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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

septembre 2020

L’étoile dans la poussière de Sylvain Dubois

Amie lectrice et Ami lecteur, j’ai déjà eu l’occasion de vous déclamer tout le bien que j’attache aux Éditions Mutine, sises à Cessey-sur-Tille, en Côte d’or, en Bourgogne.

J’avais lu, avec avidité et passion, Equipe de nuit, de mon amie auteure sociétale émérite, Anne-Catherine Blanc, et j’ai eu le vif plaisir de découvrir la plume inspirée, incisive, percutante, d’Isabelle Mutin, avec trois lectures successives,  qui m’ont amené aux nécessaires réflexions introspectives pour réfuter les petites lâchetés qui nous environnent, assumer nos différences, reconnaître nos fêlures et suivre le cap de nos engagements porteurs.

Très récemment, dans le cadre d’un salon d’éditeurs sur Dijon, j’ai eu le bonheur de rencontrer et de saluer Isabelle.

J’en ai aussi profité pour effectuer mon petit marché littéraire, en promenade de stands.

J’ai pu ainsi faire la connaissance de Sylvain Dubois, publié lui-aussi par les éditions Mutine, pour son premier roman.

Et j’ai lu le travail de Sylvain, en quelques heures qui me furent prenantes et enlevées, et je le remercie.

Doc Swindler ou Jack fut médecin.

Il arpentait Milwaukee pour diagnostiquer ses patients et leur procurer des soins avec attention.

Mais un jour il a tout largué.

Il a décidé de vivre une vie différente,  en suivant les camps des chercheurs d’or, des orpailleurs, en Californie, en leur vendant des fioles destinées à atténuer tous leurs maux physiques, qu’ils soient gastriques, capillaires, musculaires…

Il sait bien que ces fioles de couleur ne forment qu’une supercherie, mais il aime bonimenter, malgré quelques rebuffades, parfois, d’anciens clients, qui n’hésitent pas à l’affronter en combat direct.

L’argent qu’il gagne sert à lui donner du plaisir avec les filles de joie des institutions où il se rend en vieil habitué…

Il va et vient, de camp en camp, avec sa carriole et son vieux cheval, Cushy, fringant dans le passé et étalon reconnu, mais bien usé maintenant, qui espère qu’on le ménagera.

Jack, sur son chemin, croise un chariot à terre ; il sait qu’il a été victime d’une attaque d’Indiens, en ces territoires qui sont leurs et appropriés.

Une jeune fille, visiblement marquée par ce que sa famille a subi, qui en a réchappé par miracle, semble interdite, frappée de stupeur. Elle ne peut prononcer un mot !

Jack ne sait ce qu’il fera d’elle, mais à la fois par protection et forme d’élan solidaire, il la prend en charge ; elle partagera, dans la carriole, le chemin déterminé.

Ces réalités plantées, l’auteur réussit à mener une histoire acérée, avec des personnages aiguisés.

Il décrit des univers difficiles, rudes, rustres, sans concession et sans pitié, où pourtant résonne un possible espoir.

Vous rencontrerez Charlotte, tenancière autoritaire, sans fort scrupule, qui donne cependant un attachement à la jeune sans famille, en lui affectant Joséphine, fataliste sur son sort de prostituée, pétrie de douceurs, qui saura l’apaiser et lui ouvrir des portes insoupçonnées…

Vous croiserez à plusieurs moments, fugaces ou intenses, du roman, Lola Montez, dont la beauté et l’intrépidité, ont subjugué toutes les cours d’Europe, et notamment celle de Bavière, au XIXème siècle, qui semble veiller comme une bonne fée sur l’avenir de la jeune fille, Rebecca dite Becky, puisqu’elle peut s’exprimer (c’est ainsi que l’on finit par connaître son prénom) en notant des messages sur un petit carnet, idée de Jack, amplifiée par Lola, qui l’avertit de se méfier des hommes comme de rester indépendante.

Vous assisterez à des moments de supplice qui attiraient du Monde, qui visiblement égayaient les journées, sans vergogne, avec des immigrés Chinois que l’on pend par les cheveux, que l’on fouette pour tester leur volonté immuable de souffrir en silence, car » on ne méprise pas son bourreau, on l’ignore », comme l’a si bien dit Primo Levi.

