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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Éric Vernassière

Jon Ronson : La Honte !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en lisant ce livre important, à considérer comme « une non fiction », comme on dit outre-Atlantique, on s’imagine revivre, avec contrainte lourde, les époques des châtiments publics et corporels, des flagellations en place publique, des mises au pilori et des humiliations directes, au vu et su de tout un chacun. Je sais bien que notre époque contemporaine renferme toujours des régimes et territoires où les spectres de ces vilenies fonctionnent encore et de manière plus qu’aiguisée…, mais il est cependant communément admis en nos sociétés démocratiques et de libre-arbitre que l’infamie ne représente rien d’autre qu’une atteinte à l’intégrité et à la dignité.

Jon Ronson a décidé d’enquêter de manière fouillée et argumentée sur celles et ceux qui ont été les victimes involontaires ou inconséquentes des réseaux sociaux, souvent après une blague qui a mal tourné ou la publication d’un article de second degré mal orienté ou mal cerné… Certaines personnes ont aussi abusé des réseaux sociaux pour dynamiser des plaidoyers professionnels et pour se positionner en reconnaissance d’expertise et ont ensuite fortement souffert de retombées difficiles, quand leurs pensées étaient jugées plus contestables…

L’auteur évoque plusieurs situations vécues.

Celle de Jonah Leher qui se targuait, en abusant de la toile, d’écrire des conférences et des publications de sa seule main, avec des citations empruntées à des personnalités des arts et lettres ; il était très apprécié, reconnu fiable et intéressant, intelligent et cultivé. Lorsqu’un journaliste lui a un jour demandé comment il avait pu citer Bob Dylan sur une orientation de son parcours de vie, sans qu’il ne retrouve nulle part trace de ce qui lui était prétexté, Jonah s’est replié sur lui-même et n’a pu accepter que l’on découvre qu’il inventait des citations ou des emprunts et que même parfois il recyclait des éléments de la toile pour accompagner son travail personnel. Personne ne l’a caractérisé pour un plagiat mais on lui a fortement reproché d’avoir créé un univers imaginaire en faisant croire qu’il s’appuyait sur des analyses d’auteurs crédibles et réelles. Quand le subterfuge a été repéré, les réseaux sociaux l’ont vilipendé comme un menteur invétéré et il devenait l’auteur à la mode qui avait trahi ses fans et qui devait payer…

Justine Sacco s’envolait pour un voyage en Afrique du Sud quand elle a envoyé, avant de s’endormir dans l’avion un « post » de goût d’humour noir, si vous me permettez l’expression, que certaines et certains trouveront douteux en indiquant « qu’elle ne pourrait être victime du Sida sur place, car elle était Blanche… ». Elle pensait que ce message d’humeur moyenne n’allait être lu que par ses « amis » en réseau social et quand elle a débarqué en Afrique du Sud, elle était attendue par une meute enragée, en l’aéroport, qui voulait « casser la raciste » et surtout qui la vilipendait avec une violence et un appel à la haine extrême, on appelait à la violer, à la tuer…

Lindsay Stone avait l’habitude, un brin crétine peut-être, de se faire prendre en photo en décalage avec les interdictions : elle aimait se faire prendre le portrait sur une pelouse où l’on a pas le droit d’aller, se faire identifier en fumant dans un lieu non-fumeur… Et là elle avait décidé de faire un doigt d’honneur en un cimetière militaire. La photo assez grotesque et provocatrice a été publiée sur son réseau social et elle n’a pas cerné que les re-publications lancées allaient déchaîner les passions et que son humour, qui lui appartient et elle en est libre et heureusement, avait été très mal vu et qu’on la considérait comme non patriotique et donc comme une personne « révulsante », à bannir, et tout ce charivaris insupportable lui coûta son emploi, son entreprise ne voulant pas être associée à son image…

L’auteur a rencontré tous les protagonistes de ces lynchages publics et s’il leur donne de l’empathie, il leur rappelle aussi qu’il faut se garder de tout angélisme ou de toute forme de naïveté, car contrairement à ce que les personnes avaient pu penser, la toile est ouverte, non protégée et tout ce que l’on y met se retrouve et s’utilise et la méfiance ou la prudence s’imposent.

Et il nous met face à nos responsabilités. Deviendrions-nous des adeptes du lynchage généralisé, en nos réalités actuelles ?

Pour lui, on aime crier avec la foule pour :

  • Dénoncer des comportements que l’on juge peu pertinents ; et les cas cités plus haut peuvent s’y rapprocher, mais ils ne mettaient pas en cause les institutions et ne portaient à conséquence qu’au détour d’une plaisanterie mal cernée et surtout publiée sans cohérence. Car comme le dit mon vénéré Desproges « on peut rire de tout, on peut réfuter toute sacralisation, mais pas avec n’importe qui ». Or la toile transfère tout et notamment auprès du n’importe qui…
  • Aller dans le sens de la colère incisive fait du bien au plus grand nombre, cela donne la même force que celle affectée par le Prince dans l’arène quand le public présentait le pouce en position basse pour sanctionner la mort de l’infortuné gladiateur ; on se permet, comme pour certains supporters en stade, de tomber dans la vulgarité la plus écœurante, la plus insupportable et on considère l’autre comme une misère qui ne représente rien et l’on se positionne comme si l’autre devait être la référente bête immonde…
  • Se pourvoir et se mouvoir dans ces agitations négatives permet, surtout si l’on veut se « cogner » à celles et ceux qui ont eu du pouvoir ou de la notoriété, de se sentir acteur lanceur d’alerte, acteur « robin des bois » du futur, redresseur de tort, pourfendeur des corruptions et insuffisances de celles et ceux qui en ont trop profité…

Et il nous invite à considérer que si la toile représente un instrument palpitant et moteur, elle reste aussi un lieu maléfique car toutes les personnes dont il a reçu les témoignages ne pourront jamais plus vivre comme avant, car les moteurs de recherche rappelleront pour de longues années ce qui les représente et leur e-notoriété ne sera que crainte, contrainte et porteuse de messages malsains. Et quand on sait que tous les recruteurs regardent toujours les e-réputations en surfant sur le net, on sait que cela placera les personnes, dont le vécu aura été lourd de passé, dans une situation très pesante et rude.

Un livre qui aide à réfléchir et qui doit vous être approprié avant d’écrire un message sur facebook ou twitter, « quand vous voudrez vous payer quelqu’un » ou quand vous voudrez vous lâcher dans une diatribe contre une personne que vous ne pouvez sentir…

On a le droit de critiquer, pas de placer quiconque en atteinte à son intégrité.

Amitiés vives et faisons en sorte ne pas être honteux d’avoir sali et/ou rendu honteux quiconque !

Je deviens moraliste, rassurez-vous, ce sera tempéré et ponctuel.

 

Éric

Blog Débredinages

La Honte !

Jon Ronson

Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau

Éditions Sonatine

21€

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Vasco de Gama – Le premier voyage 1497-1499 – La relation attribuée à Alvaro Velho

Ce livre, au sens précis et intrinsèque du terme, constitue une vraie pépite.

Pépite car il renferme un texte rare et fondateur.

Pépite car il se lit comme un roman d’aventures ou de pionnier.

Pépite car on ressort de sa lecture, bien mobilisé, avide de promenades à venir et reconnaissant des explorations et découvertes passées, pour élargir les champs du possible…

Alvaro Velho, dont l’identification reste incertaine mais vraisemblable, a accompagné Vasco de Gama, pour son voyage aux Indes, par le passage du cap de Bonne-Espérance entre 1497 et 1499 ; il demeure un témoin manifeste du vécu de cette expédition, de ses prises de risque, des rencontres développées et des informations recensées, pour comprendre et cerner les réalités d’un monde qui s’ouvrait et dont le commerce s’étendait.

