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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

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debredinages

Blogueur pendant cinq années sur le blog "8 plumes" hébergé par L'Express, ce blog indépendant s'inspire du célèbre débredinoir de Saint-Menoux, près de Moulins dans l'Allier, où l'on plaçait sa tête en s'exclamant : "Saint-Menoux, débredinez moi !" pour devenir apaisé et enrichi. Le Bourbonnais-Occitan, que je suis, vous propose de vous promener avec moi pour vous enivrer de lectures et de découvertes culturelles en suivant les pas de celles et ceux qui prônent l'ouverture, la connaissance et la différence ! Éric

Berezina de Sylvain Tesson

 

Quand je lis Sylvain Tesson, admirable conteur et écrivain voyageur insatiable, je suis certain de recouvrer deux de mes humbles fragilités : le plaisir de savourer la dive bouteille, en discutant sans délai et carcan avec des amis comme la volonté de tenter de puiser dans la grande histoire pour essayer de mieux apprivoiser ou de mieux s’approprier nos réalités ambiantes du moment.

Deux cents ans pile après, Sylvain Tesson, avec quatre acolytes, amis Russes et Français, décide de refaire, en side-car, le trajet de la campagne de Russie ; entre le 3 et le 15 décembre 2012, sur les traces posthumes de la Grande Armée, sans vénération, mais avec respect, sans grandiloquence, mais avec inclinaison, notre auteur tente de percevoir des signes, des indices, permettant de cerner ce que fut le vécu violent et déchirant des grognards, prêts à tout pour suivre leur Empereur mais qui savaient qu’en plein hiver et sans repaires, ils allaient affronter une mort certaine, pour une gloire à la fois porteuse, mais aussi si funeste…

« Pourquoi ne pas faire offrande de quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon, à leurs fantômes et à leurs sacrifices ? » déclame Sylvain Tesson, qui, toujours affecté par une humeur mordante, considère que des hommes ont péri ou traversé une « effroyable boucherie », pour tenter de « voir scintiller les bulbes de Moscou »…

Le premier jour de trajet devait relier Moscou à Borodino, lieu intense de tensions entre Napoléon et Koutouzov, le maréchal du tsar, plutôt inspiré, car il considéra que la géographie ferait le travail et que la Grande Armée se perdrait dans « l’immensité des territoires »…

Et c’est en ce sens qu’il choisit de préférer la « dérobade » à l’ « affrontement » ; mais comme le tsar voulait un vrai combat, les charges ont fini par sonner la terreur, et Borodino conserva longtemps le record crétin de « la bataille la plus meurtrière depuis l’invention de la poudre »…, avant que la Grande Guerre ne remette un chapitre encore plus insupportable sous l’angle du nombre de morts et disparus, en ces successions d’assauts inconséquents…

Plus surprenant apparaît sur le site de Borodino un monument avec comme inscription « ici nous avons combattu l’Europe », ce qui n’est pas exact puisque l’Angleterre soutenait le tsar mais qui permettait hier, comme aujourd’hui, avec Poutine, de considérer que l’isolement Russe s’assortit d’une forme de vraie et forte grandeur.

Les équipages de side-car de marque Oural, à la fois robustes et imprévisibles, roulant sur la neige, et croisant des camions incessants, arrivent à Smolensk où une halte est faite en un ancien hôtel d’apparatchik, proche des fortifications et remparts de la cité ; Sylvain Tesson se remémore les récits du sergent Bourgogne qui écrivit, ici, des témoignages confirmés  de cannibalisme aux babines pleines de sang, alors que six mois auparavant « les grognards faisaient trembler l’Europe »…

Et toute proche de Smolensk, l’on traverse une rivière, nommée Berezina, au nom si direct, si prophétique de douleurs, tensions et de détresses…

En direction de Vilnius, l’Empereur avait décidé, précisément, à Smorgoni de rentrer directement aux Tuileries, pour « en imposer plus en Europe » ; cette réalité confiée à Caulaincourt pourrait apparaître comme une situation assez lâche en laissant ses hommes à la vindicte, au froid et à l’épuisement, mais l’on se remémore la phrase célèbre et misogyne de l’Empereur pour qui « les Français sont comme les femmes, car il ne faut jamais les laisser en de trop longues absences… » et, on le sait, un militaire consacré aux destinées du pays a mieux à faire que de périr avec les siens…

Vilnius vit encore sur le souvenir de la débâcle des pauvres hères, en haillons, de l’armée de zombies et comme ils étaient parfois couverts de peaux de bête, les bourgeois de la cité décidèrent de fermer les portes de la ville, sachant que les grognards qui avaient survécu aux massacres des combats, au froid et à la faim se voyaient maintenant attaquer par la vermine ; la mort n’oublie personne décidément…

Le plus surprenant, en cette tragédie humaine, fut de savoir que les hommes avaient tous pas mal d’argent sur eux, récupéré lors des conquêtes et pillages de l’aller, mais que plus un seul ne possédait de fusil…

En passant par la Pologne, on perçoit aujourd’hui un buste de Napoléon qui y avait créé un duché indépendant de la Russie et qui avait aussi apporté le code civil aux Varsoviens.

La grande armée avait à développer un bref passage en Prusse pour tenter de rallier Paris pour ceux qui restaient…, que Napoléon, en éclaireur, redoutait, même s’il ne percevait pas de rupture à son idéal, et qu’il a toujours mésestimé la campagne de Russie, persuadé que sa grandeur de vue ne pouvait souffrir d’une défaite.

Le périple de Sylvain Tesson prend fin, aux travers des Ardennes, pour rejoindre les Invalides et le tombeau de l’Empereur.

