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Mois

décembre 2020

Le Tableau Papou de Port-Vila de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli

Didier Daeninckx a été victime d’un incendie, plus que certainement d’origine criminelle – potentiellement lié aux menaces d’un individu qui lui aurait reproché d’attenter à « l’honneur » de Faurisson, le négationniste Français qui avait réussi à convaincre Dieudonné de ses réflexions abjectes, et notamment de sa thèse déclamée considérant le journal d’Anne Franck comme un « faux »… – en son pavillon, et, en refaisant ses peintures, il retrouva un paysage à l’encre de chine de Heinz Von Furlau, peintre dont il ignorait tout, certainement comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs…

Il avait acquis cette œuvre pour son support, la couverture d’un poème d’Achille Chavée, surréaliste Belge ayant combattu dans les Brigades Internationales avec les Républicains Espagnols.

Le dessin présente la silhouette d’un homme près d’un navire à quai, avec le ciel froid d’une Ville d’Allemagne du Nord.

Didier Daeninckx se glisse dans la peau de son héros émérite, issu notamment de ses nombreux livres de la Série Noire, l’Inspecteur Cadin, et Didier mène lui-même l’enquête pour cerner le parcours du peintre.

Il va ainsi totalement s’engouffrer dans son histoire et vite repérer que le peintre vaut largement le poète.

Didier se remémore qu’il avait acquis ce paysage lors d’un voyage aux îles Vanuatu (les anciennes Nouvelles Hébrides franco-anglaises, indépendantes depuis 1980), situées aux antipodes, pour prolonger le travail accompli après la publication de son livre important « Cannibale » sur l’exposition de Paris de 1931, où l’on exhibait des « bons sauvages » en provenance de Nouvelle-Calédonie, Kanaks considérés et présentés comme anthropophages.

En se promenant dans les rues de Port-Vila, Didier est « frappé par une sorte de léthargie » qui s’affecte chez les autochtones et dont la réalité est liée à l’utilisation et à l’effet du « kava »(breuvage rituel obtenu par la macération d’une racine de poivrier), que lui-même aura plusieurs fois l’occasion de tester dans ses discussions et contacts à venir…

Au hasard de pérégrinations avec sa compagne, en un entrepôt, il déniche des journaux anciens de Papouasie, à l’époque de la colonisation Allemande, et il tombe sur le motif peint sur la couverture du recueil d’Achille Chavée.

Le commerçant lui précise qu’il avait rapporté l’œuvre intégrée en un coffre ramené de la Ville de Madang, anciennement Wilhemshaven (clin d’œil direct avec le nom de l’actuelle ville d’Allemagne Hanséatique)…

Didier tente de rechercher l’auteur de l’encre de chine et on lui conseille de rencontrer Harry Tirvala, archiviste, qui immédiatement lui parle de la reconnaissance de l’emprise artistique de Heinz Von Furlau., dont il possédait déjà lui-même quelques œuvres.

Tous les dessins du peintre ont pratiquement tous été réalisés sur du papier imprimé.

Didier décide de pénétrer l’univers du peintre qui intègre un parcours tout sauf banal : né en 1889, ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Berlin, ami de Fernand Léger et d’André Derain, ayant certainement côtoyé Apollinaire, embarqué volontaire pour échapper à des difficultés familiales et amoureuses pour la Papouasie-Nouvelle Guinée en 1912, au titre de peintre officiel de l’Empire Allemand pour l’inventaire de la faune, de la flore comme des rites locaux.
Il sera abandonné par ses collègues dans la jungle, sera récupéré par les Néerlandais, neutres au conflit mondial de la Grande Guerre, qui le remettront aux autorités Allemandes, qui l’affecteront assez vite sur le Chemin des Dames, dont on connaît les périls, douleurs et horreurs…

Il utilise aussi la traversée pour peindre tous les hommes d’équipage sans distinction aucune de hiérarchie.

En poursuivant ses discussions avec Harry Tirvala, Didier apprend que Heinz Von Furlau est revenu aux Nouvelles-Hébrides en 1930, sentant que des éléments compliqués se programmaient en Allemagne…

Von Furlau naviguait en 1912 avec un dénommé Rechtig (dont le nom signifie pourtant « droit ou droiture » en Allemand, en commentaire personnel…), un spécialiste des « races dites inférieures » qui s’acharnait à convertir le maximum d’âmes pour le compte de la mission protestante Rhénane.

