Recherche

débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

novembre 2020

Tu seras un homme, mon fils de Rudyard Kipling

Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous savez que tout ce qui touche à la Première Guerre Mondiale me pénètre profondément, par tous mes pores, en toutes mes fibres.

Ma chère grand-mère, Marcelle, m’a parlé souvent, avec émotion et retenue entremêlées, du décès, à Revigny, dans la Meuse, en décembre 1915, de son Papa, François, blessé par un éclat d’obus, qui sera emporté quelques jours suivants.

J’allais le saluer régulièrement sur sa tombe, avec ma Mémé, à Laprugne, dans l’Allier, où il repose avec une plaque en émail à son effigie, réalisée par le Souvenir Français, et je lui rendais hommage, avec elle, en m’inclinant devant le monument aux morts de la commune, avec tant de noms inscrits, alors que le village n’a jamais dépassé un nombre très limité d’âmes…

Encore, aujourd’hui, plus que jamais, je répète ce rituel de « bleuet de novembre », et en 2015, pour le centenaire de la mort de mon arrière-grand-père, dont je détiens précieusement les lettres écrites à sa famille, je suis allé à Revigny, sur ses traces…

Avec l’image de mon aïeul en esprit, j’ai lu les livres consacrés à cette guerre funeste, boucherie permanente, où les vécus sordides décrits par Barbusse, Dorgelès, Céline, Jünger, Remarque ou Genevoix, dont je me suis nourri, ne pouvaient cependant, malgré leur force narrative racontant le réel, faire appréhender toute la détresse des assauts aux morts certaines, des bruits des bombes, des vies dans les tranchées au milieu de la boue, des rats, de la vermine, des compagnons gisant ou ensanglantés.

Seul Tardi, avec son formidable et porteur talent d’un dessin magnifié et pudique à la fois, a su avec son « Varlot », montrer toutes les horreurs de ces quatre années d’épouvante et il mérite, pour ce faire, une infinie considération.

A la même période, il y avait des laudateurs pour qui la guerre était « un romantisme d’assainissement », selon les termes de D’Annunzio, qui glorifiaient les bravoures, les héroïsmes de nos « valeureux soldats », en qui l’on puisait la victoire dressée, sans se poser question sur leurs martyres et sacrifices, qui façonnaient la guerre comme une sorte de plénitude absolue, en oubliant de manière délibérée ses morts, ses douleurs infinies, ses inhumanités de souffrances.

Rudyard Kipling fut de ceux-là.

Il est très connu en France et apprécié comme écrivain inspiré ; il participe, en 1915, avec l’Etat-Major, à une sorte de « visite » du Front, en voiture officielle de l’armée Française.

Il raconte pour un journal les « choses vues », où il considère l’ennemi Allemand comme insuffisamment équipé, en incapacité de tenir ses objectifs, où il repère les alliés, plus intelligents, plus organisés, comme forcément supérieurs et dominateurs…

Bref, il surfe sur la propagande qu’il repère certainement comme assurée et véritable, il se donne le beau jeu de la bravoure en disant qu’il entend les canons de sa voiture, mais que les forces ennemies ne savent même pas le traquer, tellement elles seraient insuffisantes…

Pour lui la guerre ne sera que rapide et nécessaire, même si elle dure depuis plus d’une année, en cet été 1915, elle permettra à la jeunesse de s’aguerrir au sens premier du verbe, de se forger un idéal patriotique utile, et reviendront à la maison les meilleurs, donc les alliés.

Kipling croyait à ce qu’il disait, comme il a cru aux vertus de la colonialisation pour apporter la civilisation aux Indiens d’Inde, comme il croyait aussi, avec Baden Powell, au sens de la discipline apporté par la création des scouts qu’il vénérait.

Il faut lire les très belles lettres qu’il écrit à son fils quand celui-ci est en préparation militaire, en Irlande, à l’époque territoire Britannique, et que le jeune John a décidé de rallier pour partir au combat, mais aussi pour « mater » cette incapacité, jugée Irlandaise, à obéir ou servir.

Ni lui, ni son père, ne comprennent à l’époque, que le sentiment national indépendantiste Irlandais ne lui apporte aucune fierté ou volonté pour aller combattre sous l’uniforme Grand-Breton.