Sylvain Tesson a toujours été rebelle en tout et s’est toujours lancé des défis, en suivant Jules Verne autour de la mer Noire, en s’exilant au bord du Lac Baïkal, et ici en suivant les traces tragiques de l’épopée de la grande armée ; il sait conter, il sait dompter le flot de la grande histoire pour y puiser les affluents de la plus petite, mais qui donne son sens à l’épique, et il n’oubliera jamais de prendre le temps nécessaire d’apprécier une ou plusieurs bières et de poursuivre par une vodka d’herbe de bison…

Un récit tonique et érudit sur un pan d’histoire, où se mêle aussi une belle aventure amicale et enivrée, comme il s’entend…

Éric

Blog Débredinages

Sylvain Tesson

Berezina

Collection Folio

7.5€

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Maiba de Russell Soaba

 

Lors d’une rencontre qui me fut très précieuse, au salon du livre de Paris, ce samedi 25 mars dernier, en déambulant dans le secteur dédié aux auteurs du Pacifique, j’ai eu le plaisir de discuter avec Lucile Bambridge (cf photo , en haut, à droite), une des responsables des éditions « au vent des îles », éditeur de Tahiti.

Je lui avais fait part de ma découverte, il y a quelques années, d’un auteur des îles Tonga, avec son opus au nom prédestiné « poutous sur le popotin – cf la référence de ma modeste chronique de l’époque  http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2013/04/19/poutous-sur-le-popotin-depeli-hauofa/», que j’avais trouvé corrosif, inventif, drôle et émettant un message précis et sans concession ou sans illusion sur les réalités économiques complexes de ces îles, qui placées en notre regard trop fugace, paraissent souvent paradisiaques…

Lucile me proposa de la rejoindre en l’après-midi de ce samedi de salon, pour me présenter un auteur de Papouasie Nouvelle Guinée, Russell Soaba (cf photos en haut à gauche et à droite), à la fois conteur et sage, poète et déclencheur d’histoires ; j’acceptais avec joie et mon quart d’heure de débat, en anglais, avec Russell, fut un magnifique moment qui a été amplifié par la lecture intense de son livre.

Nous sommes en Papouasie Nouvelle Guinée et Maiba est élevée par son oncle et la femme de celui-ci, plutôt positionnée comme marâtre ; le père de Maiba, dernier chef de tribu, porté par ses fonctions d’intermédiation est décédé, et Maiba doit faire face à son destin, assez seule.

Ses cousins et cousines l’acceptent, plus qu’ils ne la reconnaissent comme partie prenante de leur vie, mais elle se met en quatre pour apporter en permanence ses appuis à la cuisine, à la concoction des repas, à la préparation du coucher.

Elle n’aime rien tant que de faire de longues promenades, au retour de l’école, en bord de lagune et de mangrove, pour se laisser aspirer par le vent et les embruns, comme pour se livrer aux éléments.

Elle est jugée repoussante, peu hygiénique, quasiment de petite vertu, car sa nudité fréquente peut choquer, et on ne lui connaît pas vraiment d’amitié.

Mais le livre ne se contente pas de parler des réalités complexes d’une jeune fille orpheline qui s’attache à un village et à celles et ceux qui l’ont recueillie avec plus ou moins d’avidité , il parle, en offrandes, de plusieurs rites et condamne des traditions de souffrance ou des vécus insupportables qu’il convient de dénoncer pour déployer un futur plus porteur, intégrant tolérances, ouverture et reconnaissance des bienveillances et résiliences nécessaires, pour affronter un passé souvent douloureux que la modernité a assommé sans l’avoir analysé, appesanti et surtout digéré.

Vous tomberez sous le charme des cocotiers qui poussent sur la plage de Tubuga Bey où Maiba aime errer, entre lagon et végétation tropicale.

Vous constaterez que les liens de sang qui unissent Maiba à l’ancien chef Magura ne lui donnent aucune sacralisation, mais au contraire la représentent comme une référence plutôt maléfique, qu’il conviendrait d’exorciser.

Vous repèrerez que l’on peut suivre une jeune fille et la considérer comme « une chose » et abuser d’elle sans que les réactions villageoises ne se placent à la hauteur de ce crime, mais vous appuierez les reliefs de l’auteur transfigurant son héroïne pour qu’elle n’hésite pas à se porter en rempart face aux exactions et à l’insoutenable.

Vous apprécierez déguster des bandicoots (j’ai déjà testé le cochon d’Inde grillé au Pérou, je pense que la saveur doit s’en rapprocher…) dénichés par l’oncle de Maiba, homme qui tente toujours d’arpenter un peu de terre rude pour apporter de la culture vivrière aux siens.

Vous aimerez les chansons interminables, sortes de psalmodies poétiques et envoutantes, qui rappellent la construction des territoires du pays, ses fractures et ses unités.

Vous saurez que l’on appelle toujours celles et ceux qui nous ont précédés d’ « aînés », pour leur donner révérence, alors que parfois ils ne méritent aucune inclinaison…

Et vous réprouverez que sous-couvert de chants anciens à la poésie infinie et à la douceur inspirante des chamans de pacotille apostrophent un village et tentent, l’alcool aidant, de se comporter comme des despotes en puissance, vampirisant la foule et scandant des propos haineux pour mettre à bas celles et ceux qui – selon leurs rites – méritent le dédain ou le repoussoir.

Ce livre se savoure, se relit, représente un objet d’art et il pénètre par sa profondeur, sa force, et son état d’esprit bienfaisant en permanence, plaidant pour une complicité sociale et pour une harmonie faisant fi de toutes les lâchetés et surtout des possibles appels à la violence indicible.

En lisant le livre, j’ai eu une pensée à ces habitants du Rwanda qui écoutaient « Radio des mille collines », en avril 1994, et qui ont reçu « un appel » à tout mettre en œuvre pour en « terminer » avec les tutsis, considérés comme minoritaires et accaparateurs du pouvoir ; on chantait et on psalmodiait aussi, en allant au massacre, et on a constaté ensuite que l’indigence de cet appel à la masse effrénée des règlements de compte de villages avait déclenché un génocide inqualifiable…

Russel nous rappelle la phrase de Foucault pour qui « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous ! ».