Vous intégrerez aussi que les voleurs pris sur le vif n’attendent pas que l’on les transporte en justice : la loi du talion, avec les châtiments corporels, fait office de punition reconnue.  Et quand un Mexicain, qui revient sur ses terres pour venger les siens, finira par être arrêté, il sait que sa fin de vie sera un concentré d’atrocités.

Vous saluerez des chercheurs d’or qui serpentent la rivière, sans relâche, pour des résultats bien médiocres, mais qui ne peuvent revenir sur leurs engagements, car « l’honneur prime sur la reconnaissance des erreurs », comme disait Mark Twain, réalité souvent reconnue toujours et partout.

Vous découvrirez aussi que des exilés Français de l’Empire de Napoléon III ont suivi les traces de cette ruée vers la richesse du métal jaune.

Ce livre se lit avec la narration directe oscillante de Jack, Becky, Joséphine, du cheval Cushy, qui constitue un personnage majeur du roman.

J’ai apprécié fortement cette virevolte, qui n’est marquée par aucune ponctuation, ce qui renforce la profondeur et l’avancée du récit,  ce qui structure des réflexions, des états d’âme, des variétés d’analyse, qui  donnent vigueur au roman, car il n’y a d’enrichissement que par les différences !

Suivez mes pas en cette promenade impitoyable, en l’Amérique des chercheurs d’or, où des villes se créent pour repérer les éventuels filons, où les hommes se donnent à la tâche sans répit, où ils soulagent leurs plaies dans la débauche du lucre et de l’alcool, où les tenancières savent que leur commerce de chair nécessite en permanence la soumission des employées, où les rencontres avec les Indiens ne côtoieront que violence et mort…

Par delà la cruauté vécue, il est possible de tendre vers la reconquête, par la présence de douceurs humaines chez Joséphine ou Becky, ou par la succession de paysages et environnements propices à la contemplation.

Merci Sylvain pour ce premier roman réussi, fort, marquant et réflexif, prometteur d’autres inspirations à venir !

Éric

Blog Débredinages

 

L’étoile dans la poussière

Sylvain Dubois

Les Éditions Mutine

18€

Photos de Sylvain Dubois et d’Isabelle Mutin au salon des éditeurs de Dijon, copyright personnel

Saint-Yves de Robert-Louis Stevenson

 

Ce roman fut inachevé par mon maître conteur ; il est décédé en 1894, à seulement 44 ans, aux Samoa, sans avoir pu le terminer. Il sera clôturé par Arthur Quiller-Couch, critique littéraire et écrivain lui-même, reconnu surtout pour ses grandes capacités de rameur nautique (il n’y a rien de plus sérieux que l’aviron en Grande-Bretagne, surtout pour un intellectuel) et pour ses rôles de mentor de Daphné du Maurier et d’ami, à l’identique de Stevenson, de J.M Barrie, le créateur de Peter Pan.

Stevenson voulait revenir au roman d’aventures avec ses tensions amoureuses, ses péripéties, ses situations souvent rocambolesques, son suspense, son humour, et avec ses narrations historiques jalonnées de nombreuses précisions factuelles.

Il y parvient, avec brio, et ce livre vaut autant le détour que la relecture d’œuvres affirmées comme l’Ile au Trésor ou Dr Jekyll et Mr Hyde, beaucoup plus admirés et célébrés.

On suit les réalités trépidantes, virevoltantes de Saint-Yves, prisonnier de guerre, en Ecosse, de l’armée de Napoléon, juste avant sa première abdication.

Saint-Yves se morfond dans sa cellule, mais il a droit, car il s’exprime aisément en anglais et force des allures de gentilhomme, à des promenades de quasi-liberté en chemin de ronde, à recevoir des visites de personnes, gens de piété, pétris de sollicitudes, qui viennent le saluer, comme certains autres prisonniers, pour quérir un peu de réconfort.

La rencontre, dans ce contexte des visiteuses et visiteurs de prison, avec Flora, ne le laisse nullement indifférent, il en tombe amoureux platonique, vivant ainsi plus facilement sa réclusion forcée, imaginant un espoir de se sentir aussi attiré par celle qui l’a émerveillé.

