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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Éric Vernassière

L’étoile dans la poussière de Sylvain Dubois

Amie lectrice et Ami lecteur, j’ai déjà eu l’occasion de vous déclamer tout le bien que j’attache aux Éditions Mutine, sises à Cessey-sur-Tille, en Côte d’or, en Bourgogne.

J’avais lu, avec avidité et passion, Equipe de nuit, de mon amie auteure sociétale émérite, Anne-Catherine Blanc, et j’ai eu le vif plaisir de découvrir la plume inspirée, incisive, percutante, d’Isabelle Mutin, avec trois lectures successives,  qui m’ont amené aux nécessaires réflexions introspectives pour réfuter les petites lâchetés qui nous environnent, assumer nos différences, reconnaître nos fêlures et suivre le cap de nos engagements porteurs.

Très récemment, dans le cadre d’un salon d’éditeurs sur Dijon, j’ai eu le bonheur de rencontrer et de saluer Isabelle.

J’en ai aussi profité pour effectuer mon petit marché littéraire, en promenade de stands.

J’ai pu ainsi faire la connaissance de Sylvain Dubois, publié lui-aussi par les éditions Mutine, pour son premier roman.

Et j’ai lu le travail de Sylvain, en quelques heures qui me furent prenantes et enlevées, et je le remercie.

Doc Swindler ou Jack fut médecin.

Il arpentait Milwaukee pour diagnostiquer ses patients et leur procurer des soins avec attention.

Mais un jour il a tout largué.

Il a décidé de vivre une vie différente,  en suivant les camps des chercheurs d’or, des orpailleurs, en Californie, en leur vendant des fioles destinées à atténuer tous leurs maux physiques, qu’ils soient gastriques, capillaires, musculaires…

Il sait bien que ces fioles de couleur ne forment qu’une supercherie, mais il aime bonimenter, malgré quelques rebuffades, parfois, d’anciens clients, qui n’hésitent pas à l’affronter en combat direct.

L’argent qu’il gagne sert à lui donner du plaisir avec les filles de joie des institutions où il se rend en vieil habitué…

Il va et vient, de camp en camp, avec sa carriole et son vieux cheval, Cushy, fringant dans le passé et étalon reconnu, mais bien usé maintenant, qui espère qu’on le ménagera.

Jack, sur son chemin, croise un chariot à terre ; il sait qu’il a été victime d’une attaque d’Indiens, en ces territoires qui sont leurs et appropriés.

Une jeune fille, visiblement marquée par ce que sa famille a subi, qui en a réchappé par miracle, semble interdite, frappée de stupeur. Elle ne peut prononcer un mot !

Jack ne sait ce qu’il fera d’elle, mais à la fois par protection et forme d’élan solidaire, il la prend en charge ; elle partagera, dans la carriole, le chemin déterminé.

Ces réalités plantées, l’auteur réussit à mener une histoire acérée, avec des personnages aiguisés.

Il décrit des univers difficiles, rudes, rustres, sans concession et sans pitié, où pourtant résonne un possible espoir.

Vous rencontrerez Charlotte, tenancière autoritaire, sans fort scrupule, qui donne cependant un attachement à la jeune sans famille, en lui affectant Joséphine, fataliste sur son sort de prostituée, pétrie de douceurs, qui saura l’apaiser et lui ouvrir des portes insoupçonnées…

Vous croiserez à plusieurs moments, fugaces ou intenses, du roman, Lola Montez, dont la beauté et l’intrépidité, ont subjugué toutes les cours d’Europe, et notamment celle de Bavière, au XIXème siècle, qui semble veiller comme une bonne fée sur l’avenir de la jeune fille, Rebecca dite Becky, puisqu’elle peut s’exprimer (c’est ainsi que l’on finit par connaître son prénom) en notant des messages sur un petit carnet, idée de Jack, amplifiée par Lola, qui l’avertit de se méfier des hommes comme de rester indépendante.

Vous assisterez à des moments de supplice qui attiraient du Monde, qui visiblement égayaient les journées, sans vergogne, avec des immigrés Chinois que l’on pend par les cheveux, que l’on fouette pour tester leur volonté immuable de souffrir en silence, car » on ne méprise pas son bourreau, on l’ignore », comme l’a si bien dit Primo Levi.

Vous intégrerez aussi que les voleurs pris sur le vif n’attendent pas que l’on les transporte en justice : la loi du talion, avec les châtiments corporels, fait office de punition reconnue.  Et quand un Mexicain, qui revient sur ses terres pour venger les siens, finira par être arrêté, il sait que sa fin de vie sera un concentré d’atrocités.

Vous saluerez des chercheurs d’or qui serpentent la rivière, sans relâche, pour des résultats bien médiocres, mais qui ne peuvent revenir sur leurs engagements, car « l’honneur prime sur la reconnaissance des erreurs », comme disait Mark Twain, réalité souvent reconnue toujours et partout.

Vous découvrirez aussi que des exilés Français de l’Empire de Napoléon III ont suivi les traces de cette ruée vers la richesse du métal jaune.

Ce livre se lit avec la narration directe oscillante de Jack, Becky, Joséphine, du cheval Cushy, qui constitue un personnage majeur du roman.

J’ai apprécié fortement cette virevolte, qui n’est marquée par aucune ponctuation, ce qui renforce la profondeur et l’avancée du récit,  ce qui structure des réflexions, des états d’âme, des variétés d’analyse, qui  donnent vigueur au roman, car il n’y a d’enrichissement que par les différences !

Suivez mes pas en cette promenade impitoyable, en l’Amérique des chercheurs d’or, où des villes se créent pour repérer les éventuels filons, où les hommes se donnent à la tâche sans répit, où ils soulagent leurs plaies dans la débauche du lucre et de l’alcool, où les tenancières savent que leur commerce de chair nécessite en permanence la soumission des employées, où les rencontres avec les Indiens ne côtoieront que violence et mort…

Par delà la cruauté vécue, il est possible de tendre vers la reconquête, par la présence de douceurs humaines chez Joséphine ou Becky, ou par la succession de paysages et environnements propices à la contemplation.

Merci Sylvain pour ce premier roman réussi, fort, marquant et réflexif, prometteur d’autres inspirations à venir !

Éric

Blog Débredinages

 

L’étoile dans la poussière

Sylvain Dubois

Les Éditions Mutine

18€

Photos de Sylvain Dubois et d’Isabelle Mutin au salon des éditeurs de Dijon, copyright personnel

Saint-Yves de Robert-Louis Stevenson

 

Ce roman fut inachevé par mon maître conteur ; il est décédé en 1894, à seulement 44 ans, aux Samoa, sans avoir pu le terminer. Il sera clôturé par Arthur Quiller-Couch, critique littéraire et écrivain lui-même, reconnu surtout pour ses grandes capacités de rameur nautique (il n’y a rien de plus sérieux que l’aviron en Grande-Bretagne, surtout pour un intellectuel) et pour ses rôles de mentor de Daphné du Maurier et d’ami, à l’identique de Stevenson, de J.M Barrie, le créateur de Peter Pan.

Stevenson voulait revenir au roman d’aventures avec ses tensions amoureuses, ses péripéties, ses situations souvent rocambolesques, son suspense, son humour, et avec ses narrations historiques jalonnées de nombreuses précisions factuelles.

Il y parvient, avec brio, et ce livre vaut autant le détour que la relecture d’œuvres affirmées comme l’Ile au Trésor ou Dr Jekyll et Mr Hyde, beaucoup plus admirés et célébrés.