Et Russel m’a dédicacé le livre avec cette précaution « To Éric, welcome fellow lover of words, welcome to Papouasia New Guinea’s literature », je veux bien avec lui me placer en réconfort en étant avec passion un « fellow lover of words ».

Un livre admirable, poignant, majeur et décisif, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Avec toutes mes amitiés, en dédicace de chronique, à Lucile Bambridge

Maiba

Russell Soaba

Traduit de l’anglais (Papouasie Nouvelle Guinée) par Mireille Vignol

Éditions Tahiti – Au vent des îles

15€

 

Les Sexes Électriques de Mitch

 

Amie Lectrice et Ami Lecteur, si vous n’appréciez pas le corrosif, le « rentre-dedans » et le décapant assumé, passez votre chemin, mais comme vous me suivez – et je vous en remercie – régulièrement, vous savez que je ne boude jamais mon plaisir quand je rencontre une lecture différente, à la tonalité porteuse et avide de férocité et que j’ai envie de vous la faire partager

Un narrateur vient de postuler dans un « call center », il ne cerne pas précisément ce qu’il lui est demandé de faire, si ce n’est qu’il repère qu’on lui adjure de contacter un maximum de monde pour tenter de séduire et de vendre des objets ou prestations, dans toutes les directions…

Métier d’une ingratitude bien repérée, quand on sait quel accueil l’on fait à tous ces prospecteurs, en nos réalités ambiantes…

Sa vie personnelle n’est pas aisée, son ex-femme le harcèle pour des pensions alimentaires impayées jusque dans ses anciennes entreprises, son fils ne le contacte que pour recevoir de l’argent, sa quarantaine s’étale en un bilan bien maussade et son affectation nouvelle lui apparaît comme un épisode installé pour tenir, plus que pour avancer.

Cet homme dispose cependant de trois qualités plus qu’appréciables : il s’exprime directement et sans ambages, il aime les choses de la vie et le plaisir en toutes ses sensualités et il ne se verra jamais dicter sa conduite par qui que ce soit, peut-être justement après avoir éclusé des déceptions enfouies, ce que je ne peux qu’imaginer mais qui n’est pas directement reversé dans le roman.

Je ne souhaite pas raconter l’histoire qui se détache dans ce roman percutant et volontairement provocateur par instants, car il vous faut suivre mes pas et le lire, et vous laisser pénétrer dans son univers très sensible, poétique, sans illusion souvent, mais désespérément optimiste pour que chaque individu se place dans sa liberté de choix, se sente reconnu dans les réalités de la guerre économique, pour qu’une parcelle de pouvoir lui soit cependant, si ce n’est réservée, tout du moins, disponible.

Le narrateur va réussir à convaincre un collègue de travail, Chris, trop attentiste, trop « faire-valoir » de la nécessité de s’assumer, de vivre intensément l’instant présent et d’être capable d’affronter celles et ceux qui se positionnent en supériorité hautaine et calculée face à lui.

Notre narrateur l’accompagnera en un lieu échangiste où, si vous me le permettez, il ressortira « regonflé » à souhait et confiant en toute sa « maîtrise », avec le plaisir d’avoir croisé la psychologue des ressources humaines qui visiblement ne s’attendait à l’y trouver là… et qui délicatement partagera avec lui cette promenade inaccoutumée, confidentiellement, garantissant cependant un esprit de « corps » (si je puis dire) plus marqué en l’avenir.

Notre narrateur réussit à faire exploser les chiffres d’affaire et à dépasser routes les prévisions avérées jusque-là, à la fois parce qu’il a trouvé des alliés en la direction qui apprécie son caractère sans concession et qui ne se laisse jamais conter de quoi que ce soit, comme pour des raisons qui lui échappent, mais qu’il ne souhaite pas analyser, espérant que le bon moment présent durera le plus longtemps possible…

Il gagne vite très bien sa vie, il organise rapidement une équipe qui lui est dévouée résolument, il intègre des personnalités jugées fantasques aisément et qui ensuite lui sont redevables, au-delà de ses espérances, il peut faire bénéficier, à ses collaborateurs, de primes appréciables et il a même la possibilité de les convier à un voyage de remerciements commerciaux.

Son ex-femme a reçu tous les versements escomptés, une de ses collègues se chargera, sans qu’il ne lui ait rien demandé, de calmer son insistance financière, il prend de l’ascendant et grossit et se construit même une organisation où il devient quasiment sacralisé, où l’auteur pointe la menace sectaire et certainement la possibilité d’explosion, chère à La Fontaine, avec la grenouille qui enfle trop et dont on connaît la douloureuse destinée…

Ce roman se place en différences :

  • Une différence de tonalité car il ne respecte aucune convenance et cela me sied fort ; il ignore la réussite installée, les compromis sociaux, les limites au plaisir,
  • Une différence de repères narratifs, car le roman passe de l’analyse sociologique et économique, à la frénésie des sens, au drame potentiel, qui guette celui qui ne sait plus structurer le cours de sa folle envolée et qui peut ainsi se faire détruire par celles et ceux auxquels il voulait, avec cohérence, maîtriser les mauvaises influences,
  • Une différence dans le rédactionnel, toujours incisif, impitoyable, mais aussi en quête permanente d’apprentissage du bonheur, de reconnaissance des plaisirs des instants et d’optimisme sur la vie, par-delà les illusions fantasmées ou les désespérances.

Je me permets juste, avec affection, de recommander à Mitch, une relecture, avant nouveau retirage de son ouvrage, car quelques trop fréquentes coquilles peuvent un brin agacer un lecteur sourcilleux de justesse stylisée.

Un livre à lire et un auteur qui m’a fait le plaisir de placer en sa quatrième de couverture l’humble reconnaissance méritée que je lui avais accordée, en feu le blog des 8 plumes, avec « une plume d’or » de découverte, pour son précédent roman « Vide », d’une tonicité forte et alerte, que l’on trouve fortement en ce nouvel opus, pour un vrai régal de non conformisme.

