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Chronique

Rabbit Hole – Univers parallèles de David Lindsay-Abaire, mise en scène de Claudia Stavisky

« Rabbit Hole » s’entend à la fois comme une référence à Alice au pays des merveilles, où le lapin, forcément toujours en retard…, s’engouffre dans un trou qui donne accès à un monde plus que surprenant de l’autre côté du miroir… et aussi comme un lien direct avec le « trou noir », ce puits où l’on s’engouffre au sein d’une énergie folle dont nul ne sait comment elle est véhiculée et qui « absorbe tout, même la lumière ».

Cette double traduction et ce jeu de mots entre le « trou du lapin » et le « trou noir atmosphérique » s’invite comme une parabole pour cette pièce de théâtre contemporaine, essentielle, où la résilience côtoie l’humour et où la possibilité de pardon n’empêche pas le besoin invitant de se souvenir en permanence, en évitant cependant la morbidité, même si l’implacable détresse peut resurgir à chaque instant.

Becky et Howard ont eu la douleur indicible de perdre leur fils vénéré et adoré de quatre ans, de manière accidentelle ; on apprendra qu’il avait suivi son chien en courant et qu’un jeune automobiliste n’a pas freiné à temps…

Huit mois ont passé et Becky et Howard tentent de survivre et de surmonter, si telle est la gageure possible, leur peine immense, incommensurable…

Becky préfère se séparer des affaires de son fils alors qu’Howard apprécierait les conserver ; Becky ne comprend pas pourquoi ses amies et amis intimes ne l’appellent pas alors qu’Howard considère qu’ils se sentent certainement en gêne et n’osent pas, de peur de créer des contraintes, surtout en venant, en invitation, avec leurs propres enfants…

La sœur de Becky, Izzy, plutôt perçue comme difficile pour se poser et s’engager, qui a du mal à conserver un emploi et apparaît comme fortement instable, informe la famille qu’elle est enceinte et cette belle nouvelle ne se place pas de façon aisée, car la naissance à venir peut aussi rappeler le souvenir de l’enfant disparu…

La maman de Becky et d’Izzy, Nat, dont nous apprendrons la mort de son fils à un âge jeune, vient fréquemment rendre visite à ses filles, elle aime discuter, converser, mais ses propos ne sont pas toujours adéquats ; il reste que Nat cherche toujours à s’ouvrir et réfléchir et n’imagine jamais créer une maladresse…

Cette pièce de théâtre, écrite avec soin et finesse, sur un sujet très difficile et nécessitant ô combien de l’adresse rédactionnelle et de la minutie dans la relation des actrices et acteurs, est jouée en ce moment par une distribution en état de grâce.

L’entrelacement entre des phrases courantes, de la vie quotidienne et la montée des tensions exprimant la crainte de l’avenir et la perte de l’être cher interrogent la volonté de vivre malgré tout, orchestrent une ampleur marquante, donnant au jeu des rôles une subtilité toute en retenue où s’enchevêtrent des moments de partage, des cris déchirants d’abandon, des doutes, des songes complexes, des détresses et pleurs, mais surtout la force de garder intacte la mémoire de celui tant aimé, parti dans des conditions insupportables, en essayant de faire face puis peut-être de tenter une reconstruction.

Julie Gayet (Becky) se voit exceptionnelle, alternant avec application le jeu de la sœur protectrice, de la fille apaisante mais aussi capable de donner du répondant à sa mère, d’épouse attentive mais déterminée à faire valoir son point de vue et surtout ouverte à l’écoute de celui qui se place en responsabilité du terrible accident.

Les moments où elle se place en tension avec Howard, quand ce dernier se rend compte que la cassette où il visionnait son fils, a été utilisée par forte mégarde de son épouse pour un enregistrement… et où elle reçoit Jason – le jeune homme qui conduisait la voiture le jour de l’accident – où ce dernier lui parle d’une nouvelle qu’il vient d’écrire, dédiée à l’enfant disparu, évoquant une parabole sur un monde sublimé par la force des esprits où l’enfant pourrait apparaître en étoile, constituent une attractivité théâtrale majeure.

Car l’on parle de la différence du deuil porté, où certains ont besoin de rites et de sacralisation et d’autres de retrait et d’introspection, sans jamais donner de jugement de valeur, et l’on évoque aussi la possible rédemption par l’écoute et le pardon, même si Howard ne s’y sent pas encore prêt, ce que personne ne lui reprochera.

Patrick Catalifo (Howard) donne de l’épaisseur à son rôle et ne cache pas ses troubles, ses limites, ses débats intérieurs, lui qui aime tant son chien, qu’aimait tant son fils, alors que Becky a confié l’animal à sa mère, alors qu’Howard a tant besoin de son retour… Là encore, le chien peut être perçu comme le responsable collatéral de l’accident, mais il peut aussi se placer comme le lien de tendresse et d’affection qui l’unissait à l’enfant.

Mention spéciale pour le jeune Renan Prévot qui joue Jason et sait jouer avec candeur, avec un sens parfois proche de l’impassibilité, mais qui veut forcer le destin, en comprenant que les parents de l’enfant puissent le rejeter, en sollicitant l’écoute de leur douleur et en leur témoignant compassion et volonté personnelle, non pas de se racheter, mais d’exprimer son désarroi, en voulant trouver les mots et les formes pour se rendre utile et ainsi participer à la mémoire de l’enfant.

Je vous conseille instamment d’aller voir la pièce et aussi de prolonger votre découverte théâtrale en lisant le numéro de L’avant-scène théâtre, consacré à la pièce, où vous retrouverez le texte de l’adaptation, intégral, car sa lecture permet à la fois de se remémorer la force du jeu, mais aussi de savourer la maîtrise de l’écriture, car elle allie la puissance du sujet : la perte d’un enfant avec la juxtaposition de phrases très quotidiennes, d’une simplicité majeure, mais qui savent émouvoir, choquer, agacer, pour enfin cerner les pistes pour une résilience possible.

Merci à Claudia Stavisky pour la sincérité donnée dans l’émotion de la pièce, dans les fêlures des personnages et qui associe à ces tensions rudes des moments d’humour et de poésie attachants et prenants.

Merci à la distribution pour sa complémentarité réussie pour donner corps au texte et faire réfléchir l’assistance en même temps qu’elle savoure un moment de théâtre structurant.

Allier la force de l’analyse avec le plaisir d’un jeu percutant, c’est ce que vous vivrez lorsque la pièce viendra vous rencontrer en votre ville, pour sa promenade en tournée.

Et lisez le texte de David Lindsay-Abaire ou son adaptation réussie par Marc Lesage.

Éric

Blog Débredinages

Rabbit Hole – Univers parallèles

Texte en anglais (États-Unis) de David Lindsay-Abaire

Adaptation remarquable en français de Marc Lesage

Mise en scène de Claudia Stavisky ; création au théâtre des Célestins de Lyon le 13 septembre 2017

Distribution : Julie Gayet (Becky), Patrick Catalifo (Howard), Lolita Chammah (Izzy), Nanou Garcia (Nat) et Renan Prévot (Jason)

Poursuivez par la lecture du dossier très complet de L’avant-scène théâtre, numéro 1428, 14€, avec le texte intégral de la pièce adaptée.

