Amie Lectrice et Ami Lecteur, je vais vous narrer, encore une fois, une expérience de lecture palpitante, bienfaisante, décapante, avec un de mes auteurs fétiches.

J’ai lu les œuvres complètes de Didier (je peux l’appeler par son prénom, car il m’accompagne tellement souvent qu’il est devenu un ami de pensée et de réflexion), représentant une bonne quarantaine de publications.

Mais le registre de la nouvelle longue se place certainement comme son style d’expression le plus référencé, car il peut décrire, en romance noire, les mots et maux qui traversent notre société, rappeler ses insuffisances, se remémorer les lâchetés de son histoire enfouie, de manière compacte, directe, sans concession, tout en ayant aussi la possibilité de vagabonder, de faire vivre des personnages, en explicitant leurs déboires et tensions, dans des contextes finement rappelés.

Ce troisième et dernier recueil de nouvelles longues est paru au Cherche Midi, et je vous conseille ardemment de vous procurer les trois qui composent ces « novellas », reprenant des textes de publications antérieures et une nouvelle inédite.

Je ne vais pas vous résumer chacune des nouvelles, car cela ne serait pas adapté à la force d’écriture de Didier et cela vous empêcherait de retrouver l’effet de suspense de chaque écrit, car Didier parle du réel ou du passé sociétal, mais sait d’abord raconter, intensément, des histoires de roman noir.

L’enclave, nouvelle inédite, se déroule en un moment terrifiant de l’histoire, que l’on peut rapprocher du ghetto de Varsovie, où des personnes parquées n’ont plus d’identité et de dignité propre, sont soumises aux brutalités et violences incessantes. Mais, même avec une absence totale d’espoir, une camaraderie secrète s’opère pour tenter de recréer un espace culturel, où un pianiste pourrait donner un récital de Chopin, car il n’y a pas plus forte résistance que celle du fait culturel face aux armes de déchéance.

Une oasis dans la ville décrit l’univers sordide qui attend les réfugiés, qui, ne trouvant pas de travail et de lieu pour s’abriter, finissent par être enrôlés par des marchands de sommeil et des dealers, ce qu’ils acceptent pour avoir un toit et manger, mais qu’ils regrettent aussitôt, car devenant des marionnettes de trafiquants sans scrupules, intégrant des opérations violentes.

Quand Skander dénichera, par hasard, un lieu dédié aux enfants, avec un jardin pédagogique et un lieu d’apprentissage des essentiels, il se sent chez lui et ne veut pas retourner dans son ancienne vie…

Mais quand il recroise un de ses anciens tauliers, il ne pourra pas échapper à la demande de replonger dans le trafic, même s’il fera tout pour préserver ses vrais amis d’idéal.

Est-ce possible qu’une oasis d’espoir se pérennise dans les quartiers infectés par la drogue et ses fléaux d’argent facile, de violence systématisée ?

La couleur du noir rappelle, à la manière récurrente de Daeninckx, qui dès Meurtres pour mémoire  prenait ce vaisseau romancier , que des épisodes nauséabonds de notre histoire peuvent ressurgir dans la littérature, alors que certains (re) deviendraient assassins pour que l’oubli soit permanent et que rien ne puisse refaire surface…

Hors limites raconte le parcours d’un détective privé, approché par des parents pour tenter de remettre sur un chemin plus droit, un fils, qui s’écarte.

Celui-ci ne se sent vivre qu’avec sa bande, qui cherche à réaliser de petits larcins. Mais quand un vol qui devait être facile se transforme en échange de feux, qu’un des amis décède, les choses prennent une autre tournure, surtout quand le détective, qui a les moyens de faire arrêter la bande, sans désigner le fils de ses mandants, fait du chantage sexuel à la compagne de ce dernier…

Cités perdues raconte tout le désespoir que Didier recense depuis quelques années dans les villes de banlieue parisienne, qu’il aime et arpente, où il a vécu longtemps et où il est né, et dont il a été chassé (incendie criminel de son domicile) par ceux qui veulent la permanence de la chappe de plomb et des combines corruptives.