Il reçoit, comme un coup du sort à multiples détentes, la visite d’un notaire qui lui précise qu’il hérite de la fortune d’un oncle, exilé en Angleterre, plutôt royaliste légitimiste, et qui n’a pas de descendance hormis deux neveux : l’un qu’il a entretenu en permanence et qu’il juge vil et sans aménité, l’autre qu’il ne connaît pas (Saint-Yves lui-même), dont les engagements lui sont contestés, mais qui sait qu’il fut juste lorsqu’il eut à combattre ou décider des suites d’affaires publiques.

Le notaire propose à Saint-Yves de profiter d’une tentative d’évasion, qui se forge, de la prison forteresse, pour venir récupérer son dû, avant le décès de son oncle, ce que notre héros a du mal à cerner car la bâtisse semble infranchissable et qu’il ne sait pas si son départ l’empêchera de pouvoir conquérir celle qu’il aime…

Sans vous résumer les intrigues, ce qui ne serait pas élégant de ma part, mais en vous brossant des moments fugaces,  pour vous suggérer de suivre mes pas en ma lecture, vous pourrez notamment :

  • vérifier que l’amour peut être plus fort que les traditions et pesanteurs, car Flora se sent en confiance, en élans de vie pleine d’imprévus et de fantaisie, en ses discussions avec Saint-Yves ; ce dernier associera toujours poésie et sensibilité pour que sa flamme soit reconnue comme honnête et inébranlable.
  • vous promener sur les traces des chemins des bouviers, dans les campagnes Écossaises, parsemés d’embuches et d’amitiés, de respect de la nature et de refus de toute forme de privilège, engagement récurrent de Stevenson, homme de liberté et vilipendeur de toute forme d’arbitraire.
  • vous retrouver dans la chambre d’un noble et tenter de comprendre que les héritages passés identifiaient des patriarches qui avaient droit exclusif sur l’avenir de leurs propriétés et qui pouvaient aiguiser ou contrarier toutes les réputations…
  • vous faufiler pour éviter les forces de police, souvent mal informées, qui semblent persuadées que Saint-Yves a commis un meurtre en prison – alors qu’il s’est battu en duel pour l’honneur de sa promise – ou assurées qu’il a donné un coup de gourdin sur le chemin des bouviers à un agresseur de ses amis de voyage obligé par volonté de le mettre à mal, alors que la légitime défense peut se comprendre…
  • vous balader en calèche, en diligence, en montgolfière, en bateau de remorquage, en navire, et vivre intensément toutes sortes de moments ébouriffants, où le sort apparaît contraire, où les menaces s’amplifient, où la possibilité de trouver une issue demeure quasi nulle.
  • transmettre des messages réguliers sur la nécessité de travailler pour le bien public, en désintéressement, pour la justice et l’intérêt général, pour la force des convictions des libertés au détriment de toutes les turpitudes et habitudes insupportables installées.

Stevenson se veut républicain et plaide pour un état de droit, avec justice indépendante ; il fustige les dogmes assis et même « rassis » de la Grand-Bretagne Victorienne qui ne s’affiche que pour les soutiens des bien nantis.

Sa volonté qu’un grognard se fasse la belle et échappe aux armées et polices de Sa Majesté, allant même jusqu’à l’amener à composer avec les diplomates Américains, s’affiche comme une vraie parabole francophile de l’auteur, sur sa préférence pour un pays sans couronne, respectueux et enrichi des diversités de tous ses habitants, sans forme de privilège d’aucune sorte. Il idéalise la France, certes, mais il nous invite aussi à l’introspection de nos valeurs.

Ce livre constitue un vrai bijou littéraire, au charme suranné d’une narration stylisée, parfois un brin ampoulée, mais qui permet de transcrire un récit poétique et charmeur, propre à toutes les narrations des récits d’aventures ou de romans picaresques.

Stevenson suit les pas de ses illustres inspirateurs, et parfois même il dépasse et transcende son maître Dickens, et il rejoint aisément les plus belles épopées de Jules Verne.