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Aux Cinq Rues, Lima de Mario Vargas Llosa

Inconditionnel du grand écrivain Péruvien, prix Nobel de Littérature en 2010, je guette avec attention et impatience toute sortie de nouvel opus, de l’auteur, en me demandant comment cet homme perpétuera son imaginaire comme son réel pouvoir de décapage de ses personnages, en les plaçant, comme toujours, en les réalités de vécu de son pays tant aimé, même s’il vit en Espagne le plus souvent.

En effet l’auteur était ressorti plus que meurtri par une campagne présidentielle, qu’il avait assez mal engagée, en se plaçant sous les auspices du libéralisme assumé et prônant une ouverture du pays généralisée, en 1990, et qu’il pensait remporter du fait de son aura, alors que ses compatriotes avaient préféré suivre un candidat populiste plus recentré sur les réalités nationales et moins ambitieux dans ses perspectives, le plus que très controversé Fujimori…

Son dernier roman ne tranche pas sur son style percutant et toujours acéré et n’oublie pas d’allier une véritable histoire de fiction en l’intégrant dans l’Histoire de son pays, au milieu de ses tiraillements, insuffisances, mais aussi tellement pétri de ressorts, de dynamiques et forces.

Marisa et Chabela s’apprécient et se sont constituées comme de vraies amies, ayant épousé deux hommes qui – eux-mêmes amis d’enfance – se rencontrent régulièrement.

Lors d’une soirée qui s’est un peu éternisée chez l’une d’entre elles, les deux amies décident de rester en commun pour la nuitée, car en cette période de gouvernance Fujimori au Pérou (la décennie 90/2000), le couvre-feu est installé, et quand on dépasse l’heure prescrite, on risque l’arrestation et l’interrogatoire. Elles s’endorment dans un grand lit commun et leur présence commune proche attire leurs sensualités ; elles deviennent amantes et affichent cette relation homosexuelle comme une découverte de plaisirs suaves nouveaux, qu’elles ne soupçonnaient vraiment pas…

Mais elles conviennent de ne rien révéler à leurs maris respectifs, qu’elles aiment aussi profondément et qui ne doivent se douter de rien…

Chabela dispose d’un appartement à Miami assez luxueux, et quand elle invite Marisa pour lui donner des conseils sur son réaménagement, ce prétexte leur permet de donner cours à la frénésie de leurs sens que l’auteur sait présenter avec une écriture enlevée et même malicieuse ou doucement coquine…

Le mari de Marisa, industriel respecté et très fortement investi dans les extractions minières reçoit la visite d’un journaliste, rédacteur en chef d’un magazine dont l’objectif vise à dénoncer toutes les manipulations et perversités auxquelles se livrent les puissants du pays, mais qui n’hésite pas à dénigrer et à déployer sur la place publique tous les arguments pour saper toutes les réputations, en utilisant toutes les vilenies…

Enrique Cardenas ne comprend pas pourquoi ce journaliste lui a demandé un rendez-vous, sachant qu’il représente une presse de caniveau détestée et qu’il considère comme la lie de l’information.

Le journaliste lui présente des photos compromettantes où Enrique s’affiche avec ébats en une orgie ; ce dernier se repère très ému et imagine bien à quel scandale officiel il peut être mêlé ; le journaliste qui le rencontre une deuxième fois lui propose d’investir dans son magazine et comme Enrique Cardenas le renvoie sans ménagement, le journaliste décide de publier les photos pour casser la carrière, la fiabilité, la compétence et la réputation de l’industriel.

Quelques jours après la publication à sensation, le journaliste est retrouvé assassiné, dans des conditions macabres et torturées, et bien évidemment le premier inculpé potentiel ne peut être qu’Enrique Cardenas…

A partir de ce potentiel thriller de presse à scandales mettant en cause les possibles perversions d’un industriel installé, Mario Vargas Llosa réussit la prouesse d’écrire un livre sublime, inspiré, nous invitant à réfléchir sur les réalités de nos environnements, nous poussant à nous engager et à réfuter compromissions et bassesses.

Le mari de Chabela, grand avocat, va défendre son ami, en lui proposant de nier être la personne en vue en les orgies, même si le message ne convaincra que peu son épouse infortunée, qu’elle lui vaudra les foudres de sa belle-famille, une atteinte en ses réseaux professionnels et qu’il ne parviendra pas à ne pas anéantir sa Maman, tellement traditionnelle en ses conceptions…

Mais cette amitié indéfectible, qui ne jugera jamais et qui ne cherche pas non plus à pardonner, permettra d’affronter les tensions et contraintes les plus vives et rudes, et ainsi de faire fi de toutes celles et de tous ceux qui voudraient détruire, blesser éternellement, enfoncer, défoncer et trainer dans la boue, en espérant que le dos rond de leurs victimes les brisera sans qu’elles ne puissent s’en remettre…

Ici l’amitié se place en valeur essentielle incarnée, car elle demeure quelles que soient les ornières ou les circonstances inconséquentes et sa vertu fait du bien et conforte !

Le journaliste repéré de caniveau, dont la plus proche collaboratrice désire qu’il soit vengé et qui n’imagine pas une seconde qu’Enrique Cardenas ne soit pas à l’origine de son assassinat, renferme des secrets plus lourds et le roman nous apprendra qu’il faut éviter les approximations et les assurances déterminées, surtout quand on apprend que l’éminence grise et sauvage du Président Fujimori aurait plus qu’intrigué pour que le magazine à sensation soit pris en main par le régime, pour que ses sbires soient obligés de défaire les réputations que l’on leur dicte, faute de ne plus pouvoir paraître ou même de mettre en danger les journalistes qui ne comprendraient pas la demande directe de soumission aux autorités…

Et si le journaliste qui avait rencontré Enrique Cardenas pour lui demander d’investir dans sa presse avait eu surtout la volonté de solliciter les moyens de devenir indépendant et ainsi de se détacher d’une autorité insupportable qui pèse comme une chape d’acier sur son métier ?

Et si les amours secrets des deux femmes aimantes pouvaient sublimer un nouvel espace amoureux entre Marisa et Enrique, bien mis à mal cependant avec le scandale des photos publiées ?

