Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Catégorie

Exposition

L’Art brut, l’instinct créateur de Laurent Danchin

 

« La vraie création ne prend pas souci d’être ou de n’être pas de l’art » clamait Jean Dubuffet, qui a inventé la notion d’art brut, en 1945, et a constitué la première collection d’œuvres désignées sous ce nom.

Il s’agissait d’une reconnaissance dédiée à celles et ceux qui ont vécu pour structurer, souvent avec des moyens dérisoires ou avec ce qui leur tombait sous la main, leurs imaginaires, pour donner corps et cœur à leurs volontés de création éperdue, qui ne pouvait que s’assouvir, sous peine de désespérance ou de déchirure douloureuse ou dépressive.

Et pourtant que de sarcasmes ont pu être délivrés à leur attention, de la part des autorités officielles académiques et souvent d’artistes plus ou moins installés, eux-mêmes, qui réfutaient que l’on puisse créer ou s’affecter de l’art, si les codes canons n’étaient pas respectés, ou si la connaissance des gestes n’avait pas fait l’objet d’initiations suffisantes…

Au départ, sous l’analyse de psychiatres, et notamment de Cesare Lombroso, le génie créatif pouvait être associé à une forme assumée de dégénérescence ; plus le sujet devenait compulsif dans sa création, plus sa dégénérescence repérée s’appliquait.

Cette théorie très contestable a d’ailleurs été reprise, pour être dévoyée ensuite, par tous les totalitarismes, et notamment par les Nazis, qui ont affecté à tous les laudateurs de l’art moderne, et encore plus de l’art brut,  l’insulte d’art dégénéré.

Maxime Du Camp, ami de Flaubert, s’intéressa de manière objective à ce qu’il était convenu d’appeler « l’art des fous » et il s’attacha à analyser les productions créatives de personnes aliénées qui continuaient à produire leurs œuvres, même en internement.

Mais sous l’impulsion d’un médecin Allemand, Walter Morgenthaler, surgit le premier aliéné reconnu comme artiste à part entière et qui fut consacré par Dubuffet ; il s’agit d’Adolf Wölfli ; interné pour agression sur une petite fille, persuadé de recevoir des voix et des appels de l’au-delà, persécuté par des crises récurrentes d’épilepsie et des hallucinations, et qui laissera 25 000 dessins et images s’intégrant en une sorte d’autobiographie personnelle et épique.

Adolf Wölfli

En 1937 est organisée la sinistre exposition de l’ »Entartete Kunst » (art dégénéré) où les théories scientistes et eugénistes rassemblent des propositions sur la nécessité d’épuration et de stigmatisation, voire de violence, contre celles et ceux qui prétendraient au statut d’artiste, alors qu’ils ne seraient que des malades qui mériteraient de disparaître…

A la Libération, Dubuffet aborde l’art des fous, qu’il avait d’abord mis en perspective avec les Surréalistes, et notamment Eluard et Breton, mais il poursuit seul sa quête, en retrouvant les influences de créateurs internés ou incarcérés, parfois aussi spirites, médiums ou autodidactes (Antonin Artaud fait partie du lot) et contribue ainsi à la reconnaissance de ce qu’il appelle et définit : l’art brut.

Dubuffet considère l’art brut comme une forme inconsciente d’elle-même, que l’on peut retrouver chez des personnes internées, considérées comme en proie à de possibles démences, même à temps partiel (le terme de bipolaire n’est pas encore usité), ou chez des marginaux visionnaires qui étendent le champ des connaissances artistiques.

Dubuffet repère l’art brut comme quelque chose qui doit d’abord fasciner et qui permet la libre création, sans le conditionnement de tous les codes culturels, sans la déformation des expressions et habitudes des savoirs.