Mettez le cap pour un récit vigoureux, au rythme enlevé, et vous ne pourrez pas sortir du roman sans connaître son épilogue, emporté que vous serez par un flot continu de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Saint-Yves

Robert-Louis Stevenson, avec un appendice d’Arthur Quiller-Couch

Traduit de l’anglais (Ecosse) par Laurent Bury, avec une mention particulière pour son travail émérite, qui retrace fortement les langages de nombre de provinces et qui suit le phrasé incomparable poétisé du héros.

Tome III des œuvres complètes de Stevenson

Bibliothèque de la Pléiade

Veillées des îles – derniers romans

Nrf Gallimard

L’espoir en contrebande de Didier Daeninckx et Ode à l’auteur !

Amie Lectrice et Ami Lecteur,

J’ai découvert, en 1984, Didier Daeninckx, avec son premier roman, Meurtres pour mémoire, sorti dans la prestigieuse « Série Noire » évoquant ce qui avait été « mis en place » sous l’égide du Préfet de Police de Paris, Maurice Papon, le 17 octobre 1961, en répression d’une manifestation pacifique des Algériens travaillant en France et soutenant le FLN.

La reconnaissance par le Président de la République, François Hollande, en 2012, de ce qui s’était vraiment passé ce jour là a certainement été appréciée par Didier Daeninckx qui a ouvert le débat et surtout les consciences, car Amie Lectrice et Ami Lecteur, en 1984, 23 ans déjà après les faits, peu de personnes savait ou connaissait ce qui avait eu lieu le 17 octobre 1961…

J’ai donc suivi les traces de l’Inspecteur Cadin et j’ai lu avec passion, ensuite, toutes les productions de Didier (j’ai rencontré l’auteur pour Quais du Polar sur Lyon, et je peux l’appeler par son prénom, car il est facile et très accueillant en contacts), au fur et à mesure de leur sortie, avec notamment Le Der des ders, plaçant la Grande Guerre en filigrane, Le Bourreau et son double, Lumière Noire, passionnants romans, totalement intégrés dans les réalités de notre Histoire et de nos Vécus, qui ont constitué la création d’un genre littéraire novateur et inédit en France au médian des années 80 : le roman noir, qui prend sa racine au sein des réalités sociales, des déchirures et fêlures traversant nos époques, en s’exposant surtout comme un roman policier avec une intrigue construite et envoûtante.

Didier a aussi écrit pour la jeunesse et pour les enfants (lisez à vos enfants et à d’autres Le Chat de Tigali, magnifique) et s’est même intégré dans un projet pédagogique développé dans les quartiers dits difficiles de Région Parisienne, d’où Didier est lui-même issu : la ville de Courvilliers, chère à l’Inspecteur Cadin, étant la contraction de La Courneuve et d’Aubervilliers…

Depuis près de 40 ans, Didier a écrit une cinquantaine de romans, recueils de nouvelles, toujours en allant chercher et glaner des informations enfouies dans l’histoire, en les faisant resurgir avec sa plume alerte où l’on s’identifie avec les personnages, où l’on souhaite connaître avec avidité la suite de l’histoire, avec deux préoccupations majeures de l’auteur placées en exergue : le devoir de mémoire des réalités oubliées et la compassion permanente avec les opprimés, les laissés pour compte et les « cabossés » de la vie.

Relisez les œuvres de Didier comme Galadio, sur les traces d’un enfant qui recherche ses racines en Afrique, lui-même enfant d’une union que l’on devait taire et oublier au moment où les bruits de botte en Allemagne se font pressants, comme Missak sur le groupe Manouchian, ses engagements, ses combats pour leur patrie d’adoption, où l’on retrouve notamment un Henri Krasucki courageux et attachant et bien évidemment vous ne pouvez pas ne pas avoir lu et relu deux livres absolument remarquables et totalement prenants : La Mort n’oublie personne et Cannibale, ce dernier très étudié en Collège, notamment, pour expliquer les réalités de la France coloniale.

Didier a reçu le prix Goncourt de la nouvelle 2012, pour un recueil intitulé L’espoir en contrebande, paru aux Editions du Cherche Midi.