Éric

Blog Débredinages

 

Les Sexes Électriques

Mitch

Préface de Dooz Kawa

HF Édition, Hugues Facorat Édition

14€

Une histoire simple de Leila Guerriero

 
Il n’est pas fréquent de sortir d’une lecture en considérant que l’on s’est enrichi plus que fortement par découverte culturelle et par bienfaisance inspirée.
Tel est mon enivrement, encore en vigueur, après m’être enfoui dans le livre original, à cheval entre documentaire sociologique et récit patrimonial de Leila Guerriero, dont le titre se rapproche de la première époque de nouvelle des « Trois Contes » de Flaubert et de son magnifié « un cœur simple ».
Tout se passe à Laborde, dans la Province de Cordoba, en Argentine, où cette bourgade de 6000 habitants organise, chaque année, en été austral, donc en janvier, un festival aux allures de compétition, totalement destiné au « malambo », danse de référence des « gauchos ».
Le festival dure quinze jours et la possibilité de devenir un jour champion national représente une consécration émérite qui entraînera, pour son lauréat, l’obligation de réaliser une dernière danse au festival de l’année suivante et ensuite de se retirer définitivement, car il a pu atteindre le Graal et il ne pourrait être admissible d’imaginer rivaliser avec une autre récompense…
L’auteure a assisté à plusieurs festivals mais surtout a suivi les compétiteurs dans leur recherche d’absolue, de pureté, de création des gestes les plus marquants et pénétrants, avec la nécessité d’atteindre cinq minutes de danse frénétique, épuisante physiquement où la beauté de la coordination, la façon dont on revêt les tenues traditionnelles avec harmonie, l’enchaînement des pas et des gestuelles au rythme de la musique – où s’enchevêtrent des inspirations du nord et du sud de l’Argentine – s’analyseront sous le regard acéré d’un jury de connaisseurs, qui n’attend que la perfection.
La compétition se déroule en pleine nuit et les résultats sont proclamés vers 3 ou 4 heures du matin.
Pour qui me suivra en cette lecture onirique, dans la foulée directe de ceux qui touchent à atteindre la quintessence émotionnelle de cette danse, vous apprendrez, pêle-mêle que :
• Le danseur donne puissance au rythme musical en frappant le sol avec ses pieds, jusqu’à la limite de la blessure et jusqu’à la domestication de la douleur, en un ensemble de mouvements, nommé « zapateo » ;
• Le danseur apporte de la fougue et de la majesté, en son enthousiasme, avec des « repique », petits sauts où l’on frappe le sol avec les plantes de pied, alternativement à gauche ou à droite;
• Le danseur porte le « cribo » traditionnel, qui complète le pantalon et qui s’achève par des franges brodées, car la tenue dégage autant de force et d’idéal que la contemplation palpitante de la danse exercée.
Ce livre est admirable car il rend optimiste, en cette période troublée citoyenne où certaines et certains s’imaginent gloser sur les nécessités ou non d’aller voter, alors que le marasme approfondi des idéologies mortifères et dangereuses guette et que notre démocratie est en péril avec un Front National au deuxième tour et aux portes du pouvoir.
Ce livre parle des petites gens, mais pas avec la condescendance des populistes, mais en étant proche d’eux et en s’imprégnant d’eux, en apprenant d’eux.
Ce livre parle de transcendance, quand l’homme est capable de défier la pesanteur et les pesanteurs pour aller au plus profond de lui-même dans une recherche de pureté dépouillée, qui se veut tout simplement artistique, profonde, éternellement esthétique.
Ce livre parle des besoins et des nécessités de solidarités, car même si le champion se déploie en un combat sauvage individuel, il s’appuie sur une famille, sur un entraineur, sur des réseaux amicaux, prêts à tous les sacrifices pour tenter de recevoir l’hommage d’un moment de grâce.
Et comme ce livre est en plus traduit magistralement, par Marta Martinez Valls, mon amie précieuse et toujours à la recherche du beau mot, de l’épurement de la langue, de la crédibilité ciselée des phrases ; je considère que l’harmonie des danseurs de « malambo » se retrouve ardemment dans la richesse inspirée et le talent d’écriture de sa traduction. Merci Marta !
Un livre à lire pour s’élever en cette période où certaine… cherche à nous rapiécer et nous rabaisser.
Éric
Blog Débredinages
Leila Guerriero
Une histoire simple
Traduit, avec majesté, de l’espagnol (Argentine) par Marta Martinez Valls
Éditions Christian Bourgois

 

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Sporting Club d’Emmanuel Villin

Amie Lectrice et Amie Lecteur, je vous imagine aisément contempler un film Italien des années cinquante, en noir et blanc, au charme suranné mais aussi indépassable, où les protagonistes rivalisent de dandysme et de perspicacité sur l’analyse de leurs réalités vécues, où ils prennent la pose bourgeoise appréciant le confort et le luxe, tout en se jurant, sous le mode « Pasolinesque », qu’ils n’en seront jamais dupes…

J’ai trouvé cette saveur indéfinissable, teintée de fêlures et envies, de promesses susurrées mais pas forcément concrétisées, de procrastination douce et de souhait de dépassement dans le beau livre d’Emmanuel Villin, écrit avec recherche et finesse dans les mots, stylisé avec efficience, qui cherche sa voie sans forcément repérer de chemin à atteindre ou d’accomplissement à objectiver.

Le livre s’ouvre et se ferme sans que l’on sache où l’on est, où l’on va, ce qui se passera, mais il vous faut y pénétrer et vous y découvrirez un parfum d’Anna Magnani, sensuel et trouble, prenant, enivrant, qui peut mener à l’extase ou à l’impasse…

Le narrateur attend avec une patience de sage, mais aussi avec une pointe mélancolique en tête, l’appel de Camille, dont la carrière artistique semble avoir été palpitante, qui aurait accepté de se confier pour raconter son histoire, ses mémoires, pour afficher ainsi une synthèse de ses multiples vécus.

