Albert Meslay a reçu, en 1994, des mains de Raymond Devos, le Devos du public, récompense pour son one man show, à la veine ciselée.

Raymond Devos venait de le découvrir sur scène et déclara « Albert Meslay, je ne vous connaissais pas, j’ai honte ! ».

A la lecture du livre de cet artiste, et sans aucunement oser la moindre comparaison avec le Grand Raymond Devos, je ressens la même honte, car je n’avais jamais entendu parler de lui, et pourtant je me targuais de cerner plutôt correctement la donne comique…

Passionné depuis des lustres par les écrits et spectacles de Desproges, que je revois ou relis, à satiété – lui qui, surtout au dernier moment, a décidé de faire passer ce message « Pierre Desproges est mort, étonnant non ? », allant jusqu’à se moquer de l’indicible injustice d’une maladie le foudroyant avant ses cinquante ans – j’ai retrouvé dans les écrits qu’Albert Meslay déploie sur scène la force de cette écriture si travaillée.

Elle s’attache aux effets comiques dévastateurs qu’elle produit, avec une précision de mots reliés pour appuyer des messages sans concession.

Elle recense une utilisation magnifiée de la langue pour ne pas la laisser seulement tomber dans des calembours ou des calembredaines, mais bien pour se moquer de tout, avec élégance, avec intelligence, avec poésie, pour nous permettre d’analyser, de réfléchir, de prendre du recul, en nos réalités rudes, si souvent inconséquentes…

Je ne vais pas me livrer à une litanie de citations, et pourtant la qualité des ressorts comiques de l’artiste passe d’abord par la livraison de ses transmissions de scène, toujours ficelées, bien amenées, qu’il met en exergue, en puisant avec l’art du mime ou du déguisement, et qui racontent nos errements et travers.

Je vous transmets quelques échantillons porteurs de sa veine percutante, décapante et bienfaisante !

L’artiste aime parler de tout et même de ce qu’il connaît mal, car « le droit de se tromper est un privilège qui ne doit pas être réservé qu’aux experts… ». Par les temps qui courent où stationnent en plateaux de télévision un nombre manifeste de personnalités qui auraient la vérité et qui, sur la pandémie, ses raisons et ses combats, oscillent fréquemment avec leurs contradictions remettant en cause leurs dires passés, ce message de notre artiste se repère plus que salutaire…

Pour lutter contre le chômage, si l’on manquait d’emplois fictifs, on pourrait créer des « emplois inutiles », et si ces derniers s’avéraient aussi insuffisants, on donnerait place aux « emplois nuisibles », comme par exemple « coach de trader »… Quand on écoute les transmissions de l’OFCE qui évoque que nombre d’emplois se structure pour contrôler ceux qui travaillent vraiment, nous sommes bien proches des analyses pertinentes et pas si radicales de l’artiste…

Le rappel sur le fait indiscutable que « l’on est bien plus longtemps mort que vivant » assure que nous progressons en permanence sur notre « espérance de mort ».

Cette formule me revient depuis ma lecture, en boucle, alors que nos experts économiques répètent en permanence que le système des retraites doit se fondre avec l’augmentation de l’espérance de vie, qui elle-même doit intégrer l’espérance de vie en bonne santé. J’attends l’analyse de l’artiste sur le développement de l’espérance de mort en mort de plénitude…

Et j’aime beaucoup ses messages incrustés en ferveur dans son livre qui donnent du relief incessant et de la saveur à notre rire direct, comme la reprise du travail du bourreau, lors de la Terreur, qui récupère « après une petite coupure »…, qui termine sa rude journée, après « ces heures de bourreau »…, ou avec la nécessité de « revaloriser la France riche qui se lève tard, car les rentiers sont sympas… ».

Albert Meslay va encore plus loin, plus en profondeur dans les méandres de nos absurdités, en précisant que son métier demandait, comme d’autres,  des efforts d’adaptation conjoncturelle : il a donc décidé de délocaliser ses sketchs ou d’acheter des sketchs tout faits, avec cette vanne inuit qui rappelle que « la baisse de la pratique religieuse en milieu polaire vient du recul de la calotte glaciaire » ou cette plaisanterie aborigène qui mentionne que « certains végétariens trichent en mangeant des plantes carnivores… ».

Et j’ai apprécié fortement le très Desprogien message sur Picasso, me remémorant ses sublimes almanachs où Guernica était annoté en permanence, avec des tas de décalages variés et imaginatifs, pour l’éclosion de nos hilarités : « Picasso n’a jamais réussi à reproduire exactement ce qu’il voyait. C’est même à se demander s’il ne le faisait pas exprès ! ».

Et je me passe en refrain lancinant de plaisir comique, ce message très proche de Devos, d’un « comique dissident du Vatican » qui déclame « que si Dieu n’existe pas, c’est que les fidèles se trompent, mais quand on est fidèle et que l’on se trompe, on n’est plus fidèle… ».

Les instantanés sur les sobres anonymes, car pourquoi il n’y aurait que des alcooliques anonymes…, ce ne serait pas juste…, ou sur la citation empruntée à Gandhi potentiellement sur le fait que « la condition bovine l’émeut » enchantent et mettent en verve pour la journée, car une journée sans rire est toujours une journée perdue…

La mise en perspective d’un nouveau spectacle où la synthèse du Moyen-Age de l’époque de Jeanne d’Arc évoque les dérives de la « société de consumation », où les trajets pour le Nouveau Monde racontent les dettes récurrentes de Christophe Colomb – car comme on le sait tous, on cite toujours « Christophe Colomb, à découvert… », qui de plus avait des problèmes de prostate, qui s’est « découvert incontinent » – m’assure la volonté d’aller voir sur scène et de revoir plus que certainement, Albert Meslay, et du coup de réussir ce nouveau dépucelage comique personnel et placer aux rebuts ma honte de ne pas l’avoir connu auparavant…

Éric

Blog Débredinages

L’albertmondialiste et je délocalise mes zhumours !

Albert Meslay

de l’académie Alphonse Allais

Préface de Guillaume Meurice

Cherche Midi Éditions

Edition établie par Jean-Paul Liégeois – 17.80€