Amie lectrice et Ami lecteur, j’avoue avoir été très intrigué par le titre de ce livre, qui m’apparaissait bien contemporain, au sens le plus néfaste du terme, là où les titres de livre deviennent une vraie source de banalité ou de poncifs…

Le livre s’avère particulièrement captivant, il mérite toute votre considération.

Il faut donc toujours se targuer d’éviter les jugements de valeur…

Il prend trace sur les modèles des romans noirs américains, notamment des meilleurs opus de Don Wislow, où les carnages et férocités n’hésitent pas à se convoquer en bandes organisées, où les réalités sociétales rudes et difficiles surgissent entre violences et compromissions impitoyables.

Cyrus Colfer a vu sa mère gésir dans une mare de sang, alors qu’il avait quinze ans.

Cette mère lui était affective, même si son métier de mère maquerelle, en lien avec le milieu de tous les trafics Californiens de drogue et de prostitution, ne correspondait pas exactement aux vertus éducatives traditionnelles attendues…

Elle a élevé son fils en lui apprenant à ne jamais devenir une balance ou un indic de flics, à accepter les violences les plus excessives pour défendre les pré-carrés de la famille du milieu, en lui démontrant qu’il ne pouvait jamais se fier à quiconque ne serait pas assermenté par ce même milieu.

On lui a souvent cassé la figure pour lui apprendre à vivre…

Cyrus avait quinze ans quand il trouvé sa mère assassinée de multiples coups de couteau, au moment où sa rétine lui posait contrainte, où il devenait aveugle sans rémission.

Il a été adressé à une famille d’accueil peu appréciée, mais il a su se construire en se battant, malgré son infirmité de perte de vue – que seul un éclair puissant, qui apparaît par instants, le rattache à la lumière – avec une pratique de boxe investie et remarquée, en vendant de la drogue qu’il achète en gros, qu’il refourgue en paquets individuels.

Il a un ami, Lee, prêt à tout pour l’aider et l’appuyer, qui possède un métier, qui a une femme, qui attend de devenir père, que Cyrus n’hésite pas à appeler pour lui demander de lui prêter mains fortes dans toutes les combines possibles, alors que Lee voudrait qu’il arrête de développer ce type de penchant…

Quand un homme qui recherchait Cyrus est retrouvé mort dans des conditions étranges, en ayant perdu littéralement tout son sang dans des conditions atroces après injection létale d’une sorte de mort aux rats, Cyrus décide de revenir sur la côte ouest Américaine, de tenter de rechercher le meurtrier de sa mère, de comprendre ce qui a bien se passer quinze ans auparavant.

Cyrus compte sur son fidèle chien, accompagnateur, joueur, dévoreur de plantes à l’occasion, pour que son handicap soit moins contraignant, car son chien mémorise aisément les trajets, sait facilement guider Cyrus, qui, avec sa canne, peut se targuer, aussi, d’une autonomie rare et fiabilisée.

Sur place Cyrus retrouve l’employeur ou le responsable direct de sa mère, et un homme qui le reconnaît comme son fils, qui a gardé une statuette que Cyrus avait sculptée, qui représente le gratin de l’organisation, le summum de la mafia locale, sans jamais avoir été inquiété, car toutes ses entreprises sont enchevêtrées dans un terreau de prête-noms ou de filiales indescriptibles…

Ces derniers lui font comprendre sans ménagement qu’il ne pourra jamais, du fait de son handicap, reprendre une quelconque position, mais que l’on peut lui accorder une sorte de rente, s’il sait se tenir, c’est-à-dire s’il sait oublier ses recherches, s’il ne se mêle pas d’enquêtes sur le passé, surtout s’il se tait.

Cyrus finit par rencontrer deux inspecteurs de police, l’un qui donne tout son argent à une église évangélique pour tenter de sauver son âme, qu’il considère menacée – car il n’a pas su aider une femme en contrainte, morte sauvagement, alors qu’il était chargé de sa protection -, l’autre qui reprend du service à la criminelle, alors qu’elle en avait été écartée.

