Amie Lectrice et Ami Lecteur, avant de mettre en pause, pendant quelques jours, cet humble blog, pour m’adonner aux lectures de vacances estivales et vous narrer ces dernières, en leurs étendues et acceptions, très bientôt, je voulais clôturer, si je peux me permettre cette expression, cette année littéraire, par une lecture-culte personnelle qui s’est prolongée en une édition récente, érudite et pédagogique, celle du Grand Meaulnes, parue en la collection de référence de La Pléiade.

J’ai une passion vénérée pour les auteurs disparus dans la fleur de l’âge, lors de la Grande Guerre, et qui n’ont pu écrire qu’un seul livre, ou dont l’œuvre a été circonscrite, car ils sont morts au combat, leurs inspirations vives mais malheureusement sans possibilité de concrétisation, puisque appartenant aux générations perdues…

Alain-Fournier, comme Louis Pergaud ou Charles Péguy (qu’il admirait et a bien connu), est de ceux-là, lui qui est tombé aux Eparges le 22 septembre 1914, porté disparu, et dont les restes seront retrouvés seulement en 1991 avec ceux de sa compagnie, et qui fut inhumé en 1992 à la nécropole nationale de Saint-Remy-La-Calonne.

Alain-Fournier est aussi, je me plais avec un brin d’orgueil à le dire, un compatriote régional et un collègue, puisqu’il a été enseignant et qu’il a longtemps vécu entre Cher et Allier, en bord de forêts d’aulnes ou de vergnes, dont mon humble patronyme porte la trace…

Le Grand Meaulnes, je l’ai lu et relu, sachant qu’il faisait partie intégrante des morceaux choisis de lecture de mes années d’écolier, et que le livre était aussi une habitude d’offrande, lors de la remise des prix de fin d’année, pour laquelle j’ai été cité quelques fois…

Sa place en la Pléiade se trouve originale, car il est rare qu’un livre de cette collection se limite à 600 pages avec un choix de lettres et documents admirable et profond, expliquant la genèse de l’œuvre, et avec la présence des esquisses du roman, et parce qu’il symbolise aussi la création littéraire d’un romantisme français onirique, prenant influence sur Thomas Hardy en Grande Bretagne ou sur Hoffmann en Allemagne, partie souvent déconsidérée, car jugée mièvre et toute en fatuité, avec un style précieux, alors qu’elle s’intègre en une littérature d’élégance, de grâce, toute en sensibilité et qu’elle est précurseur des évasions des heroic-fantasy.

François Seurel est fils d’instituteur, il vit dans la maison de fonction délivrée à son père, puisque le maître d’école républicain de fin de XIXème siècle était aussi nécessairement secrétaire de mairie, il s’ennuie mais s’émerveille sans cesse de la nature environnante de la ruralité entre Cher et Allier et des promenades permanentes possibles.

Lorsqu’arrive Auguste Meaulnes, dit le Grand Meaulnes, sa vie ne sera jamais plus la même : son aîné, et pas que de taille, sera mis en pension chez les parents de François et il partagera ainsi toutes ses pensées et découvertes, Meaulnes prenant un vif plaisir à satisfaire sa curiosité, à prendre ombrage des amitiés circonstancielles, à développer un non conformisme et à alterner des études assouvies et des moments de retrait total pour s’abandonner à la contemplation de la vie qui va et vient.

Meaulnes, un jour que le maître d’école désigne deux élèves qui iront chercher à la gare ses propres parents, et qu’il ne fait pas partie avec vif regret, de cette sélection, décide de trouver un attelage avec la volonté d’arriver le premier et de ramener, de lui-même, en premier, les grands-parents de François…

Mais il s’égare, se perd, en un hiver rigoureux et arrive, on ne sait comment, en un endroit où des villageois costumés attendent le maître des lieux du château, avec sa fiancée promise, qui sera ainsi accueillie par une fête inattendue et exceptionnelle.

Meaulnes, fatigué et ébahi, participe à ces célébrations proches des songes et des fantasmagories et tombe en pâmoison sous le charme d’Yvonne, la sœur du marié potentiel, dont la beauté l’irradie et lui procure extase ; il lui communique maladroitement sa flamme et Yvonne semble l’écouter mais ne sait nullement ce qu’il adviendra de cette relation toute platonique et pourtant enfiévrée…

Le marié viendra sans sa promise, qui s’est dédite car ne croyant pas à la possibilité d’un mariage associant des différences sociales trop marquées, elle qui n’est qu’ouvrière et le maître de céans, paraissant châtelain accompli…

Ce dernier n’imagine pas vivre sa vie sans celle qu’il aime…

Meaulnes reviendra dans son village d’école totalement ébranlé, et ne sachant pas comment revenir en les lieux qui lui furent aussi porteurs et magnifiés ; François va chercher, en permanence, à l’aider, à l’accompagner pour retrouver celle qu’il aime et son lieu divin de résidence, si cette perception fut bien la réalité.

Alain-Fournier écrit un livre magistral, absolument délectable :

  • car il montrera que l’engagement de camaraderie et le pacte scellé entre compagnons s’affichent comme une volonté inébranlable d’aboutissement et de conquête, par delà les souffrances et limites qui s’y mêlent, donnant une anticipation au sacrifice de Péguy, et d’autres, pour refuser l’invasion du pays et considérer l’artiste et l’écrivain avec les mêmes obligations que quiconque.
  • car il associe la recherche de l’amour pur et véritable, pétri d’attentions et de délicatesses, avec la nécessaire honnêteté et la vive foi en des valeurs transcendantes : être solidaire des détresses de celles et ceux avec qui l’on est en contact, y prendre sa part et tenter d’améliorer les choses et ne s’arrêter en chemin qu’après avoir tout tenté…
  • car il parle de la campagne avec suavité, non en l’idolâtrant, mais en montrant la force de la proximité des femmes et hommes qui y vivent, qui appuient leurs voisins et ne les dénigrent pas, en plaidant pour une concorde universelle entre paysan et ouvrier, avec la fraternité de l’enrichissement par la différence.
  • car il enchevêtre des moments de roman social et naturaliste avec des instantanés imaginaires, très en relation avec le Songe pour une nuit d’été, de Shakespeare, où tout est possible, tout est envisageable, tout est réel et virtuel, tout est à construire…

Ce livre m’a bercé, et je le chéris, je ne suis pas objectif, certes, mais cet hommage rendu à Alain-Fournier, par cette parution tardive mais méritée en Pléiade, renforce ma conviction de toujours creuser mon sillon, par delà les convenances et appréciations multiples, pour donner force à de l’humus créatif destiné à accompagner les autres vers un mieux être et une respiration.

 

Eric

Blog Débredinages

 

Le Grand Meaulnes

Alain-Fournier

Choix de lettres et esquisses du roman, avec préface, chronologie, note sur la présente édition, publication et réception du roman, notes et choix bibliographiques, établis par Philippe Berthier

Bibliothèque de la Pléiade, Nrf, Gallimard

42€