On sait qu’il dispose de moyens conséquents, qu’il vit en une luxueuse villa, qu’il aime beaucoup recevoir et organiser des fêtes, qu’il est coutumier de créer des « lapins » à notre narrateur qui, dictaphone en main, essaie de rassembler les quelques bribes de communication que Camille lui a témoignées, au hasard de rencontres espacées, et souvent plus rapides que prévues…

Mais notre narrateur pense que la matière irriguée par les retours des soubresauts de la vie de Camille constituera la matière d’un ouvrage qui pourra l’amener en la reconnaissance qu’il attend, qui tarde à venir, ce qui lui permettra de sortir de la torpeur oisive en laquelle il est enfermé, même s’il ne rechigne pas à la cultiver.

Notre narrateur sait attendre en faisant des allers et retours, des longueurs comme on dit, en une piscine raffinée, proche du bord de mer, et si vous aimez plus que tout vous jeter à l’eau et y rester, comme moi, vous ne souhaiterez qu’atteindre cette piscine emblématique et vous y « lover » avec bonheur.

Notre narrateur sait attendre en discutant avec Jacqueline, qui l’a mis en relation avec Camile et qui prend soin de lui, en l’obligeant à réactiver ses pensées, à ne pas oublier de se concentrer sur son travail comme sur la nécessité qu’il doit avoir de tenter de s’imposer aussi face à Camille, ou en côtoyant Odile dont on sait qu’elle s’inquiète affectivement sur le devenir de ce projet d’écriture.

Notre narrateur sait attendre, car il conduit un modèle de voiture que l’on verrait bien piloter par Marcelo Mastroianni avec la classe et la désinvolture affichées en des routes de bord de mer, pied au plancher, décapotable au vent ; il s’agit là d’une « 124, la 124 » et dont le narrateur protège l’identité comme celle d’une personne aimée.

Le narrateur continuera-t-il d’attendre, atteindra-t-il son objectif créatif ?

Je vous laisse jauger, juger, à la lecture de ce livre excessivement délicat, raffiné, comme un capuccino délicatement chocolaté du quartier San Genaro de Naples.

J’ai pu rencontrer, quelques instants, l’auteur, ce samedi 24 mars (cf photo de cette chronique), au salon du livre de Paris et je lui ai précisé que j’avais pensé à la ville de Thessalonique, en Grèce orientale, au nord-est du pays, comme référence de son inspiration urbaine, car la ville baignée par le soleil, la végétation, qui renferme quartiers huppés, un peu fermés sur le monde, et quartiers populaires non terminés, laissés sur place entre abandon et chantier inachevé, où cohabitent également lieux de luxe et piscine précieuse à la décoration baroque ou endroits associant le glauque et l’insoumission, m’avait parfaitement paru correspondre aux descriptifs magnifiés par l’auteur de cette Cité, jamais citée, intégrée dans le roman, jamais nommée, mais bien Méditerranéenne, dont il capte les reliefs et miroirs avec une écriture à salve très prenante.

Je sais par ses deux associées éditrices, Estelle et Claire, que je revois toujours avec plaisir en mes promenades de salons, en les remerciant (sans allégeance, mais avec conviction toujours maintenue) pour leur travail inspirant que je me suis trompé, mais que j’avais été le premier à leur parler de Thessalonique comme lieu de l’intrigue du roman ; et j’ai même donné envie à Emmanuel, l’auteur, d’aller se perdre en Thessalonique, comme quoi je peux être encore parfois incitatif…

Un livre à lire, à déguster, à siroter dirai-je même préférentiellement, avec le soleil, la mer en perspective et horizon, avec un Limoncello de Campanie en main ; merci Emmanuel pour votre écriture qui sait charmer, projeter dans le voyage et qui sait évoquer avec douceur des choses importantes, car elle donne à réfléchir sur nos atermoiements pour refuser la manipulation, pour assumer nos choix, pour reconnaître ou transcender nos limites, pour décider si l’on souhaite avancer ou pas… ; les liens entre le narrateur er Camille vous transportent dans ces réalités psychanalytiques, sans donner de recette ou de jugement et c’est bien ainsi !

A livre à offrir à celles et ceux qui vous sont en partage en leur déclamant : « amitiés vives ! ».

Éric

Blog Débredinages

Sporting Club

Emmanuel Villin

Asphalte Éditions

15€

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer l’aventure qui m’est arrivée, il y a tout juste un mois, sur Fréjus.

Ce lundi 27 février, je me promenais en centre-ville, dans le quartier dit « des artisans d’art », proche de la mairie dont l’édile, depuis 2014, se targue de conjuguer Front National avec gestion municipale de service public (ce que je trouve offensant pour la République ouverte et fraternelle !) et qui oublie que la ville a été métissée culturellement – avec la venue des hommes des troupes coloniales en provenance d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, créant une mosquée soudanaise ou une pagode indéfectiblement liées à l’histoire de la cité – quand je découvris une brocante, avec de nombreux ouvrages d’où je tirais un exemplaire d’un livre non lu encore, de René Fallet, dans la sublime collection dite du « cercle du bibliophile » illustrée d’une interview de l’auteur, à la sortie initiale de son ouvrage.
Le brocanteur, absent, demandait qu’on lui place une pièce de 1 euro en une boîte aux lettres, si un livre était susceptible d’être apprécié…

Je me suis exécuté, trouvant cependant un peu décalé qu’un livre de cette notoriété, datant de mon année de naissance (1964), en très bon état (je parle du livre, pour moi, je vous laisse juge…), soit étiqueté à cette valeur superficielle, mais je la rapportais en mon antre de cette ville, que je n’appellerais jamais ma résidence secondaire, car elle n’est ni résidente, mais offerte et ouverte à tous les amies et amis de passage, et elle ne me sera jamais secondaire…
Je n’avais jamais lu ce livre de René Fallet, dont je partage les origines Bourbonnaises de l’Allier et dont j’ai toujours apprécié la verve truculente et l’esprit épicurien, lui, parti pourtant trop vite et trop tôt, à 56 ans, suivant de deux ans son grand ami Georges Brassens.