John gravit vite les échelons et devient jeune officier ; il est heureux de commander ses hommes et de les préparer avidement, avec des marches longues et rudes, dont il se plaint aussi, avec des entraînements de résistance, pour les opérations d’arme à venir.

Mais il prend aussi du bon temps à écumer les pubs et les bars des grands hôtels, à sortir pour s’aérer, en pensant que la vie mérite aussi des plaisirs.

Sa préparation militaire durera une année ; il arrive en France en août 1915 où il ne restera qu’un petit mois, puisqu’il sera porté disparu, lors des premiers combats d’assaut proches du Col du Linge, dans les Vosges.

Ses dernières lettres très émouvantes, à ses parents, demandent qu’on lui envoie des colis avec de bonnes chaussettes, avec du papier pour écrire, avec des molletons pour ses guêtres de combat (oui les Anglais portent des guêtres, comme les Français un pantalon rouge, ce qui mesure le décalage entre la guerre à endurer et la tenue dressée pour les combattants…), avec des remerciements pour les envois de délicats mets qui lui permettent de combler des ordinaires de corned-beef, le fameux « singe » du poilu, et il évoque les attentes incessantes, l’absence de perspectives, les incompréhensions de ne faire que marcher ou de tourner en rond.

Quand Kipling apprendra la mort de son fils, il vivra des douleurs physiques récurrentes, il écrira pour reconnaître ses errements et absences de lucidités, pour que la mémoire des sacrifices ne s’oublie jamais, en reconnaissant que la guerre ne fera jamais lien ou nœud gordien avec le romantisme…

Je salue l’initiative des éditions Mille et une nuits pour permettre, à un tarif tout modique, à toute personne investie de culture et d’écoute, de lire ces lettres admirables qui chantent la liberté et l’indépendance, mais qui ont trop fait peser les versants « de droiture et d’honneur », comme des vertus universelles, alors que la notion de droiture dépend aussi de sa capacité à réfuter les abjections et soumissions, et que l’honneur dépend de la personne face à nous qui décrit le sien et que l’on préfère, comme disait Cavanna, « mourir par amour que mourir par honneur, et si cela est possible ne pas mourir du tout… ».

Il reste que le poème de Kipling, dédié à son fils est exceptionnel de tendresse, d’harmonie et de délicatesses incarnées, qu’il me revient, en récurrence, pour vous le clamer, en cet instant de fin d’humble chronique : « Si tu sais bien remplir chaque minute implacable, de soixante secondes de chemins accomplis, à toi sera la Terre et son bien délectable et – bien mieux – tu seras un homme, mon fils. ».

« If you can fill the unforgiving minute

With sixty seconds’ worth of distance run.

Yours is the Earth and everything that’s in it,

And – which is more – you’ll be a Man, my son ! ».

Éric

Blog Débredinages

Tu seras un homme, mon fils

Poème, suivi de Lettres à son fils

Rudyard Kipling

1001 Nuits

3.50€

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai de Jean-Louis Rieupeyrout

En cette période de « nouvelle donne » aux Etats-Unis, où la société reste cependant bien fracturée, il est nécessaire de replonger dans les racines de l’histoire de la création de cette fédération, pour en ressentir et pour en peser les soubresauts et tensions.

Jean-Louis Rieupeyrout fut et reste le spécialiste de l’histoire des Indiens d’Amérique.

La collection de ses analyses se repère utile, nécessaire et bienfaisante, surtout en une période incertaine où le poids des non-dits s’avère souvent semeur de risques.

Ce recueil, que j’avais acheté, en ma jeunesse, regroupe plusieurs textes fondamentaux de l’auteur et marque au fer rouge les réalités de la conquête de l’ouest, qui s’est structurée avec une violence indicible.

Le cercle rouge évoque la présence de Mexicains, recevant les appuis de soldats et de populations Américaines du Missouri, désireux d’implanter des colonies sur les territoires apaches, en la province de Chihuahua, repérée pour son sous-sol précieux où l’extraction minière devenait un eldorado d’appât de gains.

Une réalité cruelle offrait des primes en pesos pour toute remise de scalps d’hommes, de femmes et d’enfants Indiens…

Le chef Indien apache, Mangus Colorado, balayait le territoire et scrutait l’horizon pour installer ce fameux « cercle rouge », muraille hérissée de flèches tirées pour frapper, en respect du pouvoir de son peuple.