L’auteur dénonce avec une maîtrise incisive les excès insupportables des années Fujimori, où sous le prétexte de casser le terrorisme des groupes Sentier Lumineux, on autorise les forces de sécurité à toutes les exactions, y compris avec des victimes collatérales qui n’ont rien à se reprocher, où le gouvernement fonctionne par distributions pour celles et ceux qui leur assurent du laudatif permanent et qui inquiète et menace, avec chantages directs envers les récalcitrants…

On ressort de ce livre avec la volonté de retourner à Lima (votre serviteur y a passé plusieurs jours en 2004, avec vif bonheur et intérêt) et de reprendre un « ceviche » devant le front de mer de Miraflores, avec l’assurance que les années Fujimori auront certes ramené l’ordre dans un pays exsangue et soumis à une violence effrénée mais avec pour corollaires la corruption systématisée et le clientélisme pour méthode de gestion installée du pays et avec le plaisir de côtoyer des personnages très différents, où s’enchevêtrent notamment un photographe craintif et attachant, une journaliste volontariste, courageuse et décidée, capable de reconnaître ses torts et un ancien poète, qui perd la tête, mais qui garde son émotionnel et l’assurance de créer du bien autour de lui, en réfutant toutes les méchancetés rencontrées et en espérant qu’un jour justice lui sera faite…

Un excellent roman à la fois débridé, assez déluré, manifeste pour l’amitié vive et qui plaide pour la reconnaissance d’une société ouverte, sans jugement, libérée et constructive d’un idéal d’indépendance et d’éthique.

Une société telle que la souhaite ardemment l’auteur, pour son Pérou chéri.

Éric

Blog Débredinages

Aux Cinq Rues, Lima

Mario Vargas Llosa

Traduit magistralement de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort

Éditions Gallimard (du monde entier)

Merci à mon fils Loïc pour cette offrande !

22€

Au nom du pire de Pierre Charras

Amie Lectrice et Ami Lecteur, j’avoue, à ma grande honte, que je ne connaissais pas Pierre Charras et n’avais jamais lu du « Pierre Charras ».

L’Avant-dire de Philippe Claudel, dont les univers forts et pénétrants ont toujours été pour moi des sources de réflexion, avec une prédilection particulière pour Le rapport de Brodeck, décrit Pierre Charras comme un auteur « qui s’incruste dans nos vies en invité perpétuel » ; après ma première lecture qui m’ouvre des tiroirs entiers sur l’œuvre de l’auteur disparu – il y a trois ans – je suis certain que l’apport analytique de Pierre Charras saura intelligemment me guider.

Entre les deux tours d’une élection municipale où le Maire de la Ville semble bien mal parti pour l’emporter, alors qu’il a contribué à transformer sa Cité et qu’il la dirige depuis des lustres avec aménité, probité et sens de l’intérêt général, Christian Goneau est appelé à la rescousse.

Il est surtout appelé par les « appareils » car le Maire a préféré se retrancher chez lui et ne supporterait pas de recevoir une personnalité dont l’objectif vise à tout faire pour permettre de redresser la barre et l’emporter, en utilisant toutes les méthodes, même les plus viles, même si tout semble perdu…

Son tempérament désinvolte, aux communications peu fines et perceptibles de sexisme ne correspondent pas aux standards de discussion appréciés par le Maire, comme à sa plus proche collaboratrice, Sylvie Fontanes, dont les relations avec Christian vont virer de la froideur à l’irritation, empêchant malgré des diagnostics partagés, des envies de débat prolongés…

Le challenger du Maire qui semble promis à la « gagne » semble assez sûr de lui, même si son allure et son élan apparaissent à contre-courant des habitudes installées par le Maire à rester sobre, apaisant et désintéressé.

Le secrétaire général, grand ami et intime du Maire, évolue entre la résignation et la lassitude, et son affection pour le Maire ne lui donnera jamais la volonté d’aller s’opposer à lui, ou de lui dicter des messages de Christian Goneau auxquels il adhèrerait, mais que le Maire réfuterait.

Et la femme de ménage de la Ville, qui travaille quand plus personne ne se rencontre, en l’Hôtel de Ville, qui rêve de chanter et de démontrer ses talents artistiques, aime plus que tout se confier au Maire, en solitude partagée, et ce dernier apprécie aussi ces moments directs de retour de citoyenne.

Ce livre court, excellemment écrit en style affirmé, soutenu et ciselé, où rien ne se laisser aller au hasard et où tous les mots s’entrechoquent avec conviction, intègre des ingrédients qui affirment un objet de littérature majeur :

·         Il parle de la petite histoire psychologique et personnelle qui s’invite dans la Grande Histoire et le vécu du Maire qui – promis à un avenir politique certain et même du plus haut niveau, préfèrera néanmoins se consacrer à sa Ville – s’associe à des réalités rudes, enfouies, difficiles, qui obscurcissent les capacités à se construire ou à se reconstruire et l’on sait avec Michel Foucault que la destruction d’un homme finit par la destruction de l’humanité…

·         Le Maire était enfant, à la fin de la deuxième guerre mondiale, et les images qui lui reviennent le hantent, ne peuvent pas s’effacer ; toute sa vie sera liée à ces instantanés où il sera recueilli comme enfant perdu, en toutes les acceptions du terme…

·         Il montre qu’un édile peut communiquer en « parler vrai » à ses concitoyens, s’il y met de l’énergie, de la vérité assumée et qu’il n’attend pas de retour ou de jugement, mais simplement la nécessité du partage des réalités de vie collective et commune ; à l’heure où nos dirigeants considèrent qu’ils constituent une caste éclairée qui détient impérativement le sens de l’avenir ou de sa concrétisation, cette transmission de l’honnêteté, de l’humilité et du savoir-être au service profond du collectif résonne et raisonne avec engagements !

·         Il précise que si la vie s’affiche avec toutes ses complexités, avec ses déchirures, avec ses travers, avec ses amours contrariés ou cachés ou inaboutis et pourtant porteurs, avec ses insuffisances, ses petites lâchetés, il convient de garder un cap en rester droit et libre, en préférant la perte de pouvoir plus que celles de valeurs humanistes et en plaidant pour la concorde et la discussion avec l’autre plutôt qu’avec le refus de la découverte qui conduit souvent à la dénégation, à se sentir en supériorité et en suffisance.

On referme ce livre admirable avec l’assurance d’une lecture plus que marquante et le regret de ne pouvoir saluer Pierre Charras et de prolonger le débat avec lui.

Mais comme il restera « notre invité perpétuel » avec son œuvre, l’on sait que l’on pourra aisément continuer la relation tendue avec un nouveau partage en l’un de ses livres.

Merci à Jean-Paul Liégeois pour avoir contribué à éditer ce roman inédit et avec lequel je vais m’inviter bientôt, pour une prolongation de cette lecture.

 

Éric

Blog Débredinages

Au nom du pire

Pierre Charras

Le Dilettante

16€

188 mètres sous Berlin de Magdalena Parys

Amie lectrice et Ami lecteur, je me dois de vous livrer une forte confidence.

En 1988, affecté dans les collectivités territoriales, j’ai été chargé d’une mission dans le quartier de Kreuzberg sur Berlin, à l’époque limitrophe du sinistre mur, mais aussi siège de toutes les formes de cultures alternatives et libertaires que je côtoyais à satiété.