Henri Plantin est vendeur à la Samaritaine, au rayon « articles de pêche » et sa femme, Simone, travaille en tant que couturière, à domicile, pour une maison de gros.
Ils vivent dans un appartement modeste avec leurs deux enfants, au rythme d’une concierge mégère, la mère Pampine, vindicative, en permanence dans le jugement, et d’un voisin toujours gêné par le bruit, qui se plaint de manière intempestive.
Cette année-là (mais pas celle chantée par Claude François, même si elle lui succède de peu…), Henri ne partira en vacances qu’en septembre, alors que Simone et les enfants se rendront à la mer, en août. Henri va aller taquiner le poisson en la Besbre, affluent de l’Allier, où j’ai mes racines familiales aussi et où Fallet appréciait se ressourcer.
Henri va donc vivre à Paris, au mois d’août et il s’imagine travaillant en sa besogne, en conseillant les clients et en prenant juste quelques arrêts en un bar, où il jouera à la belote avec ses potes ou en discutant timidement et délicatement avec des prostituées de quartier, défraîchies peut-être mais toujours en volonté d’aider « le demandeur » par conviction dans le métier et qui viennent prendre une absinthe ou un gorgeon par fréquences…

Lorsqu’il croise, par hasard, sur un pont de Paris, une douce et pâle blonde, en une robe suave et rouge, Henri est subjugué.
Cette jeune anglaise, Patricia, mais qui se fait appeler Pat, cherche le meilleur chemin pour aller au Panthéon et Henri, qui ne parle nullement la langue de Shakespeare, décide de l’accompagner directement.
Elle le trouve sympathique, il la trouve adorable, charmante, mais qu’est-ce que pourra considérer une jeune anglaise face à un français bien moyen, sans attrait particulier et sans culture magnifiée ?

Henri s’incrustera par paliers : d’abord en l’accompagnant en ses visites de la capitale, en se donnant le rôle de chevalier-servant, puis en s’inventant un métier de peintre en empruntant des toiles à un véritable artiste – par les bons offices d’un de ses amis qui apprécie que son pote se sente ému à ravir – puis en se créant de lui-même un accident de travail pour pouvoir bénéficier de plus de temps avec Pat, sa muse, son exquise compagne de promenade, sa tendresse d’août…
Il va même tenter d’apprendre l’anglais avec une méthode assimil (et pas à 4000 comme disait Coluche…).

Fallet se positionne en ce livre à l’instar de ses galeries en ses romans les plus connus : avec de l’humour farceur comme dans « Le triporteur », avec des amis fidèles et soucieux de toujours plaider pour la solidarité comme dans « Les vieux de la vieille », avec de la tendresse invitante comme dans « Banlieue Sud-Est » et avec de la causticité mêlant rêve anarchique et désespérance sur les rapports humains dans la hiérarchie au travail ou sur les impossibilités de pouvoir quitter sa condition mièvre et morne comme dans « Les Pas perdus », reprenant les envolées en jargon populaire littéraliste de ses maîtres Cendrars et Céline.

Est-ce qu’Henri convolera, même pour l’instant fugace d’un été avec Pat ?
Est-ce que la mère Pampine va comploter pour transmettre à Simone, en son retour, les perceptions égayées et forcément repoussantes moralement, de Monsieur Plantin, qu’elle trouve trop joyeux pour être honnête ?
Est-ce que Pat, jeune et belle, mais qui peut aussi renfermer des fêlures, trouvera en Henri un ange gardien, cadeau de sa promenade Parisienne ?
Est-ce qu’Henri pourra toujours s’appuyer sur les copains d’abord ?

Ce livre délicat, tout en finesse, parle d’amour, d’amitié, de tendresse, d’affection, de nécessité de refuser les compromissions, de volonté de rester dans le corrosif face à la bassesse, et il contient tout ce que j’aime en lecture : personnages ouverts et tolérants, limités mais volontaires, décidés et naïfs à la fois, au milieu d’une réalité sociétale insuffisante que l’on a envie de conspuer mais que l’on ne peut qu’apprivoiser pour en atténuer les méfaits.
Un livre que je vous recommande de dénicher au plaisir d’une promenade chez un brocanteur, à Fréjus ou ailleurs.

Éric
Blog Débredinages

Paris au mois d’août
René Fallet
Cercle du bibliophile (avec de la chance) ou collection Folio
1 euro à Fréjus chez le brocanteur du quartier des artisans d’art…

Amphitryon de Molière

 

En cette période vécue, pour le moins agitée, où les théories du complot s’enchevêtrent avec des faussetés permanentes, il est bon de revenir aux textes fondateurs et à la littérature de notre patrimoine.

Récemment, fin janvier 2017, au théâtre des Célestins de Lyon, j’ai partagé un moment important en assistant à la représentation, pour la première fois pour ce qui me concerne, d’une pièce de Molière pour laquelle j’avoue que je ne maîtrisais pas le texte, « Amphitryon », et elle m’est apparue d’une telle actualité que je me suis décidé, au rideau de fin, d’aller à la boutique du théâtre pour me procurer le texte intégral et le savourer une nouvelle fois, à mon rythme de lecture.

Cette pièce en trois actes, et en vers, a été écrite en 1668, en une période où « Le Tartuffe » était toujours censuré et-ou interdit mais où Molière ressentait une capacité à pouvoir continuer à alerter et critiquer, et où sa notoriété et sa protection relative en Cour, pouvaient lui assurer une certaine liberté de ton.

Il reste que cette pièce n’a pas connu les succès d’estime de bien d’autres, qu’elle est toujours un peu confidentielle et peu jouée sur les scènes théâtrales.

Amphitryon, général des Thébains a sollicité son valet, Sosie, pour informer son épouse Alcmène de sa victoire au combat.