On suit les réalités trépidantes, virevoltantes de Saint-Yves, prisonnier de guerre, en Ecosse, de l’armée de Napoléon, juste avant sa première abdication.

Saint-Yves se morfond dans sa cellule, mais il a droit, car il s’exprime aisément en anglais et force des allures de gentilhomme, à des promenades de quasi-liberté en chemin de ronde, à recevoir des visites de personnes, gens de piété, pétris de sollicitudes, qui viennent le saluer, comme certains autres prisonniers, pour quérir un peu de réconfort.

La rencontre, dans ce contexte des visiteuses et visiteurs de prison, avec Flora, ne le laisse nullement indifférent, il en tombe amoureux platonique, vivant ainsi plus facilement sa réclusion forcée, imaginant un espoir de se sentir aussi attiré par celle qui l’a émerveillé.

Il reçoit, comme un coup du sort à multiples détentes, la visite d’un notaire qui lui précise qu’il hérite de la fortune d’un oncle, exilé en Angleterre, plutôt royaliste légitimiste, et qui n’a pas de descendance hormis deux neveux : l’un qu’il a entretenu en permanence et qu’il juge vil et sans aménité, l’autre qu’il ne connaît pas (Saint-Yves lui-même), dont les engagements lui sont contestés, mais qui sait qu’il fut juste lorsqu’il eut à combattre ou décider des suites d’affaires publiques.

Le notaire propose à Saint-Yves de profiter d’une tentative d’évasion, qui se forge, de la prison forteresse, pour venir récupérer son dû, avant le décès de son oncle, ce que notre héros a du mal à cerner car la bâtisse semble infranchissable et qu’il ne sait pas si son départ l’empêchera de pouvoir conquérir celle qu’il aime…

Sans vous résumer les intrigues, ce qui ne serait pas élégant de ma part, mais en vous brossant des moments fugaces,  pour vous suggérer de suivre mes pas en ma lecture, vous pourrez notamment :

  • vérifier que l’amour peut être plus fort que les traditions et pesanteurs, car Flora se sent en confiance, en élans de vie pleine d’imprévus et de fantaisie, en ses discussions avec Saint-Yves ; ce dernier associera toujours poésie et sensibilité pour que sa flamme soit reconnue comme honnête et inébranlable.
  • vous promener sur les traces des chemins des bouviers, dans les campagnes Écossaises, parsemés d’embuches et d’amitiés, de respect de la nature et de refus de toute forme de privilège, engagement récurrent de Stevenson, homme de liberté et vilipendeur de toute forme d’arbitraire.
  • vous retrouver dans la chambre d’un noble et tenter de comprendre que les héritages passés identifiaient des patriarches qui avaient droit exclusif sur l’avenir de leurs propriétés et qui pouvaient aiguiser ou contrarier toutes les réputations…
  • vous faufiler pour éviter les forces de police, souvent mal informées, qui semblent persuadées que Saint-Yves a commis un meurtre en prison – alors qu’il s’est battu en duel pour l’honneur de sa promise – ou assurées qu’il a donné un coup de gourdin sur le chemin des bouviers à un agresseur de ses amis de voyage obligé par volonté de le mettre à mal, alors que la légitime défense peut se comprendre…
  • vous balader en calèche, en diligence, en montgolfière, en bateau de remorquage, en navire, et vivre intensément toutes sortes de moments ébouriffants, où le sort apparaît contraire, où les menaces s’amplifient, où la possibilité de trouver une issue demeure quasi nulle.
  • transmettre des messages réguliers sur la nécessité de travailler pour le bien public, en désintéressement, pour la justice et l’intérêt général, pour la force des convictions des libertés au détriment de toutes les turpitudes et habitudes insupportables installées.

Stevenson se veut républicain et plaide pour un état de droit, avec justice indépendante ; il fustige les dogmes assis et même « rassis » de la Grand-Bretagne Victorienne qui ne s’affiche que pour les soutiens des bien nantis.

Sa volonté qu’un grognard se fasse la belle et échappe aux armées et polices de Sa Majesté, allant même jusqu’à l’amener à composer avec les diplomates Américains, s’affiche comme une vraie parabole francophile de l’auteur, sur sa préférence pour un pays sans couronne, respectueux et enrichi des diversités de tous ses habitants, sans forme de privilège d’aucune sorte. Il idéalise la France, certes, mais il nous invite aussi à l’introspection de nos valeurs.

Ce livre constitue un vrai bijou littéraire, au charme suranné d’une narration stylisée, parfois un brin ampoulée, mais qui permet de transcrire un récit poétique et charmeur, propre à toutes les narrations des récits d’aventures ou de romans picaresques.

Stevenson suit les pas de ses illustres inspirateurs, et parfois même il dépasse et transcende son maître Dickens, et il rejoint aisément les plus belles épopées de Jules Verne.

Mettez le cap pour un récit vigoureux, au rythme enlevé, et vous ne pourrez pas sortir du roman sans connaître son épilogue, emporté que vous serez par un flot continu de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Saint-Yves

Robert-Louis Stevenson, avec un appendice d’Arthur Quiller-Couch

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Laurent Bury, avec une mention particulière pour son travail émérite, qui retrace fortement les langages de nombre de provinces et qui suit le phrasé incomparable poétisé du héros.

Tome III des œuvres complètes de Stevenson

Bibliothèque de la Pléiade

Veillées des îles – derniers romans

Nrf Gallimard

L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je dois vous livrer une confidence assez peu reluisante.

J’enseigne, notamment – vous le savez – l’anglais, mais je n’avais encore jamais lu ce livre de référence avant qu’il ne me soit offert, en 2015, par ma très chère amie, auteure, Laurence Labbé, livre culte même de la littérature Américaine, au même titre que « L’attrape-cœur »  de J.D. Salinger.

En offrant à Laurence, le livre passionnant et tellement différent Shangrila, de Malcolm Knox, édité chez Asphalte, elle m’a immédiatement précisé que la lecture du livre lui donnait des réminiscences de La Conjuration des imbéciles, et comme je lui narrais que je n’avais jamais encore lu le livre, elle décida de me l’offrir, et ce fut l’une de mes lectures fortes et je le relis depuis très souvent.

Quel plus beau cadeau d’amitié que l’incitation à la découverte d’un livre phare relié par un enchevêtrement de nos lectures passées croisées !

Et ce livre m’a plongé en un univers fascinant entre douce folie, humour corrosif et dévastateur et surtout ode permanente à la différence comme à la nécessaire critique de toute réalité insupportée ou de tout poncif, pour en dénoncer les constructions.

L’auteur, né en 1937, s’est donné la mort à 32 ans, se considérant comme écrivain incompris, n’ayant pu être édité.  Sa Maman, dès 1969, ne voulant pas que sa mémoire puisse s’assimiler à celle d’un écrivain raté (perception rude que John Kennedy Toole avait douloureusement intégrée jusqu’à ne plus la supporter…) s’est démenée et a arpenté les universités jusqu’à la publication du roman, avec  l’appui de l’écrivain Walker Percy, et le livre obtint le prix Pulitzer, en 1981, à titre posthume.

Ignatius J. Reilly (héros au nom déjà détonnant et pas qu’en Anglais-Américain) arbore une casquette de chasseur avec une visière verte, car il craint les rhumes de cerveau, enfile un volumineux pantalon en tweed, porte une chemise de flanelle à carreaux et un cache-nez, tout cela coiffé par un regard « bleu et jaune ».

