Amie Lectrice et Ami Lecteur, voici un livre-nectar qui se lit avec avidité et mise en exergue sensorielle.

Vous connaissez ma passion Rimbaldienne qui me permet, en toute modestie, de considérer que je peux discuter de manière assez précise sur la vie et l’œuvre de mon poète et aventurier de prédilection, car je m’adonne à lire ou relire tout ce qui a pu être écrit ou se publier sur son œuvre et sa vie.

J’ai au fond de moi, en permanence, un hommage appuyé que je rends à Jean-Jacques Lefrère, auteur d’une biographie-somme indépassable et disparu, beaucoup trop tôt, en 2015.

L’auteur de ce livre, que je viens de véritablement savourer, offre sa dédicace-hommage à Jean-Jacques Lefrère, c’est dire s’il se reconnaît comme envoûté par les recherches inépuisables du médecin dénicheur de l’âme de Rimbaud, pourtant tellement insondable, et qu’il désire ardemment suivre ses pas et ses inclinaisons.

Le pari s’avère totalement réussi !

Isabelle, la sœur d’Arthur, à ses côtés lors de son martyre de souffrance, à Marseille, en retour de terre d’Harar, vaincu par la gangrène et une amputation réalisée comme dernier espoir, si l’on peut dire, cherche à ramener son frère à « Charlestown », comme Rimbaud aimait à baptiser Charleville-Mézières, en espérant que ses dernières pensées le porteront vers Dieu.

Isabelle n’agit pas simplement par dévotion religieuse d’ancrage familial, elle est aussi fascinée par ce frère qui lui envoyait des lettres du bout du monde, sollicitant l’achat d’encyclopédies techniques en récurrence, et dont les poésies écrites, en sa jeunesse déjà presque bien lointaine, lui apparaissent comme facteurs de troubles et d’émotions mêlés.

Un homme, dont on ne connaît rien, décède le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception de Marseille, et comme l’employé dédié à la morgue de l’établissement semble bien éméché et que l’état d’Arthur, en ce même établissement, posait question et atermoiements depuis son arrivée, il consigne le décès du poète aventurier et Isabelle entame les démarches de rapatriement du corps.

Arthur est enterré, en présence de la « Mother », Vitalie, toujours sombre et en jugements, fière et pourtant aimante, avec les appuis d’Isabelle qui reste seule avec sa mère, car Frédéric, le frère d’Arthur, est depuis longtemps dénigré, et son autre sœur, prénommée aussi Vitalie, est décédée jeune…

Mais ce n’est pas Arthur qui git dans le caveau familial, mais un autre homme…

Quand le directeur de l’hôpital se rendra compte de cette erreur énorme, risquant sa carrière et la rosette qu’il convoite, il rencontre Arthur qui accepte un marché : prendre une autre identité, ne pas faire de recours contre l’hôpital et partir avec une somme d’argent conséquente.

Arthur reste cependant amputé (ce qui n’est pas le cas du cadavre dans le caveau de Charleville…) et il essaie des béquilles que lui déniche une jeune infirmière religieuse, qui tombe en attrait face à ce corps jeune et éblouissant, et qui pourrait, peut-être, se pâmer avec lui, en oubliant sa promesse initiale de son don à Dieu…

Elle tombe en effroi et en pleurs quand elle repère qu’Arthur a quitté les lieux, sans que l’on sache quand et comment…

L’auteur part de ce postulat, somme toute pas si rocambolesque que cela quand on connaît la vie d’Arthur, en l’acception de toutes ses étendues de commerçant, navigateur à marchand d’armes…, et il nous fait vivre la vie prolongée de notre poète aventurier qui l’amènera jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.

Il ne m’est pas loisible, et il ne serait pas correct, de vous dévoiler la teneur de l’ensemble des vécus novateurs de Rimbaud, mais je peux vous égrener quelques petits morceaux, comme « un petit poucet rêveur », pour que vous partiez « avec votre paletot idéal » pour quérir la muse et les songes, et suivre ainsi le cheminement très original d’un livre travaillé, tout en miroirs magiques, aux observations aiguisées reprenant toujours de manière féconde les attraits et qualités d’Arthur en sa courte et si dense vraie vie.

Puisque « je est un autre », alors pourquoi ne pas appeler, Arthur, du prénom de Nicolas, sachant que son identité réelle intègre déjà ce prénom là aussi.

Arthur (enfin Nicolas…) deviendra horloger de précision et excellera dans ce travail manuel investi ; il procurera bien de la tension à son employeur quand il décidera de partir…

Il s’installera, non loin de Givet, à proximité de Charleville, pour travailler pour l’extraction de pierres destinées aux bâtiments et monuments ; il réussira à convaincre un propriétaire d’utiliser les veines de ses terrains, qui renfermeraient des blocs potentiels de marbre, et à s’en faire un allié et ami ; il deviendra rapidement contremaître pour ses talents d’adaptation pour tous les métiers, de l’ingénierie à la gestion, de l’analyse des techniques nouvelles propices à l’organisation du travail la plus appropriée au commandement managérial ; il saura convaincre les financeurs et investisseurs de l’ancienne mine que ses dynamiques innovantes seront porteuses en récupération de dividendes.

Il décidera de reprendre contact avec sa sœur et de lui avouer sa vérité, qu’elle ne devra jamais dévoiler à qui que ce soit.

Il finit par se marier, avoir deux beaux enfants, travaillera sans relâche en ajoutant en permanence des données de modernisme et de développement, mais il vivra aussi des douleurs tenaces avec la perte de son épouse du tétanos, en sa prime jeunesse, avec la montée des nationalismes et des combats guerriers qui lui rappellent en filigranes son vécu de la guerre de 1870, en pleine adolescence, face aux batailles sanglantes qui sévissaient à quelques lieues de sa Ville natale et d’implantation, avec sa santé toujours difficile et son handicap qu’il peut oublier mais qui sait se rappeler à lui.

Il saura rappeler ses idéaux d’ouverture et de concorde en l’Affaire Dreyfus et lors de la montée des périls d’une guerre qui ne peut être qu’absurde et saignante…

Mais il n’écrira plus jamais, comme il l’avait déjà revendiqué quand il vivait en Abyssinie, et s’il sait que son beau-frère Paterne Berrichon, époux d’Isabelle, veut le sacraliser, en clamant son génie, en légitimant tous ses parcours, en récusant toute critique, en contrôlant toute publication, à l’instar de Paul Verlaine et de quelques autres…, il aura toujours intérêt à lire ce qui se dit sur lui et son œuvre, mais il souhaitera, tout de suite, mettre ce qui fut publié dans un tiroir, pour ne plus jamais en reparler.

Arthur-Nicolas aurait pu avoir un tel destin et peut-être que ce roman ne serait pas une fiction, mais une reconquête biographique, les dernières étant inachevées, et celle de Jean-Jacques Lefrère, en panthéon, pourrait apprécier se rouvrir avec ses nouvelles donnes…

Lisez ce livre, suave et passionnant, et vous allez vraiment vous enlivrer !

 

Eric

Blog Débredinages

 

Vie prolongée d’Arthur Rimbaud

Thierry Beinstingel

Fayard-roman