Mais il ne s’arrêtait pas là, en anticipation des critères dits « aryens » qui seront mis en exergue vingt-cinq ans plus tard, il disséquait des cadavres Papous dans une clinique installée dans la cale du navire, pour ergoter sur de pseudo-critères permettant de s’assurer de la possibilité d’inculquer une once de sens religieux à ces « sauvages ».

Mais en s’approchant en pirogue du bateau en question, un Papou a surpris Rechtig en ses sinistres expériences et a « hurlé » pour prévenir la berge.

Un combat s’est ensuivi et Von Furlau est resté entre les mains des guerriers Abelams, en prisonnier-monnaie d’échange.

Le peintre a utilisé cette période de captivité pour intelligemment représenter des scènes de brousse et surtout des fusains de visages et de scènes quotidiennes.

Didier, qui avait participé avec Tardi à un ouvrage collectif sur le Chemin des Dames, l’a interrogé sur Von Furlau, et il l’a placé assez vite avec ceux que l’on regroupe sous l’estampille de la « Neue Sachlichkeit » (Nouvelle Objectivité en Français) intégrant notamment Otto Dix et George Grosz dont les œuvres décrivent sans nuance et avec force les gueules cassées de la Grande Guerre et les profiteurs de la même période (j’ai chez moi une lithographie de Grosz qui ne me quitte jamais des yeux, c’est mon alerte sur le sens de la vie et du monde) mais il est depuis complètement passé à la trappe.

Puis Didier, lors d’une nouvelle pérégrination de préparation documentaire et littéraire au centre culturel Jean-Marie Tjibaou de Nouméa, retrouve une encre de chine où l’on voit des soldats Niaoulis enrôlés lors de la guerre de 1914 sur le point d’être fusillés ; serait-ce aussi la marque de Von Furlau ?

Didier rencontre son traducteur pour la version Allemande de son livre indispensable « Meurtres pour Mémoire » qui deviendra « Tod auf Bewährung » pour l’appuyer sur l’analyse exacte de la signification de certains mots d’argot Parisien, et il apprend que Von Furlau a été caché dans la demeure du poète Rainer Maria Rike au moment où ce dernier s’associe à la Commune de Munich sur les traces douloureusement planifiées à Berlin auparavant par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

Il restait à Didier à cerner comment une encre de chine du peintre avait pu orner le recueil d’un poète surréaliste Belge et aussi à comprendre pourquoi il était retourné en Océanie dans les années Trente.

Il apprendra que Von Furlau a été professeur associé en une des académies d’art en Belgique et que sa femme Jayla était décédée auparavant en Papouasie…

En fin d’ouvrage, le conservateur d’un Musée dédié à Von Furlau, à Berlin, conteste le retour du peintre dans les années Trente aux Nouvelles Hébrides…

Ce livre s’affiche donc de manière plurielle : il représente un documentaire précieux vous permettant de connaître le peintre Von Furlau, ses engagements militants progressistes et son parcours exceptionnel, il est parsemé de superbes illustrations de Joe G. Pinelli dans l’inspiration de Von Furlau, qui constituent un recueil captivant, et bien évidemment il se caractérise comme un roman noir passionnant dans la lignée des analyses sociétales, des connaissances profondes de personnages inspirés et aux parcours de vie généreux, prenants et mêlés au tragique, à la manière de Daeninckx.

Un livre tout à fait original et délicieux dans la lecture comme dans le feuilletage des dessins, et important historiquement.

Est-ce une fiction, est-ce un roman noir prenant appui sur le réel, à vous de juger et jauger, mais en tous cas ce livre ne vous laissera pas indifférent !

Et je félicite Jocelyne, la dulcinée de Didier, qui lit « Erromango » de Pierre Benoît, dont je parlerai bientôt en ce blog.

Éric

Blog Débredinages

Le Tableau Papou de Port-Vila
de Didier Daeninckx et Joe G. Pinelli
Roman noir mis en couleurs par Heinz Von FurlauCherche Midi Éditeur
18.80€

Code Évangile : 1. Le Vase de Bamberg, de Paul Hornet

Amie Lectrice et Ami Lecteur, voici un livre qui se lit avec délectation, et qui potentiellement peut vous placer en addiction : une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus vous en séparer, vous le lirez intensément et vous ne pourrez plus le refermer avant de connaître l’épilogue.