La fin du XVème siècle inscrit deux évènements majeurs, le débarquement dans les Bahamas, repérées comme les Indes, pour le compte d’Isabel de Castille, par Christophe Colomb, et la liaison entre Europe et Inde, par le circuit maritime du Cap de Bonne-Espérance, par Vasco de Gama, pour le compte du roi Manuel Ier du Portugal.

Espagne et Portugal signèrent un traité dit de Tordesillas, en 1494, qui fixait comme frontière entre eux, le méridien, qui divisant la terre de pôle à pôle, passait à 370 lieues maritimes à l’ouest du Cap Vert. Ce qui serait découvert à l’est du méridien serait Portugais, et ce qui serait découvert à l’ouest du méridien serait Espagnol. Selon les historiens les Portugais connaissaient déjà à cette époque l’existence du Brésil et auraient gardé cette information secrète, sachant que cet immense potentiel territoire leur reviendrait…, ainsi que les éventuelles conquêtes que  l’expédition menée par Vasco de Gama aurait développées.

La flotte de quatre navires quitte Lisbonne, à l’emplacement de l’actuelle et sublime Tour de Belém et fait escale trois semaines après le départ sur l’une des îles du Cap Vert, point de rencontre des bateaux, en cas de perte de vue commune, même si l’organisation Portugaise vise à rester au plus près des côtes.

Un des navires porte à son bord Bartolomeu Dias, le premier à avoir doublé en janvier 1488 le cap de Bonne-Espérance.

Une escale se structure au château de Saint-Georges de la Mine, construit par les Portugais en 1482 sur la côte de l’actuel Ghana, où Dias s’arrêtera.

Puis s’ensuit une longue et palpitante navigation dans l’Atlantique Sud où l’on perd le contact avec les côtes pour éviter écueils et récifs pour atteindre début novembre la baie de Sainte-Hélène, au nord du Cap.

Le 16 novembre les navires double le Cap de Bonne-Espérance et s’identifient, en la lecture, des messages forts de conseil et d’accompagnement des navigateurs, car la rencontre des courants de deux océans entraîne une pénétration difficile et des précautions assouvies.

Puis s’organise une escale plus longue dans la baie dite de Sao Bras au cours duquel un navire de ravitaillement est détruit, car devenu inutile pour la poursuite de la navigation, et le 16 décembre les équipages atteignent le point extrême joint par Dias en 1488.

Puis les navires décident de remonter la côte nord de l’Afrique Orientale, où il est repéré une présence musulmane de plus en plus importante, analysée comme dominatrice par notre chroniqueur qui n’oublie pas qu’il navigue pour le compte d’un roi du Portugal pétri de chrétienté…

Les escales dans les îles du Moçambique se déroulent difficilement avec des heurts directs signifiant une nécessité de prendre le large, mais à Malindi, au large de Zanzibar, le roi local propose aux navigateurs un pilote éclairé chargé de les aider pour la poursuite du voyage et donc potentiel partenaire commercial.

Vasco de Gama traverse ensuite l’Océan Indien et la terre est joignable le 18 mai 1498.

Les Portugais ont atteint le but ultime de leur voyage, Calicut, et effective terre du sud de l’Inde, la vraie, elle…

Vasco de Gama remet des lettres de doléance de Manuel Ier au Raja local mais les relations directes ne se placent pas en aisance et se structurent souvent avec des hostilités développées.

Les navires rentrent sur leurs bases de navigation arrière, sans points de relais commerciaux établis, notamment pour les épices ; une halte est effectuée pour nettoyer les navires et se ravitailler, et, une personne embarquée, qui parle le Vénitien, semble plutôt se positionner comme un espion potentiel…

La traversée de l’Océan Indien s’affiche en péril absolu, avec une épidémie lourde de scorbut qui fait des ravages et qui décime les équipages, qui arrivent exsangues sur les côtes de Somalie début 1499.

L’escale à Malindi se déroule posément et un navire est détruit par obligation, car les membres d’équipage se trouvent trop réduits pour poursuivre le voyage.

Le texte s’arrête au large de la Guinée Bissau en avril 1499, sachant que le frère de Vasco de Gama ne pourra arriver à Lisbonne, épuisé et malade.

Notre chroniqueur a pu être lui-même atteint du même mal ?

Les rescapés organiseront une procession en témoignage du péril vécu et de la recommandation à Dieu des âmes de leurs camarades.

Et les deux lettres de marchands Florentins, incluses dans le recueil, montrent que le commerce passera désormais, sous les auspices du Portugal, par la voie de navigation qui contourne l’Afrique et qu’elle commencera à concurrencer, de manière redoutable, la route des épices passant par l’Egypte et la Méditerranée, monopole des Vénitiens, et cette potentialité de concurrence semble ravir nos Florentins, pour damner le pion à Venise

Le livre se parcourt comme une ode au voyage, à l’invitation et à la découverte sensible ; certes il magnifie le Blanc et l’Européen et il ressort des rêves de conquête et de colonies possibles, mais il est aussi respectueux des différences et de la volonté de se comprendre par les échanges et le commerce.

Et les malheurs des navigateurs, dont peu ont pu arriver à bon port, au sens strict, doivent aussi nous inspirer car sans leurs combativités et leurs élans, notre monde aurait été moins bien cerné, connu et identifié.

Un livre très agréable à lire et passionnant et de bout en bout, cadeau de mon fils Arthur, à Noël, à qui je dédie cette humble chronique.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Vasco de Gama

Le premier voyage

1497/1499

La relation attribuée à Alvaro Velho

Éditions Chandeigne

Magellane Poche, la bien nommée collection !

 

D’exil et de chair d’Anne-Catherine Blanc

Parler et écrire sur l’indicible ou sur l’enfoui ne représente jamais une chose aisée. On peut facilement tomber dans la mièvrerie ou dans la litanie des bons sentiments de celles et ceux qui se morfondent en se désolant des réalités ambiantes… mais qui n’agiront jamais pour que les choses puissent changer en mieux…

Pour Anne-Catherine Blanc cette gageure se repère plus qu’atteinte puisqu’elle réussit à exprimer le réel le plus rude en témoignant une empathie permanente pour ses personnages tout en clamant la volonté d’un regard positif, précis, qui se transformerait si ce n’est en compassion, tout du moins en accompagnement solidaire.

Elle ouvre ce regard nécessaire vers celles et ceux qui ont quitté leurs terres du fait de la guerre, des souffrances, des manques de reconnaissance, des réalités économiques insupportables et qui ne peuvent jamais être perçus comme des citoyens du Monde, mais simplement comme des gens d’ailleurs, que l’on croise ou que l’on dénigre, mais que l’on ne rencontre pas vraiment pour les découvrir…

Brassens chantait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » avec raison puisque comme le dit son disciple Maxime Le Forestier « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher… »…

Il reste que l’appartenance à un territoire fermé se place comme une réalité assez ancrée et si personne ne considèrera que l’on ne puisse pas s’attacher à des ou ses racines, l’enrichissement par la différence doit toujours prendre le pas sur le repli primaire sur soi et sur l’absence de geste fraternel envers celle ou celui qui vient d’ailleurs parce qu’il n’a pu faire autrement…

Anne-Catherine cherche en ce livre à tenter de sauver les migrants « du deuxième exil, le plus terrible, celui de l’oubli » et d’ailleurs le terme d’exilés s’analyse comme beaucoup plus juste que celui de migrants, puisque l’on s’exile par obligation alors que l’on peut parfois migrer par choix, mais l’on sait que les mots employés se veulent apaisants et politiquement corrects et qu’il est plus simple de se positionner en appui pour « des camps de migrants » forcément temporaires… que de se dire que les exilés doivent prendre place en nos réalités et qu’ils y apporteront leurs concours pour le grand bénéfice « de l’entraide et des croisements » comme le disait le regretté Prix Nobel Georges Charpak, Prix Nobel pour la France, alors qu’il venait d’une famille d’exil…

