Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous n’ignorez pas mon enivrement récurrent pour mon auteur de référence, Céline, que j’essaie, par fréquences, de connaître le mieux possible, dans toutes les acceptions de son œuvre.

Abonné au Bulletin Célinien, qui sans relâche, avec force investissement, ténacité opiniâtre, travaille, pour que l’analyse profonde, réflexive de l’ensemble du corpus littéraire et de correspondances de Céline, fasse l’objet d’études argumentées, de notes inspirantes et de mise en perspectives, j’ai eu le bonheur de découvrir que le livre d’Évelyne Pollet faisait l’objet d’une réédition.

J’ai donc souscrit pour recevoir cet opus, et je l’ai lu et relu avec un intérêt majeur puisqu’il constitue à la fois une force émotive et une retranscription historique narrée.

Corinne, alias Évelyne, vit à Anvers, et se sent subjuguée par les tableaux de Charbier, peintre qui expose en une galerie de la ville.

Corinne, dès la première découverte des œuvres de l’artiste, maîtrise et connaît la profondeur qui se dégage de son travail, qui associe capacité à illustrer les sentiments et états d’âme de ses visages ou portraits, pour les placer en un univers urbain sombre, pour porter les regards en des directions hautes, majeures, élevées, intenses.

Seul Charbier, peintre qui reprend les traits physiques caractéristiques de Céline, a la possibilité de permettre à Corinne de dépasser les extases que l’on peut avoir, parfois, face à une toile, à un tableau.

Charbier, lui, va au-delà, il transcende les sens de beauté inassouvie, pour déplacer son œuvre sur l’axe de la magnificence, de la pureté, de la primaire fougue qui se détache au regard, entraînant Corinne dans l’abime de ce qui indicible, de ce qui dépasse tout ce qui fut entrepris auparavant.

La peinture de Charbier raconte, décrit, positionne, et quand on la rencontre, on est à la fois subjugué, anéanti, on ne peut imaginer trouver pareil manifeste, aussi incomparable talent.

Corinne se permet de l’approcher, alors qu’on lui raconte que Charbier est un homme froid, distant, fruste, difficile, peu reconnaissant, avare de débats.

Charbier apprécie Corinne, lui donne de l’intérêt, lui procure le plaisir d’être cernée comme non seulement une groupie de passage, mais comme une personne digne de respect, dont les messages artistiques sont écoutés.

Charbier sait qu’il séduit Corinne, et Corinne sait qu’elle est séduite irrémédiablement, intensément, par Charbier.

Ils deviennent rapidement amants.

Corinne plonge dans un désir absolu, avec une irrépressible envie de l’assouvir avec majesté, car quand elle se donne à Charbier, elle se donne à l’art, et pas à n’importe quel art, à celui immense, poétisé, porteur, unique, émérite d’un artiste admiré et irremplaçable.

Corinne écrit, elle n’hésite pas à demander conseil à Charbier pour pouvoir améliorer sa narration et obtenir des appuis auprès des éditeurs.

Charbier s’y emploie, pas que pour se donner bonne conscience, mais aussi par sympathie pour celle qui a su lui dire qu’elle était plus qu’émerveillée par ses créations, par ce qu’il inspirait, représentait, développait, engendrait.

Corinne ne travaille pas, elle s’occupe de ses enfants du mieux possible et elle les aime fortement ; elle apprécie son mari, qu’elle a trompé une fois, en se reprochant à la fois cette faiblesse, mais aussi en repérant que son mari doit être plus original, sortir des facilités et des habitudes ou atermoiements.

Sa liaison avec Charbier n’est pas une infidélité, car Charbier représente l’art en sa perfection dimensionnée, et quand on peut le rencontrer, même le mari infortuné, s’il le savait, ne pourrait retenir l’inconséquence conjugale, car sa femme a eu le bonheur de rencontrer l’unique et l’exceptionnel, ce qui ne peut être que l’assurance de la reconnaissance d’une épouse hors norme…

Elle écrit à Charbier qui lui répond d’abord très rapidement, puis de façon plus épisodique ; elle lui en veut de son retard de transcription, de ne pas lui donner de nouvelles, et elle se lamente sur ses venues sur Anvers, bien trop espacées.

Quand elle viendra sur Paris, pour le rencontrer, il sera un conseiller positif pour ses productions littéraires, un bon compagnon de promenade, mais elle lui reprochera, sans jamais lui avouer, de ne pas lui déclarer sa flamme, de ne pas l’envelopper d’un amour furieux, de ne pas la posséder, de ne pas la reconnaître comme la femme enfin attendue…

Mais Charbier, alias Céline, se place au-dessus de ces contingences ; il batifole avec Corinne, il apprécie sa présence, il aime lui donner la main, il est heureux de prendre du plaisir avec elle, mais il ne l’aime pas, il ne veut pas vivre avec elle, il n’a pas de passion pour elle, et il veut rester indéfectiblement libre, même s’il doit faire de la peine à une Corinne qui aimerait tant que les choses prennent une autre tournure…

Corinne va avoir la fièvre de l’amour transi déçu, va devenir maladivement endolorie, et sa famille va la placer pour qu’elle puisse se ressourcer, se retrouver, se reconstruire, même si elle ne cerne pas les raisons de ce dépérissement.

Elle rencontrera Gerbault, en cure, qui lui fera du bien, qui saura la comprendre, envers lequel elle se blottira, qui n’hésiterait pas à l’emporter avec lui, à lui apporter tout ce dont elle aurait besoin.

Si Corinne reste reconnaissante à Gerbault de sa compassion, de son amour direct et compréhensif, elle veut retrouver Charbier, car elle ne peut imaginer qu’il ne puisse pas remarquer, reconnaître, intégrer, repérer qu’elle, et elle seule, constitue la femme idéale et rêvée, pour l’accompagnement d’un artiste d’un tel retentissement.

De Paris à Saint-Malo, Corinne prendra tous les risques, affrontera tous les tourments, acceptera tout ce qu’elle nommerait « ingratitudes », se placera en toutes les fièvres de l’âme, en tous les tourbillons produits par le corps quand la frénésie de la passion s’affiche, mais elle ne pourra pas être mieux reçue qu’une amie, une personne dotée de charme poétique, par un Charbier qui ne peut agir en fidélité, en organisation de vie, qui semble en plus assez séduit par une danseuse, toute jeune…

Ce livre développe un charme suranné, où la passion d’une femme enivrée, qui se consume jusqu’à en perdre la raison et l’étincelle de vie pour séduire et s’adonner un artiste différent, qui crée ce qui n’a jamais existé jusque-là, représente une attraction prodigieuse.

Il est très bien écrit, avec une force émotive lancinante, prenante et il constitue un témoignage remarquable de ce que fut Céline : un artiste créateur accompli, sans concession, livré en amour comme en art, avec la fougue Rimbaldienne de la « liberté libre », qui se refuse aux limites, aux acceptations des normalités et dogmes, surtout d’ordre passionnel ou amoureux, qui a su séduire une femme, qui attendait tellement plus de lui…

Un livre à lire, à savourer, pour vivre intensément, et tendre vers les créations essentielles !

Éric

Blog Débredinages

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