Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

février 2021

Mictlan de Sébastien Rutés

Mictlán

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre ne vous laissera vraiment pas indifférent, car il décrit les choses avec un réalisme froid, direct, et ne s’embarrasse nullement de pathos ou de modérations…

Il met en perspectives ce qui existe, s’organise, se met en place, sans aucune morale, avec une violence abjecte permanente, car seule la loi du plus fort domine les fonctionnements, aucune échappatoire n’est possible pour celui qui s’y est enferré…

Nous ne savons pas en quel pays nous nous trouvons, mais l’hypothèse d’un pays d’Amérique Centrale ou Latine, où les conquêtes et positionnements sociaux s’intègrent toujours avec le poids des castes, des hiérarchies, avec une violence assumée si habituelle, semble prendre naissance…

Le livre se lit d’une traite, ne permet pas de respirer, on le vit en apnée récurrente, d’autant plus qu’il est écrit avec une ponctuation rare, qui juxtapose des phrases très longues, parfois de plusieurs pages, pour que la lectrice ou le lecteur ne puisse pas se reprendre, pour qu’il s’époumone, en découvrant les descriptifs du narrateur, lui-même conducteur d’un camion très particulier, qui ne peut imaginer s’arrêter un seul instant, en son trajet indéfini, d’une longueur dense…

Le Gros conduit un camion, en binôme avec Le Vieux.

Ce camion renferme des cadavres de personnes mortes, de mort violente, très violente même…

Comme il n’est pas possible que ces personnes puissent être inhumées sans enquête judiciaro-policière, qu’il n’est pas envisageable, non plus, pour les édiles, d’imaginer que des procès s’ouvrent, rien ne vaut le déplacement de ces cadavres dans un camion qui les transportera bien loin, pour qu’ils ne soient pas retrouvés, que le sens de leur disparition conserve son énigme irrésolue…

Gros et Vieux sont payés pour cette « mission », même si Vieux aimerait bien retrouver le cadavre de sa fille, qu’il sait décédée, qu’il a mal aimée cependant – ce qui le mine -, en s’infiltrant dans le coffre de cargaison, et qu’ils ne peuvent, tous deux, s’arrêter, que pour faire le plein d’essence ou pour acheter quelques nourritures.

Mais ces arrêts doivent être rares, limités, très rapides, car le chargement ne doit, en aucun cas, éveiller des soupçons, sinon les commanditaires de Vieux et Gros seraient menacés et les conducteurs alternatifs du camion qui travaillent douze heure de suite, chacun, pendant que l’autre tente de dormir, seraient aussi, bien mal en point, et leur vie plus que fébrile et raccourcie…

Tout au long de l’enchaînement des cent cinquante pages, ce livre prenant, dur, rude, difficile, qui laisse sans répit, sans aucun espoir, où s’amoncellent des violences et tueries, vous vivrez, sous très haute tension, et vous serez le témoin exclusif de :

  • Règlements de compte entre gangs ou castes différenciés, qui observent avec attention le trajet du camion, qui veulent s’en accaparer le chargement pour le moins compliqué, insolite et morbide. Gros et Vieux n’ont qu’une chose à laquelle penser et se référencer : tout faire pour reprendre leur chemin et continuer leur route, coûte que coûte.
  • Rencontres avec un archéologue, particulièrement heureux d’être pris en stop, mais bien désarçonné par les situations de tensions et combats qu’il doit affronter avec Gros et Vieux, qui lui laissent poursuivre son ascension à pied, seul, car il ne lui est plus possible de pénétrer de tels dangers permanents, car le camion est source de convoitise, avec combats en armes fréquents.
  • Coups de téléphone avec les commanditaires, toujours vindicatifs et arrogants, mais que Vieux et Gros savent neutraliser, car la réussite de la survie des édiles répond d’abord du succès de leur propre mission affectée.
  • Finalisations, alors que tous les espaces de passage, entre station-service et contrôles routiers, auront été lieux et moments de sauvageries, de montées vers les sphères des sommets, pour tenter de se mettre en communication avec les forces des esprits, avec le légendaire Mictlan, où les morts et défunts peuvent enfin espérer l’oubli, une sorte de paix…
  • Discussions entre Gros et Vieux qui se scrutent, s’invectivent et s’assomment parfois, mais qui restent compagnons solidaires des infortunes vécues et à subir.
  • Violences qui se succèdent, car aucune règle sociale n’existe en ces territoires où seules résonnent et raisonnent les réalités des profiteurs, des manipulateurs, des capteurs des ressources, où le flingue permet la survie, où il faut tuer avant d’être soi-même tué, où aucune analyse morale ou humaniste ne se fait pressentir, où seul l’horizon de la mort apparaît, avec la volonté de retarder son atteinte et sa jonction, au moins pour quelques instants fugaces où l’on se permet de tenter fébrilement d’exister…