Comme un opus à tiroirs où s’enchevêtrent les réalités et destins de personnages qui s’entremêlent, Anne-Catherine nous conte les vécus de Mamadou Diamé, obligé de s’engager dans l’armée Française, en tant que tirailleur Sénégalais, puisque s’il n’avait pas fait ce pas là, il aurait été mis face à ses responsabilités pour son village ou sa famille, car les recruteurs coloniaux recherchaient des valides costauds et qu’il en faisait partie et qu’il convenait que chaque localité apporte son tribu à ce qui se préparait en métropole… de Soledad Juarez, dont le mari vient d’être assassiné sauvagement devant les yeux de son fils en pleine Catalogne Républicaine et qui quitte son pays de peur que celui, riche et bien-pensant, propriétaire et fier de lui, commanditaire au moins par collatéralité du meurtre de son mari ne cherche à lui imposer de devenir sa femme et ainsi de trahir les idéaux de son aimé… et d’ Issa Diamé, qui cherche à fuir son Sénégal sans repères suffisants et qui rêve de découvrir et pourquoi pas de conquérir « Londres », dont il a détaché quelques pages de magazine et dont il se repaît souvent pour y puiser la force de partir et l’espoir aussi plus ou moins conscient d’un monde plus porteur…

Ce livre écrit avec tact, avec un style incisif choisi et pénétrant, nous conduit, au fil des différents chapitres, qui parfois et souvent se croisent et s’influencent, à suivre le parcours de trois personnages, dans leurs quêtes désespérées d’un meilleur à venir et dans leurs tensions, contraintes et périodes rudes et insupportées :

  • Mamadou se retrouvera dans un camp à Rivesaltes, en 1938, destiné à parquer les réfugiés du Franquisme et que le Front Populaire devait accueillir en « frères républicains » mais qu’il encerclera, en attendant de voir comment l’Europe évoluera…, alors que l’on savait déjà que la légion Condor testait les armes Nazies et que les impitoyables réalités à venir prenaient déjà corps et cœur, dans le sang, et que Picasso pour l’exposition internationale de 37 avait déjà tout dit avec Guernica… Blum regrettera « ce pacifisme de la lâcheté » et la non intervention solidaire en Espagne, mais comme il l’a dit dans ses mémoires « déjà que l’on me reprochait d’être juif… »…
  • Mamadou se demande ce qu’il fait vraiment sur ce site et s’il accomplit sa besogne de rappel à l’ordre par la force si cela est nécessaire, il ne cerne pas ce que signifie sa mission, si ce n’est qu’il croise un homme de cuisine apaisant et ouvert et un responsable militaire inconséquent et toujours heureux de son piètre pouvoir…
  • Quand il rencontre Soledad, transie de froid en ce camp ouvert aux quatre vents, dont on ne peut se dépêtrer, il lui donne un café qui réchauffera temporairement son cœur et il lui apportera petits sucres et lait pour accompagner le quotidien sinistre qu’elle essaie de rendre acceptable pour son fils Jacinto…
  • Et Issa traversera toutes les péripéties les plus effroyables, entre chavirage de pirogue au large de la Mauritanie et esclavage dit moderne dans une compagnie pétrolière en Libye, pour tenter de joindre sa quête d’Europe et pouvoir ainsi structurer sa vie pour laquelle il ne repère aucun salut et aucun espoir…

Comme dans la vraie vie, on rencontre dans ce livre, prenant et maîtrisé, des personnages sans vergogne comme ce militaire nazi qui voudrait qu’on lui « cède » les Tirailleurs Sénégalais après l’armistice de 1940, comme ce sbire du propriétaire terrien de Catalogne prêt à toutes les lâchetés pour servir en se disant que cela lui procurera une reconnaissance milicienne…, comme ces hommes de l’ordre au Maroc qui effraient les candidats à l’exil pour les ramener sur les eaux territoriales de Mauritanie, car s’ils tombent dans ces eaux-là, ce ne serait plus de leur ressort d’avoir la bonté de les « récupérer »…

Mais on rencontre aussi des hommes et femmes de courage et de dignité comme ce militaire qui ne trahira pas ses hommes tirailleurs et qui se dévoue avec conviction, comme ce vieillard en Mauritanie qui recueille Issa éploré et blessé et lui assure la survie minimale, comme cet ami d’Issa qui lui fera découvrir le camp de Rivesaltes sur les traces du passé, peut-être même familial qui sait… et comme ce dessinateur Catalan qui fait le portrait de ses compagnons d’infortune dans le camps de Rivesaltes et qui remettra à Mamadou son effigie, qu’il conservera précieusement toute sa vie durant…

Il vous faut lire ce livre admirable dans sa sonorité car il clame et décrit le réel pour mieux accompagner et célébrer le geste solidaire salvateur, car il évoque des personnages entiers qui ne se morfondent jamais et qui essaient simplement de se tenir dignes et d’avancer et il place surtout un lien indéfectible, sous forme de passerelles récurrentes, entre exilés, car Mamadou, Soledad et Issa, dans leurs destins croisés et différenciés, donnent aussi naissance à d’autres fougues, fugues et envies comme à d’autres destins, qui seuls permettent au monde de s’ouvrir, de s’émanciper et donc de s’enrichir…

Et comme le disait le Père Delorme au moment de la marche des Minguettes en 1983, « le monde c’est comme une mobylette, il n’avance bien qu’avec du vrai mélange » !

Merci à Anne-Catherine pour cette ode solidaire en ce début d’année où mon vœu se placera, en ses traces, pour que l’on puisse découvrir l’autre, apprendre de lui et construire ensemble avec l’assurance de vivre une expérience porteuse et mobilisatrice.

Un vrai beau livre et un espoir de ne pas oublier les exilés !

 

Éric

Blog Débredinages

 

D’exil et de chair

Anne-Catherine Blanc

Les Éditions Mutine

18€

Pour aller plus loin, allez faire un tour, ou plus, sur le blog inspirant et toujours « recenseur de pépites » de mon ami Yves, appelé Lyvres, et lisez sa chronique sur le même livre d’Anne-Catherine Blanc, notamment, dont voici le lien : http://www.lyvres.fr/2017/12/d-exil-et-de-chair.html

Et j’irai apporter quelques fleurs au mémorial de Chasselay, prochainement, proche de chez moi et en pensant fort à Anne-Catherine et notamment au personnage de Mamadou !

La Miraculée par Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous souhaite une belle année 2018, apaisante pour vous et les vôtres et pour ainsi penser aux essentiels, dynamisante pour éclore vos projets et envies et gratifiante pour que l’on reconnaisse vos engagements et talents inspirants.

J’adresse tous mes vœux fraternels et affectifs à Ma Très Chère Amie, Annette Lellouche, auteure toujours volontariste et réflexive, qui associe, en ses livres, la précision narrative avec une tonalité empathique et bienveillante qui n’exclura jamais sa capacité à dire ce qu’elle ressent et pense, quelles qu’en soient les conséquences, car la vie est aussi faite de choix, de décisions, qui façonnent notre force à surnager en nos troubles vécus et à marquer nos différences !

Je viens de lire et de relire son dernier opus, qui s’affiche comme un vrai roman naturaliste ou comme un récit de vie, mais qui se place surtout comme une ode à la résilience, à la volonté indéfectible et permanente de combativité et de courage face aux éléments de noirceur ou aux difficultés qui s’amoncellent… et comme un hommage à la vraie amitié, celle qui partage les liens et ouvre les communications, qui jamais ne juge et toujours appuie ou renforce les fidélités.