Cette loi du talion, et les attaques Indiennes qui répondaient aux provocations Mexicaines et Américaines, entraînait souvent à recourir à des médiations, notamment par des hommes de foi et de religion, mais ces dernières entraînaient des règlements de pacotille, où des familles apaches spoliées ou meurtries dans leurs chairs recevaient des compensations financières, souvent mal cernées…

Mangus Colorado était un chef de guerre qui savait aussi être impitoyable, mais il savait d’abord respecter une parole et un traité de cesser le feu.

Pour tenter de le neutraliser, et en utilisant la lâche ruse, en 1862, des émissaires Mexicains furent envoyés, auprès de Mangus Colorado et de son allié Cochise, pour leur préciser que des « Americanos » les invitaient pour leur offrir des cadeaux et permettre ainsi une entente de bons traitements.

Mangus Colorado accepte cet échange de discussions, sous la tente du capitaine Shirland qui le reçoit avec peu d’égards, et lui propose d’attendre le lendemain pour des palabres.

Il fait froid et Mangus Colorado grelotte ; il se lève pour s’étirer, et une sentinelle ne trouve rien de mieux que de faire tâter sa baïonnette sur sa musculature, pour tester les réactions du chef apache.

Mangus Colorado sait qu’il est tombé dans un piège ; il est froidement exécuté et le lendemain il sera titré qu’il a été abattu « parce qu’il tentait de s’évader pour fomenter une révolte »…

Pour le venger les chefs apaches Cochise et Geronimo entameront une guerre de plus de six ans contre les soldats Américain, ce qui paralysa le peuplement et le « développement » imaginé des régions concernées.

L’aube de sang raconte le carnage et le massacre de Sand Creek.

Les tribus Arapahoes voulaient rappeler aux soldats qu’un traité de 1861 leur accordait une « réserve » sur le cours supérieur de l’Arkansas, et que des voyageurs, sans respect, ne le prenaient pas en compte, en détruisant, en chasseurs acharnés, des nombres inconséquents de bisons, nourriture essentielle des Indiens.

Les Arapahoes et les Cheyennes, sous la conduite du chef Black Kettle, avaient sollicité une entrevue visant à faire respecter les droits issus de traités antérieurs, en échange de prisonniers capturés, membres de diligence qui avaient traversé leurs territoires de réserves, et se livraient à des parties de chasse inconsidérées.

Si des gouverneurs civils et des soldats éclairés étaient prêts à négocier, à accepter des terrains d’entente, des militaires imaginaient d’autres formes d’intervention.

Au retour de l’entrevue dite de Denver, les Cheyennes et les Arapahoes pensaient qu’une paix durable allait survenir.

Mais le colonel Chivington en avait décidé autrement ; il suivait les chefs en se rapprochant de Sand Creek.

Il reprenait avec une forme réelle et assouvie de plaisir cruel les paroles du général Curtis « je n’accorderai pas de paix jusqu’à que les Indiens souffrent davantage… » ou celles du major Downing « je pense et je crois fermement que l’Indien est un obstacle à la civilisation, aussi doit-il être exterminé… ».

Lorsque que John Smith, un marchand métis, familier des Cheyennes, se leva, ce jour-là, il repéra des hordes infinies de soldats.

On lui tirait dessus.

Et le massacre débuta, se plaçant d’abord et en priorité pour mettre en joue les personnalités tolérantes qui travaillaient et commerçaient avec les tribus…

Chivington observait, avec contentement, que « le travail allait bon train… ».

Black Kettle essayait d’échapper au feu intense, en escalant la paroi friable d’une colline, en prenant dans ses bras son épouse bien mal en point, et qu’il croyait décédée.

L’on ne sait quand la tuerie stoppa mais on trouva le cadavre du chef White Antelope devant un drapeau blanc…

Le colonel Chivington télégraphia en disant « avoir attaqué un village Cheyenne de 130 tipis et de 1000 guerriers et avoir tué ses chefs et 500 Indiens », précisant que « tout cela fut exécuté noblement… ».

Le colonel fut bientôt démobilisé et échappa aux sanctions que le Congrès des Etats-Unis voulait prendre contre lui…

Ce massacre de Sand Creek ouvrit une nouvelle période de troubles.

