TUER LE FILS de Benoît Séverac

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il ne m’était pas arrivé, depuis assez longtemps, de refermer un roman noir, avec une telle belle impression de découverte d’un auteur, que je place dorénavant dans le panthéon du genre, sans aucune hésitation.

Matthieu, avec « deux t », comme pour Saint-Matthieu, surtout pour sa Passion incarnée par Bach, vient de sortir de maison d’arrêt, où il a passé quinze années, pour un meurtre gratuit d’un homosexuel.

Il n’était pas homophobe, il avait perdu sa mère, jeune, en un accident de la route, son père ne l’a jamais aimé, l’a souvent brutalisé, ne lui a jamais accordé de considération.

Comme son paternel avait des idées bien arrêtées, directement radicales, contre les immigrés, contre les homosexuels, contre toutes les personnes qui lui faisaient différence, Matthieu s’est simplement dit que s’il tuait une personne honnie par son père, peut-être que ce dernier lui accorderait un peu d’attention…

Mais Matthieu fut vite arrêté, son père déclara que « même un crime, il ne pouvait le faire proprement… ». Le père n’est jamais venu le voir en cellule.

Pendant sa détention, Matthieu candidate pour un atelier d’écriture, animé par un écrivain qui fut en vue, mais qui ne l’est plus vraiment.

Il s’avère que la plume de Matthieu est repérée alerte, forte, marquante, même s’il écrit souvent, exclusivement, en pensant à ce père qui l’a tellement déconstruit, même si Matthieu a aimé les très rares fois où il le prenait sur sa moto ou l’emmenait voir un concert de Johnny.

L’écrivain l’encourage à poursuivre, il recueille même, alors que l’intendance carcérale le réfute, des textes que produit Matthieu, pour qu’il lui puisse lui donner, de principe, conseils ou avertissements.

Matthieu sort de prison, va voir son père, et quarante-huit heures après cette visite, son père est retrouvé mort, avec la perception des enquêteurs qu’elle n’est pas naturelle, car elle semble maquillée en suicide, par pendaison, avec comme arme du crime, vraisemblable, un cendrier…

Matthieu semble repéré comme le coupable idéal, évident.

L’inspecteur Cérisol, chargé de l’enquête, est un flic endurci, d’expérience, apprécié, aimant son métier.

Il sait qu’il ne faut négliger aucune piste, que toute analyse doit être ouverte et pas exclusivement à charge, centrée sur un seul faisceau d’indices, fusse-t-il très crédible…

Il passe un temps infini au travail, mais n’oublie pas son épouse aimée, Sylvia, aveugle depuis bon nombre d’années, kinésithérapeute et sportive de haut-niveau.

Sylvia connaît son homme par cœur, elle analyse vite ses doutes ou contraintes.

Cérisol s’accorde quelques rares moments de grâce, en dégustant avec délice et frénésie de multiples confitures, sorte de péché personnel qui lui donne ressort et énergie.

Il regrette simplement, par fréquences, de ne pas avoir eu d’enfant, mais Sylvie ne le désirait plus, son handicap ayant créé comme une forme de repoussoir…

En ce roman noir, ciselé et palpitant, vous rencontrerez pêle-mêle :

  • Un collègue de l’inspecteur, Nicodemo, Portugais d’origine, catholique pratiquant, qui apprécie assez peu que l’on se moque du religieux, de ses rites, mais qui finit par trouver lassant son fil de vie organisé, seulement, pour des retrouvailles de familles, que lui seul structure, au fur et à mesure des célébrations allant de la première communion, à la confirmation, jusqu’à la communion solennelle…
  • Un jeune collègue de l’inspecteur, Grospierres, diplômé d’un doctorat, au phrasé élégant et un rien suranné, qui vit son métier avec la volonté de tenter de le dépoussiérer, de rendre la justice, qui peut agacer et mettre en désordre des pratiques huilées, dont les rapports, avec Cérisol, fluctuent, d’un plaisir de travail partagé commun à l’affrontement usant de méthodes différentes.
  • Des membres d’association de réparations de vieilles motos, qui se retrouvent surtout pour consacrer leurs opinions extrémistes, où la nostalgie du troisième Reich semble à peine camouflée.
  • Un écrivain, responsable d’atelier d’écriture en maison d’arrêt, consécrateur de la nouvelle orientation de Matthieu, dont les réflexions et communications semblent tellement scénarisées ou préparées, qu’il n’apparaît ni d’honnêteté insoupçonnée, ni de cohérence relationnelle absolue…
  • Un hôpital où l’on veut soigner un inspecteur qui vient de faire une crise de diabète redoutable, alors que ce dernier ne voudra jamais laisser une enquête fondamentale se dérouler sans son intervention, sans sa gouverne…
  • La présence récurrente de chansons françaises, sorties tout droit du Front Populaire, aux paroles volontaristes et tendres, et du parcours gustatif affirmé de senteurs de confitures, toujours poétisées et inspirées.

Le suspense vous tient en haleine en permanence, et l’écriture, bordée de références culturelles et historico-sociétales, se place, avec bonheur, entre découverte des fragments du manuscrit de Matthieu et avancée de l’enquête, avec rebondissements vifs.

Suivez mes pas, prenez ce plaisir de lecture réflexif et captivant !

Éric

Blog Débredinages

Tuer le fils

Benoît Séverac

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