« La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure ».

Avec une écriture de ce calibre, je suis aux anges !

Le livre va vous emmener en des directions insoupçonnées, délicieuses, décalées, difficiles, tendues, « barrées » et démonstratives des excès et des insuffisances de nos relations sociétales habituelles, qu’il ne faut pas localiser qu’aux États-Unis et en Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, en particulier, où se déroule toute l’action du roman.

Ignatius vit toujours avec sa Mère qu’il attend souvent et il n’imagine pas, lui qui est déjà assez âgé et fortement diplômé (son Père décédé, et sa Mère surtout, se sont bien « saignés » pour lui permettre d’étudier), de se mettre à travailler, car cela ne lui correspond pas.

Il ne supporte pas l’autorité et répond, lorsqu’il est interpellé, par des phrases excessives, interminables mais tenaces où il cite fréquemment le vice du monde civilisé « avec ses antéchrists, ses onanistes, ses pornographes,.., dûment protégés par la prévarication et le trafic d’influence ».

Lorsque sa Mère émet la volonté d’évoquer à son fils une nécessité de rechercher un travail, Ignatius rappelle le cauchemar vécu lorsqu’il utilise un moyen de transport et ses contraintes d’estomacs, l’anneau pylorique du héros du roman devenant lui-même une référence inscrite du récit. D’ailleurs si vous utilisez un moteur de recherche et placez « anneau pylorique » en réflexion, vous arriverez automatiquement à la vie d’Ignatius Reilly…

Il mange souvent et beaucoup, avec exigence de qualité, et ne se prive pas de rabrouer sa Mère si elle n’applique pas les consignes d’achat des produits attendus.

Ignatius s’exprime toujours avec un vocabulaire riche, pédant même et il apprécie peu les conglomérats de communication de sa Mère ou de ses semblables qui arborent un langage entre argot et création libre, que le traducteur du livre, à qui je rends hommage, a remarquablement retracé avec un style direct, désarmant, mais d’une profondeur populaire attendrissante.

On va donc jouer au « bouligne » et non au « bowling » et je suis maintenant persuadé que «The  big Lebowski » est un hommage, clin d’œil, au roman de John Kennedy Toole.

Ignatius aime écrire sur des cahiers « Big Chief » des textes inspirés où il se rappelle les époques où « le monde Occidental avait joui de l’ordre  et où l’on se dédiait à l’âme et pas au commerce » et se trouve souvent « assez bon » et il perpétue le message « qu’aller au travail serait affronter l’ultime perversion ».

Il célèbre Roswitha, une nonne médiévale de Gandersheim qu’il est seul à connaître et à vénérer, ce qui le place en permanence en retrait de vie sociale, qu’il recherche peu du reste…

Il va souvent au cinéma et met en émoi la salle car il critique vertement ce qu’il visionne à haute voix et parfois avec violence.

Il souhaite créer une  sorte de club d’élévation intellectuelle et croit fermement à ses idéaux, mélange de révérence pour l’ordre et de refus de toute autorité qui ne soit fondée sur une conscience culturelle.

Le livre vous amènera à l’intérieur d’un bar glauque et louche appelé « Les Folles Nuits (tout un programme) » où l’on sert de la bière ou de l’alcool fort peu habituel, accoudé sur un zinc ou une table dont la saleté représente le seul semblant de confort, si j’ose dire. On y rencontre Darlene, gentille pauvrette, embauchée par une tenancière mercenaire calculatrice, Miss Lana Lee, qui essaie de proposer un numéro, pour le spectacle cabaret affligeant habituel, avec un cacatoès mais qui est surtout là pour forcer les maigres clients à boire des boissons frelatées…

On repère aussi un agent de police, Mancuso, souffre douleur de son commissariat d’attache et que l’on envoie enquêter dans les toilettes publiques, notamment, pour lui rappeler l’obéissance à l’autorité, qui se morfond, qui perd sa santé, mais qui tient plus que tout à conserver son uniforme.

La mère d’Ignatius transporte son grand fils dans une Plymouth 46 ; elle le conduit avec le talent inspiré de notre très chère bonne sœur dans la série des « Gendarmes De Funèssiens… ».

Elle commet un accident  de la route responsable et elle doit une forte somme d’argent, Ignatius lui interdit d’imaginer qu’il puisse participer aux dépenses courantes en travaillant, il lui propose au contraire des tas d’économie sur son fonctionnement de vie…

Mais Mme Reilly siffle la fin de la récréation et somme son fils de répondre enfin à une annonce pour participer à la vie du ménage.

Ignatius Reilly débarque un matin devant le siège des « Pantalons Levy » où le chef de bureau Gonzales tente de régner sur un environnement incertain et sur une production aléatoire et où une assistante Miss Trixie s’évertue à effectuer des taches sans intérêt en attendant une retraite qui ne vient pas car la femme du Patron exige qu’elle demeure employée « quoiqu’il arrive… ».

Ignatius est embauché, impressionnant fortement Gonzales « avec ses yeux incroyablement jaune et bleu avec leur fine résille de veines rosâtres, avec sa moustache enduite de vaseline et sa chemise blanche étroite que divisait une large cravate à fleurs… ».

L’auteur enfonce les codes des critères de recrutement habituels avec un sens de la satire féroce et décapant.

Ignatius,  lors d’un semblant d’entretien,  rappelle que « son anneau pylorique est soumis à des vicissitudes qui risquent de la contraindre à garder le lit souventes fois » ; il conteste le salaire alloué, mais/et…  le chef de bureau le recrute avec les honneurs…

On lui demande de classer des documents avec méthode et il opte pour le décisif et déterminé « classement vertical » et en réponse à une demande de correctifs de fabrication d’un partenaire commercial,  il n’hésite pas à écrire une lettre injurieuse rappelant que les Pantalons Levy récuseront « des réclamations fastidieuses » et que si une insistance survenait « le brûlure de notre fouet se sentira sur les pitoyables épaules » de l’associé…

Puis Ignatius, dont on rappelle que la « valeur travail »  ne sera jamais pour lui qu’une absence de valeur, est prié de quitter les Pantalons Levy en ayant contribué à une émeute chez les salariés de confection qu’il souhaitait transformer en nouveaux croisés.

Il atterrit chez Paradise Vendors SA,  marchands de hot-dog, où après avoir consommé force sandwiches, on lui demande, en échange, d’en vendre avec une carriole ambulante, costumé aux attraits de la société.

Vous vous délecterez des lettres qu’envoie Miss Myrna Minkoff, l’ancienne condisciple d’Ignatius à l’Université, à Ignatius lui-même ; elle reste persuadée que la vie recluse de son camarade provient d’une insuffisante de pratique et de découverte sexuelles alors qu’Ignatius place sa réelle chasteté comme une vertu cardinale, à laquelle il s’échappe parfois solitairement cependant…

Savourez ce roman admirable par sa tonalité, sa différence et sa capacité salvatrice à se moquer de tout, avec délicatesse et sans jugement, et où tout le monde en prend pour son grade, de la bourgeoisie aux prolétaires, de celui qui n’a pas fait d’étude à celui qui est sur-diplômé.

Chronique dédiée, avec mes remerciements, à Laurence Labbé qui a écrit récemment un livre admirable, inspiré pour partie de La Conjuration des imbéciles, Les allées du pardon, que vous devez lire impérativement !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Conjuration des imbéciles

John Kennedy Toole

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso, mention spéciale pour lui !

