Didier Daeninckx a été victime d’un incendie, plus que certainement d’origine criminelle – potentiellement lié aux menaces d’un individu qui lui aurait reproché d’attenter à « l’honneur » de Faurisson, le négationniste Français qui avait réussi à convaincre Dieudonné de ses réflexions abjectes, et notamment de sa thèse déclamée considérant le journal d’Anne Franck comme un « faux »… – en son pavillon, et, en refaisant ses peintures, il retrouva un paysage à l’encre de chine de Heinz Von Furlau, peintre dont il ignorait tout, certainement comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs…

Il avait acquis cette œuvre pour son support, la couverture d’un poème d’Achille Chavée, surréaliste Belge ayant combattu dans les Brigades Internationales avec les Républicains Espagnols.

Le dessin présente la silhouette d’un homme près d’un navire à quai, avec le ciel froid d’une Ville d’Allemagne du Nord.

Didier Daeninckx se glisse dans la peau de son héros émérite, issu notamment de ses nombreux livres de la Série Noire, l’Inspecteur Cadin, et Didier mène lui-même l’enquête pour cerner le parcours du peintre.

Il va ainsi totalement s’engouffrer dans son histoire et vite repérer que le peintre vaut largement le poète.

Didier se remémore qu’il avait acquis ce paysage lors d’un voyage aux îles Vanuatu (les anciennes Nouvelles Hébrides franco-anglaises, indépendantes depuis 1980), situées aux antipodes, pour prolonger le travail accompli après la publication de son livre important « Cannibale » sur l’exposition de Paris de 1931, où l’on exhibait des « bons sauvages » en provenance de Nouvelle-Calédonie, Kanaks considérés et présentés comme anthropophages.

En se promenant dans les rues de Port-Vila, Didier est « frappé par une sorte de léthargie » qui s’affecte chez les autochtones et dont la réalité est liée à l’utilisation et à l’effet du « kava »(breuvage rituel obtenu par la macération d’une racine de poivrier), que lui-même aura plusieurs fois l’occasion de tester dans ses discussions et contacts à venir…

Au hasard de pérégrinations avec sa compagne, en un entrepôt, il déniche des journaux anciens de Papouasie, à l’époque de la colonisation Allemande, et il tombe sur le motif peint sur la couverture du recueil d’Achille Chavée.

Le commerçant lui précise qu’il avait rapporté l’œuvre intégrée en un coffre ramené de la Ville de Madang, anciennement Wilhemshaven (clin d’œil direct avec le nom de l’actuelle ville d’Allemagne Hanséatique)…

Didier tente de rechercher l’auteur de l’encre de chine et on lui conseille de rencontrer Harry Tirvala, archiviste, qui immédiatement lui parle de la reconnaissance de l’emprise artistique de Heinz Von Furlau., dont il possédait déjà lui-même quelques œuvres.

Tous les dessins du peintre ont pratiquement tous été réalisés sur du papier imprimé.

Didier décide de pénétrer l’univers du peintre qui intègre un parcours tout sauf banal : né en 1889, ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Berlin, ami de Fernand Léger et d’André Derain, ayant certainement côtoyé Apollinaire, embarqué volontaire pour échapper à des difficultés familiales et amoureuses pour la Papouasie-Nouvelle Guinée en 1912, au titre de peintre officiel de l’Empire Allemand pour l’inventaire de la faune, de la flore comme des rites locaux.
Il sera abandonné par ses collègues dans la jungle, sera récupéré par les Néerlandais, neutres au conflit mondial de la Grande Guerre, qui le remettront aux autorités Allemandes, qui l’affecteront assez vite sur le Chemin des Dames, dont on connaît les périls, douleurs et horreurs…

Il utilise aussi la traversée pour peindre tous les hommes d’équipage sans distinction aucune de hiérarchie.

En poursuivant ses discussions avec Harry Tirvala, Didier apprend que Heinz Von Furlau est revenu aux Nouvelles-Hébrides en 1930, sentant que des éléments compliqués se programmaient en Allemagne…

Von Furlau naviguait en 1912 avec un dénommé Rechtig (dont le nom signifie pourtant « droit ou droiture » en Allemand, en commentaire personnel…), un spécialiste des « races dites inférieures » qui s’acharnait à convertir le maximum d’âmes pour le compte de la mission protestante Rhénane.

