Pourquoi une famille unie, avec mari, femme et deux enfants – une fille, plutôt brillante scolairement et intrépide sportive accomplie, et un fils que les études n’enchantent guère, peu prolixe et taciturne souvent –  qui vit de manière nomade volontaire, avec un camion qui ne les quitte pas, et s’évertue à dénicher des contrats saisonniers  – qui assurent les subsistances pour leurs vies affectionnées d’ermites et de promeneurs vagabonds – décide, avec l’appui et sous l’inspiration d’un ami, d’affronter les rapides qui serpentent dans les canyons du Monténégro ?

La mère n’était pas d’accord et rappelle fréquemment que cette expédition ne lui convient pas, car elle l’oblige à vivre en crainte des dangers, sans aucun rudiment de confort.

Les jeunes s’y sont faits, mais n’ont pas non plus exprimé de désir effectif pour cette aventure.

Le père, lui, est heureux, et, avec son ami Goran, ils se sentent combatifs, plus forts, plus entreprenants.

Quand le père sera porté disparu en les rapides, la vie de la famille deviendra tortueuse, rude, pétrie de doutes, de tensions récurrentes, de peines infinies…

La famille retrouve une bergerie des Causses, que le père voulait remettre en ordre.

Goran, qui a tenté de rechercher en vain, le père, se sent pris, par obligation et affection, par la nécessité de reprendre les rênes de ce chantier, même si la fille lui reproche son initiative fatale au paternel, que l’ambiance relationnelle s’analyse difficilement entre les membres de la famille, qu’elle s’étend de l’indifférence au délétère.

La mère finira par se rapprocher de Goran et tenter, ainsi, de revivre un nouvel amour, aidée par une psychologue passant dans le secteur des Causses, qui, de médecine chinoise à thérapies orientalistes avec huiles essentielles, l’accompagne pour reprendre sens à une existence bouleversée.

Le fils s’escrime à un apprentissage en menuiserie, semble avoir trouvé sa voie, avec une entreprise qui va lui permettre de réaliser son chef d’œuvre de compagnonnage, de se définir en un métier de charpentier-menuisier.

La fille arrive au lycée, et cela se passe vraiment bien, mais elle a besoin d’airs, entre escalade, varappe, et possibilités encore plus émérites de sports extrêmes qui l’attirent, sa mère l’épuise et Goran ne peut plus lui être approché…

Goran renferme un secret inavouable et indicible, encore plus complexe à exprimer quand un collègue de travail du fils est certain de l’avoir reconnu comme ancien tortionnaire, sans état d’âme, lors des combats et massacres en ex-Yougoslavie.

Il pourrait même y avoir une cassette vidéo qui démontrerait les engagements coupables, assimilables à des crimes contre l’humanité, en premier acteur.

Tom, le fils, va-t-il vaincre ses difficultés à assumer une vie solitaire quasi monacale, pour pouvoir se construire et s’assumer ?

Tom va-t-il devenir le centre névralgique d’une famille qui part en déliquescence, alors que Luna, notamment, la fille, se sent plus attirée par les lointains espaces que par sa capacité à tenir ses objectifs scolaires et professionnels, pour lesquels pourtant elle excelle ?

La mère pourra-t-elle se remettre de deux abandons, celui de son mari disparu, puis celui de Goran qui s’échappe, par fuite, pour tenter d’oublier ses infamies ?

La mère peut-elle comprendre que celui avec lequel elle a refait sa vie a été un monstre invétéré ?

Est-ce que Goran n’aurait pas eu un rôle dans la disparition du père ?

Est-ce que les montagnes du Causse, la présence du vent qui y est incessante, la force de la nature qui y est environnante, le bruit des cris des animaux qui ne cesse, ne revêtent pas, à la fois, une proximité réconfortante, un appui pour un avenir de meilleure sérénité, ou se confondent avec la détresse du lugubre, l’attente des inavouables ?

Est-ce que Luna pourra trouver la paix tout en dynamisant toutes ses compétences acérées pour des expéditions sportives toujours les plus audacieuses ?

Ce livre, rédigé avec concision, élégance de style, nous happe pleinement, nous prend sévèrement à la gorge.

On vit, en direct, comme dans un film à suspense, les tensions, détresses, moments de retrouvailles intenses émotionnels, des protagonistes.

On se dit que les choses vont certainement s’améliorer et trouver de meilleurs auspices.

Mais l’auteur montre les faits, les déchirures, les déchéances, ne cherche ni à blâmer, ni à condamner, ni à devenir laudateur.

Il nous invite à penser et réfléchir, pour ne jamais être les victimes de choix que nous n’aurions pas faits ou que d’autres auraient voulu faire pour nous…

Un livre écrit avec tonicité, vigueur, qui ouvre aux champs de la connaissance psychanalytique, sous fond de réalités des retours des horreurs des Balkans, il y a vingt-cinq ans, pour ne jamais oublier.

Éric

Blog Débredinages

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