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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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Chronique

Comment j’ai réussi à attraper la lune de Laurence Labbé

Laurence Labbé est mon amie, ma très chère amie.

Laurence Labbé est – avant tout – une auteure inspirée, toujours soucieuse de présenter un univers où s’interpénètrent des personnages aux fêlures attachantes mais dévorantes pour leurs intimités et qui parle de la vie quotidienne, dans ses flamboiements, comme dans ses limites, en développant des tirades réfléchies pour une acceptation des différences et une ouverture permanente en altérité.

J’aime lire Laurence ; cette chronique ne reposera que sur mon humble analyse de lecture, qui ne peut être repérée comme manquant d’objectivité par mon affection amicale pour l’auteure, car le principe de l’amitié qui nous unit vise à nous dire les choses en direct, sans fioriture, en respect et en transparence permanente.

Une jeune femme perd le sens de son identité, ne repère plus qui elle est, ne sait plus ce qui la caractérise. En ne se souvenant plus de son code de carte bleue, elle comprend qu’elle ne se cerne plus, qu’elle n’a plus les réflexes de base sur ce qui nous sous-tend : le libre arbitre, l’émancipation des choix et la volonté de construire.

Sa rencontre avec Théo, en un parc dédié à l’artistique et à la poésie, lui permettra de sortir d’une impasse certaine, pour au moins assurer sa protection minimale de proximité, d’autant plus que la jeune femme est souvent reconnue dans la rue, qu’on la déconsidère en précisant que ses dires, faits ou gestes vus et apparemment publics, ne conviennent pas du tout et qu’ils ont été jaugés et jugés provocants…

Elle perd la trace de Théo, qui s’envole alors qu’elle s’attachait à lui, et elle va vivre plusieurs expériences avec des personnes de rencontre fortuite ou de hasard qui lui permettront de se positionner pour un temps, mais sans pouvoir donner réponse à sa quête de vérité sur son identité, car elle ne sait plus comment avancer, comment imaginer sa prise en main sur sa réalité quotidienne.

Elle retrouve, par la force des esprits et un effet de chance, raconté avec beaucoup de pudeur, de délicatesse et de force émotive, par l’auteure, Théo, en un village du sud où sévit sa mère compliquée et égocentrée et elle est prise en main par le jeune homme, qui désire lui permettre une nouvelle ouverture de sens et lui donner gage pour un nouvel élan dans la reconquête de sa personnalité.

Parallèlement un jeune enfant, dont le père semble avoir disparu, pleure et crie de manière déchirante et récurrente, procurant à Théo crises d’angoisse et peurs paniques, le rappelant certainement à des vécus difficiles plus ou moins enfouis…

Le jeune enfant veut décrocher la lune pour retrouver la trace de son Papa idéalisé comme un découvreur aventurier, avide d’espaces et potentiel navigateur dans les océans…

Lisa, amie et connaissance de Théo, attentive et intuitive, aidée aussi de deux personnes plus âgées qui s’aiment tendrement et vivent aussi de l’acceptation de leurs limites qui se développent sans leur donner plus d’impact qu’elles ne méritent, va relever le défi qu’elle a défini avec le jeune enfant, en lui fabriquant un objet adapté qui lui permettra de prendre confiance en ses retrouvailles avec son Papa et ainsi de sentir plus apaisé et serein, et surtout rassuré de ne pas être oublié…

Ce livre est admirablement structuré et repose sur la vertu rare d’une prose limpide, pure, toujours exigeante dans sa stylistique et je vous recommande de vous immerger en sa profondeur, à plusieurs titres :

  • Il évoque une parabole avec nos proches qui perdent temporairement leurs facultés ou qui repèrent que leur personnalité commence à s’égarer et qu’elle ne se cerne plus… On pense bien évidemment à la maladie d’Alzheimer… Plus profondément encore ce livre démontre que toute personne qui ne s’identifie plus mérite cependant une écoute attentive et une considération plutôt que de la cantonner dans les sphères de celles et ceux qui doivent se mettre en marge, du fait de leur différence ou de leur potentielle asocialité
  • Il démontre que l’amour doit sans cesse faire progresser la relation à l’autre et qu’il doit s’accompagner d’un respect inébranlable ; cette progression dans l’altérité doit permettre d’accepter l’autre dans ses limites et ses insuffisances (ce qui ne veut pas dire que la critique ne doit pas être vivace dans la communion de vie) et surtout d’accepter un enrichissement par les différences tonique et volontariste
  • Il rend hommage à l’imaginaire de l’enfance, toujours nécessaire à faire vivre et revivre, qui développe des conquêtes permanentes, car il n’y a rien de plus palpitant que le plaisir délicieux de recréer les univers, au bénéfice d’une écoute indéfectible et prolifique d’un enfant acteur, qui se joint à vos dynamiques ou qui vous promène en les siennes
  • Il n’hésite pas à donner de la controverse forte et fougueuse face aux faux semblants et aux petites lâchetés, surtout face à celles et ceux qui croient lire et qui consomment de la «tiédeur » que l’on ne peut appeler littérature… Quelques assaisonnements sarcastiques inspirés s’affichent à critiquer un certain Lémusso (sic !) et permettent de remettre les pendules à l’heure comme de déclamer que le talent se décline par notre capacité à être ému par la réflexion de détenir – en nos lectures – quelques clefs pour un mieux-être collectif et porteur et non pour un pseudo divertissement qui a le mérite de contenter quelques-uns (peut-être) mais qui débouche souvent sur une vision réductrice et non sublimée de la force culturelle…

Laurence sait allier la capacité à raconter une histoire, à donner sens à des personnages originaux et porteurs de différences et surtout à démontrer que toute relation ne sera vouée qu’à l’échec ou à l’absence de pertinence si l’on ne recherche pas à développer des passerelles, et non des barrières, et si l’on ne plaide pas pour une concorde ouverte et un dialogue permanent, porteur de sens, de respiration et de construction.

Laurence, je te remercie et je t’adresse toutes mes affections.

 

Éric

 

Blog Débredinages

 

Comment j’ai réussi à attraper la lune 

Laurence Labbé

Connaissance des œuvres complètes de l’auteure et achat de ses livres, notamment sur son site http://www.laurencelabbelivres.com et par le biais d’Amazon Fulfillment

 

Photo de Laurence Labbé, auteure.

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Brooklyn Paradis – Saisons 1 et 2 de Chris Simon

Grâce soit rendue à mon Amie, auteure, Laurence Labbé, pour m’avoir fait rencontrer Chris Simon, au dernier salon du Livre de Paris – Livre Paris 2018 – et ainsi m’avoir permis de pénétrer l’univers différent et passionnel de l’auteure.

Laurence m’a présenté à Chris en évoquant « mes humbles chroniques déjantées » et « ce plaisir investi du décalage, en mes lectures » et Chris m’a déclamé – tout de go – que la lire me permettrait aisément de perpétuer mon goût pour l’humour corrosif…

J’ai donc acquis la collection complète de Brooklyn Paradis (trois saisons à ce jour et une en préparation) et je me permets de vous donner, Amie Lectrice et Ami Lecteur, un retour sur les deux premiers opus, que j’ai lus avec un plaisir intense, car le sens de la narration de l’auteure, avec la juxtaposition de personnages entiers, directs et totalement baignés dans des caractères fonceurs, comme sa volonté acérée de présenter des situations décapantes m’ont totalement convaincu et m’ont inspiré à suivre les pas de ses œuvres complètes.

Pour la saison 1, Michaël conduit un fourgon sur une longue distance et il a pris en équipage, pour la première fois, Dan, qui se trouvait sans boulot et qui considère que cette nouvelle expérience, plutôt bien payée potentiellement, pourra lui permettre de donner une vie plus aisée, à lui, son épouse et les siens, en remerciant son panthéon de religion juive pour avoir réussi cette reconversion.