Ce livre est souvent insoutenable, provocant, mais il décrit le quotidien de tellement de zones à risques, sans foi ni loi, de notre Terre, qu’il répond surtout d’une dynamique salvatrice, car à force de témoigner et de décrire les horreurs endurées et vécues, peut-être que l’on chercherait à chasser les fomenteurs de troubles, à tenter de créer une nouvelle harmonie positive, tolérante, à l’écoute de l’autre, sans que la terreur et l’effroi soient les dominantes systématisées.

Je n’ai rien contre le fait de décrire les choses vues et lourdes avec des phrases, en enchaînement et sans point, ce qui magnifie la tension et exacerbe les violences qui se succèdent dans l’opus, mais il est nécessaire de lire ce livre d’une traite, de le lire avec une vraie acuité, car sinon le fil se casse et l’atmosphère de pesanteur indéfectible, d’impossibilité de réchapper à la force méchante acérée, deviendrait moins directe, suggérée ou réflexive.

Éric

Blog Débredinages

Mictlan

Sébastien Rutés

Nrf Gallimard

17€

Tuer le fils de Benoît Séverac

TUER LE FILS de Benoît Séverac

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il ne m’était pas arrivé, depuis assez longtemps, de refermer un roman noir, avec une telle belle impression de découverte d’un auteur, que je place dorénavant dans le panthéon du genre, sans aucune hésitation.

Matthieu, avec « deux t », comme pour Saint-Matthieu, surtout pour sa Passion incarnée par Bach, vient de sortir de maison d’arrêt, où il a passé quinze années, pour un meurtre gratuit d’un homosexuel.

Il n’était pas homophobe, il avait perdu sa mère, jeune, en un accident de la route, son père ne l’a jamais aimé, l’a souvent brutalisé, ne lui a jamais accordé de considération.

Comme son paternel avait des idées bien arrêtées, directement radicales, contre les immigrés, contre les homosexuels, contre toutes les personnes qui lui faisaient différence, Matthieu s’est simplement dit que s’il tuait une personne honnie par son père, peut-être que ce dernier lui accorderait un peu d’attention…

Mais Matthieu fut vite arrêté, son père déclara que « même un crime, il ne pouvait le faire proprement… ». Le père n’est jamais venu le voir en cellule.

Pendant sa détention, Matthieu candidate pour un atelier d’écriture, animé par un écrivain qui fut en vue, mais qui ne l’est plus vraiment.

Il s’avère que la plume de Matthieu est repérée alerte, forte, marquante, même s’il écrit souvent, exclusivement, en pensant à ce père qui l’a tellement déconstruit, même si Matthieu a aimé les très rares fois où il le prenait sur sa moto ou l’emmenait voir un concert de Johnny.

L’écrivain l’encourage à poursuivre, il recueille même, alors que l’intendance carcérale le réfute, des textes que produit Matthieu, pour qu’il lui puisse lui donner, de principe, conseils ou avertissements.

Matthieu sort de prison, va voir son père, et quarante-huit heures après cette visite, son père est retrouvé mort, avec la perception des enquêteurs qu’elle n’est pas naturelle, car elle semble maquillée en suicide, par pendaison, avec comme arme du crime, vraisemblable, un cendrier…

Matthieu semble repéré comme le coupable idéal, évident.

L’inspecteur Cérisol, chargé de l’enquête, est un flic endurci, d’expérience, apprécié, aimant son métier.

Il sait qu’il ne faut négliger aucune piste, que toute analyse doit être ouverte et pas exclusivement à charge, centrée sur un seul faisceau d’indices, fusse-t-il très crédible…

Il passe un temps infini au travail, mais n’oublie pas son épouse aimée, Sylvia, aveugle depuis bon nombre d’années, kinésithérapeute et sportive de haut-niveau.

Sylvia connaît son homme par cœur, elle analyse vite ses doutes ou contraintes.

Cérisol s’accorde quelques rares moments de grâce, en dégustant avec délice et frénésie de multiples confitures, sorte de péché personnel qui lui donne ressort et énergie.