Il crée la compagnie de l’Art brut, à la même époque où il soutient Céline en exil, à qui il reconnaît le renouvellement de l’écriture et la composition d’une œuvre qui ne cherche pas à plaire ou complaire et qui fait de la langue parlée un art littéraire. Je ne suis pas objectif, je sais, et en tant que Célinien assumé, j’aime à imaginer Céline se faire définir par Dubuffet comme un littérateur d’art brut ; je suis persuadé que le reclus de Meudon aurait apprécié…

Dubuffet prend plusieurs sources, comme d’abord l’art asilaire, avec Wölfli en première place et la Suissesse institutrice pacifiste Aloïse, qui récupérait du papier toilette pour dessiner recto verso des dessins de forte expression et qui mourra de chagrin, victime d’une thérapeute qui voulait régenter son unique espace de liberté…

Aloïse

Dubuffet poursuit avec l’art dit médiumnique, au carrefour entrelacé du graphisme et de l’écriture, du dessin et de la figuration.

On pense aux toiles en format géant d’Augustin Lesage, organisée en bandeaux géométrisés, lui qui assurait être la réincarnation de peintres de l’époque des dynasties des civilisations Egyptiennes.

Augustin Lesage

On pense aussi à Gaston Chaissac qui voulait imiter Picasso et qui aimait assembler, plus par dénuement que par provocation, des éléments hétéroclites et travaillait sur des serpillières, des omoplates de bovin et utilisait de la bouse de vache.

Pour Dubuffet l’art brut ne peut être considéré comme les polémistes de son époque, souvent sarcastiques et caricaturaux, comme de l’art primitif, mais bien comme de l’art élémentaire, exécuté de manière sommaire, souvent avec maladresse, avec des matériaux rudimentaires, car l’on prend ce que l’on a sous la main, mais qui touche, émeut, et qui surtout s’intègre, pour son créateur, comme son centre de vie, sa volonté priorisée de donner sens à son existence.

Dubuffet, incompris sur Paris, crée un musée dédié à l’Art brut, sur Lausanne, qui fait encore et plus que jamais référence internationalement, aujourd’hui.

Les années 70 voient s’éclore de mini musées de ce que l’on appelle l’Outsider Art, l’art qui vient de ce qui n’est pas placé dans les canaux officiels et des codes culturels, souvent associés au bon goût, délimité par une intelligentsia de la connaissance artistique.

On retrouve, avec l’Outsider art, l’influence d’Alain Bourbonnais et ses installations de Dicy dans l’Yonne, la reconnaissance des rochers sculptés proches de Saint-Malo par l’Abbé Fouré et l’intégration, grâce à Malraux, contre l’avis de toutes les personnalités reconnues des monuments historiques, du Palais Idéal du Facteur Cheval d’Hauterives dans la Drôme, symbole d’un travail besogneux, rude, et d’une élévation prodigieuse de quelqu’un qui voulait créer un Palais pour sa fille, Alice, qui représenterait sa perception de toutes les beautés du Monde, qu’il annotait en permanence, en lisant les pages de l’Illustration et dont il modèlera les faces pendant un travail inlassable et indépassable de plus de trente ans…

On pense aussi aux créations de Robert Tatin en Mayenne ou au manège de Petit-Pierre sur Orléans.

Dans la dernière décennie du XXème siècle l’Art brut s’exporte, notamment aux Etats-Unis, et New-York devient le carrefour international de sa commercialisation, lui donnant une reconnaissance marchande qui pourrait lui faire perdre ses âmes de spontanéité et sa candeur originelle.

Le black folk art et sa dimension religieuse, les environnements surréels et pénétrants des tours de Watts en Californie, le parcours psychiatrique retrouvé, avec une création artistique flamboyante et inassouvie de Martin Ramirez, ont permis de refaire découvrir des talents et des inspirations, mais ont donné lieu aussi à une sorte de foire mondiale de l’Outsider Art, pas forcément en calage avec la conception initiale de l’Art brut et sa modeste volonté de montrer la création hors codes et conventions.

Aujourd’hui il faut protéger les nouveaux auteurs ou les auteurs que l’on redécouvre, en n’oubliant pas que leur geste s’apparente à une forme de sacralisation faite d’ascèse et de pénétration totale, pour produire de la création et se dire que l’on a ainsi pu créer, avec ou sans l’assentiment ou la reconnaissance de l’autre.

Et je laisse la mot de la fin à Aloïse, dont le parcours m’a déchiré et dont cette citation ne cesse de m’ébranler et de me faire réfléchir en boucle : « si on observe la vie rationnelle, on devient aveugle avec la vie nocturne ».