Les Collines Noires appartenaient aux Sioux, depuis un traité, mais de nombreux convois de soldats les franchissaient allègrement, même si les soldats refusaient aux civils de s’implanter, eux qui avaient l’avidité de pouvoir trouver et dénicher, ici, des filons d’or.

Quand les soldats de Washington proposèrent à Red Cloud et Spotted Tail, les chefs Sioux, de leur racheter les Collines Noires, ces derniers refusèrent ce marchandage, qui mettait à mal leurs vies et insultait celles de leurs ancêtres.

Little Big Man, de la tribu de Crazy Horse, déclara même, mais fut retenu, qu’il allait tuer des Blancs…

Quand Red Cloud proposa que Washington verse à son peuple 400 000 dollars de droits d’extraction de mines pour le Big Horn, pour deux années, et une somme de 6 millions de dollars pour l’achat des Black Hills, Grant ne suivit pas les consignes de son cabinet qui rappelait « que les mineurs se considéraient comme des conquérants » et déclara que « comme la magnanimité avait échoué, la puissance allait demeurer… ».

Le lieutenant-colonel George-Armstrong Custer, 37 ans, héros de la guerre de Sécession, général de brigade très jeune, sentit que son avenir glorieux allait être tout tracé…

Et pourtant il avait maille à partir avec l’administration de Washington, car il avait dénoncé une clique de politiciens corrompus, ce que Grant lui avait clairement reproché…

Nous sommes en juin 1876, et le plan Terry a précisé que chaque bataillon devait suivre le chemin défini, et qu’aucune attaque n’aurait lieu sans que les regroupements n’aient pu être menés à bien.

Lorsque de manière débridée, Custer déferla sur les troupes Sioux et Cheyenne, il pensait tenir sa victoire et l’immortaliser par sa seule bravoure.

Les Chefs Sitting Bull, Crazy-Horse, Black Moon, Big Road, n’avaient pas de plan défini, mais ils menèrent une charge avec toute l’élite guerrière de leurs villages et firent face et front.

Les troupes des autres détachements de soldats, autres que celui de Custer, se voyaient soit sans repère ou compréhension, soit obligés de battre en retraite ou de se placer en abri…

Custer, lui exultait, pris par une ivresse folle, ignorant les déplacements de force, voulait tomber, sans coup férir, sur le village Cheyenne, mais les troupes Indiennes formèrent un fatal et mortel tourbillon, et Custer n’exista plus…

En cette bataille de Little Big Horn, la désobéissance de Custer avait donné lieu à un spectacle désolant de soldats anéantis et à une impétueuse victoire Indienne.

Crazy-Horse et sa bande voulaient recouvrer des territoires plus fertiles, après ces évènements, et se lancèrent en une longue marche, mais furent bientôt rejoints par des sentinelles de soldats, et aussi d’anciens condisciples du chef Indien, ayant accepté de se mettre au service des Americanos…

On proposa à Crazy-Horse de parlementer.

Il indiqua qu’il n’acceptait pas que certains chefs indiens, comme ceux des Nez Percés, veuillent de nouveau la guerre, mais il désirait de l’accompagnement des « Americanos » sur sa volonté d’avoir une réserve pour les siens.

On mystifia sa prose de parole et on traduisit ses propos avec erreur volontaire, marquant qu’il voudrait être belliqueux.

Quand Crazy Horse refit son chemin retour, il fut attaqué par un ancien condisciple, agissant certainement à la demande de l’État-Major, pour venger Custer…

On ne sait pas où aurait été enterré Crazy-Horse, mais à quelques encablures du célèbre Mont Rushmore où sont gravés, dans la roche, les portraits géants de quatre Présidents Américains, au pied des Black Hills, près d’une ville nommée Custer, se tient la statue géante de Crazy-Horse, sculptée dans la roche des Thunderhead Mountain, la Montagne de la Tête du Tonnerre, œuvre de Karczak Ziolkowski.

Les Cheyennes se virent ensuite accompagnés par les soldats pour s’établir dans des terres bien plus au sud et peu fertiles, ce qui conduisit à des épidémies, à des tensions et à la volonté de certains chefs, comme Little Wolf, de réfuter « cette terrible transhumance humaine » obligée , pour revenir sur leurs terres ancestrales, avec le souhait que ce retour se fasse sans heurs et sans violence.