Il regrette simplement, par fréquences, de ne pas avoir eu d’enfant, mais Sylvie ne le désirait plus, son handicap ayant créé comme une forme de repoussoir…

En ce roman noir, ciselé et palpitant, vous rencontrerez pêle-mêle :

  • Un collègue de l’inspecteur, Nicodemo, Portugais d’origine, catholique pratiquant, qui apprécie assez peu que l’on se moque du religieux, de ses rites, mais qui finit par trouver lassant son fil de vie organisé, seulement, pour des retrouvailles de familles, que lui seul structure, au fur et à mesure des célébrations allant de la première communion, à la confirmation, jusqu’à la communion solennelle…
  • Un jeune collègue de l’inspecteur, Grospierres, diplômé d’un doctorat, au phrasé élégant et un rien suranné, qui vit son métier avec la volonté de tenter de le dépoussiérer, de rendre la justice, qui peut agacer et mettre en désordre des pratiques huilées, dont les rapports, avec Cérisol, fluctuent, d’un plaisir de travail partagé commun à l’affrontement usant de méthodes différentes.
  • Des membres d’association de réparations de vieilles motos, qui se retrouvent surtout pour consacrer leurs opinions extrémistes, où la nostalgie du troisième Reich semble à peine camouflée.
  • Un écrivain, responsable d’atelier d’écriture en maison d’arrêt, consécrateur de la nouvelle orientation de Matthieu, dont les réflexions et communications semblent tellement scénarisées ou préparées, qu’il n’apparaît ni d’honnêteté insoupçonnée, ni de cohérence relationnelle absolue…
  • Un hôpital où l’on veut soigner un inspecteur qui vient de faire une crise de diabète redoutable, alors que ce dernier ne voudra jamais laisser une enquête fondamentale se dérouler sans son intervention, sans sa gouverne…
  • La présence récurrente de chansons françaises, sorties tout droit du Front Populaire, aux paroles volontaristes et tendres, et du parcours gustatif affirmé de senteurs de confitures, toujours poétisées et inspirées.

Le suspense vous tient en haleine en permanence, et l’écriture, bordée de références culturelles et historico-sociétales, se place, avec bonheur, entre découverte des fragments du manuscrit de Matthieu et avancée de l’enquête, avec rebondissements vifs.

Suivez mes pas, prenez ce plaisir de lecture réflexif et captivant !

Éric

Blog Débredinages

Tuer le fils

Benoît Séverac

La manufacture de livres

18.90€

La soustraction des possibles de Joseph Incarnoda

Attention, Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre écrit sans concession, de manière très directe, rude et corrosive, ne vous laissera nullement indifférent, ses messages vous seront inscrits en mémoire pour un bon moment, car il parle d’un passé proche, impudique, où l’argent roi devenait le centre de tout, et il rappelle aussi que ce conditionnement peut ressurgir en permanence, si tenté qu’il se soit évaporé depuis lors…

Aldo Bianchi est un professeur de tennis, bien mis de sa personne, et il sait qu’il plait à certaines de ses élèves, en manque affectif, notamment à celles qui s’ennuient d’une vie pourtant aisée et sans contrainte, mais où le piment, le relief, la capacité d’émotion, la différence attendue, apparaissent peu fréquentes, remplacée par une réalité terne, ankylosée, sclérosée, par la monotonie des habitudes, par la nécessité de toujours paraître, en perfection, au milieu du cœur de jet-set.

Odile s’est laissée séduire par Aldo, elle a même fait en sorte qu’il s’éprenne d’elle, ensemble ils passent du bon temps, Odile se sent revivre, se sent reféminisée, à la fois sur le plan intime et dans sa projection future.

Elle aime Aldo, mais elle ne sait si la réciprocité est assurée, alors elle l’invite dans des restaurants qualitatifs, lui offre des cadeaux de marque, en évitant qu’il prenne ses attentions comme une acceptation d’une situation de gigolo.

Odile délaisse son mari, qui semble accepter que sa femme recherche l’amour, ailleurs, même s’il regrette que toute sa fortune soit aussi utilisée pour ce type de caprices, lui qui travaille sans relâche dans des affaires que l’on ne cerne pas, mais qui apparaissent clairement avec des oublis de sens moral, même si en cette Suisse Genevoise, la fin et la faim d’argent justifient les moyens et le fait d’avoir des moyens, de forts moyens même…

En cette période de fin des années quatre-vingts, en Helvétie du monde des affaires, le mari d’Odile mise sur les OGM, susceptibles de rapporter beaucoup…

Svetlana travaille en une Banque d’importance, référencée sur Zürich, elle est le bras droit du Directeur, mais elle attend beaucoup plus de sa carrière, elle est prête à donner de sa personne, jusqu’à la limite de la convenance, pour faire fructifier son désir de possession financière, pour assurer la sécurité de sa fille, elle qui a vécu la pauvreté en République Tchèque et n’imagine pas, une seule fois, revenir en arrière, en cette condition honnie…