Il s’agit d’un polar bien mené qui intègre non seulement des péripéties inhérentes à un roman noir qualitatif : personnages de belle facture, héros original et valeureux, scènes de crime récurrentes liées à un scénario ciselé, mais aussi et surtout, qui vous ouvre l’esprit et vous enrichit scientifiquement.

En effet quelques années avant sa mort, le Prix Nobel de Physique 1992 Français, Georges Charpak – que je vénère personnellement pour avoir été à l’origine dans les écoles primaires du programme dit « la main à la pâte » où les enfants découvrent les sciences par l’expérimentation directe et la création d’objets leur permettant de mieux cerner les réalités qui les environnent (comme la création d’un petit moulin à eau à placer au bord d’une rivière pour expliquer l’énergie hydraulique) – aurait émis une hypothèse audacieuse connue sous le nom de « son fossile ».

Cette hypothèse se place sous les traces de Thomas Edison, qui, en 1877, a inventé le phonographe, technique qui relie un stylet à une membrane.

Le stylet grave, sur un cylindre tournant de cire, les vibrations qui l’agitent, lorsque les sons frappent la membrane, en restituant les enregistrements.

Charpak aurait rénové cette technique en imaginant que des sons antiques seraient gravés en des poteries anciennes.

De l’argile tourne naturellement sur le tour du potier et pendant que l’artisan, avec ses mains ou un stylet, grave ses motifs décoratifs, il pourrait avoir enregistré, à l’insu de tous, les sonorités de proximité de son atelier.

Charpak aurait imaginé, par exemple, Aristote, parlant à un ami potier, ou conversant avec un artisan sur le seuil de sa boutique, avec l’inattendue conservation de cette discussion enregistrée sur les décorations du vase ou de l’objet réalisé.

Toute la réflexion du Vase de Bamberg s’affecte en prolongement de cette hypothèse et fait place à un roman noir passionnant.

Tout part du Vatican où le Cardinal Di Lupo, en proximité du Pape François, souhaite retrouver une poterie du Ier siècle, de la région de Capharnaüm (oui, la Ville a existé, et je ne vous raconte pas son célèbre « bazar » … !), où vécurent le Christ et ses disciples, où une parole du Christ serait inscrite.

Le Cardinal Di Lupo convainc John Quantius, un fils d’un de ses illustres amis, qu’il a pris sous sa protection, qui dispose de capacités évidentes pour se cacher, se camoufler et se rendre invisible.

Il considère que ses talents indéniables, qui pourraient faire de lui un voleur de grande classe, vont être utilisés pour cette action jaugée un peu folle et fantasque mais qui représente un enjeu historique et spirituel majeur.

John se place aussi comme un galeriste de renom et un expert en art et il est régulièrement affecté par le Vatican pour des missions d’analyse et d’appui.

John, appelé par le Cardinal, rencontre dans les sous-sols du Vatican, une équipe, travaillant sur des bases ultrasecrètes et développant des compétences scientifiques et linguistiques de très haut-niveau ; il lui est demandé de dérober un vase du Ier siècle, situé dans la ville Autrichienne de Bamberg, en son Musée, et en provenance de l’Antique Judée.

Mais retrouver un vase où pourraient être transcrites, enfouies par les années, dans les stries de poterie, des paroles prononcées par le Christ, ne s’inscrit pas comme une opération classique, bien au contraire, et, malgré les précautions de discrétion et d’information triée à un nombre minimal de partenaires informés, cette dernière va connaître des rebondissements importants liés notamment :

  • aux interventions de nombreuses officines d’intelligence qui s’inquiètent de cette soudaine application de l’hypothèse Charpak.
  • à la NSA, qui veut comprendre ce qui motive le Vatican, et surtout quel rôle entend jouer et développer John Quantius ; elle n’hésite pas à placer des personnalités chargées de séduire les membres du réseau.
  • à la mafia Italienne (désespérément proche du clergé le plus rétrograde, ce qui malheureusement s’est souvent repéré et apparemment sans arrêt en nos temps récents…) qui veut mettre en tension le Vatican et ses sbires par trop progressistes…
  • aux services secrets Russes, qui s’affichent dans l’orchestration, car ils ne peuvent pas ne pas être présents dans une opération aussi novatrice et hors norme.
  • et aux services spécialisés, proches de religions concurrentes, qui veulent impérativement tordre le coup à ces réalités, pour ne pas redonner vie et couleurs à un catholicisme dont les pratiques et écoutes pourraient reprendre de la vigueur, si l’on était en capacité d’écouter en direct son précepteur le plus prophétique…

Tous ces intervenants vont tous se mettre sur la route de John pour conspirer contre lui et l’empêcher d’accomplir sa mission.