Je savais qu’Annette avait vécu de longs moments d’immobilisation et de tension les mois passés, mais je n’avais pas pris le soin d’aller plus loin ou en profondeur… pour connaître le sens de son vécu rude et de lui témoigner ainsi une affection continuelle et directe ; je ne vais pas, car ce serait contraire à nos forces amicales, solliciter une sorte de pseudo-pardon pour mon relatif éloignement, par cette chronique, car je veux parler de son livre percutant, écrit avec une plume acérée et précise, mais je me permets tout de même de dire à Annette que même si j’ai pas assez cerné ce qu’elle vivait en douleurs, j’étais présent, avec elle, par la force des esprits d’amitié qui nous anime.

Cette amitié s’étire depuis plus de 5 ans, lorsque nous nous sommes rencontrés et plus qu’appréciés au détour d’une chronique dans un blog collectif d’une belle aventure appelée « Les 8 plumes » où je commentais le récit de Marguerite Duras sur ses entretiens avec François Mitterrand, et où Annette plaça un commentaire, en lien avec un livre puissant qu’elle venait d’écrire « retourne de là où tu viens » et qui marquait un sens aigu à ne jamais accepter les enfermements et les replis et ainsi affirmer nos authenticités avec la seule réalité qui nécessite une inflexibilité totale : le refus de se laisser abaisser et de perdre sa dignité !

Je retrouve dans La Miraculée la percussion du livre qui fut le prélude à nos débats et rencontres.

Annette décrit ce qui lui survint la nuit du 4 octobre 2016. Oiseau nocturne et noctambule qui se déplace sans heurs et sans bruit, Annette a l’habitude d’aimer contempler les lumières et les senteurs, quand nos réalités puisent un sommeil profond, et elle ne se lève pas par contrainte, mais par élan, par goût et pour profiter de moments qui lui appartiennent et qui la retiennent.

Je connais sa délicieuse maison et ses jardins envoûtants et elle et son mari, Paul, que je salue, constituent des ferments de gentillesse et de délicatesse ; les invitations partagées renferment une ouverture aux débats et un plaisir de retrouvailles.

L’on ne pouvait éviter son escalier stylisé et monumental, tout en arpentage italianisant, mais sans rampe, car elle défigurerait son intégration spatiale et son élancement propice à toutes les légèretés, aux envols et aux rêveries, rassemblant ainsi toutes les captations des imaginaires d’Annette.

En cette nuit où les habitudes qu’Annette prenait pour déambuler silencieusement et sans lumière, pour ne créer aucune perturbation, auront peut-être pu fugacement s’oublier, elle fit une chute très lourde qui lui fit perdre connaissance et la fracassa. Elle remercie simplement, toujours avec sa douceur habituelle, une sculpture, qui chavira sous l’onde de choc de la chute effrénée et qui ainsi réveilla son mari qui put donner l’alerte… Car Annette avait perdu connaissance et perdait son sang…

Le livre d’Annette évoque ses combats, ses douleurs, ses détestations, mais aussi ses reconnaissances comme ses volontés de reconstruction ; elle décrit toutes ses réalités, non comme un témoignage exutoire, mais comme le récit d’une force fière qui se sent responsable de ce qui est arrivé mais se refuse explicitement de s’abandonner au désespoir ou à l’inéluctable, pour donner corps et cœur à la nécessité d’engager un combat pour se reconstituer et montrer que la vie peut repartir par-delà toutes les obscurités.

Elle crie l’absolue promiscuité des services d’urgence où les patients attendent, sur leurs brancards mièvres, de connaître quand aurait lieu leur prise en charge, même si elle est consciente de la volonté des personnels de gérer au mieux toutes les réalités auxquelles ils doivent faire face.

Elle crie, avec la détresse de l’infortunée qui attend d’être écoutée, qu’elle ne veut pas être placée avec un numéro d’ordre, alors que la douleur s’affiche au milieu de pertes de connaissance et d’une fatigue installée consécutive à la chute qui la laisse avec un bras en miettes, des côtes touchées et des hémorragies pénalisantes et que son cas nécessite un traitement rapide, sans se considérer comme le centre du monde…

Elle crie son absence de compréhension qui la fait partager une chambre avec une personne troublée psychologiquement et violente, et elle craint autant pour sa sécurité que pour celle de sa comparse dont elle ne peut que cerner les perturbations qui nécessitent des soins adaptés.

Elle crie surtout sa révolte face à l’absence de compassion quand un personnel quitte son travail et qu’il la laisse, sans aide ou relais, ni regard, seule face à l’expression de ses besoins élémentaires, alors qu’elle doit se soulager… et qu’elle ne peut l’exécuter efficacement seule, sauf à perdre toute forme de dignité… Et l’on sait depuis Michel Foucault que « qui détruit un homme (ou une femme), sciemment les détruit tous (ou toutes) ».

Elle rend hommage à un chirurgien, auquel le livre est dédié, qui réalise un travail d’orfèvre et reconstitue le coude d’Annette et lui évite une possible amputation qui n’était pas à exclure et qui l’appuiera dans tous les efforts qu’elle va entreprendre, pour recouvrer sa mobilité et pouvoir compter sur ce bras meurtri, qui la fait tant souffrir et qui se repose comme un fardeau inutile…

Elle rend hommage à ses condisciples des temps de rééducation où entre soins, exercices et nécessités de s’étirer toujours à la limite du douloureux indicible, on peut se retrouver, partager, et se livrer à des moments de fête ou de saine camaraderie.

Elle rend hommage à ses amies et amis, les vraies et les vrais, qui lui ont témoigné l’accompagnement et le soutien et l’ont guidée pour garder le cap de sa reconstitution ; elle crie sa hargne face à celles et ceux qui se livraient plus à de la moralisation et qui répétaient de manière insatiable que cet escalier sans rampe représentait une fatale incohérence…

Or cet escalier, photo de couverture du livre, représente effectivement Annette, je le répète, dans sa ligne de fragilité de construction et dans sa force de démonstration où l’on s’élance à l’escalader, car Annette représente la gracilité et l’élan dans l’effort, la délicatesse incarnée et la capacité à dire « non ».

Annette va avoir du mal à trouver le kiné qui saura la comprendre, la cerner et l’encadrer et elle crie les insuffisances de cabinets oublieux des règles d’hygiène et peu scrupuleux sur les demandes de versements de la sécurité sociale, qui exigent pourtant un temps minimum de « manipulation » pas toujours respecté, mais elle finira par avoir le repérage d’une confiance qui l’entourera et la fera progresser, jusqu’à non pas la rédemption mais l’assurance d’avoir accompli le chemin pour recouvrer indépendance et fierté corporelle, pour toujours exister et ainsi ne jamais s’assister…

Lisez ce livre formidable, tranche de vécu, direct, incisif, plein, entier et toute à la volonté de donner élan et inspiration pour avancer, progresser et comme disent les sportifs, « ne jamais rien lâcher ! ».

Chère Annette, je t’embrasse très affectueusement et que 2018 apporte de nouvelles réalités à tes talents de conteuse ; mais je sais que ce n’est pas un vœu que je formule, juste une humble exigence pour avoir le plaisir inassouvi de te lire.

Et repère toi en tranquillité, si je peux être un appui, je ne te donnerai pas mon bras pour une escalade, tu es trop indépendante et impétueuse, pour n’avoir que l’envie de t’y livrer, seule !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Miraculée

Annette Lellouche

A5 Editions

15€

 

Les îles du matin de Guy Mazeline

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous pouvez aisément, en cette humble chronique, retrouver le charme suranné des écritures passées…

Qui est Guy Mazeline, me direz-vous ?