Éditions de poche 10/18

 

 

Catriona de Robert-Louis Stevenson

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture estivale des œuvres écrites en Pacifique Sud, en sa fin de vie, par Robert-Louis Stevenson.

N’oublions jamais que Stevenson était francophile, et lors de ma visite au centre littéraire d’Édimbourg, en 2013, consacré aux écrivains natifs Ecossais, la personne-ressource et érudite sur Stevenson que je rencontrais, avait insisté, sur ce point, en me rappelant à plusieurs reprises que Stevenson signait Robert-Louis et non Robert-Lewis.

Il faut croire aussi que Stevenson voulait, ainsi, faire un pied de nez à l’Angleterre Victorienne, puissance impériale et dominatrice, et à sa faconde récurrente pour damner toute velléité d’autonomie ou d’indépendance chez les Écossais.

Catriona est un roman Écossais, même s’il a été écrit aux Samoa, et il intègre de nombreuses communications en style direct, avec une traduction qui respecte les accents et « patois » des différents clans d’Ecosse, permettant ainsi à Stevenson de rappeler la richesse des peuples de la Calédonie historique, pétrie de diversités, mais aussi de luttes souvent fratricides qui n’ont qu’occasionné la mainmise Anglaise sur les territoires…

Catriona se veut la suite d’un roman de Stevenson, Enlevé, qui raconte les tensions et angoisses trépidantes, mais aussi les courages et volontés insondables de David Balfour, vendu comme esclave par son oncle, qui ne voulait pas qu’il réclame ses droits sur le domaine familial à la mort de ses parents, alors qu’il n’avait pas dix-huit ans.

David Balfour a été, si l’on peut dire, sauvé, par Alan Breck Stewart, dont la chaloupe avait été heurtée par le bateau d’esclaves, l’envoyant par le fond.

Alan avait pour mission secrète de récupérer des fonds de son clan, les Stewart d’Appin, dont le chef était exilé en France (la France a toujours appuyé l’Ecosse face à l’Angleterre et Stevenson en a raffermi sa francophilie…).

Mais les esclavagistes, au bateau endommagé par les heurs avec la chaloupe, pouvant continuer à naviguer, avaient eu vent qu’Alan avait de l’or et avaient décidé de l’assassiner.

David prévint à temps Alan et se rangea de son côté.

Le capitaine du bateau esclavagiste avait proposé à Alan de le débarquer sur une côte à proximité des territoires d’Appin, mais en se rapprochant de la terre le bateau heurta un récif et sombra.

David put rejoindre à la nage le secteur de Mull, où Alan l’avait précédé, et ils devaient se retrouver chez l’un des parents d’Alan, James Stewart des Glens.

Sur sa route David croise Glenure, un agent du roi, qui avait pour objectif d’expulser les résidents qui occupaient les terres confisquées du clan d’Alan.

Glenure fut assassiné par un coup de feu tiré d’un bois ; David prit la fuite, d’abord pour rechercher l’auteur du méfait, puis fut rejoint par Alan.

Les coupables repérés du forfait étaient donc James Stewart des Glens, Alan et David, ces deux derniers ayant démontré leurs potentiels aveux par le fait d’avoir disparu et en « ayant accepté » d’être fugitifs…

Une récompense fut promise à qui arrêterait le trio.

David finit par rencontrer un notaire qui le rétablit dans ses droits patrimoniaux, et prit fait et cause pour lui, assuré de son innocence.

David aida Alan à quitter l’Ecosse mais voulait témoigner de l’innocence de James Stewart des Glens, qui fut arrêté et mis en prison, pour son procès, et lui éviter la peine capitale promise.

David désirait rencontrer le Procureur du roi, Prestongrange, pour lui évoquer son témoignage.

En chemin il croise une très belle jeune fille, digne et forte, qui allait rendre visite à son père emprisonné, don le nom de clan était proscrit depuis des lustres.

La jeune fille souhaite acheter du tabac pour son père mais n’a pas pris d’argent ; David insiste pour lui venir en aide, et ainsi pouvoir avoir le plaisir de la revoir, puisque cette jeune fille ne souffrirait pas de posséder même une petite dette…

David est subjugué par sa beauté et la retient en ses yeux, et il ne peut plus s’en détacher.

Le canevas du livre se repère défini ainsi, avec de multiples aventures qui vont s’enchevêtrer, organisant ce roman à tiroirs, avec plusieurs épisodes mariant le suspense, la tension, l’humeur et l’humour, et la galanterie amoureuse ou romanesque, avec un charme un brin suranné, mais très poétisé :

  • Prestongrange est vite convaincu par le témoignage de David, mais il lui demande de considérer que la raison d’Etat, qui doit décider de la mort d’un homme de clan hostile au roi, ne peut être contestée, et qu’entre la justice et la puissance, l’autorité aura toujours avantage…
  • Les filles de Prestongrange deviennent les confidentes de David, qui s’essaie à plusieurs reprises, à plaider pour la reconnaissance de l’innocence de Stewart et l’une d’entre elles, qu’il va accompagner en promenades récurrentes, lui donnera des conseils pour que sa flamme pour Catriona soit partagée, tout en espérant que David lui témoigne toujours une amitié réelle et solide.
  • David sait qu’il est suivi par les agents du roi ; il est même provoqué en duel au moment où ses racines et clans sont insultés, alors qu’il ne sait pas escrimer, mais comme il est tombé sur un gentilhomme qui refuse un combat inégal, il s’en tire avec de simples contusions…
  • Il est clair pour les officiels que David ne réfutera jamais sa volonté de témoigner en faveur de Stewart à son procès, alors il s’agit de le faire taire, de le mettre en sécurité sur une île aux quatre vents, où seuls les fous de Bassan prennent repos, en attendant que le procès passe…
  • David finit par échapper à ses geôliers, traverse la mer dans des conditions épiques et arrivera au procès en son dernier jour…
  • Catriona doit embarquer pour la Hollande, David l’accompagne, car il pourra à la fois pourvoir aux intérêts du clan d’Alan, avec ses liens avec la France, et aider Catriona en sa volonté de défendre les idéaux de ses familles, même si elle est consciente que son père, emprisonné, a pu les trahir pour recouvrer sa liberté récente…
  • David sauve Catriona de la déchéance, car il est imaginé qu’elle continue un voyage sans le sou et sans repère ; il la prend sous sa protection et ils occupent deux chambres contiguës, alors que David s’inscrit à l’université et que Catriona devient sa dame de compagnie et de promenade, David lui apportant confort, gîte et couvert, en une réalité platonique qui met à mal les sens des deux jeunes…
  • Le retour du père de Catriona se livrant à une sorte de chantage avec David, entre son appui financier direct et le fait de livrer publiquement qu’il aurait déshonoré sa fille, entraîne de vives péripéties et l’obligation pour David, en retrouvant Alan, de sauver sa réputation, de faire reconnaître la dignité de Catriona, de lutter pour la sauvegarde des clans des Highlands, quand le père de Catriona voudra livrer David et Alan aux autorités anglaises…

Ce livre se lit comme un roman d’aventures picaresque et – si l’on peut parfois le trouver un peu apprêté et aux poncifs sur l’orgueil, l’honneur et le devoir, un peu trop marqués  – il nous faut se rappeler qu’il se place avec une histoire romancée du XVIIIème siècle, où les formes maniérées avaient une importance majeure dans les relations humaines. Ceci dit je plaide toujours pour le respect et l’élégance des formes, en permanence.