Les jeunes de mon âge me disaient que les réserves foncières de Berlin Ouest, non utilisées pour l’hypothétique réunification de la ville, étaient totalement inutiles… et qu’elles devaient être reconquises en friches d’artistes ou communautaires, et j’adhérais totalement à leurs messages, et me moquais, avec eux, des plus âgés qui rêvaient d’une Allemagne entre Sarre et Dresde…

Un an plus tard, le 9 novembre 1989, le mur tombait et l’Allemagne engageait sa réunification…

Depuis lors, je me dis qu’il faut toujours se méfier de toutes perceptions rationnelles, péremptoires de certitudes.

Je me suis souvent remémoré cette réalité vécue en lisant le formidable roman à thèmes et à tiroirs de Magdalena Parys, pépite littéraire dénichée par Agullo Éditions, dont je salue le travail d’arpenteur comme de dénicheur.

Le livre suit plusieurs protagonistes entrelacés dans l’Allemagne découpée par la fin de la deuxième guerre mondiale, puis retrouvée, jusqu’au début des années 2000.

Un ancien collaborateur des services, que l’on pourrait appeler de renseignement, mis à la retraite prématurément avec une certaine rente, doté d’une mémoire prodigieuse et de capacités d’analyse hors du commun, se rend compte de la possible vie d’une personne qu’il croyait à jamais disparue… et il se décide à rencontrer d’anciennes connaissances, à les interroger et ainsi à constituer la substantifique matière d’une enquête fouillée.

On repère un homme, placé comme père de famille traditionnel, bien intégré dans la RDA, avide d’une double vie où il s’adonne à son homosexualité refoulée.

On suit les traces d’un jeune homme, qui demande systématiquement à celle qui ne cache pas qu’elle a le béguin pour lui, de se rendre à Berlin Ouest, sans qu’elle ne puisse imaginer qu’elle retient en ses habits et valises des messages qui pourraient la mettre en péril…

On prend peine pour cette jeune femme qui comprendra tardivement que son amour potentiel ne se concrétisera jamais et qui ne voit pas qu’elle est admirée par un autre homme, le frère du premier, qui n’arrivera jamais à déclarer sa flamme…

On comprend la tragédie d’une famille coupée en deux, après l’édification du mur, puis son impossibilité ensuite pour se recouvrer sans risquer des périls lourds.

Le livre se consacre surtout à la volonté de quelques hommes de creuser un tunnel pour permettre un passage entre les deux parties de Berlin, dont on comprend qu’il doit rester secret et structuré avec habileté, en des périodes où la nuit s’étend et évite des rencontres, et qui doit assurer la venue d’un être cher en passage en terre promise, mais qui renferme peut-être un secret plus large et inavouable, entre compromissions et inconséquences assumées de la sinistre Stasi…

Le livre suit les traces d’une famille Polonaise qui s’est intégrée en Allemagne et qui oscille entre rappel de son histoire et de ses origines et volonté de s’en éloigner, et il parle avec concision, déchirure et élégance de l’impossibilité de cerner une quelconque rationalité dans ce Berlin des années 1961/1989, où chacun essaie de vivre l’instant présent, essaie d’oublier les fractures du mur insultant et essaie de tendre des ponts, au milieu des drames et des contrôles omniprésents.

Pour qui ne connaît pas le Berlin distendu et la réalité de la vie des populations fracturées, ce livre s’affecte comme une offrande à laquelle vous devez vous emparer.

Pour qui apprécie les romans choraux où les personnages se juxtaposent, où leurs évolutions bousculent en permanence les certitudes et qui n’arrêtent pas de livrer leurs fêlures, vous serez comblé.

Ce livre ne peut se résumer et je ne veux pas en livrer les noms des personnages, je vous invite simplement à pénétrer l’univers de l’auteur fait d’intrigues, de méchancetés récurrentes parsemées dans le dédale des rencontres délivrées et surtout catharsis de l’histoire de l’Allemagne entre fin de nazisme, où chacune et chacun a pu se refermer et ne pas observer ce qui se tramait, et ouverture à la réunification ayant délivré le flot de nombreuses années de silence et de réalités épiées.

Un livre percutant et excellemment mis en scène, qui devrait aisément se produire en scène théâtrale ou cinématographiée et qui s’applique comme une version réussie du « Goût des Autres ».

Suivez mes pas et pénétrez 188 mètres sous Berlin !

Éric

Blog Débredinages

188 mètres sous Berlin

Magdalena Parys

Traduit magistralement, du polonais, par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez

Agullo  Loir – Agullo Éditions – 22€

La file indienne d’Antonio Ortuño

Cette lecture s’avère très difficile, ravageuse, sombre, rugueuse, pénible, mais elle s’attache comme une réalité indispensable, pour connaître et comprendre les corruptions et violences du Mexique actuel, pour cerner aussi la détresse misérable des Centraméricains qui veulent émigrer aux Etats-Unis et qui doivent emprunter les routes du Mexique livrées aux gangs de passeurs, aussi cruels que vénaux.

Irma, que l’on appelle « Maître », puisqu’elle a un statut d’avocate, est affectée à la Commission nationale de migration au Mexique ; elle s’implique sans faille en son métier, veut faire respecter les droits de ceux qui traversent son pays et qui sont fréquemment parqués dans des zones de transit ou dans des bâtiments de rétention ou d’attente ; elle est appelée pour la ville de Santa Rita où un incendie volontaire sauvage a anéanti des migrants qui y résidaient, avec une réalité encore plus sordide quand on sait que tout a été fait pour les empêcher de sortir, par des cadenas les condamnant à être brûlés vifs…

La Commission locale a émis un avis de presse précisant que la justice était saisie et que tout serait fait pour retrouver les coupables, en une rédaction assez soporifique, récitée d’une voix blanche et marquant un intérêt modeste pour rechercher les coupables ou prévenir des massacres futurs.

Irma doit repérer si cet acte a été accompli par des gangs de passeurs, par des groupes racistes invétérés, par des collusions avec des personnes corrompues prêtes à tout pour s’enrichir, surtout quand elles livrent des informations sur des migrants à des passeurs, qui utilisent la plus indéfectible des violences, pour s’assurer le contrôle de territoires du pays, en extorquant des fonds à celles et ceux qui essaient de rejoindre un hypothétique mieux-être chez l’oncle Sam…

Irma est venue avec sa fille, avec laquelle elle vit seule, n’ayant plus de lien avec le père de la petite, qu’elle considère comme inintéressant et assez raté, autre qu’un coup de téléphone par instants qu’elle accepte de transférer à son enfant ; elles devaient partir en voyage à Disneyland, en Californie, promenade prise en charge par ce père lointain et amant déconsidéré qui ne se prive pas non plus de jauger Irma comme une femme insupportée, mais la réalité vécue sur Santa Rita a obligé à remettre le projet…

Ce livre consacre pour moi plusieurs forces narratives et représente une synthèse de réalités d’une rare cruauté que vit le Mexique au quotidien, où l’humanité ne représente plus rien, surtout quand l’on se place en une qualité de migrant, et que l’on se sent ballotté entre services officiels et passeurs affiliés à des groupes mafieux ; l’on y repère que :