Quand Michaël laissera un canapé sur le bord d’un trottoir, en demandant à Dan d’en assurer la responsabilité de surveillance, le temps que Michaël gère un contact, en plein embouteillage, les choses vont s’emballer…

Courtney Burden, paysagiste et décoratrice en devenir, qui s’est arrêtée de travailler pour élever ses enfants, et surtout pour donner sens à son ascension sociale, avec un mari aimant et nervi de Wall Street, ne peut vivre sans une compulsion addictive et frénétique pour dénicher et récupérer toutes sortes d’objet, entraînant un entassement permanent de choses hétéroclites en son garage, comme en les accès de sécurité de sa « brownstone , au grand dam d’Harlan, l’homme couteau-suisse et multi ressources de la maisonnée.

Lorsqu’elle récupère le canapé, avec l’aide de transsexuels s’adonnant à la prostitution, au moment où Dan prenait un plaisir que la religion (juive ou pas) ne lui proposerait pas en première réflexion…, un enchaînement de faisceaux incertains va faire éclater toutes les certitudes.

Le canapé, si passionnant en qualité cuir et en design, pour Courtney, ne se positionne pas comme objet meuble pour ses transporteurs, car il renferme plusieurs kilos de drogue et ne pas le retrouver place Michaël, mais aussi Dan, qui découvre la réalité effective de son emploi…, dans une situation plus que périlleuse avec son commanditaire, peu porté sur la compréhension et la discussion ouverte…

Quand Special K, du nom céréalier du chat de la maison, fera ses griffes sur ce canapé, alors que Sawyer, le jeune enfant de la maison cherche à lui attraper la queue, de la poudre tombe ! Et Sawyer la goûte, entraînant son hospitalisation aux urgences, un message clair du médecin et de la police à la mère de famille Courtney, qui en conclut que la nounou se repère comme toxicomane et qui la licencie donc sur le champ…

L’adolescent de la maison, Cameron, trouve en cette possibilité de récupération de poudre, les moyens de se placer sur les traces de la richesse de son paternel, d’épater ses potes et les filles, de se faire du fric aisément et de devenir un jeune homme respecté, en dealer chic de quartier.

Mais quand il sera repéré par les barons de la drogue locale, eux-mêmes en tension pour la préservation de leur territoire, les choses vont se déplacer sur un terrain beaucoup plus tendu et inquiétant, d’autant que Jason, l’ami de Cameron associe drogue (dont il devient habitué, avec de la livraison facilement accessible, via Cameron) et strangulation visant à exacerber sa libido et une masturbation dynamisante, et qu’il se met fortement en danger.

Lorsque les récupérateurs du canapé se transformeront en pompiers et que l’immeuble des Burden deviendra un enjeu de combat des dealers, seule l’arrivée de la police entraînera un retrait momentané des tensions et l’assurance que la famille Burden apparemment irréprochable et installée, cacherait bien son jeu et ses appétences pour le « hors légal » pour les enquêteurs.

La saison 2 contribue à la nécessité pour Cameron de calibrer ses ventes de drogue, car il n’est plus potentiellement en autogestion et en libéralité, il dépend de Sam Lee Ming, à qui le canapé était destiné, et qui considère que Cameron a inscrit une dette incrustée en son commerce et qu’il ne peut effacer que par une activation de son entregent et le fait de récupérer tous les contenants du canapé.

Cameron ne s’en offusquerait qu’à peine, assez inconscient du danger et certain de son avenir tracé pour être respecté, se faire un nom, gagner de l’argent et devenir le meilleur en son domaine.

Courtney est appréciée de sa clientèle et exprime ses talents de compositrice d’espaces, même si elle ressent qu’elle ne sera pas forcément prise au sérieux par son mari dont le métier l’accapare et qui associe le travail de sa femme à une sorte de hobby, par ses enfants pour lesquels elle reste un objet central de tendresse ou d’incompréhension face à la boulimie de récupération d’objets… et par ses employés de maison qui cerneraient son fonctionnement comme on observe une bourgeoise de goût contestable, assise sur un lit d’or et qui ne regarde le monde que par ses seules œillères.

S’enchevêtrent et s’interpénètrent avec brio plusieurs situations pittoresques, décalées, pétries d’humour et décapantes :

  • Un jeune adolescent qui ne vit plus que par la volonté de dominer les autres et de se construire un empire financier, sans repérage des frontières de l’illégal ou du mal !
  • Une mère de famille qui veut tout à la fois : une vie confortable, assouvir ses envies de posséder, un amour de mari qui la contente en tous points et notamment en intimité, de beaux enfants et des employés à sa disposition et qui n’imagine pas un instant que le factice se renferme dans sa réalité, alors qu’elle ne comprend nullement que les retours critiques qui lui arrivent devraient lui permettre introspection et humilité…
  • Des employés de maison immigrés, à la fois inféodés à leur patronne, mais capables de dire leur ressenti et pour lesquels les visites policières ou d’enquêteurs troublent leur volonté apaisée et le fait de rester en discrétion.
  • Des dealers peu fringants, et aux muscles qui sortent uniquement avec des accompagnements armés, mais qui font la loi et qui bousculent un quartier qui se sentait à l’abri !

L’auteure sait dynamiter les assurances, ne jamais laisser en paix les certitudes et elle donne – au travers de portraits ciselés avec précision et entrain – des messages clairs pour que le libre arbitre, l’émancipation personnelle passent d’abord par la maîtrise d’un destin assumé, d’une vie définie et non bercée de faux semblants ou d’apparences ; en ce sens la Maman de Courtney qui vit d’abord pour sa réalité artistique et qui n’apprécie pas d’être dérangée, même pour garder un petit-fils…, montre le chemin vers une liberté libre Rimbaldienne, tournée vers le sens du bonheur, à conquérir, par la conviction de ne rien devoir à personne.

Merci Chris pour ces flamboyances et ces inspirations et au plaisir de découvrir les saisons 3 (je la lis en ce moment) et 4, à venir.

Merci Chris pour ces partages et notre rencontre qui en promet d’autres.

Merci Laurence pour ton entremise et ton amitié vive qui m’apporte tant !

Éric

Blog Débredinages

Brooklyn Paradis

Saisons 1 et 2

Chris Simon

12€ le volume de chaque saison ; distribution numérique (Kindle, Kobo, Fnac, iBooks, Store and Nook) et papier (Amazon, Barnes and Noble et chrisimon.com)

Aller sur le site www.chrisimon.com et enlivrez vous !

En photos, de gauche à droite : Laurence Labbé, Chris Simon et votre serviteur !

Bretzel Blues de Rita Falk

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous avais narré l’an passé quel fut mon contentement à la lecture de l’univers de Rita Falk, lors de ma découverte de l’auteure avec son opus « Choucroute Maudite ».

Elle associe humour décapant, décalage volontaire, et ingrédients de roman noir ciselé, permettant de délivrer une enquête policière mêlée étroitement à une analyse sociétale de la ruralité de Bavière.

J’avais particulièrement aimé le caractère du commissaire Franz Eberhofer, personnage truculent et direct, qui ne se laisse pas encombrer par des principes théoriques et qui sait manier une investigation pour aboutir à sa résolution, malgré les embûches et les vicissitudes.

Et Franz ne peut pas passer une journée sans avoir le plaisir de savourer quelques douceurs de charcuterie, quelques plats émérites de sa « Mémé » et en dégustant régulièrement des bières. On pourrait considérer qu’il s’agirait de poncifs sur le Bavarois et l’on se tromperait, l’auteure dénonce les insuffisances de sa Région et ses petites lâchetés mais sait aussi nous rappeler aux courtoisies de la vie et aux partages des bonnes choses.

Le commissaire est appelé par le Principal du Collège, qui vient de découvrir des inscriptions insultantes très claires sur le mur de sa maison. Franz repère assez vite que le Principal ne lui apparaît nullement sympathique et que cet avis est sévèrement partagé par les élèves et les parents qu’il peut rencontrer en ses sphères amicales.