Mais John, aidé par une partenaire, qui s’attache à lui et dont il reconnaît les capacités à s’intégrer en son univers excentrique, fait front et veut atteindre son objectif.

Et je vous laisse imaginer s’il sera possible d’écouter la parole prophétique prononcée en araméen du Ier siècle…

Ce roman policier et roman noir se lit avec un plaisir vorace :

  • Que vous soyez ou non versés dans l’ésotérisme, il vous amènera sur les réalités Vaticanes, mais avec une synthèse originale entre le spirituel et la science qui – on le sait bien – n’ont pas toujours vécu des ménages aisés…
  • Que vous soyez ou non versés dans les déferlantes et les concurrences, sans merci, entre services secrets concurrents où nulle loi ne prévaut si ce n’est celle du plus fort ou du plus mesquin.
  • Que vous soyez ou non bercés par les monte-en-l’air cultivés par le film « La Main au Collet » d’Hitchcock, qui a donné à John ses volontés d’escapades plus ou moins frivoles et légales.
  • Que vous soyez ou non épris de romans à épisodes, puisque le livre se termine en appelant une suite que j’imagine savourer bientôt.

Je vous engage à rentrer dans ce roman de qualité narrative, très documenté sur la recherche scientifique, et à vous plonger dans l’univers de Paul Hornet qui est le pseudonyme partagé d’un écrivain (grand prix de l’académie Française) et d’un journaliste, selon les confidences de l’éditeur.

Un livre très agréable, alerte et facile en bouche, sans être du tout simplificateur, un opus pédagogique, que je vous recommande.

Éric

Blog Débredinages

Paul Hornet

Code Évangile 1. Le Vase de Bamberg

20€

Cherche Midi Éditions

Robert Schnerb, un historien dans le siècle, 1900-1962, de Claudine Hérody-Pierre

Amie Lectrice et Ami Lecteur, il m’est plutôt rare de lire le livre de personnes que j’ai pu côtoyées, que j’apprécie, que je place en amitié sincère.

J’ai eu un parcours militant et d’engagement avec l’auteure, nos échanges dans les lieux de débats ou simplement dans le cadre d’un partage gustatif, ont toujours été faciles, aisés, revigorants et positifs.

Claudine m’a adressé, et j’en ai été honoré, le livre qu’elle a écrit et qui pénètre avec profondeur, objectivité investie, analyse acérée et émotion, dans la vie de son grand-père, qu’elle a peu connu, qui a accompli un travail immense, majeur, rigoureux d’historien, en partageant son labeur et ses écrits avec les historiens les plus en vue du vingtième siècle.

L’amitié que j’ai pour Claudine ne peut être analysée, Amie Lectrice et Ami Lecteur, comme une offrande qui ferait que cette humble chronique se placerait plus sous l’angle du regard affectif (il existe et je ne le nie pas) que sur mon intérêt et mon plaisir de lecteur (récurrent et précis, vivace fortement après mes deux lectures successives de l’opus).

J’ai apprécié fortement le livre car il m’a ouvert des réflexions que je n’avais pas en connaissance, il est écrit avec une écriture délicate, toute en finesse.

Le livre sait en permanence s’afficher avec le vecteur de la recherche la plus minutieuse, la plus approfondie, avec la volonté de présenter les faits avec cohérence, sans pathos, pour tracer des analyses ordonnées et assez implacables.

Robert Schnerb est né d’une famille de commerçants de Dijon, affectée par la perte des Provinces perdues après la guerre de 1870, ayant clairement affirmé son attachement à la France, exilés obligés de leur Alsace, par détermination patriotique et aussi foi en les valeurs d’une république universaliste.

Leur judéité est effective, mais elle n’est pas pratiquée et elle ne s’affiche pas comme « ostentatoire », comme on dirait aujourd’hui, mais elle n’est pas non plus offusquée, ni reniée.

Il reste que comme de nombreuses familles juives de cette époque, livrées en pleine Affaire Dreyfus, lui-aussi Alsacien national, on s’identifie d’abord par son travail et son attachement à la République laïque, on ne met pas en avant ses origines cultuelles, on évite aussi de prendre corps sur les poncifs antisémites que certains juifs alimentent en exacerbant notamment les réalités financières de train de vie ou d’affaires menées par les leurs.