Que dire de ce recueil, si ce n’est que l’on retrouve pleinement la veine de Didier et son attachement récurrent et inimitable à parler des tensions, des douleurs, des insuffisances, des compromissions qui jalonnent nos réalités et que par les cris de ses personnages, on se sentira plus solidaire, plus partageur, même si souvent les destins restent sombres et que les méchancetés s’avèrent déterminantes et impitoyables.

Dans Les corps râlent, l’auteur s’immisce, avec tact et émotion, au sein du sujet difficile de la pédophilie émanant de certains responsables cléricaux, que les membres d’une ancienne chorale qui se reconstitue doivent affronter plusieurs années plus tard…

Dans La péniche aux enfants, vous découvrirez une offrande délicate, hommage à la lecture d’évasion et aux espaces libres, pour sortir des enfermements de quartiers.

Dans Les Pompes de Risquons-Tout, on se retrouve en 1968 au moment où les entreprises manquent de matières premières et développent des combines plus ou moins inspirées, par des responsables prêts à tout, pour sortir du blocus, en lien avec des salariés plus ou moins conscients…

Dans J’ai mal quand je pense, la façon d’être toujours très « classieuse » d’un ancien Président du Conseil Italien apparaît dans toute sa splendeur, si l’on ose dire

Dans La Queen des Kinks, on assiste au destin compliqué d’une ancienne idole des groupes rock qui tente de recroiser une forme d’amitié sur les bords de Mer du Nord.

Dans Les sorciers de la Bessède, on vit les réalités du travail de charbonnier et on essaie de se plonger dans cet univers rude où se côtoient misères, souffrances, mais aussi amitiés fortes entre collègues soumis aux mêmes contraintes.

Dans Nous sommes tous des gitans Belges, remarquable nouvelle, on suit les traces d’anciens Républicains Espagnols qui s’adonnent à la contrebande avec le soutien de certains Ministres du Front Populaire qui ne peuvent ouvertement les soutenir : une page d’histoire avec une verve de polar passionnante.

Un plaisir de lecture, une rencontre récurrente avec les réalités des vies de crise et de l’Histoire en ses soubresauts, le style aiguisé de la nouvelle reprenant les habitudes alertes du roman noir, cet opus détient tous ces ingrédients et doit être lu, en premier choix, car il s’attache à faire réfléchir intelligemment.

Merci à Didier pour sa qualité de raconteur d’histoire, au sein de la Grande Histoire contemporaine et passée !

 

Éric

Blog Débredinages

 

L’espoir en contrebande – Goncourt de la Nouvelle 2012

Didier Daeninckx

Éditions Cherche-Midi, 15€

Photo de l’auteur : Gallimard copyright

 

La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

Amie Lectrice et Ami Lecteur, je dois vous livrer une confidence assez peu reluisante.

J’enseigne, notamment – vous le savez – l’anglais, mais je n’avais encore jamais lu ce livre de référence avant qu’il ne me soit offert, en 2015, par ma très chère amie, auteure, Laurence Labbé, livre culte même de la littérature Américaine, au même titre que « L’attrape-cœur »  de J.D. Salinger.

En offrant à Laurence, le livre passionnant et tellement différent Shangrila, de Malcolm Knox, édité chez Asphalte, elle m’a immédiatement précisé que la lecture du livre lui donnait des réminiscences de La Conjuration des imbéciles, et comme je lui narrais que je n’avais jamais encore lu le livre, elle décida de me l’offrir, et ce fut l’une de mes lectures fortes et je le relis depuis très souvent.

Quel plus beau cadeau d’amitié que l’incitation à la découverte d’un livre phare relié par un enchevêtrement de nos lectures passées croisées !

Et ce livre m’a plongé en un univers fascinant entre douce folie, humour corrosif et dévastateur et surtout ode permanente à la différence comme à la nécessaire critique de toute réalité insupportée ou de tout poncif, pour en dénoncer les constructions.

