sécurité alimentaire, en jardinant, en mangeant le produit de récoltes personnelles.

Mais la guerre est une déchirure qui meurtrit intrinsèquement et profondément, qui place les plaies à vif, surtout pour un idéaliste pacifiste, un formateur exigeant et érudit, un homme policé et soucieux du respect des règles et lois.

A la Libération, la famille est bouleversée et éprouvée, elle doit se recomposer dans ses priorités, mais on sent Robert combatif, désireux de dire ce qu’il ressent, n’acceptant plus les petites lâchetés ou les combines vécues inlassablement.

Ces traits de caractère peuvent être pris comme une aigreur, ils sont surtout destinés à conserver indépendance et refus de toute soumission, après des années d’obligation de retrait et de placement comme pestiféré…

Le livre de Claudine Hérody-Pierre traverse aussi la petite histoire dans la Grande Histoire, se parsème, en touches pointillistes, d’éléments personnels et familiaux importants et de récits des années de lutte, de combat, d’impuissance ou de lassitude.

Claudine me permettra, en tant qu’Auvergnat, que fut aussi Robert pour la majorité de sa vie, de ne pas établir de comparaisons, car « comparaison n’est pas raison », comme disait Malraux dans Les Conquérants, mais de faire un lien entre ce qu’elle décrit et mes retours personnels de vécu, avec les miens aujourd’hui disparus.

Claudine évoque l’écoute désintéressée et l’accueil des familles Auvergnates, qui savent être taiseuses, quand une famille arrive, en pleine Guerre, que l’on ne connaît pas et dont l’identité a pu changer. On se doit d’être solidaire et en appui et ne jamais juger.

La façon dont Robert, Madeleine et leurs deux enfants, ont pu passer la guerre, avec contrainte, mais sans violence subie ou dénonciation alimentée, me remémore le message de ma chère grand-mère, Marcelle, et de sa cousine, ma chère Laurence : « le long de la ligne de démarcation, on savait que des familles devaient passer et on savait que des juifs essayaient de se protéger ; nous, on se devait de leur apporter à manger, de leur permettre de se reposer, de les guider dans les bois, car on pourrait être à leur place… ».

Quand mon grand-père, Laurent, vécut le stalag à Emden, et que Claude, son cousin par alliance, connaissait les camps, pour leurs actions, en le village de Lavoine (où des miens reposent) martyr, reconnu « juste » à Yad Vashem, comme Le Chambon sur Lignon, je ne peux, à la lecture du livre de Claudine, ne pas méditer le message de mon Pépé : «Eric, apprends l’allemand à l’école et engage toi pour l’Europe, car cela suffit de se taper dessus et de s’affronter, il faut s’enrichir de nos différences ! ».

Robert a été un producteur, contributeur régulier de revues historiques émérites et s’est placé pleinement dans le sillage des Annales, pour promouvoir une histoire vivante, intéressant les élèves et s’organisant par-delà les dates ou les personnages, par la connaissance de la vie sociétale de celles et ceux qui l’ont traversée.

Je ne pourrais citer les multiples articles travaillés, les multiples livres lus et décrits par Robert dans les revues, où il n’a jamais été reconnu comme le vrai rédacteur en chef ou directeur de publication, mais où sans relâche, il s’investit avec ferveur et méthode.

Je ne suis que modeste enseignant, mais j’aime donner du cœur à mes cours, les ouvrir à l’intérêt des apprenants, et j’aime aussi apporter du visuel et de l’étoffe ; j’aurais été passionné par les cours de Robert et Madeleine et je me sens en filiation, même si je ne suis pas à la hauteur de leurs compétences et connaissances encyclopédiques.

Robert et Madeleine ont eu du mal à cerner et comprendre leurs enfants, ils ont été durs avec eux, n’acceptaient pas leurs « échecs », vécus comme une sorte d’incompréhension humiliante pour eux et certainement comme une douleur lancinante de ne pas être à la hauteur pour la progéniture.

Je salue, Hélène, la Maman de Claudine, dont les réalités vécues n’ont pas dû être simples, car il est toujours extrêmement difficile de ne pas « être la fierté de la famille ». Je sais ce qu’il en est, car fils d’enseignant et enseignant moi-même, il m’a souvent été reproché de manquer d’ambition…

Madeleine a perpétué l’œuvre et le souvenir de Robert, en écrivant et en s’engageant elle-même, elle qui avait arrêté sa carrière après les troubles et émois de la guerre, mais qui a prolongé le travail de Robert par l’écriture de deux livres majeurs.

Claudine évoque en récurrence une personne que j’ai bien connue, qui fut mon professeur à l’école nationale d’application des cadres territoriaux d’Angers, quand j’étais attaché territorial et que je préparais le concours d’administrateur territorial, en 1991/1993, Madeleine Rebérioux, dont j’avais lu tous les livres dans la collection Points Histoire.

A Angers, j’ai suivi un de ses cours sur « le pacifisme de la lâcheté » qui précisait que l’on ne pouvait pas juger les comportements, mais tenter de les comprendre et les analyser, et qu’il fallait retirer de l’engagement pacifiste son humanité, en ayant en tête que les slogans les plus généreux face aux armes que l’on veut envoyer de manière indéfectible sur les civils, par domination, nécessite de la hauteur et d’accepter de combattre avec les mêmes enjeux.

Moi qui suis passionné de Céline et qui sais que ses pamphlets (je les ai lus et les possède) contiennent une résurgence verbale absolument stylisée et un antisémitisme sauvage, je sais aussi que, marqué par ses mutilations de 1914 et sa haine viscérale de l’armée, pour laquelle il s’était engagé pourtant avec conviction, il a forgé son pacifisme, en préférant toute forme de soumission plutôt que d’accéder à la boucherie.

Il n’était pas le seul et Giono a beaucoup écrit de la sorte.

Je ne sais si Robert a lu Céline (je ne pense pas qu’il aurait apprécié ses outrances…) ou Giono, mais son amour pour la campagne et la récolte m’auraient bien vu le voir côtoyer Giono, ils auraient eu des choses à se dire, car on peut se tromper de combat parfois, mais on ne peut pas se tromper d’humanités…

Merci à Claudine Hérody-Pierre pour ce livre brillant, pédagogique, travail de chercheuse fiable et inspirée, objectif et méthodique, profond et analytique, gage d’historienne qui a suivi les traces de grands-parents talentueux et qui ouvre, elle-même, la voie à de nouveaux talents chez les siens.

Eric

Blog Débredinages

Robert Schnerb – Un historien dans le siècle – 1900-1962

Une vie autour d’une thèse

Claudine Hérody-Pierre

Préface de Nathan Wachtel, disciple de Robert,

Professeur au Collège de France

Editions L’Harmattan

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