Robert naît en 1900, comme Jacques Prévert qui aimait rappeler, en ses poèmes, qu’arriver une année aussi ronde et promise à tous les progrès, « ressentait fougue et naïveté ».

J’ai souvent eu ce message en tête, en lisant le livre de Claudine, car Robert a été « plus que fougueux » et a aussi pu pêcher par naïveté…

Cet enfant choyé travaille très bien à l’école, il intègre toutes les portes de l’ascension du mérite républicain ; il est à la fois studieux et réfléchi, organisé et posé, assez conscient aussi de ses qualités ou de ses connaissances supérieures, pour pouvoir tenter de « dépuceler » un cousin de quinze ans dont les conversations et niveaux d’élocution lui paraissent bien mièvres…

A la sortie de la Grande Guerre et du retour des Poilus ou des « fantômes des martyrs » comme disait Barbusse, il étudie l’histoire assidument, méthodiquement, passionnément, en écrivant ses premiers articles avec déclamation patriotique dans les revues étudiantes universitaires.

Il rencontre Albert Mathiez (que l’on doit prononcer Mathié et pas Mathièze…) qu’il vénère, écoute en récurrence, qui le forge, malgré son caractère intransigeant, cassant, sans compromis possible.

Albert Mathiez est marxiste, communiste et une des sommités de la société des études robespierristes, plaçant l’œuvre révolutionnaire de Maximilien sans concession et « idéalisée dans sa pureté », comme disait Victor Hugo dans Quatre vingt treize, en référence majeure, absolue, n’acceptant que peu de critiques.

Dans son sillage, Robert fera ses classes et les mènera avec brio et érudition, bercé par un travail toujours soutenu, et avec ma perception qu’il imagine mal la formation et la connaissance sans une part aussi sacrificielle ou de sacerdoce…

Il avance vite sur le plan universitaire et atteint l’agrégation, avec une ascension rapide, même s’il doit s’y prendre à deux fois.

Sa thèse, structurée par son maître Mathiez, s’affiche comme originale, différente, porteuse, même si elle semble aride, difficile en communication publique pédagogique.

Elle a pour thème « Les contributions directes, à l’époque de la Révolution, dans le département du Puy de Dôme », réalité d’analyse importante, car le fonctionnement de l’impôt s’affiche toujours comme une organisation sociétale, et la politique fiscale sédimente les volontés de leurs acteurs pour marquer les prélèvements incitatifs à destination des populations que l’on veut préserver, ou moins…

Un travail de ce genre, qui n’a jamais été fait, nécessite de la précision, des recherches vives, assises et assidues, de la capacité à s’en tenir aux faits, mais aussi à sentir leurs effets ; il doit associer une analyse nette des réalités fiscales avec un descriptif minutieux de leurs implications sociales.

Robert va innover en travaillant sans relâche, pour éviter les redondances et redites, pour que le plan difficile, car le sujet est complexe et peu aisé à la transcription orale devant jury, en organisant sa pensée avec des tableaux, des lexiques, des statistiques, illustrant et mettant en valeur les essentiels.

Robert qui a rencontré Madeleine, elle-aussi historienne brillante, réussissant ses examens avec mérite remarqué, n’est pas seul, car son aimée travaille à ses côtés et le « maintient », en énergie, pour que sa thèse ne se relâche pas, même si les remarques souvent acerbes de Mathiez, qui lui demande en permanence de synthétiser plus, ou de reprendre des chapitres entiers, sans vergogne et sans trop d’explications rationnelles non plus, sont difficiles à avaler…

Mais Madeleine est là, elle pousse et soutient Robert, ensemble ils forment un couple combatif, certain que le mérite de l’ascension républicaine leur sera accordé.

Robert qui soutient sa thèse, en 1933, alors que son maître et mentor vient de mourir, devant un jury peu avenant, en aucun cas « bienveillant » comme on dit aujourd’hui, avec sa mère et son épouse dans la salle, se débat comme il peut, en étant coupé sans arrêt dans ses propos pour des demandes de précisions plutôt futiles.

A la lecture de ce que l’auteure nomme concrètement « une catastrophe », on ne peut qu’être en empathie avec Robert, qui fait de son mieux pour argumenter et surtout donner cœur à une thèse novatrice et exigeante.