Le Principal demeure absent et injoignable, pendant quelques jours, et le commissaire se rend chez la sœur du Principal, qui n’a plus de contact avec lui depuis longtemps et qui ne le considère pas comme membre de sa famille, et qui se désintéresse de lui ; quand le Principal refait apparition, le Commissaire est intrigué et quand il se rend chez lui, il ne peut que corroborer son impression de départ sur la suffisance de l’intéressé et son peu d’intérêt en relationnel.

Mais quand son cadavre est retrouvé « façon puzzle », sur une voie ferrée, après le passage d’un train, notre Commissaire penche rapidement pour une exécution et pas pour un suicide.

Ce roman vous apportera successivement ou de manière délicieusement entremêlée :

  • Une mise en bouche totalement formidable avec la confection notamment des petits pains à la vapeur de « la Mémé » et en croisant la charcuterie saisissante et savoureuse de chez Simmerl, que Franz affectionne
  • Une appréciation très drôle des péripéties amoureuses de Franz et de « sa Susi », qui n’arrivent pas à se détacher de leurs ébats ou de leurs tensions et coups de gueule, mais qui ressentent difficilement bilatéralement le possible amour de La Susi vers un bellâtre Italien dont nous attendons avec impatience la résultante pour un prochain opus…
  • Une dynamite en règle des relations familiales avec l’agacement majeur du Léopold, le frère du commissaire, antithèse totale de son caractère, quand Franz réussit seul à endormir sa nièce métissée, qu’il persiste à appeler Sushi, en rajoutant un « s » à son prénom
  • Une enquête méthodique appuyée sur des analyses médico-légales poussées et des expertises mettant en lien tous les réseaux professionnels passés du commissaire, où cohabitent Günter et Rudi, aux réalités totalement déjantées et/mais professionnelles
  • Une drôlerie permanente et une cocasserie– même si le terme est galvaudé –jubilatoire, qui structure une lecture agréable avec une connaissance nécessaire de la vie sociétale en Bavière où les rapports de voisinage sont souvent épiés et où les cachotteries sont légion…

Une auteure formidable que je vous invite à apprécier et conquérir, qui m’a mis l’eau (et la bière…) à la bouche et pour laquelle la nouvelle livraison du prochain opus est attendue, en ma bibliothèque, en priorité.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Bretzel Blues

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux, bravo à elles !

Mirobole Éditions

19.50€

 

Avec mes amitiés vives à Sophie, fervente dénicheuse de romans différents et à qui j’adresse ma gratitude pour son travail d’éditrice ! Salut Sophie !

Et Rita, nous nous sommes rencontrés, l’an passé, après une conférence lors de Quais du Polar à Lyon, et j’avais discuté avec vous, avec mes rudiments de langue de Goethe, et ce fut un vif plaisir de prolonger les saveurs de vos romans en cet instant partagé.

Satanas de Mario Mendoza

 

Roman noir, analyse sociétale approfondie de la Colombie, dénonciation des inconséquences de pratiques violentes tolérées et installées, incommunicabilités familiales, impossibilité d’accepter les différences, tels pourraient être les qualificatifs à affecter à ce livre tonitruant, haletant, pénétrant et surtout sans concession aucune, qui se place à Bogota, dans les années quatre-vingts.

Ernesto est prêtre, mais il y a longtemps qu’il a cerné que la guérison potentielle des âmes passait d’abord par une rencontre permanente avec les humbles, pour cerner leurs peines et leurs vécus et pour leur apporter appui, réconfort, pour non seulement les écouter mais aussi partager avec eux leurs contraintes, pour tenter d’aller avec eux vers un mieux-être…

On le sent sensible aux inspirations de la théologie de la libération qui avait entraîné quelques prêtres à suivre la révolution Sandiniste au Nicaragua, avant que Jean-Paul II ne les sermonne fermement en public, avec un rappel à l’ordre sur la sacralisation de leur mission qui ne saurait suivre une aventure humaine, encore moins marxisante…

Ernesto aime Irene et sent que l’appel à devenir défroqué s’annonce… car les charmes d’Irene et sa chaleur sensuelle développent plus de positivité qu’une relecture intempestive évangélique.

Ernesto prend du temps, en son confessionnal, pour apporter du soutien, de l’empathie, de la compassion, mais quand un pauvre homme qui n’a plus le sou envisage de tuer les membres de sa famille pour ne plus avoir à se reprocher qu’il ne peut plus rien faire pour eux, il alerte avant son passage à l’acte. L’irréparable advint pourtant et le pauvre homme se place comme un meurtrier absous par le prêtre, ce qui déconcerte et révulse Ernesto…

En lisant cette partie-là du livre, crûe et directe, je me remémorais le film de Claude Autant-Lara, passé de la CGT au Front National je le sais, mais je vais différencier le parcours de l’homme de son œuvre, si vous me le permettez, « L’Auberge Rouge », où Fernandel, prêtre, confessait Françoise Rozay, aubergiste, qui lui confiait que tous les passants de nuitée étaient détroussés et assassinés depuis des années en son hôtel… Fernandel était tiraillé entre respect du secret de la confession et nécessité d’alerter les personnes en place dans l’auberge pour la nuit. Ce fut certainement le rôle le plus marquant pour Fernandel et Ernesto lui emboîte le pas, par sa candeur et sa douceur, son affliction et son courage et sa volonté très humaniste.

Andrés vit correctement de ses talents artistiques et notamment de portraitiste, il est reconnu et quasiment installé ; il a vécu une relation torride et passionnelle avec Angélica mais qu’il a contribué à clôturer, rendant la jeune femme au désespoir et l’artiste dans l’absolue pureté de ne se consacrer qu’à son œuvre.

Lorsqu’il repère qu’en peignant un portrait il est attiré par des forces incontrôlables qui l’obligent à traduire ce qui va arriver dans un proche avenir aux personnes qui posent devant lui, il se sent à la fois terrifié et impuissant et le besoin de conseil devient impératif. Angélica veut absolument qu’Andrés lui fasse son portrait et elle considère le refus de l’artiste comme lié à leur rupture et quand Andrés consentira à s’exécuter, et donc ainsi à découvrir le mal qui ronge la jeune femme, il voudra reprendre lien avec elle…

Les pages de tension entre les deux amants écartelés sont totalement magnifiques, déchirantes, et elles subliment la passion qui part de la force des sentiments à la détestation et de la volonté de reconstruire au chapelet d’injures. Il faudra qu’un réalisateur utilise cette force émotionnelle et de tension pour en faire vivre « un vrai beau film », comme on dit au Québec, sans jamais avoir l’apparition du mot « fin ».

Maria vit d’errances, son petit commerce où elle propose quelques boissons au marché et pour lesquels ses clients cumulent des ardoises ne lui rapporte pas beaucoup. Elle est sans arrêt victime de sarcasmes sexistes et d’une propension abusée des hommes à lui indiquer que la voie pour gagner beaucoup d’argent, du fait de son charme indéniable et racé, signifierait qu’elle accepte de s’offrir à eux. Elle ne supporte plus ces œillades et se désespère.

Quand deux jeunes garçons lui proposent de séduire dans un night-club des « richards » de passage, pour leur placer un anesthésiant dans leur verre, permettant ensuite aux garçons de récupérer argent et affaires des infortunés séduits, elle saute le pas… car elle peut connaître une vie enfin aisée avec appartement, fringues et possibilité de penser à elle.

Mais en prenant un taxi, elle rencontrera deux violeurs et elle ne pourra imaginer que la vengeance acérée, pour laquelle elle n’aura jamais aucune honte, considérant que son humiliation ne trouvera réconfort que par l’assistance à une autre humiliation en retour, vécue directement par ses bourreaux.

Maria fut la protégée d’Ernesto, Andrés appartient à la famille d’Ernesto et ils ont tous les trois des tas de choses à se dire, et une invitation dans un restaurant apprécié semble le bon moment pour partager craintes et tensions et considérer l’avenir sous une autre face, peut-être enfin positive et plus alerte…

Campo Elias, ancien vétéran du Vietnam avec les forces américaines, reprend des études et vit de ses cours d’anglais donnés à domicile. Il est détesté de ses voisins car il se place sans chaleur et sans compassion aucune et ne voit que son individualité.