  • Tous les prétendants Centraméricains, et notamment du Salvador, devront emprunter des chemins que l’on peut qualifier au sens strict, de chemins de croix, où la mort se positionne comme une réalité plus certaine que l’espérance ; ils sont pourtant accueillis par des centres de migration et de transit, mais échapper aux gangs organisés représente une gageure…
  • Les centres de migration où ils pourraient recevoir appui et aide, et un minimum de repos ou d’hospitalité, peuvent être des lieux où déferlent des groupes cruels, qui cherchent par des actions insupportables à marquer leurs territoires de passeurs et/ou à chasser les migrants…

Irma n’apprécie guère le délégué de la commission et ressent assez vite sa non volonté de protéger les migrants ou d’enquêter sur les violences et meurtres, et elle se réfugie auprès de Vidal, qu’elle considère comme un appui, plus ouvert, plus indépendant mais qui peut aussi revêtir un masque renfermant des secrets…

Irma, qui prend son café chaque matin en le même endroit, repère vite que le patron local part de la froideur invétérée à la flagornerie insupportée avec elle, et elle analyse vite son double jeu, prometteur de pression.

Elle se doit de protéger sa fille qui peut être menacée par sa volonté d’indépendance et de justice nécessaire pour les victimes.

Elle veut, tout en gardant sa part de recul, que Yein, survivante de l’incendie volontaire qui a décimé ses compagnons d’infortune et qui a perdu celui qu’elle aimait, lui fasse confiance, qu’elle accepte de témoigner, mais parviendra-t-elle à la protéger, et surtout est-ce possible, pour elle, de ne pas répondre à l’horreur par une haine absolue ?

Elle accepte de rencontrer, contre les avis de sa hiérarchie, un journaliste, Luna, qui place plus l’analyse des vécus des migrants comme la capacité à rehausser sa carrière et sa reconnaissance que par une compassion pour leurs réalités, pour qu’il puisse cependant enquêter de son côté et lui apporter des informations.

Ce livre, écrit dans un style sobre, direct, tonique, ne cache rien, ne referme rien, il décrit la violence et la cruauté infligées aux migrants comme la corruption assumée des autorités ou le racisme de bas étage, précisément et effectivement, qui font que l’on peut décider de prendre comme esclave domestique ou sexuelle une personne rencontrée dans la rue, migrante, et qui fait la manche, sans vergogne…

Il est traduit de manière magistrale, par ma très chère amie Marta Martinez Valls, dont j’imagine l’émotion exacerbée qui l’a envahie pour livrer les entrailles intolérables de ce livre important.

On en ressort à la fois lessivé par l’absolue indigence des autorités à effectuer un travail crédible et humaniste, déchiré par le sort réservé aux migrants aventureux, dont le parcours se terminera souvent avant la frontière des USA, dans des conditions effroyables, et aussi résolu à nous placer du côté de celles et ceux qui se tiennent debout, qui n’abdiquent pas et magnifiés notamment par le personnage de Yein, déchirée et tenace, volontariste et fataliste, sans concession et sans remords.

Un livre fort et absolument indispensable, une des références de la nouvelle littérature Américano Latine.

Un choc émotionnel et une pépite littéraire, à la fois !

Et je vous laisse découvrir le secret du titre du livre, beaucoup moins positif et joyeux que la chanson éponyme intégrée dans le Peter Pan des studios Disney…

 

Éric

Blog Débredinages

La file indienne

Antonio Ortuño

Traduit superbement de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls

Christian Bourgois Éditeur

18€

jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer une confidence, que je ne voudrais aucunement égocentrée, avant de vous conter la force émotionnelle comme la puissance d’écriture qui s’attachent en ce roman, direct, prenant, sociétal, qui veut s’appuyer sur une étincelle d’optimisme, en sa réalité noire insérée.

Après avoir lu en été 2014 le premier roman de l’auteur, Prague, faubourgs est, paru chez Asphalte Éditions, j’avais fortement apprécié sa tonalité incisive, sa volonté de rendre corps à une ville aimée intensément, mais qui prenait le fil de la marchandisation des corps ou des opportunismes économiques – oubliant par ce fait tant son patrimoine qu’un retour attendu vers un mieux-être social partagé pour le plus grand nombre – et surtout sa force inspirée, donnée à des personnages complexes et en fêlures récurrentes.

J’avais eu le grand plaisir de rencontrer l’auteur, pour une discussion offerte et ouverte. Et en notre communication partagée, il m’informa que sa prochaine envie d’écriture pourrait concerner le « monde des abattoirs », endroit où il avait passé quelques temps pour se faire quelque argent, entre adolescence et début de jeunesse…

En lisant depuis quelques jours, par deux fois consécutives, son nouvel opus, je me remémorais cet instant partagé et ai trouvé inspirant que l’auteur – trois ans avant – ait médité sa source de réflexion et ait pu lui rendre consistance pour la travailler et l’élaborer, en lui donnant ainsi toute sa force magnifiée, dans un nouvel œuvre (je préfère utiliser ici le masculin, comme en art pictural, cela donne plus de relief à la maturation nécessaire de l’éclosion ou de la recomposition du labeur d’écriture, avant de lui donner corps et cœur).

Erwan travaille dans un abattoir, une usine que ses responsables apprécient de décliner comme productrice, respectueuse de l’identité animale, modernisée et organisée, structurée avec plusieurs métiers et missions identifiées ou codifiées.

Erwan travaille derrière une console, il se doit d’affecter des lots de viande sur des rails automatisés en s’assurant que chaque identification ira bien alimenter le destinataire final, défini par un responsable commercial qui le surnomme « le planton des frigos », avec un dédain méprisable assumé, par celui qui sait que sa carrière se placera définitivement au-dessus de ces contingences prolétaires…

Erwan répète inlassablement les mêmes gestes, il manipule les mêmes boutons, il s’occupe des mêmes réalités, rythmées par la prolifération des « clac » épuisants et fortement sonores des crocs de boucher, qui s’admonestent en permanence, parmi les rails de circulation des carcasses, parmi la présence de bovins éventrés, qui attendent le passage à l’étape suivante, jusqu’à la mise en barquettes pour la grande distribution, au milieu du sang qui dégouline à foison et en immersion, en un froid polaire consécutif à la préservation de la chaîne alimentaire, mais tellement éprouvant pour les organismes des employés…

Il n’attend rien de particulier de la vie, si ce n’est d’abord le bonheur de prendre un peu de temps avec son frère Jonathan, en un petit lopin de terre qu’il a pu s’acheter et où il a placé une caravane et d’où il s’adonne à la pêche, en un moment rare et revigorant, si ce n’est aussi la tendresse qu’il aime partager avec ses deux nièces et sa belle-sœur qui savent le comprendre et ne le jugent jamais et qui apprécient sa compagnie, si ce n’est surtout les quelques mois d’enchantement passés avec Laetitia, une intérimaire, avec laquelle il connaîtra une suavité indicible, qui le marquera profondément et le laissera , inerte et pétri de tristesse infinie, rupture par texto consommée, puisque La Belle s’engouffrera pour des études qui ne pourraient poursuivre une relation avec un ouvrier d’abattoir…

