Cher Robert,

Vous ne vous souvenez, bien évidemment, pas de moi, mais pour ce qui me concerne, je me remémore, en permanence, votre présence toute en douceur, en émotions et en forces incarnées, en cette journée du printemps 1987, où vous m’accueillîtes, avec quelques amis, pour un parcours de mémoire, en le village martyr d’Oradour sur Glane.

Vous aviez soixante-deux ans, et vous teniez à recevoir, par vous-même, les visiteuses et visiteurs de ce lieu marqué par l’horreur, pour évoquer ce qu’était votre village avant la folie dévastatrice et la cruauté installée du 10 juin 1944 ; vous vouliez aussi témoigner, encore et toujours, pour que pareille infamie et réalité terrifiante ne se reproduisent plus jamais.

Vous nous aviez montré la grange Laudy où les hommes avaient été rassemblés pour être fusillés, et où vous surviviez, en ne bougeant pas, sous les corps des villageois qui vous recouvraient, sachant que les SS de la Division Das Reich observaient tout mouvement et achevaient tout corps manifestant encore une étincelle de vie…

Vous nous aviez raconté, avec la larme du souvenir et de la douleur toujours vivaces, que la grange avait été incendiée, pour que les traces de ce forfait insoutenable disparaissent, comme les Nazis l’avaient aussi fait pour les chambres à gaz des camps de concentration. Vous quittâtes cette grange alors que le feu vous ravageait.

Vous nous aviez présenté l’église, où femmes et enfants avaient été réunis avant d’y mettre le feu et de les brûler vifs, emportant vos sœurs et mère ; vous aviez aussi retracé, souffle coupé, en montrant un mur, comment un barbare de la division avait pris un nouveau né pour lui fracasser le crane…

Vous parliez avec un semblant « détaché », en présentant les faits, sans omettre les plus viles ignominies, et vous montriez que l’humanité s’était arrêtée en ce jour funeste où seule la volonté d’horreur retentissait, en n’oubliant pas de rappeler qu’Oradour fut martyrisé quatre jours après le débarquement en Normandie, que les divisions SS, comme celle de Das Reich, voulaient terrifier, massacrer, et montrer la force par la violence la plus assumée, comme si les combats pour la victoire Nazie devaient anéantir pour leurs succès toute forme de morale.

Et vous évoquiez Tulle et les pendaisons de 99 suppliciés, la veille, par les mêmes tortionnaires.

Vous aviez assisté au procès de 1953 et aviez regretté qu’il n’ait pu se déployer comme un procès pour l’humanisme et l’humanité, puisqu’il fut accaparé par le soutien du peuple Alsacien auprès des Malgré-Nous, donc des enrôlés de force Alsaciens dans les Waffen SS, très nombreux dans la division Das Reich. Les considérer comme coupables de crimes contre l’humanité ne pouvait s’entendre puisqu’ils ne pouvaient qu’obéir ou mourir…

Pour vous ce procès n’avait pas été orienté sous les auspices attendus et que devait réunir le village martyr.

Dans vos mémoires, l’on vous reprochera, sans vergogne, d’avoir pu douter de cet enrôlement forcé, alors que vous souhaitiez seulement placer chaque homme face à sa conscience : entre le choix de mourir libre de ne pas être souillé par l’horreur et celui d’accepter de participer à l’insoutenable, vous aviez, en tant que témoin du drame absolu, la possibilité d’ouvrir un débat.

Vous regrettiez que l’on vous menace de procès (et vous en avez connus, avant d’être fort heureusement absous) sur la seule intention qui était la vôtre de mettre l’homme ou la femme face à ce choix cornélien : la soumission avec la perte de toute réalité humaine ou l’acceptation d’en finir en conservant son âme. Je ne sais pas – et ne vais certainement pas anticiper – quel serait le mien, en pareille circonstance absolue, mais votre message me sera toujours présent.

La visite de mémoire réalisée, vous ouvriez un sourire, car la vie vous porte, par delà la perte de vos êtres chers et des cauchemars qui s’emplissaient depuis tellement d’années, rappelant ce que vous aviez vécu.

Vous étiez et êtes toujours un Européen convaincu, un partisan permanent, récurrent, du rapprochement, puis de la réconciliation Franco-Allemande et Franco-Autrichienne, et vous vouliez que les Institutions garantissent la paix et la protection civile, la concorde entre les peuples.

Vous arpentez les écoles et rencontrez les jeunes, pour témoigner de l’horreur Nazie et des intolérances, pour affirmer que la déshumanisation se place comme une réalité toujours possible, qu’il convient pour la combattre et l’anéantir, de toujours se pencher sur le passé, se souvenir des moments de l’histoire insoutenables, pour organiser un futur apaisé, positif, où chaque femme et chaque homme considèrent l’autre comme un « enrichisseur » personnel et pas comme un ennemi à contester, avilir, détester…

Vous m’aviez serré la main et dit ces quelques mots : « respirez l’air, songez au passé douloureux de ce village martyr, engagez-vous pour témoigner et porter la mémoire, et surtout soyez conquérant humaniste ! ».

J’ai toujours conservé votre maxime intacte, et ne sais pas si je fus ou si je suis un « conquérant humaniste », mais j’essaie de me placer sous les axes de l’humanisme, pour tenter de participer à la conquête d’un mieux-vivre sociétal.

Je n’évoquerai pas les dernières abjections de viles personnes qui ont saccagé le centre de mémoire, en osant biffer la mention du village martyr pour en revêtir le sinistre mot de « mensonge » ; comme vous l’avez déclaré avec votre profondeur habituelle : « ces actes ne sont pas peut-être pas cernés, mais ils nécessitent de toujours renforcer la vigilance du devoir de mémoire ».

Je voulais, très modestement, en cette humble chronique, vous rendre hommage et vous adresser mes sincères et chaleureuses affections !

Eric

Blog Débredinages