Lorsque le capitaine Wessels rattrapa les fugitifs et leur ordonna de retourner dans le Sud, qu’il se vit présenter un refus catégorique, le massacre de Fort Robinson, tout aussi semblable à celui de Sand Creek, se déclencha, et constitua le prélude des derniers moments de vie Cheyenne, en cette année de 1879.

S’ensuivit une conquête de l’ouest effrénée et une vie de reclus pour tous les Amérindiens…

Quand en cette année électorale, on repère les votes populaires sur les Etats des anciennes batailles entre soldats et Indiens, l’on ne peut que constater que les territoires où vivaient la concorde et l’ouverture semblent toujours tendre vers la concertation et la relation à l’autre, alors que les territoires de conquête, de combat et de domination restent isolés, protectionnistes et repliés.

Il est toujours utile de réanalyser l’histoire du moment avec celle passée, tout en considérant qu’elle n’explique pas tout, mais qu’elle peut permettre de mieux comprendre, et ainsi de mieux agir pour l’universel solidaire.

En ce sens les textes de Jean-Louis Rieupeyrout restent irremplaçables.

Éric

Blog Débredinages

L’oiseau tonnerre – L’ouest vrai

Jean-Louis Rieupeyrout

Recueil incluant les textes suivants : Le cercle rouge. Aube de sang. Custer est mort. Crazy-Horse est parti. La piste des Cheyennes. Massacre à Fort-Robinson.

L’homme à l’oreille cassée d’Edmond About

Amie Lectrice et Ami Lecteur, ce livre, qui date de 1862, et qui n’est pas forcément « dénichable », en dehors des rayons des bouquinistes scrupuleux et investis, que j’ai plaisir de saluer régulièrement, vous saisira fortement, par sa narration enlevée et débordante, son style maniéré, certes, mais renfermant de belles doses d’ironie et d’humour, par sa contemplation, parfois béate, des progrès de la science, auxquels il rattache l’assurance d’un monde plus positif, plus conquérant, oublieux des sacralisations que l’auteur juge passéistes.

L’on sait que l’écrivain, journaliste et polémiste, professait un anticléricalisme assumé, qu’il fut membre de loges maçonniques où il aimait dispenser les principes de la science éclairée face aux obscurantismes repérés chez les hommes de Dieu…

Edmond About avait lu et noté que les zygotes-rotifères ont la particularité de pouvoir survivre, même si leur milieu de vie s’assèche. Lorsque les conditions redeviennent plus favorables, ils sortent de leur léthargie et deviennent de nouvelles femelles qui se reproduisent par parthénogenèse.

Il avait aussi repéré, comme un scientifique qu’il n’était pas, mais qui aimait analyser les dernières découvertes et s’en faire le vulgarisateur, que les tardigrades sont des animaux extrémophiles, c’est-à-dire qu’ils peuvent survivre dans des environnements extrêmement hostiles (températures de −272 à +150 °C et pressions jusqu’à 6 000 bars).

Il avait lu que ces « oursons d’eau », privés d’eau justement et de nourriture, se replient en cryptobiose, ce qui signifie que les processus métaboliques observables ne représentent plus que 0,01 % de la normale (ils semblent donc en état de « mort clinique ») ; ils peuvent demeurer plusieurs années dans cet état, mais « ressuscitent » (le métabolisme repart) dès que les conditions le permettent.

L’homme à l’oreille cassée se place dans ce sillage d’analyses frappantes et imagine que la résurrection, si l’on peut dire, pourrait s’affecter chez l’humain, mais de manière scientifique et doctrinale, et plus en référence à ce qui s’est déclamé 2000 ans plus tôt, en Palestine…

Et le livre ne fait aucune communication anticipée au célèbre album éponyme de Tintin que je relis régulièrement et chéris.

Léon Renault, fils de scientifique, est allé faire fortune et conquérir son avenir, durant trois ans, dans les extractions minières de l’est européen.

Il y a travaillé sans relâche, pour avoir un gain suffisant et pouvoir ainsi demander officiellement la main de celle qu’il aime, Clémentine, mais dont les conditions de rente obligent à ce qu’il lui assure un niveau d’aisance, par ses biens personnels acquis, suffisant, pour pouvoir être comparé au train de vie de sa promise.