Mais il ne s’arrêtait pas là, en anticipation des critères dits « aryens » qui seront mis en exergue vingt-cinq ans plus tard, il disséquait des cadavres Papous dans une clinique installée dans la cale du navire, pour ergoter sur de pseudo-critères permettant de s’assurer de la possibilité d’inculquer une once de sens religieux à ces « sauvages ».

Mais en s’approchant en pirogue du bateau en question, un Papou a surpris Rechtig en ses sinistres expériences et a « hurlé » pour prévenir la berge.

Un combat s’est ensuivi et Von Furlau est resté entre les mains des guerriers Abelams, en prisonnier-monnaie d’échange.

Le peintre a utilisé cette période de captivité pour intelligemment représenter des scènes de brousse et surtout des fusains de visages et de scènes quotidiennes.

Didier, qui avait participé avec Tardi à un ouvrage collectif sur le Chemin des Dames, l’a interrogé sur Von Furlau, et il l’a placé assez vite avec ceux que l’on regroupe sous l’estampille de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité en Français) intégrant notamment Otto Dix et George Grosz dont les œuvres décrivent sans nuance et avec force les gueules cassées de la Grande Guerre et les profiteurs de la même période (j’ai chez moi une lithographie de Grosz qui ne me quitte jamais des yeux, c’est mon alerte sur le sens de la vie et du monde) mais il est depuis complètement passé à la trappe.

Puis Didier, lors d’une nouvelle pérégrination de préparation documentaire et littéraire au centre culturel Jean-Marie Tjibaou de Nouméa, retrouve une encre de chine où l’on voit des soldats Niaoulis enrôlés lors de la guerre de 1914 sur le point d’être fusillés ; serait-ce aussi la marque de Von Furlau ?

Didier rencontre son traducteur pour la version Allemande de son livre indispensable « Meurtres pour Mémoire » qui deviendra « Tod auf Bewährung » pour l’appuyer sur l’analyse exacte de la signification de certains mots d’argot Parisien, et il apprend que Von Furlau a été caché dans la demeure du poète Rainer Maria Rike au moment où ce dernier s’associe à la Commune de Munich sur les traces douloureusement planifiées à Berlin auparavant par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Il restait à Didier à cerner comment une encre de chine du peintre avait pu orner le recueil d’un poète surréaliste Belge et aussi à comprendre pourquoi il était retourné en Océanie dans les années Trente.

Il apprendra que Von Furlau a été professeur associé en une des académies d’art en Belgique et que sa femme Jayla était décédée auparavant en Papouasie…

En fin d’ouvrage, le conservateur d’un Musée dédié à Von Furlau, à Berlin, conteste le retour du peintre dans les années Trente aux Nouvelles Hébrides…

Ce livre s’affiche donc de manière plurielle : il représente un documentaire précieux vous permettant de connaître le peintre Von Furlau, ses engagements militants progressistes et son parcours exceptionnel, il est parsemé de superbes illustrations de Joe G. Pinelli dans l’inspiration de Von Furlau, qui constituent un recueil captivant, et bien évidemment il se caractérise comme un roman noir passionnant dans la lignée des analyses sociétales, des connaissances profondes de personnages inspirés et aux parcours de vie généreux, prenants et mêlés au tragique, à la manière de Daeninckx.

Un livre tout à fait original et délicieux dans la lecture comme dans le feuilletage des dessins, et important historiquement.

Est-ce une fiction, est-ce un roman noir prenant appui sur le réel, à vous de juger et jauger, mais en tous cas ce livre ne vous laissera pas indifférent !

Et je félicite Jocelyne, la dulcinée de Didier, qui lit « Erromango » de Pierre Benoît, dont je parlerai bientôt en ce blog.

Éric

Blog Débredinages

Le Tableau Papou de Port-Vila
de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli
Roman noir mis en couleurs par Heinz Von FurlauCherche Midi Éditeur
18.80€