Il analyse de manière récurrente le livre de Stevenson « Docteur Jekyll et Mr Hyde » et l’a tellement interprété et surjoué qu’il a acquis l’intime conviction que chaque individu se place en bipolarité, avec des moments rares d’apaisement et une extase onirique portés par un déferlement de violence, incarnée par Satan et qu’il doit conquérir et structurer.

Et il se prépare pour ce moment important de jouissance par le côté réputé salvateur de purifier son âme en tuant de sang- froid celles et ceux qui pensent œuvrer pour le Bien, alors qu’ils se doivent d’affronter le mal incarné vers lequel ils sont destinés…

L’auteur, en postace, nous précise qu’il a rencontré Campo Elias, en ses études, et qu’il en frémit encore, mais quand on sait la violence qui incarna la Colombie pendant de nombreuses années, on se dit que le règne de Satanas s’est imposé et a produit sa gangrène de manière insidieuse puis impitoyable, devenant même la norme…

J’aime beaucoup les messages de l’auteur, en déférence à Stevenson, cet écrivain dont on ne connaît que le merveilleux « l’île au trésor » et qui a combattu pour le droit des Samoans à disposer d’eux-mêmes, contre l’Empire Britannique, alors qu’il en possédait la nationalité et il est enterré là-bas et j’espère bien, un jour, le saluer sur place… J’ai cet écrivain, en passion. En 2013, en sa bonne ville d’Edimbourg, je suis allé sur ses traces et j’ai rencontré un de ses exégètes et on a parlé longuement de sa vie, de son œuvre et son parcours Francophile avec un âne dans les Cévennes et le rappel du fait qu’il ait utilisé comme prénom Robert-Louis et non Robert-Lewis, en hommage à notre langue.

Je vous invite à lire ce livre, une nouvelle offre de choix publié par Asphalte, et vous ne resterez pas indifférent ni à sa teneur, ni à son style, ni au charisme des personnages ou à leur emboitement enchevêtré pour le meilleur et pour le pire ; une vraie réussite littéraire, vraiment !

 

Éric

Blog Débredinages

 

Satanas

Mario Mendoza

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Cyril Gay

Asphalte Éditions

22€

Jon Ronson : La Honte !

Amie Lectrice et Ami Lecteur, en lisant ce livre important, à considérer comme « une non fiction », comme on dit outre-Atlantique, on s’imagine revivre, avec contrainte lourde, les époques des châtiments publics et corporels, des flagellations en place publique, des mises au pilori et des humiliations directes, au vu et su de tout un chacun. Je sais bien que notre époque contemporaine renferme toujours des régimes et territoires où les spectres de ces vilenies fonctionnent encore et de manière plus qu’aiguisée…, mais il est cependant communément admis en nos sociétés démocratiques et de libre-arbitre que l’infamie ne représente rien d’autre qu’une atteinte à l’intégrité et à la dignité.

Jon Ronson a décidé d’enquêter de manière fouillée et argumentée sur celles et ceux qui ont été les victimes involontaires ou inconséquentes des réseaux sociaux, souvent après une blague qui a mal tourné ou la publication d’un article de second degré mal orienté ou mal cerné… Certaines personnes ont aussi abusé des réseaux sociaux pour dynamiser des plaidoyers professionnels et pour se positionner en reconnaissance d’expertise et ont ensuite fortement souffert de retombées difficiles, quand leurs pensées étaient jugées plus contestables…

L’auteur évoque plusieurs situations vécues.

Celle de Jonah Leher qui se targuait, en abusant de la toile, d’écrire des conférences et des publications de sa seule main, avec des citations empruntées à des personnalités des arts et lettres ; il était très apprécié, reconnu fiable et intéressant, intelligent et cultivé. Lorsqu’un journaliste lui a un jour demandé comment il avait pu citer Bob Dylan sur une orientation de son parcours de vie, sans qu’il ne retrouve nulle part trace de ce qui lui était prétexté, Jonah s’est replié sur lui-même et n’a pu accepter que l’on découvre qu’il inventait des citations ou des emprunts et que même parfois il recyclait des éléments de la toile pour accompagner son travail personnel. Personne ne l’a caractérisé pour un plagiat mais on lui a fortement reproché d’avoir créé un univers imaginaire en faisant croire qu’il s’appuyait sur des analyses d’auteurs crédibles et réelles. Quand le subterfuge a été repéré, les réseaux sociaux l’ont vilipendé comme un menteur invétéré et il devenait l’auteur à la mode qui avait trahi ses fans et qui devait payer…

Justine Sacco s’envolait pour un voyage en Afrique du Sud quand elle a envoyé, avant de s’endormir dans l’avion un « post » de goût d’humour noir, si vous me permettez l’expression, que certaines et certains trouveront douteux en indiquant « qu’elle ne pourrait être victime du Sida sur place, car elle était Blanche… ». Elle pensait que ce message d’humeur moyenne n’allait être lu que par ses « amis » en réseau social et quand elle a débarqué en Afrique du Sud, elle était attendue par une meute enragée, en l’aéroport, qui voulait « casser la raciste » et surtout qui la vilipendait avec une violence et un appel à la haine extrême, on appelait à la violer, à la tuer…

Lindsay Stone avait l’habitude, un brin crétine peut-être, de se faire prendre en photo en décalage avec les interdictions : elle aimait se faire prendre le portrait sur une pelouse où l’on a pas le droit d’aller, se faire identifier en fumant dans un lieu non-fumeur… Et là elle avait décidé de faire un doigt d’honneur en un cimetière militaire. La photo assez grotesque et provocatrice a été publiée sur son réseau social et elle n’a pas cerné que les re-publications lancées allaient déchaîner les passions et que son humour, qui lui appartient et elle en est libre et heureusement, avait été très mal vu et qu’on la considérait comme non patriotique et donc comme une personne « révulsante », à bannir, et tout ce charivaris insupportable lui coûta son emploi, son entreprise ne voulant pas être associée à son image…

L’auteur a rencontré tous les protagonistes de ces lynchages publics et s’il leur donne de l’empathie, il leur rappelle aussi qu’il faut se garder de tout angélisme ou de toute forme de naïveté, car contrairement à ce que les personnes avaient pu penser, la toile est ouverte, non protégée et tout ce que l’on y met se retrouve et s’utilise et la méfiance ou la prudence s’imposent.

Et il nous met face à nos responsabilités. Deviendrions-nous des adeptes du lynchage généralisé, en nos réalités actuelles ?

Pour lui, on aime crier avec la foule pour :

  • Dénoncer des comportements que l’on juge peu pertinents ; et les cas cités plus haut peuvent s’y rapprocher, mais ils ne mettaient pas en cause les institutions et ne portaient à conséquence qu’au détour d’une plaisanterie mal cernée et surtout publiée sans cohérence. Car comme le dit mon vénéré Desproges « on peut rire de tout, on peut réfuter toute sacralisation, mais pas avec n’importe qui ». Or la toile transfère tout et notamment auprès du n’importe qui…
  • Aller dans le sens de la colère incisive fait du bien au plus grand nombre, cela donne la même force que celle affectée par le Prince dans l’arène quand le public présentait le pouce en position basse pour sanctionner la mort de l’infortuné gladiateur ; on se permet, comme pour certains supporters en stade, de tomber dans la vulgarité la plus écœurante, la plus insupportable et on considère l’autre comme une misère qui ne représente rien et l’on se positionne comme si l’autre devait être la référente bête immonde…
  • Se pourvoir et se mouvoir dans ces agitations négatives permet, surtout si l’on veut se « cogner » à celles et ceux qui ont eu du pouvoir ou de la notoriété, de se sentir acteur lanceur d’alerte, acteur « robin des bois » du futur, redresseur de tort, pourfendeur des corruptions et insuffisances de celles et ceux qui en ont trop profité…

Et il nous invite à considérer que si la toile représente un instrument palpitant et moteur, elle reste aussi un lieu maléfique car toutes les personnes dont il a reçu les témoignages ne pourront jamais plus vivre comme avant, car les moteurs de recherche rappelleront pour de longues années ce qui les représente et leur e-notoriété ne sera que crainte, contrainte et porteuse de messages malsains. Et quand on sait que tous les recruteurs regardent toujours les e-réputations en surfant sur le net, on sait que cela placera les personnes, dont le vécu aura été lourd de passé, dans une situation très pesante et rude.