Il revient chez lui, chez les siens, à Fontainebleau, avec, dans ses malles, un cadeau pour son père en provenance des biens dispersés du grand savant Humboldt, récemment disparu sur Berlin, et admiré par le père Renault et avec une sorte de momie, qu’il a achetée chez un marchand, qu’il a lui-même récupérée d’une vente organisée par le neveu d’un savant nommé Meiser qui s’était pris de sympathie pour un grognard Napoléonien de retour de la campagne de Russie, arrêté comme espion en Prusse et condamné à être exécuté, dont il fut le traducteur lors de son procès, qui a « gelé » dans sa cellule, et qui considéré comme « mort » par ses geôliers, avait été « acheté » par le scientifique pour des expériences de dissection de cadavre… Excusez du peu en cette narration d’aventure…

Mais le savant Meiser voulait dessécher et non pas disséquer Fougas, le fameux Grognard, pour lui enlever méthodiquement l’eau contenue en son corps, pour le placer en léthargie et pouvoir ainsi le « réveiller »,  le « ramener à la vie » quand les conditions internationales le permettraient, lui permettant d’échapper à la mort…

Lorsque Léon présente sa momie à son retour, il provoque les incrédulités, mais aussi des intérêts passionnels, mais rapidement l’idée d’acheter une sépulture pour l’ancien soldat semble la raison la plus assurée.

Mais en conversant et en écrivant avec des savants allemands et académiques de France, il est analysé la possibilité de « tenter une expérience » de remise en vie.

Au départ, assez émotive et inquiète de cette momie qui pourrait manifester des troubles en la maisonnée, Clémentine en devient la protectrice majeure, elle souhaite ardemment que l’on puisse redonner vie et sens à cet homme, dont la beauté conservée, et la jeunesse de 24 ans, l’ont profondément touchée et peut-être même secrètement attirée. Elle ne se mariera pas, elle n’en démord pas, tant que tout n’aurait pas été fait pour remettre à la vie ce beau jeune homme endormi…

L’expérience s’organise, avec un soin continuel pendant trois jours, pour que la réinjection de l’eau dans les tissus, organes et muscles s’opère sans dommage, progressivement, pour que la température du corps retrouve ses cohérences, pour vérifier s’il est possible que l’état de l’homme ne soit que léthargique et en hibernation et pas en mort reconnue.

L’expérience s’avère concluante et ses péripéties retentissent fortement à l’extérieur du logis Renault.

Mais à l’instar d’Hibernatus dans le célèbre film avec un De Funès et un Michaël Lonsdale, en grandes verves et formes, il n’est pas simple pour Fougas :

  • D’avoir vécu une sorte de nuitée de 46 ans…
  • De retrouver une vie, avec un Empereur adulé, décédé depuis près de 30 ans, et des envies de conquête, de gloire et de combats révolus…
  • De solliciter de reprendre les armes auprès d’un nouvel Empereur (Napoléon III) alors qu’il est un jeune homme de 70 ans civilement, même s’il n’en apparaît que 24 en sa constitution physique…
  • De vouloir considérer Clémentine, comme sa mie et son amour, rappelant celui de sa jeunesse, alors qu’elle est promise à celui qui lui a, sommes toutes, sauvé la vie, ce cher Léon…
  • De tenter de repartir sur les traces de sa vie passée, sur Paris, comme en Prusse, en ne sachant pas comment il sera repéré, reconnu et considéré.
  • Et surtout il lui est difficile de prendre une posture équilibrée, apaisée et nuancée, alors qu’il ne fut qu’homme d’action, feu follet, sans retenue et souvent querelleur et impulsif, en sa vie passée…

Ce livre se lit comme les romans d’aventure Verniens de nos adolescences, mais qui n’a jamais fini de se prolonger, pour moi, et que je retrouve toujours avec autant de bonheur, quand il s’agit de partir en exploration, en découvertes et en surréel, car, bien évidemment ce roman part un peu dans tous les sens et les exagérations, mais l’on se dit cependant que ces choses pourraient bien se produire, et, en tous cas, elles constituent un plaisir de lecture porteur et marquant.

