Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais faire une très légère entorse en mes habitudes, en cet humble blog, en ne vous parlant pas littérature, pour cette chronique, mais en souhaitant cependant instamment que vous suiviez mes pas, pour aller voir le film prenant, émouvant, porteur et marquant de Jayro Bustamante, La Llorona.

Selon une légende indienne autochtone d’Amérique Centrale et Latine, la Llorona est une pleureuse, au sens poétique et métaphorique du terme, qui se reconnaît comme une force de mémoire vive, qui rappelle les martyrs ou douleurs vécus, et fait resurgir celles et ceux qui sont partis sans retour, ont disparu, qui manquent terriblement, car leur deuil n’a pu être fait avec la tendresse attendue, et sur lesquels l’on se doit de veiller, par respect des âmes errantes…

La pleureuse peut aussi s’associer à une sorte de spectre qui recherche surtout les traces des enfants disparus ou décédés…

En le film, elle pleure celles et ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas ixil dans les années 80 au Guatemala.

Le général, responsable du massacre, reconnu coupable par les tribunaux, mais acquitté par une Cour Constitutionnelle corrompue, aux ordres des anciens militaires, est aussi hanté par une Llorona, en sa demeure coloniale immense, qui pourrait prendre les traits d’Alma, la nouvelle domestique indienne.

Il convient de revenir quelques instants sur l’histoire tragique du pays, et notamment sur les meurtres de masse perpétrés dans les années 80, sous l’égide du dictateur Rios Montt.

Les territoires ancestraux des indiens mayas ixil étaient convoités par les sociétés pétrolières du fait de la richesse de leurs sols en hydrocarbures.

Les militaires au pouvoir ont rapidement cerné la manne financière dont ils pouvaient s’accaparer et ils n’eurent aucune vergogne à chasser de leurs terres ces indiens, toujours repérés comme sauvages ou sans assimilation avec la civilisation soit disant porteuse du progrès…

Les indiens se sont forcément opposés à ces mesures infamantes, vexatoires et de confiscation.

L’armée a donc décidé d’utiliser des moyens terrifiants pour « neutraliser » les récalcitrants, en associant les indiens mayas ixil à des communistes investis, désireux de renverser le pouvoir issu des bases conservatrices, et s’en emparer pour s’allier avec les Sandinistes du Nicaragua ou avec les Castristes de Cuba…

Et du coup l’armée, recevant le soutien quasi officiel de la CIA – qui n’a jamais cherché à vérifier la crédibilité de ces raccourcis inconséquents et insupportables – avec la validation toute aussi repérée de l’Administration Reagan, va méthodiquement massacrer les populations qui ne livreraient pas ceux qu’elle appelle des insurgés et des factieux, en prônant et encourageant le viol des femmes indiennes, livrées à la prostitution dans les casernes, et en n’hésitant pas à tuer les enfants devant les yeux des familles, si les informations livrées, concernant les soit-disant rebelles indiens, ne convenaient pas…

Cette atroce réalité s’est délivrée sous les yeux de la communauté internationale, sans réaction majeure, et il fallut le courage et la pugnacité de Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la Paix en 1992, pour rappeler les droits des peuples premiers, leur importance dans la vie du pays sur l’étendue de son histoire et en sa réalité contemporaine, la nécessité de concorde et de communion, pour que les choses puissent évoluer, avec la primauté de reconnaître officiellement le génocide organisé (volonté sciemment manifestée de détruire un peuple, selon les termes en vigueur par les Nations-Unies).

En 2013, le général en charge du pays dans les années 80, a été condamné par la justice de son pays, grâce à la ténacité des familles des victimes, au courage de procureurs indépendants aux pressions et menaces, comme de défenseurs des droits de l’homme, alors que le Guatemala a toujours fait preuve d’impunité pour les crimes assumés commis contre des mayas toujours marginalisés.

Le film se place à la fois comme une reconstitution historique du procès du sinistre Montt, mais surtout comme une parabole inspirée sur la nécessité de justice pour qu’un peuple composite puisse retrouver son unité et la paix.

Oui, la fille du dictateur continue à soigner son père malade et à lui donner ses marques d’affection, mais elle se pose de sérieuses questions sur les crimes et tragédies qui lui sont reprochés et qu’elle a du mal à imaginer comme chimériques…

Surtout elle est marquée, en son âme, par les récits déchirants des femmes violées, souillées et humiliées et qu’elle ne pourra jamais considérer comme des femmes de mauvaise vie, comme les soldats les ont cantonnées dans leurs bas messages, depuis des lustres.

Elle est aussi plus qu’intriguée par la disparition de son mari, que son père n’aimait pas, et que l’on aurait tendance à assez vite considérer comme potentiel factieux, quand elle demande de ses nouvelles…

La femme du dictateur reste très conservatrice et assurée de sa supériorité, elle garde la tête haute et froide, en se plaçant dans le déni total sur les crimes évoqués, mais comme son mari est à la fois volage et ne la regarde plus, sa jalousie et son humiliation peuvent, peut-être, faire varier son regard.

Et la nouvelle domestique, Alma, qui a réussi à être très appréciée de la petite-fille du dictateur, qui parle peu, mais dont le regard vif et perçant sait percuter et cingler, représente les forces de celles et ceux qui ont disparu, qui doivent marquer de leur présence incessante les devoirs de mémoire enfouis des militaires, qui ont commis l’irréparable et voudraient faire fi de leurs responsabilités.

Avec une chanson magnifiée lors du générique de fin, la présence de regards acérés des indiens déployant les photos de leurs disparus et se plaçant en un silence de plomb sous les fenêtres du général dictateur, avec la présence de Rigoberta Menchu dans une scène du début du film excessivement émouvante du récit d’une femme livrée à toutes les infamies, le film déploie une intensité exceptionnelle et il fait œuvre de réussite cinématographiée, de plans et séquences oniriques, cernant les tragiques.

Et le film conserve la puissance d’un espoir possible, à la condition du rappel que le tiers de la population maye ixil fut décimé et qu’on lui doit justice.

Ce film est majeur car il permet de rappeler que le génocide fonctionne toujours sur le principe de meurtres en masse, que l’on s’évertuera toujours ensuite à nier, pour faire mourir les victimes une deuxième fois, ce que la pleureuse n’acceptera jamais..

Eric

Blog Débredinages

Chronique dédiée à mon ami Michel, avec lequel j’ai partagé ce moment fort, mardi passé !

La bande originale de Pascual Reyes est exceptionnelle et reprend, en version lancinante, étouffante et d’une poésie incarnée tragique, cette chanson traditionnelle Mexicaine, proposée ci-dessous, via youtube en copyright.

 

Date de sortie du film  : 22 janvier 2020 (France)

Réalisateur : Jayro Bustamante

Bande originale : Pascual Reyes

Scénario : Jayro Bustamante

Producteur : Gustavo Matheu