Ce livre parle de justice, avec sa confiscation par les puissants et les autorités qui font fi des respects de la défense ou du contradictoire ; ce livre parle d’amour et plaide, avec force, pour l’indépendance des sentiments et le consentement éclairé du promis ou de le promise ; ce livre parle du droit des peuples et des populations à disposer d’eux-mêmes pour réfuter les dominations ou les obscurantismes.

Clairement ce livre s’affiche avec une forte modernité, car les combats pour la justice, le libre arbitre et le refus de soumission demeurent totalement actuels, ici et ailleurs !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Catriona

Robert-Louis Stevenson

Traduction par Marc Porée

Veillées des îles – Derniers romans – Œuvres III – Bibliothèque de la Pléiade – Nrf Gallimard

« To travel hopefully is a better thing than to arrive ! » ; Stevenson (Virginibus Puerisque, 1881), citation de référence pour moi !

Photo de Stevenson, bedetheque copyright

Ile de Mull, chère à Stevenson, et évoquée dans Catriona, photo, copyright Télérama

L’appel de la forêt de Jack London

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne suis pas de nature nostalgique.

Je regarde le passé avec la lucidité de ce que j’ai pu faire de positif et d’apprécié et avec l’obligation, sans délectation morose, d’un retour introspectif face aux contraintes que j’ai pu vivre ou créer, mais je préfère avancer et entreprendre que de revenir en récurrence sur ce qui a été fait, et qui de toutes façons ne peut se réécrire…

Il reste que, de retour estival dans ma maison familiale de l’Allier, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque d’adolescent un livre d’un de mes auteurs favoris et fétiches, dans la collection « 1000 soleils » de Gallimard qui m’enchantait, car elle associait objet de qualité et assurance de lecture mise en perspective par des notices et cahiers complémentaires.

Je vous l’ai déjà dit, j’ai toujours été porté et bercé par les auteurs-voyageurs et découvreurs et je me transportais sur leurs récits en me considérant comme partie prenante des personnages et de leurs aventures.

Et cette reconnaissance pour les écrivains avides de grands espaces et de chevauchées m’est installée et récurrente, et je ne peux que louer mes lectures de Jules Verne, de Stevenson et de Jack London et m’incliner à satiété devant leurs œuvres et leurs narrations toujours précises, ciselées, profondes et inspirées.

Jack London a eu une vie courte mais frénétique.

Il a été marin, chercheur d’or, employé dans une blanchisserie et il s’est tourné vers le journaliste et l’écriture pour décrire les conditions de vie des humbles qu’il savait difficiles, rudes et souvent déplorables mêmes ; il participa aux premières grèves ouvrières, se forgea des convictions socialistes et se suicida à quarante ans par la perception qu’il ne pourrait suffisamment apporter pour construire de meilleurs idéaux.

J’ai toujours une pensée pour cet homme à l’œuvre prolifique réalisée en très peu de temps et qui était toujours torturé par l’insuffisance qu’il constatait pour améliorer le sociétal, alors qu’il ne pouvait pas tout porter sur lui, même s’il s’investissait sans compter, avec – comme souvent – les critiques de celles et ceux qui trouvent toujours que celles et ceux qui s’engagent n’en font jamais assez… et qui reçoivent plus constamment des méchancetés que celles et ceux qui restent à quai, stoïques…

Céline aimait dire : « soyez certain que ceux que vous aiderez et appuierez ne vous seront jamais en reconnaissance et vous reprocheront souvent de ne pas avoir assez fait… » et il parachevait par cette formule : « Si les gens sont si méchants après votre aide, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent… »…

Il est toujours utile d’avoir en tête ces citations et analyses pour rester solidaires et ne jamais avoir d’illusions, en restant désintéressé et assez flegmatique.

« L’appel de la forêt » est un livre dense, rude, impitoyable et flamboyant.

Buck, chien magnifié issu de Terre-Neuve et de Colley-Ecossaise, suit son notable de maître et est apprécié de ses enfants, il mène une vie respectueuse et sans heurs.

Mais nous sommes en cette fin de dix-neuvième siècle, où la ruée vers l’or oblige à conquérir des espaces sauvages et inhospitaliers, et il faut des chiens, des chiens ardents et forts, pour porter le matériel et affronter les climats arctiques de l’Alaska ou du Klondike.

Buck, comme beaucoup de ses congénères, va être livré par un des domestiques à un trafiquant et se retrouve, ballotté par un voyage sans fin, enfermé en une cage – même s’il ne s’est pas laissé faire et qu’il n’a fini par stopper le combat que par l’assaut de multiples coups de gourdin des kidnappeurs sur son échine – propriété, de deux hommes qui assurent le trajet postal entre les poches de métal jaune et l’Amérique « civilisée », pour que les familles aient des nouvelles de ceux qui s’escriment à trouver des pépites pour un potentiel sort économique plus aisé…

Perrault et François, Canadiens aux résonances francophones, deviennent les propriétaires de Buck et ils l’intègrent en leur équipage-traîneau où il court sur les terres enneigées et gelées, porté par le chef de meute.

Les mushers employés de poste reconnaissent vite que Buck sait s’adapter, sait avancer, sait donner toute sa fougue et s’intégrer dans le groupe de chiens, mais ils repèrent vite aussi qu’il n’accepte pas d’être domestiqué par les autres chiens, qu’il n’abandonnera jamais sa part de pitance et le lieu où il se reposera, qu’il sait vite ruser pour éviter les coups ou ne pas se faire prendre quand des victuailles sont dérobées…

Spitz le chef de meute analyse vite que Buck sera un adversaire redoutable et qu’il voudra prendre sa place ; la lutte entre les deux chiens deviendra cruelle et sauvage ; Spitz possède la supériorité de l’expérience, le respect de ses congénères et la place de leader, mais Buck a compris que s’il ne lutte pas et ne combat pas, il sera toujours mis en tension et en peine, alors il rend coup sur coup.

La description de London, lorsque Spitz et Buck se font face à face, sous le regard de chiens affamés appartenant aux orpailleurs ou sans maître, se place comme un récit étincelant, d’une cruauté bestiale, où Spitz comprend qu’il va être vaincu et dévoré par ceux qui attendaient que le combat désigne un vainqueur.

Buck devient chef de meute, mais Perrault et François ont atteint leurs objectifs, et Buck est vendu, comme les autres chiens, à un équipage mal préparé, visiblement en volonté de conquérir territoires et fortunes, mais désordonné et sans expérience.

Une femme et deux hommes constituent un attelage inconséquent, aux bagages trop lourds, qui font chavirer le traîneau souvent ; tous les trois n’écoutent pas les conseils de ceux qu’ils rencontrent et ils finissent par fouetter en violence absolue leurs bêtes, non nourries, pour tenter d’atteindre leurs buts et conjurer le sort.

Buck n’en peut plus, et alors qu’il semble rendre l’âme et qu’il ne veut plus avancer, sentant que la glace où veulent s’aventurer les membres de l’équipage se repère trop friable, est « sauvé » et racheté par un homme, qui aime les chiens et qui connaît leur valeur et leur endurance, Thornton.

Buck sait qu’il doit la vie à cet homme qui le prend en affection et panse ses blessures et lui permet de se reconstituer.

