Amie Lectrice et Ami Lecteur, je ne suis pas de nature nostalgique.

Je regarde le passé avec la lucidité de ce que j’ai pu faire de positif et d’apprécié et avec l’obligation, sans délectation morose, d’un retour introspectif face aux contraintes que j’ai pu vivre ou créer, mais je préfère avancer et entreprendre que de revenir en récurrence sur ce qui a été fait, et qui de toutes façons ne peut se réécrire…

Il reste que, de retour estival dans ma maison familiale de l’Allier, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque d’adolescent un livre d’un de mes auteurs favoris et fétiches, dans la collection « 1000 soleils » de Gallimard qui m’enchantait, car elle associait objet de qualité et assurance de lecture mise en perspective par des notices et cahiers complémentaires.

Je vous l’ai déjà dit, j’ai toujours été porté et bercé par les auteurs-voyageurs et découvreurs et je me transportais sur leurs récits en me considérant comme partie prenante des personnages et de leurs aventures.

Et cette reconnaissance pour les écrivains avides de grands espaces et de chevauchées m’est installée et récurrente, et je ne peux que louer mes lectures de Jules Verne, de Stevenson et de Jack London et m’incliner à satiété devant leurs œuvres et leurs narrations toujours précises, ciselées, profondes et inspirées.

Jack London a eu une vie courte mais frénétique.

Il a été marin, chercheur d’or, employé dans une blanchisserie et il s’est tourné vers le journaliste et l’écriture pour décrire les conditions de vie des humbles qu’il savait difficiles, rudes et souvent déplorables mêmes ; il participa aux premières grèves ouvrières, se forgea des convictions socialistes et se suicida à quarante ans par la perception qu’il ne pourrait suffisamment apporter pour construire de meilleurs idéaux.

J’ai toujours une pensée pour cet homme à l’œuvre prolifique réalisée en très peu de temps et qui était toujours torturé par l’insuffisance qu’il constatait pour améliorer le sociétal, alors qu’il ne pouvait pas tout porter sur lui, même s’il s’investissait sans compter, avec – comme souvent – les critiques de celles et ceux qui trouvent toujours que celles et ceux qui s’engagent n’en font jamais assez… et qui reçoivent plus constamment des méchancetés que celles et ceux qui restent à quai, stoïques…

Céline aimait dire : « soyez certain que ceux que vous aiderez et appuierez ne vous seront jamais en reconnaissance et vous reprocheront souvent de ne pas avoir assez fait… » et il parachevait par cette formule : « Si les gens sont si méchants après votre aide, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent… »…

Il est toujours utile d’avoir en tête ces citations et analyses pour rester solidaires et ne jamais avoir d’illusions, en restant désintéressé et assez flegmatique.

« L’appel de la forêt » est un livre dense, rude, impitoyable et flamboyant.

Buck, chien magnifié issu de Terre-Neuve et de Colley-Ecossaise, suit son notable de maître et est apprécié de ses enfants, il mène une vie respectueuse et sans heurs.

Mais nous sommes en cette fin de dix-neuvième siècle, où la ruée vers l’or oblige à conquérir des espaces sauvages et inhospitaliers, et il faut des chiens, des chiens ardents et forts, pour porter le matériel et affronter les climats arctiques de l’Alaska ou du Klondike.

Buck, comme beaucoup de ses congénères, va être livré par un des domestiques à un trafiquant et se retrouve, ballotté par un voyage sans fin, enfermé en une cage – même s’il ne s’est pas laissé faire et qu’il n’a fini par stopper le combat que par l’assaut de multiples coups de gourdin des kidnappeurs sur son échine – propriété, de deux hommes qui assurent le trajet postal entre les poches de métal jaune et l’Amérique « civilisée », pour que les familles aient des nouvelles de ceux qui s’escriment à trouver des pépites pour un potentiel sort économique plus aisé…

Perrault et François, Canadiens aux résonances francophones, deviennent les propriétaires de Buck et ils l’intègrent en leur équipage-traîneau où il court sur les terres enneigées et gelées, porté par le chef de meute.

Les mushers employés de poste reconnaissent vite que Buck sait s’adapter, sait avancer, sait donner toute sa fougue et s’intégrer dans le groupe de chiens, mais ils repèrent vite aussi qu’il n’accepte pas d’être domestiqué par les autres chiens, qu’il n’abandonnera jamais sa part de pitance et le lieu où il se reposera, qu’il sait vite ruser pour éviter les coups ou ne pas se faire prendre quand des victuailles sont dérobées…

Spitz le chef de meute analyse vite que Buck sera un adversaire redoutable et qu’il voudra prendre sa place ; la lutte entre les deux chiens deviendra cruelle et sauvage ; Spitz possède la supériorité de l’expérience, le respect de ses congénères et la place de leader, mais Buck a compris que s’il ne lutte pas et ne combat pas, il sera toujours mis en tension et en peine, alors il rend coup sur coup.