Un livre pédagogique, richement illustré et parfait pour une initiation à l’Art brut, pour celles et ceux, qui comme vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, réfutent que l’on vous dise ce qui est beau et bien et qui souhaitez, en permanence, que votre libre arbitre soit seul votre ligne de conduite, surtout pour observer et analyser les créations.

Eric

Blog Débredinages

 

L’Art Brut

Laurent Danchin

Collection Découvertes Gallimard : qu’est ce que je regrette que cette belle collection ait été arrêtée, elle reste pour moi une réussite et un condensé d’intelligence et d’esthétique, sur tout un tas de sujets, en intensité.

Raphaël Lam : onirisme, poésie et interpellations !

Depuis le 1er décembre, à la galerie « Autour de l’Image », à Lyon, Raphaël Lam expose son travail, en une orchestration dénommée « le geste de coudre ».

Près d’une centaine d’œuvres a été rassemblée qui s’agrège avec des collages, réinterprétations colorisées de pages de livres anciens, apport de fils et de coutures stylisées et organisations géométriques qui se superposent ou s’entrechoquent.

Je me suis particulièrement arrêté sur les tableaux prenant appui sur des statuettes précolombiennes tirées d’un ouvrage que l’artiste a déniché chez un bouquiniste et qui prenait l’eau… Il a assemblé différentes figures, reprenant leurs gestuelles, leurs caractéristiques et leurs signifiants, mais en les associant avec des damiers ou des composites de couleurs, en y glissant son doigté vif de styliste en couture.

Cet assemblage développe un émoi et une beauté transcendée et transfigure aussi la statuette qui sort de sa réalité historique ou patrimoniale pour s’affirmer comme un être original naviguant entre géométrie et espaces réinventés, avec couleurs défilantes sur bandes structurées.

J’ai aimé aussi la nouvelle donne de photographies en provenance du site de la grotte de l’Aven Armand, où par petites touches temporelles et placement de fils aiguisés ou d’implants colorés, l’artiste redonne vie à un lieu magique et mythique, en le plaçant en une portée d’images ouverte à toutes les sensibilités.

Les représentations interprétées des cartographies de différents pays ou continents, avec l’ajout d’animaux de faune endémiques des territoires consacrés, associent aussi plaisir du regard, contemplation d’un espace revisité et forte invitation au voyage, par l’apport de couleurs sensorielles et du geste qui guide, qui emporte, qui structure, qui décale, ou ramène sur place, magnifié par des coutures à la fois visibles et invisibles, toujours positives et ouvertes.

Cette exposition riche et réussie nécessite une promenade de votre part, en vous dépêchant certes, car elle se clôture en cette future proche veille de Noël, mais elle vous apportera le croisement de plusieurs regards, le plaisir de la découverte de foisonnements inspirés et surtout la capacité à observer qui varie et s’interpénètre, en fonction de l’importance des formats, de l’obligation d’aller et venir au milieu des atours des œuvres, pour les scruter et les différencier, à plusieurs reprises, pour en intégrer tous les sens et toutes les saveurs.

J’ai particulièrement aimé une interprétation plus sacrale, qui pourrait se placer comme une nouvelle donne de l’image pieuse, en petit format, et qui se positionne comme un recueillement d’introspection, propice  à la méditation et à la communication avec la force des esprits.

L’adresse d’Éric Houser, en prélude à l’exposition, excellemment écrite, invite à la respiration, la promenade et à la nécessité de parcourir le lieu d’exposition comme un centre de regard porté vers l’ouverture et l’enrichissement , par l’association de toutes les différences et des croisements culturels qui forgent aussi l’identité personnelle et l’empreinte de l’artiste.

Je félicite Raphaël Lam qui s’inscrit, avec cette exposition porteuse, dans un parcours artistique solide, déjà fiabilisé et plus que prometteur pour son avenir.

Bon vent à lui !

Éric

Blog Débredinages

 

Exposition « le geste de coudre » de Raphaël Lam

Galerie « Autour de l’image », 44 rue Sala à Lyon 2ème

Jusqu’au 24 décembre

Photographie de l’artiste devant ses œuvres et focus sur un des tableaux

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