Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre, qui date de 1862, et qui n’est pas forcément « dénichable », en dehors des rayons des bouquinistes scrupuleux et investis, que j’ai plaisir de saluer régulièrement, vous saisira fortement, par sa narration enlevée et débordante, son style maniéré, certes, mais renfermant de belles doses d’ironie et d’humour, par sa contemplation, parfois béate, des progrès de la science, auxquels il rattache l’assurance d’un monde plus positif, plus conquérant, oublieux des sacralisations que l’auteur juge passéistes.

L’on sait que l’écrivain, journaliste et polémiste, professait un anticléricalisme assumé, qu’il fut membre de loges maçonniques où il aimait dispenser les principes de la science éclairée face aux obscurantismes repérés chez les hommes de Dieu…

Edmond About avait lu et noté que les zygotes-rotifères ont la particularité de pouvoir survivre, même si leur milieu de vie s’assèche. Lorsque les conditions redeviennent plus favorables, ils sortent de leur léthargie et deviennent de nouvelles femelles qui se reproduisent par parthénogenèse.

Il avait aussi repéré, comme un scientifique qu’il n’était pas, mais qui aimait analyser les dernières découvertes et s’en faire le vulgarisateur, que les tardigrades sont des animaux extrémophiles, c’est-à-dire qu’ils peuvent survivre dans des environnements extrêmement hostiles (températures de −272 à +150 °C et pressions jusqu’à 6 000 bars).

Il avait lu que ces « oursons d’eau », privés d’eau justement et de nourriture, se replient en cryptobiose, ce qui signifie que les processus métaboliques observables ne représentent plus que 0,01 % de la normale (ils semblent donc en état de « mort clinique ») ; ils peuvent demeurer plusieurs années dans cet état, mais « ressuscitent » (le métabolisme repart) dès que les conditions le permettent.

L’homme à l’oreille cassée se place dans ce sillage d’analyses frappantes et imagine que la résurrection, si l’on peut dire, pourrait s’affecter chez l’humain, mais de manière scientifique et doctrinale, et plus en référence à ce qui s’est déclamé 2000 ans plus tôt, en Palestine…

Et le livre ne fait aucune communication anticipée au célèbre album éponyme de Tintin que je relis régulièrement et chéris.

Léon Renault, fils de scientifique, est allé faire fortune et conquérir son avenir, durant trois ans, dans les extractions minières de l’est européen.

Il y a travaillé sans relâche, pour avoir un gain suffisant et pouvoir ainsi demander officiellement la main de celle qu’il aime, Clémentine, mais dont les conditions de rente obligent à ce qu’il lui assure un niveau d’aisance, par ses biens personnels acquis, suffisant, pour pouvoir être comparé au train de vie de sa promise.

Il revient chez lui, chez les siens, à Fontainebleau, avec, dans ses malles, un cadeau pour son père en provenance des biens dispersés du grand savant Humboldt, récemment disparu sur Berlin, et admiré par le père Renault et avec une sorte de momie, qu’il a achetée chez un marchand, qu’il a lui-même récupérée d’une vente organisée par le neveu d’un savant nommé Meiser qui s’était pris de sympathie pour un grognard Napoléonien de retour de la campagne de Russie, arrêté comme espion en Prusse et condamné à être exécuté, dont il fut le traducteur lors de son procès, qui a « gelé » dans sa cellule, et qui considéré comme « mort » par ses geôliers, avait été « acheté » par le scientifique pour des expériences de dissection de cadavre… Excusez du peu en cette narration d’aventure…

Mais le savant Meiser voulait dessécher et non pas disséquer Fougas, le fameux Grognard, pour lui enlever méthodiquement l’eau contenue en son corps, pour le placer en léthargie et pouvoir ainsi le « réveiller »,  le « ramener à la vie » quand les conditions internationales le permettraient, lui permettant d’échapper à la mort…

Lorsque Léon présente sa momie à son retour, il provoque les incrédulités, mais aussi des intérêts passionnels, mais rapidement l’idée d’acheter une sépulture pour l’ancien soldat semble la raison la plus assurée.

Mais en conversant et en écrivant avec des savants allemands et académiques de France, il est analysé la possibilité de « tenter une expérience » de remise en vie.

Au départ, assez émotive et inquiète de cette momie qui pourrait manifester des troubles en la maisonnée, Clémentine en devient la protectrice majeure, elle souhaite ardemment que l’on puisse redonner vie et sens à cet homme, dont la beauté conservée, et la jeunesse de 24 ans, l’ont profondément touchée et peut-être même secrètement attirée. Elle ne se mariera pas, elle n’en démord pas, tant que tout n’aurait pas été fait pour remettre à la vie ce beau jeune homme endormi…

L’expérience s’organise, avec un soin continuel pendant trois jours, pour que la réinjection de l’eau dans les tissus, organes et muscles s’opère sans dommage, progressivement, pour que la température du corps retrouve ses cohérences, pour vérifier s’il est possible que l’état de l’homme ne soit que léthargique et en hibernation et pas en mort reconnue.

L’expérience s’avère concluante et ses péripéties retentissent fortement à l’extérieur du logis Renault.

Mais à l’instar d’Hibernatus dans le célèbre film avec un De Funès et un Michaël Lonsdale, en grandes verves et formes, il n’est pas simple pour Fougas :

  • D’avoir vécu une sorte de nuitée de 46 ans…
  • De retrouver une vie, avec un Empereur adulé, décédé depuis près de 30 ans, et des envies de conquête, de gloire et de combats révolus…
  • De solliciter de reprendre les armes auprès d’un nouvel Empereur (Napoléon III) alors qu’il est un jeune homme de 70 ans civilement, même s’il n’en apparaît que 24 en sa constitution physique…
  • De vouloir considérer Clémentine, comme sa mie et son amour, rappelant celui de sa jeunesse, alors qu’elle est promise à celui qui lui a, sommes toutes, sauvé la vie, ce cher Léon…
  • De tenter de repartir sur les traces de sa vie passée, sur Paris, comme en Prusse, en ne sachant pas comment il sera repéré, reconnu et considéré.
  • Et surtout il lui est difficile de prendre une posture équilibrée, apaisée et nuancée, alors qu’il ne fut qu’homme d’action, feu follet, sans retenue et souvent querelleur et impulsif, en sa vie passée…

Ce livre se lit comme les romans d’aventure Verniens de nos adolescences, mais qui n’a jamais fini de se prolonger, pour moi, et que je retrouve toujours avec autant de bonheur, quand il s’agit de partir en exploration, en découvertes et en surréel, car, bien évidemment ce roman part un peu dans tous les sens et les exagérations, mais l’on se dit cependant que ces choses pourraient bien se produire, et, en tous cas, elles constituent un plaisir de lecture porteur et marquant.

Éric

Blog Débredinages

L’homme à l’oreille cassée

Edmond About

Éditions de l’érable – François Beauval

Déniché pour 1€ à la « bouquinerie de la gare » à Saint-Raphaël ; bonne future pioche pour vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour suivre mes pas…

Tombe d’Edmond About au Père Lachaise, sculpture de Gustave Crauk, mairie de Paris en copyright