En cette période de nos vécus de réalités rudes, et pas seulement sanitaires, et surtout de facilités à trouver ou dénicher des boucs-émissaires, il est toujours intéressant et salvateur de revenir aux essentiels que la littérature peut nous remémorer.

J’ai donc eu le plaisir récent de pouvoir retrouver une enquête de Wallander et de l’inscrire aussi en nos actualités de débat, où la concorde ou la tolérance se placent bien en contrainte et où les facilités des raisonnements simplistes s’égaient en récurrence.

Kurt Wallander, en ce début d’année, avec un hiver prenant, froid et humide de Scanie Suédoise, est chargé d’enquêter sur l’assassinat sauvage de deux retraités paysans, un homme et une femme, la femme transportée à l’hôpital n’a pu transmettre qu’un seul mot avant de s’éteindre, celui « d’étranger ».

Quand ce dernier mot est relaté par la presse, l’inspecteur reçoit des messages anonymes lui précisant que si la mort des deux infortunés n’est pas « vengée » par une arrestation rapide, une justice « citoyenne expéditive » s’organisera.

Wallander entend bien par là que des personnes n’hésiteraient pas à s’en prendre à des immigrés censés être responsables du double meurtre…

Et quand un Somalien, issu d’un camp de réfugiés, est tué à bout portant, il repère vite que le passage à l’acte sordide peut bien être concrétisé…

Sa conviction est renforcée lorsqu’il assiste, alors qu’il « planque », dès l’aube, à un incendie d’un camp de migrants, et qu’il donne de son épaisseur pour prévenir les secours à temps et éviter un drame encore plus étendu…

Sans procéder à une comparaison hâtive avec nos situations contemporaines immédiates, on se dit que ce livre, écrit au début des années 90, reste avec une tonalité très présente : la peur de l’autre et la détestation de l’immigrant qui viendrait s’installer en un pays qui ne penserait plus assez à ses compatriotes et nationaux, la volonté d’en découdre pour inquiéter et violenter les étrangers pour tenter de « magnifier » des stéréotypes bien vils de celui qui est issu « du sol natal », et la propension des différents acteurs à nier leurs responsabilités ou à se rejeter les contraintes.

Wallander n’est pas et se sera jamais attiré par les thèses nationalistes et racistes. Mais il se sent nullement coupable de pouvoir discuter sur la nécessité de réguler les flux migratoires, pour permettre aux arrivés de mieux s’insérer et de « préparer » les populations aux croisements avec leurs richesses, plutôt que d’alimenter leurs élans d’égoïsme ou d’oubli solidaire.

C’est ainsi qu’il se prend carrément la tête avec les responsables des camps de réfugiés, en incapacité de savoir qui est hébergé en leurs centres et qui demandent seulement de la sécurité policière, sans accepter des messages de meilleure organisation, en leur sein, des agents civils.

Il doit aussi faire front, face à la presse, pour garantir que les migrants seront protégés mais qu’il est important également que le débat sur les accueils de réfugiés puisse se tenir de manière apaisée, sans passion, pour la concorde de la solidarité Suédoise comme de sa générosité sociale, fer de lance de ses idéaux depuis des lustres.

Wallander se place toujours en chercheur inlassable de la vérité et il enquêtera, quels qu’en soient les prix jusqu’au bout pour la conquérir, avec les appuis de son équipe, et notamment de son fidèle Rydberg, dont la santé chancelle, mais qui connaît les talents de Kurt comme ses élans porteurs, qui sait aussi que quand il a des doutes et des débats intérieurs, il peut les transmettre à Wallander qui les appréciera.

Le livre développe des chausse-trappes incessantes qui semblent conduire à la solution attendue mais qui se referment régulièrement, surtout quand on recherche le fils non reconnu et caché du paysan assassiné, dont sa femme et ses filles ne connaissait pas la double vie, ni les richesses financières provenant de collaborations avec l’Allemagne Nazie, dans un commerce avec son Père, de moralité plus que douteuse…

Wallander est aussi un homme, avec ses limites et ses fêlures et son attention à son Père, peintre  – qui réalise le même tableau depuis des années, qui vit comme un rustre certain de sa vérité, et qui semble perdre les raisons – se repère touchante et difficile car il n’a pas assez de temps pour s’occuper de lui, sans pour cela ne pas lui vouloir le meilleur des appuis.

L’on imagine très vite que son investissement professionnel l’a déjà dévoré et qu’il a entraîné le départ de son épouse, l’éloignement de sa sœur et la mise à distance de sa fille…

Wallander imagine des tas de choses coquines et décalées qu’il pourrait entreprendre avec la nouvelle Procureure Anette Brolin, tout en sachant que s’il dépasse les bornes en retrouvant le goût immodéré pour l’alcool qui le rend à la fois intrépide et triste, il risque des désastres, alors qu’il se présente plutôt comme désarmant de fatuité touchante romantique…

Wallander suivra deux pistes, celle qui le conduira à retrouver les assassins froids et sans complexe du Pauvre Somalien abattu froidement et des volontaires d’incident criminel de camps de réfugiés, et celle qui, complexe et à rebours, tendue et irrésolue, difficile et fragmentée, l’amènera à dénicher les responsables de la mort des deux paysans.

Ainsi il pourra comprendre pourquoi la paysanne s’est exprimée avec ce dernier mot « étranger » et pourquoi le nœud marin autour du coup du paysan, tellement inhabituel et surprenant, qui a tant intrigué Rydberg, qui en faisait un axe essentiel de l’énigme, plutôt solitairement, revêt autant d’importance, car, nous le savons bien, le Diable se niche dans les détails…

 

Eric

Blog Débredinages

 

Meurtres sans visage

Henning Mankell

Policier Points Seuil