On lui affectera la mention « honorable » qui l’empêchera de pouvoir enseigner en université et d’y faire carrière, ce que Robert revendiquait et qu’il méritait plus qu’amplement, et, ce qu’il ne sait pas encore, pour toute l’étendue de sa vie professionnelle.

Claudine Hérody-Pierre ne part nullement du postulat que la décision du jury répond d’une injustice, elle fait enquête, elle cisèle ses analyses, elle donne une opinion aiguisée.

Robert ne cache pas ses sympathies communistes, même s’il n’est pas affilié au parti, il recherche et préfère les lieux de débats ouverts et intelligents, où l’on se confronte entre personnalités qualifiées et bien éduquées, il n’aime pas les coups passionnels et les insuffisances ou les communications mal élevées.

Il est anticlérical, soutient sa femme victime d’une forme de cabale par des bigots qui lui reprochent un enseignement qui serait par trop critique sur la sacralisation, mais il est surtout ardent pacifiste.

S’il semble heureux de voir le Front Populaire gouverner, il se méfie de l’alliance possible des entreprises d’armement, en ces périodes de montée des périls, avec les gouvernants.

Sa position sur le plébiscite de la Sarre ou sur la nécessité de neutralité plutôt passive face aux bruits de botte qui se répandent, notamment en Allemagne, ne lui fait pas dévier de son indéfectible pacifisme, ancré en humanisme, pour éviter les désastres que l’on a déjà connus avec la saignée de l’Europe en 14/18.

La période de la guerre verra l’infâmie avec son impossibilité d’enseigner, car reconnu comme juif, ce qu’il n’avait jamais vraiment montré pourtant, cette interdiction s’affichant aussi pour son épouse.

La guerre est d’abord un moment de repli et de recherche de la sécurité pour les enfants, en essayant de joindre les deux bouts, en faisant des cours pour les enfants des villages d’accueil et en s’intéressant à l’autosuffisance de la sécurité alimentaire, en jardinant, en mangeant le produit de récoltes personnelles.

Mais la guerre est une déchirure qui meurtrit intrinsèquement et profondément, qui place les plaies à vif, surtout pour un idéaliste pacifiste, un formateur exigeant et érudit, un homme policé et soucieux du respect des règles et lois.

A la Libération, la famille est bouleversée et éprouvée, elle doit se recomposer dans ses priorités, mais on sent Robert combatif, désireux de dire ce qu’il ressent, n’acceptant plus les petites lâchetés ou les combines vécues inlassablement.

Ces traits de caractère peuvent être pris comme une aigreur, ils sont surtout destinés à conserver indépendance et refus de toute soumission, après des années d’obligation de retrait et de placement comme pestiféré…

Le livre de Claudine Hérody-Pierre traverse aussi la petite histoire dans la Grande Histoire, se parsème, en touches pointillistes, d’éléments personnels et familiaux importants et de récits des années de lutte, de combat, d’impuissance ou de lassitude.

Claudine me permettra, en tant qu’Auvergnat, que fut aussi Robert pour la majorité de sa vie, de ne pas établir de comparaisons, car « comparaison n’est pas raison », comme disait Malraux dans Les Conquérants, mais de faire un lien entre ce qu’elle décrit et mes retours personnels de vécu, avec les miens aujourd’hui disparus.

Claudine évoque l’écoute désintéressée et l’accueil des familles Auvergnates, qui savent être taiseuses, quand une famille arrive, en pleine Guerre, que l’on ne connaît pas et dont l’identité a pu changer. On se doit d’être solidaire et en appui et ne jamais juger.

La façon dont Robert, Madeleine et leurs deux enfants, ont pu passer la guerre, avec contrainte, mais sans violence subie ou dénonciation alimentée, me remémore le message de ma chère grand-mère, Marcelle, et de sa cousine, ma chère Laurence : « le long de la ligne de démarcation, on savait que des familles devaient passer et on savait que des juifs essayaient de se protéger ; nous, on se devait de leur apporter à manger, de leur permettre de se reposer, de les guider dans les bois, car on pourrait être à leur place… ».

