Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que tout ce qui touche à la Première Guerre Mondiale me pénètre profondément, par tous mes pores, en toutes mes fibres.

Ma chère grand-mère, Marcelle, m’a parlé souvent, avec émotion et retenue entremêlées, du décès, à Revigny, dans la Meuse, en décembre 1915, de son Papa, François, blessé par un éclat d’obus, qui sera emporté quelques jours suivants.

J’allais le saluer régulièrement sur sa tombe, avec ma Mémé, à Laprugne, dans l’Allier, où il repose avec une plaque en émail à son effigie, réalisée par le Souvenir Français, et je lui rendais hommage, avec elle, en m’inclinant devant le monument aux morts de la commune, avec tant de noms inscrits, alors que le village n’a jamais dépassé un nombre très limité d’âmes…

Encore, aujourd’hui, plus que jamais, je répète ce rituel de « bleuet de novembre », et en 2015, pour le centenaire de la mort de mon arrière-grand-père, dont je détiens précieusement les lettres écrites à sa famille, je suis allé à Revigny, sur ses traces…

Avec l’image de mon aïeul en esprit, j’ai lu les livres consacrés à cette guerre funeste, boucherie permanente, où les vécus sordides décrits par Barbusse, Dorgelès, Céline, Jünger, Remarque ou Genevoix, dont je me suis nourri, ne pouvaient cependant, malgré leur force narrative racontant le réel, faire appréhender toute la détresse des assauts aux morts certaines, des bruits des bombes, des vies dans les tranchées au milieu de la boue, des rats, de la vermine, des compagnons gisant ou ensanglantés.

Seul Tardi, avec son formidable et porteur talent d’un dessin magnifié et pudique à la fois, a su avec son « Varlot », montrer toutes les horreurs de ces quatre années d’épouvante et il mérite, pour ce faire, une infinie considération.

A la même période, il y avait des laudateurs pour qui la guerre était « un romantisme d’assainissement », selon les termes de D’Annunzio, qui glorifiaient les bravoures, les héroïsmes de nos « valeureux soldats », en qui l’on puisait la victoire dressée, sans se poser question sur leurs martyres et sacrifices, qui façonnaient la guerre comme une sorte de plénitude absolue, en oubliant de manière délibérée ses morts, ses douleurs infinies, ses inhumanités de souffrances.

Rudyard Kipling fut de ceux-là.

Il est très connu en France et apprécié comme écrivain inspiré ; il participe, en 1915, avec l’Etat-Major, à une sorte de « visite » du Front, en voiture officielle de l’armée Française.

Il raconte pour un journal les « choses vues », où il considère l’ennemi Allemand comme insuffisamment équipé, en incapacité de tenir ses objectifs, où il repère les alliés, plus intelligents, plus organisés, comme forcément supérieurs et dominateurs…

Bref, il surfe sur la propagande qu’il repère certainement comme assurée et véritable, il se donne le beau jeu de la bravoure en disant qu’il entend les canons de sa voiture, mais que les forces ennemies ne savent même pas le traquer, tellement elles seraient insuffisantes…

Pour lui la guerre ne sera que rapide et nécessaire, même si elle dure depuis plus d’une année, en cet été 1915, elle permettra à la jeunesse de s’aguerrir au sens premier du verbe, de se forger un idéal patriotique utile, et reviendront à la maison les meilleurs, donc les alliés.

Kipling croyait à ce qu’il disait, comme il a cru aux vertus de la colonialisation pour apporter la civilisation aux Indiens d’Inde, comme il croyait aussi, avec Baden Powell, au sens de la discipline apporté par la création des scouts qu’il vénérait.

Il faut lire les très belles lettres qu’il écrit à son fils quand celui-ci est en préparation militaire, en Irlande, à l’époque territoire Britannique, et que le jeune John a décidé de rallier pour partir au combat, mais aussi pour « mater » cette incapacité, jugée Irlandaise, à obéir ou servir.

Ni lui, ni son père, ne comprennent à l’époque, que le sentiment national indépendantiste Irlandais ne lui apporte aucune fierté ou volonté pour aller combattre sous l’uniforme Grand-Breton.

John gravit vite les échelons et devient jeune officier ; il est heureux de commander ses hommes et de les préparer avidement, avec des marches longues et rudes, dont il se plaint aussi, avec des entraînements de résistance, pour les opérations d’arme à venir.

Mais il prend aussi du bon temps à écumer les pubs et les bars des grands hôtels, à sortir pour s’aérer, en pensant que la vie mérite aussi des plaisirs.

Sa préparation militaire durera une année ; il arrive en France en août 1915 où il ne restera qu’un petit mois, puisqu’il sera porté disparu, lors des premiers combats d’assaut proches du Col du Linge, dans les Vosges.

Ses dernières lettres très émouvantes, à ses parents, demandent qu’on lui envoie des colis avec de bonnes chaussettes, avec du papier pour écrire, avec des molletons pour ses guêtres de combat (oui les Anglais portent des guêtres, comme les Français un pantalon rouge, ce qui mesure le décalage entre la guerre à endurer et la tenue dressée pour les combattants…), avec des remerciements pour les envois de délicats mets qui lui permettent de combler des ordinaires de corned-beef, le fameux « singe » du poilu, et il évoque les attentes incessantes, l’absence de perspectives, les incompréhensions de ne faire que marcher ou de tourner en rond.

Quand Kipling apprendra la mort de son fils, il vivra des douleurs physiques récurrentes, il écrira pour reconnaître ses errements et absences de lucidités, pour que la mémoire des sacrifices ne s’oublie jamais, en reconnaissant que la guerre ne fera jamais lien ou nœud gordien avec le romantisme…

Je salue l’initiative des éditions Mille et une nuits pour permettre, à un tarif tout modique, à toute personne investie de culture et d’écoute, de lire ces lettres admirables qui chantent la liberté et l’indépendance, mais qui ont trop fait peser les versants « de droiture et d’honneur », comme des vertus universelles, alors que la notion de droiture dépend aussi de sa capacité à réfuter les abjections et soumissions, et que l’honneur dépend de la personne face à nous qui décrit le sien et que l’on préfère, comme disait Cavanna, « mourir par amour que mourir par honneur, et si cela est possible ne pas mourir du tout… ».

Il reste que le poème de Kipling, dédié à son fils est exceptionnel de tendresse, d’harmonie et de délicatesses incarnées, qu’il me revient, en récurrence, pour vous le clamer, en cet instant de fin d’humble chronique : « Si tu sais bien remplir chaque minute implacable, de soixante secondes de chemins accomplis, à toi sera la Terre et son bien délectable et – bien mieux – tu seras un homme, mon fils. ».

« If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run.

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son ! ».

Éric

Blog Débredinages

Tu seras un homme, mon fils

Poème, suivi de Lettres à son fils

Rudyard Kipling

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