Ici on retrouve la même force et la même désespérance que celle glanée par Isabelle Huppert dans La Dentelière, le film de Chabrol, où son idylle avec un jeune de bonne famille ne peut accepter d’exposer son métier de coiffeuse…

Ce roman m’a profondément touché, il se caractérise par des élans exceptionnels, il se conjugue avec la  vraie littérature sociale, celle qui ne puise pas dans les mièvreries ou les emphases, mais celle qui s’octroie de la pure sincérité, consolidée chez Steinbeck aussi bien pour le personnage de Lennie Small, dans Des Souris et des Hommes que chez les ouvriers en proie aux angoisses économiques et à la peur financière du lendemain des Raisins de la colère, que dans le descriptif des petites gens de la confection, magnifié par Céline dans Mort à crédit et dont il restera toujours proche, la plaçant en priorité dans sa clientèle de médecin à Meudon ; ce roman est écrit avec une narration stylisée, sans fioriture, en un ton direct, implacable, pour dire et transmettre les réalités du vécu et ne pas s’embarrasser du saupoudrage, de l’apaisé, car l’auteur se doit de témoigner, de rendre compte, autant par son langage que par sa transmission romanesque.

J’aime les pages sur le descriptif infernal – lancinant, perturbant, bruyant, broyant la tête et les songes et s’inscrivant jusque dans les moments de repos ou de possible repli – de l’abattoir, des gestes réalisés par automaticité, en cohérence avec le nombre de bêtes à dépecer par jour, par des employés qui s’échinent à bien répéter ce qui est attendu d’eux, devenant par la force de l’habitude inconséquente, sans réaction, face aux flots de sang et aux machines qui n’arrêtent pas de fonctionner avec leurs saccades insupportables ; les multiplicités des « clac » et des défilés des numéros de lots contribuent à encore plus marteler, en le roman, les journées de chape de plomb, dans l’univers de la viande de consommation.

J’aime les pages sur les besoins d’évasion, même si l’on imagine qu’elles ne seront qu’éphémères, avec des douceurs insoupçonnées d’Erwan pour la pêche aux crabes avec ses nièces en Vendée, pour le regard d’Audrey, sa belle-sœur, qui comprend son âme sensible et ses envies d’ailleurs, qui est sa meilleure conseillère, même pour l’intime…

J’aime les pages sur les liens de bonheur avec Laetitia, éphémères, mais intenses, fougueux et avides de plaisir, ce qui rendra encore plus complexe la gestion de la chute lorsque la relation sombrera…

J’aime surtout les pages admirables et pourtant tellement douloureuses, quand Erwan rendra visite à sa Belle, en sa colocation, et qu’il sera présenté tranquillement par Laetitia à ses copines, et sans même cerner un soupçon qu’elle pouvait blesser, comme « le mec qui bosse aux abattoirs », ou quand Paul, perçu comme son collègue de travail, qu’il avait même un brin « tutorisé » et qui devenait presque un complice, finira par le renier, superbement de froideur…

J’aime les pages sur les descriptifs urbains et les villages environnants, où la douceur Angevine reflète plus un mythe enraciné que la réalité du vivre et travailler de celles et ceux qui passent leurs journées sur les rails de l’abattoir…

J’aime les pages où Mirko et Erwan se comprennent sans se parler, au milieu des émissions télévisuelles où s’agglutinent des slogans récurrents, sans relief, avec les prises de parole insipides d’animateurs contents d’eux-mêmes comme de leurs vannes étiolées.

Timothée (oui, je l’appelle par son prénom, car je le connais un peu, même si cette chronique laudatrice ne doit pas être perçue, comme entachée, par une once de flagornerie ; comme lui je me place dans la vraie sincérité !) avait déjà montré que la Prague de carte postale, celle du Pont Charles et de la cathédrale Saint-Guy ou du Stare Mesto, où je me suis promené plusieurs fois avec un plaisir charmeur prenant, revêtait d’autres masques moins romanesques qu’il fallait exprimer, poursuit avec jusqu’à la bête, en dévoilant la région d’Angers, qui associe aussi le plaisir de promenades et de vies parcourues avec tranquillité avec la cohabitation de zones industrielles, moins vallonnées et moins champêtres…

Timothée avait su aussi magnifier le personnage sensuel de Katarina et sa balance entre deux hommes en son premier opus, et il donne ici tout son essor à Laetitia, qui apportera les influx pour qu’Erwan assouvisse un brin ses plaies et tensions, et qui gardera en permanence les heures de bonheur parcouru en commun.

Ce livre représente une offrande, une communion avec la réalité rude et noire qui se décortique et trace sa détresse sans échappatoire, il nous amène à réfléchir sur nos limites, nos petites lâchetés, nos insuffisances et nos silences et il rend hommage direct à celles et ceux qui s’accomplissent en des métiers difficiles et-ou des environnements pénibles, en leur souhaitant une éclaircie et une délicatesse, pour que leur vie de labeur intense ne soit pas annonciatrice de drame ou de déchirements encore plus rudes…

Céline disait qu’un véritable écrivain devait « mettre ses tripes sur la table », Timothée au sens propre et figuré, en ce roman, atteint ce statut et le crédibilise, et je l’en félicite !

Mon coup de cœur de ce que l’on appelle la rentrée littéraire, et mon message est clair : courez vite lire ce livre !

Éric

Blog Débredinages

Jusqu’à la bête

Timothée Demeillers

Asphalte Éditions (merci à Estelle et Claire pour leur travail toujours inspirant, militant même !)

16€

Photos : Asphalte-Éditions en copyright

 

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu de Vladimir Lortchenkov

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voilà un livre qui ne vous laissera aucunement indifférent et qui sait associer décalages, humour détonateur, rétif à toute forme de convention, et qui s’attache aussi à poser les fondations d’une nouvelle réalité sociétale, espérée plus ouverte, plus solidaire, plus partageuse, plus fraternelle.