Il sera l’ami fidèle de cet homme, mais ne sera jamais en perte d’indépendance, car il a connu de tels traitements et vécu de tels dangers, qu’il ne peut être que dans la méfiance…

Thornton et ses associés essaient de redécouvrir un endroit isolé, où un chercheur d’or passé aurait eu la main heureuse, mais dont l’atelier aurait été perdu de vue ; ils finissent par retrouver l’endroit béni, et Thornton sait que sa vie fut sauvée, en cette expédition, alors qu’emporté par des rapides, Buck, encordé, a tout fait pour l’agripper et le ramener sur la rive.

Mais Buck entend des cris, des hurlements et l’appel du loup l’attire, et quand il rencontre un loup sauvage, ils se montrent les crocs mutuellement, mais finissent par s’enfouir ensemble dans l’épaisseur naturelle et à s’apporter du bien commun.

Quand Buck revient sur le lieu de redécouverte d’orpaillage, il constate un désastre car une tribu indienne a décimé Thornton et ses associés, en un carnage funeste, mais l’or crée l’avidité et la violence et le territoire appartient aussi aux esprits des anciens… ; Buck fonce dans le tas et met en déroute les indiens interdits, et Buck sait que sa vie passe par une réponse à l’appel de la forêt…

Ce livre n’est pas seulement une ode à l’amitié entre homme et chien, à la chevauchée compliquée et tendue dans les grands espaces, à la reconnaissance de l’instinct de survie qui fait accomplir parfois les cruautés les plus insoutenables,  il constitue une parabole entre vils instincts et capacités de rédemption.

L’homme peut à la fois être voleur, trafiquant, s’enrichir sans vergogne, assurer des violences sans remords, mais il peut être aussi à l’écoute, capable de justesse et justice, accomplir des exploits et des expéditions insensées et reconnaître les bienfaits des amitiés et affections

L’animal, ici le chien ou le loup, peut sauvagement et cruellement assurer sa place de chef de meute, peut ruser et mettre à mal toute concurrence, mais il peut aussi s’intégrer comme un compagnon solidaire, donner le meilleur de lui-même pour atteindre les objectifs assignés par son maître et ne pas hésiter à répondre à son appel, quand il est en danger.

Ce livre est dense car écrit avec une énergie qui tient en permanence en haleine.

Ce livre est rude car il ne fait jamais de concession ; les hommes et les chiens vivent, trébuchent, s’affaissent, deviennent sournois, en gardant intacte l’atteinte de leur but.

Ce livre est impitoyable car la violence et la cruauté sauvage s’y développent, comme la restitution du réel des conditions de vie des conquérants du Klondike et de leurs frères chiens de traîneau.

Ce livre est flamboyant car il nous emplit d’émotions, de forces et de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’appel de la forêt

Jack London

Traduit de l’anglais par Madame de Galard, comme évoqué sans « prénom », en cette édition…

Cahier réalisé et illustré par Bernard Planche, avec des thématiques assez pro-chasse et peu écologistes, ce qui prouvent que les préoccupations étaient différentes en 1976, même si les Inuits chassent pour vivre…

Gallimard, « 1000 soleils », collection personnelle de 1976, donc collector…

Photo de Jack London : linternaute copyright

Hommage à Robert Hébras !

 

Cher Robert,

Vous ne vous souvenez, bien évidemment, pas de moi, mais pour ce qui me concerne, je me remémore, en permanence, votre présence toute en douceur, en émotions et en forces incarnées, en cette journée du printemps 1987, où vous m’accueillîtes, avec quelques amis, pour un parcours de mémoire, en le village martyr d’Oradour sur Glane.

Vous aviez soixante-deux ans, et vous teniez à recevoir, par vous-même, les visiteuses et visiteurs de ce lieu marqué par l’horreur, pour évoquer ce qu’était votre village avant la folie dévastatrice et la cruauté installée du 10 juin 1944 ; vous vouliez aussi témoigner, encore et toujours, pour que pareille infamie et réalité terrifiante ne se reproduisent plus jamais.

Vous nous aviez montré la grange Laudy où les hommes avaient été rassemblés pour être fusillés, et où vous surviviez, en ne bougeant pas, sous les corps des villageois qui vous recouvraient, sachant que les SS de la Division Das Reich observaient tout mouvement et achevaient tout corps manifestant encore une étincelle de vie…

Vous nous aviez raconté, avec la larme du souvenir et de la douleur toujours vivaces, que la grange avait été incendiée, pour que les traces de ce forfait insoutenable disparaissent, comme les Nazis l’avaient aussi fait pour les chambres à gaz des camps de concentration. Vous quittâtes cette grange alors que le feu vous ravageait.

Vous nous aviez présenté l’église, où femmes et enfants avaient été réunis avant d’y mettre le feu et de les brûler vifs, emportant vos sœurs et mère ; vous aviez aussi retracé, souffle coupé, en montrant un mur, comment un barbare de la division avait pris un nouveau né pour lui fracasser le crane…

Vous parliez avec un semblant « détaché », en présentant les faits, sans omettre les plus viles ignominies, et vous montriez que l’humanité s’était arrêtée en ce jour funeste où seule la volonté d’horreur retentissait, en n’oubliant pas de rappeler qu’Oradour fut martyrisé quatre jours après le débarquement en Normandie, que les divisions SS, comme celle de Das Reich, voulaient terrifier, massacrer, et montrer la force par la violence la plus assumée, comme si les combats pour la victoire Nazie devaient anéantir pour leurs succès toute forme de morale.

Et vous évoquiez Tulle et les pendaisons de 99 suppliciés, la veille, par les mêmes tortionnaires.

Vous aviez assisté au procès de 1953 et aviez regretté qu’il n’ait pu se déployer comme un procès pour l’humanisme et l’humanité, puisqu’il fut accaparé par le soutien du peuple Alsacien auprès des Malgré-Nous, donc des enrôlés de force Alsaciens dans les Waffen SS, très nombreux dans la division Das Reich. Les considérer comme coupables de crimes contre l’humanité ne pouvait s’entendre puisqu’ils ne pouvaient qu’obéir ou mourir…

Pour vous ce procès n’avait pas été orienté sous les auspices attendus et que devait réunir le village martyr.

Dans vos mémoires, l’on vous reprochera, sans vergogne, d’avoir pu douter de cet enrôlement forcé, alors que vous souhaitiez seulement placer chaque homme face à sa conscience : entre le choix de mourir libre de ne pas être souillé par l’horreur et celui d’accepter de participer à l’insoutenable, vous aviez, en tant que témoin du drame absolu, la possibilité d’ouvrir un débat.

Vous regrettiez que l’on vous menace de procès (et vous en avez connus, avant d’être fort heureusement absous) sur la seule intention qui était la vôtre de mettre l’homme ou la femme face à ce choix cornélien : la soumission avec la perte de toute réalité humaine ou l’acceptation d’en finir en conservant son âme. Je ne sais pas – et ne vais certainement pas anticiper – quel serait le mien, en pareille circonstance absolue, mais votre message me sera toujours présent.

La visite de mémoire réalisée, vous ouvriez un sourire, car la vie vous porte, par delà la perte de vos êtres chers et des cauchemars qui s’emplissaient depuis tellement d’années, rappelant ce que vous aviez vécu.

Vous étiez et êtes toujours un Européen convaincu, un partisan permanent, récurrent, du rapprochement, puis de la réconciliation Franco-Allemande et Franco-Autrichienne, et vous vouliez que les Institutions garantissent la paix et la protection civile, la concorde entre les peuples.