On retrouve un mort dans un immeuble qui vient d’être démoli, que l’on imaginait ne jamais retrouver et l’on remonte aux trafics de stupéfiants, mais aussi aux intégrismes de prêche, sachant que les liens entre les deux se démontrent assez fréquemment.

Sans amalgame (ce n’est pas son genre), mais avec rationalité aiguisée, Didier décrit les enfermements des consciences, les rapines des tours, les exécutions froides de ceux qui finissent par refuser d’aller plus loin, quand les manipulations leur apparaissent.

Didier jette un regard lucide et positif sur le conglomérat des échanges culturels qui font d’un inspecteur d’origine serbe un client apprécié des restaurants Brésiliens ou du Maghreb et caractérisant les quartiers avec des couleurs d’enrichissement, avec l’espoir que les désastres de la violence incarnée n’anéantiront pas des années de fraternité.

Bonjour les petits enfants parcourt la vie d’un cirque ambulant où des artistes donnent leur vie pour un spectacle de plus en plus considéré comme dépassé, alors qu’ils souhaitent apporter de la joie, de l’aventure, de l’évasion, en repoussant les limites des risques des acrobates, pour que les frissons apparaissent.

Mais le cirque sème aussi des moments de doute, quant à chaque lieu où la roulotte s’arrête, apparaissent des crimes pédophiles… Les membres de la troupe se doivent de devenir enquêteurs, car la confraternité du cirque n’existe plus si l’enfance est massacrée par un des leurs.

A nous la vie est une nouvelle magnifique, qui prend place dans les usines occupées des grèves de 36, pour que naissent les conquêtes sociales et les premiers droits ouvriers. On s’immisce dans la vie d’une famille qui intègre intensément, et avec courage, ces moments de doute, de fierté, pour que la dignité s’affiche.

Et quand un des ouvriers va rejoindre les Brigades Internationales, on se rappelle que le Front Populaire a préféré l’attentisme plutôt que le courage de ses convictions, même s’il n’était pas aisé de faire bouger la France en une période où elle retenait surtout son pacifisme de lâcheté, précurseur de ce qui fera 1940…

Les corps râlent rapportent les souvenirs d’enfants de chorale et le plaisir de retrouvailles, mais celles-ci, qui pouvaient ardemment devenir des moments porteurs, se transformeront en détresses incommensurables, quand les enfants de l’époque se remémoreront les agissements du prêtre, qui feront des émules plus tard…

L’inspecteur à la retraite, qui pensait retrouver ses bases géographiques et ses liens avec sa vie doucerette, soulèvera des pans rudes de la vie villageoise, comme une boîte de Pandore…

Non à la guerre rappelle, avec minutie et profondeur, la mort de Louis Jaurès, âgé d’à peine vingt ans, en 1917, au front, fidèle à la force pacifiste de son père, qui l’a payée de sa vie, et à sa volonté de ne surtout pas laisser témoigner que sa famille serait en désertion ou non patriote, malgré la boucherie vécue en récurrences en ces funestes années…

L’esclave du lagon décrit l’enfer d’enfants vendus par leurs parents, sans ressources, à des armateurs sans âme, qui ont décrit aux familles qu’ils ne manqueraient de rien, alors qu’ils sont employés comme plongeurs en apnée pour récupérer des poissons en filet, qu’ils s’épuisent et s’époumonent…

Quand deux jeunes garçons voudront courageusement réagir, ils devront affronter des dangers tenaces, au milieu de rivieras de touristes peu intéressés par le sort d’enfants en contrainte lourde, démunis de tout, exploités sans vergogne.

Suite espagnole n’hésite pas à décrire la chasse que l’administration française a livrée aux républicains espagnols, souvent héroïques face aux périls des occupants nazis, alors que cette dernière « bien maréchaliste », dans son ensemble sacralisé, retrouvait sa capacité à mater le différent et l’étranger, au début des années cinquante…

Didier sait décrire les tensions de nos sociétés, sait faire parler les insurgés et les mutins, sait apporter du réconfort aux blessés de la vie, sait écrire avec conviction les essentiels libertaires qui constituent nos socles de combat et nos droits humains. Merci à lui !

Éric

Blog Débredinages

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Didier Daeninckx

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