Il accepte de travailler avec eux, sans pour cela perdre son indépendance ou se transformer en balance, car il sait que sans l’aide de la police il ne remontera jamais sur la piste des assassins de sa mère, et sans ses liens directs avec le milieu, il ne pourra jamais obtenir d’informations sérieuses ou de première main.

Mais ce jeu n’est pas aisé, et la frontière est bien ténue entre la capacité à être démasqué, et donc mis en torture ou à mort, par les sbires du milieu, et celle de ne pas tenir son rang avec les inspecteurs qui pourraient le coffrer, le placer en détention, pour tous ses trafics passés et actuels.

Cyrus saura-t-il convaincre la tenancière du bar, lieu de présence des prostituées qui attendent les commandes de clients, avant que des taxis les emmènent sur leurs lieux de travail, pour lui demander de rencontrer des personnes clefs de l’organisation?

Ces mêmes individus accepteront – ils de discuter, de converser avec Cyrus ou le considèreront-ils comme un intrus, un donneur de contraintes, un paria, qu’il conviendrait de mettre au pas ou de neutraliser ?

Le frère de Cyrus, Kurt, qui n’a jamais cherché à avoir de nouvelles de Cyrus, pourra-t-il l’aider dans sa quête de la compréhension et de la vérité, pourra-t-il devenir un allié ?

La compagne de celui qui l’appelle « son fils », et qui veut protéger Cyrus, avenante et peu farouche, deviendra-t-elle une amante de passage, une avocate d’appui, puisque tel est son métier, ou une personne insaisissable qui navigue dans des eaux troubles et peu identifiées, qu’elle seule peut maîtriser ?

Être aveugle deviendra-t-il un enjeu complémentaire de tension, qui oblige à encore plus d’abnégation et de combat, ou sera-ce l’assurance d’une forme d’empathie ou de compassion, y compris parmi les plus violents et durs de l’organisation criminelle monopolistique sur la drogue et la prostitution ?

Cyrus, à qui sa mère avait défendu de fumer, qui essaie en permanence de lutter pour arrêter, mais qui n’arrête pas de fumer et d’y trouver du plaisir, qui possède en image le rouge à lèvres carmin de sa Maman, toujours repérée comme la quintessence de la beauté incommensurable, saura-t-il accepter, avec objectivité, que les pistes qu’il pénètre, que les chausse trappes qui s’amoncellent, que les chemins de traverses qui s’agglutinent devant lui, doivent être utilisés et intégrés comme des étapes nécessaires, ou au contraire comme des obligations insupportables qui ne font qu’aggraver sa détresse amplifiée par un handicap qu’il peut exécrer, en criant aux injustices récurrentes ?

Ce livre est écrit par une auteure Française, mais pourrait tout aussi bien être écrit par une romancière de polars Américaine ; il est enlevé, car l’on ne connaît qu’à la toute fin la réalité des faits et la vérité sur le meurtre d’Amy, la mère de Cyrus ; il est bien écrit, car il intègre à la fois le descriptif sans concession des organisations criminelles et le fonctionnement des enquêteurs, la vie sociétale Californienne qui associe des confraternités, comme pour les relations entre Lee et Cyrus, et une profonde détestation des relations humaines qui se pervertissent par la circulation de l’argent sale à flot, l’acceptation des luxures les plus pernicieuses et pédophiles, la présence d’une violence crue et régulière qui sert de régulation aux difficultés, sans que cela semble poser la moindre contestation…

Ce livre ne laisse pas indifférent, il oblige à méditer sur le sens du partage et de l’entraide, sur la nécessité de lutter contre toutes les vilenies, qu’elles soient issues des gangs, des institutions, des relations interpersonnelles, en réfutant les engagements coupables et déshonorants, en refusant de détruire son âme au bénéfice du pouvoir et de l’argent.

Car comme le disait Michel Foucault, « qui détruit un homme, sciemment les détruit tous », surtout si cette destruction apporte à ses auteurs plus de pouvoir, de représentation.

Car qui obtient plus de déférence et de référence, en s’étant comporté sans vergogne, sans respect, sans attitude compassée, sans écoute, ne mérite aucune considération, et s’assure le mépris du silence permanent…

Éric

Blog Débredinages

Le goût du rouge à lèvres de ma mère

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