L’auteur, né en 1937, s’est donné la mort à 32 ans, se considérant comme écrivain incompris, n’ayant pu être édité.  Sa Maman, dès 1969, ne voulant pas que sa mémoire puisse s’assimiler à celle d’un écrivain raté (perception rude que John Kennedy Toole avait douloureusement intégrée jusqu’à ne plus la supporter…) s’est démenée et a arpenté les universités jusqu’à la publication du roman, avec  l’appui de l’écrivain Walker Percy, et le livre obtint le prix Pulitzer, en 1981, à titre posthume.

Ignatius J. Reilly (héros au nom déjà détonnant et pas qu’en Anglais-Américain) arbore une casquette de chasseur avec une visière verte, car il craint les rhumes de cerveau, enfile un volumineux pantalon en tweed, porte une chemise de flanelle à carreaux et un cache-nez, tout cela coiffé par un regard « bleu et jaune ».

« La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure ».

Avec une écriture de ce calibre, je suis aux anges !

Le livre va vous emmener en des directions insoupçonnées, délicieuses, décalées, difficiles, tendues, « barrées » et démonstratives des excès et des insuffisances de nos relations sociétales habituelles, qu’il ne faut pas localiser qu’aux États-Unis et en Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, en particulier, où se déroule toute l’action du roman.

Ignatius vit toujours avec sa Mère qu’il attend souvent et il n’imagine pas, lui qui est déjà assez âgé et fortement diplômé (son Père décédé, et sa Mère surtout, se sont bien « saignés » pour lui permettre d’étudier), de se mettre à travailler, car cela ne lui correspond pas.

Il ne supporte pas l’autorité et répond, lorsqu’il est interpellé, par des phrases excessives, interminables mais tenaces où il cite fréquemment le vice du monde civilisé « avec ses antéchrists, ses onanistes, ses pornographes,.., dûment protégés par la prévarication et le trafic d’influence ».

Lorsque sa Mère émet la volonté d’évoquer à son fils une nécessité de rechercher un travail, Ignatius rappelle le cauchemar vécu lorsqu’il utilise un moyen de transport et ses contraintes d’estomacs, l’anneau pylorique du héros du roman devenant lui-même une référence inscrite du récit. D’ailleurs si vous utilisez un moteur de recherche et placez « anneau pylorique » en réflexion, vous arriverez automatiquement à la vie d’Ignatius Reilly…

Il mange souvent et beaucoup, avec exigence de qualité, et ne se prive pas de rabrouer sa Mère si elle n’applique pas les consignes d’achat des produits attendus.

Ignatius s’exprime toujours avec un vocabulaire riche, pédant même et il apprécie peu les conglomérats de communication de sa Mère ou de ses semblables qui arborent un langage entre argot et création libre, que le traducteur du livre, à qui je rends hommage, a remarquablement retracé avec un style direct, désarmant, mais d’une profondeur populaire attendrissante.

On va donc jouer au « bouligne » et non au « bowling » et je suis maintenant persuadé que «The  big Lebowski » est un hommage, clin d’œil, au roman de John Kennedy Toole.

Ignatius aime écrire sur des cahiers « Big Chief » des textes inspirés où il se rappelle les époques où « le monde Occidental avait joui de l’ordre  et où l’on se dédiait à l’âme et pas au commerce » et se trouve souvent « assez bon » et il perpétue le message « qu’aller au travail serait affronter l’ultime perversion ».

Il célèbre Roswitha, une nonne médiévale de Gandersheim qu’il est seul à connaître et à vénérer, ce qui le place en permanence en retrait de vie sociale, qu’il recherche peu du reste…

Il va souvent au cinéma et met en émoi la salle car il critique vertement ce qu’il visionne à haute voix et parfois avec violence.

Il souhaite créer une  sorte de club d’élévation intellectuelle et croit fermement à ses idéaux, mélange de révérence pour l’ordre et de refus de toute autorité qui ne soit fondée sur une conscience culturelle.