Un livre qui aide à réfléchir et qui doit vous être approprié avant d’écrire un message sur facebook ou twitter, « quand vous voudrez vous payer quelqu’un » ou quand vous voudrez vous lâcher dans une diatribe contre une personne que vous ne pouvez sentir…

On a le droit de critiquer, pas de placer quiconque en atteinte à son intégrité.

Amitiés vives et faisons en sorte ne pas être honteux d’avoir sali et/ou rendu honteux quiconque !

Je deviens moraliste, rassurez-vous, ce sera tempéré et ponctuel.

 

Éric

Blog Débredinages

La Honte !

Jon Ronson

Traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau

Éditions Sonatine

21€

Vasco de Gama – Le premier voyage 1497-1499 – La relation attribuée à Alvaro Velho

Ce livre, au sens précis et intrinsèque du terme, constitue une vraie pépite.

Pépite car il renferme un texte rare et fondateur.

Pépite car il se lit comme un roman d’aventures ou de pionnier.

Pépite car on ressort de sa lecture, bien mobilisé, avide de promenades à venir et reconnaissant des explorations et découvertes passées, pour élargir les champs du possible…

Alvaro Velho, dont l’identification reste incertaine mais vraisemblable, a accompagné Vasco de Gama, pour son voyage aux Indes, par le passage du cap de Bonne-Espérance entre 1497 et 1499 ; il demeure un témoin manifeste du vécu de cette expédition, de ses prises de risque, des rencontres développées et des informations recensées, pour comprendre et cerner les réalités d’un monde qui s’ouvrait et dont le commerce s’étendait.

La fin du XVème siècle inscrit deux évènements majeurs, le débarquement dans les Bahamas, repérées comme les Indes, pour le compte d’Isabel de Castille, par Christophe Colomb, et la liaison entre Europe et Inde, par le circuit maritime du Cap de Bonne-Espérance, par Vasco de Gama, pour le compte du roi Manuel Ier du Portugal.

Espagne et Portugal signèrent un traité dit de Tordesillas, en 1494, qui fixait comme frontière entre eux, le méridien, qui divisant la terre de pôle à pôle, passait à 370 lieues maritimes à l’ouest du Cap Vert. Ce qui serait découvert à l’est du méridien serait Portugais, et ce qui serait découvert à l’ouest du méridien serait Espagnol. Selon les historiens les Portugais connaissaient déjà à cette époque l’existence du Brésil et auraient gardé cette information secrète, sachant que cet immense potentiel territoire leur reviendrait…, ainsi que les éventuelles conquêtes que  l’expédition menée par Vasco de Gama aurait développées.

La flotte de quatre navires quitte Lisbonne, à l’emplacement de l’actuelle et sublime Tour de Belém et fait escale trois semaines après le départ sur l’une des îles du Cap Vert, point de rencontre des bateaux, en cas de perte de vue commune, même si l’organisation Portugaise vise à rester au plus près des côtes.

Un des navires porte à son bord Bartolomeu Dias, le premier à avoir doublé en janvier 1488 le cap de Bonne-Espérance.

Une escale se structure au château de Saint-Georges de la Mine, construit par les Portugais en 1482 sur la côte de l’actuel Ghana, où Dias s’arrêtera.

Puis s’ensuit une longue et palpitante navigation dans l’Atlantique Sud où l’on perd le contact avec les côtes pour éviter écueils et récifs pour atteindre début novembre la baie de Sainte-Hélène, au nord du Cap.

Le 16 novembre les navires double le Cap de Bonne-Espérance et s’identifient, en la lecture, des messages forts de conseil et d’accompagnement des navigateurs, car la rencontre des courants de deux océans entraîne une pénétration difficile et des précautions assouvies.

Puis s’organise une escale plus longue dans la baie dite de Sao Bras au cours duquel un navire de ravitaillement est détruit, car devenu inutile pour la poursuite de la navigation, et le 16 décembre les équipages atteignent le point extrême joint par Dias en 1488.

Puis les navires décident de remonter la côte nord de l’Afrique Orientale, où il est repéré une présence musulmane de plus en plus importante, analysée comme dominatrice par notre chroniqueur qui n’oublie pas qu’il navigue pour le compte d’un roi du Portugal pétri de chrétienté…

Les escales dans les îles du Moçambique se déroulent difficilement avec des heurts directs signifiant une nécessité de prendre le large, mais à Malindi, au large de Zanzibar, le roi local propose aux navigateurs un pilote éclairé chargé de les aider pour la poursuite du voyage et donc potentiel partenaire commercial.

Vasco de Gama traverse ensuite l’Océan Indien et la terre est joignable le 18 mai 1498.

Les Portugais ont atteint le but ultime de leur voyage, Calicut, et effective terre du sud de l’Inde, la vraie, elle…

Vasco de Gama remet des lettres de doléance de Manuel Ier au Raja local mais les relations directes ne se placent pas en aisance et se structurent souvent avec des hostilités développées.

Les navires rentrent sur leurs bases de navigation arrière, sans points de relais commerciaux établis, notamment pour les épices ; une halte est effectuée pour nettoyer les navires et se ravitailler, et, une personne embarquée, qui parle le Vénitien, semble plutôt se positionner comme un espion potentiel…

La traversée de l’Océan Indien s’affiche en péril absolu, avec une épidémie lourde de scorbut qui fait des ravages et qui décime les équipages, qui arrivent exsangues sur les côtes de Somalie début 1499.

L’escale à Malindi se déroule posément et un navire est détruit par obligation, car les membres d’équipage se trouvent trop réduits pour poursuivre le voyage.

Le texte s’arrête au large de la Guinée Bissau en avril 1499, sachant que le frère de Vasco de Gama ne pourra arriver à Lisbonne, épuisé et malade.

Notre chroniqueur a pu être lui-même atteint du même mal ?

Les rescapés organiseront une procession en témoignage du péril vécu et de la recommandation à Dieu des âmes de leurs camarades.

Et les deux lettres de marchands Florentins, incluses dans le recueil, montrent que le commerce passera désormais, sous les auspices du Portugal, par la voie de navigation qui contourne l’Afrique et qu’elle commencera à concurrencer, de manière redoutable, la route des épices passant par l’Egypte et la Méditerranée, monopole des Vénitiens, et cette potentialité de concurrence semble ravir nos Florentins, pour damner le pion à Venise

Le livre se parcourt comme une ode au voyage, à l’invitation et à la découverte sensible ; certes il magnifie le Blanc et l’Européen et il ressort des rêves de conquête et de colonies possibles, mais il est aussi respectueux des différences et de la volonté de se comprendre par les échanges et le commerce.

Et les malheurs des navigateurs, dont peu ont pu arriver à bon port, au sens strict, doivent aussi nous inspirer car sans leurs combativités et leurs élans, notre monde aurait été moins bien cerné, connu et identifié.

Un livre très agréable à lire et passionnant et de bout en bout, cadeau de mon fils Arthur, à Noël, à qui je dédie cette humble chronique.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Vasco de Gama

Le premier voyage

1497/1499

La relation attribuée à Alvaro Velho

Éditions Chandeigne

Magellane Poche, la bien nommée collection !

 

D’exil et de chair d’Anne-Catherine Blanc

Parler et écrire sur l’indicible ou sur l’enfoui ne représente jamais une chose aisée. On peut facilement tomber dans la mièvrerie ou dans la litanie des bons sentiments de celles et ceux qui se morfondent en se désolant des réalités ambiantes… mais qui n’agiront jamais pour que les choses puissent changer en mieux…

Pour Anne-Catherine Blanc cette gageure se repère plus qu’atteinte puisqu’elle réussit à exprimer le réel le plus rude en témoignant une empathie permanente pour ses personnages tout en clamant la volonté d’un regard positif, précis, qui se transformerait si ce n’est en compassion, tout du moins en accompagnement solidaire.