Il est surtout connu pour avoir remporté le Prix Goncourt 1932, avec son opus « Les loups » qui a devancé, contre toute cohérence prévisible (mais les prix remis se repèrent-ils avec une notion de cohérence…) l’indépassable « Voyage au bout de la nuit » de Céline qui ne récoltera que le Renaudot, en cette même année…

Je n’avais rien lu de lui et avais plutôt une image ancrée de mièvrerie, d’auteur de bluette, que j’avais en germe, narrée essentiellement par la déception des Céliniens, dont je fais partie, qui ne peuvent concevoir qu’un livre qui a révolutionné le sens de l’écrit, en incorporant une « petite musique » de différence, puisse avoir été oublié par les pontes des récompenses, au bénéfice d’un auteur plus en retrait…

Comme à mon habitude, je me suis promené au hasard des rayonnages de bouquiniste, précisément à Saint-Raphaël, en ce mois d’août 2017, et j’achetais, pour le prix modique de 1 euro, ce livre datant de 1936 et d’abord stylisé, non nécessairement trop pompier et pompeux, mais qui se savoure souvent intensément et qui recouvre des réalités sociétales encore très actuelles et valorisantes.

Élisabeth vit au Havre, elle est issue d’une famille aisée et vit avec un époux aimé et aimant, Didier, qui lui a donné un fils trop idolâtré et capricieux, mais apprécié et volontaire.

Elle se sent respectable et respectée et elle fait partie du monde des personnes dont on parle et qui peut donner libre aspiration à ses pouvoirs comme à ses envies.

Elle sait qu’elle fût aimée par Benoît, le frère de Didier, aussi intrépide et imprévisible que son frère et époux apparaît mesuré et apaisant, mais cette histoire demeure enfouie et il n’est pas prévu lui donner un nouvel essor.

Secrètement Didier veut solliciter une mutation pour travailler dans les Antilles (les îles du matin) et ainsi se libérer d’un joug familial pesant, notamment d’une mère possessive et fortunée, comme d’une grand-mère matriarche et décideuse de tout, sollicitant sans cesse des tiraillements pour mettre à mal la cohésion possible de la famille, par volonté jubilatoire de lui donner une force de division…

Le père d’Élisabeth, capitaine de vaisseau ayant échappé à un naufrage et très apprécié de ses matelots sauvés, ne peut imaginer le départ de sa fille admirée et de son petit-fils choyé et il ne peut s’empêcher de contrarier ce dessein de départ, qu’il considère comme mal venu, économiquement négatif pour les prétentions du couple pour s’imposer en société et incitateur d’incertitudes car la vie en « colonies » inspire la différence et donc agrémente la propagation de nouveautés libertaires, forcément progressistes et donc attentatoires aux ordres établis…

Élisabeth finira par partir aux Antilles, avec Didier, et appréhendera le plaisir de prendre part à sa vie, à ses plaisirs, à ses priorités, à vivre pleinement, en réfutant toute forme de représentation.

Et elle rencontrera Guillaume et elle l’aimera passionnément et tendrement, par-delà les convenances et les offuscations décrites, la considérant comme une mère indigne qui abandonne son fils et qui se métamorphose en infidèle, alors qu’elle était dévouée et même soumise à son mari…

Ce livre peut être perçu comme un opus sans intrigue, assez plat, et référençant des communications contemplatives sur une famille vivant soubresauts et compromissions, dans les années trente.
Mais cette analyse serait bien réductrice.

Ce livre se savoure et se déteste pour quatre raisons diversifiées, à chaque fois, ce qui donne corps à l’acronyme de ce blog de « s’enrichir par la différence ».

Il se savoure car il se place comme féministe avant la lettre avec une femme qui désire vivre sa passion au grand jour, par-delà les remontrances des corps constitués et des pesanteurs.
Il se savoure car il déclame que la vie familiale s’assortit d’intrigues et de coups bas qui s’orchestrent juste pour démontrer que les libertaires d’un moment peuvent devenir les conservateurs invétérés d’une autre époque.
Il se savoure car il évoque avec une dimension très poétique les promenades dans les criques, inspirantes pour toute rêverie contemplative.
Il se savoure car il planifie la victoire de l’amour sur le pouvoir.

Il se déteste car il utilise une langue trop maniérée, souvent empâtée et inutile.
Il se déteste car les personnages manquent souvent de candeur, de courage et de conviction et cependant l’auteur leur donne parfois plus d’ampleur que celles et ceux qui résistent.
Il se déteste car il ne peut s’empêcher de considérer que les relations dominantes nécessitent un patriarcat rigide et garant de ses avantages ou principes féodaux.
Il se déteste car à la fin Élisabeth semble livrée à elle-même sans appui et sans écoute…

Mais l’auteur mérite un arrêt, une lecture, un passage, une promenade, un vagabondage et je vous invite à lire du « Mazeline », ne serait-ce que pour se dire qu’il ne pourra jamais atteindre Céline !

Éric
Blog Débredinages

Les îles du matin
Guy Mazeline
NRF Gallimard
1 euro chez le bouquiniste de la gare de Saint-Raphaël, merci à lui car il renferme de fortes pépites !

Allongé sur le divin de François Rossé et Carmela Garipoli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous emmène et vous transporte en des sphères différentes, voisinant avec celles si chères à Saint-Exupéry, oniriques, méditatives et réflexives.

J’ai découvert, lors d’une conversation inspirante, en un dîner récent amical en un restaurant Libanais Parisien, que des chanteurs populaires appelés « llaneros », au Venezuela, se livraient de véritables joutes oratoires avec comme seule force vive le maniement de l’improvisation de vers, associée au rythme musical de la harpe, notamment.

Ces joutes poétiques et musicales se nomment « contrapunteos » et elles se déroulent sans limite horaire, avec la volonté effrénée de vaincre l’adversaire, pour la seule glorification de la richesse musicale ou de la narration, et pas pour placer l’interlocuteur en retrait ou pour le vilipender.

Lors de ce dîner amical, nous voulions aussi témoigner de la situation insupportable vécue par le peuple Vénézuélien, privé de tout sur le plan économique, avec une inflation endémique, une variation des prix qui évolue chaque quart d’heure, avec une restriction permanente des besoins alimentaires de première nécessité, avec une famine qui guette et un pouvoir seulement absorbé par sa volonté de s’auto-conserver, en écrasant toute contestation et empêchant tout débat ou réfutant toute critique.

Notre amie au dîner déclamait sobrement que « le pire pour le Venezuela, c’était l’abandon du musical, car le pays ne vivait, en ses pores, que pour la musique » ; mais un pays exsangue qui refuse le débat et se pare de détenir une vérité unique d’officialité ne s’incline pas dans la vivacité musicale.

L’album avec le récit de François Rossé et les illustrations de Carmela Garipoli investit ce sens du poétique, de l’artistique ciselé et du musical et constitue le synopsis, le prélude à une future improvisation et au croisement de regards entre France et Venezuela, en la volonté affirmée de tisser des liens solidaires culturels.

François déclame et Carmela retisse en calligraphie, en un art conjoint consommé du dialogue et du répondant, avec la volonté que la lecture se prolonge par le dessin ou bien que le dessin s’affirme en invitation de la découverte ou de la relecture du texte.

En différence de la plupart de mes humbles chroniques, en ce modeste blog, je ne vais pas déflorer le sens intégral de l’histoire ou son canevas, mais à touches impressionnistes, je vais me permettre de conter les univers, de vous dévoiler mes ressentis et surtout vous exprimer le plaisir passionnel que je vis à reprendre en main chaque jour, en ce livre, en instantané émotif, la force contenue dans les phrases et dans les traits ajustés.