Le livre vous amènera à l’intérieur d’un bar glauque et louche appelé « Les Folles Nuits (tout un programme) » où l’on sert de la bière ou de l’alcool fort peu habituel, accoudé sur un zinc ou une table dont la saleté représente le seul semblant de confort, si j’ose dire. On y rencontre Darlene, gentille pauvrette, embauchée par une tenancière mercenaire calculatrice, Miss Lana Lee, qui essaie de proposer un numéro, pour le spectacle cabaret affligeant habituel, avec un cacatoès mais qui est surtout là pour forcer les maigres clients à boire des boissons frelatées…

On repère aussi un agent de police, Mancuso, souffre douleur de son commissariat d’attache et que l’on envoie enquêter dans les toilettes publiques, notamment, pour lui rappeler l’obéissance à l’autorité, qui se morfond, qui perd sa santé, mais qui tient plus que tout à conserver son uniforme.

La mère d’Ignatius transporte son grand fils dans une Plymouth 46 ; elle le conduit avec le talent inspiré de notre très chère bonne sœur dans la série des « Gendarmes De Funèssiens… ».

Elle commet un accident  de la route responsable et elle doit une forte somme d’argent, Ignatius lui interdit d’imaginer qu’il puisse participer aux dépenses courantes en travaillant, il lui propose au contraire des tas d’économie sur son fonctionnement de vie…

Mais Mme Reilly siffle la fin de la récréation et somme son fils de répondre enfin à une annonce pour participer à la vie du ménage.

Ignatius Reilly débarque un matin devant le siège des « Pantalons Levy » où le chef de bureau Gonzales tente de régner sur un environnement incertain et sur une production aléatoire et où une assistante Miss Trixie s’évertue à effectuer des taches sans intérêt en attendant une retraite qui ne vient pas car la femme du Patron exige qu’elle demeure employée « quoiqu’il arrive… ».

Ignatius est embauché, impressionnant fortement Gonzales « avec ses yeux incroyablement jaune et bleu avec leur fine résille de veines rosâtres, avec sa moustache enduite de vaseline et sa chemise blanche étroite que divisait une large cravate à fleurs… ».

L’auteur enfonce les codes des critères de recrutement habituels avec un sens de la satire féroce et décapant.

Ignatius,  lors d’un semblant d’entretien,  rappelle que « son anneau pylorique est soumis à des vicissitudes qui risquent de la contraindre à garder le lit souventes fois » ; il conteste le salaire alloué, mais/et…  le chef de bureau le recrute avec les honneurs…

On lui demande de classer des documents avec méthode et il opte pour le décisif et déterminé « classement vertical » et en réponse à une demande de correctifs de fabrication d’un partenaire commercial,  il n’hésite pas à écrire une lettre injurieuse rappelant que les Pantalons Levy récuseront « des réclamations fastidieuses » et que si une insistance survenait « le brûlure de notre fouet se sentira sur les pitoyables épaules » de l’associé…

Puis Ignatius, dont on rappelle que la « valeur travail »  ne sera jamais pour lui qu’une absence de valeur, est prié de quitter les Pantalons Levy en ayant contribué à une émeute chez les salariés de confection qu’il souhaitait transformer en nouveaux croisés.

Il atterrit chez Paradise Vendors SA,  marchands de hot-dog, où après avoir consommé force sandwiches, on lui demande, en échange, d’en vendre avec une carriole ambulante, costumé aux attraits de la société.

Vous vous délecterez des lettres qu’envoie Miss Myrna Minkoff, l’ancienne condisciple d’Ignatius à l’Université, à Ignatius lui-même ; elle reste persuadée que la vie recluse de son camarade provient d’une insuffisante de pratique et de découverte sexuelles alors qu’Ignatius place sa réelle chasteté comme une vertu cardinale, à laquelle il s’échappe parfois solitairement cependant…

Savourez ce roman admirable par sa tonalité, sa différence et sa capacité salvatrice à se moquer de tout, avec délicatesse et sans jugement, et où tout le monde en prend pour son grade, de la bourgeoisie aux prolétaires, de celui qui n’a pas fait d’étude à celui qui est sur-diplômé.

Chronique dédiée, avec mes remerciements, à Laurence Labbé qui a écrit récemment un livre admirable, inspiré pour partie de La Conjuration des imbéciles, Les allées du pardon, que vous devez lire impérativement !

 

Éric

Blog Débredinages

 

La Conjuration des imbéciles

John Kennedy Toole

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Pierre Carasso, mention spéciale pour lui !

Éditions de poche 10/18

 

 

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