Elle ouvre ce regard nécessaire vers celles et ceux qui ont quitté leurs terres du fait de la guerre, des souffrances, des manques de reconnaissance, des réalités économiques insupportables et qui ne peuvent jamais être perçus comme des citoyens du Monde, mais simplement comme des gens d’ailleurs, que l’on croise ou que l’on dénigre, mais que l’on ne rencontre pas vraiment pour les découvrir…

Brassens chantait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » avec raison puisque comme le dit son disciple Maxime Le Forestier « on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher… »…

Il reste que l’appartenance à un territoire fermé se place comme une réalité assez ancrée et si personne ne considèrera que l’on ne puisse pas s’attacher à des ou ses racines, l’enrichissement par la différence doit toujours prendre le pas sur le repli primaire sur soi et sur l’absence de geste fraternel envers celle ou celui qui vient d’ailleurs parce qu’il n’a pu faire autrement…

Anne-Catherine cherche en ce livre à tenter de sauver les migrants « du deuxième exil, le plus terrible, celui de l’oubli » et d’ailleurs le terme d’exilés s’analyse comme beaucoup plus juste que celui de migrants, puisque l’on s’exile par obligation alors que l’on peut parfois migrer par choix, mais l’on sait que les mots employés se veulent apaisants et politiquement corrects et qu’il est plus simple de se positionner en appui pour « des camps de migrants » forcément temporaires… que de se dire que les exilés doivent prendre place en nos réalités et qu’ils y apporteront leurs concours pour le grand bénéfice « de l’entraide et des croisements » comme le disait le regretté Prix Nobel Georges Charpak, Prix Nobel pour la France, alors qu’il venait d’une famille d’exil…

Comme un opus à tiroirs où s’enchevêtrent les réalités et destins de personnages qui s’entremêlent, Anne-Catherine nous conte les vécus de Mamadou Diamé, obligé de s’engager dans l’armée Française, en tant que tirailleur Sénégalais, puisque s’il n’avait pas fait ce pas là, il aurait été mis face à ses responsabilités pour son village ou sa famille, car les recruteurs coloniaux recherchaient des valides costauds et qu’il en faisait partie et qu’il convenait que chaque localité apporte son tribu à ce qui se préparait en métropole… de Soledad Juarez, dont le mari vient d’être assassiné sauvagement devant les yeux de son fils en pleine Catalogne Républicaine et qui quitte son pays de peur que celui, riche et bien-pensant, propriétaire et fier de lui, commanditaire au moins par collatéralité du meurtre de son mari ne cherche à lui imposer de devenir sa femme et ainsi de trahir les idéaux de son aimé… et d’ Issa Diamé, qui cherche à fuir son Sénégal sans repères suffisants et qui rêve de découvrir et pourquoi pas de conquérir « Londres », dont il a détaché quelques pages de magazine et dont il se repaît souvent pour y puiser la force de partir et l’espoir aussi plus ou moins conscient d’un monde plus porteur…

Ce livre écrit avec tact, avec un style incisif choisi et pénétrant, nous conduit, au fil des différents chapitres, qui parfois et souvent se croisent et s’influencent, à suivre le parcours de trois personnages, dans leurs quêtes désespérées d’un meilleur à venir et dans leurs tensions, contraintes et périodes rudes et insupportées :

  • Mamadou se retrouvera dans un camp à Rivesaltes, en 1938, destiné à parquer les réfugiés du Franquisme et que le Front Populaire devait accueillir en « frères républicains » mais qu’il encerclera, en attendant de voir comment l’Europe évoluera…, alors que l’on savait déjà que la légion Condor testait les armes Nazies et que les impitoyables réalités à venir prenaient déjà corps et cœur, dans le sang, et que Picasso pour l’exposition internationale de 37 avait déjà tout dit avec Guernica… Blum regrettera « ce pacifisme de la lâcheté » et la non intervention solidaire en Espagne, mais comme il l’a dit dans ses mémoires « déjà que l’on me reprochait d’être juif… »…
  • Mamadou se demande ce qu’il fait vraiment sur ce site et s’il accomplit sa besogne de rappel à l’ordre par la force si cela est nécessaire, il ne cerne pas ce que signifie sa mission, si ce n’est qu’il croise un homme de cuisine apaisant et ouvert et un responsable militaire inconséquent et toujours heureux de son piètre pouvoir…
  • Quand il rencontre Soledad, transie de froid en ce camp ouvert aux quatre vents, dont on ne peut se dépêtrer, il lui donne un café qui réchauffera temporairement son cœur et il lui apportera petits sucres et lait pour accompagner le quotidien sinistre qu’elle essaie de rendre acceptable pour son fils Jacinto…
  • Et Issa traversera toutes les péripéties les plus effroyables, entre chavirage de pirogue au large de la Mauritanie et esclavage dit moderne dans une compagnie pétrolière en Libye, pour tenter de joindre sa quête d’Europe et pouvoir ainsi structurer sa vie pour laquelle il ne repère aucun salut et aucun espoir…

Comme dans la vraie vie, on rencontre dans ce livre, prenant et maîtrisé, des personnages sans vergogne comme ce militaire nazi qui voudrait qu’on lui « cède » les Tirailleurs Sénégalais après l’armistice de 1940, comme ce sbire du propriétaire terrien de Catalogne prêt à toutes les lâchetés pour servir en se disant que cela lui procurera une reconnaissance milicienne…, comme ces hommes de l’ordre au Maroc qui effraient les candidats à l’exil pour les ramener sur les eaux territoriales de Mauritanie, car s’ils tombent dans ces eaux-là, ce ne serait plus de leur ressort d’avoir la bonté de les « récupérer »…

Mais on rencontre aussi des hommes et femmes de courage et de dignité comme ce militaire qui ne trahira pas ses hommes tirailleurs et qui se dévoue avec conviction, comme ce vieillard en Mauritanie qui recueille Issa éploré et blessé et lui assure la survie minimale, comme cet ami d’Issa qui lui fera découvrir le camp de Rivesaltes sur les traces du passé, peut-être même familial qui sait… et comme ce dessinateur Catalan qui fait le portrait de ses compagnons d’infortune dans le camps de Rivesaltes et qui remettra à Mamadou son effigie, qu’il conservera précieusement toute sa vie durant…

Il vous faut lire ce livre admirable dans sa sonorité car il clame et décrit le réel pour mieux accompagner et célébrer le geste solidaire salvateur, car il évoque des personnages entiers qui ne se morfondent jamais et qui essaient simplement de se tenir dignes et d’avancer et il place surtout un lien indéfectible, sous forme de passerelles récurrentes, entre exilés, car Mamadou, Soledad et Issa, dans leurs destins croisés et différenciés, donnent aussi naissance à d’autres fougues, fugues et envies comme à d’autres destins, qui seuls permettent au monde de s’ouvrir, de s’émanciper et donc de s’enrichir…

Et comme le disait le Père Delorme au moment de la marche des Minguettes en 1983, « le monde c’est comme une mobylette, il n’avance bien qu’avec du vrai mélange » !

Merci à Anne-Catherine pour cette ode solidaire en ce début d’année où mon vœu se placera, en ses traces, pour que l’on puisse découvrir l’autre, apprendre de lui et construire ensemble avec l’assurance de vivre une expérience porteuse et mobilisatrice.

Un vrai beau livre et un espoir de ne pas oublier les exilés !

 

Éric

Blog Débredinages

 

D’exil et de chair

Anne-Catherine Blanc

Les Éditions Mutine

18€

Pour aller plus loin, allez faire un tour, ou plus, sur le blog inspirant et toujours « recenseur de pépites » de mon ami Yves, appelé Lyvres, et lisez sa chronique sur le même livre d’Anne-Catherine Blanc, notamment, dont voici le lien : http://www.lyvres.fr/2017/12/d-exil-et-de-chair.html

Et j’irai apporter quelques fleurs au mémorial de Chasselay, prochainement, proche de chez moi et en pensant fort à Anne-Catherine et notamment au personnage de Mamadou !