Je vais vous parler d’un périscope qui se reproduit plusieurs fois dans les dessins de Carmela. J’y vois du parabolique. Un périscope vise à cerner ce qui nous entoure, là d’où nous sommes, et que nous ne voyons pas. Il peut donner une envie d’aller ou au contraire une volonté de repli, en fonction de la perception visuelle. Il est une invitation au voyage, une ode à l’ouverture, mais aussi une possibilité de conservatisme, de retrait sur les habitudes à ne pas avancer. Il peut aussi être la boussole de nos sensations pour explorer et analyser.

Le texte part des profondeurs, des enfouissements marins, à une période non identifiée et sans repère sacralisé, mais où « s’enlaçaient les algues vives des utopies », non pas un monde considéré comme un paradis existant ou perdu, mais une réalité du fond des eaux qui donne de la fougue, de la dynamique et où l’on peut imaginer que le meilleur et le juste coexistent et donnent un relief solidaire.

La place du mot « utopies » répétée à foison dans les entrelacements dessinés marque la force de ce mot propice à toutes les improvisations, chant et champ de débats créateurs, où se faufilent poissons, crustacés et mammifères marins en état joyeux, positif et apaisant.

Les instruments de musique, très stylisés en dessin, se glissent dans un essor décoré et leur représentation n’a rien de fortuit en ce milieu marin car l’on sait que les océans délivrent toujours une sonorité captée, propice à tous les imaginaires.

Puis Dieu émerge dans le texte et il s’adonne à fabriquer le monde, il sort des profondeurs par un « bathyscaphe » et repère « le jour céleste » et apprécie son premier jour. Il démarre bien, ce Dieu, il a de l’avenir pour sa semaine de construction. Le dessin le représente androgyne ou féminisé et tant mieux, cela décale des insupportables misogynies du représentatif religieux sacralisé.

La volonté de Dieu de savourer des consistances à sa disposition sur terre et mer ou d’atteindre des montagnes de sable rose, que mon imaginaire personnel m’affecterait dans le Wadi Rum Jordanien en pleine civilisation Nabatéenne, lui assure deux autres jours assouvis ;  et, là, Dieu prend l’image d’un joueur de guitare de référence picturale cubiste avec la belle chair d’un visage de Fernand Léger…

Dieu poursuit ses explorations et intègre les végétations luxuriantes, rencontre des tas d’animaux, se penche vers une certaine féerie l’amenant vers une sorte d’ivresse qui lui fait du bien et il rajoute de l’extase à sa semaine.

Les illustrations de Carmela m’enchantent car, à la manière foisonnante du Douanier Rousseau, elle intègre et malaxe les instruments de musique et les animaux et je repère à chaque regard des réalités que je n’avais pas savourées la première fois, à la manière d’un tableau à thème, qui jamais ne se déplie…

Mais la réalité infernale de l’instantané, de l’immédiateté ou du réseau social, quand il est utilisé de manière incandescente, prend le dessus et Dieu considère que sa création humaine donne dans la force volontariste, mais il ne sait pas ce que sa conception réserve…

Le dessin de Carmela mêle représentation iconique et perte de repères où la création humaine tente de se structurer mais vite se déshumanise.

« Les temps étaient sinistres » et de la verve positive et enlaçante, surgissent « spéculations… bazookas… millions de morts » et l’ultime espoir réside en la plantation d’une vigne par l’humain, dont la récolte pourra peut-être, si elle est partagée solidairement, redonner naissance à une communauté meilleure.

Et le dessin se focalise sur la notion d’estaminet, toute Provençale, régurgite aussi le fameux périscope, car il n’est pas simple de deviner si cet avenir sera plus radieux…

Ce livre se contemple, se lit, se relit, se savoure, se déguste ; il enrichit, il donne du sens, il percute l’imaginaire et il associe une qualité d’écriture magnifiée, des illustrations qui invitent à la contemplation, à la recherche, au croisement des influences et des entrelacements et il fait tout simplement du bien !

Et comme le fruit de sa vente apportera des appuis pour la concrétisation d’une joute à venir en terre Vénézuélienne, pour apporter de la musique à un peuple qui crie sa détresse de se la voir enlever ou confisquer, l’acheter sera votre geste solidaire.

Chronique dédiée à Carmela et Gilles, avec toutes mes affections.

Merci pour ce moment partagé ensemble, avec Janette, en cette soirée de décembre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Allongé sur le divin

Texte remarquable de François Rossé

Illustrations très « invitantes » de Carmela Garipoli

Traduction en espagnol de Dalia Leal

Association Sinayu, collection Contrapuento

 

20à commander à l’association Sinayu, en vous rendant sur le site sinayu.fr

La ligne droite d’Yves Gibeau

J’ai toujours un plaisir infini à flâner chez les bouquinistes pour découvrir, au hasard des rayons méticuleusement rangés ou au contraire laissés totalement en jachère, le livre découverte d’un auteur qui me parle mais dont je ne connais rien ou si peu ou pour trouver, et éventuellement dénicher, une perle que ma volonté n’estimait même pas pouvoir affleurer…

En balade à Vichy, en ce début de novembre, en lien avec une rééducation métabolique, ma ville natale, au passé tellement compliqué, que je ré-arpentais , j’ai retrouvé les traces de la rue Montaret où j’allais chercher scrupuleusement, quand j’étais adolescent, mes cahiers de musique ou mes diapasons et j’ai repéré un bouquiniste spécialisé dans les éditions de poche des premières années de création.

Mes yeux se sont portés sur une édition rare de 1966 d’un livre d’Yves Gibeau que je n’avais jamais lu et dénommé : La ligne droite.

Yves Gibeau, amie lectrice et ami lecteur, cette personnalité ne peut vous être inconnue et si tel était le cas, suivez mes pas…

Il est l’auteur admirable du célébrissime Allons  z’enfants, qui parle sans nuance des réalités insupportables du vécu des écoles des « enfants de troupe » et qui prend appui sur l’enfance de l’auteur, où son père – qui a passé et ressenti la Grande Guerre comme une valeur héroïque et non comme un gâchis humain – a tout de suite désiré qu’il devienne officier pour conforter la pseudo-glorification familiale, ce dont Yves ne voulait absolument pas…

Ce livre a été aussi magistralement mis en scène par Yves Boisset et certaines images me reviennent sans cesse comme celle où le jeune, lassé des déchirures et des soumissions, indique qu’il va sauter par la fenêtre, avec pour seul message celui d’un adjudant formateur l’en défiant ; le jeune saute en lui disant « qu’il a bien tort » et il s’en remettra de justesse…ou celle où il décide en 39 de partir en mission de transmission, alors qu’il est mobilisé pour la « drôle de guerre », et qu’il n’en revient pas ; son père, à ses obsèques, effectue le salut militaire en déclamant « qu’il aurait pu être officier le bougre » …

J’ai retrouvé les traces d’Yves Gibeau, en me rendant sur le Chemin des Dames, à Craonne, « sur le plateau où l’on y laisse la peau », comme le célèbre tristement et atrocement la chanson éponyme et Yves Gibeau y a arpenté, sans relâche, en ce plateau dit de Californie, la levée du sol, pour en retirer des vestiges et des témoignages, pour donner ainsi réalité vive et mémoire aux soldats combattants obligés, tombés en nombre effroyable, notamment lors de la sinistre offensive Nivelle.

Yves Gibeau est enterré avec une petite tombe modeste et à peine visible sur ce même plateau, pour donner lien de son parcours à ceux qui sont morts en leur juvénilité, pour conserver un bout de plateau dont aujourd’hui l’on perçoit encore les cicatrices atroces et des restes d’éclats d’obus qui ont plus que meurtri et retourné les paysages délavés…

La ligne droite raconte l’histoire d’un jeune athlète prometteur Stefan Volker, coureur de 800m avant la deuxième guerre mondiale et laissé pour mort sur le front de Prusse Orientale, que son entraîneur exigeant et paternaliste Julius Henckel finit par retrouver grâce à un regard volé d’un de ses amis à Münich qui a cru – et avec raison – retrouver l’ancien brillant demi-fondeur et sprinter, mutilé avec un bras en moins, et qui répondait au nom de Sporn, et de son état vendeur de journaux.

