Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous trouverez cette humble chronique, très enthousiaste, car je ne vous cache pas que j’ai refermé ce livre avec la satisfaction d’avoir vécu des moments marquants, qui élèvent « le champ des connaissances », comme disait Malraux, et pour avoir lu un roman noir excellemment mis en œuvre, avec un cocktail très structuré de références historiques maîtrisées, de réalités sociétales contemporaines, avec un humour récurrent dans les lignes, acéré notamment là où il n’est pas souvent appuyé, en adresse précise aux personnes porteuses de handicap…

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », avait dit Desproges, l’auteure suit ses traces assidument, avec talent.

Blanche de Rigny s’est toujours questionnée sur les origines de son nom, elle qui a vécu, en une île Bretonne, où les personnes  s’appelaient toujours avec les références sonnantes attendues des patronymes.

Elle a été élevée par sa grande tante, car son père n’a pu l’aimer comme il l’aurait voulu, son épouse étant décédée en couche, puisqu’un accouchement nécessitait un transport sur la mer toujours tempétueuse et incertaine, qu’il ne voyait sa fille que comme la responsable du départ de son aimée…

Blanche s’est rapidement prise en main, avec des excès,  des volontés réactives face à son enfermement insulaire, elle a fugué, et elle a aussi , un jour, fait les quatre cents coups en beuverie, et en voiture…

Elle est sortie handicapée lourde d’un accident terrifiant où le véhicule de ses amis de boissons est tombé dans un ravin…

Elle est obligée, en permanence, de vivre avec béquilles et protections jambières, avec des douleurs atroces.

En centre de soins, elle a rencontré Hildegarde, courageuse jeune femme élancée, victime du syndrome de Marfan, avec des clous plantés dans la tête, qui lui a redonné tonicité et  force, qui est devenue son amie ; c’est elle qui lui a permis de travailler dans un service de reprographie des données judiciaires et policières et ainsi de pouvoir s’assumer, d’autant plus qu’elle peut récupérer des données de junkies et les transmettre à des dealers, en puisant une somme pour cette communication discrète, bien utile pour les futures transactions du trafic de drogue, lui permettant, aussi, une meilleure aisance sociale personnelle…

Blanche a eu une fille, Juliette, dont elle ne se souvient plus du père, très en passage, qui égaie sa vie et lui donne les influx nécessaires pour l’aiguiser, car elle se sent forcément mise en contraintes, avec une mobilité plus que réduite.

L’auteure insère dans son roman noir un pan de notre histoire, souvent peu relaté, celle des conscriptions militaire qui s’effectuaient par tirage au sort, qui entraînaient que certains étaient affectés en mobilisation pour une durée qui n’était pas inférieure à trois ans et d’autres qui pouvaient en réchapper. 

Ce système inique suscitait aussi des propositions commerciales de « compensations » qui, au mépris de tout sens humaniste, permettait à des familles fortunées, dont le fils avait infortunément tiré un mauvais numéro, d’être remplacé, moyennant finances, par une personne dont la famille avait besoin d’argent ou était nécessiteuse, ou par un homme qui voyait, en cette transaction redoutable,  la seule possibilité d’échapper à sa condition miséreuse.

Nous nous trouvons à quelques encablures de la guerre avec la Prusse, en 1870, et Auguste de Rigny, idéaliste, socialiste, utopiste, prêt en permanence à des déclamations dans des clubs ou cafés, vient de tirer un mauvais numéro…

Si son élévation humaniste ne l’entraîne pas vers le remplacement de sa condition de possible soldat, il ne retient pas son père –  capitaliste et réactionnaire, qui veut l’avoir sous la main et lui faire abandonner ses idées révolutionnaires – du désir de lui dénicher une personne de bonne taille (un 5 pieds 8 pouces sera très apprécié par l’armée…) et de dentition convenable, pour qu’il parte au régiment, à sa place …

Auguste se morfond, malgré sa volonté assouvie d’études, vilipendé par un frère sans scrupules, qui lui, ne cherche qu’à s’enrichir et à maintenir les castes sociales ; Auguste vit chez sa tante, d’éducation libérale et libertine, mais qui reste très attachée à son rang et à ses privilèges et qui trouve que le jeune homme ne connaît pas son bonheur de vivre libre et riche…

L’auteure cisèle son roman en nous happant en permanence, en faisant s’entrecroiser la Grande Histoire avec Auguste et ses états d’âme,  en cette fin de Second Empire, où les conflits sociaux et extérieurs s’amoncellent , avec les réalités des négociations abjectes où l’on monnaye son remplacement militaire comme si l’on discutait aux marchés aux bestiaux, et l’Histoire de Blanche, qui a repéré que son nom avait un lien direct avec Auguste et son remplaçant, que les différentes branches de la famille de Rigny se rapportaient à elle, qu’elle pouvait essayer de s’y glisser, pour se donner, dans toutes les acceptions du terme, une meilleure fortune…

Je vous laisse imaginer si :

  • Blanche arrivera à conquérir son destin, pour ainsi assurer une forme de revanche personnelle, familiale et sociale sur vécu tragique, de la mort de sa Maman à sa naissance, à son accident qui l’a meurtrie,  l’a affectée en infirmité douloureuse…
  • Auguste conservera ses élans humanistes pour au moins suivre la destinée de son remplaçant et de celle qu’il a aimée si fortement…
  • Blanche et Hildegarde confirmeront leurs amitiés indéfectibles, avec l’éducation associée de Juliette, pour qu’elle vive un destin moins ombrageux et difficile.
  • L’Administration repèrera ou pas si l’on peut croiser des fichiers de personnes répondant de délits pour extraire des informations et les utiliser, pour les monnayer…

Ce livre est écrit avec une force de propos, avec un suspense manié avec soins, qui nous porte jusqu’aux conclusions, sans pré-repères, avec l’envie de nous permettre de nous plonger dans les vilenies des conscriptions fallacieuses, dans les méandres des nobles familles qui renferment tellement de secrets inavoués qu’elles en oublient, souvent, les convenances et le respect dû à tous leurs membres, pour souvent placer en retrait celles et ceux qui ne mériteraient pas leur part de destinée…

Un livre que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande !

Éric

Blog Débredinages

Richesse oblige

Hannelore Cayre

Éditions Métailié

18€