La Miraculée par Annette Lellouche

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous souhaite une belle année 2018, apaisante pour vous et les vôtres et pour ainsi penser aux essentiels, dynamisante pour éclore vos projets et envies et gratifiante pour que l’on reconnaisse vos engagements et talents inspirants.

J’adresse tous mes vœux fraternels et affectifs à Ma Très Chère Amie, Annette Lellouche, auteure toujours volontariste et réflexive, qui associe, en ses livres, la précision narrative avec une tonalité empathique et bienveillante qui n’exclura jamais sa capacité à dire ce qu’elle ressent et pense, quelles qu’en soient les conséquences, car la vie est aussi faite de choix, de décisions, qui façonnent notre force à surnager en nos troubles vécus et à marquer nos différences !

Je viens de lire et de relire son dernier opus, qui s’affiche comme un vrai roman naturaliste ou comme un récit de vie, mais qui se place surtout comme une ode à la résilience, à la volonté indéfectible et permanente de combativité et de courage face aux éléments de noirceur ou aux difficultés qui s’amoncellent… et comme un hommage à la vraie amitié, celle qui partage les liens et ouvre les communications, qui jamais ne juge et toujours appuie ou renforce les fidélités.

Je savais qu’Annette avait vécu de longs moments d’immobilisation et de tension les mois passés, mais je n’avais pas pris le soin d’aller plus loin ou en profondeur… pour connaître le sens de son vécu rude et de lui témoigner ainsi une affection continuelle et directe ; je ne vais pas, car ce serait contraire à nos forces amicales, solliciter une sorte de pseudo-pardon pour mon relatif éloignement, par cette chronique, car je veux parler de son livre percutant, écrit avec une plume acérée et précise, mais je me permets tout de même de dire à Annette que même si j’ai pas assez cerné ce qu’elle vivait en douleurs, j’étais présent, avec elle, par la force des esprits d’amitié qui nous anime.

Cette amitié s’étire depuis plus de 5 ans, lorsque nous nous sommes rencontrés et plus qu’appréciés au détour d’une chronique dans un blog collectif d’une belle aventure appelée « Les 8 plumes » où je commentais le récit de Marguerite Duras sur ses entretiens avec François Mitterrand, et où Annette plaça un commentaire, en lien avec un livre puissant qu’elle venait d’écrire « retourne de là où tu viens » et qui marquait un sens aigu à ne jamais accepter les enfermements et les replis et ainsi affirmer nos authenticités avec la seule réalité qui nécessite une inflexibilité totale : le refus de se laisser abaisser et de perdre sa dignité !

Je retrouve dans La Miraculée la percussion du livre qui fut le prélude à nos débats et rencontres.

Annette décrit ce qui lui survint la nuit du 4 octobre 2016. Oiseau nocturne et noctambule qui se déplace sans heurs et sans bruit, Annette a l’habitude d’aimer contempler les lumières et les senteurs, quand nos réalités puisent un sommeil profond, et elle ne se lève pas par contrainte, mais par élan, par goût et pour profiter de moments qui lui appartiennent et qui la retiennent.

Je connais sa délicieuse maison et ses jardins envoûtants et elle et son mari, Paul, que je salue, constituent des ferments de gentillesse et de délicatesse ; les invitations partagées renferment une ouverture aux débats et un plaisir de retrouvailles.

L’on ne pouvait éviter son escalier stylisé et monumental, tout en arpentage italianisant, mais sans rampe, car elle défigurerait son intégration spatiale et son élancement propice à toutes les légèretés, aux envols et aux rêveries, rassemblant ainsi toutes les captations des imaginaires d’Annette.

En cette nuit où les habitudes qu’Annette prenait pour déambuler silencieusement et sans lumière, pour ne créer aucune perturbation, auront peut-être pu fugacement s’oublier, elle fit une chute très lourde qui lui fit perdre connaissance et la fracassa. Elle remercie simplement, toujours avec sa douceur habituelle, une sculpture, qui chavira sous l’onde de choc de la chute effrénée et qui ainsi réveilla son mari qui put donner l’alerte… Car Annette avait perdu connaissance et perdait son sang…

Le livre d’Annette évoque ses combats, ses douleurs, ses détestations, mais aussi ses reconnaissances comme ses volontés de reconstruction ; elle décrit toutes ses réalités, non comme un témoignage exutoire, mais comme le récit d’une force fière qui se sent responsable de ce qui est arrivé mais se refuse explicitement de s’abandonner au désespoir ou à l’inéluctable, pour donner corps et cœur à la nécessité d’engager un combat pour se reconstituer et montrer que la vie peut repartir par-delà toutes les obscurités.

Elle crie l’absolue promiscuité des services d’urgence où les patients attendent, sur leurs brancards mièvres, de connaître quand aurait lieu leur prise en charge, même si elle est consciente de la volonté des personnels de gérer au mieux toutes les réalités auxquelles ils doivent faire face.

Elle crie, avec la détresse de l’infortunée qui attend d’être écoutée, qu’elle ne veut pas être placée avec un numéro d’ordre, alors que la douleur s’affiche au milieu de pertes de connaissance et d’une fatigue installée consécutive à la chute qui la laisse avec un bras en miettes, des côtes touchées et des hémorragies pénalisantes et que son cas nécessite un traitement rapide, sans se considérer comme le centre du monde…

Elle crie son absence de compréhension qui la fait partager une chambre avec une personne troublée psychologiquement et violente, et elle craint autant pour sa sécurité que pour celle de sa comparse dont elle ne peut que cerner les perturbations qui nécessitent des soins adaptés.

Elle crie surtout sa révolte face à l’absence de compassion quand un personnel quitte son travail et qu’il la laisse, sans aide ou relais, ni regard, seule face à l’expression de ses besoins élémentaires, alors qu’elle doit se soulager… et qu’elle ne peut l’exécuter efficacement seule, sauf à perdre toute forme de dignité… Et l’on sait depuis Michel Foucault que « qui détruit un homme (ou une femme), sciemment les détruit tous (ou toutes) ».

Elle rend hommage à un chirurgien, auquel le livre est dédié, qui réalise un travail d’orfèvre et reconstitue le coude d’Annette et lui évite une possible amputation qui n’était pas à exclure et qui l’appuiera dans tous les efforts qu’elle va entreprendre, pour recouvrer sa mobilité et pouvoir compter sur ce bras meurtri, qui la fait tant souffrir et qui se repose comme un fardeau inutile…

Elle rend hommage à ses condisciples des temps de rééducation où entre soins, exercices et nécessités de s’étirer toujours à la limite du douloureux indicible, on peut se retrouver, partager, et se livrer à des moments de fête ou de saine camaraderie.

Elle rend hommage à ses amies et amis, les vraies et les vrais, qui lui ont témoigné l’accompagnement et le soutien et l’ont guidée pour garder le cap de sa reconstitution ; elle crie sa hargne face à celles et ceux qui se livraient plus à de la moralisation et qui répétaient de manière insatiable que cet escalier sans rampe représentait une fatale incohérence…

Or cet escalier, photo de couverture du livre, représente effectivement Annette, je le répète, dans sa ligne de fragilité de construction et dans sa force de démonstration où l’on s’élance à l’escalader, car Annette représente la gracilité et l’élan dans l’effort, la délicatesse incarnée et la capacité à dire « non ».

Annette va avoir du mal à trouver le kiné qui saura la comprendre, la cerner et l’encadrer et elle crie les insuffisances de cabinets oublieux des règles d’hygiène et peu scrupuleux sur les demandes de versements de la sécurité sociale, qui exigent pourtant un temps minimum de « manipulation » pas toujours respecté, mais elle finira par avoir le repérage d’une confiance qui l’entourera et la fera progresser, jusqu’à non pas la rédemption mais l’assurance d’avoir accompli le chemin pour recouvrer indépendance et fierté corporelle, pour toujours exister et ainsi ne jamais s’assister…

Lisez ce livre formidable, tranche de vécu, direct, incisif, plein, entier et toute à la volonté de donner élan et inspiration pour avancer, progresser et comme disent les sportifs, « ne jamais rien lâcher ! ».