Quand mon grand-père, Laurent, vécut le stalag à Emden, et que Claude, son cousin par alliance, connaissait les camps, pour leurs actions, en le village de Lavoine (où des miens reposent) martyr, reconnu « juste » à Yad Vashem, comme Le Chambon sur Lignon, je ne peux, à la lecture du livre de Claudine, ne pas méditer le message de mon Pépé : «Eric, apprends l’allemand à l’école et engage toi pour l’Europe, car cela suffit de se taper dessus et de s’affronter, il faut s’enrichir de nos différences ! ».

Robert a été un producteur, contributeur régulier de revues historiques émérites et s’est placé pleinement dans le sillage des Annales, pour promouvoir une histoire vivante, intéressant les élèves et s’organisant par-delà les dates ou les personnages, par la connaissance de la vie sociétale de celles et ceux qui l’ont traversée.

Je ne pourrais citer les multiples articles travaillés, les multiples livres lus et décrits par Robert dans les revues, où il n’a jamais été reconnu comme le vrai rédacteur en chef ou directeur de publication, mais où sans relâche, il s’investit avec ferveur et méthode.

Je ne suis que modeste enseignant, mais j’aime donner du cœur à mes cours, les ouvrir à l’intérêt des apprenants, et j’aime aussi apporter du visuel et de l’étoffe ; j’aurais été passionné par les cours de Robert et Madeleine et je me sens en filiation, même si je ne suis pas à la hauteur de leurs compétences et connaissances encyclopédiques.

Robert et Madeleine ont eu du mal à cerner et comprendre leurs enfants, ils ont été durs avec eux, n’acceptaient pas leurs « échecs », vécus comme une sorte d’incompréhension humiliante pour eux et certainement comme une douleur lancinante de ne pas être à la hauteur pour la progéniture.

Je salue, Hélène, la Maman de Claudine, dont les réalités vécues n’ont pas dû être simples, car il est toujours extrêmement difficile de ne pas « être la fierté de la famille ». Je sais ce qu’il en est, car fils d’enseignant et enseignant moi-même, il m’a souvent été reproché de manquer d’ambition…

Madeleine a perpétué l’œuvre et le souvenir de Robert, en écrivant et en s’engageant elle-même, elle qui avait arrêté sa carrière après les troubles et émois de la guerre, mais qui a prolongé le travail de Robert par l’écriture de deux livres majeurs.

Claudine évoque en récurrence une personne que j’ai bien connue, qui fut mon professeur à l’école nationale d’application des cadres territoriaux d’Angers, quand j’étais attaché territorial et que je préparais le concours d’administrateur territorial, en 1991/1993, Madeleine Rebérioux, dont j’avais lu tous les livres dans la collection Points Histoire.

A Angers, j’ai suivi un de ses cours sur « le pacifisme de la lâcheté » qui précisait que l’on ne pouvait pas juger les comportements, mais tenter de les comprendre et les analyser, et qu’il fallait retirer de l’engagement pacifiste son humanité, en ayant en tête que les slogans les plus généreux face aux armes que l’on veut envoyer de manière indéfectible sur les civils, par domination, nécessite de la hauteur et d’accepter de combattre avec les mêmes enjeux.

Moi qui suis passionné de Céline et qui sais que ses pamphlets (je les ai lus et les possède) contiennent une résurgence verbale absolument stylisée et un antisémitisme sauvage, je sais aussi que, marqué par ses mutilations de 1914 et sa haine viscérale de l’armée, pour laquelle il s’était engagé pourtant avec conviction, il a forgé son pacifisme, en préférant toute forme de soumission plutôt que d’accéder à la boucherie.

Il n’était pas le seul et Giono a beaucoup écrit de la sorte.

Je ne sais si Robert a lu Céline (je ne pense pas qu’il aurait apprécié ses outrances…) ou Giono, mais son amour pour la campagne et la récolte m’auraient bien vu le voir côtoyer Giono, ils auraient eu des choses à se dire, car on peut se tromper de combat parfois, mais on ne peut pas se tromper d’humanités…

Merci à Claudine Hérody-Pierre pour ce livre brillant, pédagogique, travail de chercheuse fiable et inspirée, objectif et méthodique, profond et analytique, gage d’historienne qui a suivi les traces de grands-parents talentueux et qui ouvre, elle-même, la voie à de nouveaux talents chez les siens.

Eric

Blog Débredinages

Robert Schnerb – Un historien dans le siècle – 1900-1962

Une vie autour d’une thèse

Claudine Hérody-Pierre

Préface de Nathan Wachtel, disciple de Robert,

Professeur au Collège de France

Editions L’Harmattan

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