Il ignore que le Dieu des Dieux, Jupiter, a pris, depuis quelques temps, son apparence physique, pour prendre sa place auprès d’Alcmène, dont la beauté l’a subjugué.

Quand Sosie approche du domicile d’Amphitryon et qu’il répète la scène qu’il va livrer à Alcmène pour lui narrer les exploits de son mari, il est sévèrement recadré par Mercure, qui lui aussi s’est glissé dans la peau et les réalités de Sosie, et qui est chargé, par Jupiter, d’empêcher Sosie de toute communication avec la femme d’Amphitryon.

Toute la pièce, avec un comique enlevé, s’intercale en ce quiproquo où Alcmène ne comprend pas comment son époux ne peut pas se souvenir d’une nuit d’ébats sensuels (Jupiter prenant les traits d’Amphitryon semble avoir des ressources bien supérieures à l’original…) et Amphitryon ne peut accepter que sa femme ne l’accueille pas, avec vénération, en prétextant une rencontre nocturne dont il ne se souvient nullement et pour cause…

Sosie vit les mêmes déboires avec Cléanthis, servante d’Alcmène et son épouse dans le civil, car cette dernière s’est vu rejetée par Mercure (alias le faux Sosie) et elle se place en bouderie sévère face à son vrai mari, qu’elle considère comme un ingrat et comme ayant pu l’oublier…

Mais la pièce se structure aussi en tragédie, car elle se métamorphose comme une parabole sur le mensonge et la manipulation, où les Grands de ce Monde-ici ou de l’Olympe, se moquent bien des gens d’ici-bas et se jouent d’eux, sans contrainte et sans aucun regret, et où les faveurs que l’on peut recevoir d’eux se payent comptant, avec la perception que l’on sera bien « jeté » si l’on ne satisfait plus aux regards des Princes…

Entre nos impétrants du moment à la fonction suprême, qui quand ils se doivent de répondre à une demande d’audience judiciaire, prétextent une manœuvre du pouvoir en place… ou qui transforment une possible mise en examen par un complot judiciaire ou médiatique, on retrouve avec force l’illustration de la tirade de Jupiter qui regagne l’Olympe en déclarant à Amphitryon, cocufié et interdit par ce qu’il vient de vivre, qu’il « peut hardiment se flatter de ces espérances données ; c’est un crime que d’en douter, les paroles de Jupiter sont des arrêts des destinées ! (acte III Scène 10) ».

L’on pourrait aisément considérer que nous ne pouvons qu’être heureux des messages de nos édiles, car douter d’eux serait assimilé à un crime de lèse ou à une offense insoutenable, et nous ne pouvons qu’être satisfaits de leurs réalités ou de leurs programmes, puisque notre « destinée » et « notre avenir » ne seront assurément qu’entre de bonnes mains, et il faut nécessairement le croire…

Utilise l’ironie pour montrer que l’apparence se place souvent en un poids supérieur au réel ou que le réel n’est intégré que par la fatuité des apparences que l’on considère comme impérativement justes ou justifiées, résonne avec force, particulièrement en ce moment, et seule la quintessence de l’esprit de Molière s’affecte d’arriver à nous faire rire et réfléchir, nous invite à rester analyste, en proie au doute et nous assure de demeurer des citoyens actifs, éclairés, soucieux de la meilleure des probités et du possible désintéressement de nos représentants…

Une pièce qui invite à méditer comme à rester lucides et optimistes !

Et je vous conseille la représentation de la pièce, avec la mise en scène de Guy-Pierre Couleau , si d’aventure, elle pénètre votre secteur géographique.

 

Éric

Blog Débredinages

Amphitryon

Pièce en trois actes de Molière

Édition du Livre de Poche, en texte intégral

Présentation érudite, et notes très intéressantes et réflexives, de Jean-Pierre Collinet

3.10€

Choucroute maudite de Rita Falk

choucroute-maudite

Quel plaisir unique et raffiné que la lecture de ce roman noir et sociétal, pétri d’humeurs et d’humour, que j’ai lu par deux fois, avec une vraie saveur renouvelée.

Je félicite fortement les traductrices qui ont donné à ce livre sa verve forte, son organisation narrative mélangeant dialogues directs et réflexions profondes sur une ville moyenne Bavaroise comme sa capacité décalée à nous surprendre, nous émouvoir, nous faire bigrement rire et tendre aussi vers l’insoupçonné surréel ou « franc n’importe quoi », dont je suis réellement très preneur.

Le commissaire Franz Eberhofer vit chez son père et avec sa Mémé, sa grand-mère donc, et il tente désespérément de s’offrir un chez lui, en dépendance de la maison familiale, d’où sa mère est disparue trop tôt…

Franz a vécu des années fastes sur Münich, mais il a été obligé de se rapatrier sur le gros bourg de Niederkaltenkirchen, par sanction disciplinaire, pour avoir pris trop à cœur et un peu, à poings, une affaire passée…

Il n’aime tant que promener son chien Louis II, en vénération certaine avec le monarque des châteaux somptueux, dits de Bavière et de l’éternel Neuschwanstein, en particulier, et de chronométrer le temps mis pour leur tour commun du pâté de maison, référence récurrente en le roman.

Mémé lui demande régulièrement de la sortir pour faire des courses dans les supermarchés locaux et elle apprécie fortement d’acheter des produits en promotion, et notamment de l’antigel, même si la nécessité de ces acquisitions peut apparaître bien modeste…

Mémé est reconnue dans le paysage pour inspirer respect et reconnaissance et quand un artisan s’avère présenter une facture contestable, elle règle elle-même les comptes et montre les crocs, pour que l’inconvenante société ne l’y reprenne plus…

Et Franz apprécie se retrouver chez Simmerl, pour acheter des pâtés de foie, des saucisses Weisswurtz (ah ces saucisses blanches là, quelle vénération !) et boire une bière, en instants apaisants, réconfortants, où le monde se réinvente au milieu de l’amitié transcendée…

Quand Franz se rend compte qu’une superbe créature, avec laquelle il aura une liaison torride, en rendant jalouse sa copine de la mairie, semble s’inventer une identité et qu’elle occupe indécemment une superbe propriété, en se revendiquant de la famille du propriétaire et qu’il repère un lien possible avec la vente d’une maison, idéalement située pour installer une station service, après que tous les héritiers de la famille, à laquelle elle appartenait, soient décédés dans des conditions très surprenantes, de l’électrocution douteuse à la pendaison en forêt jusqu’à l’aplatissement par un container détaché opportunément d’une grue, il ressent la possibilité de tenir une véritable affaire et ainsi sortir des errements des dossiers monotones qui s’entassent devant lui.