Éric

Blog Débredinages

L’homme à l’oreille cassée

Edmond About

Éditions de l’érable – François Beauval

Déniché pour 1€ à la « bouquinerie de la gare » à Saint-Raphaël ; bonne future pioche pour vous, Amie Lectrice et Ami Lecteur, pour suivre mes pas…

Tombe d’Edmond About au Père Lachaise, sculpture de Gustave Crauk, mairie de Paris en copyright

La Loire, Agnès et les garçons de Maurice Genevoix

Couverture du livre édité par le Cercle des Bibliophiles

Maurice Genevoix (1890 – 1980), romancier Français, Prix Goncourt en 1925, ici en 1979, photo Télérama copyright

Maurice Genevoix sera « panthéonisé » le 11 novembre prochain et ce n’est que justice.

Il a fait partie des promotions de l’École normale supérieure lourdement touchées par la Première guerre mondiale.

Mobilisé comme sous-lieutenant au 106ème régiment d’infanterie, début août 1914, dès le déclenchement de la guerre, il est très grièvement blessé, le 25 avril 1915, et réformé, après avoir perdu l’usage de son bras gauche.

Ses récits de guerre, avec son observation minutieuse du quotidien des soldats, qu’il mêle avec les cheminements intérieurs des hommes au front, ont toujours été placés en mémorial, pour que ses camarades tombés ne sombrent pas dans l’oubli.

Il faut relire « Ceux de 14 » car, comme il le déclamait si fortement : « nous autres, avant d’avoir 30 ans, nous avons eu froid et nous ne nous retournions que pour apercevoir des fantômes », alors que les autres générations retrouvaient, en se retournant, des vivants toujours reconnus, même après leurs décès…

Sa fille Sylvie, parti trop tôt des suites d’une longue maladie, a beaucoup œuvré pour la transmission de l’œuvre de son père, appuyé par son compagnon, le regretté et remarquable économiste Bernard Maris, l’oncle Bernard de Charlie Hebdo, assassiné lors de l’attentat terroriste du 7 janvier 2015.

Né à Decize, dans la Nièvre, à quelques encablures de mon Allier natal, Maurice Genevoix avait trouvé refuge dans le Loiret, à Saint-Denis-de-L’Hôtel, au hameau des Vernelles, où il avait acheté une maison, grâce au Prix Goncourt, reçu en 1925 pour son roman « Raboliot ». C’est en cette maison des bords de Loire que Genevoix a rédigé l’essentiel de ses romans, et c’est aussi là que sa fille Sylvie naquit en 1944.

Aujourd’hui, après Sylvie, puis Bernard, c’est le petit-fils de Maurice Genevoix, Julien, qui a pris la relève à la tête de l’association « Je me souviens de Ceux de 14 », dont le siège est toujours sis aux Vernelles, et qui a permis cette panthéonisation très prochaine, en mémoire de tous les Poilus.

Prenant récemment quelques jours de congés en mon antre de Fréjus, avant le reconfinement, je suis allé flâner chez un bouquiniste de Saint-Raphaël, et j’ai déniché un livre, en la belle et rare collection du cercle des bibliophiles, de Maurice Genevoix, que je ne connaissais pas, et que je viens de lire, qui m’a charmé, par son côté suranné, par la force de son écriture empruntant toujours un style puissant et recherché, par sa poésie qui touche au sublime lors de la description des bords de Loire, personnage majeur du roman.

Je vais tenter de vous le narrer.

Daniel Bailleul et Paul Jeanneret terminent leurs études secondaires et vont partir en vacances.

Nous savons qu’ils sont lycéens, en tout début de XXème siècle, condisciples donc des vécus de l’auteur.

Les vacances se déroulent, en cette période de la IIIème République, des Moissons aux Vendanges, donc de fin juillet à fin septembre, pour que les jeunes puissent donner de leurs forces aux travaux des champs, et c’est en ce sens qu’avaient été inscrits les congés estivaux scolaires.

L’un sait écrire et manier la plume avec verve, Bailleul, et l’autre, Jeanneret, préfère l’analyse concrète et l’expérimentation ; l’un deviendra professeur et écrivain, comme Genevoix, et l’autre médecin.

Mais le roman est centré sur cet été de leur fin d’année de lycée, au moment où ils écrivent, à deux mains, un roman d’amour qui prend place dans le Tyrol, où l’on ressent un romantisme enfiévré mais aussi un peu emprunté et maniéré.

