Amie Lectrice et Ami Lecteur, vous le savez, il m’arrive, en récurrences, de vouloir retrouver des lectures d’enfance et d’adolescence, de me remémorer les délices des imaginaires qui m’emportaient sur d’autres rives, propices aux évasions et aux aventures.

J’ai retrouvé, récemment, en revenant (puisque les déplacements pouvaient s’opérer, de nouveau) dans la bibliothèque de la maison familiale, en mon ancienne chambre, un livre collector de la belle collection 1000 soleils d’or de Gallimard, un fort livre, comme on dit, dont le nom nous est souvent usité en rappel, Les cinq sous de Lavarède, mais dont les deux auteurs (un romancier et un librettiste directeur de théâtre) nous sont totalement oubliés, fort injustement.

Ce livre puise dans les narrations de Jules Verne, avec notamment Le tour du monde en 80 jours et Le testament d’un excentrique, et dans les récits de découvertes et explorations qui étaient en permanence proposés aux lecteurs assidus de L’Illustration, notamment, où abondaient les rapports des envoyés lointains qui évoquaient des sites merveilleux retrouvés, comme avec Henri Mouhot, pour les temples Khmers sur Angkor et sa Région.

Armand Lavarède, journaliste et homme de culture et de sciences, rompu à de très nombreux métiers allant de technicien à militaire, reçoit un message notarial l’invitant à prendre connaissance du testament d’un de ses cousins, dont il est l’unique légataire, qui a amassé une fortune en Angleterre.

Ce cousin, bien nommé Richard, lui transmet tout ce qu’il possède, à la condition qu’il effectue un tour du Monde, en une année au maximum, avec simplement cinq sous en poche.

Pour être en certitude que ce tour du monde puisse s’effectuer sans aucune tricherie, et dans le respect des règles définies par le cousin, Lavarède effectuera cette longue et intrépide promenade, sous la surveillance de Mr Murlyton, voisin de campagne Anglaise du cousin Richard, et qui héritera de la fortune si Lavarède ne peut réussir dans sa tentative.

Lavarède donne son accord pour cette sorte de pari unique et captivant, même s’il se pare de douces folies potentielles et d’invraisemblances quant à sa capacité à réussir, déclamées par Mr Murlyton, le notaire et un de ses créanciers Monsieur Bouvreuil, qui voudrait (pour ce dernier) transformer l’argent que lui doit Lavarède par son acceptation à devenir son gendre, pour la plus grande joie de sa fille, ce que Lavarède ne peut absolument pas imaginer et encore moins accepter…

Lors de la rencontre avec le notaire, la fille de Mr Murlyton, la belle et douce Aurett, trouve Lavarède à la fois inédit, cocasse, charmeur et plein de vitalité alerte ; elle décide de suivre son père, dans le respect des principes du testament, pour ce tour du monde.

La lecture de près de 500 pages de ce roman picaresque vous emportera et vous amènera en toutes les contrées, en des tas de situations des plus décalées aux plus dangereuses, et vous donnera à suivre, en épisodes à suspense, des aventures palpitantes et que l’on se sent vivre, en direct, avec frénésie.

Je tente de vous en donner un panorama, forcément limité et subjectif, qui se veut une invitation à suivre mes pas et à vous proposer de vous plonger, au sens littéral et en toutes les acceptions du terme, dans ce roman inouï, d’une totale folie bouffonne mêlée à des récits de précisions scientifiques que Jules Verne aurait validés…

Lavarède prend souvent la place de marchandises dans les transports qu’il retient, dans un tonneau, comme par exemple entre Paris et Bordeaux, par voie ferrée, ou il voyage en pièce funéraire, comme entre San Francisco et Chine, parmi les immigrés décédés pour lesquels les familles payaient le transport pour qu’ils terminent leur dernier voyage sur leurs terres ancestrales.

Lavarède sait aussi subtiliser les identités et rendre bien en émotion les victimes de ses supercheries très ironisées, comme quand il voyage au nom de son créancier entre Bordeaux et les Caraïbes, ou quand il accepte d’être pris pour un escroc de la finance et qu’il suit des policiers Austro-Hongrois entre la mer Caspienne et la Hongrie.

Lavarède sait faire preuve d’entregents, d’agilités (comme on dit en management contemporain, en employant ce mot à toutes les sauces et en effet de mode, ce qui m’irrite plus que fortement…), de maîtrise, de rigueur et d’adaptation, comme quand il devient Président de la République en Amérique Centrale, ayant remarqué que les gouvernements se succédaient en coups d’Etat permanents et que les protagonistes d’un jour pouvaient aisément être défiés et mis en cause, comme quand il devient aéronaute de dirigeable et qu’il sait en manier avec cohérence et fiabilité les fonctionnements, comme quand il devient pilote de sous-marin et qu’il veut rendre, par patriotisme, à la Nation Française, l’ingéniosité de ses procédés et brevets, que des personnes mal famées et opportunistes, ont récupérés pour réaliser concrètement la fabrication qui revenait pourtant à la France.

Lavarède sait déjouer les pièges et manipulations de Monsieur Bouvreuil, parti au départ pour s’assurer des bons placements financiers d’actionnaires qu’il sait orienter, et qui finit par suivre Lavarède pour tenter de tout faire pour qu’il échoue dans son tour du monde, et qu’il soit ainsi obligé de repenser à sa proposition de devenir son gendre.

Il sait aussi éviter les chausse trappes de la mafia de Sicile, des exécutants de bas procédés d’Amérique Centrale qui voudraient attenter à ses jours ou des représentants de certaines communautés proches des Montagnes de l’Himalaya qui désireraient s’emparer d’Aurett pour la placer en obligation d’épouse officielle…

Lavarède se sent attiré par Aurett, il lui sauve la vie plusieurs fois, d’abord lors d’un coup militaire et lors d’un combat armé où il se place en première ligne pour la protéger, puis quand elle devient la proie d’un chef de clan qui n’imagine pas la laisser repartir.

Mais Aurett use de sa délicatesse pour rappeler à son père que Lavarède mérite, dans le respect testamentaire, un retour d’appui ou d’influence, car quand on est sauvé par quelqu’un, on doit lui être quitte, ce qui permettra à Lavarède d’éviter le pire en Chine lorsque son exécution semble effective, pour avoir mis en contrainte l’ordre public par ses agissements…

Ce livre met en exergue une vraie dynamique de roman feuilleton et se lit à satiété, avec bonheur, et même s’il est couvert par quelques approximations et parts de merveilleux qui se recouvrent souvent pour permettre au héros de s’en sortir, ce n’est en aucun cas un problème, car le flot de l’aventure nous prend et ne nous quitte pas.

J’apprécierai simplement qu’une réédition explique, notamment, que le livre a été rédigé à la fin du XIXème siècle, et que la façon dont les Européens parlent des peuples Asiatiques ou confondent les Juifs avec des usuriers pervers, doit se placer en le contexte de l’époque, où l’antisémitisme de premier degré était souvent une opinion répandue et où l’assurance de la primauté de la race blanche ne posait aucun débat…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Les cinq sous de Lavarède

Paul d’Ivoi, avec la collaboration d’Henri Chabrillat

Collection personnelle collector 1000 soleils d’or – Gallimard 1980