Franz aura donc à s’organiser pour la concrétisation de la résolution de l’énigme, et il devra :

  • reprendre langue avec son ancien co-listier d’enquête qui est devenu détective, et dont les méthodes sans scrupules peuvent le heurter
  • veiller à convaincre sa hiérarchie, qui considère que toutes ses initiatives ne revêtent qu’un intérêt mineur
  • s’assurer de ne pas se laisser impressionner, par un frère peu aimant, et apparemment qui aurait mieux réussi que lui et qui serait plus apprécié paternellement…
  • prendre le temps des réflexions méthodiques pour dénicher les éléments qui trahiront celles et ceux qui ont préféré la vénalité funeste à la négociation immobilière classique…
  • supporter d’écouter les chansons des Beatles, que son père vénère, et que lui ne peut plus encadrer !

Le livre, suave à souhait, se place en lecture délectable, avec un humour ravageur, qui donne envie de retourner se promener aux environs de Füssen pour revoir les châteaux de Bavière, en profitant d’une longue bière blonde, avec de la charcuterie locale.

Je remercie l’auteure pour me permettre de ne pas contempler ma surcharge pondérale négativement, pour une fois au moins, et m’inciter à préférer déclamer que l’on parle toujours d’un « bon gros » et jamais d’un bon maigre…

Une vraie pépite de roman noir, que ce livre, dont je vais tenter de dénicher la version filmique, sortie sous forme de série outre-Rhin.

Rita, je veux vous voir et je pense avoir encore quelques rudiments d’allemand pour vous inviter en un bouchon Lyonnais et ainsi vous faire apprécier d’autres charcuteries !

A bientôt donc !

Éric

Blog Débredinages

Choucroute maudite

Rita Falk

Traduit de l’allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux

Mirobole Éditions

19.50€

Parution le 16 mars 2017

 

La mort du deuxième chien de Marek Hlasko

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Amie Lectrice et Ami Lecteur, la lecture de ce livre ne vous laissera pas indifférent, du fait de sa tonicité, de son empathie franche , malgré un pessimisme ambiant latent, et du fait de son écriture directe, sans fioritures, déclamant une volonté de vivre, malgré toutes les tensions quotidiennes et les malaises incessants des réalités permanentes.

Cet opus, d’un auteur qui m’était proprement inconnu, qui s’est donné la mort à 35 ans, en 1969, Polonais opposant marqué à la servitude communiste, et qui a voulu mené les 400 coups entre Paris, Los Angeles et Israël, mérite une vraie reconnaissance en notre pays, lui qui est considéré comme le « Kérouac Polonais » au bord de la Vistule, excusez du peu !

Jacob a pour objectif de séduire, en Israël, des touristes fortunées de passage, en leur susurrant des tirades enflammées, écrites par son pote Robert, et où s’entremêlent de véritables déclarations romantiques, des appuis directs sentimentaux de nature à tisser des liens et à approcher l’autre en respect et découverte, et aussi de réels bobards mentionnant toutes les contraintes qui auraient pu être vécues par Jacob dans sa sinistre existence inventée…

Jacob possède un chien qu’il aime par-dessus-tout et il ne peut être admissible que son chien ne se place pas en permanence, à ses côtés, et il ne l’instrumentalise jamais, en ses pérégrinations, où il convoite avec élégance des femmes esseulées pour les séduire, en volonté de leur prendre leur argent de manière purement vénale, même si le chien pataud et en retrait se repère souvent, par mimétisme de son maître, par les conquêtes du moment, qui identifient Jacob comme un être empathique et frêle, prêt à aimer et donner spontanément.

Des personnages secondaires affluent, entre hôteliers véreux, hommes de combine, pseudo-mafieux de pacotille, mais le centre d’intérêt du livre se place entre Jacob, sa relation à la femme du moment et notamment à l’une d’entre elles, dont le fiston n’est pas simple à gérer et qui idéalise un père qu’il n’a jamais connu et la présence de la mer et de la plage, sous le soleil agréable et prenant.

Le livre se déguste comme un Côte-Rôtie chambré, accompagné d’une poêlée de champignons frais, plat revigorant et collégial et ce pour quatre raisons qui m’ont animé, humblement :

  • Une écriture, vive, vigoureuse, avec des dialogues qui prennent au cœur et au corps
  • Une assurance que les héros du roman vont se casser les dents ou se prendre le mur, mais ils le feront avec flamboiement, car comme l’a dit justement Oscar Wilde : « il vaut mieux brûler sa jeunesse que de ne pas en avoir eue du tout »
  • La relation à la femme intimiste, positive et nuancée, respectueuse, fait du bien et quand la vénalité l’importe, la femme a toujours l’élégance de dire à l’autre que sa « tromperie » est pure infamie et qu’il ne représente que le néant ; ce livre se place en féminisme direct et franc !
  • La découverte d’un auteur qui sait raconter une histoire ; j’aurais aimé assister à l’une des conférences sur sa vision sociétale ouverte, confraternelle et affective…

Merci à l’équipe de Mirobole pour cette belle concrétisation éditoriale.

Eric, blog Débredinages

La mort du deuxième chien

Marek Hlasko

Traduit du Polonais par Charles Zaremba – Mirobole Editions : 17.50€

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