Vous arpentez les écoles et rencontrez les jeunes, pour témoigner de l’horreur Nazie et des intolérances, pour affirmer que la déshumanisation se place comme une réalité toujours possible, qu’il convient pour la combattre et l’anéantir, de toujours se pencher sur le passé, se souvenir des moments de l’histoire insoutenables, pour organiser un futur apaisé, positif, où chaque femme et chaque homme considèrent l’autre comme un « enrichisseur » personnel et pas comme un ennemi à contester, avilir, détester…

Vous m’aviez serré la main et dit ces quelques mots : « respirez l’air, songez au passé douloureux de ce village martyr, engagez-vous pour témoigner et porter la mémoire, et surtout soyez conquérant humaniste ! ».

J’ai toujours conservé votre maxime intacte, et ne sais pas si je fus ou si je suis un « conquérant humaniste », mais j’essaie de me placer sous les axes de l’humanisme, pour tenter de participer à la conquête d’un mieux-vivre sociétal.

Je n’évoquerai pas les dernières abjections de viles personnes qui ont saccagé le centre de mémoire, en osant biffer la mention du village martyr pour en revêtir le sinistre mot de « mensonge » ; comme vous l’avez déclaré avec votre profondeur habituelle : « ces actes ne sont pas peut-être pas cernés, mais ils nécessitent de toujours renforcer la vigilance du devoir de mémoire ».

Je voulais, très modestement, en cette humble chronique, vous rendre hommage et vous adresser mes sincères et chaleureuses affections !

Eric

Blog Débredinages

Le diable dans la bouteille de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je poursuis mes retours de lecture concernant le troisième tome des œuvres complètes de Stevenson, de la bibliothèque de la Pléiade, qui intègre toutes les pépites qu’il a écrites, en sa fin de vie de Pacifique Sud, auprès des populations Samoanes qui le considéreront toujours comme leur allié et leur appui.

Stevenson se permettra de transmettre à des journaux anglais sa vision du colonialisme Victorien, apportera sa contribution pour que les populations locales s’autodéterminent et disposent d’elles-mêmes, avec des couplets acérés sur l’insupportable dogme établi sur la primauté des principes « civilisateurs » Européens ou sur la non capacité des gouverneurs Britanniques à reconnaître la profondeur des cultures autochtones…

Au sein d’un recueil joliment appelé Veillées des îles s’insère une nouvelle très Stevensonienne, avec une narration onirique, fantastique, mais aussi très profonde sur la perversité des âmes et consciences, enchaînant une déclamation sur la nécessité de conserver en permanence son libre arbitre et la maîtrise de son destin, réalités qui n’apparaissent jamais simples puisque la vie est aussi faite de compromis, compromissions, fuites, erreurs, accommodements à nos fêlures et capitulations récurrentes aux autorités…

Cette nouvelle s’appelle Le diable dans la bouteille.

Sur l’île d’Hawaï, vit Keawe, sans autre chose que de modestes sous en poche et des perspectives d’avenir difficiles à cerner…

Il rencontre sur les hauteurs de l’île, un homme résidant dans une maison cossue, quasiment un palais, et ce dernier l’apostrophant, Keawe reconnaît qu’il aimerait bien vivre en un endroit de cette nature.

L’homme lui précise qu’il peut lui vendre une bouteille magique qui lui permettra de réaliser tous ses vœux, mais il lui faudra céder la bouteille avant sa fin de vie, car sinon il périrait en enfer et y brûlerait pour l’éternité… ; il ne pourra, de plus, jamais revendre la bouteille pour un prix supérieur ou égal au prix de son achat initial, sinon la bouteille restera collée à son propriétaire sans pouvoir le quitter, le menaçant des terreurs du Diable…

Keawe consent à acheter la bouteille cinquante dollars, mais en quittant l’homme et sa riche demeure, il vérifie, en laissant la bouteille par terre, en de multiples endroits, qu’elle est bien en capacité de rejoindre sa poche de veston, instamment, sans autre intervention…

Mais Keawe ne veut pas s’en laisser compter et finit par vendre la bouteille à un antiquaire, intéressé par son verre rare, pour le prix de soixante dollars, empochant par là-même une plus – value par rapport à son achat initial, puis, regagnant le bateau où il travaillait, il se rend compte que la bouteille est arrivée avant lui, en sa cabine, en son coffre…

Keawe analyse alors les pouvoirs magiques et magnifiés de la bouteille et décide de se faire construire une belle maison, et d’y demeurer en profitant de la vie, même si son nom « Bright House » pourrait symboliser des flammes potentielles moins attirantes que les paysages d’Hawaï…

Il rencontre une jeune femme Kokua et leur amour sacralise la joie et le bonheur de douceurs communes, comme du plaisir de vivre en un lieu à eux, ravissant et digne des Princes.

Mais Keawe est rongé par la détresse, car il ne peut pas ne pas songer à la nécessité de se séparer de la bouteille et du coup il devient taciturne et tendu et l’œil du Diablotin dans la bouteille semble le narguer.

Il livre le secret de la bouteille à Kokua qui imagine la possibilité de l’acquérir pour elle-même, en faisant croire à Keawe qu’elle a trouvé un autre acheteur…

Keawe, qui reprend sens à sa vie, repère aisément que Kokua ne sourit plus, et ne se positionne qu’en déchirure, et il comprend qu’elle s’est sacrifiée pour lui, par amour.

Je ne vais, bien évidemment pas, vous raconter la fin de cette histoire, mais je ne voudrais pas que vous la considériez seulement comme un conte un peu simpliste, car elle renferme une vraie et forte parabole sur les natures humaines :

  • La possession exprime t-elle la quintessence du bonheur ? Si pour Stevenson, comme pour vous et moi, il est évident qu’il convient d’avoir un minimum pour la décence de nos existences, il pourfend tous les excès, les apparences, les signes extérieurs de richesse…
  • La magie permet de créer des illusions, des manipulations, des perversités ; elle doit rester un émerveillement, pour Stevenson, et ne pas ouvrir des boîtes de Pandore, car la vie peut être faire de hasard et de décalages, mais elle ne repose pas sur des chimères, ou sinon le socle des fondations deviendra bien friable…
  • L’amitié et la concorde avec son prochain obligent à dire le vrai, tout le vrai, et de ne rien cacher des vices enfouis dans une communication, car sinon le pacte du sensible, du fraternel et du solidaire s’évanouit. Aujourd’hui tous les commerciaux ne disent pas tout et maquillent les réalités complètes pour séduire le chaland. Stevenson accepte les omissions et les mensonges, car la vie est aussi faite de contradictions et tout ne peut être dit, mais il n’accepte pas que leurs utilisations soient faites pour de vils enrichissements financiers ou pour créer des détresses volontairement, en faisant fi des moralités et des humanités. On peut se tromper ou tromper, mais on ne doit pas tromper pour s’enrichir aux dépends d’autrui…

Cette nouvelle se place comme une source bienfaisante, car elle donne envie de voyager, de vagabonder, de rencontrer son prochain éloigné culturellement, en le respectant, en acceptant un dialogue consommé égalitaire, en ne recherchant aucun autre profit que le plaisir du débat commun sans matérialisme, sans faux-semblant, sans factice ou circonstancielle pseudo-amitié. La vraie amitié est inébranlable et désintéressée.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le diable dans la bouteille

Robert-Louis Stevenson

Nouvelle intégrée dans le recueil Veillées des îles – Derniers romans édité par la bibliothèque de la Pléiade (références complètes citées dans ma précédente chronique).