Chère Annette, je t’embrasse très affectueusement et que 2018 apporte de nouvelles réalités à tes talents de conteuse ; mais je sais que ce n’est pas un vœu que je formule, juste une humble exigence pour avoir le plaisir inassouvi de te lire.

Et repère toi en tranquillité, si je peux être un appui, je ne te donnerai pas mon bras pour une escalade, tu es trop indépendante et impétueuse, pour n’avoir que l’envie de t’y livrer, seule !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Miraculée

Annette Lellouche

A5 Editions

15€

 

Allongé sur le divin de François Rossé et Carmela Garipoli

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vous emmène et vous transporte en des sphères différentes, voisinant avec celles si chères à Saint-Exupéry, oniriques, méditatives et réflexives.

J’ai découvert, lors d’une conversation inspirante, en un dîner récent amical en un restaurant Libanais Parisien, que des chanteurs populaires appelés « llaneros », au Venezuela, se livraient de véritables joutes oratoires avec comme seule force vive le maniement de l’improvisation de vers, associée au rythme musical de la harpe, notamment.

Ces joutes poétiques et musicales se nomment « contrapunteos » et elles se déroulent sans limite horaire, avec la volonté effrénée de vaincre l’adversaire, pour la seule glorification de la richesse musicale ou de la narration, et pas pour placer l’interlocuteur en retrait ou pour le vilipender.

Lors de ce dîner amical, nous voulions aussi témoigner de la situation insupportable vécue par le peuple Vénézuélien, privé de tout sur le plan économique, avec une inflation endémique, une variation des prix qui évolue chaque quart d’heure, avec une restriction permanente des besoins alimentaires de première nécessité, avec une famine qui guette et un pouvoir seulement absorbé par sa volonté de s’auto-conserver, en écrasant toute contestation et empêchant tout débat ou réfutant toute critique.

Notre amie au dîner déclamait sobrement que « le pire pour le Venezuela, c’était l’abandon du musical, car le pays ne vivait, en ses pores, que pour la musique » ; mais un pays exsangue qui refuse le débat et se pare de détenir une vérité unique d’officialité ne s’incline pas dans la vivacité musicale.

L’album avec le récit de François Rossé et les illustrations de Carmela Garipoli investit ce sens du poétique, de l’artistique ciselé et du musical et constitue le synopsis, le prélude à une future improvisation et au croisement de regards entre France et Venezuela, en la volonté affirmée de tisser des liens solidaires culturels.

François déclame et Carmela retisse en calligraphie, en un art conjoint consommé du dialogue et du répondant, avec la volonté que la lecture se prolonge par le dessin ou bien que le dessin s’affirme en invitation de la découverte ou de la relecture du texte.

En différence de la plupart de mes humbles chroniques, en ce modeste blog, je ne vais pas déflorer le sens intégral de l’histoire ou son canevas, mais à touches impressionnistes, je vais me permettre de conter les univers, de vous dévoiler mes ressentis et surtout vous exprimer le plaisir passionnel que je vis à reprendre en main chaque jour, en ce livre, en instantané émotif, la force contenue dans les phrases et dans les traits ajustés.

Je vais vous parler d’un périscope qui se reproduit plusieurs fois dans les dessins de Carmela. J’y vois du parabolique. Un périscope vise à cerner ce qui nous entoure, là d’où nous sommes, et que nous ne voyons pas. Il peut donner une envie d’aller ou au contraire une volonté de repli, en fonction de la perception visuelle. Il est une invitation au voyage, une ode à l’ouverture, mais aussi une possibilité de conservatisme, de retrait sur les habitudes à ne pas avancer. Il peut aussi être la boussole de nos sensations pour explorer et analyser.

Le texte part des profondeurs, des enfouissements marins, à une période non identifiée et sans repère sacralisé, mais où « s’enlaçaient les algues vives des utopies », non pas un monde considéré comme un paradis existant ou perdu, mais une réalité du fond des eaux qui donne de la fougue, de la dynamique et où l’on peut imaginer que le meilleur et le juste coexistent et donnent un relief solidaire.

La place du mot « utopies » répétée à foison dans les entrelacements dessinés marque la force de ce mot propice à toutes les improvisations, chant et champ de débats créateurs, où se faufilent poissons, crustacés et mammifères marins en état joyeux, positif et apaisant.

Les instruments de musique, très stylisés en dessin, se glissent dans un essor décoré et leur représentation n’a rien de fortuit en ce milieu marin car l’on sait que les océans délivrent toujours une sonorité captée, propice à tous les imaginaires.

Puis Dieu émerge dans le texte et il s’adonne à fabriquer le monde, il sort des profondeurs par un « bathyscaphe » et repère « le jour céleste » et apprécie son premier jour. Il démarre bien, ce Dieu, il a de l’avenir pour sa semaine de construction. Le dessin le représente androgyne ou féminisé et tant mieux, cela décale des insupportables misogynies du représentatif religieux sacralisé.

La volonté de Dieu de savourer des consistances à sa disposition sur terre et mer ou d’atteindre des montagnes de sable rose, que mon imaginaire personnel m’affecterait dans le Wadi Rum Jordanien en pleine civilisation Nabatéenne, lui assure deux autres jours assouvis ;  et, là, Dieu prend l’image d’un joueur de guitare de référence picturale cubiste avec la belle chair d’un visage de Fernand Léger…

Dieu poursuit ses explorations et intègre les végétations luxuriantes, rencontre des tas d’animaux, se penche vers une certaine féerie l’amenant vers une sorte d’ivresse qui lui fait du bien et il rajoute de l’extase à sa semaine.

Les illustrations de Carmela m’enchantent car, à la manière foisonnante du Douanier Rousseau, elle intègre et malaxe les instruments de musique et les animaux et je repère à chaque regard des réalités que je n’avais pas savourées la première fois, à la manière d’un tableau à thème, qui jamais ne se déplie…

Mais la réalité infernale de l’instantané, de l’immédiateté ou du réseau social, quand il est utilisé de manière incandescente, prend le dessus et Dieu considère que sa création humaine donne dans la force volontariste, mais il ne sait pas ce que sa conception réserve…

Le dessin de Carmela mêle représentation iconique et perte de repères où la création humaine tente de se structurer mais vite se déshumanise.

« Les temps étaient sinistres » et de la verve positive et enlaçante, surgissent « spéculations… bazookas… millions de morts » et l’ultime espoir réside en la plantation d’une vigne par l’humain, dont la récolte pourra peut-être, si elle est partagée solidairement, redonner naissance à une communauté meilleure.

Et le dessin se focalise sur la notion d’estaminet, toute Provençale, régurgite aussi le fameux périscope, car il n’est pas simple de deviner si cet avenir sera plus radieux…

Ce livre se contemple, se lit, se relit, se savoure, se déguste ; il enrichit, il donne du sens, il percute l’imaginaire et il associe une qualité d’écriture magnifiée, des illustrations qui invitent à la contemplation, à la recherche, au croisement des influences et des entrelacements et il fait tout simplement du bien !

Et comme le fruit de sa vente apportera des appuis pour la concrétisation d’une joute à venir en terre Vénézuélienne, pour apporter de la musique à un peuple qui crie sa détresse de se la voir enlever ou confisquer, l’acheter sera votre geste solidaire.

Chronique dédiée à Carmela et Gilles, avec toutes mes affections.

Merci pour ce moment partagé ensemble, avec Janette, en cette soirée de décembre.

 

Éric

Blog Débredinages

 

Allongé sur le divin

Texte remarquable de François Rossé

Illustrations très « invitantes » de Carmela Garipoli

Traduction en espagnol de Dalia Leal

Association Sinayu, collection Contrapuento

 

20à commander à l’association Sinayu, en vous rendant sur le site sinayu.fr

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