Julius Henckel se place comme un brave homme ; il veut aider et appuyer son ancien protégé, il est plus qu’ému de le retrouver et de le savoir en vie, lui qui a sillonné toute l’Allemagne de fin de guerre pour savoir ce qu’il était devenu, surtout depuis que la mère de Stefan est décédée dans les derniers bombardements. Il insiste et réussit, non sans mal, à convaincre Stefan de partir avec lui et d’être choyé, en étant accueilli à bras ouverts, dans la maison de Julius où sa femme apaisante et sans jugement considère Stefan comme un fils prodigue, à qui il est nécessaire de donner du temps pour se reconstruire.

Julius veut remettre son champion en selle, il veut qu’il puisse recourir et il veut aussi le rendre compétitif, mais Stefan ne souhaite qu’une chose, qu’on le laisse en paix et tranquille ; s’il apprécie l’hospitalité donnée, il la veut non pérenne et limitée, et il s’adonne surtout au plaisir de promenades vivifiantes en forêt, avec le chien de la maison, qu’il associe comme confident et ami direct, mais il désire oublier sa vie d’athlète passée, non en se morfondant avec une sorte de délectation morose, mais en plaidant pour le fait de se reconquérir seul, avec sa mutilation, en pensant à ses frères d’arme qui n’avaient rien demandé et qui ne sont pas revenus et qui en plus ont été vaincus…

Julius, aidé par son ami qu’il rabroue souvent de manière injuste, Voldemar, va tout faire pour que Stefan reprenne goût à la course, à sa volonté mobilisée de donner corps à ses sensations en rythme sportif, avec la dynamique de se dépasser pour se prouver à lui-même qu’il est bien toujours vivant malgré les meurtrissures et les infamies et petit à petit, Stefan reprend sens à ses palpitations et arrive à se positionner avec des temps de course appréciables.

Quand un Américain manager propose à Julius d’entraîner aussi un soldat noir des troupes installées dans le pays post libération du 8 mai 1945, et de le mettre en compétition avec Stefan, Julius accepte sans hésiter et perpétue des séances d’entraînement où se malaxent des temps intenses de course, des respirations positives et des élans d’amitié ou d’affection, avec un travail sur le comportemental et l’alimentaire.

Et il sait comment Stefan doit tenter de neutraliser son bras mutilé, son moignon, même s’il va courir avec les valides, les compétitions paralympiques n’étant pas orchestrées en cette fin des années quarante…

Ce livre se place dans le sillage direct d’Yves Gibeau, un homme de tolérance, d’ouverture, de concorde et de générosité, qui réfute toute forme d’enfermement, d’embrigadement, de dogmatisme et qui sait que face à la bêtise des certitudes, il convient de plaider pour un rappel vigoureux des différences, qui, seules, permettent un vivre ensemble intelligent et porteur de sens.

Je me permets de terminer cette modeste chronique en vous livrant un petit secret.

Le livre que j’ai acheté pour 1 euro chez ce bouquiniste comportait une publicité du début des années 70 pour apprendre les langues avec un électrophone chez un institut linguaphone, ce qui vous le repérerez est assez cocasse pour un formateur en langues que je suis… et il contient aussi une dédicace d’Yves Gibeau adressé à l’ancien propriétaire de ce livre, qui a certainement parcouru aussi des écoles d’enfant de troupe, notamment en ex Indochine, et qui évoque «  le souvenir partagé de nos heures de français communes à Nguyen An » et cela date du 29 avril 1970…

Belle parabole pour se remémorer les forts moments de plaisir de lecture, de découverte que les deux amis ont dû passer ensemble, pour oublier les errements du disciplinaire intransigeant et pour pouvoir avoir la force des évasions comme la volonté de se sentir désespérément libre.

Et bien évidemment je continuerai à flâner chez les bouquinistes, à Vichy, ou ailleurs.

Éric

Blog Débredinages

Yves Gibeau

La ligne droite

Livre de poche de 1966, pour un livre paru en 1956, qui a obtenu le grand prix de la littérature sportive en 1957, à l’époque où tous les droits étaient réservés, y compris pour l’URSS…

1 euro chez le bouquiniste de Vichy de la rue Montaret, que je salue s’il parcourt Débredinages…

Chanson de Craonne, à retrouver avec ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=z-yRaEYQNQs

 

La guerre des bulles de Kao Yi-Feng

En refermant ce livre, l’on se dit que l’on a pu vivre une forte expérience littéraire, à la fois étonnante, novatrice et originale et j’y reviendrai.

Gao Ding, enfant, se dit que la réalité de son vécu urbain sans eau potable distribuée, sans prise en compte de besoins de première nécessité dans plusieurs quartiers, sans capacité repérée de responsabilisation des adultes pour que les choses changent, nécessite un changement de paradigme et qu’il convient de prendre le pouvoir et que les enfants finissent par réaliser ce que des adultes n’ont jamais pu obtenir ou concrétiser.

Pour ce faire, muni avec des acolytes, tout aussi enfants que lui et qui le prennent pour capitaine, d’armes spécifiques, desquelles sortent des bulles, lorsque l’on les utilise, il neutralise le responsable de la distribution d’eau qui se transformera en spectre permanent dans tout le roman.

Les enfants vont s’acharner pour ce que l’eau puisse être maîtrisée et qu’elle puisse être solidairement répartie.

Tous les enfants magnifient leurs compétences, qu’elles soient techniques, sportives, sécuritaires et ils s’emploient à mettre en place un système de tuyaux reliés les uns aux autres, épousant une déclivité cohérente pour assurer un débit d’eau et un stockage en une ancienne piscine.

Ils devront faire face à un vieillard dont les chiens semblent en permanence affamés, et qui se sont déjà attaqués à des enfants et dont le caractère sauvage apparaît aiguisé, à une sorcière dont on ne sait si elle apprécie les évolutions de la prise de pouvoir par les enfants ou si elle reste calculatrice pour tirer le meilleur parti des changements, et d’adultes disposés à ne pas tous accepter cette confiscation par les enfants de leur position sociale et opérationnelle pour leur ville.

Ce roman livre une expérience étonnante, car il montre la vacuité du monde adulte quand il ne fonctionne plus sur des repères solidaires, partagés, démocratiques, car si l’on se moque, lorsque l’on s’occupe de la distribution de l’eau de sa non répartition, l’on acceptera les tensions et conflits et même on contribuera à les provoquer.

Ce roman livre une expérience novatrice car dans le sillage du célébrissime roman de William Golding « Sa majesté des mouches », il présente des enfants acteurs, courageux, mais aussi pétris de doute et qui n’oublient pas qu’ils préfèreraient se baigner d’insouciance et de tranquillité ou s’adonner aux jeux, ce que l’enfance vivante doit intégrer et que le monde adulte doit lui apporter et protéger.

Ce roman livre une expérience originale car il présente des personnages enfants qui s’apprécient, se mettent en discorde, se rassemblent, puis se distendent et il précise que toute réalité sociétale doit apprendre à appuyer un collectif et à lui donner sens.

Ce roman place l’écologie comme une parabole permanente car l’auteur sait que la présence de l’eau, source de toute vie, pourrait être, si elle n’est pas équitablement répartie, rebondir sur les prémices de tous les combats et de tous les conflits.