L’un et l’autre apprécient fortement les promenades et balades en bord de Loire, les saveurs des fleurs et plantes rencontrées et les oscillations de l’eau, en ses multiples soubresauts, quand le fleuve croise, en ses méandres, de multiples obstacles plus ou moins impétueux…

Ils rencontrent Agnès, lors d’une fête foraine, où elle attire le chaland en son stand de tir à la carabine.

Ils ont le même âge et se donnent envie, croisée, de gambader dans les environs.

Agnès leur donne la main et leurs promenades à trois les enchantent, surtout quand elles se terminent par un baiser d’Agnès aux deux amis.

Mais Agnès doit partir, car les forains sont nomades, et ils se donnent rendez-vous pour une prochaine fête dans quelques semaines, non loin de la ville étape, lieu de résidence de Daniel et Paul.

Paul est à la fois intrépide et sportif, avec de la famille répandue un peu partout et possède des moyens financiers visiblement aisés ; il dispose aussi d’une liberté que le paternel de Daniel lui interdit.

Il décide de partir sur les traces d’Agnès, en vélo, et il part la rejoindre, pour deux, pour lui et son ami, car leur relation indéfectible n’imagine nullement une concurrence amoureuse, même s’ils sont épris, tous deux…

Quand Paul retrouve Agnès, qui chavire sur ses genoux un soir de pêche aux écrevisses proposé par le frère d’Agnès, il se sent débordé, et quand il retrouve Daniel, il finit par lui déclarer qu’il s’est uni à Agnès (ce qui est mensonger) et qu’il se sent en détresse d’avoir trahi le serment donné…

Il préfère mentir que de laisser imaginer à Daniel qu’Agnès pourrait être partagée…

Quand Agnès retrouvera les deux jeunes gens, Daniel se placera en retrait, fera même le fanfaron dans la Loire alors qu’il ne sait pas nager, il entamera même des acrobaties de gymnaste sur un pont pour montrer sa valeur, entraînant une paire de gifles méritée d’Agnès.

Elle giflera aussi Paul et elle considère, avec raison, que les deux garçons se sont comportés comme de jeunes hommes à la fois stupides, fats et présomptueux.

Daniel voudra se racheter et parviendra à conquérir Agnès, bercée par ses mots « invitants » de jeune homme qui a des lettres et sait faire sa cour.., comme on dit joliment au Québec, mais le frère d’Agnès lui révèlera qu’elle est promise à un autre, car en ce début de XXème siècle, les amours n’étaient pas toujours décidées par les tourtereaux, de leur volonté unique et propre…

Que deviendront Daniel et Paul, est-ce que leur amitié indéfectible jusqu’alors survivra à ces évènements d’été ?

L’auteur fait le parallèle entre sa vie de survivant et celle de ses amis, tombés au combat.

Paul mourra alors qu’il transporte un corps meurtri, avec des brancardiers, en la Grande Guerre qui s’annonce, en tant que médecin du front, mort pour rien car la sentinelle ne voit pas qu’il est citoyen Français quand il ramène le blessé ; de nombreux morts touchés par les balles alliées deviendront des héros de malchance en ces années de Grande Guerre et l’auteur le sait bien et le rappelle, alors que l’Armée n’aimait pas ce souvenir pénible…

Daniel prend les traces de Maurice Genevoix – qui avait été profondément marqué par la mort de Robert Porchon, son ami lieutenant tombé aux Éparges, là où l’auteur fut très grièvement blessé – qui, dans les années soixante, se remémore, en permanence, la force de l’amitié vécue.

Ce livre est admirable, car il est écrit en suavité, en intelligence pétrie du sens des âmes humaines, en toutes leurs acceptions, et il forge de la Loire un caractère de merveilleux, de surréel, de douceur et de force, de mystère et de contemplation réelle, de délicatesse élégante et de songe qui pourrait déboucher sur une cataracte effroyable.

Je vous le recommande instamment, si vous le dénichez…

Éric

Blog Débredinages

La Loire, Agnès et les garçons

Maurice Genevoix, de l’Académie Française

Cercle du Bibliophile

Acheté pour la modique somme de 1 euro au bouquiniste, proche de la gare de Saint-Raphaël, que je salue !

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