Nous sommes en 2004, en Moldavie, au moment où le pays s’attache à remplir les conditions pour devenir un jour prochain membre de l’Union Européenne, et qui reçoit régulièrement les visites de certains sbires de la commission de Bruxelles ou des édiles du Fonds Monétaire International pour vérifier s’il se comporte en les critères programmés ou prévus…

Ben Laden est activement recherché par tous les services secrets du monde entier et en un endroit assez improbable du centre de Chisinau, la capitale du pays, un dénommé Oussama semblerait bien répondre au profil de l’ordonnateur des sinistres attentats du 11 septembre…, alors qu’il travaille dans un restaurant de chawarma, sandwich orientaliste où la découpe des concombres, ingrédient essentiel en sa composition, demeure impérieuse. Et justement cet Oussama est préposé à cette mission fondamentale, ce qui ne peut que sacraliser une correspondance avec le fondateur d’Al Qaïda…

Le responsable des services secrets de Moldavie, Tanase, épris d’amour pour une Natalya à laquelle il dédie des poèmes surannés et sans relief et qui ne comprend pas avoir été quitté, ne cernant pas que la jeune femme recherche exclusivement des plans sur contrat très déterminée et sans engagement, reçoit, alors qu’il interroge de manière assez vive, un journaliste, la communication paraissant assurée que le lieutenant Petrescu, lui-même issu de la police secrète, serait l’instigateur ou le commanditaire d’un réseau terroriste en Moldavie, affilié à Ben Laden…

S’enchevêtrent ensuite, en ce roman loufoque et savoureux, des situations grotesques et carnavalesques, mais concrétisant aussi les excès et inconséquences du pays, en ses dérives sécuritaires ou dans son fonctionnement de surveillance :

·         Tanase va déléguer un de ses collaborateurs pour marquer de près Petrescu. L’agent désigné va se transformer en sans domicile fixe, va vivre avec tous les clochards de la cité, qui par tradition peuvent être invités à festoyer à chaque mariage organisé dans la ville. Pour se donner un temps certain pour vivre pleinement ces moments de liesse pour boire et manger, il sera transmis chaque jour à Tanase un rapport totalement imaginaire à écriture de plusieurs mains, qui montre que l’on peut ne pas avoir de métier ou d’appui social  sans pour autant ne pas savoir taquiner la plume ou ne pas savoir faire place à la fiction débridée…

·         Un jeune stagiaire va être affecté pour mettre fin aux jours d’un chef séparatiste de Transnistrie, sans cerner qu’il sera lui-même la victime d’une machination manipulatrice et sera ensuite « nettoyé » pour ne pas laisser de trace sur sa prétendue action, mais qui s’en sortira, en naviguant cependant entre réalité et songe, adopté par un ancien SS resté sur site, post deuxième guerre mondiale…

·         Oussama appréciera que l’ensemble des immigrés des pays Arabes lui affectent une dévotion à Chisinau, mais la transformation de ce moment de décalage ponctuel avec l’affirmation d’une secte pour laquelle la recherche d’argent constitue l’élan essentiel, contribuera à le lasser…

·         Natalya croisera la route de Petrescu qui compte bien en profiter, même si les écoutes des ébats font pâlir de jalousie Tanase, qui en viendra même à des pensées suicidaires…

·         Et les manifestations dans le pays, où les étudiants demandent le maintien de la gratuité des transports, ne semblent pas effleurer une volonté d’analyse prioritaire chez les décideurs

Pour qui, comme moi, a apprécié avec ferveur, le livre phare de l’auteur « Des mille et une façons de quitter la Moldavie » paru chez Mirobole en 2014, vous retrouverez, en cet opus, écrit en amont, la capacité palpitante de Vladimir Lortchenkov, pour parler des réalités rudes, en les malaxant avec un humour salvateur et décapant

L’auteur ne cherche pas à dénoncer ou à dénigrer, ni à juger ou à moraliser, il se permet simplement d’évoquer des services de surveillance tellement tatillons qu’ils finissent par considérer suspect toute personne de proximité, de préciser que l’irrationnel se place souvent en règle dans un pays qui cherche son identité post fin du soviétisme, et de plaider pour la concorde et l’amour libre, pour qu’au moins les protagonistes et personnages aient le loisir de prendre le plaisir qui leur est dû, parmi un vécu compliqué et un avenir assez incertain

Je n’ai pas encore eu le loisir de côtoyer Vladimir, mais je sais que la rencontre se fera et que j’aurai plaisir à bavarder avec lui, et pourquoi pas en dégustant un chawarma

Un livre drôle et qui donne à réfléchir et qui augurait déjà d’un réel talent pour rendre compte des insuffisances sociétales, et pas que Moldaves, en juxtaposant « absurdie » et fantaisie

L’intégration de longs moments sur le déluge et l’arche de Noé, que je ne vais pas ici raconter, dans le roman, aiguise encore plus notre appétit de lecteur et notre friandise de gaudriole, avide de se moquer de toutes les sacralisations

A ta santé, Vladimir, et amitiés vives et le bonjour à la librairie « Le Port de Tête » au Mont-Royal Est, de ma part, si tu t’y promènes.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Le Dernier Amour du lieutenant Petrescu

Vladimir Lortchenkov

Traduit toujours fidèlement du russe (Moldavie) par Raphaëlle Pache

Agullo Éditions, avec mes amitiés aussi à Nadège pour son travail plus qu’appréciable pour la littérature différente !

21.50€

La Fabrication de l’aube de Jean-François Beauchemin

Attention chef d’œuvre !

De promenade en la Belle Province, pour rejoindre aussi l’un de mes fils, implanté rue Saint-Urbain, sur Montréal, en cet automne de 2016, je me suis rendu en la splendide et « invitante » librairie « Le Port de Tête », avenue du Mont-Royal Est, que je vous recommande, pour retirer des rayons, sur les conseils avisés d’un libraire-lecteur, ce qui ne se fait plus vraiment et je le regrette amèrement, ce roman magnifiant, écrit avec une écriture ciselée et étincelante, pour lequel je vais, amie lectrice et ami lecteur, tenter de vous narrer l’accomplissement.

Je tiens ici-même à saluer aussi, mon ami, Yves, dont le blog toujours excellent « lyvres » constitue une mine impressionnante d’informations et d’analyses aiguisées, pour m’avoir ouvert les portes de cet auteur, en m’offrant l’année passée son roman « Le Jour des corneilles » qui m’a familiarisé avec la langue Québécoise et m’a incité à l’apprendre, puis tenter de la cultiver.

Jean-François a pensé que son parcours sur terre se terminait à l’âge de 44 ans ; sa conscience lui permet de parler avec les personnels soignants, mais il ressent ses forces s’étioler et la souffrance tenace le tenaille, et il se permet simplement de demander de percevoir le ciel, au moins pour une dernière fois…

Jean-François ne placera pas de nom sur la maladie ou la lourde contrainte qui l’a ravagé mais il émerge d’une inconscience lourde et longue et finit par cerner qu’il reste encore parmi les vivants, en souriant au médecin qui l’accueille par ses mots banals mais tellement charmants : « bienvenue de retour avec nous et parmi nous, Monsieur Beauchemin ».

Jean-François, épigone direct de notre auteur, qui ne voulait aucunement se livrer à une autobiographie de vécu rude, mais simplement qui désirait, après cette réalité, « conter l’amour », se décide, à cet instant précis où il sait que sa vie se poursuit malgré l’angoisse qu’elle ne se termine sans s’être installée vraiment, d’écrire pour donner corps et cœur à celles et ceux qu’il aime et qui l’ont entouré, avant et après cet évènement qui aurait pu le ramener en direction du grand voyage…

Il salue une mère aimante, partie quelques années avant la douleur ressentie, cause de la longue hospitalisation de Jean-François, et qui l’a ouvert à la culture, qui a effectué des études sur le tard, après avoir élevé ses enfants, avide qu’elle était de découvertes et qui s’est envolée après avoir déclamé aux médecins qu’elle avait vraiment beaucoup eu de plaisir à partager des moments intenses avec ses enfants.