Christophe Noir, un banquier sans scrupule, apte à toutes les bassesses, pourvu que les stratégies rapportent, n’imagine pas ne pas conquérir Svetlana, elle qu’il considère comme l’incarnation absolue de la femme désirable, à posséder, puisqu’il vit de sa puissance, que le corps d’une femme n’est repéré que par sa chair à assouvir…

Aldo remarque Svetlana, en une soirée, lui qu’Odile a affecté pour des missions de confiance, entre France et Suisse, en transport d’argent très secret, qu’il camoufle comme s’il était VRP, et il se sent plus que fortement attiré par la Belle, et la réciprocité semblerait assez envisageable, avec une perception qu’un début d’amour pourrait même se tisser…

Ensemble ils décident de s’unir pour tenter d’obtenir le jackpot, qui leur assurera un avenir financier très fiable, la promesse d’un bonheur permanent, puisqu’ils croient que le « bonheur c’est d’avoir… », mais les personnes rencontrées, dans leurs organisations et missions respectives, n’hésitent pas à combiner avec la violence ou le crime, et ils sembleraient l’oublier, et il conviendrait qu’ils se rappellent de ne pas tenter de se bruler les ailes, par trop forte avidité…

Ce livre, bien mené, avec une narration décapante qui, si elle se place à la fin des années quatre-vingt, à la future chute de l’URSS prévisible et déjà en prémices, en pleine période du capitalisme triomphant, de la richesse présentée et positionnée sans aucune retenue, en totale impudeur, structure des renvois réguliers en nos temps présents, avec un humour cinglant et vif.

Vous aurez ainsi la possibilité de côtoyer :

  • Un ancien immigré Chilien, qui a connu les geôles de Pinochet, qui se verrait, cependant, bien devenir nouveau riche, surtout pour assurer son addiction au jeu…
  • Des sbires de la mafia Albanaise, prêteurs usuriers et proxénètes ayant maté des filles, en leur faisant vivre des sévices effroyables, mais qu’elles ont fini par endurer et même capter, si l’on peut dire, qui maintenant sont prêtes à faire tout ce qu’on leur demande, avec l’espoir d’une petite reconnaissance, d’une once de liberté et de finances coulant à flot…
  • Un Papy Corse, en fin de vie, mais toujours partant pour un nouveau coup, pour faire fructifier son magot, pour le respect de la famille et de son aura, pour l’assurance d’une vie confortable pour sa petite fille. Sa sœur suit ses consignes, agit, et elle est toute aussi capable de profiter d’un moment apprécié, en un bouchon sur Lyon, que d’organiser un règlement de compte sanglant, pour punir celles et ceux qui auraient voulu se risquer à la détrousser ou à empiéter sur son domaine. On l’appelle Mimi, elle sait repérer les failles de celles et ceux avec lesquels elle travaille, elle voit vite que Svetlana et Aldo tombent dans le sentimentalisme affectif, qu’ils s’aiment, ce qui semblerait compromettant pour le maintien d’affaires solides et ce qui pourrait, aussi, les entraîner en une chute précipitée…
  • Un détective privé qui, sollicité par Odile, traîne ses pieds pour prendre des photos d’amants qui oublient leurs promesses, qui se demande comment l’on peut encore se vautrer de sentimentalisme, alors que l’argent ne sait plus comment être dépensé, en ces familles du bord du lac Léman, totalement grandiloquentes, heureuses et factices de leurs trains de vie, totalement inconséquentes en la platitude de leurs discours ou de leurs projets…
  • Un couple de Zurichois, sans enfant, qui semblerait accepter l’ouverture, la critique et la tolérance, mais qui sait garder des secrets, surtout assurer ses arrières, en acceptant toutes les compromissions et les désaveux de la soi—disant amitié économique…

Vous apprécierez aussi les légèretés et poésies de l’auteur, qui revient régulièrement à l’analyse des romans et textes narratifs de Ramuz, par récurrences dans le livre ; Ramuz, que Céline reconnaissait comme un véritable auteur (ce qui était très rare chez lui), ce qui me donne envie d’aller plus loin et de lire ou relire son œuvre.

Et vous refermerez cet opus en vous disant que si l’argent ne fait pas le bonheur, « cela aide à faire les commissions », comme disait le philosophe Coluche, mais s’il convenait d’être trop gourmand, une alerte doit transparaître, nous éveiller, pour rappeler que bien mal acquis ne profite jamais et que l’argent roi fait souvent perdre la raison et parfois tous les essentiels…

Éric

Blog Débredinages

La soustraction des possibles

Joseph Incardona

Éditions Finitude

23.50€

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