Ce livre est à lire comme une ode à la probité, à la solidarité, au partage et comme un poème sublimé pour des ressources naturelles gérées avec intelligence, dans le respect des différences de toutes les communautés et dans le souci du soutien à l’enrichissement par la diversité, en acceptant les enfants, les adultes, les vieillards et même une sorcière, comme une contribution à une forme sociétale, heureuse de sa combinaison de compétences et d’apports…

Un livre à savourer, vraiment !

Éric

Blog Débredinages

La guerre des bulles

Kao Yi-Feng

Traduit du chinois (Taïwan) par Gwennaël Gaffric

Mirobole Éditions

Rabbit Hole – Univers parallèles de David Lindsay-Abaire, mise en scène de Claudia Stavisky

« Rabbit Hole » s’entend à la fois comme une référence à Alice au pays des merveilles, où le lapin, forcément toujours en retard…, s’engouffre dans un trou qui donne accès à un monde plus que surprenant de l’autre côté du miroir… et aussi comme un lien direct avec le « trou noir », ce puits où l’on s’engouffre au sein d’une énergie folle dont nul ne sait comment elle est véhiculée et qui « absorbe tout, même la lumière ».

Cette double traduction et ce jeu de mots entre le « trou du lapin » et le « trou noir atmosphérique » s’invite comme une parabole pour cette pièce de théâtre contemporaine, essentielle, où la résilience côtoie l’humour et où la possibilité de pardon n’empêche pas le besoin invitant de se souvenir en permanence, en évitant cependant la morbidité, même si l’implacable détresse peut resurgir à chaque instant.

Becky et Howard ont eu la douleur indicible de perdre leur fils vénéré et adoré de quatre ans, de manière accidentelle ; on apprendra qu’il avait suivi son chien en courant et qu’un jeune automobiliste n’a pas freiné à temps…

Huit mois ont passé et Becky et Howard tentent de survivre et de surmonter, si telle est la gageure possible, leur peine immense, incommensurable…

Becky préfère se séparer des affaires de son fils alors qu’Howard apprécierait les conserver ; Becky ne comprend pas pourquoi ses amies et amis intimes ne l’appellent pas alors qu’Howard considère qu’ils se sentent certainement en gêne et n’osent pas, de peur de créer des contraintes, surtout en venant, en invitation, avec leurs propres enfants…

La sœur de Becky, Izzy, plutôt perçue comme difficile pour se poser et s’engager, qui a du mal à conserver un emploi et apparaît comme fortement instable, informe la famille qu’elle est enceinte et cette belle nouvelle ne se place pas de façon aisée, car la naissance à venir peut aussi rappeler le souvenir de l’enfant disparu…

La maman de Becky et d’Izzy, Nat, dont nous apprendrons la mort de son fils à un âge jeune, vient fréquemment rendre visite à ses filles, elle aime discuter, converser, mais ses propos ne sont pas toujours adéquats ; il reste que Nat cherche toujours à s’ouvrir et réfléchir et n’imagine jamais créer une maladresse…

Cette pièce de théâtre, écrite avec soin et finesse, sur un sujet très difficile et nécessitant ô combien de l’adresse rédactionnelle et de la minutie dans la relation des actrices et acteurs, est jouée en ce moment par une distribution en état de grâce.

L’entrelacement entre des phrases courantes, de la vie quotidienne et la montée des tensions exprimant la crainte de l’avenir et la perte de l’être cher interrogent la volonté de vivre malgré tout, orchestrent une ampleur marquante, donnant au jeu des rôles une subtilité toute en retenue où s’enchevêtrent des moments de partage, des cris déchirants d’abandon, des doutes, des songes complexes, des détresses et pleurs, mais surtout la force de garder intacte la mémoire de celui tant aimé, parti dans des conditions insupportables, en essayant de faire face puis peut-être de tenter une reconstruction.

Julie Gayet (Becky) se voit exceptionnelle, alternant avec application le jeu de la sœur protectrice, de la fille apaisante mais aussi capable de donner du répondant à sa mère, d’épouse attentive mais déterminée à faire valoir son point de vue et surtout ouverte à l’écoute de celui qui se place en responsabilité du terrible accident.

Les moments où elle se place en tension avec Howard, quand ce dernier se rend compte que la cassette où il visionnait son fils, a été utilisée par forte mégarde de son épouse pour un enregistrement… et où elle reçoit Jason – le jeune homme qui conduisait la voiture le jour de l’accident – où ce dernier lui parle d’une nouvelle qu’il vient d’écrire, dédiée à l’enfant disparu, évoquant une parabole sur un monde sublimé par la force des esprits où l’enfant pourrait apparaître en étoile, constituent une attractivité théâtrale majeure.

Car l’on parle de la différence du deuil porté, où certains ont besoin de rites et de sacralisation et d’autres de retrait et d’introspection, sans jamais donner de jugement de valeur, et l’on évoque aussi la possible rédemption par l’écoute et le pardon, même si Howard ne s’y sent pas encore prêt, ce que personne ne lui reprochera.

Patrick Catalifo (Howard) donne de l’épaisseur à son rôle et ne cache pas ses troubles, ses limites, ses débats intérieurs, lui qui aime tant son chien, qu’aimait tant son fils, alors que Becky a confié l’animal à sa mère, alors qu’Howard a tant besoin de son retour… Là encore, le chien peut être perçu comme le responsable collatéral de l’accident, mais il peut aussi se placer comme le lien de tendresse et d’affection qui l’unissait à l’enfant.

Mention spéciale pour le jeune Renan Prévot qui joue Jason et sait jouer avec candeur, avec un sens parfois proche de l’impassibilité, mais qui veut forcer le destin, en comprenant que les parents de l’enfant puissent le rejeter, en sollicitant l’écoute de leur douleur et en leur témoignant compassion et volonté personnelle, non pas de se racheter, mais d’exprimer son désarroi, en voulant trouver les mots et les formes pour se rendre utile et ainsi participer à la mémoire de l’enfant.

Je vous conseille instamment d’aller voir la pièce et aussi de prolonger votre découverte théâtrale en lisant le numéro de L’avant-scène théâtre, consacré à la pièce, où vous retrouverez le texte de l’adaptation, intégral, car sa lecture permet à la fois de se remémorer la force du jeu, mais aussi de savourer la maîtrise de l’écriture, car elle allie la puissance du sujet : la perte d’un enfant avec la juxtaposition de phrases très quotidiennes, d’une simplicité majeure, mais qui savent émouvoir, choquer, agacer, pour enfin cerner les pistes pour une résilience possible.

Merci à Claudia Stavisky pour la sincérité donnée dans l’émotion de la pièce, dans les fêlures des personnages et qui associe à ces tensions rudes des moments d’humour et de poésie attachants et prenants.

Merci à la distribution pour sa complémentarité réussie pour donner corps au texte et faire réfléchir l’assistance en même temps qu’elle savoure un moment de théâtre structurant.

Allier la force de l’analyse avec le plaisir d’un jeu percutant, c’est ce que vous vivrez lorsque la pièce viendra vous rencontrer en votre ville, pour sa promenade en tournée.

Et lisez le texte de David Lindsay-Abaire ou son adaptation réussie par Marc Lesage.

Éric

Blog Débredinages

Rabbit Hole – Univers parallèles

Texte en anglais (États-Unis) de David Lindsay-Abaire

Adaptation remarquable en français de Marc Lesage

Mise en scène de Claudia Stavisky ; création au théâtre des Célestins de Lyon le 13 septembre 2017

Distribution : Julie Gayet (Becky), Patrick Catalifo (Howard), Lolita Chammah (Izzy), Nanou Garcia (Nat) et Renan Prévot (Jason)

Poursuivez par la lecture du dossier très complet de L’avant-scène théâtre, numéro 1428, 14€, avec le texte intégral de la pièce adaptée.

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