Il rend grâce, comme on dit au Québec sans mièvrerie, mais au sens pur, à son père qui n’a jamais été homme de proximité ou de relation aisée, mais qui s’adonnait au chant choral et à l’écoute de musique d’orgue, marquant par cette originalité une envie de ressourcement et d’apaisement introspectif.

Il remercie ses frères aux parcours variés, qui de leurs socles culturels ou artistiques à la volonté d’entraide en des lieux complexes de la planète, pour appuyer de leur solidarité celles et ceux en souffrance, font remémorer à l’auteur combien ils lui furent importants pour sa construction et son « enfoncement » dans le royaume de la vraie littérature. L’un de ses frères ne le voyait absolument pas devenir écrivain ; cette analyse se place comme la plus belle récompense de l’auteur qui mesure le chemin parcouru pour pouvoir installer ses mots et crédibiliser sa pensée, aussi par défi pour ce frère aimé et positif, le ramenant sans jugement vers le rationnel.

Il s’incline pour sa sœur, présente pour lui en permanence, et avec laquelle les liens furent toujours très étroits, allant même jusqu’à simuler une forme de féminité de l’auteur, en son enfance, pour mieux s’accaparer en la compréhension de celle qui fut aussi une compagne de jeu et de forte élévation.

Il évoque surtout Manon, son épouse, sa compagne, celle qu’il imaginait près de lui en la période des songes, entre vie et au-delà, celle qui le cerne mieux que tout autre, celle qui l’environne et l’affectionne, celle qui sait quelles réalités surenchérissent en ses fêlures et flamboiements, celle qu’il aime et qui l’aime, tout simplement.

Les plus belles pages, si je peux me livrer à ce palmarès un peu saugrenu et aussi un brin inutile, consacrent les liens qui l’unissent avec ses chiens et notamment avec Clara, qui ne comprend pas pourquoi son maître a été absent si longtemps et qui, quand il revient enfin à la maison, ne lui fait aucunement la fête, mais lui donne un regard signifiant : « pourquoi m’as-tu oubliée, ou où étais tu, bordel ! ».

Le regard de sa chienne était éperdu de douleur et l’auteur sait que chaque fois qu’il quitte sa maison inscrite dans la forêt, sans Clara (sa chienne justement), cette dernière ne peut qu’imaginer un adieu définitif et désespérant…

Alors, il fallait à Jean-François « se fabriquer une nouvelle aube », pour repartir de plus belle en une vie généreuse et tolérante, où l’on n’oubliera jamais de dire à celles et ceux que l’on aime, combien elles et ils demeurent indispensables, et où il soutiendra toujours le regard de sa chienne pour lui adresser un salut fraternel et direct, lui disant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Sans raconter ma vie, je sais que la relation avec quelqu’un que j’aime par-dessus tout peut s’éteindre à tout moment… Ce récit de vie et d’amour, de force et de gaieté, par-delà la noirceur et l’accablement ou la possibilité de mourir, donne de l’influx, de la constance et du courage, en se disant qu’il convient toujours de penser de dire à celles et ceux que l’on aime, que l’on se forge à leurs côtés avec douceur souvent, contrainte parfois et ténacité, et qu’il sera toujours bien temps de penser aux moments forts partagés comme aux affections données quand la porte se refermera, et que seule la force des esprits nous mettra en communication avec elles et eux.

Un livre exceptionnel, écrit sans fioriture, en écriture directe et alerte, poétique et suave, sacralisant ainsi ce que doit être la littérature : savoir conter sans finasserie et parler de l’essentiel en donnant de la saveur aux mots, pour les retourner par l’amour, à celles et ceux qui font ce que nous sommes.

Cette humble chronique est dédiée à ma Maman, partie trop tôt, il y a cinq ans, jour pour jour et qui aurait plus qu’aimé que je lui offre ce livre.

Éric

Blog Débredinages

La Fabrication de l’aube

Jean-François Beauchemin

Nomades Éditions

Littérature du Québec

6.30 Dollars Canadiens, à la librairie « Le Port de Tête », 262 avenue du Mont-Royal Est, à Montréal.

 

La guerre de cent ans de Cazenove, Richez et Peral

Allier humour, pédagogie, sens de la dérision, avec une vive plongée dans les références historiques, telles sont les fortes gageures sur lesquelles nos auteurs se livrent dans cet opus particulièrement instructif, subtilement corrosif et délicieusement décalé, mais aussi dynamiquement renseigné sur les vécus de cette guerre continuelle, durant près de cent vingt ans, fratricide entre Anglais et Français.

Vous pourrez ainsi, en lisant cet album inspirant, vous remémorer le concept de la loi salique, qui écarte définitivement toute femme –  même en priorité de droit d’ainesse – pour régner sur le trône de France, redécouvrir la fatuité du barrage que les Français avaient établi pour éviter une invasion Anglaise, avant de voir leur flotte détruite de manière irrémédiable par un incendie causé par des flèches enflammées, revivre la réalité de la bataille de Poitiers où le roi Jean II le Bon a été fait prisonnier et qui sera libéré moyennant une rançon qui videra les caisses du royaume, revisiter la destinée de Jeanne d’Arc qui a placé Charles VII en légitimité, avant qu’elle ne soit abandonnée par son souverain, vous rappeler les batailles gagnées en permanence par Duguesclin et méditer sur l’avancée funeste de la peste, qui décime les populations, déjà plus que ravagées par cette guerre dont elle ne connaîtra jamais la fin…

Un dossier pédagogique de grande qualité accompagne l’album, au sein duquel l’on peut puiser avec intérêt, pour recouvrer les dates et périodes majeures de cette période si troublée, qui permit cependant la reconnaissance d’une monnaie nationale et d’une certaine forme d’identité ou de souveraineté du pays, qui commence à se structurer et s’organiser.

Merci aux auteurs très en verve, pour leurs jeux de mots et de paroles, et pour placer de l’humanité humoristique en l’évocation de ces terribles réalités rudes.

Bon vent pour la poursuite des aventures et des collaborations de nos auteurs, pour cette même période peut-être, pour de nouvelles anecdotes, avec leurs mises en perspectives motivantes, ou pour d’autres analyses historiques sur d’autres époques, avec de mêmes élans dynamiques, éducatifs et salvateurs, comme seules les communications en bande dessinée savent l’organiser.

Amitiés vives à toute l’équipe de réalisation de l’album.

Éric

Blog Débredinages

La guerre de cent ans

Scénario : Cazenove et Richez

Dessins : Peral

Couleurs : Alexandre Amouriq et Mirabelle

Bamboo Éditions

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