Photo de Stevenson et de sa famille, avec ses amis Samoans, copyright Culture Club et Financial Times

Le creux de la vague de Robert-Louis Stevenson

Amie Lectrice et Ami Lecteur, de retour de vacances estivales, j’ai l’immense plaisir de vous proposer, comme première chronique de « rentrée », mon enivrement en les derniers romans de Stevenson, que la bibliothèque de La Pléiade permet maintenant de connaître, avec un appareil critique érudit et pédagogique, et que j’ai lus, avec enthousiasme, entre Bretagne et Méditerranée.

Certes, je vous le confie une nouvelle fois, je ne suis pas totalement objectif, car je voue une vénération pour Stevenson, qui fut une de mes révélations littéraires adolescentes, et dont la courte vie, de quarante quatre ans, s’est toujours calibrée en engagements porteurs, en intégrant la psychanalyse en ses personnages, en variant les genres, en défendant toujours les idéaux d’une Ecosse autonome, en devenant un farouche partisan de l’indépendance des Samoa comme des territoires du Pacifique Sud, pourfendant le colonialisme Britannique triomphant Victorien.

Il est enterré aux Samoa, et je me suis toujours dit que j’irais le saluer et m’incliner sur sa tombe, un jour, comme quand j’ai arpenté ses souvenirs sur Edimbourg, en suivant ses pas, en 2013.

Ce livre, Le creux de la vague, est un roman de déchirures, et pourtant où apparaissent à foisons le besoin de rachat, la nécessité de plénitudes, le combat permanent entre forces du mal et de tension avec la volonté de rester honnête, en des esprits torturés qui ne se sentent jamais en phase avec les lois et règlements, qui jettent un regard pessimiste sur leurs passés et qui attendent, sans y croire vraiment, la délivrance par la chance ou la mort…

Tout commence à Tahiti où trois compagnons, qui ne forment ni une amitié, ni une communauté, traversent une épidémie ravageuse (tout ressort avec nos réalités rudes ne serait que fortuite) et sentent leur fin approcher : l’un Capitaine de navire, ainsi nommé, reconnaît avoir mal gouverné sa dernière affectation par armateur et avoir laissé tomber en chavirage son équipage et ses passagers ; l’autre, Herrick, ancien employé et étudiant sur Oxford a quitté sa famille pour tenter de conquérir la fortune et, comme il n’a jamais abouti, rumine ses déceptions et déclame, en délectation morose, qu’il n’est qu’un raté avéré ; et le dernier, Huish, qui n’hésiterait pas à recourir à la violence, a toujours fait partie des coups louches et n’imagine pas une vie sans continuer combines et lâchetés…

Pour éviter un emprisonnement sur Papeete, car leurs méfaits ou larcins semblent avoir été identifiés, il leur est proposé par le Consul de France, d’accepter de partir avec un bateau affrété, dont l’équipage directionnel a succombé à la maladie, dont l’embarcation peut encore être infectée, avec un équipage de marins Canaques, que le Trio, comme le Consul, assimilent à de la main d’œuvre négligeable et au caractère sauvage tribal…

Le capitaine accepte de prendre en main le navire et imagine assez fortement mettre le cap pour le Pérou pour vendre son équipage et faire du commerce illicite.

Huish est partant et Herrick s’estime dépassé, ne veut pas s’embarquer en cette voie, mais ne rechigne pas de s’y rendre cependant, faute d’autre possibilité…

Le Capitaine et Huish s’enivrent de caisses de champagne présentes à foison dans la cargaison et se désintéressent de la navigation et de l’équipage ; seul Herrick, reconnu comme le Bon Blanc, essaie de maintenir le cap et de partager les vivres avec tous les hommes du navire.

Par total hasard ils atteignent une île non répertoriée et analysent vite qu’elle est habitée et qu’elle renferme certainement des possibilités pour « se refaire », comme on dit, sans vergogne, en langage de piraterie.

Le « responsable » de cette île, Attwater, vit en autarcie, et les rares personnes qui forment communauté avec lui, et qui ont échappé à l’épidémie, se placent sous son commandement absolu, lui font don total de leurs âmes et corps ; on apprend vite que l’île regorge de perles de corail, que la richesse commerciale de toutes les pêches accumulées lui donne une apparence émérite de trésor flottant.

Le Capitaine et Huish imaginent rapidement conquérir l’île et se l’approprier ; Herrick est partagé entre son âme affolée qui lui rappelle de ne pas utiliser violence et trahison et son envie d’avoir enfin les moyens de dire à ses proches en Grande-Bretagne qu’il a réussi, et auxquels il enverrait un premier mandat…

Ce roman court et très ciselé développe six idées, très souvent reprises et magnifiées par Stevenson, et qui lui donnent une aura d’auteur engagé et visionnaire :

  • le combat inhérent à chacune et chacun d’entre nous, entre notre part de Docteur Jekyll et celle de M. Hyde, l’un de ses romans les connus, où s’entrechoquent, en nos consciences, la décision de rester fidèle en amitié, quelles que soient les déceptions possibles et passagères de ces relations, et celle de vivre de manière opportuniste, en traçant sa voie, sans se considérer en liaison avec qui que ce soit ; pour ce qui me concerne, fidèle à Stevenson, je ne dénigrerai jamais une amitié, surtout quand l’ami se trouve en tension…
  • la nécessité d’accomplir son destin en le partageant solidairement avec celles et ceux qui ont contribué à le mettre en scène, ou en s’accaparant tous les mérites, en s’affectant la part léonine : Herrick incarnerait la vertu du rachat et la résilience et Huish porterait l’absence d’état d’âme, et l’humain classique, qui oscille entre les deux réalités, prendrait la voie du Capitaine…
  • la reconnaissance que l’on peut s’enrichir des différences de l’autre et qu’il n’existe pas de vérité unique ou de domination et ici, Stevenson, plaide pour la concorde et un humanisme authentique.
  • la décision de s’assumer, par delà ses propres limites , ou de ne retenir que les bons côtés de soi-même, en oubliant ce que l’on réalise de néfaste, même par non volonté ; en ce sens Stevenson utilise le recours psychiatrique en imposant un message sur la nécessité de se regarder en face, et ne pas se représenter qu’avec un seul message positif et fluide, avec toujours la bonne face…
  • la volonté de pourfendre tous les colonialismes et il écrivait en 1894… Il fut longtemps un précurseur et il a souvent été moqué par sa facilité à reconnaître tout homme en égal…
  • la capacité à écrire une histoire où l’on ne sait pas où l’on va et où l’on arrivera, considérant que la vie est toujours faite d’incertitudes, de choix souvent ratés et de compromissions plus ou moins viles, mais en conservant intacte la volonté d’espérance et d’amélioration humaniste…

Un livre à lire en cette rentrée où l’individuel prime sur le collectif, où les humanités paraissent oubliées en un nationalisme de pacotille, et où la fidélité aux amitiés s’arrête aux opportunismes économiques, par l’omniprésence d’un argent qui ne veut jamais avoir d’odeur…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le creux de la vague

Robert-Louis Stevenson

Traduction de Marie-Anne de Kisch

Stevenson : Veillées des îles, derniers romans, œuvres, tome III de la Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard

Edition publiée sous la direction de Charles Ballarin et Marc Porée, avec la collaboration de Laurent Bury, Mathieu Duplay et Marie-Anne de Kisch

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