La description de London, lorsque Spitz et Buck se font face à face, sous le regard de chiens affamés appartenant aux orpailleurs ou sans maître, se place comme un récit étincelant, d’une cruauté bestiale, où Spitz comprend qu’il va être vaincu et dévoré par ceux qui attendaient que le combat désigne un vainqueur.

Buck devient chef de meute, mais Perrault et François ont atteint leurs objectifs, et Buck est vendu, comme les autres chiens, à un équipage mal préparé, visiblement en volonté de conquérir territoires et fortunes, mais désordonné et sans expérience.

Une femme et deux hommes constituent un attelage inconséquent, aux bagages trop lourds, qui font chavirer le traîneau souvent ; tous les trois n’écoutent pas les conseils de ceux qu’ils rencontrent et ils finissent par fouetter en violence absolue leurs bêtes, non nourries, pour tenter d’atteindre leurs buts et conjurer le sort.

Buck n’en peut plus, et alors qu’il semble rendre l’âme et qu’il ne veut plus avancer, sentant que la glace où veulent s’aventurer les membres de l’équipage se repère trop friable, est « sauvé » et racheté par un homme, qui aime les chiens et qui connaît leur valeur et leur endurance, Thornton.

Buck sait qu’il doit la vie à cet homme qui le prend en affection et panse ses blessures et lui permet de se reconstituer.

Il sera l’ami fidèle de cet homme, mais ne sera jamais en perte d’indépendance, car il a connu de tels traitements et vécu de tels dangers, qu’il ne peut être que dans la méfiance…

Thornton et ses associés essaient de redécouvrir un endroit isolé, où un chercheur d’or passé aurait eu la main heureuse, mais dont l’atelier aurait été perdu de vue ; ils finissent par retrouver l’endroit béni, et Thornton sait que sa vie fut sauvée, en cette expédition, alors qu’emporté par des rapides, Buck, encordé, a tout fait pour l’agripper et le ramener sur la rive.

Mais Buck entend des cris, des hurlements et l’appel du loup l’attire, et quand il rencontre un loup sauvage, ils se montrent les crocs mutuellement, mais finissent par s’enfouir ensemble dans l’épaisseur naturelle et à s’apporter du bien commun.

Quand Buck revient sur le lieu de redécouverte d’orpaillage, il constate un désastre car une tribu indienne a décimé Thornton et ses associés, en un carnage funeste, mais l’or crée l’avidité et la violence et le territoire appartient aussi aux esprits des anciens… ; Buck fonce dans le tas et met en déroute les indiens interdits, et Buck sait que sa vie passe par une réponse à l’appel de la forêt…

Ce livre n’est pas seulement une ode à l’amitié entre homme et chien, à la chevauchée compliquée et tendue dans les grands espaces, à la reconnaissance de l’instinct de survie qui fait accomplir parfois les cruautés les plus insoutenables,  il constitue une parabole entre vils instincts et capacités de rédemption.

L’homme peut à la fois être voleur, trafiquant, s’enrichir sans vergogne, assurer des violences sans remords, mais il peut être aussi à l’écoute, capable de justesse et justice, accomplir des exploits et des expéditions insensées et reconnaître les bienfaits des amitiés et affections

L’animal, ici le chien ou le loup, peut sauvagement et cruellement assurer sa place de chef de meute, peut ruser et mettre à mal toute concurrence, mais il peut aussi s’intégrer comme un compagnon solidaire, donner le meilleur de lui-même pour atteindre les objectifs assignés par son maître et ne pas hésiter à répondre à son appel, quand il est en danger.

Ce livre est dense car écrit avec une énergie qui tient en permanence en haleine.

Ce livre est rude car il ne fait jamais de concession ; les hommes et les chiens vivent, trébuchent, s’affaissent, deviennent sournois, en gardant intacte l’atteinte de leur but.

Ce livre est impitoyable car la violence et la cruauté sauvage s’y développent, comme la restitution du réel des conditions de vie des conquérants du Klondike et de leurs frères chiens de traîneau.

Ce livre est flamboyant car il nous emplit d’émotions, de forces et de fougues.

 

Eric

Blog Débredinages

 

L’appel de la forêt

Jack London

Traduit de l’anglais par Madame de Galard, comme évoqué sans « prénom », en cette édition…

Cahier réalisé et illustré par Bernard Planche, avec des thématiques assez pro-chasse et peu écologistes, ce qui prouvent que les préoccupations étaient différentes en 1976, même si les Inuits chassent pour vivre…

Gallimard, « 1000 soleils », collection personnelle de 1976, donc collector…

Photo de Jack London : linternaute copyright